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Légendes espagnoles, chapitre 7

Gustavo-Adolfo Bécquer

À minuit, le roi se retira dans ses appartements. C’était le signal de la fin du bal, moment impatiemment attendu par la foule des curieux réunis en petits groupes aux abords du palais. Chacun courut alors se porter sur les chemins conduisant à l’Alcazar, à l’Observatoire ou à Zocodover.

Pendant une heure ou deux, il régna dans les rues du voisinage un tapage, une animation un mouvement indescriptibles. De tous côtés, on voyait passer des écuyers caracolant sur leurs chevaux richement harnachés ; des hérauts d’armes couverts de luxueux surplis ornés de devises et d’armoiries ; des timbaliers habillés, d’étoffes aux couleurs voyantes ; des soldats revêtus d’armures étincelantes ; des pages avec leurs courts manteaux de velours et leurs toques ornées de plumes ; des serviteurs précédant de somptueuses litières ou des brancards garnis de riches étoffes, et des porteurs de torches enflammées, dont les reflets rougeâtres éclairaient la multitude, qui, la surprise peinte sur le visage, la bouche entr’ouverte, les yeux écarquillés, regardait, ébahie, défiler la fleur de la noblesse castillane, entourée, pour la circonstance, d’un faste et d’un éclat fabuleux.

Peu à peu, enfin, le tapage et l’animation diminuèrent ; les vitraux coloriés des hautes ogives du palais cessèrent de briller ; la dernière cavalcade passa au milieu des groupes serrés et nombreux ; les habitants commencèrent aussi à se disperser dans toutes les directions, disparaissant dans le labyrinthe inextricable de rues obscures, étroites et tortueuses. Le profond silence de la nuit ne fut plus troublé que par le cri lointain de quelque sentinelle en vedette, le bruit des pas des curieux attardés, ou le choc des marteaux suivi de celui des portes que l’on fermait, quand, au haut du perron conduisant à la plate-forme du palais, apparut un seigneur, qui, après avoir regardé de tous côtés, comme s’il cherchait à découvrir un personnage attendu, descendit lentement jusqu’au chemin de l’Alcazar, qu’il suivit dans la direction de Zocodover. Arrivé à la place de ce nom, il s’arrêta un moment et promena ses regards autour de lui.

La nuit était obscure ; nulle étoile ne brillait au ciel ; nulle lumière ne se distinguait sur la place ni aux environs, quand, au loin, dans la direction où il commençait à percevoir un léger bruit de pas s’avançant vers lui, il crut distinguer vaguement la forme d’un homme, celui sans doute qu’il paraissait attendre avec tant d’impatience. Le cavalier qui venait de quitter le palais pour se diriger vers Zocodover, était Alonzo de Carrillo. Retenu par ses fonctions auprès du roi, il avait dû accompagner Sa Majesté jusqu’à ses appartements et rester à ses ordres jusqu’au moment où nous le retrouvons.

Celui qui se dégageait de l’obscurité profonde des arceaux s’élevant autour de la place, était Lope de Sandoval. À peine réunis, ces deux cavaliers échangèrent à voix basse quelques mots.

« J’ai pensé que tu m’attendais, dit l’un.

— J’ai cru, en effet, que tu le supposerais, reprit l’autre.

— Où irons-nous ?

— Là où nous trouverons quatre pas de terrain convenable et un rayon de lumière pour nous éclairer. »

À la suite de ce court dialogue, les deux jeunes gens s’enfoncèrent dans une des rues étroites qui aboutissent à Zocodover, et disparurent dans l’obscurité, comme ces fantômes nocturnes qui, après avoir effrayé les passants, s’évanouissent en atomes vaporeux et se perdent dans le sein des ténèbres.

Ils errèrent longtemps par les rues de Tolède, en quête d’un endroit convenable pour vider leur différend ; mais l’obscurité de la nuit était si profonde, que le duel semblait impossible. Tous deux cependant voulaient se battre et se battre avant l’aurore ; car, aux premières lueurs du jour, l’armée royale devait partir, et avec elle Alonzo.

Ils continuaient donc à traverser au hasard des places désertes, d’obscurs passages, des ruelles étroites et sombres, quand, enfin, ils distinguèrent au loin une lueur, lueur faible et mourante, autour de laquelle le brouillard dessinait un cercle blafard et fantastique.

Ils avaient atteint la rue du Christ. La lumière qu’ils voyaient à son extrémité devait être celle de la petite lampe qui éclairait alors et éclaire encore l’image dont cette rue tire son nom. À cette vue, tous deux laissèrent échapper un cri de satisfaction, pressèrent le pas et ne tardèrent pas à se trouver près du retable.

Au fond d’une niche en arceau, encastrée dans le mur, on voyait l’image du Rédempteur, cloué sur la croix et une tête de mort à ses pieds. Cette image, garantie contre les intempéries par un grossier toit en planches, éclairée faiblement par la petite lampe suspendue à une corde et oscillant au moindre souffle de vent, était entourée des festons d’un lierre qui poussait dans les interstices des pierres de taille, et qui formait comme un cadre de verdure.

Les cavaliers saluèrent respectueusement l’image du Christ, ôtant leurs toques, et murmurant à voix basse une courte prière ; ils reconnurent le terrain d’un coup d’œil, jetèrent leurs manteaux à terre ; et, se préparant l’un et l’autre au combat, ils échangèrent un léger mouvement de tête et croisèrent les épées. Mais les lames venaient à peine de se toucher, avant, qu’ils eussent pu faire un pas, ni se porter un seul coup, la lumière s’éteignit subitement et ils furent enveloppés de l’obscurité la plus profonde. Mus par la même pensée, en se sentant brusquement plongés dans les ténèbres, les deux champions rompirent d’un pas, abaissèrent vers le sol la pointe de leur épée et regardèrent la lampe dont la lumière, éteinte un instant auparavant, recommença à briller, au moment même où ils suspendirent le combat.

« Une bouffée d’air aura, en passant, rabattu la flamme, » s’écria Carrillo, en retombant en garde.

À son appel, Lope, qui semblait préoccupé, s’avança d’un pas pour regagner le terrain perdu, tendit le bras, et les lames se touchèrent de nouveau ; mais, au même moment, la lumière s’éteignit encore et parut morte, tant que les épées restèrent en contact.

« C’est étrange, en vérité, murmura Lope, en regardant la petite lampe, qui, de nouveau s’était spontanément rallumée et se balançait lentement dans l’air, jetant un étrange et tremblant éclat sur le crâne jauni de la tête de mort posée aux pieds du Christ.

— Bah ! dit Alonzo, la béate, chargée d’entretenir la lampe du retable, aura rogné, à son profit, les dons des dévots, et elle manque d’huile. Pour ce motif, la lumière mourante brille et s’obscurcit par moments, en signe d’agonie. »

Cela dit, l’impétueux jeune homme se mit de nouveau en garde. Son adversaire suivit son exemple ; mais, cette fois, ils furent non seulement enveloppés d’une obscurité impénétrable ; mais, en même temps, l’écho prolongé d’une voix mystérieuse frappa leurs oreilles, pareille à ces longs gémissements de la tourmente, qui semblent articuler une plainte ou des paroles étranges, quand le vent court, rapide, par les rues tortueuses, étroites et sombres de Tolède.

Qu’avait pu dire cette voix effrayante et surhumaine ? Jamais on ne l’a su. Mais, en l’entendant, les deux jeunes gens se sentirent saisis d’une terreur si profonde, que leurs épées s’échappèrent de leurs mains. Les cheveux hérissés, le corps agité d’un tremblement involontaire, la pâleur au front, ils furent inondés d’une sueur froide comme celle de la mort.

La lumière, éteinte pour la troisième fois, ressuscita encore et dissipa les ténèbres.

« Ah ! s’écria Lope, en revoyant son adversaire, naguère son meilleur ami, aussi troublé que lui, pâle et immobile comme lui, Dieu ne veut pas permettre le duel, parce qu’il est un combat fratricide. Nous battre, c’est offenser le ciel, devant lequel nous nous sommes juré, cent fois, une éternelle amitié. »

En parlant ainsi, il se jeta dans les bras d’Alonzo, qui l’étreignit dans les siens avec une force et une tendresse indicibles.

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