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Légendes espagnoles, chapitre 6

Gustavo-Adolfo Bécquer

Une année entière s’était écoulée. L’abbesse du couvent de Sainte-Inès et la fille de maître Pérez parlaient à voix basse, cachées en partie dans l’ombre projetée par le chœur de l’église. La grosse cloche, du haut de la tour, appelait bruyamment les fidèles ; de rares personnes seulement traversaient le parvis silencieux, désert cette fois, et après avoir pris de l’eau bénite à la porte, allaient se placer dans un coin des nefs, où quelques voisins du quartier attendaient tranquillement le commencement de la messe de minuit.

« Vous le voyez, disait la supérieure, vos craintes sont absolument puériles ; il n’y a personne dans l’église ; Séville a couru en masse à la cathédrale cette nuit. Jouez l’orgue, jouez-le sans la moindre appréhension ; nous serons entre nous… mais… vous gardez encore le silence, et ne cessez de soupirer. Que vous arrive-t-il ? Qu’avez-vous ?

— J’ai… peur, s’écria la jeune fille, avec un accent profondément ému.

— Peur ! de quoi ?

— Je ne sais… d’une chose surnaturelle… Jugez ; hier au soir, je vous avais entendu dire que vous comptiez me charger de jouer l’orgue pendant la messe, et fière de cet honneur, je voulais mettre en ordre ses registres, l’accorder et vous faire aujourd’hui une surprise… j’arrive au chœur… seule… j’ouvre la porte qui conduit à la tribune… En ce moment, la cloche de la cathédrale sonnait une heure… je ne sais laquelle… mais les cloches… beaucoup de cloches, beaucoup, rendaient les sons les plus tristes… Elles sonnèrent tout le temps que je restai clouée, pour ainsi dire, sur le seuil, et ce temps me parut un siècle.

« L’église était déserte et sombre… Au loin, dans le fond, brillait, comme une étoile perdue dans un ciel nocturne, une lueur mourante… la lueur de la lampe qu’on allume sur le maître autel… À ses très faibles reflets, qui rendraient plus sensibles encore l’horreur profonde des ténèbres, j’ai vu… je l’ai vu, mère, n’en doutez pas, j’ai vu un homme, qui, silencieux et me tournant le dos, parcourait d’une main les touches de l’orgue, tandis que, de l’autre, il faisait mouvoir les registres… L’orgue rendait des sons, mais des sons d’une qualité indescriptible. Chacune de ses notes semblait un sanglot étouffé dans l’intérieur du tube métallique, vibrait, comme l’air comprimé dans sa cavité, et produisait une harmonie sourde, à peine perceptible, mais juste…

« Et l’horloge de la cathédrale continuait à sonner l’heure, et l’homme ne cessait de parcourir le clavier. J’entendais jusqu’à sa respiration.

« La terreur figeait le sang de mes veines ; je sentais dans tout mon corps un froid glacial, tandis que mes tempes étaient en feu… Je voulus crier, mais je ne pus. L’homme venait de tourner la tête et me regardait… Je m’exprime mal, il ne me regardait pas, parce qu’il était aveugle… C’était mon père !

— Bah ! ma sœur, repoussez ces fantômes avec lesquels l’esprit du mal cherche à troubler les imaginations faibles…

« Adressez un Pater noster et un Ave Maria à l’archange saint Michel, le chef des milices célestes, pour qu’il vous protège contre les mauvais esprits. Portez au cou un scapulaire ayant touché les reliques de saint Pacomio, qui sait défendre contre les tentations et allez, allez occuper la tribune de l’orgue ; la messe va commencer, et déjà les fidèles s’impatientent d’attendre… Votre père est dans le ciel ; de là, loin de songer à vous inquiéter, il descendra inspirer sa fille, durant cette cérémonie solennelle, objet d’une dévotion spéciale. »

La supérieure alla occuper son siège, dans le chœur, au milieu de la communauté. La fille de maître Pérez ouvrit, d’une main tremblante, la porte de la tribune, s’assit sur le petit banc de l’orgue, et la messe commença.

La messe commença et continua, sans incident notable, jusqu’à la consécration. En ce moment on entendit l’orgue, et en même temps que l’orgue, un cri poussé par la fille de maître Pérez…

La supérieure, les nonnes et quelques fidèles coururent à la tribune.

« Voyez-le ! voyez-le ! » disait la jeune fille, attachant des yeux hagards sur le petit banc, que, dans son effroi, elle venait de quitter pour saisir de ses mains crispées la balustrade de la tribune.

Tout le monde dirigea ses regards du côté indiqué. Personne n’était à l’orgue et cependant il continuait à jouer… à jouer et à produire des harmonies pareilles à celles que les archanges peuvent trouver dans leurs plus joyeux élans de mysticisme.

« Ne vous ai-je pas dit mille fois, moi, chère madame Baltazar, ne vous ai-je pas dit, moi… qu’il y avait quelque chose… écoutez-moi bien : n’étiez-vous pas, hier au soir, à la messe de minuit ? En tous cas vous savez ce qui s’y est passé. Dans tout Séville, on ne parle pas d’autre chose… Monseigneur l’archevêque est furieux, et il a raison… S’étant abstenu de venir à Sainte-Inès, il n’a pu assister au prodige… et pourquoi ? pour entendre un charivari ; car, au dire des personnes qui l’ont entendu, l’heureux organiste de Saint-Bartolomé n’a pas fait autre chose dans la cathédrale… Je le disais bien, moi. Le louche n’a pas pu jouer ici ; mensonge… Il y avait un quelque chose, et ce quelque chose était, en effet, l’âme de maître Pérez. »

LE CHRIST À LA TÊTE DE MORT.

Le roi de Castille se préparait à guerroyer contre les Maures, et pour combattre les ennemis de la religion, il avait appelé aux armes la fleur de la noblesse de ses États.

Dans les rues de Tolède, jadis silencieuses, résonnait alors, jour et nuit, l’éclat des trompettes et des tambours battants. Soit à la porte mauresque de Visagra, soit à celle de Cambron, ou à l’entrée du vieux pont de San-Martin, il ne s’écoulait pas une heure, sans que la voix vibrante des sentinelles annonçât l’arrivée de quelque seigneur, suivi de cavaliers et de fantassins, venant se réunir au gros de l’armée castillane.

En attendant le moment de franchir la frontière, les cohortes royales s’organisaient, et le temps se passait en fêtes publiques, en luxueuses réunions et en brillants tournois. La veille du jour indiqué par Sa Majesté pour entrer en campagne, toutes ces réjouissances devaient se terminer par un grand et dernier bal. La nuit de ce bal, le château des rois de Castille offrait un singulier aspect. Dans les larges cours, autour d’immenses foyers flambants et disséminés, sans ordre ni méthode, on voyait une foule bigarrée de pages, de soldats, d’arbalétriers et de gens de toute sorte ; les uns fourbissant leur cuirasse et leurs armes pour être prêts au combat ; les autres saluant, par des cris ou des blasphèmes, les coups inespérés du sort personnifié dans les dés du cornet ; d’autres répétant en chœur le refrain d’un chant de guerre, qu’entonnait un baladin s’accompagnant sur la guzla. Plus loin, on achetait à un pèlerin des coquilles, des croix, des ceintures ayant touché le sépulcre de Santiago, tandis que de bruyants éclats de rire répondaient aux saillies d’un bouffon. Quelques-uns enfin apprenaient, avant d’engager la lutte, à jouer, sur le clairon, les refrains de guerre particuliers à leurs seigneurs, ou entonnaient des airs rappelant d’anciennes histoires de chevalerie, des aventures galantes, ou des miracles récemment accomplis ; tout cet ensemble faisait un étourdissant et infernal concert, impossible à rendre avec des mots. Au-dessus de cet océan courroucé de chants guerriers, au milieu du bruit des marteaux frappant sur des enclumes, du grincement des limes mordant l’acier, du piaffement des chevaux, des voix confuses, des rires sans fin, des cris stridents ou rauques, des imprécations et de tant d’autres notes étranges et discordantes, on entendait flotter, par moments, comme les ondes d’une brise harmonieuse, les accords lointains de la musique du bal.

La fête, qui se donnait dans les salons d’une des ailes du palais, présentait un tableau moins fantastique, moins capricieux, mais plus magique et plus éblouissant.

Les vastes galeries, qui se prolongeaient au loin, formaient un labyrinthe inextricable de pilastres élancés, d’ogives découpées et légères comme des dentelles. Les grands salons, tendus de tapisseries, dans lesquelles la soie, l’or et mille couleurs diverses représentaient des scènes d’amour, de chasse, ou de guerre, étaient, en outre, ornés de trophées d’armes et d’écussons, sur lesquels tombait l’éclatante lumière d’un nombre infini de lampes, de candélabres de bronze, d’argent ou d’or, suspendus aux voûtes élevées ou fixés contre les gros murs en pierre de taille du palais.

Partout où l’on portait ses regards, on voyait remuer et s’agiter, dans toutes les directions, des essaims de belles dames, parées de riches vêtements pailletés d’or ; des filets de perles emprisonnaient leurs chevelures ; des rubis aux rouges reflets couvraient leurs seins ; des plumes vaporeuses, des ornements d’ivoire, des dentelles, des bracelets ajoutaient leur éclat aux coiffures qui accompagnaient leurs charmants visages.

Autour d’elles, s’agitait la foule joyeuse des jeunes amoureux à la taille élégante et svelte, avec ceinturons de velours, justaucorps de brocart, maillots de soie, brodequins de fine peau, manteaux courts et chaperons, poignards aux pommeaux de filigrane d’or, estocs de cour polis, effilés et légers.

Au milieu de cette brillante et folle jeunesse que les anciens, assis sur de hauts sièges en bois de mélèze, rangés autour de l’estrade royale, voyaient défiler avec un sourire de satisfaction, une jeune femme, d’une incomparable beauté, attirait l’attention générale.

Proclamée la reine de beauté dans tous les tournois, dans toutes les cours d’amour, les plus vaillants cavaliers avaient adopté ses couleurs. Les troubadours les plus versés dans l’art du gai savoir avaient chanté ses attraits. Tous les regards se tournaient, troublés, vers elle ; pour elle soupiraient en secret tous les cœurs ; autour d’elle se groupaient éperdus, comme d’humbles vassaux près de leurs souverains, les plus illustres descendants de la noblesse tolédaine, réunis, cette nuit-là, au bal.

Parmi ceux qui formaient l’escorte des galants présomptueux attachés aux pas de doña Inès, – tel était le nom de cette célèbre beauté, – nul, malgré le caractère altier et dédaigneux qu’elle montrait, ne laissait évanouir l’espoir de lui plaire. L’un s’animait au sourire qu’il avait cru deviner sur ses lèvres ; l’autre se contentait du bienveillant regard qu’il s’imaginait avoir surpris dans ses yeux ; un mot aimable suffisait à celui-ci, une légère faveur ou une promesse lointaine enflammait celui-là. Chacun se flattait, en secret, d’être le préféré.

Entre tous, cependant, il y en avait deux qui se distinguaient par plus d’assiduités et d’attentions ; deux qui, d’après les apparences, pouvaient être considérés comme les plus avancés dans le chemin de son cœur. Ces deux seigneurs, égaux en naissance, en courage, en nobles qualités, serviteurs du même roi et prétendant à la même dame, s’appelaient, l’un, Alonzo de Carrillo, et l’autre, Lope de Sandoval. Tous deux étaient nés à Tolède, ensemble ils avaient fait leurs premières armes, et le même jour, quand leurs yeux s’attachèrent sur ceux de doña Inès, un profond et ardent amour pour elle s’était emparé d’eux. Cet amour, discret et silencieux d’abord, commençait à poindre dans leurs actes et leurs discours, et donnait des signes involontaires, mais certains, de son existence. Aux tournois de Zocodover, aux jeux floraux de la cour, prêts dans toute occasion à lutter avec gaillardise et courtoisie, ces deux cavaliers n’avaient cessé de chercher à se distinguer sous les yeux de leur dame. Cette nuit-là, poussés sans doute par le même désir, laissant de côté le fer pour la plume, l’armure pour le brocart et la soie, debout aux pieds du siège où elle vint s’asseoir, après avoir circulé dans les salons, ils commencèrent une joute courtoise de phrases délicates et tendres, mêlées d’épigrammes à double entente et de mots mordants.

Les astres secondaires de cette brillante constellation formaient un demi-cercle autour des deux galants, et soulignaient, par des murmures approbateurs, leurs spirituelles plaisanteries.

La belle, objet de ce tournoi de paroles, flattée dans sa vanité, approuvait, d’un imperceptible sourire, et les fines allusions à son adresse, sortant en ondes parfumées des lèvres de ses adorateurs, et les traits aigus comme des flèches, qui atteignaient le point vulnérable de l’adversaire.

Déjà la lutte courtoise de l’esprit et de la galanterie prenait un caractère de rudesse ; déjà les phrases, polies dans la forme, devenaient brèves, sèches, et si en les prononçant, la faible contraction de leurs lèvres ressemblait, à la rigueur, encore à un sourire, certains éclairs trop vifs, brillant dans leurs yeux, prouvaient qu’une colère comprimée bouillonnait dans le cœur des deux rivaux.

Pareille situation ne pouvait se prolonger. La dame le comprit, se leva de son siège et se disposait à faire un tour de promenade dans les salons, quand un nouvel incident vint rompre la barrière de respectueuse retenue derrière laquelle s’étaient retranchés les deux amoureux.

Soit à dessein, soit peut-être par mégarde, doña Inès avait posé sur sa jupe un de ses gants parfumés dont elle avait détaché un à un les boutons d’or, pendant que durait la conversation. Lorsqu’elle se leva, le gant glissa entre les larges plis de sa robe de soie et tomba sur le tapis. À cette vue, tous les cavaliers qui l’entouraient se baissèrent pour le ramasser, se disputant l’honneur d’obtenir un léger mouvement de tête, en récompense de leur galanterie. En remarquant la précipitation que tous mirent à s’incliner devant elle, un imperceptible sourire de vanité satisfaite effleura les lèvres de l’orgueilleuse doña Inès. Tant d’empressement à la servir fut payé par un salut général, et sans regarder personne, d’un geste altier et dédaigneux, elle étendit la main pour prendre son gant, dans la direction où se trouvaient Lope et Alonzo, qui lui avaient paru les premiers arrivés là où il était tombé. En effet, les deux jeunes gens, voyant tomber le gant à leurs pieds, s’étaient baissés ensemble pour le ramasser, et chacun d’eux, en se relevant, le tenait par une de ses extrémités.

La dame, en les voyant immobiles, le regard provocant, et bien décidés à ne pas lâcher ce qu’ils tenaient, ne put réprimer un faible cri, aussitôt étouffé par les murmures inquiets des spectateurs, pressentant une scène violente, qui, dans le palais et en présence du roi, serait qualifiée de grossière insolence.

Lope et Alonzo restaient toujours muets, impassibles, se mesurant des yeux de la tête aux pieds. La tempête qui bouillonnait dans leur âme se manifestait seulement par le léger tremblement nerveux de leurs membres, qui frémissaient, comme s’ils eussent été saisis tout à coup d’un violent accès de fièvre. Les murmures et les exclamations s’accentuaient de plus en plus. La foule se groupait plus serrée autour des champions. Doña Inès, effrayée ou désireuse de prolonger cette scène, allait de côté et d’autre, comme à la recherche d’un refuge contre les regards, toujours plus nombreux, qui s’attachaient sur elle.

Une catastrophe semblait inévitable. Déjà les deux jeunes gens avaient échangé à voix basse quelques paroles, et tandis que, d’une main, ils étreignaient convulsivement le gant, de l’autre, ils cherchaient instinctivement la poignée dorée de leur dague. À ce moment critique, le cercle formé par les spectateurs s’ouvrit respectueusement, car venait d’apparaître le roi. Son front était calme, on ne voyait ni indignation sur les traits de son visage, ni courroux dans son maintien.

En promenant ses regards autour de lui, il comprit de suite ce dont il s’agissait, et avec la galanterie du gentilhomme le plus accompli, il prit le gant des mains des cavaliers, qui n’eurent pas un instant l’idée de le lui disputer ; puis, se tournant vers doña Inès de Tordesillas, prête à s’évanouir et obligée de s’appuyer sur le bras de sa duègne, il dit avec calme, mais fermeté, en le lui présentant :

« Prenez-le, Madame, et veillez à l’avenir à ne pas le laisser tomber là où il pourrait ne vous être rendu que taché de sang. »

Quand le roi eut prononcé ces paroles, doña Inès, sous l’empire de l’émotion, ou peut-être pour sortir plus aisément d’embarras, je n’ose trancher la question, tomba évanouie dans les bras de ceux qui l’entouraient. Alonzo étreignait en silence, dans ses mains crispées, sa toque de velours, dont les plumes traînaient sur le tapis ; Lope se mordait les lèvres jusqu’au sang, et les regards qu’ils attachaient l’un sur l’autre, pleins de défi et de colère, équivalaient, en pareille occurrence, à un soufflet, à un gant jeté au visage, à une provocation de duel à mort.

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