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20 000 lieues sous les mers

de Jules Verne

(Édition 2026 exclusive en français moderne par Olivier Muhleisen)

En 1866, un événement étrange et inexplicable a secoué le monde, laissant une empreinte durable dans les esprits. Les rumeurs se répandaient comme une traînée de poudre dans les ports, excitant l'imagination du public, tandis que les marins, négociants, armateurs, capitaines et officiers de marine de tous les coins de l'Europe et de l'Amérique étaient en émoi. Même les gouvernements des deux continents prenaient l'affaire très au sérieux.

En effet, plusieurs navires avaient croisé sur les mers une "chose énorme" : un objet long, fuselé, parfois phosphorescent, bien plus grand et rapide qu'une baleine. Les journaux de bord des navires rapportaient des descriptions concordantes de cet être mystérieux : sa forme, sa vitesse incroyable, et sa puissance de mouvement stupéfiante. Si c'était un cétacé, il était bien plus grand que tout ce que la science avait catalogué jusque-là. Ni Cuvier, ni Lacépède, ni Dumeril, ni Quatrefages n'auraient accepté l'existence d'un tel monstre sans l'avoir vu de leurs propres yeux.

En prenant en compte les observations les plus fiables — en écartant les estimations prudentes qui lui donnaient deux cents pieds de long, ainsi que les exagérations le décrivant comme large d'un mille et long de trois — il était clair que cet être dépassait toutes les dimensions connues des ichtyologistes, s'il existait vraiment.

Et il existait. Ce n'était plus contestable. Avec cette tendance humaine à se laisser emporter par le merveilleux, l'apparition de ce phénomène surnaturel a provoqué une émotion mondiale. Impossible de le reléguer au rang des légendes.

Le 20 juillet 1866, le steamer Governor-Higginson, de la Calcutta and Burnach Steam Navigation Company, avait rencontré cette masse mouvante à cinq milles des côtes australiennes. Le capitaine Baker avait d'abord cru à un écueil inconnu et s'apprêtait à en déterminer la position exacte quand deux colonnes d'eau avaient jailli de l'objet mystérieux, s'élançant à cent cinquante pieds dans les airs avec un sifflement. Ce n'était donc pas un simple rocher, mais bien un mammifère marin inconnu, expulsant de ses évents des colonnes d'eau mêlées d'air et de vapeur.

Un événement similaire s'était produit le 23 juillet de la même année dans le Pacifique, observé par le Cristobal-Colon de la West India and Pacific Steam Navigation Company.

Ce cétacé hors du commun pouvait se déplacer à une vitesse incroyable. En seulement trois jours, le Governor-Higginson et le Cristobal-Colon l'avaient repéré à deux endroits distincts, séparés par plus de sept cents lieues marines. Quinze jours plus tard, à deux mille lieues de là, l'Helvetia de la Compagnie Nationale et le Shannon du Royal-Mail, naviguant dans l'Atlantique entre les États-Unis et l'Europe, signalèrent la présence du monstre à 42°15' de latitude nord et 60°35' de longitude ouest. Cette observation simultanée permit d'estimer la taille minimale du mammifère à plus de trois cent cinquante pieds anglais, puisqu'il dépassait en longueur le Shannon et l'Helvetia, qui mesuraient chacun cent mètres. Les plus grandes baleines, celles des îles Aléoutiennes, ne dépassent jamais cinquante-six mètres, même dans leurs records.

Ces rapports successifs, accompagnés de nouvelles observations à bord du transatlantique le Pereire, d'une collision entre l'Etna de la ligne Inman et le monstre, d'un rapport des officiers de la frégate française la Normandie, et d'une évaluation précise par l'état-major du commodore Fitz-James à bord du Lord-Clyde, agitèrent profondément l'opinion publique. Dans les pays où l'on aime plaisanter, on se moqua du phénomène, mais en Angleterre, en Amérique et en Allemagne, on le prit très au sérieux.

Dans les grandes villes, le monstre devint un sujet incontournable. On en parlait dans les cafés, on s'en moquait dans les journaux, et il faisait l'objet de pièces de théâtre. Les rumeurs allaient bon train, et les journaux, en manque d'histoires, ressuscitèrent tous les monstres imaginaires et gigantesques, de la baleine blanche, le redoutable "Moby Dick" des régions nordiques, au Kraken colossal, dont les tentacules pourraient enserrer un navire de cinq cents tonnes et l'entraîner dans les profondeurs de l'océan. On ressortit même les anciens procès-verbaux et les opinions d'Aristote et de Pline, qui croyaient en l'existence de ces créatures, ainsi que les récits norvégiens de l'évêque Pontoppidan, les relations de Paul Heggede, et enfin les rapports de M. Harrington, dont l'honnêteté est incontestable, lorsqu'il affirme avoir vu, à bord du Castillan en 1857, cet énorme serpent qui n'avait jamais été observé ailleurs que dans les mers de l'ancien Constitutionnel.

Ainsi débuta une interminable polémique entre les crédules et les sceptiques dans les sociétés savantes et les journaux scientifiques. La "question du monstre" enflamma les débats. Les journalistes, se revendiquant experts ou esprits vifs, se livrèrent à une bataille acharnée, versant des flots d'encre pendant cette campagne mémorable ; certains même versèrent quelques gouttes de sang, car du serpent de mer, ils en vinrent aux attaques personnelles les plus virulentes.

Pendant six mois, la controverse fit rage, avec des rebondissements incessants.

Les grands instituts et académies du monde entier, de l’Institut géographique du Brésil à l’Académie royale des sciences de Berlin, en passant par l’Association Britannique et l’Institution Smithsonienne de Washington, se lançaient dans des débats passionnés. Même les revues spécialisées comme The Indian Archipelago, Cosmos de l’abbé Moigno, et les Mittheilungen de Petermann s'en mêlaient. Pendant ce temps, la presse plus légère ripostait avec une créativité débordante. En parodiant une citation de Linné, ces journalistes moqueurs affirmaient que "la nature ne fait pas de sots" et exhortaient leurs contemporains à ne pas contredire la nature en croyant aux Krakens, serpents de mer et autres créatures fantasmagoriques. Un célèbre rédacteur d’un journal satirique redouté mit un point final à la discussion avec un article cinglant, ridiculisant le monstre dans un éclat de rire généralisé. L’esprit avait triomphé de la science.

Au début de 1867, la question semblait enterrée pour de bon. Mais de nouveaux événements vinrent bouleverser la donne. Ce n'était plus un simple débat scientifique, mais une menace bien réelle. Le monstre prit la forme d'un îlot, d'un rocher, d'un obstacle insaisissable.

Le 5 mars 1867, le Moravian, un navire de la Montréal Océan Company, naviguait de nuit à une vitesse de treize nœuds, grâce à ses quatre cents chevaux-vapeur. Il se trouvait à 27°30’ de latitude et 72°15’ de longitude quand il heurta de son flanc droit un rocher inconnu sur les cartes maritimes. Grâce à la solidité exceptionnelle de sa coque, le Moravian échappa au naufrage et sauva ses 237 passagers de retour du Canada.

L'accident se produisit à l'aube, vers cinq heures. Les officiers de quart se précipitèrent à l'arrière, scrutant l'océan avec attention. Ils ne virent rien, sauf un fort remous à trois encablures, comme si les eaux avaient été violemment agitées. Le navire continua sa route sans dégâts visibles, mais lors de son inspection en cale sèche, on découvrit que sa quille avait été endommagée.

Cet incident, bien que sérieux, aurait pu être oublié comme tant d'autres s'il ne s'était pas reproduit trois semaines plus tard, dans des conditions similaires. Cette fois, c'était un navire de la célèbre compagnie anglaise Cunard qui fut touché. Fondée en 1840 par un armateur visionnaire, la compagnie avait établi un service postal entre Liverpool et Halifax avec trois navires en bois à roues, d'une puissance de quatre cents chevaux et d'une capacité de 1162 tonneaux. L’accident fit grand bruit en raison de la réputation de la compagnie et de la nationalité du navire impliqué.

Huit ans plus tard, la flotte de la compagnie s'était enrichie de quatre nouveaux navires, chacun propulsé par 650 chevaux et pesant 1 820 tonnes. Deux ans après, deux autres navires, encore plus puissants et imposants, vinrent les rejoindre. En 1853, la compagnie Cunard, qui venait de renouveler son contrat pour le transport du courrier, ajouta à sa flotte des géants des mers comme l'Arabia, le Persia, le China, le Scotia, le Java et le Russia. Ces navires, parmi les plus rapides et les plus vastes après le légendaire Great-Eastern, étaient à la pointe de la technologie maritime. Ainsi, en 1867, la compagnie possédait douze navires, dont huit à roues et quatre à hélices.

Je mentionne ces détails pour bien souligner l'importance de cette compagnie maritime, mondialement reconnue pour sa gestion exemplaire. Aucune autre entreprise de navigation transocéanique n'a été aussi habilement dirigée ni aussi couronnée de succès. En vingt-six ans, les navires Cunard ont traversé l'Atlantique deux mille fois sans jamais manquer un voyage, sans le moindre retard, sans perdre une seule lettre, un passager ou un navire. Malgré la concurrence acharnée de la France, les passagers continuent de privilégier la ligne Cunard, comme le confirment les statistiques officielles des dernières années. Ainsi, il n'est pas surprenant que l'accident survenu à l'un de ses plus beaux steamers ait fait grand bruit.

Le 13 avril 1867, par un temps clément et une brise légère, le Scotia naviguait à 15°12' de longitude et 45°37' de latitude. Il filait à une vitesse de treize nœuds et quarante-trois centièmes, propulsé par ses mille chevaux-vapeur. Ses roues frappaient l'eau avec une précision infaillible. Avec un tirant d'eau de 6,70 mètres, il déplaçait 6 624 mètres cubes d'eau.

À 16 h 17, alors que les passagers déjeunaient dans le grand salon, un choc à peine perceptible secoua la coque du Scotia, du côté bâbord, juste derrière la roue. Le navire n'avait pas heurté un obstacle, mais avait été frappé, probablement par un objet tranchant ou perforant. Le choc était si léger que personne n'aurait réagi si les caliers n'étaient pas remontés en criant :

« Nous coulons ! Nous coulons ! »

Les passagers furent d'abord pris de panique, mais le capitaine Anderson les rassura rapidement. Le danger n'était pas immédiat. Le Scotia, divisé en sept compartiments étanches, pouvait résister à une voie d'eau sans sombrer.

Le capitaine Anderson se précipita dans la cale et découvrit que le cinquième compartiment était envahi par l'eau, signe que la brèche était sérieuse. Heureusement, ce compartiment n'abritait pas les chaudières, sinon les feux se seraient éteints instantanément.

Il ordonna l'arrêt immédiat du navire et un matelot plongea pour évaluer les dégâts. Quelques instants plus tard, ils découvrirent un trou de deux mètres dans la coque du steamer.

Un tel dégât ne pouvait être colmaté, et le Scotia, ses roues à moitié immergées, dut poursuivre sa route ainsi. Il se trouvait à trois cents milles du cap Clear. Après trois jours de retard qui inquiétèrent sérieusement Liverpool, il finit par arriver dans les bassins de la Compagnie.

Les ingénieurs se mirent alors à examiner le Scotia, qui fut placé en cale sèche. Ce qu'ils découvrirent les laissa sans voix. À deux mètres et demi sous la ligne de flottaison, ils trouvèrent une ouverture nette, en forme de triangle isocèle. La tôle était découpée avec une précision incroyable, comme si un gigantesque emporte-pièce l'avait frappée. L'outil qui avait causé cette déchirure devait être d'une solidité exceptionnelle. Après avoir été projeté avec une force phénoménale, il avait traversé une tôle de quatre centimètres d'épaisseur avant de se retirer de lui-même, un phénomène aussi mystérieux qu'inexplicable.

Ce dernier incident raviva l'intérêt du public. Dès lors, tous les naufrages inexpliqués furent attribués à ce "monstre". Ce mystérieux animal fut accusé de toutes les disparitions maritimes, qui étaient malheureusement nombreuses. Sur les trois mille navires dont la perte est enregistrée chaque année par le Bureau Veritas, pas moins de deux cents, qu'ils soient à vapeur ou à voile, disparaissent sans laisser de trace.

Le "monstre" fut donc pointé du doigt, que ce soit à tort ou à raison, pour ces disparitions. Avec lui, les voyages entre les continents devenaient de plus en plus périlleux, et le public exigea fermement que les mers soient débarrassées de ce redoutable cétacé, quel qu'en soit le prix.

À cette époque, je revenais d'une mission scientifique dans les terres reculées du Nebraska, aux États-Unis. En tant que professeur remplaçant au Muséum d'histoire naturelle de Paris, j'avais été envoyé par le gouvernement français pour participer à cette expédition. Après six mois passés au Nebraska, chargé de précieuses collections, j'arrivai à New York vers la fin mars. Mon retour en France était prévu pour les premiers jours de mai. En attendant, je m'occupais de classer mes collections minéralogiques, botaniques et zoologiques, lorsque l'affaire du Scotia éclata.

J'étais bien informé de la situation, et comment aurait-il pu en être autrement ? J'avais lu et relu tous les journaux américains et européens sans parvenir à une conclusion. Ce mystère me fascinait. Incapable de me forger une opinion, je passais d'une hypothèse à l'autre. Qu'il se passe quelque chose était indéniable, et les sceptiques étaient invités à constater par eux-mêmes les dégâts du Scotia.

À mon arrivée à New York, le débat faisait rage. L'idée d'un îlot flottant ou d'un récif insaisissable, soutenue par quelques esprits peu éclairés, avait été complètement abandonnée.

Comment cet écueil aurait-il pu se déplacer à une telle vitesse sans une machine cachée en son cœur ? L'idée d'une épave flottante ou d'une immense carcasse dérivante fut également écartée pour la même raison : leur lenteur naturelle.

Deux camps se formaient alors, chacun soutenant sa propre hypothèse. D'un côté, ceux qui croyaient à l'existence d'un monstre marin d'une force inouïe ; de l'autre, ceux qui pensaient à un sous-marin d'une puissance exceptionnelle.

L'idée d'un sous-marin, bien que plausible, ne tenait pas face aux enquêtes menées à travers le monde. Imaginer qu'un particulier possède un tel engin semblait absurde. Où aurait-il pu le construire en secret ? Seul un État aurait les moyens d'une telle prouesse technologique, surtout dans une époque obsédée par l'armement. Après les fusils à répétition, les torpilles et les béliers sous-marins, un tel projet aurait pu voir le jour. Mais les gouvernements nièrent toute implication. Vu l'impact sur le commerce transocéanique, leur sincérité ne pouvait être remise en question. Comment un projet d'une telle envergure aurait-il pu passer inaperçu ? Garder un tel secret est difficile pour un individu, et impossible pour un État sous l'œil constant de ses rivaux.

Après des enquêtes en Angleterre, France, Russie, Prusse, Espagne, Italie, Amérique, et même Turquie, l'idée d'un sous-marin fut définitivement écartée.

À New York, plusieurs personnes me consultèrent sur ce phénomène. J'avais publié en France un ouvrage en deux volumes, "Les Mystères des grands fonds sous-marins", qui m'avait valu une certaine renommée dans le domaine. On me demanda mon avis. Tant que je pouvais nier l'existence du phénomène, je restai dans le déni. Mais bientôt, acculé, je dus m'exprimer clairement. Le New York-Herald exigea même que "l'honorable Pierre Aronnax, professeur au Muséum de Paris", se prononce.

Je pris la plume. Je ne pouvais plus me taire. J'analysai la question sous tous ses angles, politiques et scientifiques, et voici un extrait de l'article que je publiai le 30 avril :

"Après avoir passé en revue toutes les hypothèses, il ne reste qu'une conclusion : l'existence d'un animal marin d'une puissance extraordinaire.

Les profondeurs de l'océan nous échappent encore. La sonde n'a jamais pu les atteindre."

Que se passe-t-il dans ces profondeurs inexplorées ? Quels créatures peuvent bien vivre à douze ou quinze mille mètres sous la surface ? Comment sont-elles faites ? On ne peut que deviner.

Pourtant, la solution à ce mystère pourrait changer la donne.

Soit nous connaissons toutes les espèces de notre planète, soit nous ne les connaissons pas.

Si nous ne les connaissons pas toutes, et que la nature cache encore des secrets en matière de poissons, il est tout à fait plausible d'imaginer des poissons ou des cétacés, de nouvelles espèces ou même de nouveaux genres, adaptés aux profondeurs inaccessibles à nos sondes. Un événement inattendu, un caprice de la nature, pourrait les pousser à remonter à la surface de temps à autre.

Mais si nous connaissons déjà toutes les espèces, alors l'animal en question doit être parmi celles déjà répertoriées. Dans ce cas, je pencherais pour un narval géant.

Le narval ordinaire, ou licorne de mer, peut atteindre soixante pieds de long. Imaginez-le cinq ou dix fois plus grand, avec une force proportionnelle, des armes plus redoutables, et vous obtenez l'animal recherché. Il correspondrait aux dimensions rapportées par les officiers du Shannon, l'outil capable de transpercer le Scotia, et la puissance suffisante pour endommager la coque d'un navire à vapeur.

Le narval est équipé d'une sorte d'épée en ivoire, une hallebarde selon certains naturalistes. C'est une dent d'une dureté comparable à l'acier. On a même retrouvé ces dents plantées dans des baleines, que le narval attaque avec succès.

Certaines de ces dents ont été extraites, non sans difficulté, des coques de navires qu'elles avaient percées comme un foret perce un tonneau. Le musée de la Faculté de médecine de Paris possède une de ces défenses mesurant deux mètres vingt-cinq de long et quarante-huit centimètres de large à sa base !

Imaginez maintenant cette arme dix fois plus forte, l'animal dix fois plus puissant, se déplaçant à vingt milles à l'heure. Multipliez sa masse par sa vitesse, et vous obtenez un impact capable de provoquer la catastrophe observée.

Ainsi, en attendant de nouvelles informations, je pencherais pour une licorne de mer gigantesque, équipée non pas d'une simple hallebarde, mais d'un véritable éperon comme les frégates cuirassées, combinant masse et puissance.

Voilà comment ce phénomène inexplicable pourrait s'expliquer — à moins qu'il n'y ait rien du tout, malgré ce qu'on a cru voir, sentir et ressentir — ce qui reste possible !

Ces dernières phrases étaient un peu lâches de ma part ; je cherchais à préserver ma dignité de professeur et à ne pas trop amuser les Américains, qui savent rire de bon cœur. Je m'étais gardé une porte de sortie.

En réalité, je croyais à l'existence du "monstre".

Mon article suscita un vif débat et eut un grand retentissement. Il trouva même quelques partisans.

La solution qu'il proposait ouvrait les portes à toutes les imaginations. L'esprit humain adore ces visions grandioses de créatures surnaturelles. Et quoi de mieux que la mer pour abriter ces géants, qui feraient passer les éléphants et rhinocéros pour des nains ? Les océans portent déjà les plus grands mammifères connus et pourraient bien cacher des mollusques gigantesques ou des crustacés terrifiants, comme des homards de cent mètres ou des crabes de deux cents tonnes ! Pourquoi pas ? Jadis, les animaux terrestres des temps géologiques — quadrupèdes, singes, reptiles, oiseaux — étaient d'une taille colossale. Le Créateur les avait façonnés dans un moule gigantesque que le temps a réduit peu à peu. Alors pourquoi la mer, avec ses profondeurs mystérieuses, n'aurait-elle pas conservé ces vestiges d'une vie passée, elle qui reste inchangée tandis que la terre évolue sans cesse ? Pourquoi n'y abriterait-elle pas les dernières espèces titanesques, dont la durée de vie se compte en siècles, voire en millénaires ?

Mais voilà que je me laisse emporter par des rêveries qui ne m'appartiennent plus ! Finissons-en avec ces chimères que le temps a transformées pour moi en réalités effrayantes. Je le répète, l'opinion publique s'est forgée sur la nature du phénomène, et tout le monde a admis sans hésitation l'existence d'une créature extraordinaire, bien différente des mythiques serpents de mer.

Cependant, tandis que certains y voyaient un simple problème scientifique à résoudre, d'autres, plus pragmatiques, surtout en Amérique et en Angleterre, estimaient qu'il fallait débarrasser l'océan de ce monstre redoutable pour sécuriser les routes maritimes. Les journaux industriels et commerciaux ont abordé la question sous cet angle. La Shipping and Mercantile Gazette, le Lloyd, le Paquebot, la Revue maritime et coloniale, et toutes les publications liées aux compagnies d'assurance, qui envisageaient d'augmenter leurs primes, étaient unanimes.

Avec l'opinion publique clairement exprimée, les États-Unis ont été les premiers à réagir. À New York, on a préparé une expédition pour traquer le narval. Une frégate rapide, l'Abraham-Lincoln, s'est préparée à prendre la mer au plus vite. Les arsenaux ont été ouverts pour le commandant Farragut, qui a accéléré l'armement de son navire.

Mais, comme c'est souvent le cas, dès qu'on a décidé de traquer le monstre, celui-ci a cessé de se montrer. Pendant deux mois, aucune nouvelle de lui. Aucun navire ne l'a croisé. On aurait dit que cette Licorne avait eu vent des complots ourdis contre elle. On en avait tellement parlé, même via le câble transatlantique ! Les plaisantins disaient que cette créature rusée avait intercepté quelque télégramme à son avantage.

Ainsi, avec la frégate prête pour une longue campagne et équipée de redoutables engins de pêche, on ne savait plus où la diriger.

L'impatience montait en flèche jusqu'à ce que, le 2 juillet, on apprenne qu'un paquebot reliant San Francisco à Shanghai avait croisé la fameuse créature trois semaines plus tôt, dans les eaux septentrionales du Pacifique.

Cette nouvelle provoqua une agitation intense. Le commandant Farragut n'eut même pas vingt-quatre heures de répit. Tout était prêt : les provisions embarquées, les soutes pleines de charbon, l'équipage au complet. Il ne restait plus qu'à allumer les chaudières et à lever l'ancre ! Un retard, même minime, aurait été impardonnable. Mais le commandant Farragut était aussi impatient de partir.

Trois heures avant le départ de l'Abraham-Lincoln du quai de Brooklyn, je reçus une lettre :

"Monsieur Aronnax, professeur au Muséum de Paris, Hôtel Fifth Avenue, New York.

Monsieur,

Si vous souhaitez vous joindre à l'expédition de l'Abraham-Lincoln, le gouvernement de l'Union serait honoré que la France soit représentée par vous. Le commandant Farragut a réservé une cabine à votre nom.

Très cordialement, J.-B. HOBSON, Secrétaire de la marine."

Jusqu'à l'instant où j'ai reçu cette lettre de J.-B. Hobson, je n'avais jamais envisagé de traquer la Licorne, pas plus que de tenter le passage du nord-ouest. Mais à peine avais-je terminé de lire ces lignes que je réalisai que ma véritable vocation était de pourchasser ce monstre mystérieux et de libérer le monde de sa menace.

J'étais pourtant rentré d'un voyage épuisant, en quête de repos. Je rêvais de retrouver mon pays, mes amis, mon petit appartement du Jardin des Plantes, et mes précieuses collections. Mais rien n'aurait pu me détourner de cette aventure. J'oubliai tout : la fatigue, les amis, les collections, et j'acceptai sans hésitation l'offre du gouvernement américain.

"Après tout, me dis-je, tous les chemins mènent à l'Europe, et la Licorne sera assez aimable pour me ramener vers les côtes françaises ! Ce noble animal se laissera capturer dans les mers européennes — pour mon plus grand plaisir — et je me promets de rapporter au Muséum d'histoire naturelle au moins un fragment de sa précieuse défense."

Mais pour l'instant, il fallait traquer ce narval dans le nord du Pacifique, ce qui, pour rentrer en France, signifiait prendre la route des antipodes.

"Conseil !" criai-je avec impatience.

Conseil était mon fidèle domestique. Un compagnon dévoué qui m'accompagnait dans tous mes voyages. Flamand de naissance, il était flegmatique par nature, méthodique par principe, zélé par habitude. Rien ne semblait le surprendre, il était adroit, prêt à tout, et malgré son nom, ne donnait jamais de conseils, même quand on le lui demandait.

À force de côtoyer les savants du Jardin des Plantes, Conseil avait acquis un certain savoir. Il était devenu un spécialiste de la classification en histoire naturelle, capable de naviguer avec aisance à travers les embranchements, classes, ordres, familles, genres, et espèces. Mais sa science s'arrêtait là.

Classer, c'était tout pour lui, mais il n'en savait pas plus. Il maîtrisait la théorie de la classification, mais en pratique, il aurait eu du mal à différencier un cachalot d'une baleine ! Pourtant, quel brave gars !

Depuis dix ans, Conseil m'accompagnait partout où la science me conduisait. Jamais il ne se plaignait de la longueur ou de la fatigue d'un voyage. Aucune objection à faire sa valise pour n'importe quelle destination, que ce soit la Chine ou le Congo, aussi loin que ce soit. Il partait avec la même indifférence qu'il restait.

Il jouissait d'une santé de fer, défiant toutes les maladies, avec des muscles solides et aucun signe de nervosité, du moins mentalement.

À trente ans, il était plus jeune que moi de dix ans. Pardon de rappeler que j'avais quarante ans.

Cependant, Conseil avait un défaut : il était d'un formalisme exaspérant et ne me parlait qu'à la troisième personne, ce qui devenait agaçant.

« Conseil ! » répétai-je, tout en commençant fébrilement mes préparatifs de départ.

Je pouvais compter sur ce garçon dévoué. D'ordinaire, je ne lui demandais jamais s'il voulait me suivre, mais cette fois, l'expédition pouvait durer indéfiniment. C'était une entreprise risquée, à la poursuite d'une créature capable de couler une frégate ! Même l'homme le plus impassible devait y réfléchir. Quelle serait la réaction de Conseil ?

« Conseil ! » criai-je une troisième fois.

Il apparut.

« Monsieur m'appelle ? » dit-il en entrant.

— Oui, mon garçon. Prépare-toi, prépare-moi. Nous partons dans deux heures.

— Comme il plaira à monsieur, répondit calmement Conseil.

— Pas une minute à perdre. Mets dans ma malle tous mes effets de voyage, vêtements, chemises, chaussettes, autant que tu pourras, et dépêche-toi !

— Et les collections de monsieur ? fit remarquer Conseil.

— On s'en occupera plus tard.

— Quoi ! Les archiotherium, les hyracotherium, les oréodons, les chéropotamus et autres spécimens de monsieur ?

— On les laissera à l'hôtel.

— Et le babiroussa vivant de monsieur ?

— On le nourrira en notre absence. Je donnerai l'ordre de rapatrier notre ménagerie en France.

— Nous ne retournons donc pas à Paris ? demanda Conseil.

— Si... bien sûr... dis-je vaguement, mais en faisant un détour.

— Le détour qui plaira à monsieur.

— Oh ! ce ne sera pas grand-chose ! Juste un chemin un peu moins direct, c'est tout. Nous embarquons sur l'Abraham-Lincoln...

— Comme il conviendra à monsieur, répondit tranquillement Conseil.

— Tu sais, mon ami, il s'agit du monstre... du fameux narval... Nous allons nettoyer les mers de sa présence ! L'auteur d'un ouvrage en deux volumes sur les Mystères des grands fonds sous-marins ne peut manquer de s'embarquer avec le commandant Farragut.

Mission glorieuse, mais... aussi périlleuse ! On ne sait pas vraiment où l'on met les pieds ! Ces créatures-là peuvent être imprévisibles ! Mais nous irons quand même ! Nous avons un commandant qui ne recule devant rien !

— Ce que monsieur fera, je le ferai aussi, répondit Conseil.

— Réfléchis bien ! Je ne veux rien te cacher. C’est un de ces voyages dont on ne revient pas toujours !

— Comme il plaira à monsieur.

Un quart d’heure plus tard, nos bagages étaient prêts. Conseil s'en était occupé avec une efficacité redoutable, et je n'avais aucun doute qu'il n'avait rien oublié, tant il classait les chemises et les vêtements avec la même rigueur que les oiseaux et les mammifères.

L'ascenseur de l'hôtel nous déposa dans le vaste hall du rez-de-chaussée. Je descendis quelques marches pour atteindre le niveau de la rue. Je réglais ma note à ce comptoir, toujours pris d'assaut par une foule nombreuse. Je fis expédier vers Paris mes caisses d'animaux empaillés et de plantes séchées. Après avoir ouvert un crédit suffisant pour le voyage, Conseil et moi montâmes dans une voiture.

La voiture, à vingt francs la course, descendit Broadway jusqu'à Union Square, suivit Fourth Avenue jusqu'à sa jonction avec Bowery Street, emprunta Katrin Street et s'arrêta à la jetée trente-quatre. Là, le ferry de Katrin nous transporta, nous, nos affaires et la voiture, jusqu'à Brooklyn, la grande banlieue de New York, située sur la rive gauche de l'East River. En quelques minutes, nous arrivions au quai où l'Abraham-Lincoln crachait des torrents de fumée noire par ses deux cheminées.

Nos bagages furent immédiatement transférés sur le pont de la frégate. Je montai à bord sans attendre. Je demandai à voir le commandant Farragut. Un marin me conduisit sur la dunette, où je rencontrai un officier à l'allure imposante qui me tendit la main.

— Monsieur Pierre Aronnax ? me dit-il.

— Lui-même, répondis-je. Le commandant Farragut ?

— En personne. Bienvenue à bord, monsieur le professeur. Votre cabine est prête.

Je le remerciai et, laissant le commandant à ses préparatifs, je me fis conduire à ma cabine.

L'Abraham-Lincoln avait été soigneusement choisi et aménagé pour sa nouvelle mission. C’était une frégate rapide, équipée de surchauffeurs qui permettaient d’atteindre une pression de vapeur de sept atmosphères. Grâce à cela, l'Abraham-Lincoln pouvait filer à dix-huit milles et trois dixièmes à l’heure, une vitesse impressionnante, mais encore insuffisante pour rivaliser avec le gigantesque cétacé.

L'intérieur de la frégate était à la hauteur de ses performances en mer. J'étais très satisfait de ma cabine, située à l'arrière, qui donnait sur le carré des officiers.

— Nous serons bien ici, dis-je à Conseil.

— Aussi bien, si monsieur me permet, qu’un bernard-l’hermite dans sa coquille, répondit Conseil.

Je laissai Conseil ranger soigneusement nos affaires et remontai sur le pont pour assister aux derniers préparatifs de départ.

À ce moment-là, le commandant Farragut faisait larguer les dernières amarres qui retenaient l'Abraham-Lincoln à la jetée de Brooklyn.

À quelques minutes près, la frégate aurait quitté le port sans moi, et j’aurais raté cette aventure incroyable, presque magique, que certains jugeront peut-être invraisemblable malgré la vérité de mon récit.

Le commandant Farragut, déterminé à ne pas perdre une seconde, convoqua son ingénieur.

— Sommes-nous prêts à partir ? demanda-t-il.

— Oui, monsieur, répondit l’ingénieur.

— En avant ! lança Farragut.

L’ordre fut transmis à la salle des machines. Aussitôt, la vapeur s’engouffra dans les conduits, les pistons se mirent en mouvement, et l’hélice commença à battre l’eau de plus en plus vite. L’Abraham-Lincoln s’élança avec majesté, entouré d’une flottille de ferry-boats et de tenders remplis de spectateurs.

Les quais de Brooklyn et les rives de New York étaient noirs de monde. Des acclamations retentirent, venant de centaines de milliers de voix. Des mouchoirs s’agitèrent dans les airs pour saluer le départ de la frégate, qui glissait vers les eaux de l’Hudson, longeant la pointe effilée de Manhattan.

La frégate passa ensuite devant les forts du New Jersey qui la saluèrent à coups de canon. En réponse, l’Abraham-Lincoln fit flotter fièrement le drapeau américain, ses étoiles brillant au soleil. Elle ajusta ensuite sa trajectoire pour emprunter le chenal qui serpente dans la baie de Sandy Hook, où une foule enthousiaste l’acclama une dernière fois.

Le cortège de bateaux accompagna la frégate jusqu’à la hauteur du bateau-phare, signalant l’entrée des passes de New York. Il était trois heures quand le pilote quitta le navire pour rejoindre une goélette qui l’attendait. La frégate accéléra, longeant la côte de Long Island, et à huit heures du soir, elle s’élança sur les eaux sombres de l’Atlantique, les lumières de Fire Island disparaissant à l’horizon.

Le commandant Farragut était un marin exceptionnel, indissociable de son navire. Pour lui, l’existence du mystérieux cétacé ne faisait aucun doute, et il ne tolérait aucune remise en question à bord. Il croyait en ce monstre comme certains croient aux légendes. Il s'était juré de débarrasser les mers de cette créature, tel un chevalier partant à la rencontre du dragon. Pour Farragut, c’était simple : soit il triompherait du narval, soit il périrait en essayant.

Pas de compromis.

Les officiers du navire étaient en parfait accord avec leur capitaine. Les entendre débattre, analyser et spéculer sur les chances de croiser le monstre était un spectacle en soi. Certains se portaient volontaires pour monter en haut des mâts, une tâche qu'ils auraient détestée en temps normal. Tant que le soleil traçait sa course dans le ciel, le gréement était envahi de marins impatients, incapables de rester en place sur le pont brûlant. Pourtant, l’Abraham-Lincoln n'avait pas encore fendu les eaux mystérieuses du Pacifique.

L'équipage, quant à lui, n'avait qu'une seule envie : trouver la créature, la harponner, la ramener à bord et la découper en morceaux. Tous scrutaient la mer avec une vigilance extrême. Le commandant Farragut avait promis une récompense de deux mille dollars à celui qui, quel que soit son rang, apercevrait le premier l'animal. Inutile de dire que les yeux ne chômaient pas sur l’Abraham-Lincoln.

Pour ma part, je ne restais pas en retrait et participais activement aux observations quotidiennes. Notre frégate méritait bien le surnom d'Argus. Seul Conseil restait indifférent à cette chasse passionnée, contrastant avec l'enthousiasme général.

Le commandant Farragut avait équipé le navire de tout le nécessaire pour capturer le gigantesque cétacé. Nous disposions de tout, des harpons manuels aux flèches barbelées et aux balles explosives. À l'avant, un canon perfectionné, d'origine américaine et digne de figurer à l'Exposition universelle de 1867, pouvait projeter un obus de quatre kilos sur seize kilomètres.

L’Abraham-Lincoln était prêt à en découdre, mais sa plus précieuse ressource restait Ned Land, le maître des harponneurs.

Ned Land, Canadien d'une adresse exceptionnelle, était inégalable dans son dangereux métier. Il alliait habileté, sang-froid, audace et ruse à un niveau inégalé. Seules les baleines les plus rusées pouvaient espérer échapper à son harpon.

Approchant la quarantaine, Ned Land était un colosse de plus d'un mètre quatre-vingt, solidement bâti, d'un naturel grave et peu loquace, mais prompt à la colère si contrarié. Sa présence était marquante, surtout grâce à son regard perçant.

Le commandant Farragut avait eu la sagesse de recruter cet homme. À lui seul, il valait tout l'équipage par sa vue perçante et son bras puissant. Je le comparerais volontiers à un télescope aussi précis qu'un canon prêt à tirer.

Bien que peu bavard, Ned Land, en bon Canadien et donc en partie Français, avait développé une certaine affection pour moi.

Ma nationalité l'intriguait sûrement. Cela lui donnait l'occasion de parler et à moi celle d'écouter cette vieille langue de Rabelais, encore vivante dans certaines régions du Canada. La famille de Ned Land venait de Québec, une lignée de pêcheurs audacieux déjà bien établie à l'époque où la ville était française.

Peu à peu, Ned prit goût à nos conversations, et j'adorais l'écouter raconter ses aventures dans les mers glaciales. Ses récits de pêche et de combats étaient empreints d'une poésie naturelle, presque épiques, comme si un Homère canadien chantait l'Iliade des régions polaires.

Je décris maintenant ce courageux compagnon tel que je le connais aujourd'hui. Nous sommes devenus de vieux amis, liés par une amitié indéfectible née des situations les plus effrayantes ! Ah, cher Ned ! Je voudrais vivre cent ans de plus pour me souvenir encore de toi !

Et que pensait Ned Land du fameux monstre marin ? Je dois admettre qu'il n'était pas convaincu par la légende de la licorne. Il était le seul à bord à ne pas partager l'opinion générale et évitait même le sujet. Un jour, j'ai décidé d'aborder la question avec lui.

Un soir magnifique du 30 juillet, trois semaines après notre départ, la frégate se trouvait près du cap Blanc, à une trentaine de milles des côtes patagonnes. Nous avions franchi le tropique du Capricorne, et le détroit de Magellan s'ouvrait à moins de sept cents milles au sud. Dans moins de huit jours, l'Abraham-Lincoln naviguerait dans le Pacifique.

Assis sur la dunette, Ned et moi discutions de tout et de rien, contemplant cette mer mystérieuse dont les profondeurs échappaient encore à l'œil humain. J'ai naturellement amené la conversation sur la licorne géante, évaluant les chances de succès de notre expédition. Voyant que Ned restait silencieux, je l'ai poussé à répondre.

« Comment, Ned, lui ai-je demandé, comment pouvez-vous douter de l'existence du cétacé que nous traquons ? Avez-vous des raisons particulières pour être si sceptique ? »

Le harponneur m'a observé un moment, a frappé son large front, un geste familier chez lui, a fermé les yeux pour réfléchir, puis a finalement dit :

« Peut-être bien, monsieur Aronnax.

— Pourtant, Ned, vous, un chasseur de baleines chevronné, habitué aux grands mammifères marins, votre imagination devrait facilement accepter l'idée de cétacés gigantesques. Vous devriez être le dernier à douter dans une telle situation !

— C'est là que vous vous trompez, monsieur le professeur, a répliqué Ned. Que le commun des mortels croie à des comètes extraordinaires ou à des monstres antédiluviens enfouis sous terre, soit. Mais ni l'astronome ni le géologue n'acceptent ces fables. De même, le baleinier. »

J'ai traqué de nombreux cétacés, j'en ai harponné beaucoup et tué plusieurs. Mais aussi puissants et bien équipés qu'ils soient, ni leurs queues ni leurs défenses ne pourraient égratigner les plaques de métal d'un navire à vapeur.

— Pourtant, Ned, on raconte que des navires ont été transpercés par la dent d'un narval.

— Des bateaux en bois, peut-être, répondit le Canadien. Mais je n'en ai jamais vu. Donc, tant qu'on ne m'aura pas prouvé le contraire, je refuse de croire que des baleines, cachalots ou licornes puissent causer de tels dégâts.

— Écoutez-moi, Ned...

— Non, monsieur le professeur, non. Tout sauf ça. Un poulpe géant, peut-être ?

— Encore moins, Ned. Le poulpe est un mollusque, et ce nom même montre à quel point ses chairs manquent de consistance. Même s'il mesurait cinq cents pieds de long, le poulpe, qui n'est pas un vertébré, est totalement inoffensif pour des navires comme le Scotia ou l'Abraham-Lincoln. Les histoires de Krakens et autres monstres marins relèvent donc du mythe.

— Alors, monsieur le naturaliste, reprit Ned Land d'un ton moqueur, vous continuez à croire à l'existence d'un énorme cétacé... ?

— Oui, Ned, je le répète avec une conviction fondée sur des faits logiques. Je crois à l'existence d'un mammifère, puissamment structuré, appartenant aux vertébrés comme les baleines, cachalots ou dauphins, et doté d'une défense cornée à la force de pénétration considérable.

— Hum ! fit le harponneur, secouant la tête comme quelqu'un qui ne veut pas être convaincu...

— Remarquez, mon cher Canadien, repris-je, si un tel animal existe, s'il vit dans les profondeurs de l'océan, à plusieurs milles sous la surface, il doit avoir un organisme d'une solidité incomparable.

— Et pourquoi un organisme si puissant ? demanda Ned.

— Parce qu'il faut une force immense pour survivre dans les grandes profondeurs et résister à leur pression.

— Vraiment ? dit Ned en me regardant, l'œil malicieux.

— Oui, vraiment, et quelques chiffres suffiront à vous en convaincre.

— Oh, les chiffres ! répliqua Ned. On leur fait dire ce qu'on veut !

— En affaires, peut-être, Ned, mais pas en mathématiques. Écoutez-moi. Imaginons que la pression d'une atmosphère soit équivalente à celle d'une colonne d'eau de trente-deux pieds de haut. En réalité, cette colonne serait plus courte, car on parle d'eau de mer, plus dense que l'eau douce.

Eh bien, lorsque vous plongez, Ned, à chaque tranche de trente-deux pieds d'eau au-dessus de vous, votre corps subit une pression égale à celle de l'atmosphère, soit des kilogrammes par centimètre carré de surface. Ainsi, à trois cent vingt pieds, la pression est de dix atmosphères, cent atmosphères à trois mille deux cents pieds, et mille atmosphères à trente-deux mille pieds, soit environ deux lieues et demie.

Imaginez que vous plongiez si profondément dans l'océan que chaque centimètre carré de votre peau subisse une pression de mille kilogrammes. Ned, avez-vous une idée de combien de centimètres carrés représente la surface de votre corps ?

— Aucune idée, monsieur Aronnax.

— Environ dix-sept mille.

— Vraiment autant ?

— Oui, et en fait, la pression atmosphérique dépasse légèrement un kilogramme par centimètre carré. En ce moment même, vos dix-sept mille centimètres carrés supportent une pression de dix-sept mille cinq cent soixante-huit kilogrammes.

— Et je ne le sens même pas ?

— Exactement. Si vous ne ressentez pas cette pression, c'est parce que l'air à l'intérieur de votre corps compense parfaitement cette force extérieure. Cet équilibre entre les deux pressions vous permet de ne rien percevoir. Mais dans l'eau, c'est une autre histoire.

— Je comprends, répondit Ned, plus attentif, parce que l'eau m'entoure sans entrer en moi.

— Précisément, Ned. À trente-deux pieds sous la surface, la pression atteint dix-sept mille cinq cent soixante-huit kilogrammes ; à trois cent vingt pieds, elle est dix fois plus forte, soit cent soixante-quinze mille six cent quatre-vingt kilogrammes ; à trois mille deux cents pieds, cent fois plus forte, soit dix-sept cent cinquante-six mille huit cent kilogrammes ; et à trente-deux mille pieds, mille fois plus, soit dix-sept millions cinq cent soixante-huit mille kilogrammes. Vous seriez écrasé comme sous une presse hydraulique !

— Diable ! s'exclama Ned.

— Eh bien, cher harponneur, si des créatures de plusieurs centaines de mètres de long survivent à de telles profondeurs, leur surface en millions de centimètres carrés, la pression qu'elles subissent se compte en milliards de kilogrammes. Imaginez la solidité de leur squelette et la puissance de leur organisme !

— Ils doivent être construits comme des cuirassés en plaques d'acier de huit pouces, répondit Ned Land.

— Exactement, Ned. Pensez aux dégâts qu'une telle masse pourrait causer en percutant un navire à la vitesse d'un train express.

— Oui… en effet… peut-être, répondit le Canadien, troublé par ces chiffres mais toujours sceptique.

— Alors, vous ai-je convaincu ?

— Vous m'avez convaincu d'une chose, monsieur le naturaliste : si ces créatures existent, elles doivent être aussi puissantes que vous le dites.

— Mais s'ils n'existent pas, comment expliquez-vous l'accident du Scotia ?

— Peut-être que… hésita Ned.

— Allez-y !

— Parce que… ça n'est pas vrai ! répondit le Canadien, sans le savoir, reprenant une célèbre réponse d'Arago.

Cette réplique montrait bien l'entêtement de Ned et rien de plus. Ce jour-là, je n'insistai pas davantage. L'accident du Scotia était indéniable.

Le trou dans le Scotia était bien réel, et sa réparation en était la preuve irréfutable. Un trou comme celui-là ne se fait pas tout seul. Il n'avait pas été causé par des rochers ou des engins sous-marins, donc il avait forcément été percé par une créature vivante.

D'après moi, et en m'appuyant sur toutes les raisons que j'avais déjà évoquées, cette créature était un vertébré, un mammifère, un poissoniforme, et plus précisément un cétacé. Quant à savoir s'il s'agissait d'une baleine, d'un cachalot ou d'un dauphin, c'était encore à déterminer. Pour trancher cette question, il faudrait disséquer ce mystérieux monstre. Mais pour le disséquer, il fallait d'abord le capturer, ce qui supposait de le harponner — une tâche pour Ned Land —, le repérer — une mission pour l'équipage — et enfin le croiser — une affaire de chance.

En route pour l'aventure !

Pendant un certain temps, le voyage de l’Abraham-Lincoln fut sans histoire. Mais un événement mit en lumière l'incroyable talent de Ned Land et la confiance qu'on pouvait avoir en lui. Le 30 juin, au large des îles Malouines, la frégate croisa des baleiniers américains. Ils n'avaient aucune nouvelle du narval, mais le capitaine du Monroe, apprenant que Ned Land était à bord de l’Abraham-Lincoln, sollicita son aide pour chasser une baleine visible à l'horizon. Le commandant Farragut, curieux de voir Ned Land à l'œuvre, lui permit de monter à bord du Monroe. Le hasard fit bien les choses : Ned harponna non pas une, mais deux baleines, touchant la première en plein cœur et capturant la seconde après une brève poursuite !

Si jamais le monstre croise le harpon de Ned Land, je ne miserais pas sur le monstre.

La frégate longea la côte sud-est de l'Amérique avec une vitesse fulgurante. Le 3 juillet, nous étions à l'entrée du détroit de Magellan, près du cap des Vierges. Mais le commandant Farragut préféra éviter ce passage sinueux et choisit de contourner le cap Horn.

L'équipage approuva unanimement sa décision. Après tout, était-il probable de croiser le narval dans ce passage étroit ? De nombreux marins affirmaient que le monstre ne pourrait pas y passer, "trop massif pour ça !"

Le 6 juillet, vers trois heures de l'après-midi, l’Abraham-Lincoln contourna le cap Horn, cet îlot solitaire à l'extrémité du continent américain, nommé ainsi par des marins hollandais en souvenir de leur ville natale. Nous mîmes le cap au nord-ouest, et le lendemain, l'hélice de la frégate battait enfin les eaux du Pacifique.

"Restez vigilants !" répétaient les marins de l’Abraham-Lincoln.

Et ils l'étaient. Leurs yeux et leurs longues-vues, un peu éblouis par la promesse de deux mille dollars, restaient constamment en alerte.

Jour et nuit, les yeux rivés sur l'océan, les marins ne laissaient rien échapper. Les nyctalopes, capables de voir dans l'obscurité, avaient un avantage certain pour décrocher la prime.

Personnellement, l'argent ne m'intéressait guère, mais cela ne m'empêchait pas d'être l'un des plus vigilants à bord. Je ne consacrais que quelques minutes aux repas et quelques heures au sommeil, indifférent aux caprices du temps, qu'il pleuve ou qu'il fasse soleil. Je ne quittais presque jamais le pont.

Parfois, j'étais penché sur les bastingages à l'avant, d'autres fois, appuyé à la rambarde à l'arrière, scrutant avec avidité le sillage mousseux qui s'étirait à l'infini. Combien de fois ai-je partagé l'excitation de l'équipage et des officiers lorsqu'une baleine capricieuse montrait son dos sombre au-dessus des vagues. En un instant, le pont se remplissait. Les écoutilles déversaient un flot de marins et d'officiers, tous haletants, les yeux rivés sur le cétacé. Je fixais l'horizon jusqu'à en fatiguer mes yeux, jusqu'à presque en perdre la vue, tandis que Conseil, imperturbable, me conseillait calmement :

« Monsieur devrait peut-être cligner un peu moins des yeux, il verrait sûrement mieux ! »

Mais c'était souvent une fausse alerte. L'Abraham-Lincoln changeait de cap, fonçait vers la créature signalée, qui n'était qu'une simple baleine ou un vulgaire cachalot, disparaissant bientôt dans un concert de jurons.

Le temps restait clément, et le voyage se déroulait dans des conditions idéales. Bien que ce soit la mauvaise saison australe, avec un juillet équivalant à notre janvier européen, la mer demeurait calme, offrant une visibilité parfaite sur un large périmètre.

Ned Land, lui, restait sceptique. Il se montrait même indifférent, ne scrutant l'océan que pendant ses heures de quart — sauf si une baleine apparaissait. Pourtant, sa vue exceptionnelle aurait été un atout précieux. Mais la plupart du temps, ce Canadien obstiné préférait lire ou dormir dans sa cabine. Je lui reprochais souvent son manque d'intérêt.

« Bah ! » répondait-il, « Il n'y a rien, monsieur Aronnax. Et même s'il y avait quelque chose, quelle chance avons-nous de le voir ? Nous naviguons à l'aveuglette. On dit que cette créature insaisissable a été aperçue dans les hautes mers du Pacifique, d'accord, mais cela fait déjà deux mois. Et si l'on en croit votre narval, il n'aime pas stagner dans le même coin ! Il est capable de se déplacer très rapidement. Vous le savez mieux que moi, professeur, la nature ne fait rien au hasard. Elle n'aurait pas doté un animal lent de la capacité de se mouvoir vite s'il n'en avait pas besoin. Donc, si cette bête existe, elle est déjà loin ! »

À cela, je n'avais pas de réponse. Il était clair que nous avancions à tâtons.

Comment faire autrement ? Nos chances étaient minces, c'est sûr.

Pourtant, l'optimisme régnait à bord. Pas un seul marin n'aurait parié contre l'existence du narval et sa prochaine apparition.

Le 20 juillet, nous avons franchi le tropique du Capricorne à 105° de longitude. Le 27, nous passions l'équateur sur le 110e méridien. Une fois ces étapes derrière nous, la frégate s'est orientée résolument vers l'ouest, pénétrant au cœur du Pacifique.

Le commandant Farragut avait la conviction, et à juste titre, qu'il fallait privilégier les eaux profondes, loin des côtes et des îles que l'animal semblait éviter. "Pas assez d'eau pour lui !" plaisantait le maître d'équipage. Nous avons donc laissé derrière nous les îles Pomotou, les Marquises, les Sandwich, coupé le tropique du Cancer à 132° de longitude, et mis le cap sur les mers de Chine.

Nous étions enfin sur le terrain de jeu du monstre ! À bord, l'excitation était à son comble. Les cœurs battaient la chamade, prêts à exploser sous l'effet de l'angoisse. L'équipage tout entier était pris d'une nervosité que je peine à décrire. Plus personne ne mangeait ni ne dormait. Vingt fois par jour, une fausse alerte, une illusion d'optique d'un marin perché en vigie, provoquait des frissons insupportables. Ces émotions répétées maintenaient tout le monde dans un état de tension extrême, qui ne pouvait que conduire à une réaction inévitable.

Et cette réaction ne tarda pas. Pendant trois mois interminables, où chaque journée semblait durer une éternité, l'Abraham-Lincoln a sillonné sans relâche les mers du nord du Pacifique. Nous foncions vers chaque baleine signalée, changeant brusquement de cap, stoppant net, poussant la vapeur à fond ou l'inversant, risquant de mettre à mal la machine. Pas un recoin, des côtes japonaises à l'Amérique, n'a échappé à notre exploration. Et pourtant, rien ! Rien d'autre que l'immensité des vagues désertes ! Pas de narval géant, pas d'île sous-marine, pas de débris de naufrage, pas de récif fantomatique, rien de surnaturel !

Le découragement a donc fini par s'installer. D'abord, l'incrédulité a gagné du terrain. À bord, un nouveau sentiment s'est répandu : un mélange de honte et de colère. On se sentait stupide d'avoir cru à ce mirage, mais encore plus enragé ! Les arguments accumulés pendant un an se sont effondrés d'un coup, et chacun ne pensait plus qu'à récupérer le sommeil et les repas sacrifiés si bêtement.

Avec la versatilité propre à l'esprit humain, nous avons basculé d'un extrême à l'autre. Les plus fervents défenseurs de la mission sont devenus ses critiques les plus virulents. La grogne est montée des cales jusqu'à la salle des officiers. Sans l'obstination tenace du commandant Farragut, la frégate aurait déjà mis le cap au sud.

Mais cette quête infructueuse ne pouvait pas durer éternellement.

L'Abraham-Lincoln avait tout donné dans cette mission, sans rien se reprocher. L'équipage, fidèle et acharné, avait fait preuve d'une patience exemplaire, mais l'échec n'était pas de leur fait. Il ne restait plus qu'à envisager le retour.

Une demande en ce sens fut adressée au commandant. Pourtant, il resta ferme. Les marins ne cachèrent pas leur mécontentement, et cela perturba le service. Sans parler de mutinerie, après une période d'entêtement raisonnable, le commandant Farragut, tel un Colomb des temps modernes, demanda trois jours de patience. Si le monstre ne se montrait pas d'ici là, la frégate mettrait le cap sur les mers européennes.

C'était le 2 novembre quand cette promesse fut faite.

Elle eut l'effet immédiat de raviver l'ardeur de l'équipage. L'océan fut scruté avec une intensité renouvelée. Chacun voulait jeter ce dernier regard, celui qui capture tous les souvenirs. Les longues-vues s'activèrent frénétiquement. C'était un ultime défi lancé au géant des mers, qui ne pouvait ignorer cette convocation.

Deux jours passèrent. L'Abraham-Lincoln avançait à petite vapeur. On déploya mille stratagèmes pour attirer l'attention de l'animal, s'il rôdait dans les parages. D'énormes morceaux de lard furent traînés derrière le navire, à la grande joie des requins. Les chaloupes rayonnaient autour de la frégate, explorant chaque recoin de l'océan, tandis qu'elle était à l'arrêt. Mais le soir du 4 novembre tomba sans que le mystère sous-marin ne soit percé.

Le lendemain, 5 novembre, à midi, le délai touchait à sa fin. Après avoir fait le point, le commandant Farragut, fidèle à sa parole, devait donner l'ordre de mettre le cap au sud-est, abandonnant les eaux septentrionales du Pacifique.

La frégate se trouvait alors à 31°15' de latitude nord et 136°42' de longitude est. Les côtes du Japon se trouvaient à moins de deux cents milles sous le vent. La nuit approchait.

Il était huit heures du soir. De lourds nuages masquaient la lune, alors dans son premier quartier. La mer ondulait paisiblement sous l'étrave de la frégate.

À ce moment-là, j'étais appuyé contre le bastingage de tribord à l'avant. Conseil, à mes côtés, scrutait l'horizon. L'équipage, perché dans les haubans, observait l'horizon qui se rétrécissait et s'assombrissait peu à peu. Les officiers, équipés de leurs lunettes de nuit, fouillaient l'obscurité grandissante. Parfois, l'océan sombre scintillait sous un rayon de lune perçant entre deux nuages. Puis, toute trace lumineuse disparaissait dans les ténèbres.

En observant Conseil, je remarquai que ce brave garçon semblait légèrement affecté par l'ambiance générale. Du moins, c'est ce que je crus percevoir.

Peut-être que, pour la première fois, Conseil ressentait une pointe de curiosité qui le faisait vibrer.

« Allez, Conseil, dis-je, c'est notre dernière chance de décrocher ces deux mille dollars.

— Monsieur, je dois le dire, répondit Conseil, je n’ai jamais vraiment compté sur cette récompense. Même si le gouvernement avait promis cent mille dollars, ça n’aurait pas changé grand-chose.

— Tu as raison, Conseil. C'est une affaire ridicule, et on s'y est embarqués un peu trop vite. Que de temps perdu, que d’émotions pour rien ! On serait déjà en France depuis six mois…

— Dans l’appartement de monsieur, répliqua Conseil, au Muséum ! Et j’aurais déjà classé vos fossiles ! Le babiroussa aurait trouvé sa place au Jardin des Plantes, attirant tous les curieux de Paris !

— Exactement, Conseil, et sans oublier qu'on se moquera sûrement de nous !

— C’est probable, répondit calmement Conseil, je pense qu’on se moquera de vous. Et, dois-je le dire… ?

— Dis-le, Conseil.

— Eh bien, monsieur n’aura que ce qu’il mérite !

— Vraiment !

— Quand on a l’honneur d’être un savant comme vous, on ne prend pas de tels risques… »

Conseil n’eut pas le temps de finir son compliment. Un cri perça le silence. C'était la voix de Ned Land, qui s’écria :

« Ohé ! La chose est là, sous le vent, à bâbord ! »

À toute vapeur

À ce cri, tout l’équipage se rua vers le harponneur : commandant, officiers, matelots, jusqu’aux ingénieurs quittant leurs postes et aux chauffeurs lâchant leurs fourneaux. L’ordre de stopper fut donné, et la frégate glissait désormais sur son élan.

L’obscurité était profonde, et même avec la vue perçante de Ned Land, je me demandais comment il avait pu repérer quoi que ce soit. Mon cœur battait à tout rompre.

Mais Ned Land ne s’était pas trompé. Nous vîmes tous ce qu’il pointait du doigt.

À deux encablures de l’Abraham-Lincoln, sur tribord, la mer semblait illuminée. Ce n’était pas juste un phénomène de phosphorescence ; ça ne trompait pas. Le monstre, immergé juste sous la surface, projetait une lumière intense et inexplicable, comme l’avaient rapporté plusieurs capitaines. Cette lumière incroyable devait provenir d’une source très puissante. Elle dessinait sur l’eau un immense ovale étiré, avec au centre un foyer ardent dont l’éclat insoutenable s’éteignait peu à peu.

« Ce n’est qu’une masse de molécules phosphorescentes, s’écria un officier.

— Non, monsieur, rétorquai-je avec assurance. Jamais des pholades ou des salpes n’auraient produit une telle lumière. Cet éclat est d’origine électrique… Regardez, regardez ! Ça bouge ! Ça avance, recule ! Ça fonce sur nous ! »

Un cri général s’éleva de la frégate.

« Silence ! » ordonna le commandant Farragut.

« À bâbord toute ! Machine arrière ! »

Les marins se ruèrent vers la barre, les ingénieurs s’affairèrent aux machines. La vapeur fut inversée en un instant et l’Abraham-Lincoln vira sur bâbord, décrivant un demi-cercle.

« Barre à tribord ! Machine avant ! » ordonna le commandant Farragut.

Les ordres furent exécutés avec précision, et la frégate s’éloigna rapidement du halo lumineux.

Mais je me trompais. Elle tenta de s’éloigner, mais la créature surnaturelle se rapprocha à une vitesse deux fois supérieure.

Nous étions en apnée, plus stupéfaits qu’effrayés, figés par l’incrédulité. L’animal jouait avec nous. Il tourna autour de la frégate qui filait à quatorze nœuds, l’enveloppant de son aura électrique, comme une poussière lumineuse. Puis il s’éloigna de quelques milles, traçant une traînée phosphorescente, semblable à la vapeur d’une locomotive à pleine vitesse. Soudain, des confins obscurs de l’horizon, il prit son élan et fonça sur l’Abraham-Lincoln à une vitesse effrayante, s’arrêtant net à vingt pieds du navire, disparaissant non pas en plongeant, mais en s’éteignant brusquement, comme si sa source lumineuse s’était tarie. Il réapparut de l’autre côté du navire, soit en le contournant, soit en glissant sous sa coque. À tout moment, une collision fatale semblait inévitable.

Je m’étonnai des manœuvres de la frégate. Elle fuyait au lieu d’attaquer, elle était poursuivie alors qu’elle devait être la poursuivante. Je fis part de mon observation au commandant Farragut. Son visage, habituellement impassible, exprimait un étonnement indescriptible.

« Monsieur Aronnax, répondit-il, je ne sais pas quel être formidable nous avons en face de nous, et je ne veux pas risquer imprudemment ma frégate dans cette obscurité.

De plus, comment attaquer l’inconnu, comment s’en défendre ? Attendons le jour, et les rôles s’inverseront.

— Vous n’avez plus de doute, commandant, sur la nature de l’animal ?

— Non, monsieur, c’est clairement un narval gigantesque, mais aussi un narval électrique.

— Peut-être, ajoutai-je, ne peut-on pas plus l’approcher qu’une anguille électrique ou une torpille !

— Effectivement, répondit le commandant, et s’il renferme une puissance foudroyante, c’est sans doute l’animal le plus redoutable qui soit jamais sorti des mains du Créateur. Voilà pourquoi, monsieur, je reste sur mes gardes. »

L’équipage demeura sur le qui-vive toute la nuit. Personne ne pensa à dormir. L’Abraham-Lincoln, incapable de rivaliser en vitesse, avait ralenti et se maintenait à petite vapeur. De son côté, le narval, imitant la frégate, se laissait bercer par les vagues, semblant décidé à ne pas quitter le champ de bataille.

Vers minuit, cependant, il disparut, ou plus exactement, il « s’éteignit » comme un gros ver luisant. Avait-il fui ? Mieux valait le craindre que l’espérer.

Aux premières heures du matin, un sifflement strident fendit l'air, comme si une colonne d'eau était projetée avec une force incroyable.

Le commandant Farragut, Ned Land et moi étions sur la dunette, scrutant l'obscurité avec impatience.

« Ned Land, demanda le commandant, avez-vous déjà entendu le rugissement des baleines ?

— Souvent, monsieur, répondit Ned, mais jamais de baleines qui m'auraient rapporté deux mille dollars.

— En effet, vous méritez bien cette prime. Mais dites-moi, ce bruit, n'est-ce pas celui des cétacés expulsant l'eau par leurs évents ?

— C'est bien ça, monsieur, mais celui-ci est bien plus puissant. Ça ne trompe pas. Un cétacé est là, tout près. Avec votre permission, monsieur, ajouta Ned, on ira lui parler demain à l'aube.

— S'il est prêt à vous écouter, maître Land, répondis-je, sceptique.

— Laissez-moi l'approcher à quatre longueurs de harpon, rétorqua le Canadien, et il m'écoutera !

— Mais pour cela, je devrai vous fournir une baleinière ? demanda le commandant.

— Absolument, monsieur.

— Ce serait risquer la vie de mes hommes.

— Et la mienne aussi ! répliqua simplement le harponneur.

Vers deux heures du matin, la lumière réapparut, aussi intense, à cinq milles au vent de l'Abraham-Lincoln. Malgré la distance et le tumulte des vagues, on percevait distinctement les puissants battements de queue de l'animal et sa respiration haletante. On aurait dit que, lorsqu'il remontait respirer à la surface, l'air s'engouffrait dans ses poumons comme la vapeur dans les cylindres d'une machine de deux mille chevaux.

« Une baleine avec la force d'un régiment de cavalerie, ça serait quelque chose ! » pensai-je.

On resta en alerte jusqu'à l'aube, se préparant au combat. Les équipements de pêche furent alignés le long des bastingages. Le second fit charger les espingoles capables de lancer un harpon à un mille, ainsi que des canardières à balles explosives, mortelles même pour les plus grands animaux. Ned Land, lui, se contenta d'affûter son harpon, une arme redoutable entre ses mains.

À six heures, l'aube pointa, et avec elle, la lumière électrique du narval disparut. À sept heures, le jour était levé, mais une épaisse brume du matin réduisait l'horizon, rendant les meilleures lunettes inutiles. De là, frustration et colère.

Je grimpai jusqu'aux barres d'artimon, rejoignant quelques officiers déjà perchés en haut des mâts.

À huit heures, la brume s'éleva lentement, dévoilant un horizon plus clair et dégagé.

Soudain, comme la veille, la voix de Ned Land résonna.

« Là, sur bâbord arrière ! » s'écria le harponneur.

Tous les regards convergèrent vers l'endroit indiqué.

À un mille et demi de la frégate, un long corps noirâtre émergeait à un mètre au-dessus des vagues. Sa queue, agitée avec violence, créait un remous impressionnant.

Jamais une queue n'avait frappé l'océan avec une telle force. Derrière l'animal, un sillage éclatant se dessinait, traçant une longue courbe blanche.

La frégate s'approchait du cétacé, et je l'observais avec une curiosité sans borne. Les récits du Shannon et de l'Helvetia avaient peut-être un peu exagéré sa taille, que j'estimais à environ deux cent cinquante pieds. Quant à son volume, il était difficile à évaluer, mais l'animal semblait parfaitement proportionné.

Alors que je scrutais cette créature incroyable, deux puissants jets de vapeur et d'eau jaillirent de ses évents, atteignant une hauteur de quarante mètres. Ce spectacle confirmait son mode de respiration. J'en déduisis qu'il appartenait aux vertébrés, classe des mammifères, sous-classe des monodelphiens, groupe des pisciformes, ordre des cétacés. Quant à la famille, je restais encore incertain. Les cétacés se divisent en trois familles : baleines, cachalots et dauphins, ces derniers incluant les narvals. Chaque famille se subdivise en genres, espèces et variétés. Pour l'instant, je n'avais pas encore toutes les réponses, mais j'espérais compléter cette classification avec l'aide du ciel et du commandant Farragut.

L'équipage attendait fébrilement les ordres. Après avoir longuement observé l'animal, le commandant fit appeler l'ingénieur. Celui-ci accourut.

« Monsieur, avez-vous de la pression ? » demanda le commandant.

« Oui, monsieur, » répondit l'ingénieur.

« Parfait. Augmentez la pression, et à fond de cale ! »

Un tonnerre de vivats salua cet ordre. Le moment de l'affrontement était venu. En quelques instants, les cheminées de la frégate crachèrent des nuages de fumée noire, et le pont vibrait sous la pression des chaudières.

L'Abraham-Lincoln, propulsé par sa puissante hélice, fonça droit vers l'animal. Celui-ci, impassible, laissa le navire s'approcher à une demi-encablure, puis, sans plonger, il accéléra légèrement, maintenant la distance.

La poursuite dura environ quarante-cinq minutes, sans que la frégate ne gagne sur le cétacé. Il était évident qu'à cette allure, nous ne l'attraperions jamais.

Le commandant Farragut, frustré, tordait nerveusement sa barbe épaisse.

« Ned Land ? » appela-t-il.

Le Canadien se présenta.

« Alors, maître Land, pensez-vous toujours que nous devrions mettre les embarcations à l'eau ? »

« Non, monsieur, » répondit Ned Land. « Cette bête ne se laissera attraper que si elle le veut. »

« Que faire alors ? »

« Augmenter la pression, si possible, monsieur. Pour ma part, avec votre permission, je vais me poster sous le beaupré, et si nous atteignons la portée du harpon, je frapperai. »

« Allez, Ned, » acquiesça le commandant Farragut. « Ingénieur, augmentez la pression ! »

Ned Land prit position. Les feux furent intensifiés, l'hélice atteignit quarante-trois tours par minute, et la vapeur siffla à travers les soupapes.

Le loch était lancé, et le verdict tomba : l'Abraham Lincoln filait à une vitesse de dix-huit milles et demi à l'heure, tout comme la créature qu'il poursuivait. Pendant une heure entière, la frégate et le monstre restèrent au coude à coude, sans qu'un seul mètre ne soit gagné. Pour l'un des fleurons de la marine américaine, c'était une vraie humiliation. L'équipage, rongé par une colère sourde, ne se privait pas d'invectiver le monstre, qui, impassible, ne daignait même pas répondre. Le commandant Farragut, quant à lui, était passé de tordre sa barbiche à la mordiller nerveusement.

L'ingénieur fut convoqué d'urgence.

« Vous avez atteint la pression maximale ? » demanda Farragut.

« Oui, monsieur », répondit l'ingénieur.

« Et les soupapes, elles tiennent ? »

« À six atmosphères et demie. »

« Montez-les à dix atmosphères. »

Voilà un ordre bien américain ! On n'aurait pas fait mieux sur le Mississippi pour semer un concurrent.

« Conseil, dis-je à mon fidèle compagnon, tu te rends compte qu'on risque d'exploser ? »

« Comme il plaira à monsieur », répondit-il stoïquement.

Je dois l'admettre, cette perspective ne me déplaisait pas tant que ça.

Les soupapes furent ajustées, et le charbon se déversa dans les fourneaux. Les ventilateurs envoyèrent des bourrasques d'air sur les brasiers. L'Abraham Lincoln accéléra. Les mâts tremblaient jusqu'à leurs bases, et la fumée s'échappait difficilement par des cheminées trop étroites.

On vérifia la vitesse à nouveau.

« Alors, timonier ? » interrogea Farragut.

« Dix-neuf milles et trois dixièmes, monsieur. »

« Poussez les feux ! »

L'ingénieur s'exécuta, et le manomètre indiqua dix atmosphères. Mais le cétacé, lui aussi, semblait avoir monté d'un cran, car il continuait à filer à la même vitesse.

Quelle poursuite ! Mon cœur battait à tout rompre. Ned Land restait concentré, le harpon prêt à frapper. À plusieurs reprises, nous nous approchâmes du monstre.

« On le rattrape ! » s'exclama le Canadien.

Mais chaque fois, au moment critique, le cétacé se dérobait avec une agilité impressionnante, atteignant des vitesses de trente milles à l'heure. Et, même à notre vitesse maximale, il trouvait le moyen de nous narguer en faisant le tour de la frégate. Un cri de rage s'éleva de l'équipage.

À midi, nous n'avions pas avancé d'un pouce depuis huit heures du matin.

Farragut décida alors de passer à des mesures plus radicales.

« Ah ! dit-il, ce démon va plus vite que l'Abraham Lincoln ! Voyons s'il peut distancer nos boulets. Qu'on prépare le canon à l'avant ! »

Le canon fut chargé et ajusté. Le tir résonna, mais le projectile frôla le monstre à quelques pieds seulement.

« À celui qui sera plus précis, et cinq cents dollars à celui qui touchera cette maudite bête ! » lança le commandant.

Un vieux canonnier à la barbe grise s'avança, calme et concentré, prit son temps pour viser...

Une puissante détonation retentit, immédiatement suivie par les acclamations de l'équipage. Le boulet avait touché sa cible, mais au lieu de pénétrer, il glissa sur la surface lisse de l'animal et finit sa course à deux milles en mer.

"Bon sang !" grogna le vieux canonnier, frustré. "Cette fichue bête est blindée comme un cuirassé !"

"Quelle malédiction !" s'exclama le commandant Farragut.

La chasse reprit de plus belle. Le commandant Farragut, se penchant vers moi, déclara avec détermination : "Je poursuivrai cette créature jusqu'à ce que ma frégate n'en puisse plus !"

"Vous avez raison !" approuvai-je.

On espérait que l'animal finirait par s'épuiser, qu'il ne serait pas aussi infatigable qu'une machine à vapeur. Mais rien n'y fit. Les heures passèrent, et la créature ne montra aucun signe de fatigue.

Il faut rendre hommage à l'Abraham-Lincoln, qui fit preuve d'une ténacité sans faille. Je dirais qu'il parcourut pas moins de cinq cents kilomètres ce jour-là, le 6 novembre ! Mais la nuit tomba, enveloppant l'océan agité de son voile sombre.

À ce moment-là, je pensai que notre aventure touchait à sa fin et que nous ne reverrions jamais cette créature fantastique. Je me trompais.

À 22h50, la lumière électrique réapparut, à trois milles au vent de la frégate, aussi éclatante que la nuit précédente.

Le narval semblait immobile. Peut-être était-il enfin fatigué et se laissait-il bercer par les vagues ? Le commandant Farragut décida de saisir cette occasion.

Il donna ses ordres. L'Abraham-Lincoln avança doucement, sous faible propulsion, pour ne pas alerter sa proie. En pleine mer, il n'est pas rare de surprendre des baleines endormies, et Ned Land en avait harponné plus d'une dans son sommeil. Le Canadien reprit son poste, prêt à agir.

La frégate s'approcha silencieusement, s'arrêta à deux encablures de l'animal, puis continua sur son élan. Un silence total régnait à bord. Nous étions à moins de cent pieds de cette source de lumière éblouissante.

Penché sur le bastingage, j'observais Ned Land en contrebas, accroché d'une main à la martingale, son harpon prêt à l'attaque. Il n'était qu'à vingt pieds de l'animal immobile.

Soudain, son bras se tendit avec force, et le harpon fila vers sa cible. J'entendis le bruit sourd de l'impact, comme si l'arme avait heurté un mur.

La lumière électrique s'éteignit brusquement, et deux énormes trombes d'eau s'abattirent sur le pont, balayant tout sur leur passage, renversant les hommes et brisant les attaches des canots.

Un choc terrible secoua le navire, et, avant même de pouvoir réagir, je fus projeté par-dessus bord, précipité dans la mer.

Bien que surpris par cette chute soudaine, je restai étrangement lucide.

Je fus entraîné à une vingtaine de pieds sous l'eau.

Je suis un bon nageur, sans prétendre rivaliser avec des maîtres comme Byron ou Edgar Poe, et ce plongeon inattendu ne me fit pas perdre mes moyens. Deux puissants coups de pied me ramenèrent à la surface.

Je cherchai aussitôt la frégate du regard. L'équipage avait-il remarqué ma chute ? L’Abraham-Lincoln avait-il fait demi-tour ? Le commandant Farragut envoyait-il une embarcation à ma rescousse ? Avais-je une chance d'être sauvé ?

La nuit était opaque. J'aperçus une silhouette sombre qui s'éloignait vers l'est, ses feux de position s'effaçant peu à peu. C'était la frégate. Je me sentis désespérément seul.

« À l'aide ! » criai-je, nageant frénétiquement vers l'Abraham-Lincoln.

Mes vêtements me gênaient. L'eau les collait à ma peau, entravant mes mouvements. Je m'enfonçais, suffoquais...

« À l'aide ! »

Ce fut mon dernier cri. L'eau envahit ma bouche, je me débattais, aspiré par les profondeurs...

Soudain, une main vigoureuse agrippa mes vêtements, me ramenant brusquement à la surface. J'entendis alors une voix familière à mon oreille :

« Si monsieur veut bien se reposer sur mon épaule, il nagera avec plus d'aisance. »

Je saisis le bras de mon fidèle Conseil.

« Toi ! m'exclamai-je. Toi !

— Moi-même, répondit Conseil, toujours à votre service.

— Ce choc t'a projeté à la mer avec moi ?

— Pas du tout. Mais, étant à votre service, je vous ai suivi ! »

Ce brave garçon trouvait cela tout naturel !

« Et la frégate ? demandai-je.

— La frégate, répondit Conseil en se retournant sur le dos, je crains qu'il ne faille pas trop compter sur elle !

— Que veux-tu dire ?

— Je veux dire qu'en me jetant à l'eau, j'ai entendu crier que l'hélice et le gouvernail étaient endommagés...

— Endommagés ?

— Oui, brisés par la créature. C'est, je pense, le seul dégât que l'Abraham-Lincoln ait subi. Mais, malheureusement pour nous, elle ne peut plus manœuvrer.

— Alors, nous sommes perdus !

— Peut-être, répondit Conseil avec calme. Mais nous avons encore quelques heures devant nous, et en quelques heures, on peut accomplir bien des choses ! »

Le calme imperturbable de Conseil me réconforta. Je me remis à nager avec plus de vigueur, mais mes vêtements, lourds comme du plomb, me rendaient la tâche difficile. Conseil s'en aperçut.

« Que monsieur me permette de l'aider », dit-il.

D'un geste habile, il glissa un couteau sous mes habits et les fendit d'un trait. Il m'en débarrassa rapidement, tandis que je continuais à nager pour nous deux.

Je lui rendis la pareille, et nous continuâmes à avancer côte à côte.

La situation restait critique. Peut-être personne n'avait-il remarqué notre disparition, et même si c'était le cas, la frégate, privée de son gouvernail, ne pouvait pas revenir. Il ne restait qu'à espérer l'arrivée des embarcations.

Conseil, toujours rationnel, analysa la situation et se prépara en conséquence.

Quelle étrange nature ! Ce garçon impassible semblait totalement à l'aise dans cette situation critique.

Nous avons donc convenu que notre seule chance de survie résidait dans l'arrivée des embarcations de l'Abraham-Lincoln. Il fallait s'organiser pour les attendre le plus longtemps possible. J'ai décidé de répartir nos efforts pour éviter de nous épuiser trop vite. Voici notre plan : pendant que l'un de nous se laisserait flotter sur le dos, immobile, bras croisés et jambes allongées, l'autre nagerait pour le pousser. Ce rôle de "remorqueur" ne durerait pas plus de dix minutes, afin que nous puissions nous relayer et tenir plusieurs heures, peut-être même jusqu'à l'aube.

C'était une maigre chance, mais l'espoir est profondément ancré dans le cœur humain ! De plus, nous étions deux. Et bien que cela semble incroyable, même si j'avais voulu abandonner tout espoir, je n'y serais pas parvenu !

La collision entre la frégate et le cétacé avait eu lieu vers onze heures du soir. Je comptais donc environ huit heures de nage jusqu'au lever du soleil. Ce plan était réalisable si nous nous relayions correctement. La mer, relativement calme, ne nous fatiguait pas trop. Parfois, je tentais de percer les ténèbres épaisses, seulement troublées par la phosphorescence de nos mouvements. Je contemplais ces vagues lumineuses qui éclataient contre ma main, créant des éclats argentés comme si nous baignions dans du mercure.

Vers une heure du matin, une fatigue intense m'envahit. Mes membres se tendaient sous l'effet de crampes violentes. Conseil dut me soutenir, et notre survie dépendit alors entièrement de lui. Rapidement, j'entendis sa respiration devenir haletante et saccadée. Je compris qu'il ne tiendrait pas longtemps.

"Abandonne-moi ! Laisse-moi !" lui dis-je.

"Abandonner monsieur ? Jamais !" répondit-il. "Je me noierai avant lui !"

À cet instant, la lune perça à travers un gros nuage poussé par le vent vers l'est. La mer scintilla sous cette lumière bienfaisante, ravivant nos forces. Je redressai la tête et scrutai l'horizon. La frégate était visible, à environ cinq kilomètres, une silhouette sombre à peine discernable. Mais aucune embarcation en vue !

Je voulus crier, mais à cette distance, à quoi bon ? Mes lèvres enflées restèrent muettes. Conseil réussit à articuler quelques mots, répétant plusieurs fois :

"À nous ! À nous !"

Nous avons suspendu nos mouvements un instant pour écouter.

Etait-ce une illusion auditive causée par le sang pulsant dans mes oreilles, ou bien un cri avait réellement répondu à celui de Conseil ?

« Tu as entendu ? » murmurai-je.

« Oui ! Oui ! » répondit-il.

Conseil lança un nouvel appel désespéré dans l'obscurité. Cette fois, il n'y avait pas de doute possible. Une voix humaine nous répondait ! Était-ce un autre malheureux abandonné en pleine mer, victime du même accident que nous, ou bien une embarcation de la frégate qui nous appelait dans l'obscurité ?

Conseil fit un ultime effort. S'appuyant sur mon épaule, il se dressa à demi hors de l'eau avant de retomber, épuisé.

« Qu'as-tu vu ? » demandai-je.

« J'ai vu... » murmura-t-il. « J'ai vu... mais ne parlons pas... gardons nos forces... »

Qu'avait-il aperçu ? Soudain, l'idée du monstre me traversa l'esprit pour la première fois. Mais cette voix, alors ? Les temps des Jonas réfugiés dans le ventre des baleines sont révolus !

Pourtant, Conseil continuait à me tirer. Il relevait la tête de temps en temps, scrutait l'horizon et lançait un cri de reconnaissance auquel répondait une voix, de plus en plus proche. Je l'entendais à peine. Mes forces me quittaient, mes doigts se relâchaient, je ne trouvais plus de prise, ma bouche ouverte se remplissait d'eau salée, et le froid m'envahissait. Je levai la tête une dernière fois avant de sombrer...

À cet instant, un objet dur me heurta. Je m'y agrippai. Puis, je sentis qu'on me tirait, qu'on me ramenait à la surface, que ma poitrine se vidait de son eau, et je perdis connaissance...

Je revins rapidement à moi, grâce à de vigoureuses frictions qui parcouraient mon corps. J'ouvris les yeux...

« Conseil ? » murmurai-je.

« Monsieur m'a appelé ? » répondit Conseil.

À ce moment-là, sous les dernières lueurs de la lune descendant vers l'horizon, je vis un visage qui n'était pas celui de Conseil, mais que je reconnus immédiatement.

« Ned ! » m'écriai-je.

« En personne, monsieur, et à la poursuite de sa prime ! » répondit le Canadien.

« Vous avez été jeté à la mer lors du choc avec la frégate ? »

« Oui, monsieur le professeur, mais j'ai eu plus de chance que vous. J'ai pu prendre pied presque immédiatement sur un îlot flottant. »

« Un îlot ? »

« Ou plutôt, sur notre gigantesque narval. »

« Expliquez-vous, Ned. »

« J'ai vite compris pourquoi mon harpon n'avait pas pu le percer et s'était émoussé sur sa peau. »

« Pourquoi, Ned, pourquoi ? »

« Parce que cette créature, monsieur le professeur, est faite en acier ! »

Il me fallait reprendre mes esprits, raviver mes souvenirs, vérifier par moi-même ce que j'entendais. Les derniers mots de Ned avaient provoqué un bouleversement dans mon esprit. Je me hissai rapidement au sommet de cet être ou objet à demi immergé qui nous servait de refuge. Je le testai du pied.

Je me rendis compte que ce sur quoi je me tenais n'était pas un animal marin, mais un objet dur et impénétrable. Rien à voir avec la chair souple des grands mammifères des océans. J'avais d'abord pensé à une carapace osseuse, comme celles des créatures préhistoriques, un reptile géant peut-être. Mais non, le dos noir et lisse qui me soutenait n'avait rien d'écailleux. Il était parfaitement poli, et quand je frappai du pied, un son métallique résonna. C'était comme si ce "monstre" était fait de plaques boulonnées.

Il n'y avait plus de doute possible. Ce n'était pas un animal prodigieux, mais bien une création humaine, un engin extraordinaire qui avait déconcerté le monde entier et trompé l'imagination de tous les marins. Découvrir cela, c'était comme voir l'impossible se matérialiser sous mes yeux.

Il fallait se rendre à l'évidence. Nous étions sur le dos d'un sous-marin, un immense poisson d'acier. Ned Land en était convaincu, et Conseil et moi dûmes nous ranger à son avis.

« Alors, dis-je, cet engin doit bien avoir un système de propulsion, et il doit y avoir un équipage à l'intérieur pour le manœuvrer ?

— Évidemment, répondit Ned Land. Pourtant, depuis trois heures que je suis sur cette île flottante, elle n'a montré aucun signe de vie.

— Et ce bateau n'a pas bougé ?

— Non, monsieur Aronnax. Il se laisse porter par les vagues, mais il reste immobile.

— Nous savons pourtant qu'il est capable d'une grande vitesse. Il doit donc y avoir une machine pour cela, et quelqu'un pour la piloter. Cela signifie que nous sommes sauvés.

— Hum, » fit Ned Land, sceptique.

À cet instant précis, comme pour confirmer mes dires, un bouillonnement se produisit à l'arrière de cet étrange appareil. Une hélice, sans doute, commença à tourner et le sous-marin se mit en mouvement. Nous eûmes juste le temps de nous agripper à la partie émergée, à peine à quatre-vingts centimètres au-dessus de l'eau. Heureusement, sa vitesse n'était pas excessive.

« Tant qu'il reste à la surface, murmura Ned Land, ça va. Mais s'il décide de plonger, je ne parierais pas cher de notre peau ! »

Le Canadien avait raison. Il devenait urgent de communiquer avec ceux qui se trouvaient à l'intérieur de cette machine. Je cherchai une ouverture, un panneau, quelque chose, mais tout était scellé, les boulons parfaitement alignés et invisibles.

Et comme pour compliquer les choses, la lune disparut, nous plongeant dans une obscurité totale.

Il fallut attendre l'aube pour réfléchir à comment entrer dans ce sous-marin. Notre survie dépendait du bon vouloir des mystérieux pilotes de cet engin. S'ils décidaient de plonger, nous serions perdus ! Mais à part ce risque, je restais optimiste sur la possibilité de communiquer avec eux. Après tout, s'ils ne produisaient pas leur propre air, ils devaient bien remonter à la surface de temps à autre pour respirer. Il devait donc forcément exister une ouverture reliant l'intérieur du bateau à l'atmosphère.

Quant à l'idée d'être secourus par le commandant Farragut, il fallait l'oublier. Nous étions entraînés vers l'ouest et j'estimais notre vitesse à environ douze milles à l'heure. L'hélice fendait l'eau avec une régularité parfaite, parfois émergeant et projetant des gerbes d'eau phosphorescente.

Vers quatre heures du matin, l'appareil accéléra. Nous avions du mal à résister à cette folle allure, surtout quand les vagues nous frappaient de plein fouet. Par chance, Ned trouva un gros anneau fixé sur le dos de métal, et nous nous y accrochâmes fermement.

La nuit finit par s'écouler. Mes souvenirs sont flous, mais je me rappelle avoir perçu, lors de quelques accalmies, des sons étranges, comme une harmonie lointaine et fugace. Quel était donc le secret de cette navigation sous-marine que personne ne comprenait ? Qui vivait dans ce bateau étrange ? Quelle technologie lui permettait d'aller si vite ?

Le jour se leva. Les brumes matinales nous entouraient, mais elles se dissipèrent rapidement. Je m'apprêtais à examiner la coque, qui formait une sorte de plateforme, quand je sentis le navire s'enfoncer lentement.

« Eh, mille diables ! » s'écria Ned Land en frappant la tôle sonore du pied. « Ouvrez, navigateurs peu accueillants ! »

Mais il était difficile de se faire entendre avec le vacarme de l'hélice. Heureusement, le mouvement d'immersion s'arrêta.

Soudain, un grincement de métal se fit entendre à l'intérieur du bateau. Une trappe s'ouvrit, un homme apparut, poussa un cri étrange et disparut aussitôt.

Quelques instants plus tard, huit hommes robustes, le visage masqué, surgirent en silence et nous entraînèrent dans leur incroyable machine.

Mobilis in mobile

Cet enlèvement, exécuté avec une rapidité fulgurante, nous laissa sans réaction. Je ne sais pas ce que mes compagnons ressentirent en entrant dans cette prison flottante, mais moi, un frisson glacé me parcourut. Qui étaient ces gens ? Peut-être des pirates d'un genre nouveau, exploitant la mer à leur manière.

À peine le panneau refermé sur nous, une obscurité totale nous enveloppa.

Mes yeux, habitués à la lumière extérieure, étaient incapables de discerner quoi que ce soit. Je sentis mes pieds nus s'accrocher aux barreaux d'une échelle de fer. Derrière moi, Ned Land et Conseil, solidement attrapés, me suivaient. En bas de l'échelle, une porte s'ouvrit puis se referma bruyamment derrière nous.

Nous étions seuls. Mais où, exactement ? Impossible de le dire, à peine de l'imaginer. Tout était d'un noir si profond que, même après plusieurs minutes, mes yeux ne parvenaient pas à distinguer la moindre lueur, comme celles qui flottent parfois dans l'obscurité la plus totale.

Ned Land, furieux face à cette situation, laissa libre cours à sa colère.

« Mille diables ! s'écriait-il, ces gens-là pourraient donner des leçons aux Calédoniens en matière d'hospitalité ! Il ne leur manque plus que de nous dévorer ! Et je ne me laisserai pas faire sans protester ! »

« Calmez-vous, ami Ned, calmez-vous, répondit Conseil avec son flegme habituel. Ne vous emportez pas trop vite. Nous ne sommes pas encore dans la rôtissoire ! »

« Pas dans la rôtissoire, non, répliqua le Canadien, mais sûrement dans le four ! Il fait assez sombre ici. Heureusement, j'ai toujours mon couteau, et je vois assez clair pour m'en servir. Le premier qui essaie de me toucher... »

« Ne t'énerve pas, Ned, lui dis-je alors. Ne nous mets pas en danger avec des gestes inutiles. Qui sait si on ne nous écoute pas ? Essayons plutôt de comprendre où nous sommes ! »

Je tâtonnai dans l'obscurité. Après quelques pas, je sentis une paroi de fer, composée de plaques boulonnées. En me retournant, je heurtai une table en bois entourée de plusieurs tabourets. Le sol de notre prison était recouvert d'un tapis épais qui étouffait nos pas. Les murs nus ne montraient aucune trace de porte ou de fenêtre. Conseil, après un tour dans la direction opposée, me rejoignit et nous revînmes au centre de cette cabine, qui devait mesurer environ six mètres de long sur trois de large. Quant à la hauteur, même Ned Land, avec sa grande taille, ne put la deviner.

Une demi-heure s'écoula sans que notre situation évolue. Puis, soudain, de l'obscurité totale, nous passâmes à une lumière aveuglante. Notre prison s'illumina brusquement d'une clarté si vive que je dus fermer les yeux un instant. À sa blancheur intense, je reconnus un éclairage électrique, semblable à celui qui entourait le sous-marin d'un halo phosphorescent. Après avoir cligné des yeux, je les rouvris, constatant que la lumière provenait d'un demi-globe dépoli au plafond de la cabine.

« Enfin ! On y voit clair ! » s'exclama Ned Land, son couteau prêt à l'emploi.

« Oui, répondis-je, mais notre situation reste tout aussi obscure. »

« Que monsieur prenne patience », dit l'impassible Conseil.

La lumière soudaine me permit d'examiner les moindres détails de la cabine. Elle ne contenait qu'une table et cinq tabourets. La porte invisible semblait hermétiquement scellée. Aucun bruit ne parvenait jusqu'à nous.

Tout semblait inerte à l'intérieur de ce navire. Avançait-il, flottait-il à la surface de l'océan ou plongeait-il dans ses profondeurs ? Impossible de le savoir.

Cependant, le globe lumineux ne s'était pas allumé par hasard. J'espérais donc que l'équipage ne tarderait pas à faire son apparition. Après tout, on n'éclaire pas un cachot si l'on veut oublier ceux qui s'y trouvent.

Je ne me trompais pas. Un bruit de verrou résonna, la porte s'ouvrit et deux hommes entrèrent.

Le premier, petit mais solidement bâti, avait des épaules larges et des membres robustes. Sa tête était forte, ses cheveux noirs et épais, sa moustache fournie, et son regard vif et perçant. Il incarnait cette vivacité méridionale typique de la Provence en France. Diderot disait que le geste de l’homme est métaphorique, et cet homme en était la preuve vivante. On aurait dit qu'il parlait en images, bien qu'il s'exprimât dans un dialecte étrange, totalement incompréhensible pour moi.

Le second homme méritait une description plus détaillée. Un expert en physiognomonie aurait pu lire en lui comme dans un livre ouvert. J'identifiai sans hésitation ses traits dominants : la confiance en soi, visible dans la noblesse de sa posture et dans ses yeux noirs, sereins et assurés ; le calme, trahi par sa peau pâle, signe d'une circulation sanguine tranquille ; l'énergie, révélée par la vive contraction de ses sourcils ; et enfin, le courage, perceptible dans sa respiration ample et profonde.

Cet homme était fier, avec un regard ferme et serein qui semblait refléter de hautes pensées. L'harmonie entre ses gestes et ses expressions dégageait une franchise indéniable.

Sa présence me rassura instinctivement, et je pressentis une rencontre prometteuse.

Quant à son âge, difficile à dire s'il avait trente-cinq ou cinquante ans. Il était grand, avec un front large, un nez droit, une bouche bien dessinée, des dents parfaites, et des mains fines et élancées, dignes d'une âme noble et passionnée, selon la chirognomonie.

Il représentait sans doute le plus admirable spécimen humain que j'aie jamais rencontré. Un détail frappant : ses yeux, légèrement écartés, lui permettaient de balayer d'un seul coup d'œil près d'un quart de l'horizon. Cette capacité, je l'ai vérifiée plus tard, surpassait même celle de Ned Land.

Quand cet inconnu posait son regard sur quelque chose, ses sourcils se fronçaient et ses paupières se resserraient, réduisant ainsi son champ de vision pour mieux se concentrer. Et quel regard ! Il semblait agrandir les objets lointains, percer votre âme, traverser les profondeurs marines opaques et lire dans les abysses avec une aisance incroyable.

Les deux hommes portaient des bérets en fourrure de loutre marine et des bottes en peau de phoque. Leurs vêtements, faits d'un tissu particulier, étaient taillés pour libérer leurs mouvements.

Le plus grand des deux, manifestement le chef, nous scruta attentivement sans dire un mot. Puis, se tournant vers son compagnon, il engagea une conversation dans une langue inconnue. C'était un idiome mélodieux et modulé, où les voyelles semblaient danser sous une variété d'accents.

Son compagnon acquiesça d'un signe de tête, ajoutant quelques mots incompréhensibles, puis il me fixa, comme pour m'interroger.

Je répondis en français que je ne comprenais pas leur langue, mais il ne sembla pas saisir mes propos, rendant la situation quelque peu délicate.

« Monsieur devrait raconter notre histoire, suggéra Conseil. Peut-être que ces messieurs comprendront quelques mots ! »

Je repris donc notre récit, articulant soigneusement chaque syllabe, sans omettre le moindre détail. Je présentai nos noms et fonctions : le professeur Aronnax, son assistant Conseil, et maître Ned Land, le harponneur.

L'homme aux yeux doux m'écouta avec calme et politesse, prêtant une attention remarquable. Mais son visage ne trahit aucune compréhension de mon récit. Une fois terminé, il ne prononça pas un mot.

Il restait la possibilité de parler anglais, une langue presque universelle. Je la comprenais assez pour la lire mais pas pour la parler parfaitement. Pourtant, il fallait tenter de se faire comprendre.

« À vous, maître Land, dis-je au harponneur. Montrez-nous le meilleur anglais que vous ayez. »

Ned s'exécuta sans hésiter, reprenant mon récit dans un anglais que je pouvais suivre. Le fond était le même, mais la forme différait. Emporté par son tempérament, il s'anima, se plaignant de notre détention injuste, exigeant de savoir sous quelle loi on nous retenait, appelant à l'habeas corpus, menaçant de poursuites, gesticulant, criant, et finalement, exprimant par un geste clair que nous mourions de faim.

C'était vrai, mais nous l'avions presque oublié.

À sa grande surprise, Ned ne parut pas plus compréhensible que moi. Nos visiteurs restèrent impassibles.

Il était clair qu'ils ne comprenaient ni le français, ni l'anglais, ni même l'allemand.

Déconcerté après avoir épuisé toutes nos tentatives linguistiques, je ne savais plus quoi faire. C'est alors que Conseil me proposa :

« Si monsieur le permet, je vais essayer en allemand.

— Tu parles allemand ? m’étonnai-je.

— Comme un Flamand, si monsieur me le permet.

— Bien sûr, vas-y, mon garçon. »

Conseil, avec son calme habituel, raconta pour la troisième fois notre histoire. Mais même avec ses tournures élégantes et son accent impeccable, l'allemand ne fit pas plus d'effet.

À bout de ressources, je me lançai dans un récit en latin, fouillant dans mes souvenirs scolaires. Cicéron aurait sans doute grimacé, mais je réussis tout de même à m’exprimer. Hélas, encore un échec.

Après cette ultime tentative, les deux inconnus échangèrent quelques mots dans leur langue mystérieuse et quittèrent la pièce sans un geste rassurant. La porte se referma sur nous.

« C’est une honte ! s’écria Ned Land, explosant pour la énième fois. On leur parle en français, anglais, allemand, latin, et pas un mot en retour !

— Calme-toi, Ned, dis-je au harponneur enflammé, la colère ne nous mènera nulle part.

— Mais, monsieur le professeur, répliqua notre compagnon irritable, on pourrait très bien mourir de faim dans cette cage de fer !

— Allons, dit Conseil avec philosophie, on peut tenir encore un moment !

— Mes amis, dis-je, ne désespérons pas. Nous avons connu pire. Attendons avant de juger le commandant et l’équipage de ce navire.

— Mon avis est fait, rétorqua Ned Land. Ce sont des scélérats…

— Et de quel pays ?

— Du pays des scélérats !

— Mon cher Ned, ce pays-là n’est pas encore sur la carte, et il est difficile de déterminer la nationalité de ces deux hommes ! Ils ne sont ni Anglais, ni Français, ni Allemands, c'est tout ce qu'on peut dire. Pourtant, je soupçonne qu'ils viennent de régions plus chaudes. Ils ont un air méditerranéen. Mais sont-ils espagnols, turcs, arabes ou indiens ? Leur apparence ne me permet pas de trancher. Quant à leur langue, elle est totalement incompréhensible.

— Voilà ce qui arrive quand on ne parle pas toutes les langues, répondit Conseil, ou quand il n’y a pas de langue universelle !

— Ce qui ne servirait à rien ! répliqua Ned Land. »

« Vous ne voyez pas que ces gens ont inventé leur propre langage, juste pour nous rendre fous quand on a faim ! Mais partout dans le monde, ouvrir la bouche, bouger les mâchoires, croquer avec les dents et les lèvres, ça ne se comprend pas facilement ? Ça ne veut pas dire "J'ai faim, donnez-moi à manger" que ce soit à Québec, aux Pomotou, à Paris ou à l'autre bout du monde ? »

« Oh ! dit Conseil, certaines personnes sont vraiment obtuses... »

À ce moment-là, la porte s'ouvrit. Un steward entra, apportant des vêtements : vestes et pantalons marins faits d'un tissu que je ne reconnus pas. Je m'empressai de les enfiler, imité par mes compagnons.

Pendant ce temps, le steward, muet et peut-être sourd, dressa la table et mit en place trois couverts.

« Voilà qui est sérieux, dit Conseil, ça s'annonce bien.

— Bah ! répliqua Ned Land, toujours grognon, qu'est-ce qu'on peut bien manger ici ? Du foie de tortue, du filet de requin, du steak de chien de mer ?

— On verra bien ! » répondit Conseil.

Les plats, cachés sous leurs cloches d'argent, furent disposés avec soin sur la table et nous prîmes place. Clairement, nous avions affaire à des gens civilisés, et sans la lumière électrique qui nous baignait, je me serais cru dans la salle à manger de l'hôtel Adelphi à Liverpool ou du Grand-Hôtel à Paris. Toutefois, il n'y avait ni pain ni vin. L'eau, fraîche et limpide, était notre seule boisson, ce qui ne plaisait pas à Ned Land.

Parmi les plats servis, je reconnus divers poissons délicatement préparés. Mais pour d'autres, bien qu'excellents, je ne pouvais déterminer s'ils appartenaient au règne végétal ou animal. Le service de table était raffiné et de bon goût. Chaque ustensile portait une lettre entourée d'une devise : "Mobile dans l’élément mobile". Cette devise convenait parfaitement à ce sous-marin, à condition de traduire "in" par "dans" et non "sur". La lettre N devait être l'initiale du mystérieux capitaine des profondeurs.

Ned et Conseil ne se perdaient pas en réflexions. Ils dévoraient, et je ne tardai pas à les suivre. J'étais rassuré sur notre sort, convaincu que nos hôtes ne voulaient pas nous laisser mourir de faim.

Mais tout a une fin, même la faim de ceux qui n'ont pas mangé depuis quinze heures. Une fois rassasiés, le besoin de dormir s'imposa. Réaction naturelle après cette nuit interminable passée à lutter contre la mort.

« Franchement, je dormirais bien, dit Conseil.

— Moi, je dors déjà ! » répondit Ned Land.

Mes deux compagnons s'allongèrent sur le tapis de la cabine et sombrèrent rapidement dans un profond sommeil.

Quant à moi, je résistai un peu plus à cet irrésistible besoin de dormir.

Trop de pensées tourbillonnaient dans ma tête, trop de questions sans réponse s'y bousculaient, trop d'images empêchaient mes paupières de se fermer complètement ! Où étions-nous ? Quelle étrange force nous entraînait ? J'avais l'impression — ou peut-être n'était-ce qu'une illusion — que l'engin plongeait vers les profondeurs les plus reculées de la mer. Des cauchemars intenses m'assaillaient. Dans ces mystérieux abîmes, je devinais un monde peuplé de créatures inconnues, dont ce sous-marin semblait être le cousin, vivant, se mouvant, aussi redoutable qu'elles !... Puis, peu à peu, mon esprit se calma, mon imagination s'apaisa, et je tombai dans un sommeil lourd et morne.

Les colères de Ned Land

Je ne saurais dire combien de temps j'ai dormi, mais cela a dû être long, car je me sentais complètement reposé. Je fus le premier à me réveiller. Mes compagnons n'avaient pas bougé d'un pouce, toujours étendus dans leur coin comme des masses inertes.

À peine levé de cette couche rudimentaire, je sentis mon esprit clair, mes pensées ordonnées. Je recommençai à examiner attentivement notre cellule.

Rien n'avait changé dans son aménagement. La prison restait une prison, et nous, toujours prisonniers. Cependant, le steward avait profité de notre sommeil pour débarrasser la table. Rien ne laissait présager un changement imminent de notre situation, et je me demandai sérieusement si nous étions condamnés à vivre indéfiniment dans cette cage.

Cette perspective me parut d'autant plus pénible que, bien que mon esprit fût libéré des obsessions de la veille, je ressentais une oppression étrange dans ma poitrine. Respirer devenait difficile. L'air était lourd, ne suffisant plus à mes poumons. Bien que la cellule fût vaste, il était clair que nous avions consommé une grande partie de l'oxygène. En effet, chaque homme consomme en une heure l'oxygène contenu dans cent litres d'air, et cet air, saturé d'acide carbonique, devient irrespirable.

Il était donc urgent de renouveler l'air de notre prison, et sans doute aussi celui du sous-marin.

Une question me taraudait : comment le commandant de cette demeure flottante s'y prenait-il ? Produisait-il de l'air par des moyens chimiques, en libérant l'oxygène du chlorate de potasse par la chaleur et en absorbant l'acide carbonique avec de la potasse caustique ? Dans ce cas, il devait maintenir des liens avec les continents pour se procurer les matériaux nécessaires. Se contentait-il de stocker de l'air sous haute pression dans des réservoirs pour le libérer selon les besoins de l'équipage ? Peut-être. Ou, plus simplement, remontait-il à la surface pour renouveler son stock d'air, comme le ferait un cétacé, pour vingt-quatre heures ? Quelle que soit la méthode, il me semblait urgent de l'appliquer sans tarder.

En effet, j'étais déjà à bout de souffle, multipliant les inspirations pour extraire le peu d'oxygène restant, quand soudain, un courant d'air frais, chargé d'embruns marins, vint me revigorer.

C’était bel et bien la brise marine, revigorante et pleine d’iode ! J’ouvris grand la bouche, laissant mes poumons se gorger de cet air frais. En même temps, je sentis le bateau osciller doucement, un léger roulis qui ne laissait aucun doute : notre vaisseau de métal venait de faire surface, tel un cétacé, pour respirer. Le système de ventilation du sous-marin se révélait enfin.

Une fois mes poumons remplis de cet air pur, je cherchai l’origine de ce souffle bienfaisant. Rapidement, je repérai une ouverture au-dessus de la porte, un conduit d’aération par lequel s’engouffrait une colonne d’air frais, renouvelant l’atmosphère étouffante de notre cellule.

À ce moment-là, Ned et Conseil émergèrent de leur sommeil, éveillés par cette bouffée d’air vivifiante. Ils s’étirèrent, se frottèrent les yeux, et se levèrent d’un bond.

« Vous avez bien dormi, monsieur ? » me demanda Conseil avec sa courtoisie habituelle.

« Très bien, mon cher. Et vous, maître Ned Land ? »

« Comme une souche, monsieur le professeur. Mais dites-moi, est-ce que je sens une brise marine ? »

Impossible pour un marin de se tromper, et je racontai au Canadien ce qui s’était passé pendant son sommeil.

« Ah, ça explique ces bruits étranges qu’on entendait quand le prétendu narval approchait de l’Abraham-Lincoln, » dit-il.

« Exactement, maître Land, c’était sa respiration ! »

« Mais dites-moi, monsieur Aronnax, quelle heure est-il ? À moins que ce ne soit déjà l’heure de dîner ? »

« L’heure de dîner ? Peut-être celle de déjeuner, car nous sommes sûrement le lendemain. »

« Ce qui prouve, » ajouta Conseil, « que nous avons dormi vingt-quatre heures. »

« C’est aussi mon avis, » répondis-je.

« Je ne vous contredis pas, » répliqua Ned Land. « Mais dîner ou déjeuner, peu importe, le steward sera le bienvenu avec l’un ou l’autre. »

« Ou les deux, » ajouta Conseil.

« Exactement, » acquiesça le Canadien. « Nous avons droit à deux repas, et je compte bien honorer les deux. »

« Eh bien, Ned, attendons, » dis-je. « Il est clair que nos hôtes ne comptent pas nous laisser mourir de faim, sinon le repas d’hier n’aurait aucun sens. »

« À moins qu’ils ne veuillent nous engraisser ! » plaisanta Ned.

« Je proteste, » répondis-je. « Nous ne sommes pas tombés entre les mains de cannibales ! »

« On sait jamais, » rétorqua sérieusement le Canadien. « Peut-être qu'ils manquent de viande fraîche, et dans ce cas, trois gaillards comme le professeur, son domestique et moi-même... »

« Chassez ces idées, maître Land, » l’interrompis-je. « Et surtout... »

Ne vous laissez pas emporter contre nos hôtes, cela ne ferait qu'empirer les choses.

— En tout cas, dit le harponneur, j’ai une faim de loup et ce repas se fait attendre !

— Maître Land, répondis-je, il faut respecter les règles du bord. Je parie que notre estomac est en avance sur la cloche du cuisinier.

— Eh bien, on ajustera l’heure, répliqua calmement Conseil.

— Je vous reconnais bien là, cher Conseil, lança le Canadien impatient. Vous ne vous énervez jamais ! Toujours tranquille ! Vous seriez capable de réciter vos prières avant de manger et de mourir de faim sans jamais vous plaindre !

— À quoi cela servirait-il ? demanda Conseil.

— À se plaindre, justement ! C’est déjà ça. Et si ces pirates — je dis pirates par courtoisie, pour ne pas contrarier le professeur qui refuse de les appeler cannibales — pensent qu’ils vont me garder enfermé sans que je lâche quelques jurons, ils se trompent ! Dites-moi franchement, monsieur Aronnax, pensez-vous qu’ils nous retiendront longtemps dans cette boîte de fer ?

— Honnêtement, je n’en sais pas plus que vous, cher Land.

— Mais que supposez-vous ?

— Je pense que nous avons découvert un secret important. L’équipage de ce sous-marin a tout intérêt à le préserver. Si cet intérêt est plus précieux que la vie de trois hommes, notre situation est critique. Sinon, dès que possible, ce monstre qui nous a engloutis nous relâchera dans le monde des vivants.

— À moins qu’il ne nous enrôle dans son équipage, ajouta Conseil, et qu’il nous garde ainsi…

— Jusqu’au jour, reprit Ned Land, où une frégate plus rapide ou plus habile que l’Abraham-Lincoln s’emparera de ce repaire de forbans et nous enverra respirer une dernière fois au bout de sa vergue.

— Raisonnement sensé, maître Land, répliquai-je. Mais on ne nous a pas encore proposé cela, que je sache. Inutile donc de débattre de ce que nous devrions faire. Attendons, observons les circonstances, et n’agissons pas tant qu’il n’y a rien à faire.

— Au contraire, monsieur le professeur, insista le harponneur, il faut agir.

— Et que proposez-vous, maître Land ?

— De nous échapper.

— S’évader d’une prison terrestre est déjà difficile, mais d’une prison sous-marine, cela me semble impossible.

— Voyons, ami Ned, intervint Conseil, que répondez-vous à l’objection de monsieur ? Je ne peux croire qu’un Américain soit jamais à court de ressources !

Le harponneur, visiblement pris au dépourvu, resta silencieux. Dans notre situation, fuir était tout simplement irréalisable.

Ned Land, moitié Canadien, moitié Français, laissa transparaître son esprit combatif après un moment de réflexion.

« Alors, monsieur Aronnax, dit-il, vous n’avez aucune idée de ce que des prisonniers devraient faire quand ils ne peuvent s’évader ?

— Aucune, mon cher Ned.

— C’est simple : il faut se débrouiller pour bien vivre dans leur prison.

— C’est sûr, ajouta Conseil, mieux vaut être à l’intérieur que dehors ou en dessous !

— Oui, mais seulement après avoir mis dehors les geôliers et les gardiens, enchaîna Ned Land.

— Attendez, Ned, vous pensez sérieusement à prendre le contrôle de ce navire ?

— Absolument, répondit Ned avec assurance.

— C’est impensable.

— Pourquoi pas, monsieur ? Une occasion pourrait se présenter, et je ne vois pas pourquoi nous ne la saisirions pas. S’ils ne sont qu’une vingtaine à bord, ils ne pourront pas tenir tête à deux Français et un Canadien, non ? »

Plutôt que de débattre avec le harponneur, je choisis de lui répondre calmement :

« Attendons de voir ce que les circonstances nous réservent, maître Land. Jusque-là, je vous demande de garder votre calme. La ruse sera notre meilleure alliée, et votre colère ne fera qu’obscurcir les opportunités.

Promettez-moi donc de rester maître de vous-même.

— Je vous le promets, monsieur le professeur, répondit Ned d’un ton qui ne me rassurait guère. Je ne dirai pas un mot de travers, ni ne ferai un geste brusque, même si le service de table laisse à désirer.

— Je compte sur votre parole, Ned », dis-je en retour.

La conversation s’arrêta là, chacun se plongeant dans ses pensées. Pour ma part, malgré l’optimisme de Ned, je n’avais guère d’espoir. Je ne croyais pas aux chances favorables dont il parlait. Ce sous-marin, avec sa précision de manœuvre, devait nécessiter un équipage conséquent, ce qui rendrait tout affrontement inégal. Et surtout, nous n’étions pas libres. Je ne voyais aucun moyen de sortir de cette cellule de métal hermétiquement close. Si le mystérieux commandant avait un secret à protéger — ce qui semblait probable — il ne nous laisserait aucune liberté à bord. Allait-il nous éliminer par la force ou nous abandonner sur une terre isolée ?

Tout cela restait incertain. Ces hypothèses, bien que plausibles, ne laissaient place qu’à peu d’espoir, sauf peut-être dans l’esprit d’un harponneur déterminé à retrouver sa liberté.

Je voyais bien que les pensées de Ned Land devenaient de plus en plus sombres. Je l’entendais murmurer des jugements acerbes, ses gestes devenaient nerveux et menaçants. Il se levait, tournait comme un fauve en cage, frappant les parois de ses poings. Le temps passait, la faim se faisait sentir, et le steward n’était toujours pas en vue.

Oublier notre situation de naufragés aussi longtemps ne pouvait que trahir un manque d'intentions bienveillantes à notre égard.

Ned Land, affamé et de plus en plus agité, semblait prêt à exploser, surtout s'il croisait un membre de l'équipage. Sa colère ne cessait de croître pendant deux heures encore. Il appelait, il hurlait, mais rien n'y faisait. Les parois de métal restaient sourdes à ses cris. Aucun bruit ne se faisait entendre à l'intérieur du sous-marin, comme s'il était désert. Il ne bougeait pas non plus, car j'aurais senti les vibrations de l'hélice.

Enfoui dans les profondeurs marines, cet engin semblait avoir coupé tout lien avec la surface. Ce silence oppressant devenait terrifiant.

Quant à notre isolement, je n'osais imaginer combien de temps cela durerait. Les espoirs que j'avais nourris après notre rencontre avec le commandant s'évanouissaient peu à peu. Son regard doux, son allure noble, tout cela s'effaçait de ma mémoire. Je ne voyais plus que l'homme impitoyable, cruel, détaché de l'humanité, un être vouant une haine éternelle à ses semblables.

Allait-il vraiment nous laisser mourir de faim, enfermés dans cette cellule, livrés aux griffes de la faim dévorante ? Cette pensée horrible prenait une ampleur effrayante dans mon esprit, et, avec l'imagination en renfort, je sentis la panique m'envahir. Conseil restait stoïque, tandis que Ned Land rugissait.

C'est alors qu'un bruit se fit entendre au-dehors.

Des pas résonnèrent sur le sol métallique. Les serrures furent manipulées, la porte s'ouvrit, et le steward apparut.

Avant que je ne puisse réagir, Ned s'était déjà jeté sur lui, le renversant et l'attrapant à la gorge. Le steward suffoquait sous la poigne du Canadien.

Conseil essayait déjà de libérer le malheureux des griffes de Ned, et je m'apprêtais à l'aider quand une voix retentit en français :

« Calmez-vous, maître Land, et vous, monsieur le professeur, écoutez-moi ! »

C'était le commandant qui parlait.

À ces mots, Ned relâcha sa prise. Le steward, à moitié étranglé, sortit en titubant sur un simple geste de son supérieur. Mais l'autorité du commandant était telle que le steward ne montra aucun signe de ressentiment envers Ned. Conseil, malgré lui captivé, et moi, abasourdi, attendions la suite en silence.

Le commandant, appuyé contre la table, les bras croisés, nous scrutait avec une attention soutenue. Hésitait-il à parler ? Regrettait-il ses mots en français ? On aurait pu le croire.

Après quelques instants d'un silence pesant, il déclara d'une voix calme et pénétrante :

« Messieurs, je parle aussi bien le français, l'anglais, l'allemand que le latin. »

J'aurais pu vous répondre dès notre première rencontre, mais j'ai préféré d'abord vous observer et réfléchir. Vos récits, bien que racontés par quatre voix différentes, se rejoignent sur l'essentiel et m'ont confirmé qui vous êtes.

Je sais désormais que le hasard a placé devant moi Monsieur Pierre Aronnax, professeur d'histoire naturelle au Muséum de Paris, en mission scientifique à l'étranger, accompagné de son domestique Conseil, et de Ned Land, un Canadien harponneur à bord de la frégate Abraham-Lincoln de la marine américaine.

Je me contentai d'acquiescer. Ce n'était pas une question, donc inutile de répondre. Cet homme parlait avec une aisance remarquable, sans le moindre accent. Chaque mot était précis, chaque phrase fluide. Pourtant, je ne le ressentais pas comme un compatriote.

Il reprit la parole :

« Vous avez peut-être trouvé que j'ai mis du temps à vous rendre visite une seconde fois. Une fois votre identité confirmée, j'ai pris le temps de réfléchir à la manière dont je devais vous traiter. J'ai beaucoup hésité. Vous êtes tombés, par un malheureux concours de circonstances, sur un homme qui a coupé les ponts avec le reste de l'humanité. Vous avez perturbé ma tranquillité...

— Involontairement, dis-je.

— Involontairement ? rétorqua-t-il, sa voix s'élevant légèrement.

Est-ce involontairement que l'Abraham-Lincoln m'a traqué sur toutes les mers ? Est-ce involontairement que vous avez embarqué sur cette frégate ? Est-ce involontairement que vos canons ont frappé la coque de mon navire ? Est-ce involontairement que Ned Land a tenté de me harponner ? »

Je perçus une irritation contenue dans ses paroles. Pourtant, j'avais une réponse évidente à lui donner, et je la formulai :

« Monsieur, dis-je, vous ignorez peut-être les débats qui ont eu lieu à votre sujet en Amérique et en Europe. Vous ne savez pas que plusieurs incidents, causés par les collisions avec votre engin sous-marin, ont secoué l'opinion publique des deux continents. Je vous épargne les innombrables théories qui cherchaient à expliquer ce phénomène inexplicable dont vous seul détenez le secret. Mais sachez qu'en vous poursuivant sur les vastes étendues du Pacifique, l'Abraham-Lincoln pensait chasser une créature marine redoutable qu'il fallait à tout prix éliminer des océans. »

Un demi-sourire détendit les lèvres du commandant, puis, d'un ton plus apaisé :

« Monsieur Aronnax, répondit-il, oseriez-vous affirmer que votre frégate n'aurait pas poursuivi et attaqué un sous-marin aussi bien qu'un monstre marin ? »

Cette question me mit dans l'embarras, car le commandant Farragut n'aurait certainement pas hésité. Il aurait jugé de son devoir de détruire un tel appareil tout comme un gigantesque narval.

« Vous comprenez donc, monsieur, reprit l'inconnu, que j'ai le droit de vous considérer comme des ennemis. »

Je ne répondis pas, et pour cause. À quoi bon discuter une telle affirmation, quand la force peut réduire à néant les meilleurs arguments ?

« J'ai longtemps hésité, poursuivit le commandant. Rien ne m'obligeait à vous accueillir à bord. Si je devais me séparer de vous, je n'avais aucun intérêt à vous revoir. »

Je vous aurais simplement déposés sur le pont du navire qui vous avait abrités, puis je serais retourné sous les flots, vous oubliant à jamais. N'était-ce pas dans mon droit ?

— Peut-être le droit d'un sauvage, répondis-je, mais certainement pas celui d'un homme civilisé.

— Professeur, rétorqua le commandant avec vivacité, je ne suis pas ce que vous qualifieriez d'homme civilisé ! J'ai coupé les ponts avec la société pour des raisons qui ne concernent que moi. Je ne me plie donc pas à ses lois, et je vous conseille de ne jamais les évoquer en ma présence !

Ces mots claquèrent comme un avertissement. Ses yeux brillaient d'une colère et d'un mépris intenses, révélant un passé tumultueux. Non seulement il s'était affranchi des lois humaines, mais il avait embrassé une liberté totale, inatteignable. Qui oserait le pourchasser dans les profondeurs océaniques, alors qu'il échappait déjà aux tentatives de capture à la surface ? Quel navire pourrait résister à l'assaut de son submersible ? Quelle armure, même la plus épaisse, pourrait encaisser les coups de son éperon ? Personne ne pouvait lui demander des comptes. Seuls Dieu, s'il y croyait, ou sa conscience, s'il en avait une, pouvaient le juger.

Ces pensées traversèrent mon esprit tandis que l'étrange personnage se murait dans le silence, absorbé dans ses réflexions. Je l'observais, partagé entre la crainte et la fascination, comme Œdipe face au Sphinx.

Après un long moment, le commandant reprit :

— J'ai donc hésité, mais j'ai pensé que mon intérêt pouvait se conjuguer avec la compassion naturelle que mérite tout être humain. Vous resterez à bord, puisque le destin vous y a conduits.

Vous serez libres ici, et en échange de cette liberté, toute relative, je n'exige qu'une seule chose. Votre parole suffira.

— Je vous écoute, dis-je. J'imagine que cette condition est acceptable pour un homme honnête ?

— Oui, et la voici. Il se peut que des circonstances imprévues m'obligent à vous confiner dans vos cabines pour quelques heures, voire quelques jours. Souhaitant éviter toute violence, j'attends de vous une obéissance totale dans ces moments-là. Ainsi, je vous décharge de toute responsabilité, car c'est à moi de vous empêcher de voir ce qui doit rester secret. Acceptez-vous cette condition ?

Il se passait donc à bord des événements pour le moins inhabituels, que des personnes respectueuses des lois sociales ne devaient pas voir. Parmi les surprises que l'avenir me réservait, celle-ci n'était pas des moindres.

— Nous acceptons, répondis-je.

« J’aimerais vous poser une seule question, si vous le permettez.

— Allez-y.

— Vous avez mentionné que nous serions libres à bord ?

— Absolument.

— Que voulez-vous dire par là, exactement ?

— Vous pourrez vous déplacer, observer, découvrir tout ce qui se passe ici, sauf dans certaines situations critiques. Bref, la même liberté que mes compagnons et moi partageons. »

Il était clair que nous n’étions pas sur la même longueur d’onde.

« Excusez-moi, mais cette liberté, c’est celle d’un prisonnier dans sa cellule ! Cela ne peut pas nous suffire.

— Pourtant, il faudra bien vous en contenter !

— Quoi ? Nous devrions renoncer à revoir notre pays, nos amis, notre famille ?

— Oui. Mais renoncer à cette illusion de liberté sur terre, ce n’est peut-être pas aussi terrible que vous le croyez !

— Jamais de la vie ! s’exclama Ned Land. Je ne promets pas de ne pas essayer de m’échapper !

— Je ne vous demande aucune promesse, maître Land, répondit le commandant avec froideur.

— Monsieur, dis-je, emporté malgré moi, vous abusez de votre pouvoir sur nous ! C’est cruel !

— Non, c’est faire preuve de clémence ! Vous êtes mes prisonniers après un combat. Je vous garde, alors que je pourrais d’un mot vous renvoyer dans les profondeurs de l’océan ! Vous m’avez attaqué, tenté de percer un secret que personne ne doit connaître, le secret de ma vie entière ! Et vous pensez que je vous laisserais retourner sur cette terre qui m’est désormais étrangère ? Jamais ! En vous gardant ici, ce n’est pas vous que je protège, c’est moi-même ! »

Il était évident que le commandant avait pris sa décision, et rien ne pourrait le faire changer d’avis.

« Donc, dis-je, vous nous imposez de choisir entre la vie et la mort ?

— Exactement.

— Mes amis, face à une telle question, nous n’avons rien à répondre. Mais aucune promesse ne nous lie à cet homme.

— Aucune, confirma l’inconnu.

Puis, d’un ton plus doux, il ajouta :

« Laissez-moi finir. Je vous connais, monsieur Aronnax. Vous, peut-être plus que vos compagnons, ne regretterez pas le hasard qui vous lie à mon destin. Parmi mes livres, vous trouverez votre ouvrage sur les profondeurs marines. Je l’ai lu souvent. Vous avez exploré ce sujet autant que la science terrestre le permet. Mais il vous reste tant à découvrir. Croyez-moi, vous ne regretterez pas votre temps à bord. Vous allez explorer un monde de merveilles. L’émerveillement sera votre quotidien. Vous ne vous lasserez jamais des spectacles qui s’offriront à vous. »

Je m'apprête à replonger dans un tour du monde sous-marin, peut-être le dernier, où je redécouvrirai tout ce que j'ai déjà exploré dans ces profondeurs mystérieuses. Vous serez à mes côtés pour cette aventure.

À partir de maintenant, vous allez pénétrer un univers inédit, voir ce que personne n'a jamais vu, car mes compagnons et moi-même ne comptons plus vraiment. Grâce à moi, la planète va vous révéler ses ultimes secrets. »

Je dois l'avouer, les mots du commandant m'ont profondément marqué. Ils ont touché ma corde sensible, me faisant momentanément oublier que le spectacle de ces merveilles ne compenserait jamais la liberté perdue. Cependant, je gardais espoir que l'avenir résoudrait cette question cruciale. Je me contentai donc de répondre :

« Messieurs, même si vous avez coupé les ponts avec l'humanité, j'ose croire que vous n'avez pas renié toute humanité. Nous sommes des naufragés que vous avez accueillis généreusement, et nous ne l'oublierons pas. Quant à moi, je reconnais que si l'intérêt scientifique peut surpasser le besoin de liberté, ce que vous nous offrez ici est une compensation de taille. »

Je m'attendais à ce que le commandant me tende la main pour sceller notre accord, mais il n'en fit rien, et je le regrettai pour lui.

« Une dernière question, dis-je alors que cet homme mystérieux semblait vouloir s'éclipser.

— Je vous écoute, monsieur le professeur.

— Comment dois-je vous appeler ?

— Pour vous, je suis simplement le capitaine Nemo, et vous, ainsi que vos compagnons, ne serez que les passagers du Nautilus. »

Le capitaine Nemo appela un steward, qui apparut aussitôt. Il lui donna des instructions dans une langue étrangère que je ne parvins pas à identifier. Puis, se tournant vers le Canadien et Conseil :

« Un repas vous attend dans votre cabine, leur dit-il. Veuillez suivre cet homme.

— On ne va pas se faire prier ! » répondit le harponneur.

Conseil et lui quittèrent enfin cette cellule où ils avaient été confinés pendant plus de trente heures.

« Et maintenant, monsieur Aronnax, notre déjeuner est prêt. Permettez-moi de vous précéder.

— À vos ordres, capitaine. »

Je suivis le capitaine Nemo dans un couloir éclairé électriquement, semblable à ceux des navires. Après une dizaine de mètres, une seconde porte s'ouvrit devant moi.

Je pénétrai dans une salle à manger décorée avec un goût raffiné. De chaque côté, de grands dressoirs en chêne, ornés d'ébène, exhibaient des faïences, porcelaines et verreries d'une valeur inestimable. La vaisselle brillait sous la lumière douce diffusée par un plafond artistiquement peint.

Au centre trônait une table somptueusement dressée. Le capitaine Nemo m'indiqua ma place.

« Asseyez-vous et mangez comme si vous mouriez de faim, » me dit-il.

Le repas se composait de divers plats provenant exclusivement de la mer, et de quelques mets dont j'ignorais tout. Je dois admettre que c'était délicieux, bien que d'un goût inhabituel auquel je m'habituai rapidement.

Ces aliments me semblaient riches en phosphore, ce qui me faisait penser qu'ils venaient sûrement de la mer.

Le capitaine Nemo m'observait attentivement. Je n'avais rien demandé, mais il devina mes pensées et répondit aux questions que je brûlais de lui poser.

« Beaucoup de ces plats vous sont inconnus, m'expliqua-t-il. Mais rassurez-vous, ils sont sains et nourrissants. Depuis longtemps, j'ai abandonné les aliments terrestres, et je ne m'en porte que mieux. Mon équipage, robuste, se nourrit de la même façon que moi.

— Donc, tous ces aliments viennent de la mer ? demandai-je.

— En effet, monsieur le professeur, la mer répond à tous mes besoins. Parfois, je tends mes filets et les retire débordants. D'autres fois, je chasse dans cet élément que l'homme croit inaccessible, et je capture le gibier caché dans mes forêts sous-marines. Mes troupeaux, comme ceux du vieux Neptune, broutent paisiblement les vastes prairies de l'océan. J'ai là une immense propriété que j'exploite moi-même, toujours renouvelée par le Créateur. »

Je regardai le capitaine Nemo, impressionné, et répondis :

« Je comprends que vos filets vous procurent d'excellents poissons, mais j'ai du mal à imaginer comment vous chassez le gibier aquatique dans vos forêts sous-marines. Et je suis perplexe quant à la présence de viande dans votre menu.

— Je n'utilise jamais la chair d'animaux terrestres, répondit le capitaine Nemo.

— Pourtant, dis-je en désignant un plat avec des tranches de filet.

— Ce que vous prenez pour de la viande, monsieur le professeur, est en réalité du filet de tortue de mer. Et ici, vous avez des foies de dauphin que l'on pourrait confondre avec du porc. Mon cuisinier est un expert qui sait préserver ces trésors de l'océan. Goûtez à tout cela. Voici une conserve d'holoturies qu'un Malais jugerait incomparable, une crème dont le lait vient de cétacés, sucrée avec des fucus de la mer du Nord, et enfin, des confitures d'anémones aussi délicieuses que les fruits les plus savoureux. »

Je dégustais ces plats, curieux plutôt que gourmet, tandis que le capitaine Nemo m'envoûtait avec ses récits fascinants.

« Mais la mer, monsieur Aronnax, poursuivit-il, cette nourricière infinie, elle ne se contente pas de me nourrir. Elle m'habille aussi. Ces étoffes que vous portez sont tissées avec le byssus de certains coquillages, teintes avec la pourpre antique et les nuances violettes des aplysies de la Méditerranée.

Les parfums de votre cabine proviennent de la distillation des plantes marines. Votre lit est fait du plus doux zostère de l'océan. Votre plume est un fanon de baleine, votre encre, la sécrétion de la seiche ou de l'encornet. Tout vient de la mer, et tout y retournera un jour !

— Vous aimez la mer, capitaine.

— Oui ! Je l'aime ! La mer est tout ! Elle recouvre les sept dixièmes du globe terrestre. »

L'air de la mer est pur et vivifiant. C'est un désert immense où l'homme n'est jamais vraiment seul, car la vie palpite tout autour de lui. La mer incarne une existence surnaturelle et prodigieuse, faite de mouvement et d'amour ; c'est l'infini vivant, comme l'a si bien dit l'un de vos poètes. En effet, monsieur le professeur, la nature s'y déploie dans toute sa splendeur : minérale, végétale, animale. Ce dernier règne est richement représenté par les zoophytes, les articulés, les mollusques, et les vertébrés, avec leurs mammifères, reptiles et ces myriades de poissons, une multitude d'espèces, dont seule une fraction vit en eau douce. La mer est le grand réservoir de la nature. C'est par elle que la planète a, pour ainsi dire, commencé, et qui sait si elle ne s'achèvera pas par elle aussi !

Là, réside la tranquillité absolue. La mer échappe aux tyrans. À sa surface, ils peuvent imposer leur loi, se battre, se déchirer, transporter sur elle toutes les horreurs du monde. Mais à dix mètres sous l'eau, leur pouvoir s'éteint, leur influence disparaît, leur puissance s'évapore ! Ah, monsieur, vivez au cœur des mers ! Là seulement se trouve la vraie liberté ! Là, je ne reconnais aucun maître ! Là, je suis libre ! »

Le capitaine Nemo s'interrompit brusquement, emporté par une passion qui débordait de lui. Avait-il dépassé les limites de sa retenue habituelle ? Avait-il trop parlé ? Pendant quelques instants, il fit les cent pas, visiblement agité. Puis, ses nerfs se calmèrent, son visage retrouva son expression habituelle, froide et impassible. Se tournant vers moi, il dit :

« Maintenant, monsieur le professeur, si vous souhaitez explorer le Nautilus, je suis à votre disposition. »

Le Nautilus

Le capitaine Nemo se leva, et je le suivis. Une double porte, située à l'arrière de la salle, s'ouvrit, et je pénétrai dans une pièce de la même taille que celle que je venais de quitter.

C'était une bibliothèque. De hauts meubles en palissandre noir, ornés de cuivre, soutenaient une multitude de livres parfaitement reliés. Ils suivaient le contour de la pièce et se terminaient en bas par de larges divans, recouverts de cuir marron, aux courbes accueillantes. De légers pupitres mobiles, pouvant être écartés ou rapprochés à volonté, permettaient de poser un livre en cours de lecture. Au centre, une grande table était couverte de brochures, parmi lesquelles se trouvaient quelques journaux déjà anciens. La lumière électrique baignait cet ensemble harmonieux, émanant de quatre globes dépolis partiellement encastrés dans le plafond. J'observais avec une admiration sincère cette salle si ingénieusement aménagée, peinant à en croire mes yeux.

« Capitaine Nemo, dis-je à mon hôte, qui venait de s'installer sur un divan, voilà une bibliothèque qui ferait honneur à bien des palais sur terre, et je suis vraiment émerveillé de penser qu'elle vous accompagne jusque dans les profondeurs des océans.

— Où pourrait-on trouver plus de solitude, plus de silence, monsieur le professeur ? répondit le capitaine Nemo.

Votre cabinet au Muséum vous offre-t-il un tel refuge ?

— Non, monsieur, et je dois avouer qu'il est bien modeste à côté du vôtre. Vous avez entre six et sept mille volumes...

— Douze mille, monsieur Aronnax. Ce sont mes seuls liens avec la terre. Le monde s'est évanoui pour moi le jour où mon Nautilus a plongé pour la première fois. Ce jour-là, j'ai acheté mes derniers livres, mes dernières revues, mes derniers journaux, et depuis, je préfère penser que l'humanité n'a plus ni écrit ni réfléchi. Ces livres, monsieur le professeur, sont à votre disposition, servez-vous-en comme bon vous semble.

Je remerciai le capitaine Nemo et m'approchai des étagères. Les livres de science, de morale et de littérature, dans toutes les langues, s'y entassaient. Mais aucun ouvrage d'économie politique ne se trouvait là, comme s'ils avaient été soigneusement écartés. Tous ces livres étaient classés sans distinction de langue, preuve que le capitaine devait être capable de lire n'importe lequel d'entre eux à sa guise.

Parmi ces ouvrages, je repérai les chefs-d'œuvre des maîtres anciens et modernes, tout ce que l'humanité a produit de plus sublime en histoire, poésie, roman et science, de Homère à Victor Hugo, de Xénophon à Michelet, de Rabelais à George Sand. Mais c'était la science qui dominait cette bibliothèque ; les ouvrages de mécanique, balistique, hydrographie, météorologie, géographie, géologie, etc., étaient aussi nombreux que ceux d'histoire naturelle, et je compris qu'ils constituaient le centre d'intérêt principal du capitaine. Je vis là tout Humboldt, tout Arago, les travaux de Foucault, d'Henry Sainte-Claire Deville, de Chasles, de Milne-Edwards, de Quatrefages, de Tyndall, de Faraday, de Berthelot, de l'abbé Secchi, de Petermann, du commandant Maury, d'Agassiz, etc. Les mémoires de l'Académie des sciences, les bulletins des diverses sociétés de géographie, et bien en vue, les deux volumes qui m'avaient probablement valu cet accueil relativement bienveillant de la part du capitaine Nemo. Parmi les œuvres de Joseph Bertrand, son livre intitulé "Les Fondateurs de l’Astronomie" me fournit même une date précise ; sachant qu'il avait été publié en 1865, j'en conclus que le Nautilus avait été mis en service depuis trois ans tout au plus. Je comptais sur des ouvrages plus récents pour affiner cette estimation, mais je pouvais prendre mon temps pour cette recherche, et je ne voulais pas retarder davantage notre exploration des merveilles du Nautilus.

— Monsieur, dis-je au capitaine, je vous remercie de mettre cette bibliothèque à ma disposition. Elle regorge de trésors scientifiques, et je compte bien en profiter.

— Cette salle n'est pas seulement une bibliothèque, ajouta le capitaine Nemo, c'est aussi un fumoir.

— Un fumoir ? m'exclamai-je.

— On fume donc ici ?

— Bien sûr.

— Alors, je dois croire que vous avez des contacts à La Havane.

— Aucun, répondit le capitaine. Voici un cigare, monsieur Aronnax. Même s'il ne vient pas de La Havane, je pense qu'il vous plaira si vous êtes connaisseur.

Je pris le cigare, qui ressemblait à un londrès, mais avec un éclat doré. Je l'allumai à un petit brasero sur un pied de bronze élégant et savourai les premières bouffées avec le plaisir d'un amateur privé de tabac depuis deux jours.

— C'est excellent, dis-je, mais ce n'est pas du tabac.

— Non, confirma le capitaine. Ce n'est ni de La Havane ni d'Orient. C'est une algue marine riche en nicotine que la mer me fournit, même si elle est un peu avare. Vous regrettez vos londrès ?

— Capitaine, je n'en veux plus d'autres.

— Fumez à votre guise, sans vous soucier de l'origine de ces cigares. Aucune régie ne les a contrôlés, mais je pense qu'ils n'en sont pas moins savoureux.

— Tout à fait.

À cet instant, le capitaine Nemo ouvrit une porte en face de celle par laquelle j'étais entré dans la bibliothèque, et je pénétrai dans un salon immense, baigné de lumière.

C'était un vaste espace rectangulaire, avec des angles coupés, mesurant dix mètres de long, six de large et cinq de haut. Le plafond lumineux, orné de délicates arabesques, diffusait une lumière douce et claire sur les trésors entassés dans ce musée. C'était réellement un musée, où une main experte et généreuse avait rassemblé tous les trésors de la nature et de l'art, dans un désordre artistique digne d'un atelier de peintre.

Une trentaine de tableaux de maîtres, encadrés uniformément et séparés par des panoplies étincelantes, ornaient les murs recouverts de tapisseries au design sobre. J'y reconnus des œuvres d'une valeur inestimable, que j'avais admirées dans les collections privées d'Europe et aux expositions de peinture. Les grandes écoles des maîtres anciens étaient représentées : une madone de Raphaël, une vierge de Léonard de Vinci, une nymphe du Corrège, une femme du Titien, une adoration de Véronèse, une assomption de Murillo, un portrait d'Holbein, un moine de Vélasquez, un martyr de Ribeira, une kermesse de Rubens, deux paysages flamands de Téniers, trois petits tableaux de genre de Gérard Dow, de Metsu, de Paul Potter, deux œuvres de Géricault et de Prud'hon, quelques marines de Backuysen et de Vernet. Parmi les œuvres modernes, se trouvaient des tableaux signés Delacroix, Ingres, Decamps, Troyon, Meissonnier, Daubigny, etc. De superbes répliques de statues en marbre ou en bronze, inspirées des plus beaux modèles antiques, se dressaient sur leurs socles dans les angles de ce magnifique musée. La stupéfaction que m'avait annoncée le commandant du Nautilus commençait à me gagner.

— Monsieur le professeur, dit alors cet homme étrange, pardonnez le désordre et la simplicité avec lesquels je vous accueille dans ce salon.

— Monsieur, répondis-je, sans chercher à découvrir votre identité, puis-je reconnaître en vous un artiste ?

— Un simple amateur, tout au plus, monsieur.

J'ai toujours eu une passion pour collectionner ces chefs-d'œuvre façonnés par l'homme. J'étais un collectionneur insatiable, toujours en quête de trésors, et j'ai réussi à rassembler quelques pièces de grande valeur. Ce sont mes derniers souvenirs de ce monde qui n'est plus le mien. Pour moi, vos artistes modernes sont déjà des classiques ; ils ont deux ou trois millénaires derrière eux, et je les confonds tous dans mon esprit. Les grands maîtres sont intemporels.

« Et ces musiciens ? » demandai-je en désignant les partitions de Weber, Rossini, Mozart, Beethoven, Haydn, Meyerbeer, Hérold, Wagner, Auber, Gounod, et bien d'autres encore, éparpillées sur un grand pianoorgue qui occupait un mur du salon.

« Ces musiciens, répondit le capitaine Nemo, sont les contemporains d'Orphée, car dans la mémoire des morts, le temps n'a plus de prise — et je suis mort, monsieur le professeur, aussi mort que ceux de vos amis qui reposent sous terre ! »

Le capitaine Nemo se tut, plongé dans une profonde rêverie. Je l'observais avec émotion, scrutant silencieusement les mystères de son visage.

Appuyé sur une table en mosaïque précieuse, il semblait m'avoir oublié, perdu dans ses pensées.

Je respectai son silence et continuai à examiner les merveilles qui peuplaient ce salon.

Parmi les œuvres d'art, les curiosités naturelles occupaient une place de choix. Il y avait surtout des plantes, des coquillages et d'autres trésors de l'océan, probablement découverts par le capitaine Nemo lui-même. Au centre de la pièce, une fontaine éclairée par des lumières électriques jaillissait dans une vasque taillée dans un immense tridacne. Cette coquille, provenant du plus grand des mollusques acéphales, mesurait environ six mètres de circonférence avec ses bords délicatement festonnés ; elle surpassait même les magnifiques tridacnes offerts à François Ier par la République de Venise, et dont l'église Saint-Sulpice à Paris a fait deux bénitiers monumentaux.

Autour de cette vasque, sous de délicates vitrines fixées par des structures en cuivre, étaient exposés et étiquetés les plus précieux trésors marins jamais offerts à la vue d'un naturaliste. On peut imaginer ma joie de scientifique.

La section des zoophytes présentait des spécimens fascinants de ses deux groupes : les polypes et les échinodermes.

Dans le premier groupe, on trouvait des tubipores, des gorgones en éventail, des éponges douces de Syrie, des isis des Moluques, des pennatules, une magnifique virgulaire des mers de Norvège, des ombellulaires variées, des alcyonnaires, toute une série de madrépores que mon maître Milne-Edwards a classifiés avec tant de perspicacité. Parmi eux, je remarquai d'adorables flabellines, des oculines de l'île Bourbon, le « char de Neptune » des Antilles, de superbes coraux, enfin toutes les espèces de ces polypiers fascinants dont l'accumulation forme des îles entières, qui deviendront un jour des continents.

Dans le royaume des échinodermes, ces créatures fascinantes au corps recouvert de piquants, se trouvaient réunies toutes les stars du groupe : étoiles de mer, oursins, comatules et bien d'autres encore.

Un collectionneur de coquillages, même le plus blasé, aurait perdu ses moyens devant la richesse des vitrines consacrées aux mollusques. L'ensemble était d'une valeur inestimable, bien trop vaste pour être décrit en détail. Mais parmi ces trésors, on pouvait admirer le marteau royal de l'Océan Indien, ses taches blanches éclatant sur un fond rouge et brun, ou encore le spondyle impérial, hérissé d'épines et si rare qu'il vaudrait une fortune dans les musées européens, peut-être vingt mille francs. On trouvait aussi un marteau commun des mers australes, difficile à dénicher, des bucardes du Sénégal, fragiles comme des bulles de savon, et des arrosoirs de Java, ces tubes calcaires si prisés des collectionneurs.

Les troques étaient là en abondance : certains jaune verdâtre, pêchés dans les eaux américaines, d'autres brun roux, venus d'Australie, et d'autres encore, aux coquilles imbriquées, du golfe du Mexique. Sans oublier les stellaires des mers du Sud et l'éperon magnifique de Nouvelle-Zélande. On découvrait aussi des tellines sulfurées, des cythérées et Vénus précieuses, le cadran treillissé de Tranquebar, le sabot marbré à la nacre éclatante, les perroquets verts des mers de Chine, le cône rare du genre Coenodulli, et toutes sortes de porcelaines servant de monnaie en Inde et en Afrique. La "Gloire de la Mer", perle des Indes orientales, était elle aussi présente, parmi une multitude de coquillages aux noms enchanteurs.

Dans des compartiments spéciaux, des colliers de perles éclataient de beauté sous la lumière électrique, révélant leurs nuances roses, vertes, jaunes, bleues et noires, issues des profondeurs marines du monde entier. Certaines perles, plus grosses qu'un œuf de pigeon, rivalisaient avec celle que Tavernier avait vendue pour trois millions au shah de Perse, surpassant même la fameuse perle de l'iman de Mascate, autrefois considérée comme unique.

Évaluer la valeur de cette collection était tout simplement impossible.

Le capitaine Nemo avait sans doute dépensé des fortunes pour rassembler ces trésors marins. Je me demandais d'où il tirait les ressources pour satisfaire ses envies de collectionneur, quand il m'interrompit :

« Vous admirez mes coquillages, professeur. Ils ont de quoi captiver un naturaliste, mais pour moi, ils ont une valeur supplémentaire : je les ai tous récupérés moi-même, et il n'y a pas une mer sur Terre que je n'ai explorée. »

« Je comprends, capitaine, quelle joie cela doit être de se promener au milieu de telles richesses. Vous avez construit votre propre trésor. Aucun musée en Europe ne possède une collection océanique aussi complète. Mais si je suis déjà émerveillé par cela, que dire du navire qui les abrite ! Je ne cherche pas à percer vos secrets, mais je dois avouer que le Nautilus, sa puissance, ses mécanismes, et l'énergie qui l'anime, tout cela éveille au plus haut point ma curiosité. Je vois sur les murs de ce salon des instruments dont je ne connais pas l'usage. Pourrais-je en savoir plus ? »

« Monsieur Aronnax, répondit le capitaine Nemo, je vous ai dit que vous seriez libre à bord, et aucune partie du Nautilus ne vous est interdite. Vous pouvez donc l'explorer en détail, et je serai ravi de vous servir de guide. »

« Je ne sais comment vous remercier, capitaine, mais je n'abuserai pas de votre hospitalité. Je voudrais seulement savoir à quoi servent ces instruments de physique. »

« Ces instruments se trouvent également dans ma chambre, et c'est là que je vous expliquerai leur utilisation. Mais d'abord, venez voir la cabine qui vous est réservée. Il est important que vous sachiez comment vous serez installé à bord du Nautilus. »

Je suivis le capitaine Nemo à travers l'une des portes du salon, et nous nous enfonçâmes dans les coursives du navire. Il me conduisit vers l'avant, où je découvris non pas une simple cabine, mais une chambre élégante, équipée d'un lit, d'une toilette et de divers meubles.

Je ne pouvais que remercier mon hôte.

« Votre chambre est juste à côté de la mienne, dit-il en ouvrant une porte, et la mienne donne sur le salon que nous venons de quitter. »

J'entrai dans la chambre du capitaine. Elle était austère, presque monacale. Une couchette en fer, une table de travail, quelques meubles de toilette, le tout baigné d'une lumière tamisée. Rien de superflu, juste l'essentiel.

Le capitaine Nemo m'invita à m'asseoir.

« Installez-vous, » dit-il.

Je m'assis, et il commença :

« Tout fonctionne grâce à l'électricité, » dit le capitaine Nemo en désignant les instruments accrochés aux parois de sa chambre. « Voici les appareils nécessaires à la navigation du Nautilus. Ici, comme dans le salon, je les ai toujours sous les yeux, et ils m'indiquent précisément notre position et notre direction au cœur de l'océan. »

Certains de ces instruments vous sont familiers : le thermomètre, qui indique la température à l'intérieur du Nautilus ; le baromètre, qui mesure la pression atmosphérique et prédit le temps ; l'hygromètre, qui évalue le niveau d'humidité de l'air ; le storm-glass, qui, par ses réactions chimiques, annonce les tempêtes ; la boussole, qui guide notre route ; le sextant, qui, grâce à la position du soleil, nous informe de notre latitude ; les chronomètres, essentiels pour calculer notre longitude ; et enfin, les longues-vues de jour et de nuit, qui me permettent de scruter l'horizon lorsque le Nautilus émerge à la surface.

— Ce sont les outils classiques de tout navigateur, répondis-je, et je sais m'en servir. Mais il y en a d'autres ici, sans doute spécifiques aux besoins du Nautilus. Ce cadran avec son aiguille mobile, est-ce un manomètre ?

— En effet, c'est un manomètre. Relié à l'eau, il mesure la pression extérieure et m'indique ainsi la profondeur à laquelle se trouve notre navire.

— Et ces sondes étranges ?

— Ce sont des sondes thermométriques, elles mesurent la température des différentes couches d'eau.

— Et ces autres appareils dont je ne saisis pas l'utilité ?

— Ici, je dois vous éclairer, dit le capitaine Nemo. Écoutez-moi bien.

Il marqua une pause, puis reprit :

— Il existe une force puissante, obéissante, rapide, polyvalente, qui est au cœur de tout ici. Elle éclaire, chauffe, et anime mes machines. Cette force, c'est l'électricité.

— L'électricité ! m'exclamai-je, surpris.

— Oui, monsieur.

— Pourtant, capitaine, votre vitesse semble incompatible avec les capacités actuelles de l'électricité. Jusqu'à présent, son usage est resté limité, produisant seulement de petites forces.

— Monsieur le professeur, répliqua le capitaine Nemo, mon électricité n'est pas celle que vous connaissez, et c'est tout ce que je vous dirai à ce sujet.

— Je n'insisterai pas, dis-je, mais je suis très impressionné par un tel exploit. Une seule question, si elle n'est pas trop indiscrète : les éléments que vous utilisez pour générer cette formidable énergie doivent s'user rapidement. Comment remplacez-vous le zinc, par exemple, alors que vous êtes isolé de la terre ?

— Votre question mérite une réponse, dit le capitaine Nemo. D'abord, sachez qu'il existe au fond des mers des gisements de zinc, de fer, d'argent, d'or, qui pourraient être exploités. Mais je n'ai rien emprunté à ces métaux terrestres, j'ai choisi de puiser dans la mer elle-même pour produire mon électricité.

— Dans la mer ?

— Oui, monsieur le professeur, et les ressources ne manquent pas.

J’aurais pu capter l’électricité en plongeant des fils à différentes profondeurs, utilisant ainsi les variations de température. Mais j’ai opté pour une méthode plus efficace.

— Et laquelle ?

— Vous savez que l’eau de mer est composée principalement d’eau, mais elle contient aussi du chlorure de sodium en quantité notable, ainsi que d’autres éléments comme les chlorures de magnésium et de potassium, et des sulfates. C’est ce sodium que je récupère pour mes batteries.

— Le sodium ?

— Oui. Mélangé au mercure, il crée un amalgame qui remplace le zinc dans les batteries Bunsen. Le mercure ne s’use jamais. Seul le sodium est consommé, et la mer m’en fournit à volonté. Les batteries au sodium sont parmi les plus puissantes, leur force électromotrice est deux fois supérieure à celles au zinc.

— Je comprends l’avantage du sodium ici. La mer en regorge. Mais il faut encore l’extraire. Comment vous y prenez-vous ?

Vos batteries pourraient effectivement servir à l’extraction, mais il me semble que cela consommerait plus de sodium que vous n’en produiriez.

— Justement, je n’utilise pas les batteries pour cela. J’emploie simplement la chaleur du charbon.

— Du charbon ? insistai-je.

— Disons plutôt du charbon marin, si vous préférez, répondit le capitaine Nemo.

— Vous exploitez donc des mines de charbon sous-marines ?

— Monsieur Aronnax, vous me verrez à l'œuvre. Un peu de patience, puisque vous avez le temps. Souvenez-vous simplement que je dois tout à l’océan : il génère l’électricité, et l’électricité fournit au Nautilus chaleur, lumière, mouvement, bref, la vie.

— Mais pas l’air que vous respirez ?

— Je pourrais produire l’air nécessaire, mais c’est inutile, car je remonte à la surface quand bon me semble. Cependant, si l’électricité ne crée pas l’air, elle alimente des pompes puissantes qui le stockent dans des réservoirs, me permettant de rester en profondeur aussi longtemps que je le souhaite.

— Capitaine, je suis impressionné. Vous avez manifestement découvert ce que l’humanité finira par découvrir : la véritable puissance de l’électricité.

— Peut-être, répondit le capitaine Nemo avec détachement. Quoi qu’il en soit, vous avez vu ma première utilisation de cet agent précieux. Il éclaire notre environnement avec une constance que le soleil ne peut égaler. Regardez cette horloge : elle est électrique et fonctionne avec une précision défiant les meilleurs chronomètres.

J'ai divisé le temps en vingt-quatre heures, comme les horloges italiennes, car ici, il n'y a ni nuit ni jour, ni soleil ni lune, seulement cette lumière artificielle que je fais briller jusque dans les profondeurs marines. Regardez, il est dix heures du matin.

— Exactement.

— Voici une autre utilisation de l'électricité. Ce cadran suspendu devant nous indique la vitesse du Nautilus. Un fil électrique le relie à l'hélice du loch, et son aiguille me montre la vitesse réelle de notre appareil. En ce moment, nous avançons à une allure modérée de quinze milles à l'heure.

— C'est impressionnant, dis-je. Je comprends, capitaine, pourquoi vous avez choisi cet agent, qui semble devoir remplacer le vent, l'eau et la vapeur.

— Nous n'avons pas encore tout vu, monsieur Aronnax, dit le capitaine Nemo en se levant. Si vous voulez bien me suivre, nous visiterons l'arrière du Nautilus.

Je connaissais déjà toute la partie avant de ce sous-marin, dont voici la disposition, du centre à la proue : une salle à manger de cinq mètres, séparée de la bibliothèque par une cloison étanche, une bibliothèque de cinq mètres, un grand salon de dix mètres, séparé de la chambre du capitaine par une autre cloison étanche, la chambre du capitaine de cinq mètres, la mienne de deux mètres cinquante, et enfin un réservoir d'air de sept mètres cinquante qui s'étend jusqu'à l'étrave. En tout, trente-cinq mètres de long.

Les cloisons étanches étaient percées de portes qui se fermaient hermétiquement grâce à des obturateurs en caoutchouc, garantissant ainsi la sécurité à bord du Nautilus en cas de voie d'eau.

Je suivis le capitaine Nemo à travers les couloirs latéraux et arrivai au centre du navire. Là se trouvait une sorte de puits entre deux cloisons étanches. Une échelle de fer fixée à la paroi menait à son sommet. Je demandai au capitaine à quoi servait cette échelle.

— Elle mène au canot, répondit-il.

— Vous avez un canot ? demandai-je, surpris.

— Bien sûr. Une embarcation excellente, légère et insubmersible, pour les promenades et la pêche.

— Mais alors, quand vous voulez l'utiliser, vous devez remonter à la surface ?

— Pas du tout. Ce canot est fixé à la partie supérieure de la coque du Nautilus, dans une cavité prévue pour l'accueillir. Il est entièrement ponté, absolument étanche, et maintenu par de solides boulons. Cette échelle mène à un trou d'homme percé dans la coque du Nautilus, qui correspond à un trou similaire dans le flanc du canot.

C'est par cette double ouverture que je monte à bord du canot. On referme l'une, celle du Nautilus ; je referme l'autre, celle du canot, avec des vis de pression ; je libère les boulons, et l'embarcation remonte à la surface de la mer avec une rapidité étonnante.

J'ouvre alors le panneau du pont, soigneusement scellé jusqu'à présent. Je monte le mât, hisse la voile ou prends les rames, et je pars en balade.

— Mais comment retournez-vous à bord ?

— Je ne reviens pas, monsieur Aronnax, c'est le Nautilus qui revient vers moi.

— À vos ordres ?

— Exactement. Un câble électrique me relie au Nautilus. J'envoie un message, et cela suffit.

— En effet, dis-je, émerveillé par ces prouesses, c'est d'une simplicité déconcertante !

Après avoir dépassé la cage de l'escalier menant à la plateforme, j'aperçus une cabine d'environ deux mètres de long, où Conseil et Ned Land, ravis de leur repas, s'affairaient à le savourer avec appétit. Puis, une porte s'ouvrit sur une cuisine de trois mètres de long, située entre les vastes réserves du navire.

Là, l'électricité, plus puissante et docile que le gaz, assurait toute la cuisson. Les fils, sous les fourneaux, transmettaient à des éponges de platine une chaleur constante et bien répartie. Elle chauffait aussi des appareils de distillation qui, par vaporisation, fournissaient une excellente eau potable. À côté de la cuisine, une salle de bains bien aménagée offrait de l'eau chaude ou froide à volonté.

Ensuite venait le poste de l'équipage, long de cinq mètres. La porte était fermée, et je ne pus en voir l'aménagement, qui m'aurait peut-être éclairé sur le nombre d'hommes nécessaires pour manœuvrer le Nautilus.

Au fond, une quatrième cloison étanche séparait ce poste de la salle des machines. Une porte s'ouvrit, et je me retrouvai dans ce compartiment où le capitaine Nemo — sans doute un ingénieur de génie — avait installé ses équipements de propulsion.

Cette salle des machines, bien éclairée, mesurait pas moins de vingt mètres de long. Elle était naturellement divisée en deux sections : la première contenait les éléments produisant l'électricité, et la seconde, le mécanisme transmettant le mouvement à l'hélice.

Je fus d'abord surpris par l'odeur particulière qui imprégnait l'endroit. Le capitaine Nemo remarqua ma réaction.

— Ce sont, me dit-il, quelques émanations de gaz dues à l'utilisation du sodium ; mais ce n'est qu'un léger désagrément. Chaque matin, nous purifions le navire en le ventilant à fond.

Je contemplais avec un intérêt évident la machine du Nautilus.

— Vous voyez, me dit le capitaine Nemo, j'utilise des éléments Bunzen, et non des éléments Ruhmkorff. Ces derniers auraient été insuffisants. Les éléments Bunzen sont peu nombreux, mais puissants et de grande taille, ce qui est préférable, comme l'expérience le prouve. L'électricité produite se dirige vers l'arrière, où elle agit sur de grands électro-aimants via un système particulier de leviers et d'engrenages qui transmettent le mouvement à l'arbre de l'hélice. Celle-ci, avec un diamètre de six mètres et un pas de sept mètres cinquante, peut atteindre jusqu'à cent vingt tours par seconde.

— Et cela vous permet d'atteindre ?

— Une vitesse de cinquante milles à l'heure.

Il y avait là un mystère, mais je choisis de ne pas insister pour en savoir plus.

Comment l'électricité pouvait-elle déployer une telle puissance ? D'où cette énergie presque infinie tirait-elle sa source ? Était-ce grâce à des bobines révolutionnaires ? Ou un système de leviers mystérieux amplifiait-il cette force à l'infini ? Je n'en avais aucune idée.

« Capitaine Nemo, dis-je, je vois les résultats sans chercher à les expliquer. J'ai observé le Nautilus manœuvrer devant l'Abraham-Lincoln et je connais sa vitesse. Mais avancer ne suffit pas. Il faut savoir où l'on va ! Pouvoir se diriger à droite, à gauche, vers le haut ou le bas ! Comment atteignez-vous les grandes profondeurs où la pression devient écrasante ? Comment remontez-vous à la surface ? Et enfin, comment vous maintenez-vous dans l'élément qui vous convient ? Suis-je indiscret en posant ces questions ?

— Pas du tout, monsieur le professeur, répondit le capitaine après une légère hésitation. Puisque vous ne quitterez jamais ce sous-marin, venez dans le salon. C'est notre véritable centre de travail, et là, vous apprendrez tout ce qu'il y a à savoir sur le Nautilus ! »

Quelques chiffres

Peu après, nous étions confortablement installés sur un divan du salon, un cigare à la main. Le capitaine déploya devant moi un plan détaillant le Nautilus sous toutes ses coutures. Il commença alors son explication :

« Voici, monsieur Aronnax, les dimensions du navire qui vous transporte. C'est un long cylindre aux extrémités coniques, ressemblant à un cigare, une forme déjà adoptée dans plusieurs constructions similaires à Londres. Ce cylindre mesure exactement soixante-dix mètres de long, avec une largeur maximale de huit mètres. Il n'est pas construit selon le rapport d'un dixième comme vos steamers rapides, mais ses lignes sont suffisamment allongées et sa forme profilée pour que l'eau s'écoule sans résistance.

« Avec ces dimensions, un simple calcul vous donnera la surface et le volume du Nautilus. Sa surface est de mille onze mètres carrés et quarante-cinq centièmes, et son volume atteint quinze cents mètres cubes et deux dixièmes. Cela signifie qu'entièrement immergé, il déplace ou pèse quinze cents mètres cubes ou tonneaux.

« Lors de la conception de ce navire destiné à la navigation sous-marine, j'ai souhaité qu'il s'équilibre dans l'eau en immergeant neuf dixièmes de son volume, ne laissant émerger qu'un dixième. Ainsi, il ne devait déplacer que neuf dixièmes de son volume, soit treize cent cinquante-six mètres cubes et quarante-huit centièmes, pesant exactement ce nombre de tonneaux. J'ai donc respecté ce poids en le construisant selon ces dimensions.

« Le Nautilus est composé de deux coques, l'une intérieure et l'autre extérieure, reliées par des structures en T qui lui confèrent une rigidité exceptionnelle. Grâce à cette conception cellulaire, il résiste comme un bloc solide, comme s'il était plein. »

La coque du Nautilus est une merveille d'ingénierie : elle ne fléchit pas sous la pression car elle est conçue pour être une entité homogène, sans dépendre de rivets pour sa solidité. Grâce à cet assemblage parfait, le sous-marin peut affronter les tempêtes les plus redoutables.

Les deux coques sont en acier, avec une densité de 7,8 par rapport à l'eau. La première coque a une épaisseur de cinq centimètres et pèse près de 395 tonnes. La seconde, qui inclut la quille mesurant cinquante centimètres de haut sur vingt-cinq de large, pèse à elle seule 62 tonnes. En ajoutant la machinerie, le lest, les divers équipements, cloisons et renforts intérieurs, le poids total atteint 961,62 tonnes. En combinant ces masses, on arrive à un total de 1 356,48 tonnes. Vous suivez ?

— Je suis, répondis-je.

— Dans ces conditions, expliqua le capitaine, le Nautilus flotte avec un dixième de sa structure au-dessus de l'eau. J'ai conçu des réservoirs capables de contenir ce dixième, soit environ 150,72 tonnes. En les remplissant d'eau, le sous-marin atteint un poids de 1 507 tonnes et s'immerge complètement. Ces réservoirs sont situés dans les parties basses du Nautilus.

En ouvrant les vannes, les réservoirs se remplissent, et le sous-marin s'enfonce jusqu'à effleurer la surface.

— Très bien, capitaine, mais voici le véritable défi : atteindre la surface, je le comprends. Mais en plongeant plus profondément, votre sous-marin ne subira-t-il pas une pression croissante, soit environ un kilogramme par centimètre carré tous les dix mètres ?

— Exactement, monsieur.

— Alors, à moins de remplir entièrement le Nautilus, comment pouvez-vous le faire descendre dans les profondeurs ?

— Monsieur le professeur, répliqua le capitaine Nemo, il est crucial de distinguer la statique de la dynamique pour éviter de graves erreurs. Peu d'effort est nécessaire pour descendre dans les abysses, car les corps ont tendance à couler. Permettez-moi de vous expliquer.

— Je suis tout ouïe, capitaine.

— Pour déterminer le poids supplémentaire nécessaire à l'immersion du Nautilus, je n'ai considéré que la réduction du volume de l'eau de mer à mesure que la profondeur augmente.

— C'est logique, acquiesçai-je.

— L'eau n'est pas totalement incompressible, mais elle l'est très peu.

En réalité, les calculs les plus récents montrent que la réduction du volume de l'eau n'est que de 436 millionièmes par atmosphère, autrement dit, pour chaque tranche de neuf mètres de profondeur.

Si l'on souhaite plonger à mille mètres, il faut alors prendre en compte la réduction du volume sous une pression équivalente à celle d'une colonne d'eau de mille mètres, soit cent atmosphères. Cette réduction atteint alors 436 cent millièmes. Il faut donc augmenter le poids pour atteindre 1513,77 tonneaux, au lieu de 1507,2 tonneaux. L'augmentation n'est donc que de 6,57 tonneaux.

— Seulement ça ?

— Exactement, monsieur Aronnax, et le calcul est facile à vérifier. J'ai des réservoirs supplémentaires capables de contenir cent tonneaux. Je peux donc descendre à de grandes profondeurs. Pour remonter à la surface, il suffit d'évacuer cette eau et de vider tous les réservoirs si je veux que le Nautilus émerge d'un dixième de sa capacité totale.

Ces raisonnements mathématiques ne laissaient pas de place à la contestation.

— Vos calculs me convainquent, capitaine, dis-je, et je ne peux les contester, car l'expérience les confirme chaque jour. Cependant, je vois une difficulté.

— Quelle est-elle, monsieur ?

— À mille mètres de profondeur, les parois du Nautilus subissent une pression de cent atmosphères. Si vous voulez alléger le bateau et remonter, il faut que les pompes surmontent cette pression de cent kilogrammes par centimètre carré. Cela nécessite une puissance...

— Que seule l'électricité peut fournir, intervint le capitaine Nemo. Je vous répète que la puissance de mes machines est presque infinie. Les pompes du Nautilus sont d'une force incroyable, comme vous avez pu le constater quand elles ont projeté des colonnes d'eau sur l'Abraham-Lincoln. Je n'utilise les réservoirs supplémentaires que pour atteindre des profondeurs de 1500 à 2000 mètres, afin de préserver mes appareils. Quand je veux explorer les profondeurs à deux ou trois lieues sous la surface, j'emploie des manœuvres plus longues, mais tout aussi fiables.

— Lesquelles, capitaine ? demandai-je.

— Cela m'amène à vous expliquer comment le Nautilus est manœuvré.

— Je suis impatient de le savoir.

— Pour diriger le bateau à tribord ou à bâbord, en évoluant horizontalement, j'utilise un gouvernail classique avec un large safran à l'arrière, actionné par une roue et des palans. Mais je peux aussi déplacer le Nautilus verticalement grâce à deux plans inclinés fixés sur ses flancs, au niveau de la ligne de flottaison. Ces plans, mobiles et ajustables, sont contrôlés de l'intérieur par de puissants leviers. Lorsqu'ils sont maintenus parallèles au bateau, celui-ci se déplace horizontalement.

Lorsque les plans du Nautilus sont inclinés, le sous-marin s'enfonce ou remonte en suivant une trajectoire diagonale, selon l'angle choisi et la poussée de l'hélice. Si je souhaite remonter rapidement à la surface, je désactive l'hélice, et la pression de l'eau propulse le Nautilus verticalement, comme un ballon rempli d'hydrogène qui s'élève dans le ciel.

— Formidable, capitaine ! m'exclamai-je. Mais comment le timonier parvient-il à suivre votre trajectoire dans cet environnement aquatique ?

— Le timonier est installé dans une cabine vitrée qui émerge au sommet de la coque du Nautilus, dotée de verres lenticulaires.

— Ces verres peuvent-ils vraiment résister à une telle pression ?

— Absolument. Bien que le cristal soit fragile aux chocs, il est étonnamment résistant. Lors d'expériences de pêche à la lumière électrique en 1864 dans les mers du Nord, des plaques de cristal de sept millimètres d'épaisseur ont résisté à une pression de seize atmosphères, tout en laissant passer des rayons de chaleur. Les verres que j'utilise ici ont une épaisseur de vingt et un centimètres au centre, soit trente fois plus.

— Je comprends, capitaine Nemo. Mais pour voir, il faut de la lumière, et je me demande comment vous percez l'obscurité des profondeurs...

— Juste derrière la cabine du timonier, un puissant projecteur électrique illumine la mer sur un demi-mille.

— Ah ! Bravo, trois fois bravo, capitaine ! Je comprends maintenant cette lueur mystérieuse du supposé narval qui a tant intrigué les scientifiques ! À ce sujet, puis-je vous demander si la collision entre le Nautilus et le Scotia était accidentelle ?

— Tout à fait accidentelle, monsieur. Je naviguais à deux mètres sous la surface quand l'impact a eu lieu. Heureusement, sans conséquences graves.

— Aucune, effectivement. Mais qu'en est-il de votre rencontre avec l'Abraham-Lincoln ?

— Monsieur le professeur, je regrette pour ce valeureux navire de la marine américaine, mais j'ai dû me défendre face à une attaque. Je me suis contenté de neutraliser la frégate, elle pourra aisément réparer au port le plus proche.

— Ah, commandant, m'écriai-je avec admiration, votre Nautilus est vraiment un navire extraordinaire !

— Oui, monsieur le professeur, répondit le capitaine Nemo avec une émotion palpable, je l'aime comme une partie de moi-même. Sur vos navires, soumis aux caprices de l'océan, l'homme ressent la menace de l'abîme, comme l'a si bien dit le Hollandais Jansen. Mais à bord du Nautilus, le cœur humain n'a plus rien à craindre.

Aucune déformation à craindre, car la double coque de ce sous-marin est aussi solide que l'acier. Pas de mâts ni de voiles malmenés par le roulis ou le vent. Pas de chaudières prêtes à exploser sous la pression de la vapeur. Aucun risque d'incendie, car tout est en métal, pas en bois. Pas besoin de charbon, l'électricité alimente tout. Pas de collision possible, car il navigue seul dans les profondeurs. Pas de tempêtes à affronter, car à quelques mètres sous la surface, règne une tranquillité absolue ! Voilà, monsieur, le navire parfait ! Et si un ingénieur fait plus confiance à son œuvre qu’un constructeur, et le constructeur plus qu’un capitaine, imaginez à quel point je me fie au Nautilus, puisque je suis tout à la fois ingénieur, constructeur et capitaine !

Le capitaine Nemo parlait avec une telle passion que son regard flamboyant et ses gestes animés semblaient le transformer. Il aimait son navire comme un père aime son enfant !

Une question, peut-être indiscrète, me brûlait les lèvres, et je ne pus m’empêcher de la poser.

« Vous êtes donc ingénieur, capitaine Nemo ?

— Oui, monsieur le professeur, répondit-il. J'ai étudié à Londres, Paris, New York, à l'époque où je vivais encore sur terre.

— Mais comment avez-vous pu construire ce merveilleux Nautilus en secret ?

— Chaque pièce, monsieur Aronnax, est venue de différents coins du monde, sous des prétextes déguisés. La quille a été forgée au Creusot, l'arbre d'hélice chez Pen & Co, à Londres, les plaques de tôle à Liverpool chez Leard, l'hélice à Glasgow chez Scott. Les réservoirs ont été fabriqués par Cail & Co à Paris, la machine par Krupp en Prusse, l'éperon en Suède chez Motala, les instruments de précision à New York chez les frères Hart, et ainsi de suite. Chaque fournisseur a reçu mes plans sous des noms différents.

— Mais, repris-je, une fois ces pièces fabriquées, il a fallu les assembler ?

— Monsieur le professeur, j'avais installé mes ateliers sur un îlot désert, en plein océan. Là, mes ouvriers, c’est-à-dire mes fidèles compagnons que j'ai formés, et moi-même, avons achevé le Nautilus. Une fois terminé, nous avons brûlé toute trace de notre passage sur cet îlot, que j'aurais fait exploser si j’en avais eu la possibilité.

— Puis-je donc supposer que ce navire a coûté une fortune ?

— Monsieur Aronnax, un navire en fer coûte 1 125 francs par tonneau. Le Nautilus en jauge 1 500. Il revient donc à 1 687 000 francs, soit 2 millions avec son aménagement, et 4 ou 5 millions avec les œuvres d'art et les collections qu'il contient.

— Une dernière question, capitaine Nemo.

— Allez-y, monsieur le professeur.

— Vous êtes donc immensément riche ?

— Oui, monsieur, infiniment riche, au point de pouvoir, sans me ruiner, payer les dix milliards de dettes de la France ! »

Je fixai ce personnage singulier qui me parlait ainsi.

Me jouait-il un tour ? Seul l'avenir me le dirait.

Le fleuve d'encre

La surface de notre planète recouverte par les océans s'étend sur environ 383 millions de kilomètres carrés, soit plus de 38 millions d'hectares. Cette immense masse d'eau représente un volume de 2,25 milliards de kilomètres cubes, formant une sphère de 60 lieues de diamètre, pesant trois quintillions de tonnes. Pour mieux visualiser ce chiffre, imaginez que le quintillion est à un milliard ce que le milliard est à une unité : il y a autant de milliards dans un quintillion que d'unités dans un milliard ! C'est à peu près la quantité d'eau que déverseraient tous les fleuves du monde pendant 40 000 ans.

Au cours des âges géologiques, après l'ère du feu vint celle de l'eau. L'océan recouvrait tout. Puis, peu à peu, à l'époque silurienne, des sommets de montagnes émergèrent, des îles apparaissaient et disparaissaient sous des déluges partiels, réapparaissaient, se rejoignaient pour former des continents, jusqu'à ce que les terres se stabilisent dans la configuration que nous connaissons aujourd'hui. Le solide avait arraché 376 millions de kilomètres carrés à l'emprise des océans, soit environ 12,9 milliards d'hectares.

Les océans se divisent en cinq grandes parties : l'océan Arctique, l'océan Antarctique, l'océan Indien, l'océan Atlantique et l'océan Pacifique.

L'océan Pacifique s'étend du nord au sud entre les cercles polaires, et d'ouest en est entre l'Asie et l'Amérique, couvrant 145 degrés de longitude. C'est la mer la plus paisible, avec ses courants larges et lents, ses marées modérées et ses pluies fréquentes. C'était cet océan que j'étais destiné à explorer dans des conditions des plus étranges.

« Monsieur le professeur, me dit le capitaine Nemo, si vous le voulez bien, nous allons déterminer précisément notre position et marquer le point de départ de notre voyage. Il est midi moins le quart. Je vais faire surface. »

Le capitaine activa trois fois un bouton électrique. Les pompes se mirent à évacuer l'eau des réservoirs ; l'aiguille du manomètre indiqua par ses variations la montée du Nautilus, puis elle se stabilisa.

« Nous y sommes », annonça le capitaine.

Je me dirigeai vers l'escalier central menant à la plateforme. Je montai les marches métalliques et, en passant par les panneaux ouverts, j'atteignis le sommet du Nautilus.

La plateforme émergeait à peine, à 80 centimètres au-dessus de l'eau. L'avant et l'arrière du Nautilus, avec leur forme fuselée, ressemblaient à un long cigare. Je remarquai que ses plaques de métal, légèrement superposées, évoquaient les écailles des grands reptiles terrestres. Je compris alors pourquoi, même avec les meilleures jumelles, ce navire avait toujours été pris pour un animal marin.

Au centre de la plateforme, le canot, à moitié encastré dans la coque, formait une légère protubérance.

À l'avant et à l'arrière, deux structures modestes s'élevaient, inclinées, partiellement fermées par de solides hublots. L'une abritait le timonier du Nautilus, l'autre diffusait la lumière éclatante du puissant phare électrique qui éclairait notre chemin.

La mer était splendide, le ciel d'une pureté cristalline. Le Nautilus glissait à peine troublé par les vagues de l'océan. Une brise légère venue de l'est caressait la surface de l'eau. L'horizon, dégagé de toute brume, offrait des conditions idéales pour l'observation.

Rien en vue. Pas un rocher, pas un îlot. Plus de trace de l'Abraham-Lincoln. Un désert liquide à perte de vue.

Le capitaine Nemo, armé de son sextant, mesura la position du soleil pour déterminer notre latitude. Il patienta quelques instants, immobile, jusqu'à ce que l'astre touche l'horizon. Pas un muscle ne bougea, son instrument aussi stable qu'une sculpture de marbre.

« Midi », dit-il. « Monsieur le professeur, quand vous voudrez… »

Je jetai un dernier coup d'œil à cette mer légèrement dorée près des côtes japonaises, puis je redescendis au grand salon.

Là, le capitaine calcula notre position exacte, vérifiant sa longitude avec précision grâce à des observations antérieures. Il se tourna vers moi :

« Monsieur Aronnax, nous sommes à cent trente-sept degrés et quinze minutes de longitude ouest…

— De quel méridien ? » demandai-je, espérant que sa réponse trahirait sa nationalité.

« Monsieur », répondit-il, « j'ai plusieurs chronomètres réglés sur les méridiens de Paris, de Greenwich et de Washington. Mais, en votre honneur, j'utiliserai celui de Paris. »

Cette réponse ne m'apprenait rien de plus. Je m'inclinai, et il poursuivit :

« Trente-sept degrés et quinze minutes de longitude ouest du méridien de Paris, et trente degrés et sept minutes de latitude nord, soit environ trois cents milles des côtes japonaises. Aujourd'hui, 8 novembre, à midi, débute notre exploration sous-marine.

— Dieu nous garde ! » répondis-je.

« Et maintenant, monsieur le professeur », ajouta le capitaine, « je vous laisse à vos études. J'ai donné la route à l'est-nord-est à cinquante mètres de profondeur. Voici des cartes détaillées pour suivre notre trajet. Le salon est à votre entière disposition, et je vous demande la permission de me retirer. »

Le capitaine Nemo me salua et prit congé. Je restai seul, perdu dans mes pensées, obsédé par ce mystérieux commandant du Nautilus. Découvrirais-je un jour à quelle nation appartenait cet homme étrange, qui affirmait n'en appartenir à aucune ? Quelle était l'origine de cette haine qu'il vouait à l'humanité, une haine peut-être en quête de vengeance ? Était-il un savant incompris, un génie blessé, un Galilée moderne, ou un scientifique comme l'Américain Maury, dont la carrière avait été brisée par des bouleversements politiques ? Je n'en savais rien.

Moi, le passager par hasard, dont il tenait la vie entre ses mains, il m'accueillait avec une froide courtoisie. Pourtant, il n'avait jamais serré la main que je lui tendais.

Il ne m’avait jamais offert sa main.

Pendant une heure entière, je restai plongé dans mes pensées, essayant de percer ce mystère qui m’obsédait tant. Puis, mes yeux se posèrent sur le grand planisphère étalé sur la table. Je pointai du doigt l’endroit exact où se croisaient la longitude et la latitude relevées.

La mer a ses propres fleuves, tout comme la terre. Ce sont des courants distincts, reconnaissables à leur température et leur couleur. Le plus célèbre d’entre eux est le Gulf Stream. Les scientifiques ont identifié cinq courants principaux sur la planète : un dans l’Atlantique Nord, un autre dans l’Atlantique Sud, un troisième dans le Pacifique Nord, un quatrième dans le Pacifique Sud, et un cinquième dans l’océan Indien Sud. Il est même probable qu’un sixième existait autrefois dans l’océan Indien Nord, à l’époque où la mer Caspienne et la mer d’Aral, reliées aux grands lacs d’Asie, formaient une seule et même étendue d’eau.

À l’endroit indiqué sur le planisphère, on trouvait l’un de ces courants, le Kuro-Scivo des Japonais, ou Fleuve-Noir. Il prend naissance dans le golfe du Bengale, chauffé par le soleil tropical, traverse le détroit de Malacca, longe la côte asiatique, s’étend dans le Pacifique Nord jusqu’aux îles Aléoutiennes, transportant avec lui des troncs de camphriers et d’autres produits locaux, et se distingue par le bleu indigo de ses eaux chaudes contrastant avec l’océan environnant. C’est ce courant que le Nautilus s’apprêtait à suivre. Je le suivais du regard, le voyant se perdre dans l’immensité du Pacifique, et je me sentais emporté avec lui, lorsque Ned Land et Conseil firent leur apparition à la porte du salon.

Mes deux compagnons s’arrêtèrent, stupéfaits par les merveilles exposées devant eux.

« Où sommes-nous ? Où sommes-nous ? » s’exclama le Canadien. « Au musée de Québec ? »

« Si monsieur le permet, répondit Conseil, ce serait plutôt à l’hôtel de Cluny ! »

« Mes amis, leur dis-je en les invitant à entrer, vous n’êtes ni au Canada ni en France, mais bien à bord du Nautilus, cinquante mètres sous la surface de la mer. »

« Il faut croire monsieur, puisque monsieur l’affirme, répliqua Conseil. Mais franchement, ce salon a de quoi surprendre même un Flamand comme moi. »

« Émerveille-toi, mon ami, et observe, car pour un classificateur de ton calibre, il y a de quoi s’occuper ici. »

Je n’avais pas besoin de pousser Conseil. Déjà penché sur les vitrines, il murmurait des termes de naturaliste : classe des Gastéropodes, famille des Buccinoïdes, genre des Porcelaines, espèce des Cyprea Madagascariensis, et ainsi de suite.

Pendant ce temps, Ned Land, peu intéressé par les coquillages, me questionnait sur ma rencontre avec le capitaine Nemo. Avais-je découvert qui il était, d’où il venait, où il allait, quelles profondeurs il comptait nous faire explorer ? Il me posait mille questions auxquelles je n’avais pas le temps de répondre.

Je lui racontai tout ce que je savais, ou plutôt tout ce que j’ignorais, et je lui demandai ce qu’il avait vu ou entendu de son côté.

« Rien vu, rien entendu ! » répondit le Canadien. « Je n’ai même pas aperçu l’équipage de ce bateau. »

« Est-ce que ce bateau pourrait être électrique, par hasard ? »

« Électrique ? »

« Franchement, on pourrait le croire. Mais vous, monsieur Aronnax, demanda Ned Land, toujours obsédé par son idée, vous savez combien d'hommes sont à bord ? Dix, vingt, cinquante, cent ? »

« Je ne peux pas vous répondre, maître Land. De toute façon, croyez-moi, oubliez pour l'instant l'idée de prendre le contrôle du Nautilus ou de vous échapper. Ce navire est un chef-d'œuvre de l'industrie moderne, et je serais déçu de ne pas l'avoir exploré ! Beaucoup de gens accepteraient notre situation, ne serait-ce que pour admirer ces merveilles. Alors, calmez-vous et voyons ce qui se passe autour de nous. »

« Voir ! » s'exclama le harponneur. « Mais on ne voit rien, on ne verra rien depuis cette prison de métal ! On navigue en aveugles... »

Ned Land venait à peine de finir sa phrase que l'obscurité nous enveloppa soudainement, totale et inattendue. Le plafond lumineux s'éteignit si vite que mes yeux en souffrirent, comme lorsqu'on passe brusquement de l'ombre à la lumière éclatante.

Nous restâmes silencieux, immobiles, incertains de ce qui nous attendait, agréable ou non. Puis, un léger bruit se fit entendre, comme si des panneaux glissaient sur les flancs du Nautilus.

« C’est la fin de tout ! » dit Ned Land.

« Ordre des Hydroméduses ! » murmura Conseil.

Et soudain, la lumière jaillit de chaque côté du salon, à travers deux longues ouvertures. Les eaux environnantes furent illuminées par une énergie électrique intense. Deux plaques de cristal nous séparaient de l'océan. Je frissonnai à l'idée que cette barrière fragile pouvait céder, mais les solides armatures de cuivre la renforçaient, lui conférant une résistance presque infinie.

La mer était parfaitement visible dans un rayon d'un kilomètre autour du Nautilus. Quel spectacle ! Quelle plume pourrait le capturer ? Qui saurait décrire les jeux de lumière à travers ces nappes transparentes, et la douceur de leurs dégradations jusqu'aux couches profondes et superficielles de l'océan ?

On connaît la clarté de la mer. Sa limpidité dépasse celle de l'eau de roche. Les particules minérales et organiques qu'elle contient en suspension augmentent même sa transparence. Dans certaines régions de l'océan, comme aux Antilles, on peut voir le fond sablonneux à 145 mètres de profondeur avec une netteté surprenante, et la lumière solaire semble pénétrer jusqu'à 300 mètres.

Mais là où le Nautilus naviguait, l'éclat électrique illuminait l'eau elle-même. Ce n'était plus de l'eau lumineuse, mais de la lumière liquide.

Si l'on suit l'hypothèse d'Ehrenberg, qui pense que les fonds marins sont éclairés par une phosphorescence naturelle, la nature a certainement réservé aux créatures marines l'un de ses plus spectaculaires spectacles, et je pouvais en juger ici par les mille reflets de cette lumière. De chaque côté, j'avais une fenêtre ouverte sur ces abysses inexplorés.

Dans l'obscurité du salon, la lumière extérieure prenait toute sa splendeur, et nous observions comme si nous étions devant la vitre géante d'un aquarium. Le Nautilus semblait immobile, privé de points de repère. Pourtant, parfois, les lignes d'eau fendues par l'éperon passaient devant nos yeux à une vitesse fulgurante.

Émerveillés, nous étions accoudés à ces grandes fenêtres, silencieux de stupeur, jusqu'à ce que Conseil rompe le silence :

« Tu voulais voir, Ned, eh bien, regarde ! »

« C'est incroyable ! » répondit le Canadien, oubliant sa colère et ses idées d'évasion, captivé par ce spectacle irrésistible. « On viendrait de très loin pour admirer ça ! »

« Ah ! m'exclamai-je, je comprends la vie de cet homme ! Il s'est créé un monde à part, plein de merveilles extraordinaires ! »

« Mais où sont les poissons ? » demanda Ned. « Je n'en vois pas ! »

« Qu'importe, Ned, répondit Conseil, puisque tu ne les connais pas. »

« Moi ? Un pêcheur ! » s'offusqua Ned Land.

Et la discussion s'anima entre les deux amis, chacun ayant sa propre connaissance des poissons.

Tout le monde sait que les poissons sont la quatrième et dernière classe des vertébrés. On les décrit comme des vertébrés à circulation double, à sang froid, respirant par des branchies, et faits pour vivre dans l'eau.

Ils se divisent en deux grandes catégories : les poissons osseux, avec une colonne vertébrale faite d'os, et les poissons cartilagineux, dont la colonne est en cartilage.

Peut-être que Ned connaissait cette distinction, mais Conseil en savait bien plus et, devenu ami avec Ned, il ne pouvait accepter d'être moins instruit que lui. Il lui dit donc :

« Ami Ned, tu es un excellent pêcheur, un tueur de poissons aguerri. Tu en as attrapé des tas. Mais je parie que tu ne sais pas comment on les classe. »

« Si, répondit sérieusement Ned. On les classe en poissons qui se mangent et en poissons qui ne se mangent pas ! »

« Voilà une classification de gourmet, répliqua Conseil. Mais sais-tu la différence entre les poissons osseux et cartilagineux ? »

« Peut-être bien, Conseil. »

« Et la subdivision de ces deux grandes classes ? »

« Je n'en ai aucune idée, avoua Ned. »

« Eh bien, écoute et retiens ! Les poissons osseux se divisent en six ordres. Premièrement, les acanthoptérygiens, avec une mâchoire supérieure complète et mobile, et des branchies en forme de peigne. Cet ordre comprend quinze familles, soit les trois quarts des poissons connus. Exemple : la perche commune. »

« Plutôt bonne à manger, » commenta Ned Land.

« Ensuite, continua Conseil, les abdominaux, qui ont les nageoires ventrales sous l'abdomen, derrière les pectorales, sans être attachées aux os de l'épaule. Cet ordre se divise en cinq familles et comprend la plupart des poissons d'eau douce. »

Type : carpe, brochet.

— Pff, fit Ned Land avec un brin de dédain, des poissons d'eau douce !

— Troisièmement, continua Conseil, les subrachiens, dont les nageoires ventrales sont fixées sous les pectorales et directement reliées aux os de l'épaule. Cet ordre comprend quatre familles. Exemples : plies, limandes, turbots, barbues, soles, etc.

— Excellent ! Excellent ! s'exclama le harponneur, qui ne jugeait les poissons qu'en fonction de leur goût.

— Quatrièmement, poursuivit Conseil sans se laisser perturber, les apodes, au corps allongé, sans nageoires ventrales, recouverts d'une peau épaisse et souvent visqueuse. Cet ordre ne compte qu'une seule famille. Exemples : l'anguille, le gymnote.

— Bof, bof, répondit Ned Land.

— Cinquièmement, enchaîna Conseil, les lophobranches, avec des mâchoires complètes et libres, mais des branchies formées de petites touffes disposées par paires le long des arcs branchiaux. Cet ordre ne comprend qu'une famille. Exemples : les hippocampes, les pégases dragons.

— Mauvais ! Mauvais ! répliqua le harponneur.

— Et enfin, sixièmement, les plectognathes, dont l'os maxillaire est solidement attaché à l'intermaxillaire formant la mâchoire, et dont l'arcade palatine s'unit au crâne par suture, la rendant immobile. Cet ordre est dépourvu de vraies ventrales et se divise en deux familles. Exemples : les tétrodons, les poissons-lunes.

— Juste bons à ruiner une marmite ! s'exclama le Canadien.

— Vous avez suivi, cher Ned ? demanda Conseil avec un sourire.

— Pas du tout, cher Conseil, répondit le harponneur. Mais continuez, c'est captivant.

— En ce qui concerne les poissons cartilagineux, reprit Conseil sans se départir de son calme, il n'y a que trois ordres.

— Tant mieux, commenta Ned.

— Premièrement, les cyclostomes, dont les mâchoires forment un anneau mobile, et dont les branchies s'ouvrent par de nombreux trous. Cet ordre ne comprend qu'une seule famille. Exemple : la lamproie.

— Il faut aimer ça, rétorqua Ned Land.

— Deuxièmement, les sélaciens, avec des branchies similaires aux cyclostomes, mais avec une mâchoire inférieure mobile. C'est le plus grand ordre de la classe, avec deux familles. Exemples : la raie et les squales.

— Quoi ? s'exclama Ned. Des raies et des requins ensemble ? Eh bien, Conseil, pour le bien des raies, je vous déconseille de les mettre dans le même bocal !

— Troisièmement, répondit Conseil, les sturioniens, dont les branchies s'ouvrent normalement par une seule fente avec un opercule. Cet ordre comprend quatre genres. Exemple : l'esturgeon.

— Ah, cher Conseil, vous avez gardé le meilleur pour la fin, à mon avis. C'est tout ?

— Oui, mon cher Ned, répondit Conseil, mais sachez que connaître cela ne suffit pas, car les familles se divisent en genres, sous-genres, espèces, variétés...

— Eh bien, Conseil, dit le harponneur en se penchant sur la vitre, voici des variétés qui passent !

— Oui ! Des poissons ! s'écria Conseil.

On aurait dit un immense aquarium !

— Non, répondis-je, un aquarium, c’est une prison. Ces poissons-là, ils sont libres comme l’air !

— Alors, Conseil, montre-nous tes talents et dis-nous qui ils sont ! lança Ned Land.

— Oh, moi, je ne peux pas, dit Conseil. C’est le domaine de mon maître !

Il avait raison. Conseil, bien qu’il adore classer tout ce qui bouge, n’est pas un expert en poissons. Il aurait eu du mal à différencier un thon d’une bonite. À l’inverse, Ned Land, lui, les nommait tous sans hésitation.

— Un baliste, lançai-je.

— Exact, et même un baliste chinois ! confirma Ned Land.

— Genre des balistes, famille des sclérodermes, ordre des plectognathes, murmura Conseil.

À eux deux, Ned et Conseil formaient un duo de choc, presque un naturaliste à part entière.

Le Canadien avait vu juste. Une troupe de balistes, avec leur corps aplati et leur peau rugueuse, nageait autour du Nautilus. Leur dos était armé d’un aiguillon, et leurs queues hérissées de piquants dorés scintillaient dans l’eau sombre. En les observant, on voyait aussi des raies onduler comme des voiles au vent. Parmi elles, à ma grande joie, se trouvait une raie chinoise, avec son dos jaunâtre, son ventre rose tendre, et ses trois aiguillons derrière l’œil. Une espèce si rare que même Lacépède ne l’avait vue que dans des dessins japonais.

Pendant deux heures, cette parade aquatique accompagna le Nautilus. Leurs jeux, leurs sauts, leur éclat et leur vitesse étaient fascinants. J’aperçus le labre vert, le mulle barberin avec ses deux rayures noires, le gobie éléotre, blanc avec des taches violettes, le scombre japonais, ce maquereau bleu au ventre argenté, et bien d’autres encore. Des poissons aux nageoires bleu et jaune, des spares avec leurs bandes noires, des aulostomes aux longues bouches en forme de flûte, et même des salamandres et des murènes, longs serpents aux yeux perçants.

Notre émerveillement ne faiblissait pas. Ned nommait les poissons, Conseil les classait, et moi, j’étais envoûté par leur grâce et leur liberté. Jamais je n’avais vu ces créatures dans leur habitat naturel.

Je ne pourrais pas citer toutes les variétés qui défilèrent devant nos yeux éblouis, toute cette faune des mers du Japon et de Chine. Attirés par la lumière électrique, ils venaient en nombre, comme des oiseaux dans le ciel.

Soudain, la lumière du salon s’alluma. Les panneaux de métal se refermèrent, et la vision magique disparut.

Je restai longtemps à rêvasser, le regard perdu sur les instruments accrochés aux parois. La boussole indiquait toujours un cap nord-nord-est. Le manomètre affichait une pression de cinq atmosphères, ce qui correspond à une plongée de cinquante mètres, et le loch électrique signalait une vitesse de quinze milles à l'heure.

J'attendais l'arrivée du capitaine Nemo, mais il ne vint pas. L'horloge indiquait cinq heures.

Ned Land et Conseil retournèrent à leur cabine. Quant à moi, je regagnai ma chambre où m'attendait mon dîner. On m'avait préparé une soupe de tortue à base des carets les plus fins, un surmulet à la chair blanche et légèrement feuilletée, dont le foie, cuisiné séparément, était un délice, ainsi que des filets de la viande de l'holocante empereur, dont la saveur surpassait celle du saumon.

Je passai la soirée à lire, écrire et réfléchir. Puis, le sommeil se fit sentir, je m'étendis sur ma couche de zostère et m'endormis profondément, tandis que le Nautilus filait à travers le courant rapide du Fleuve Noir.

Le lendemain, 9 novembre, je me réveillai après douze heures d'un sommeil profond. Comme à son habitude, Conseil vint prendre de mes nouvelles et m'offrir ses services. Il avait laissé Ned Land, le Canadien, dormant comme s'il n'avait jamais rien fait d'autre de sa vie.

Je laissai Conseil bavarder à sa guise, l'esprit préoccupé par l'absence du capitaine Nemo la veille, espérant le croiser aujourd'hui.

Après m'être habillé de mes vêtements en byssus, qui suscitaient souvent la curiosité de Conseil, je lui expliquai qu'ils étaient fabriqués à partir des filaments soyeux des "jambonneaux", des coquillages abondants sur les côtes méditerranéennes. Autrefois, on en tissait de belles étoffes, des bas, des gants, car ils étaient à la fois doux et chauds. Ainsi, l'équipage du Nautilus pouvait se vêtir à moindre coût, sans dépendre des cotonniers, des moutons ou des vers à soie terrestres.

Une fois habillé, je me rendis dans le grand salon, désert. Je me plongeai dans l'étude des trésors de conchyliologie exposés sous les vitrines. Je fouillai également de vastes herbiers, remplis de plantes marines rares, qui, bien que desséchées, gardaient leurs couleurs éclatantes. Parmi ces précieuses hydrophytes, je remarquai des cladostèphes verticillées, des padines-paon, des caulerpes à feuilles de vigne, des callithamnes granifères, de délicates céramies écarlates, des agares en éventail, des acétabules semblables à de petits champignons aplatis, autrefois classés parmi les zoophytes, et toute une collection de varechs.

La journée entière s'écoula sans que le capitaine Nemo ne se montre. Les panneaux du salon restèrent clos. Peut-être voulait-on éviter de nous lasser de tant de merveilles.

Le Nautilus maintenait son cap à l'est-nord-est, filant à douze milles à l'heure, à une profondeur oscillant entre cinquante et soixante mètres.

Le lendemain, 10 novembre, même scénario : solitude et silence. Je ne vis personne de l'équipage.

Ned et Conseil passèrent presque toute la journée avec moi, intrigués par l'absence mystérieuse du capitaine. Était-il malade ? Avait-il changé d'avis à notre sujet ? Malgré tout, comme le soulignait Conseil, nous étions libres, bien nourris, et notre hôte respectait ses engagements. Nous n'avions donc pas de raison de nous plaindre, d'autant plus que notre situation, bien que singulière, nous offrait de fascinantes découvertes.

Ce jour-là, je commençai à écrire le récit de nos aventures, ce qui m'a permis de les raconter avec une précision extrême. Fait intéressant, j'écrivais sur un papier fabriqué à partir de zostère marine.

Le 11 novembre, tôt le matin, l'air frais circulant à l'intérieur du Nautilus m'indiqua que nous étions remontés à la surface pour refaire le plein d'oxygène. Je me dirigeai vers l'escalier central et montai sur la plate-forme.

Il était six heures. Le ciel était couvert, la mer grise mais calme, avec à peine une ondulation. J'espérais y croiser le capitaine Nemo, mais je ne vis que le timonier, enfermé dans sa cage de verre. Assis sur le rebord du canot, je savourai l'air salin avec délice.

Peu à peu, la brume se dissipa sous les rayons du soleil levant. L'astre, éclatant à l'horizon, embrasa la mer comme une traînée de poudre. Les nuages, éparpillés dans le ciel, se teintèrent de couleurs vives, tandis que de nombreuses "langues de chat" annonçaient du vent pour la journée.

Mais qu'importait le vent au Nautilus, indifférent aux tempêtes ?

Je contemplais ce lever de soleil joyeux et vivifiant, lorsque j'entendis quelqu'un monter sur la plate-forme. Je m'apprêtais à saluer le capitaine Nemo, mais c'est son second, que j'avais déjà aperçu lors de notre première rencontre, qui apparut. Il s'avança sans sembler me remarquer, et, muni de sa puissante lunette, scruta l'horizon avec une extrême attention. Puis, après cet examen minutieux, il s'approcha du panneau et prononça une phrase que je n'oublierai pas, répétée chaque matin dans les mêmes circonstances : « Nautron respoc lorni virch. » Ce que cela signifiait, je l'ignorais.

Après avoir prononcé ces mots, le second redescendit. Je supposai que le Nautilus allait reprendre sa navigation sous-marine. Je retournai donc à l'intérieur et regagnai ma chambre par les coursives.

Cinq jours passèrent ainsi, sans changement. Chaque matin, je montais sur la plate-forme, et la même phrase était prononcée par le même homme. Le capitaine Nemo restait invisible.

Je m'étais résigné à ne plus le voir, quand, le 16 novembre, en rentrant dans ma chambre avec Ned et Conseil, je découvris un billet à mon nom sur la table. Je l'ouvris avec impatience.

L'écriture était franche et nette, bien qu'un brin gothique, rappelant les caractères allemands. Le message disait :

"À l'attention de Monsieur le Professeur Aronnax, à bord du Nautilus.

16 novembre 1867.

Le capitaine Nemo vous invite, Monsieur le Professeur Aronnax, à une partie de chasse prévue demain matin dans ses forêts sur l'île Crespo. Il espère que rien ne viendra vous empêcher d'y assister et serait ravi que vos compagnons se joignent à vous.

Commandant du Nautilus,

Capitaine NEMO."

« Une chasse ! » s'exclama Ned.

« Et dans ses forêts de l'île Crespo ! » ajouta Conseil.

« Alors ce type va vraiment à terre ? » reprit Ned Land.

« Ça semble bien être le cas, » dis-je en relisant la lettre.

« Eh bien, il faut accepter, » répliqua le Canadien. « Une fois sur la terre ferme, on verra bien ce qu'on peut faire. Et puis, je ne dirais pas non à un peu de gibier frais. »

Sans chercher à comprendre la contradiction entre l'aversion évidente du capitaine Nemo pour les continents et son invitation à chasser en forêt, je me contentai de dire :

« Voyons d'abord ce qu'est l'île Crespo. »

Je consultai le planisphère et trouvai, à 32°40' de latitude nord et 167°50' de longitude ouest, un îlot découvert en 1801 par le capitaine Crespo, que les anciennes cartes espagnoles appelaient Rocca de la Plata, ou "Roche d'Argent". Nous étions donc à environ mille huit cents milles de notre point de départ, et la nouvelle direction du Nautilus nous ramenait vers le sud-est.

Je montrai à mes compagnons ce petit rocher perdu au milieu du Pacifique nord.

« Si le capitaine Nemo débarque parfois, » leur dis-je, « il choisit au moins des îles totalement désertes ! »

Ned Land hocha la tête sans répondre, puis Conseil et lui me quittèrent. Après un dîner servi par le steward, toujours aussi muet et impassible, je m'endormis, non sans une certaine appréhension.

Le lendemain, 17 novembre, à mon réveil, je constatai que le Nautilus était complètement immobile. Je m'habillai rapidement et me rendis dans le grand salon.

Le capitaine Nemo m'y attendait. Il se leva, me salua et me demanda si j'étais prêt à le suivre.

Comme il ne fit aucune allusion à son absence des huit derniers jours, je ne mentionnai pas non plus ce sujet et répondis simplement que mes compagnons et moi étions prêts.

« Cependant, monsieur, » ajoutai-je, « j'aimerais vous poser une question. »

« Allez-y, Monsieur Aronnax, et si je peux y répondre, je le ferai. »

« Eh bien, capitaine, comment se fait-il que vous, qui avez rompu tout lien avec la terre, possédiez des forêts sur l'île Crespo ? »

« Monsieur le Professeur, » répondit le capitaine, « les forêts que je possède n'ont pas besoin de la lumière ni de la chaleur du soleil. Aucun lion, tigre, panthère ou autre quadrupède ne les arpente. Elles ne sont connues que de moi, et elles n'existent que pour moi. »

« Ce ne sont pas des forêts terrestres, mais des forêts sous-marines. »

« Des forêts sous-marines ? » m'exclamai-je.

« Oui, monsieur le professeur. »

« Et vous me proposez de m’y emmener ? »

« Exactement. »

« À pied ? »

« Et même sans se mouiller. »

« En chassant ? »

« En chassant. »

« Avec un fusil à la main ? »

« Avec un fusil à la main. »

Je fixai le capitaine Nemo, perplexe. « Il a perdu la tête, pensai-je. Il a eu une crise qui a duré huit jours et qui semble ne pas être finie. Quel dommage ! Je le préférais étrange plutôt que fou ! »

Cette pensée devait être évidente sur mon visage, mais le capitaine Nemo se contenta de m’inviter à le suivre. Je le fis, résigné à découvrir ce qu’il mijotait.

Nous arrivâmes dans la salle à manger, où le petit déjeuner était prêt.

« Monsieur Aronnax, je vous invite à partager ce repas sans cérémonie. Nous pourrons discuter en mangeant. Mais sachez que si je vous ai promis une balade en forêt, je ne vous ai pas promis de restaurant sur place. Déjeunez donc comme quelqu’un qui ne dînera pas avant longtemps. »

Je fis honneur au repas. Il se composait de divers poissons et de tranches d’holoturies, ces délicieux zoophytes, relevés par des algues savoureuses comme la Porphyra laciniata et la Laurentia primafetida. À boire, de l’eau claire à laquelle, suivant l’exemple du capitaine, j’ajoutai quelques gouttes d’une liqueur fermentée, tirée, à la manière kamchatkienne, de l’algue Rhodoménie palmée.

Le capitaine Nemo mangea d’abord en silence, puis il prit la parole :

« Monsieur le professeur, quand je vous ai invité à chasser dans mes forêts de Crespo, vous m’avez cru incohérent. Quand je vous ai parlé de forêts sous-marines, vous m’avez pris pour un fou. Monsieur le professeur, il ne faut pas juger trop vite.

— Mais, capitaine, croyez que…

— Écoutez-moi, et vous verrez si vous devez m’accuser de folie ou d’incohérence.

— Je vous écoute.

— Monsieur le professeur, vous le savez aussi bien que moi, l’homme peut vivre sous l’eau s’il emporte avec lui de l’air respirable. Dans les travaux sous-marins, l’ouvrier, vêtu d’une combinaison étanche et la tête dans un casque métallique, reçoit l’air de l’extérieur grâce à des pompes et des régulateurs.

— C’est le principe des scaphandres, dis-je.

— En effet, mais dans ces conditions, l’homme n’est pas libre. Il est attaché à la pompe par un tuyau, véritable chaîne qui le lie à la surface, et si nous devions être ainsi reliés au Nautilus, notre liberté serait limitée.

— Et comment être libre ? demandai-je.

— Grâce à l’appareil Rouquayrol-Denayrouze, inventé par deux de vos compatriotes, que j’ai perfectionné pour mon usage. Il vous permettra de vous aventurer dans ces nouvelles conditions, sans que vos organes en souffrent. »

L'appareil se compose d'un réservoir en métal robuste où l'air est stocké sous une pression impressionnante de cinquante atmosphères. Ce réservoir s'attache au dos grâce à des bretelles, un peu comme un sac à dos. Au sommet, une boîte spéciale régule la sortie de l'air, le maintenant à une pression normale grâce à un mécanisme ingénieux. Dans la version classique de l'appareil Rouquayrol, deux tuyaux en caoutchouc partent de cette boîte et se connectent à un masque couvrant le nez et la bouche. Un tuyau sert à inhaler l'air, l'autre à l'exhaler, et la langue contrôle l'ouverture de l'un ou l'autre selon les besoins respiratoires. Mais pour moi, qui plonge à des profondeurs extrêmes, j'ai dû adapter le système en enfermant ma tête dans un casque en cuivre, avec les tuyaux inspirateurs et expirateurs reliés à ce casque.

"Je comprends, capitaine Nemo, mais l'air que vous emportez doit s'épuiser rapidement. Quand il ne reste que quinze pour cent d'oxygène, il devient irrespirable."

"C'est vrai, mais comme je l'ai mentionné, monsieur Aronnax, les pompes du Nautilus me permettent de stocker l'air sous une forte pression. Ainsi, le réservoir peut fournir de l'air respirable pendant neuf à dix heures."

"Je n'ai plus d'objection, capitaine. Mais comment éclairez-vous votre chemin dans les profondeurs de l'océan ?"

"Grâce à l'appareil Ruhmkorff, monsieur Aronnax. Tandis que le réservoir se porte sur le dos, cet appareil se fixe à la ceinture. Il utilise une pile de Bunsen, activée non pas avec du bichromate de potasse, mais avec du sodium. Une bobine d'induction capte l'électricité produite et l'achemine vers une lanterne spécialement conçue. Cette lanterne contient un serpentin de verre rempli d'un résidu de gaz carbonique. Quand l'appareil est en marche, le gaz s'illumine d'une lumière blanche et continue. Avec cela, je peux respirer et voir."

"Capitaine Nemo, vos réponses sont si convaincantes que je ne peux plus douter. Cependant, bien que je sois impressionné par les appareils Rouquayrol et Ruhmkorff, je reste sceptique quant au fusil que vous proposez."

"Ce n'est pas un fusil à poudre," répondit le capitaine.

"Un fusil à air comprimé, alors ?"

"Exactement. Je ne peux pas fabriquer de la poudre ici, sans salpêtre, soufre ou charbon."

"De plus," ajoutai-je, "tirer sous l'eau, dans un milieu beaucoup plus dense que l'air, pose un défi immense."

"Ce n'est pas un problème. Il existe des canons, perfectionnés après Fulton par des ingénieurs comme Philippe Coles et Burley, Furcy, et Landi, qui peuvent tirer dans ces conditions grâce à un système de fermeture spécial. Mais, comme je l'ai dit, en l'absence de poudre, j'utilise de l'air à haute pression, que les pompes du Nautilus fournissent en abondance."

"Mais cet air doit s'épuiser rapidement."

"Eh bien, n'ai-je pas mon réservoir Rouquayrol pour en fournir à volonté ?"

Il suffit d'un simple robinet pour régler cela. Vous verrez, monsieur Aronnax, qu'en pleine chasse sous-marine, on consomme peu d'air et de munitions.

— Mais dans cette semi-obscurité, et avec l'eau si dense, les tirs ne doivent pas aller bien loin ni être très efficaces, non ?

— Au contraire, chaque tir de ce fusil est fatal. Dès qu'une créature est touchée, même légèrement, elle est foudroyée.

— Comment est-ce possible ?

— Ce fusil ne tire pas des balles ordinaires, mais de petites capsules en verre, conçues par le chimiste autrichien Leniebroek. J'en ai un stock important. Ces capsules, renforcées par de l'acier et lestées de plomb, sont comme de petites bouteilles de Leyde chargées d'électricité à haute tension. Au moindre impact, elles se déchargent, et l'animal, aussi puissant soit-il, s'écroule sur le coup. Ces capsules ne sont pas plus grosses que du numéro quatre, et un fusil classique pourrait en contenir dix.

— Je n'ai plus rien à dire, répondis-je en me levant de table. Je n'ai qu'à prendre mon fusil. Où vous irez, j'irai.

Le capitaine Nemo me guida vers l'arrière du Nautilus. En passant devant la cabine de Ned et Conseil, j'appelai mes deux compagnons qui nous rejoignirent aussitôt.

Nous atteignîmes une pièce près de la salle des machines, où nous devions enfiler nos tenues de sortie.

Cette pièce était en fait l'arsenal et le vestiaire du Nautilus. Une douzaine de scaphandres y étaient suspendus, prêts à être utilisés.

En les voyant, Ned Land afficha clairement sa réticence.

« Mais, cher Ned, lui dis-je, les forêts de l'île de Crespo sont sous-marines !

— Génial, grogna le harponneur, déçu de voir ses rêves de viande fraîche s'évanouir. Et vous, monsieur Aronnax, vous allez vraiment mettre ça ?

— Je n'ai pas le choix, Ned.

— C'est votre affaire, répondit-il en haussant les épaules. Moi, je n'y entrerai jamais, sauf si on me force.

— Personne ne vous forcera, Ned, dit le capitaine Nemo.

— Et Conseil, il va y aller ? demanda Ned.

— Je suis monsieur partout où il va », répondit Conseil.

Sur un signe du capitaine, deux membres de l'équipage vinrent nous aider à enfiler ces lourds vêtements étanches, faits de caoutchouc sans couture, conçus pour résister à de fortes pressions. Ils ressemblaient à une armure à la fois souple et robuste. Les tenues comprenaient un pantalon et une veste, le pantalon se terminant par de lourdes chaussures à semelles de plomb.

La veste était sécurisée par des bandes de cuivre qui protégeaient la poitrine tout en permettant une respiration aisée. Les manches se terminaient par des gants souples, assurant une liberté totale de mouvement.

On était loin des anciens scaphandres encombrants du XVIIIe siècle, comme les cuirasses de liège et autres inventions maritimes.

Le capitaine Nemo, un de ses compagnons à la carrure d'Hercule, Conseil et moi-même, nous enfilâmes rapidement ces scaphandres. Il ne restait plus qu'à ajuster nos casques métalliques. Avant cela, je demandai au capitaine la permission de jeter un œil aux fusils prévus pour notre expédition.

Un membre de l'équipage me présenta un fusil simple, doté d'une crosse en acier creux. Celle-ci servait de réservoir à air comprimé, libéré dans le canon par une gâchette. Une boîte intégrée dans la crosse contenait une vingtaine de balles électriques, prêtes à être tirées grâce à un mécanisme à ressort. Dès qu'un coup partait, le suivant était déjà en position.

« Capitaine Nemo, dis-je, cette arme est remarquable et facile à manier. Je suis impatient de l'essayer. Comment allons-nous descendre au fond de l'océan ?

— Le Nautilus est actuellement échoué à dix mètres de profondeur. Nous n'avons plus qu'à sortir.

— Mais comment allons-nous procéder ?

— Vous allez voir. »

Le capitaine Nemo plaça son casque sphérique. Conseil et moi fîmes de même, après que le Canadien nous ait souhaité ironiquement « bonne chasse ». Le haut de notre tenue se terminait par un col en cuivre sur lequel se vissait le casque.

Trois hublots en verre épais permettaient de voir dans toutes les directions en tournant simplement la tête à l'intérieur. Une fois le casque en place, les appareils Rouquayrol sur nos dos commencèrent à fonctionner, et je respirai sans difficulté.

La lampe Ruhmkorff accrochée à ma ceinture, fusil en main, j'étais prêt. Mais, honnêtement, avec ces vêtements lourds et mes semelles de plomb, je ne pouvais pas bouger.

Mais tout était prévu. Je sentis qu'on me poussait dans une petite chambre à côté du vestiaire. Mes compagnons me suivaient, également guidés. Une porte hermétique se referma sur nous, plongeant la pièce dans l'obscurité.

Après quelques instants, un sifflement retentit. Je ressentis une vague de froid monter de mes pieds vers ma poitrine. L'eau extérieure pénétrait dans la chambre par une vanne, et bientôt elle fut remplie. Une seconde porte, située sur le flanc du Nautilus, s'ouvrit alors, laissant entrer une lueur diffuse.

En un instant, nos pieds se posèrent sur le fond marin.

Comment décrire les sensations de cette balade sous-marine ? Les mots semblent bien insuffisants pour exprimer de telles merveilles ! Même le pinceau peine à capturer les effets uniques de cet univers liquide, alors comment la plume pourrait-elle y parvenir ?

Le capitaine Nemo ouvrait la marche, suivi de près par son compagnon. Conseil et moi restions côte à côte, comme si nous pouvions échanger quelques mots à travers nos scaphandres métalliques. Rapidement, je ne ressentis plus la lourdeur de mon équipement : vêtements, chaussures, réservoir d'air, ni même le poids de ce casque épais qui enveloppait ma tête comme une coquille autour d'une amande. Immergés dans l'eau, tous ces objets perdaient une partie de leur poids, grâce à la fameuse loi d'Archimède. Je n'étais plus une masse inerte, mais jouissais d'une grande liberté de mouvement.

La lumière qui pénétrait jusqu'à une dizaine de mètres sous la surface de l'océan m'impressionna par sa clarté. Les rayons du soleil traversaient aisément l'eau, dissipant ses teintes. Je pouvais discerner les objets jusqu'à cent mètres de distance. Au-delà, le fond se teintait de subtiles nuances bleu outremer, avant de s'estomper dans une obscurité floue.

L'eau qui m'entourait ressemblait à une sorte d'air, plus dense que l'atmosphère terrestre, mais presque aussi transparente. Au-dessus de moi, la surface calme de la mer était visible.

Nous avancions sur un sable fin et lisse, sans les ondulations typiques des plages marquées par les vagues. Ce sol éclatant, tel un miroir, réfléchissait intensément les rayons du soleil, créant une réverbération qui traversait toutes les molécules d'eau. Croirait-on que, même à dix mètres de profondeur, je voyais aussi clairement qu'en plein jour ?

Pendant quinze minutes, je marchai sur ce sable éclatant, parsemé de poussières de coquillages. La silhouette du Nautilus, semblable à un long récif, s'estompait peu à peu, mais son fanal, une fois la nuit tombée, éclairerait notre retour à bord avec une précision remarquable. Un phénomène difficile à concevoir pour ceux qui n'ont vu que sur terre ces nappes lumineuses, souvent voilées par la poussière de l'air. Ici, sous l'eau, ces faisceaux électriques se propageaient avec une pureté incomparable.

Nous continuions notre marche, et l'immense étendue de sable semblait infinie. Je repoussais de la main les rideaux d'eau qui se refermaient derrière moi, et la trace de mes pas disparaissait instantanément sous la pression de l'eau.

Bientôt, des formes vagues, à peine visibles au loin, se dessinèrent devant moi. Je reconnus de magnifiques rochers en premier plan, couverts de zoophytes aux couleurs éclatantes, et je fus immédiatement frappé par l'effet unique de cet environnement.

Il était alors dix heures du matin.

Les rayons du soleil caressaient la surface de l'eau à un angle oblique, et la lumière, en se réfractant comme à travers un prisme, transformait fleurs, rochers, plantes, coquillages et polypes en un arc-en-ciel vivant. C'était un spectacle incroyable, une explosion de couleurs, un véritable kaléidoscope où le vert, le jaune, l'orange, le violet, l'indigo et le bleu dansaient ensemble. J'aurais tant voulu partager ces sensations avec Conseil, échanger des exclamations émerveillées avec lui ! Comme j'aurais aimé, à l'instar du capitaine Nemo et de son acolyte, pouvoir communiquer par des signes ! Faute de mieux, je me contentais de parler à moi-même, criant dans mon casque de cuivre, gaspillant peut-être un peu trop d'air.

Conseil, lui, s'était arrêté à mes côtés, subjugué par ce spectacle. Fidèle à lui-même, il classait mentalement les zoophytes et mollusques qu'il observait. Le sol était riche en polypes et échinodermes. On y voyait des isis multicolores, des cornulaires solitaires, des touffes d'oculines immaculées, jadis appelées "corail blanc", des fongies en forme de champignons, et des anémones accrochées fermement, formant un jardin sous-marin parsemé de porpites aux tentacules azur, d'étoiles de mer parsemant le sable, et d'astérophytons délicatement ouvragés, leurs dentelles ondulant au gré de notre passage. C'était un crève-cœur d'écraser sous nos pas ces splendides mollusques qui tapissaient le sol en abondance : peignes concentriques, marteaux, donaces bondissantes, troques, casques rouges, strombes ailés, aphysies, et tant d'autres merveilles de cet océan inépuisable. Mais il nous fallait avancer, tandis que des physalies voguaient au-dessus de nous, leurs tentacules flottant derrière elles, des méduses dont les ombrelles opalines ou rose tendre, bordées d'un liseré bleu, nous protégeant des rayons du soleil, et des pélagies panopyres qui, dans l'obscurité, auraient illuminé notre chemin de leur lueur phosphorescente.

Toutes ces splendeurs, je les ai aperçues sur une courte distance, m'arrêtant à peine, suivant le capitaine Nemo qui, d'un geste, me rappelait à l'ordre. Bientôt, le paysage changea. Le sable laissa place à une boue visqueuse, appelée "ooze" par les Américains, composée de coquilles siliceuses ou calcaires. Puis, nous avons traversé une prairie d'algues, ces plantes aquatiques encore solidement ancrées, poussant avec vigueur. Ces tapis végétaux, doux sous nos pieds, rivalisaient avec les plus somptueux tapis fabriqués par l'homme. Et pendant que cette verdure s'étendait sous nos pas, elle nous enveloppait aussi de sa fraîcheur.

Un léger tapis de plantes marines, issues de cette prolifique famille des algues qui compte plus de deux mille espèces, ondulait à la surface de l'eau. Je voyais flotter de longs rubans de fucus, certains gonflés, d'autres tubulaires, des laurencies, des cladostèphes au feuillage si fin, et des rhodymènes palmés, semblables à des éventails de cactus. Je remarquai que les algues vertes préféraient les eaux proches de la surface, tandis que les rouges s'installaient à des profondeurs moyennes, laissant aux algues noires ou brunes le soin de décorer les jardins et parterres des profondeurs de l'océan.

Ces algues sont un véritable miracle de la nature, une merveille de la flore mondiale. Cette famille produit à la fois les plus petits et les plus grands végétaux de la planète.

En effet, on a pu compter jusqu'à quarante mille de ces minuscules plantes dans un carré de cinq millimètres, tandis que certains fucus peuvent atteindre une longueur de plus de cinq cents mètres.

Nous avions quitté le Nautilus depuis environ une heure et demie. Il était presque midi. Je le compris en voyant que les rayons du soleil tombaient perpendiculairement et ne se réfractaient plus. Peu à peu, la magie des couleurs s'estompa, et les nuances d'émeraude et de saphir disparurent de notre ciel sous-marin. Nos pas résonnaient avec une intensité étonnante sur le sol. Les moindres sons se transmettaient avec une rapidité inhabituelle pour nos oreilles terrestres. L'eau, en effet, transporte le son beaucoup plus vite que l'air, à une vitesse quatre fois supérieure.

À cet instant, le sol s'inclina brusquement. La lumière devint uniforme. Nous atteignîmes une profondeur de cent mètres, subissant alors une pression de dix atmosphères. Pourtant, mon scaphandre était conçu de telle manière que je ne ressentais aucune gêne. Seules mes articulations des doigts se sentaient légèrement entravées, mais ce malaise disparut rapidement. Quant à la fatigue que cette promenade de deux heures sous un équipement si inhabituel aurait dû provoquer, elle était inexistante. Mes mouvements, facilités par l'eau, se faisaient avec une aisance surprenante.

À trois cents pieds de profondeur, je percevais encore les rayons du soleil, mais faiblement. Leur éclat intense avait laissé place à un crépuscule rougeâtre, un entre-deux entre le jour et la nuit. Nous pouvions encore nous orienter sans avoir besoin d'activer les appareils Ruhmkorff.

À ce moment-là, le capitaine Nemo s'arrêta. Il attendit que je le rejoigne et me montra du doigt quelques formes sombres se dessinant à une courte distance.

"C'est la forêt de l'île Crespo", pensai-je, et je ne me trompais pas.

Nous étions enfin à la lisière de cette forêt, sûrement l'une des plus belles possessions du vaste domaine du capitaine Nemo. Il la considérait comme sienne, s'arrogeant les mêmes droits que les premiers hommes à l'aube de l'humanité.

Qui aurait bien pu contester à Nemo la possession de ce royaume sous-marin ? Quel aventurier audacieux aurait osé s'aventurer ici, prêt à défricher ces sombres fourrés ?

Cette forêt était un assemblage de plantes géantes, et dès que nous avons pénétré sous ses vastes arches, un détail m'a immédiatement frappé : la disposition étrange de leurs branches, que je n'avais jamais vue auparavant.

Aucune des herbes qui tapissaient le sol, aucune des branches des arbustes ne s'étalait ou ne s'inclinait à l'horizontale. Tout s'élevait vers la surface de l'océan. Pas un filament, pas un ruban, aussi fin soit-il, qui ne se tenait droit comme une tige de fer. Les algues et les lianes poussaient dans une ligne rigide et verticale, dictée par la densité de l'eau qui les avait fait naître. Immobiles, elles reprenaient instantanément leur position initiale dès que je les écartais. Ici, la verticalité régnait en maître.

Rapidement, je me suis habitué à cette étrange disposition, ainsi qu'à l'obscurité relative qui nous entourait. Le sol de la forêt était parsemé de blocs rocheux aigus, difficiles à éviter. La flore sous-marine y était étonnamment riche, plus variée même que dans les zones arctiques ou tropicales, où elle est moins abondante. Pourtant, pendant un moment, j'ai confondu les règnes, prenant des animaux pour des plantes. Qui ne s'y serait pas trompé ? Ici, faune et flore se mêlaient étroitement !

J'ai remarqué que toutes ces plantes n'étaient fixées au sol que par un ancrage superficiel. Sans racines, peu importe le support — sable, coquillage, pierre ou galet — elles ne lui demandaient qu'un point d'appui, pas la vie. Ces végétaux ne dépendaient que d'eux-mêmes, leur existence reposant sur l'eau qui les soutenait et les nourrissait. La plupart, au lieu de feuilles, arboraient des lamelles aux formes capricieuses, limitées à une palette de couleurs restreinte : rose, carmin, vert, olivâtre, fauve et brun.

Là, sous mes yeux, se déployaient des merveilles aquatiques bien vivantes, bien loin des spécimens desséchés du Nautilus. Les padines-paons s'étalaient en éventails, comme si elles attendaient le souffle du vent, tandis que les céramies écarlates ajoutaient une touche de rouge vif. Les laminaires, avec leurs jeunes pousses comestibles, s'étiraient gracieusement, et les néréocystées, longues et ondulantes, s'élevaient majestueusement jusqu'à quinze mètres de haut. Des bouquets d'acétabules complétaient ce tableau luxuriant.

Un naturaliste plein d'esprit avait un jour observé cette bizarrerie : ici, le règne animal fleurit, mais pas le règne végétal !

Sous l'ombre humide de ces plantes géantes, comparables aux arbres de nos régions tempérées, s'épanouissaient des buissons de zoophytes en pleine floraison. Les méandrines, avec leurs sillons tortueux, et les cariophylles aux tentacules translucides, formaient de véritables haies. Les zoanthaires, en touffes verdoyantes, ajoutaient à l'illusion d'un jardin sous-marin. Les poissons-mouches, tels des colibris, voltigeaient de branche en branche, tandis que des lépisacanthes jaunes, aux mâchoires menaçantes et aux écailles acérées, ainsi que des dactyloptères et des monocentres, surgissaient sous nos pas, rappelant une volée de bécassines.

Vers une heure, le capitaine Nemo signala une pause. J'en fus ravi et nous nous allongeâmes sous un dôme d'alariées, dont les longues bandes fines se dressaient telles des flèches.

Ce moment de repos fut exquis. Seule la conversation nous manquait. Impossible de parler, de répondre. Je me contentai d'approcher ma lourde tête de cuivre de celle de Conseil. Ses yeux pétillaient de joie, et il s'agita dans sa combinaison de manière comiquement expressive.

Après quatre heures de marche, je fus surpris de ne pas ressentir une faim dévorante. Pourquoi mon estomac restait-il si calme ? Je l'ignorais. En revanche, une envie irrésistible de dormir s'empara de moi, comme cela arrive souvent aux plongeurs. Mes paupières se fermèrent derrière la vitre épaisse de mon casque, et je sombrai dans une torpeur que seul le mouvement avait jusque-là repoussée. Le capitaine Nemo et son compagnon robuste, étendus dans cette eau cristalline, s'étaient eux aussi laissés aller au sommeil.

Combien de temps restai-je ainsi endormi ? Impossible de le dire. Mais à mon réveil, le soleil semblait décliner à l'horizon. Le capitaine Nemo était déjà debout, et je commençais à m'étirer quand une vision inattendue me fit bondir.

Non loin de moi, une gigantesque araignée de mer, haute d'un mètre, me fixait de ses yeux globuleux, prête à bondir. Bien que mon scaphandre fût assez épais pour me protéger de ses morsures, je ne pus réprimer un frisson d'horreur.

Conseil et le marin du Nautilus s'éveillèrent à cet instant. Le capitaine Nemo désigna le crustacé hideux à son compagnon, qui l'abattit d'un coup de crosse. Je vis les pattes monstrueuses se tordre dans d'atroces convulsions.

Cette rencontre me rappela que d'autres créatures, encore plus redoutables, devaient rôder dans ces profondeurs obscures, et que mon scaphandre ne serait pas une protection suffisante contre toutes les menaces.

Je réalisai soudain qu'il valait mieux rester vigilant. Je pensais que notre balade touchait à sa fin, mais le capitaine Nemo avait d'autres plans et poursuivit son audacieuse exploration.

Le sol continuait de descendre, et la pente s'accentuait, nous entraînant vers des profondeurs encore plus grandes. Il devait être aux alentours de trois heures quand nous arrivâmes dans une vallée étroite, encadrée par des parois abruptes, à environ cent cinquante mètres sous la surface. Grâce à l'efficacité de nos équipements, nous avions dépassé de quatre-vingt-dix mètres la limite que l'humanité avait jusque-là connue pour les expéditions sous-marines.

Bien que je n'aie pas d'instrument pour mesurer cette profondeur, je savais que même dans les eaux les plus claires, les rayons du soleil ne pouvaient percer aussi loin. L'obscurité était totale. Je ne distinguais rien à dix pas devant moi. Je progressais à tâtons, quand soudain une vive lumière blanche illumina les environs. Le capitaine Nemo venait d'activer son dispositif électrique. Son compagnon fit de même, et Conseil et moi suivîmes. En tournant une vis, je connectai la bobine au serpentin de verre, et la mer s'illumina dans un périmètre de vingt-cinq mètres grâce à nos quatre lanternes.

Le capitaine Nemo s'enfonçait toujours plus profondément dans cette forêt sous-marine où les arbustes se faisaient rares. Je remarquai que la végétation disparaissait plus vite que la vie animale. Les plantes marines désertaient déjà le sol aride, mais les animaux, zoophytes, crustacés, mollusques et poissons, y abondaient encore.

Tout en avançant, je me disais que la lumière de nos appareils Ruhmkorff devait immanquablement attirer quelques créatures de ces ténèbres. Mais si elles s'approchèrent, elles restèrent à une distance décourageante pour des chasseurs. Plusieurs fois, je vis le capitaine Nemo s'arrêter, prêt à tirer, puis, après un moment d'observation, il se redressait et reprenait sa marche.

Finalement, vers quatre heures, notre incroyable excursion prit fin. Devant nous se dressait un mur de roches imposantes, un amoncellement de blocs gigantesques, une falaise de granit percée de grottes sombres, mais sans aucune pente praticable. C'était le bord de l'île Crespo. C'était la terre ferme.

Le capitaine Nemo s'arrêta brusquement. D'un geste, il nous fit signe de stopper. Bien que l'envie de franchir cette barrière me démangeât, je dus m'arrêter. Ici se terminaient les territoires du capitaine Nemo. Il ne voulait pas aller plus loin. Au-delà, c'était une partie du monde qu'il ne foulerait jamais.

Le retour commença. Le capitaine Nemo reprit la tête de notre petit groupe, avançant avec assurance. J'eus l'impression que nous ne revenions pas par le même chemin. Cette nouvelle route, très escarpée et donc fatigante, nous ramena rapidement vers la surface de la mer.

Le retour vers la surface se fit sans précipitation, évitant ainsi tout risque de décompression trop rapide qui aurait pu sérieusement nous affecter. La lumière réapparut progressivement, s'intensifiant à mesure que nous montions. Le soleil, déjà bas à l'horizon, projetait un halo de couleurs spectrales autour des objets qui nous entouraient.

À une dizaine de mètres de profondeur, nous étions entourés d'une multitude de petits poissons, virevoltant avec une agilité surpassant celle des oiseaux dans le ciel. Malgré leur nombre, aucun ne constituait une cible digne pour un tir.

C'est alors que je vis le capitaine Nemo lever son arme, suivant du regard un mouvement furtif parmi les algues. Un coup retentit, accompagné d'un léger sifflement, et un animal s'écroula à quelques pas de nous.

Il s'agissait d'une superbe loutre de mer, une enhydre, la seule à vivre exclusivement en milieu marin. Ce spécimen, mesurant un mètre cinquante, était d'une grande valeur. Sa fourrure, brun marron sur le dos et argentée sur le ventre, était prisée sur les marchés russes et chinois. Avec son poil fin et brillant, elle valait au moins deux mille francs. J'admirais ce mammifère au crâne arrondi, orné de petites oreilles, avec ses yeux ronds, ses moustaches blanches semblables à celles d'un chat, ses pattes palmées et griffues, et sa queue touffue. Hélas, ce précieux carnassier, traqué par les pêcheurs, se faisait de plus en plus rare, se réfugiant dans les régions nordiques du Pacifique, où son espèce risquait de disparaître.

Le compagnon du capitaine Nemo ramassa la loutre et la chargea sur son épaule, puis nous reprîmes notre chemin.

Pendant une heure, nous traversâmes une vaste plaine de sable, souvent à moins de deux mètres de la surface. Je pouvais voir notre reflet inversé, comme une troupe parallèle marchant la tête en bas.

Un phénomène curieux se produisait aussi : de faux nuages semblaient se former et disparaître rapidement. En y réfléchissant, je compris qu'il s'agissait des variations d'épaisseur des vagues au-dessus de nous, et je distinguais même les crêtes blanches qui se formaient à leur sommet. L'ombre des oiseaux planant au-dessus de nous se reflétait également, créant des éclats furtifs à la surface.

Je fus témoin d'un tir remarquable. Un grand oiseau, aux ailes déployées, s'approchait en planant. Le compagnon du capitaine Nemo ajusta son tir et l'abattit alors qu'il n'était qu'à quelques mètres au-dessus de l'eau. L'oiseau tomba, et le chasseur s'empara de ce magnifique albatros, un superbe spécimen des oiseaux marins.

Notre marche se poursuivit sans interruption, malgré cet exploit.

Pendant deux heures, nous avons traversé tantôt des étendues de sable, tantôt des prairies de varechs, difficiles à franchir. Honnêtement, j'étais à bout de forces quand j'ai enfin aperçu une lueur vacillante à environ un kilomètre de là, perçant l'obscurité sous-marine. C'était le phare du Nautilus. Dans moins de vingt minutes, nous serions à bord, et je pourrais enfin respirer librement, car j'avais l'impression que mon réservoir d'air s'épuisait. Mais une rencontre imprévue a retardé notre arrivée.

J'étais resté en arrière, à une vingtaine de pas, quand j'ai vu le capitaine Nemo revenir vers moi en courant. D'un geste ferme, il m'a plaqué au sol, et son compagnon a fait de même avec Conseil. D'abord, j'ai été surpris par cette attaque soudaine, mais j'ai vite compris en voyant le capitaine se coucher à côté de moi, immobile.

Allongé par terre, caché derrière un buisson de varechs, j'ai relevé la tête et aperçu d'énormes silhouettes passer bruyamment, projetant des lueurs phosphorescentes.

J'ai senti mon sang se glacer. C'étaient des squales gigantesques, des tintoréas, des requins redoutables avec une queue massive et des yeux ternes et vitreux, émettant une lumière phosphorescente par des orifices autour de leur museau. De véritables monstres capables de broyer un homme d'un seul coup de mâchoire ! Je ne sais pas si Conseil s'amusait à les classer, mais moi, je ne voyais que leur ventre argenté et leur gueule terrifiante, hérissée de dents, et je me sentais plus comme une proie que comme un scientifique.

Heureusement, ces prédateurs ont une mauvaise vue. Ils sont passés sans nous remarquer, nous effleurant de leurs nageoires sombres, et nous avons échappé miraculeusement à ce danger, bien plus menaçant qu'un tigre en pleine forêt.

Une demi-heure plus tard, guidés par la traînée lumineuse, nous avons atteint le Nautilus. La porte extérieure était restée ouverte, et le capitaine Nemo l'a refermée dès que nous avons pénétré dans la première chambre. Il a ensuite appuyé sur un bouton. J'ai entendu les pompes se mettre en marche à l'intérieur du navire, l'eau a commencé à baisser autour de nous, et en quelques instants, la pièce a été vidée. La porte intérieure s'est ouverte, et nous sommes entrés dans le vestiaire.

Là, nous avons enlevé nos combinaisons de plongée, non sans difficulté. Épuisé, affamé et à demi endormi, je suis rentré dans ma cabine, émerveillé par cette incroyable aventure sous-marine.

Le lendemain matin, le 18 novembre, j'étais complètement remis de mes fatigues de la veille. Je suis monté sur la plateforme juste au moment où le second du Nautilus prononçait sa phrase rituelle. J'ai alors compris qu'elle devait se rapporter à l'état de la mer, ou plutôt signifier : « Rien à signaler. »

En effet, l'océan était vide. Pas une voile à l'horizon. Les hauteurs de l'île Crespo avaient disparu pendant la nuit. La mer, absorbant toutes les couleurs du prisme sauf le bleu, réfléchissait cette teinte dans toutes les directions, revêtant une magnifique couleur indigo.

Les vagues de l'océan se paraient de reflets moirés, dessinant de larges bandes régulières sur la surface ondulante. Tandis que je contemplais ce spectacle époustouflant, le capitaine Nemo fit son apparition. Indifférent à ma présence, il se plongea dans une série de mesures astronomiques. Une fois ses calculs terminés, il alla s'appuyer sur la rambarde du phare, son regard se perdant dans l'immensité bleue de l'océan.

Sur la plateforme, une vingtaine de marins du Nautilus, robustes et bien bâtis, s'activaient à remonter les filets laissés à la traîne durant la nuit. Ils venaient de divers horizons, bien que tous portassent des traits européens. Je distinguai sans peine des Irlandais, des Français, quelques Slaves, un Grec ou peut-être un Candiote. Pourtant, ces hommes parlaient peu et utilisaient entre eux un langage étrange, dont je ne pouvais deviner l'origine, ce qui me dissuada de les interroger.

Les filets furent hissés à bord. Ils ressemblaient à de grands chaluts normands, de vastes poches maintenues ouvertes par une vergue flottante et une chaîne passant dans les mailles inférieures. Tirés sur des patins de fer, ils raclaient le fond de l'océan, récoltant tout sur leur passage. Ce jour-là, ils ramenèrent une collection fascinante de créatures marines : des lophies aux mouvements burlesques, des commerçons noirs avec leurs longues antennes, des balistes ondulés décorés de bandes rouges, des tétrodons-croissants au venin redoutable, quelques lamproies olivâtres, des macrorhinques aux écailles argentées, des trichiures à la puissance électrique comparable à celle du gymnote et de la torpille, des notoptères écailleux aux rayures brunes transversales, des gades verdâtres, et plusieurs variétés de gobies. Parmi les prises plus imposantes, un caranx à la tête proéminente, long d'un mètre, plusieurs magnifiques scombres bonites aux teintes bleues et argentées, et trois superbes thons, trop rapides pour échapper au filet.

J'estimai que cette pêche rapportait plus d'un millier de livres de poissons. C'était une prise impressionnante, mais pas inattendue. Ces filets, traînés pendant des heures, emprisonnent tout un écosystème aquatique dans leur maillage.

Nous ne risquions pas la pénurie de vivres grâce à la vitesse du Nautilus et à l'attraction de sa lumière électrique, qui nous permettaient de renouveler nos provisions maritimes sans fin.

Les trésors de la mer furent rapidement descendus aux réserves : certains pour être dégustés frais, d'autres pour être conservés.

Une fois la pêche terminée et l'air renouvelé, je pensais que le Nautilus reprendrait sa plongée. Je m'apprêtais à retourner à ma cabine quand le capitaine Nemo, sans préambule, se tourna vers moi :

« Regardez cet océan, monsieur le professeur. N'a-t-il pas une vie propre ? Ne connaît-il pas la colère et la douceur ? Hier, il dormait comme nous, et le voilà qui s'éveille d'une nuit paisible ! »

Pas de salutations, rien. On aurait dit que cet homme étrange continuait une conversation déjà entamée.

« Voyez, reprit-il, il s'éveille sous les caresses du soleil ! Il reprend son activité diurne. C'est fascinant de suivre son fonctionnement. Il a un pouls, des artères, des convulsions. Je suis d'accord avec le savant Maury, qui a découvert une circulation dans l'océan aussi réelle que celle du sang chez les animaux. »

Il était clair que le capitaine Nemo n'attendait pas de réponse de ma part, et il me semblait inutile de lui offrir des « Évidemment », des « Certainement », ou des « Vous avez raison ». Il semblait se parler à lui-même, prenant de longues pauses entre chaque réflexion. C'était une méditation à voix haute.

« Oui, dit-il, l'océan a une véritable circulation. Pour la créer, le Créateur a simplement multiplié la chaleur, le sel et les micro-organismes. La chaleur provoque des différences de densité, générant courants et contre-courants. L'évaporation, inexistante aux pôles, très active à l'équateur, assure un échange constant entre les eaux tropicales et polaires. J'ai observé ces courants verticaux, véritables respirations de l'océan.

J'ai vu la molécule d'eau, chauffée en surface, plonger dans les profondeurs, atteindre sa densité maximale à deux degrés sous zéro, puis, en se refroidissant, devenir plus légère et remonter. Vous verrez aux pôles les effets de ce phénomène, et comprendrez pourquoi, selon cette loi de la nature prévoyante, la glace ne se forme qu'à la surface ! »

Alors que le capitaine Nemo finissait sa phrase, je me demandai : « Le pôle ? Compte-t-il vraiment nous y emmener ? »

Le capitaine se tut un moment, contemplant cet élément qu'il avait si minutieusement étudié. Puis il reprit :

« Les sels, monsieur le professeur, sont présents en grande quantité dans la mer. Si vous extrayiez tous ceux dissous, vous obtiendriez une masse de quatre millions et demi de kilomètres cubes, qui, étalée sur la Terre, formerait une couche de plus de dix mètres d'épaisseur. Et ne croyez pas que ces sels soient là par hasard. Non. »

Les sels présents dans la mer jouent un rôle crucial : ils réduisent l'évaporation des eaux marines, empêchant ainsi les vents de voler trop de vapeur. Sans cela, les zones tempérées seraient inondées.

Un rôle immense, un véritable équilibre pour la planète !

Le capitaine Nemo fit une pause, se leva, marcha un peu sur la plate-forme, puis revint vers moi :

« Parlons maintenant des infusoires, ces milliards de minuscules créatures, si petites qu'il en faut huit cent mille pour atteindre un milligramme. Leur rôle est tout aussi essentiel. Elles absorbent les sels marins, s'approprient les éléments solides de l'eau, et deviennent de véritables architectes de continents calcaires, créant coraux et madrépores ! Ainsi, une goutte d'eau, privée de ses minéraux, s'allège, remonte à la surface, y capte les sels laissés par l'évaporation, s'alourdit, redescend et apporte aux infusoires de nouveaux éléments à absorber. Cela crée un double courant, ascendant et descendant, garantissant un mouvement perpétuel, une vie continue ! Une vie plus intense que sur terre, exubérante, infinie, se déployant dans chaque recoin de cet océan, élément de mort pour l'homme, dit-on, mais source de vie pour d'innombrables créatures et pour moi ! »

Quand le capitaine Nemo s'exprimait ainsi, il se métamorphosait, suscitant en moi une émotion profonde.

« Voilà la véritable existence ! ajouta-t-il. Je pourrais imaginer des villes flottantes, des communautés de maisons sous-marines, qui, comme le Nautilus, viendraient respirer chaque matin à la surface, des villes libres et indépendantes ! Et qui sait, peut-être qu'un jour, un tyran... »

Il interrompit sa phrase d'un geste brusque. Puis, se tournant vers moi pour chasser une pensée sombre :

« Monsieur Aronnax, savez-vous quelle est la profondeur de l'océan ? »

« Je connais, du moins, capitaine, ce que les principaux sondages ont révélé. »

« Pourriez-vous me les rappeler, afin que je les vérifie si besoin ? »

« Voici quelques chiffres qui me viennent à l'esprit. Si je ne me trompe, on a mesuré une profondeur moyenne de huit mille deux cents mètres dans l'Atlantique Nord, et de deux mille cinq cents mètres en Méditerranée. Les sondages les plus notables dans l'Atlantique Sud, près du trente-cinquième parallèle, ont révélé douze mille, quatorze mille quatre-vingt-onze, et quinze mille cent quarante-neuf mètres. En général, on estime que si le fond de la mer était uniformisé, sa profondeur moyenne serait d'environ sept kilomètres. »

« Bien, monsieur le professeur, répondit le capitaine Nemo, nous vous montrerons des choses encore plus fascinantes, je l'espère. Quant à la profondeur moyenne de cette partie du Pacifique, elle est seulement de quatre mille mètres. »

Sur ces mots, le capitaine Nemo se dirigea vers le panneau et disparut par l'échelle. Je le suivis et retournai au grand salon. L'hélice se mit immédiatement en marche, et le loch indiqua une vitesse de vingt milles à l'heure.

Durant les jours et les semaines qui suivirent, le capitaine Nemo se fit rare. Je ne le vis qu'à de très rares occasions.

Le second du capitaine tenait régulièrement à jour notre position, que je pouvais suivre sur la carte. Cela me permettait de tracer précisément la route du Nautilus.

Conseil et Land passaient de longues heures en ma compagnie. Conseil avait partagé avec le Canadien les merveilles de notre excursion, et celui-ci regrettait de ne pas nous avoir accompagnés. J'espérais que nous aurions une nouvelle chance de visiter les forêts sous-marines.

Presque chaque jour, pendant quelques heures, les panneaux du salon s’ouvraient, et nous ne nous lassions pas d'explorer les mystères du monde sous-marin.

Le Nautilus suivait une trajectoire sud-est, naviguant entre cent et cent cinquante mètres de profondeur. Un jour, cependant, poussé par une envie soudaine, il plongea en diagonale grâce à ses plans inclinés et atteignit une profondeur de deux mille mètres. Là, le thermomètre affichait 4,25 degrés Celsius, une température apparemment constante à cette profondeur, quelle que soit la latitude.

Le 26 novembre, à trois heures du matin, le Nautilus franchit le tropique du Cancer à 172° de longitude. Le lendemain, nous passâmes près des îles Sandwich, où le célèbre explorateur Cook trouva la mort le 14 février 1779. Nous avions alors parcouru quatre mille huit cent soixante lieues depuis notre point de départ. Ce matin-là, sur la plate-forme, je vis à deux milles au vent Haouaï, la plus grande des sept îles de cet archipel. Je distinguai clairement ses terres cultivées, ses chaînes de montagnes parallèles à la côte, et ses volcans dominés par le Mouna-Rea, culminant à cinq mille mètres au-dessus de la mer. Parmi les échantillons ramenés par nos filets, il y avait des flabellaires pavonées, de gracieux polypes uniques à cette partie de l’océan.

Le Nautilus continua sa route vers le sud-est. Il franchit l’Équateur le 1er décembre, à 142° de longitude, et le 4 décembre, après une traversée rapide sans incident notable, nous atteignîmes le groupe des Marquises. À trois milles de distance, par 8°57' de latitude sud et 139°32' de longitude ouest, j’aperçus la pointe Martin de Nouka-Hiva, la principale île de ce groupe appartenant à la France. Je ne vis que les montagnes boisées à l’horizon, car le capitaine Nemo évitait de s’approcher des terres. Là, nos filets capturèrent de magnifiques poissons : des choryphènes aux nageoires bleu azur et à la queue dorée, des hologymnoses presque sans écailles mais délicieux, des ostorhinques à mâchoire osseuse, et des thasards jaunâtres aussi savoureux que la bonite, tous dignes d’orner notre table.

Après avoir quitté ces îles charmantes sous pavillon français, du 4 au 11 décembre, le Nautilus parcourut environ deux mille milles. Cette navigation fut marquée par la rencontre d’une immense troupe de calmars, ces mollusques fascinants, proches cousins de la seiche.

Les pêcheurs français les appellent "encornets". Ces créatures appartiennent à la classe des céphalopodes, tout comme les seiches et les argonautes. Dans l'Antiquité, ces mollusques fascinaient déjà les naturalistes et inspiraient les orateurs grecs, tout en garnissant les tables des riches, selon Athénée, un médecin grec d'avant Gallien.

Dans la nuit du 9 au 10 décembre, le Nautilus croisa cette myriade de mollusques, particulièrement actifs la nuit. Ils étaient des millions, migrant des eaux tempérées vers des régions plus chaudes, suivant le chemin des harengs et des sardines. À travers les larges hublots, nous les observions nager à reculons avec une rapidité incroyable, propulsés par leur siphon, chassant poissons et mollusques, dévorant les petits, fuyant les gros. Leurs dix tentacules ondulaient comme une chevelure de serpents animés. Le Nautilus, malgré sa vitesse, resta plusieurs heures au milieu de cette nuée, ses filets ramenant une quantité impressionnante de spécimens, parmi lesquels je reconnus les neuf espèces que d’Orbigny avait répertoriées dans le Pacifique.

Durant cette traversée, l'océan ne cessait de nous offrir des spectacles époustouflants, changeant de décor pour émerveiller nos yeux, nous dévoilant les mystères les plus redoutables de ses profondeurs.

Le 11 décembre, je me trouvais dans le grand salon, plongé dans un livre captivant de Jean Macé, "Les Serviteurs de l'estomac", quand Conseil interrompit ma lecture.

« Monsieur, pourriez-vous venir un instant ? » dit-il d'une voix étrange.

« Que se passe-t-il, Conseil ? »

« Venez voir, monsieur. »

Je me levai, m'approchai du hublot et regardai. Sous la lumière électrique, une énorme masse sombre flottait immobile dans l'eau. Je l'examinai attentivement, tentant de deviner la nature de ce gigantesque cétacé. Soudain, une idée me traversa l'esprit.

« Un navire ! » m'exclamai-je.

« Oui, répondit le Canadien, un bateau abandonné qui a coulé à pic ! »

Ned Land avait raison. Devant nous se dressait un navire, ses haubans coupés flottant encore autour de lui. La coque semblait intacte, le naufrage récent. Trois tronçons de mâts, coupés à quelques mètres au-dessus du pont, montraient que le navire avait dû sacrifier sa mâture. Couché sur le flanc, il s'était rempli d'eau et penchait encore lourdement sur bâbord.

Le spectacle de cette épave engloutie était déjà déchirant, mais ce qui se trouvait sur le pont était encore plus poignant. Des corps, attachés par des cordes, gisaient là. J'en comptai quatre — quatre marins, dont l'un restait figé au poste de gouvernail — et une femme, à moitié sortie par l'ouverture de la dunette, tenant un enfant dans ses bras. Elle était jeune. Sous la lumière vive du Nautilus, je distinguai ses traits, encore préservés par l'eau.

Dans un ultime geste de désespoir, elle avait levé son enfant au-dessus d'elle, ce petit être dont les bras entouraient le cou de sa mère. Les marins, dans une posture effrayante, semblaient figés dans un dernier effort pour se libérer des cordes qui les retenaient au navire. Seul le timonier, plus serein, le visage grave, les cheveux grisonnants collés à son front, tenait fermement la roue du gouvernail, comme s'il continuait à guider son trois-mâts à travers les profondeurs de l'océan.

C'était une scène saisissante. Nous étions silencieux, le cœur battant, face à ce naufrage figé dans sa dernière minute. Déjà, d'énormes requins, attirés par cette chair humaine, s'approchaient, leurs yeux flamboyant.

Le Nautilus, en manœuvrant, fit le tour du navire submergé, et je pus lire un instant sur son tableau arrière : "Florida, Sunderland. Vanikoro."

Ce spectacle tragique ouvrait la série de catastrophes maritimes que le Nautilus croiserait sur son chemin. Naviguant dans des eaux plus fréquentées, nous rencontrions souvent des épaves en décomposition, des canons, des boulets, des ancres et d'autres objets de fer rongés par la rouille.

Toujours emportés par le Nautilus, nous atteignîmes le 11 décembre l'archipel des Pomotou, autrefois surnommé le "groupe dangereux" par Bougainville. Cet ensemble s'étend sur cinq cents lieues d'est-sud-est à ouest-nord-ouest, entre 13°30' et 23°50' de latitude sud, et 125°30' et 151°30' de longitude ouest, de l'île Ducie à l'île Lazareff. Il couvre une superficie de trois cent soixante-dix lieues carrées et comprend environ soixante groupes d'îles, dont le groupe Gambier, sous protectorat français. Ces îles, formées de corail, finiront par se rejoindre grâce au travail incessant des polypes, et un jour, un nouveau continent pourrait s'étendre de la Nouvelle-Zélande et la Nouvelle-Calédonie jusqu'aux Marquises.

Quand j'exposai cette théorie au capitaine Nemo, il me répondit froidement : "Ce ne sont pas de nouveaux continents qu'il faut à la Terre, mais de nouveaux hommes !"

Le hasard de notre route nous avait menés vers l'île Clermont-Tonnerre, l'une des plus fascinantes du groupe, découverte en 1822 par le capitaine Bell, de la Minerve.

Je me retrouvai face à un spectacle fascinant : le monde mystérieux des madrépores, ces créatures qui, avec patience et minutie, sculptent les îles de cet océan. Contrairement aux coraux, les madrépores sont recouverts d'une carapace de calcaire, et c'est grâce aux recherches de mon mentor, M. Milne-Edwards, qu'ils ont été classés en cinq catégories distinctes. Ces minuscules êtres vivants, par milliards, s'affairent dans leurs minuscules cellules, déposant du calcaire qui, au fil du temps, se transforme en rochers, récifs, îlots et même en îles entières. Parfois, ils créent des anneaux parfaits autour de lagons, de petites étendues d'eau intérieure reliées à la mer par des passages. Ailleurs, ils forment des barrières de récifs, comme celles qu'on trouve au large de la Nouvelle-Calédonie ou des îles des Pomotou.

Dans d'autres régions, comme à La Réunion ou à Maurice, ils bâtissent des récifs frangés, véritables murailles qui plongent dans les profondeurs abyssales de l'océan.

En longeant l'île Clermont-Tonnerre, à seulement quelques encablures, je contemplai l'œuvre titanesque de ces artisans microscopiques. Les murailles étaient le fruit du travail des madréporaires, connus sous les noms de millepores, porites, astrées et méandrines. Ces polypes prospèrent dans les eaux agitées de la surface, initiant leurs constructions par le sommet et les prolongeant vers le bas à mesure que les débris s'accumulent. C'est ainsi que Darwin, avec sa théorie des atolls, explique leur formation, une théorie que je trouve bien plus convaincante que celle qui repose sur l'idée de montagnes ou volcans submergés.

Grâce à la proximité de ces murailles, j'observai de près leur structure, plongeant dans des profondeurs de plus de trois cents mètres, illuminées par nos puissantes lampes électriques.

Conseil, curieux, me demanda combien de temps il fallait pour que ces barrières atteignent leur taille actuelle. Je le surpris en lui expliquant que les scientifiques estiment leur croissance à un huitième de pouce par siècle.

« Alors, pour bâtir ces murailles, il a fallu... ? »

« Cent quatre-vingt-douze mille ans, mon cher Conseil, ce qui remet en question la durée des jours bibliques. Et encore, la formation du charbon, résultant de la transformation de forêts ensevelies par les déluges, a pris bien plus de temps. Mais n'oublions pas que les jours de la Bible sont des périodes et non de simples cycles solaires, puisque le soleil n'apparaît pas dès le premier jour de la création, selon le texte biblique. »

Lorsque le Nautilus refit surface, je pus admirer l'île de Clermont-Tonnerre dans toute sa splendeur. Cette île basse et boisée doit sa fertilité aux tempêtes et aux bourrasques. Un jour, une graine, emportée par le vent depuis une terre lointaine, a dû se poser sur le sol calcaire, enrichi par des débris de poissons et de plantes marines, créant ainsi un humus fertile. Une noix de coco, portée par les vagues, s'est échouée sur cette côte naissante, et le germe a pris racine, amorçant le cycle de la vie.

L'arbre, en grandissant, a commencé à retenir la vapeur d'eau, donnant naissance à un ruisseau. Peu à peu, la végétation a pris le dessus. Des petites créatures, des vers et des insectes, ont débarqué sur des troncs arrachés aux îles lointaines. Les tortues sont venues pondre leurs œufs, et les oiseaux ont trouvé refuge dans les jeunes arbres. Ainsi, la vie animale s'est développée, attirant finalement l'homme, séduit par la verdure et la fertilité. C'est ainsi que ces îles se sont formées, œuvres gigantesques de petites créatures.

Au crépuscule, l'île de Clermont-Tonnerre s'est effacée à l'horizon, et le Nautilus a changé de cap. Après avoir passé le tropique du Capricorne au 135e degré de longitude, il a pris la direction de l'ouest-nord-ouest, traversant toute la zone intertropicale. Bien que le soleil d'été soit généreux de ses rayons, la chaleur ne nous a pas incommodés, car à trente ou quarante mètres sous l'eau, la température restait entre dix et douze degrés.

Le 15 décembre, nous avons laissé derrière nous, à l'est, l'archipel enchanteur de la Société et la magnifique Tahiti, la reine du Pacifique. Au matin, j'ai aperçu, à quelques milles sous le vent, les sommets majestueux de cette île. Ses eaux ont enrichi notre table de poissons délicieux : maquereaux, bonites, albicores, et même des serpents de mer appelés munérophis.

Le Nautilus avait déjà parcouru huit mille cent milles. Avec neuf mille sept cent vingt milles au compteur, il a navigué entre l'archipel de Tonga-Tabou, où les équipages de l'Argo, du Port-au-Prince et du Duke-of-Portland ont trouvé la mort, et l'archipel des Navigateurs, où le capitaine de Langle, ami de La Pérouse, a été tué. Puis, il a longé l'archipel Viti, théâtre de massacres contre les marins de l'Union et le capitaine Bureau de Nantes, à bord de l'Aimable-Josephine.

Cet archipel s'étend sur cent lieues du nord au sud, et quatre-vingt-dix lieues d'est en ouest, situé entre 60 et 20 degrés de latitude sud, et 174° et 179° de longitude ouest. Il est composé de nombreuses îles, îlots et récifs, parmi lesquels on trouve Viti-Levou, Vanoua-Levou et Kandubon.

C'est Tasman qui a découvert ce groupe en 1643, l'année où Toricelli a inventé le baromètre et où Louis XIV est monté sur le trône. À vous de juger lequel de ces événements a le plus marqué l'humanité. Plus tard, Cook en 1714, d'Entrecasteaux en 1793, et finalement Dumont-d’Urville en 1827, ont éclairci le chaos géographique de cet archipel. Le Nautilus s'est approché de la baie de Wailea, scène des aventures dramatiques du capitaine Dillon, qui a levé le voile sur le mystère du naufrage de La Pérouse.

Cette baie, souvent explorée, regorgeait d'excellentes huîtres. Nous nous en sommes régalés sans retenue, les ouvrant directement sur notre table, comme le recommandait Sénèque.

Ces huîtres appartenaient à une espèce appelée ostrea lamellosa, très répandue en Corse.

Le banc de Wailea était immense. Sans les nombreux facteurs de destruction, ces amas finiraient par remplir les baies, vu qu’un seul de ces mollusques peut produire jusqu’à deux millions d’œufs.

Ned Land, avec son appétit insatiable, n’eut pas à regretter sa gourmandise cette fois-ci, car l’huître est le seul aliment qui ne cause jamais d’indigestion. Pour satisfaire les besoins quotidiens en protéines d’un homme, il faudrait en consommer pas moins de seize douzaines.

Le 25 décembre, le Nautilus glissait au cœur de l’archipel des Nouvelles-Hébrides. Découvert par Quiros en 1606, exploré par Bougainville en 1768, et baptisé par Cook en 1773, cet ensemble de neuf grandes îles s’étend sur cent vingt lieues du nord-nord-ouest au sud-sud-est, entre 15° et 2° de latitude sud, et entre 164° et 168° de longitude est. Nous passâmes près de l’île d’Aurou, qui, à midi, se dressait devant nous comme une forêt luxuriante dominée par un pic imposant.

Ce jour-là, c’était Noël. Ned Land semblait vraiment regretter de ne pas pouvoir fêter le « Christmas », cette fête de famille si chère aux protestants.

Je n’avais pas vu le capitaine Nemo depuis une semaine, quand, le 27 au matin, il fit son entrée dans le grand salon, comme s’il m’avait quitté cinq minutes plus tôt. J’étais plongé dans l’étude de la route du Nautilus sur le planisphère. Le capitaine s’approcha, posa un doigt sur un point de la carte et dit simplement :

« Vanikoro. »

Ce nom fit l’effet d’un charme. C’était là que les navires de La Pérouse avaient disparu. Je me redressai brusquement.

« Le Nautilus nous conduit à Vanikoro ? demandai-je.

— Oui, monsieur le professeur, répondit le capitaine.

— Pourrai-je visiter ces îles célèbres où la Boussole et l’Astrolabe se sont échoués ?

— Si cela vous plaît, monsieur le professeur.

— Quand arriverons-nous à Vanikoro ?

— Nous y sommes déjà, monsieur le professeur. »

Je suivis le capitaine Nemo sur la plate-forme, et mes yeux scrutèrent l’horizon avec avidité.

Au nord-est, deux îles volcaniques de tailles inégales se dressaient, entourées d’un récif corallien de quarante milles de circonférence. Devant nous se trouvait l’île de Vanikoro, que Dumont d’Urville avait nommée l’île de la Recherche, juste en face du petit port de Vanou, situé à 16°4' de latitude sud et 164°32' de longitude est. Les terres, verdoyantes de la plage aux sommets, étaient dominées par le mont Kapogo, culminant à quatre cent soixante-seize toises.

Le Nautilus franchit la barrière extérieure de roches par un passage étroit et se retrouva à l’intérieur des brisants, où la mer atteignait une profondeur de trente à quarante brasses. Sous l’ombre des palétuviers, j’aperçus quelques indigènes, visiblement stupéfaits par notre arrivée.

Dans cette silhouette sombre qui glissait à la surface de l'eau, les indigènes ne voyaient-ils pas une créature marine redoutable, à laquelle ils feraient mieux de ne pas se frotter ?

À cet instant, le capitaine Nemo me demanda ce que je savais du naufrage de La Pérouse.

« Juste ce que tout le monde en sait, capitaine », lui répondis-je.

« Et pourriez-vous me dire ce que tout le monde sait ? » demanda-t-il avec une pointe d'ironie.

« Bien sûr. »

Je lui racontai alors ce que les recherches les plus récentes de Dumont d’Urville avaient révélé, en voici un résumé succinct.

En 1785, La Pérouse et son second, le capitaine de Langle, furent envoyés par Louis XVI pour un voyage autour du monde. Ils naviguaient à bord des corvettes la Boussole et l’Astrolabe, qui disparurent sans laisser de trace.

En 1791, le gouvernement français, inquiet pour ces navires, équipa deux grandes flûtes, la Recherche et l’Espérance, qui partirent de Brest le 28 septembre sous le commandement de Bruni d’Entrecasteaux. Deux mois plus tard, un certain Bowen, capitaine de l'Albermale, rapporta que des débris de navires avaient été vus sur les côtes de la Nouvelle-Géorgie. Mais d’Entrecasteaux, ignorant ce rapport incertain, se dirigea vers les îles de l’Amirauté, indiquées dans un rapport du capitaine Hunter comme le lieu du naufrage de La Pérouse.

Ses recherches ne donnèrent rien. L’Espérance et la Recherche passèrent même devant Vanikoro sans s'y arrêter. Ce voyage fut désastreux, coûtant la vie à d’Entrecasteaux, à deux de ses seconds, et à plusieurs marins.

C'est un vieux loup de mer du Pacifique, le capitaine Dillon, qui retrouva les premières preuves tangibles des naufragés. Le 15 mai 1824, son navire, le Saint-Patrick, passa près de l’île de Tikopia, l'une des Nouvelles-Hébrides. Un lascar, venu à sa rencontre en pirogue, lui vendit une poignée d'épée en argent ornée de gravures. Ce lascar affirmait qu'il avait vu, six ans plus tôt à Vanikoro, deux Européens appartenant à des navires échoués depuis longtemps sur les récifs de l'île.

Dillon comprit qu'il s'agissait des navires de La Pérouse, dont la disparition avait ému le monde entier. Il voulut atteindre Vanikoro, où se trouvaient, selon le lascar, de nombreux débris du naufrage, mais vents et courants l’en empêchèrent.

De retour à Calcutta, il parvint à intéresser la Société Asiatique et la Compagnie des Indes à sa découverte. Un navire, baptisé la Recherche, fut mis à sa disposition, et il partit le 23 janvier 1827, accompagné d’un agent français.

Après plusieurs escales dans le Pacifique, la Recherche jeta l’ancre devant Vanikoro le 7 juillet 1827, dans le même havre de Vanou où le Nautilus se trouvait à cet instant.

Là, Dillon récupéra de nombreux vestiges du naufrage : des outils en fer, des ancres, des poulies, des pierriers, un boulet de dix-huit livres, des fragments d’instruments d’astronomie, un morceau de couronnement, et une cloche en bronze portant l'inscription « Bazin m’a fait », provenant de la fonderie de l’Arsenal de Brest vers 1785.

Il n'y avait plus de place pour le doute.

Dillon, après avoir rassemblé toutes les informations possibles, resta sur le site du naufrage jusqu'en octobre. Ensuite, il quitta Vanikoro, mit le cap sur la Nouvelle-Zélande, fit escale à Calcutta le 7 avril 1828, et rentra en France, où il fut chaleureusement accueilli par Charles X.

Pendant ce temps, Dumont d'Urville, ignorant tout des découvertes de Dillon, s'était déjà lancé à la recherche du lieu du naufrage ailleurs. En effet, des rapports d'un baleinier avaient révélé que des médailles et une croix de Saint-Louis étaient en possession des autochtones de la Louisiade et de la Nouvelle-Calédonie.

Aux commandes de l'Astrolabe, Dumont d'Urville avait pris la mer et, deux mois après le départ de Dillon de Vanikoro, il jeta l'ancre devant Hobart-Town.

Là, il prit connaissance des résultats obtenus par Dillon et apprit également qu'un certain James Hobbs, second de l'Union de Calcutta, avait débarqué sur une île située à 8°18' de latitude sud et 156°30' de longitude est, où il avait remarqué des barres de fer et des étoffes rouges utilisées par les locaux.

Dumont d'Urville, hésitant à croire ces récits rapportés par des journaux peu fiables, décida néanmoins de suivre les traces de Dillon.

Le 10 février 1828, l'Astrolabe arriva devant Tikopia, où il prit à bord un déserteur installé là pour servir de guide et d'interprète. Ils mirent le cap sur Vanikoro, qu'ils atteignirent le 12 février, et longèrent ses récifs jusqu'au 14. Ce n'est que le 20 qu'ils purent jeter l'ancre à l'intérieur de la barrière, dans le havre de Vanou.

Le 23, plusieurs officiers firent le tour de l'île et rapportèrent quelques débris sans grande importance. Les habitants, usant de subterfuges et de dénégations, refusaient de les conduire sur le site du naufrage. Leur comportement suspect laissait penser qu'ils avaient maltraité les naufragés, et ils semblaient craindre que Dumont d'Urville ne soit venu venger La Pérouse et ses compagnons.

Cependant, le 26, après avoir reçu quelques présents et rassurés sur l'absence de représailles, les autochtones conduisirent le second, M. Jacquinot, sur le lieu du naufrage, où aucun métal précieux n'avait été utilisé, écartant ainsi la tentation de pillage.

Dumont d'Urville souhaitait repartir, mais ses équipages, affaiblis par les fièvres de ces côtes insalubres, et lui-même très malade, ne purent lever l'ancre que le 17 mars.

Entre-temps, le gouvernement français, inquiet que Dumont d'Urville ne soit pas informé des travaux de Dillon, avait envoyé la corvette la Bayonnaise, sous le commandement de Legoarant de Tromelin, stationnée sur la côte ouest de l'Amérique, à Vanikoro. La Bayonnaise arriva quelques mois après le départ de l'Astrolabe, ne découvrit aucun nouveau document, mais constata que le mausolée de La Pérouse avait été respecté par les autochtones.

Voilà le récit que je fis au capitaine Nemo.

« Alors, me demanda-t-il, on ignore toujours où a disparu le troisième navire construit par les naufragés sur l'île de Vanikoro ?

— En effet, on l'ignore. »

Le capitaine Nemo ne répondit rien, me faisant signe de le suivre vers le grand salon.

Le Nautilus plongea légèrement sous la surface, et les panneaux s'ouvrirent en silence.

Je me précipitai vers la vitre. Sous les coraux enchevêtrés et tapissés de fongies, de syphonules, d’alcyons et de cariophyllées, nageaient une myriade de poissons éclatants : des girelles, des glyphisidons, des pomphérides, des diacopes, des holocentres. À travers ce spectacle coloré, j'aperçus des vestiges que les dragues n’avaient pu récupérer : des étriers de fer, des ancres, des canons, des boulets, une garniture de cabestan, une étrave. Tous ces objets, issus des navires naufragés, étaient désormais recouverts de vie marine.

Tandis que j'observais ces épaves silencieuses, le capitaine Nemo, d'une voix grave, commença son récit :

« Le commandant La Pérouse a pris la mer le 7 décembre 1785 à bord de la Boussole et de l’Astrolabe. Après avoir fait escale à Botany-Bay, il a exploré l’archipel des Amis, la Nouvelle-Calédonie, puis s’est dirigé vers Santa-Cruz et a fait halte à Namouka, l’une des îles du groupe Hapaï. Finalement, ses navires ont atteint les récifs inexplorés de Vanikoro. La Boussole, en tête, s’est échouée sur la côte sud. L’Astrolabe, tentant de la secourir, a subi le même sort. La Boussole a été détruite presque immédiatement. L’Astrolabe, coincée sous le vent, a tenu quelques jours de plus. Les habitants ont accueilli les naufragés avec bienveillance. Ces derniers se sont installés sur l’île et ont construit un navire plus petit avec les restes des deux grands. Quelques marins ont choisi de rester à Vanikoro. Les autres, affaiblis et malades, ont embarqué avec La Pérouse, se dirigeant vers les îles Salomon, où ils ont péri, corps et biens, sur la côte ouest de l’île principale, entre les caps Déception et Satisfaction ! »

— Comment le savez-vous ? m’écriai-je.

— Voici ce que j’ai découvert sur le site du dernier naufrage ! »

Le capitaine Nemo me montra une boîte en fer blanc, marquée des armes de France, rongée par l’eau salée. Il l’ouvrit, révélant une liasse de papiers jaunis mais encore lisibles. C’étaient les instructions du ministre de la Marine au commandant La Pérouse, annotées de la main de Louis XVI !

« Ah, quelle belle mort pour un marin ! s’exclama le capitaine Nemo. Une tombe de corail, paisible, et puisse le ciel accorder à mes compagnons et à moi-même de ne jamais en connaître une autre ! »

Durant la nuit du 27 au 28 décembre, le Nautilus quitta les eaux de Vanikoro à une vitesse fulgurante, se dirigeant vers le sud-ouest. En trois jours, il parcourut les sept cent cinquante lieues séparant le groupe de La Pérouse de la pointe sud-est de la Papouasie.

Le 1er janvier 1863, au petit matin, Conseil me rejoignit sur la plate-forme.

« Monsieur, dit-il avec sa loyauté habituelle, puis-je souhaiter à monsieur une bonne année ?

— Bien sûr, Conseil, comme si j’étais à Paris, dans mon bureau du Jardin des Plantes. J’accepte tes vœux avec plaisir. Mais dis-moi, qu’entends-tu par “bonne année” dans notre situation ? Est-ce l’année qui verra la fin de notre captivité, ou celle qui prolongera ce voyage étrange ?

— Ma foi, répondit Conseil, je ne sais trop que dire à monsieur. »

Depuis deux mois, nous avons plongé dans un océan de découvertes fascinantes, sans une seconde pour nous ennuyer. Chaque nouvelle aventure surpasse la précédente, et je me demande où tout cela nous mènera. Une chose est sûre : une telle opportunité ne se représentera peut-être jamais.

— Jamais, Conseil.

— En plus, le capitaine Nemo, fidèle à son nom, est aussi discret qu'un fantôme.

— Exactement, Conseil.

— Alors, pour moi, une bonne année serait celle où nous pourrions tout explorer...

— Tout explorer, Conseil ? Ça pourrait prendre un certain temps. Et qu'en pense Ned Land ?

— Ned Land ? Il est à l'opposé de moi, répondit Conseil. C'est un homme pragmatique avec un appétit insatiable. Admirer les poissons et les manger ne lui suffit plus. L'absence de vin, de pain et de viande pèse sur ce Saxon habitué aux beefsteaks, et pour qui un peu de brandy ou de gin n'est jamais de trop !

— Pour ma part, Conseil, ce n'est pas un problème. Je m'accommode parfaitement de notre régime à bord.

— Moi aussi, répondit Conseil. Je suis autant enclin à rester que Ned Land à s'évader. Donc, si cette année n'est pas bonne pour moi, elle le sera pour lui, et inversement.

Ainsi, il y aura toujours quelqu'un de satisfait. En conclusion, je souhaite à monsieur tout ce qui pourra lui faire plaisir.

— Merci, Conseil. Mais pour l'instant, je te propose de remplacer les étrennes par une bonne poignée de main. C'est tout ce que j'ai à offrir.

— Monsieur n'a jamais été aussi généreux, répondit Conseil.

Et sur ces mots, il s'éloigna avec un sourire.

Le 2 janvier, nous avions parcouru onze mille trois cent quarante milles, soit cinq mille deux cent cinquante lieues, depuis notre départ des mers du Japon. Le Nautilus avançait prudemment près des récifs dangereux de la mer de Corail, au large de la côte nord-est de l’Australie. Nous naviguions à quelques milles de ce banc redoutable, là où les navires de Cook avaient failli sombrer le 10 juin 1770. Le bateau de Cook s'était échoué sur un rocher, et s'il avait survécu, c'était grâce à un morceau de corail qui était resté coincé dans la coque.

J'aurais adoré explorer ce récif long de trois cent soixante lieues, où les vagues rugissent avec la force du tonnerre. Mais le Nautilus s'enfonçait alors dans les profondeurs, m'empêchant d'admirer ces imposantes murailles de corail. Je devais me contenter des poissons capturés par nos filets. Parmi eux, des germons, sortes de maquereaux aussi grands que des thons, avec des flancs bleuâtres striés de bandes qui s'estompent lorsque l'animal meurt. Ces poissons voyageaient en bancs autour de nous, offrant à notre table une chair d'une délicatesse exquise.

Nous avons également attrapé une multitude de spares vertors, petits poissons d'environ cinq centimètres, au goût proche de la dorade, ainsi que des pyrapèdes volants, véritables hirondelles des mers, qui, la nuit, illuminent les airs et l'eau de leurs éclats phosphorescents. Dans les filets, j'ai aussi découvert une variété de mollusques et de zoophytes : des alcyoniaires, des oursins, des marteaux, des éperons, des cadrans, des cérites et des hyalles. La flore marine n'était pas en reste, avec de magnifiques algues flottantes, des laminaires et des macrocystes, toutes couvertes d'un mucilage suintant de leurs pores. Parmi elles, j'ai trouvé une splendide Nemastoma Geliniaroide, qui a rejoint les trésors naturels de notre musée.

Deux jours après avoir traversé la mer de Corail, le 4 janvier, nous avons aperçu les côtes de la Papouasie. À ce moment-là, le capitaine Nemo m'a informé qu'il comptait rejoindre l'océan Indien en passant par le détroit de Torrès. Il n'en a pas dit plus. Ned, de son côté, était ravi de voir que cette route nous rapprochait des mers européennes.

Le détroit de Torrès est réputé pour être aussi dangereux à cause des récifs qui le parsèment que pour les tribus hostiles qui vivent sur ses rivages. Il sépare la Nouvelle-Hollande de la vaste île de Papouasie, également connue sous le nom de Nouvelle-Guinée.

La Papouasie s'étend sur quatre cents lieues de long et cent trente de large, couvrant une superficie de quarante mille lieues géographiques. Elle se situe entre les latitudes 0°19' et 10°2' sud, et les longitudes 128°23' et 146°15'. À midi, alors que le second prenait la hauteur du soleil, j'ai aperçu les sommets des monts Arfalxs, s'élevant en terrasses et se terminant par des pics acérés.

Cette terre, découverte en 1511 par le Portugais Francisco Serrano, a été visitée par de nombreux explorateurs : don José de Menesès en 1526, Grijalva en 1527, le général espagnol Alvar de Saavedra en 1528, Juigo Ortez en 1545, le Hollandais Shouten en 1616, Nicolas Sruick en 1753, ainsi que Tasman, Dampier, Fumel, Carteret, Edwards, Bougainville, Cook, Forrest, Mac Cluer, d’Entrecasteaux en 1792, Duperrey en 1823, et Dumont d’Urville en 1827.

« C’est le berceau des peuples noirs qui peuplent toute la Malaisie », a déclaré M. de Rienzi. Je ne m'attendais pas à ce que notre voyage me conduise à rencontrer les redoutables Andamenes.

Le Nautilus s'est donc engagé dans l'un des détroits les plus périlleux du monde, un passage que même les marins les plus audacieux hésitent à franchir. C'est là que Louis Paz de Torrès s'était aventuré en revenant des mers du Sud vers la Mélanésie, et où, en 1840, les corvettes de Dumont d’Urville avaient failli sombrer. Même le Nautilus, pourtant conçu pour défier tous les dangers marins, allait se mesurer aux récifs de corail.

Le détroit de Torrès s'étend sur environ trente-quatre lieues de large, mais il est semé d'une multitude d'îles, d'îlots, de brisants et de rochers, rendant sa navigation presque impossible. Le capitaine Nemo a donc pris toutes les précautions nécessaires pour le traverser. Le Nautilus, évoluant à la surface, avançait prudemment, à vitesse réduite.

L'hélice du Nautilus, telle une queue de baleine, battait l'eau avec une lenteur calculée. Profitant de cette accalmie, mes deux compagnons et moi étions installés sur la plate-forme, vide comme toujours. Devant nous se dressait la cabine du timonier, et je ne pouvais m'empêcher de penser que le capitaine Nemo y était, dirigeant lui-même le sous-marin.

Je consultais attentivement les cartes du détroit de Torrès, réalisées par l'ingénieur hydrographe Vincendon Dumoulin et l'enseigne de vaisseau Coupvent-Desbois, devenu amiral. Ces cartes, parmi les meilleures avec celles du capitaine King, démêlaient le labyrinthe de ce passage étroit. Autour de nous, la mer était en furie. Le courant, venant du sud-est et filant vers le nord-ouest à une vitesse de deux milles et demi, se fracassait sur les coraux qui émergeaient ici et là.

« Quelle mer infernale ! » s'exclama Ned Land.

« Vraiment détestable, » acquiesçai-je, « peu adaptée à un navire comme le Nautilus. »

« Ce capitaine doit être sacrément sûr de sa route, » ajouta le Canadien, « car je vois des récifs qui réduiraient la coque en miettes au moindre contact ! »

La situation était effectivement périlleuse, mais le Nautilus semblait glisser avec une aisance presque magique entre ces dangereux écueils. Il ne suivait pas le même chemin que l'Astrolabe et la Zélée, qui avait coûté cher à Dumont d’Urville. Au lieu de cela, il s'éloigna légèrement au nord, longea l'île Murray, puis se dirigea vers le sud-ouest, vers le passage de Cumberland. Alors que je pensais qu'il allait s'y engager, il changea à nouveau de cap, se faufilant à travers une multitude d'îles peu connues, en direction de l'île Tound et du canal Mauvais.

Je commençais à me demander si le capitaine Nemo, téméraire à l'extrême, comptait vraiment traverser cette passe dangereuse où les corvettes de Dumont d’Urville avaient échoué. Mais il modifia encore une fois sa trajectoire, se dirigeant droit vers l'ouest, en direction de l'île Gueboroar.

Il était alors trois heures de l'après-midi. La marée était presque haute, et le Nautilus s'approchait de l'île, que je pouvais voir avec sa bande de pandanus distincte. Nous n'étions qu'à deux milles de là.

Soudain, un choc me fit perdre l'équilibre. Le Nautilus venait de heurter un récif et s'immobilisa, légèrement incliné sur bâbord. En me relevant, j'aperçus le capitaine Nemo et son second sur la plate-forme, examinant la situation et échangeant quelques mots dans leur langue mystérieuse.

La situation était la suivante : à deux milles sur tribord, l'île Gueboroar s'étendait, sa côte s'incurvant du nord à l'ouest comme un immense bras. Au sud et à l'est, quelques têtes de coraux commençaient à émerger avec la marée descendante. Nous étions échoués à marée haute, ce qui compliquait le renflouage du Nautilus dans ces eaux où les marées sont faibles. Heureusement, le navire n'avait pas souffert, sa coque étant d'une solidité remarquable.

Si le Nautilus ne pouvait ni couler ni s'ouvrir, il risquait pourtant de rester prisonnier de ces récifs, condamnant à jamais le sous-marin du capitaine Nemo.

Je réfléchissais à tout cela quand le capitaine, toujours impassible et maître de lui, s'approcha calmement :

« Un problème ? » lui demandai-je.

« Non, un simple contretemps », répondit-il.

« Mais un contretemps qui pourrait bien vous forcer à retourner sur la terre ferme que vous fuyez tant ! »

Le capitaine Nemo me fixa d'un regard étrange et secoua la tête en signe de dénégation. Un geste clair : jamais rien ne le ramènerait sur un continent. Puis il ajouta :

« En tout cas, monsieur Aronnax, le Nautilus n'est pas perdu. Il continuera de vous faire découvrir les merveilles de l'océan. Notre aventure ne fait que commencer, et je ne voudrais pas me priver si tôt de votre compagnie. »

« Cependant, capitaine, repris-je, sans relever l'ironie de ses propos, le Nautilus s'est échoué à marée haute. Les marées ne sont pas fortes dans le Pacifique. Si vous ne pouvez alléger le Nautilus — ce qui me semble impossible — comment le remettre à flot ? »

« Vous avez raison, les marées ne sont pas fortes dans le Pacifique, monsieur le professeur », concéda le capitaine Nemo. « Mais dans le détroit de Torrès, il y a encore une différence d'un mètre et demi entre la marée haute et basse. Aujourd'hui, nous sommes le 4 janvier, et dans cinq jours, ce sera la pleine lune. Je compte bien sur notre satellite pour lever suffisamment les eaux et nous rendre ce service. »

Sur ces mots, le capitaine Nemo, suivi de son second, retourna à l'intérieur du Nautilus. Le sous-marin restait immobile, comme si les coraux l'avaient déjà emprisonné dans leur ciment indestructible.

« Alors, monsieur ? » me lança Ned Land, en s'approchant après le départ du capitaine.

« Eh bien, Ned, nous attendrons patiemment la marée du 9. Apparemment, la lune va nous remettre à flot. »

« Aussi simplement que ça ? »

« Aussi simplement que ça. »

« Et ce capitaine ne va pas jeter l'ancre au large, utiliser sa machine pour se libérer ? »

« Puisque la marée suffira », répondit calmement Conseil.

Ned regarda Conseil et haussa les épaules. C'était le marin en lui qui s'exprimait.

« Monsieur, croyez-moi, ce tas de ferraille ne naviguera plus jamais, ni à la surface, ni sous l'eau. Il ne vaut plus que son poids en métal. Je pense qu'il est temps de quitter le capitaine Nemo. »

« Mon cher Ned, répondis-je, je ne désespère pas comme vous du Nautilus, et dans quatre jours, nous saurons ce qu'il en est des marées du Pacifique. De plus, fuir pourrait être une bonne idée si nous étions près des côtes anglaises ou provençales. Mais ici, en Papouasie, c'est différent. Nous aurons toujours le temps de prendre cette décision si le Nautilus ne se libère pas, ce qui serait vraiment grave. »

« Ne pourrions-nous pas au moins explorer les alentours ? » insista Ned Land.

Voici une île, avec ses arbres majestueux. Sous leur ombre, des animaux gambadent, promesses de côtelettes et de roastbeefs qui feraient saliver n'importe qui.

« Ned a raison, » ajouta Conseil. « Pourquoi ne pas demander au capitaine Nemo de nous laisser débarquer, histoire de retrouver la sensation du sol sous nos pieds ? »

« Je peux toujours essayer, » répondis-je. « Mais je crains qu'il ne refuse. »

« Allez, tentez le coup, » insista Conseil. « Nous verrons bien si le capitaine est d'humeur généreuse. »

À ma grande surprise, le capitaine Nemo accepta ma requête avec une étonnante bienveillance, sans même exiger une promesse de retour. Pourtant, je savais que s'aventurer dans l'arrière-pays de Nouvelle-Guinée était risqué, et je déconseillais à Ned Land de s'y perdre. Mieux valait être prisonnier sur le Nautilus que captif des habitants de Papouasie.

Le lendemain matin, un canot fut mis à notre disposition. Je ne m'attendais pas à ce que le capitaine Nemo nous accompagne, ni même qu'un membre de l'équipage se joigne à nous. Ned Land, maître dans l'art de naviguer, prendrait seul la barre. La terre n'était qu'à deux milles, une distance que notre canot léger franchirait aisément, là où les récifs sont un cauchemar pour les grands navires.

Le 5 janvier au matin, le canot fut descendu de la plate-forme et mis à l'eau avec une facilité déconcertante par deux hommes seulement. Les rames étaient prêtes, il ne nous restait plus qu'à embarquer.

À huit heures, armés de fusils et de haches, nous quittâmes le Nautilus. La mer était calme, une légère brise soufflait depuis la terre. Conseil et moi ramions avec vigueur, tandis que Ned guidait le canot à travers les passages étroits laissés par les récifs. Notre embarcation glissait avec aisance et célérité.

Ned Land était fou de joie, incapable de contenir son enthousiasme.

Ned Land était comme un prisonnier en cavale, savourant chaque instant de liberté sans penser au retour inévitable.

« De la viande ! s'exclamait-il, nous allons enfin manger de la vraie viande ! Du gibier, du vrai ! Bon, pas de pain, mais tant pis ! Le poisson, c'est bien, mais à la longue, ça lasse. Un bon morceau de venaison grillée sur des braises, ça va changer notre quotidien ! »

« Tu es un vrai gourmand, » répondait Conseil, l'eau à la bouche.

« Reste à voir, dis-je, si ces forêts sont riches en gibier, et surtout si le gibier n'est pas assez gros pour devenir le chasseur à notre place. »

« Allons, monsieur Aronnax, répliqua Ned, les yeux pétillants, même si je dois me contenter de tigre, je ne dirai pas non à un steak de tigre si c'est tout ce que je trouve sur cette île. »

« Ned a de drôles d'idées, » commenta Conseil.

« Quoi qu'il en soit, poursuivit Ned Land, tout ce qui a quatre pattes sans plumes ou deux pattes avec plumes sera ma cible. »

« Voilà que Ned recommence avec ses imprudences ! » soupirai-je.

« Pas d'inquiétude, monsieur Aronnax, » répondit le Canadien. « Ramez bien ! En moins de vingt-cinq minutes, je vous promets un plat digne de ce nom. »

À huit heures et demie, notre canot toucha doucement la plage de sable, après avoir franchi sans encombre la barrière de corail qui entourait l'île de Gueboroar.

En touchant terre, je fus saisi par une vive émotion. Ned Land, lui, testait le sol du pied, comme pour s'en approprier. Cela faisait seulement deux mois que nous étions, pour reprendre les mots du capitaine Nemo, les "passagers du Nautilus", en réalité ses prisonniers.

En quelques minutes, nous étions à portée de fusil de la côte. Le sol, principalement composé de madrépores, laissait entrevoir quelques lits de torrents asséchés parsemés de débris granitiques, preuve d'une formation géologique ancienne. L'horizon était masqué par un rideau de forêts luxuriantes. Des arbres gigantesques, parfois hauts de deux cents pieds, s'entremêlaient de lianes, véritables hamacs naturels bercés par la brise. Mimosas, ficus, casuarinas, tecks, hibiscus, pandanus, palmiers se mêlaient en une symphonie végétale, et sous leur ombre, poussaient orchidées, légumineuses et fougères.

Mais Ned, pragmatique, laissait de côté la beauté pour se concentrer sur l'utile. Il repéra un cocotier, en fit tomber quelques noix, les ouvrit, et nous bûmes le lait, dégustant l'amande avec une joie qui contrastait avec la routine du Nautilus.

« Excellent ! » s'exclamait Ned Land.

« Exquis ! » ajoutait Conseil.

« Je doute que votre Nemo s'oppose à ce qu'on ramène une cargaison de cocos à bord, » dit le Canadien.

« Je ne pense pas, » répondis-je, « mais il n'y touchera probablement pas ! »

« Tant pis pour lui ! » lança Conseil.

« Et tant mieux pour nous ! » conclut Ned Land.

« Parfait, ça nous en laissera plus ! » lança Ned avec un sourire en coin.

« Un instant, Ned, » l'interrompis-je alors qu'il s'apprêtait à s'attaquer à un autre cocotier. « Les cocos, c'est bien, mais avant de remplir notre embarcation, vérifions si cette île n'offre pas d'autres trésors. Des légumes frais seraient les bienvenus à bord du Nautilus. »

« Monsieur a raison, » approuva Conseil. « Je propose de réserver trois espaces dans notre canot : un pour les fruits, un autre pour les légumes, et le dernier pour la viande, que je n'ai pas encore aperçue. »

« Ne perdons pas espoir, » dit le Canadien avec optimisme.

« Continuons notre exploration, mais restons sur nos gardes. Même si l'île semble déserte, on pourrait y croiser des habitants moins regardants que nous sur le choix du gibier ! »

Ned Land éclata de rire. « Eh bien, si c'est le cas, je commence à voir l'attrait de l'anthropophagie ! »

« Ned ! » s'exclama Conseil, choqué. « Vous, un cannibale ? Je ne serais plus en sécurité à vos côtés. Devrais-je craindre de me réveiller à moitié dévoré ? »

Ned répliqua en riant : « Ne vous inquiétez pas, Conseil. Je vous apprécie beaucoup, mais pas au point de vous manger sans raison. »

« Je reste prudent, » répondit Conseil. « Allons chasser ! Il nous faut absolument trouver du gibier pour apaiser ce cannibale, sinon, un matin, monsieur ne trouvera que des restes de domestique pour le servir. »

Tout en plaisantant, nous nous enfonçâmes sous les voûtes sombres de la forêt, explorant ses recoins pendant deux bonnes heures.

Le hasard fut de notre côté dans notre quête de nourriture. Nous découvrîmes un trésor de la nature tropicale : le fruit de l'arbre à pain, qui manquait cruellement à bord.

Cet arbre, très répandu sur l'île de Gueboroar, portait le nom de « Rima » en malais. Il se dressait fièrement à quarante pieds de haut, son tronc droit et sa cime arrondie ornée de grandes feuilles lobées le distinguant des autres. Des fruits globuleux, d'un décimètre de diamètre, pendaient de ses branches, leur surface rugueuse formant un motif hexagonal. Ce végétal, un don de la nature aux régions dépourvues de blé, produisait des fruits huit mois par an sans nécessiter de culture.

Ned Land, qui connaissait bien ces fruits pour les avoir goûtés lors de ses voyages, ne put résister à l'envie de les préparer. « Monsieur, je ne partirai pas d'ici sans goûter cette pâte de l'arbre à pain ! »

« Allez-y, Ned, faites-vous plaisir. Nous sommes ici pour expérimenter, après tout. »

« Ça ne prendra qu'un instant, » promit-il.

Munis d'une lentille, il alluma un feu de bois mort qui crépita joyeusement, prêt à savourer ce délice tropical.

Pendant que Ned s'affairait avec le feu, Conseil et moi scrutions les arbres à pain, à la recherche des fruits les plus prometteurs. Certains n'étaient pas encore mûrs, leur peau épaisse cachant une chair blanche, mais encore un peu ferme. D'autres, en revanche, étaient parfaits, d'un jaune translucide, prêts à être cueillis.

Ces fruits n'avaient pas de noyau, ce qui facilitait la tâche. Conseil en ramena une douzaine à Ned, qui les déposa sur le feu après les avoir tranchés généreusement. Tout en s'activant, il ne cessait de répéter :

« Vous allez voir, monsieur, ce pain est un régal !

— Surtout quand on en est privé depuis longtemps, ajouta Conseil.

— Ce n’est même plus du pain, renchérit Ned. C’est une pâtisserie ! Vous n’en avez jamais goûté, monsieur ?

— Non, Ned, jamais.

— Préparez-vous à découvrir quelque chose de vraiment savoureux. Si vous n’en redemandez pas, je ne suis plus le roi des harponneurs ! »

En quelques minutes, les tranches exposées au feu étaient noircies à l'extérieur, mais révélaient une pâte blanche et moelleuse à l'intérieur, avec un goût rappelant l'artichaut.

Je dois l'admettre, ce pain était délicieux, et j’en savourai chaque bouchée avec plaisir.

« Malheureusement, dis-je, cette pâte ne reste pas fraîche longtemps. Je doute que cela vaille la peine d’en stocker pour notre retour à bord.

— Ah, monsieur, s’exclama Ned Land. Vous parlez comme un naturaliste, mais moi, je vais penser comme un boulanger. Conseil, ramassez-en autant que possible, nous les emporterons.

— Et comment comptes-tu les préparer ? demandai-je à Ned.

— Je vais transformer leur pulpe en une pâte fermentée qui se conservera indéfiniment. Quand j’en aurai besoin, je la ferai cuire à bord. Même avec une pointe d’acidité, vous verrez, ce sera excellent.

— Alors, maître Ned, il ne manque rien à ce pain…

— Si, monsieur le professeur, répondit Ned, il manque quelques fruits ou au moins quelques légumes ! Allons chercher ça. »

Une fois notre récolte terminée, nous nous mîmes en quête de compléter notre menu "terrestre".

Notre exploration fut fructueuse. Vers midi, nous avions amassé une belle quantité de bananes, ces délices tropicaux que les Malais appellent "pisang" et consomment crues. À cela s’ajoutaient des jaks énormes au goût prononcé, des mangues juteuses, et des ananas d'une taille impressionnante. Cette cueillette nous prit du temps, mais c'était loin d'être du temps perdu.

Conseil ne quittait pas Ned des yeux. Le harponneur, en tête, avançait à travers la forêt et, d’un geste sûr, rassemblait les meilleurs fruits pour sa réserve.

« Alors, Conseil demanda, il ne vous manque plus rien, ami Ned ?

— Hum... fit le Canadien.

— Comment ça ? Vous n’êtes pas satisfait ?

— Tous ces végétaux, c’est bien beau, mais ça ne fait pas un repas, expliqua Ned. C’est la cerise sur le gâteau, le dessert. »

« Et le potage ? Et le rôti ? » lança Ned, visiblement frustré.

« Effectivement, répondis-je, tu nous avais promis des côtelettes, mais ça semble bien incertain. »

« Ne vous inquiétez pas, dit Ned avec assurance. La chasse n’est pas terminée, elle n’a même pas vraiment commencé. Soyez patients ! On finira bien par croiser quelque animal à plume ou à poil. Si ce n’est pas ici, ce sera ailleurs… »

« Et si ce n’est pas aujourd’hui, ce sera demain, ajouta Conseil. On ne doit pas trop s’éloigner. Je propose même qu’on retourne au canot. »

« Quoi ? Déjà ? » s’exclama Ned.

« Nous devons rentrer avant la nuit, » insistai-je.

« Quelle heure est-il ? » demanda Ned.

« Au moins deux heures, » répondit Conseil.

« Comme le temps file quand on est sur la terre ferme ! » soupira Ned avec regret.

« En route, » conclut Conseil.

Nous reprîmes donc notre chemin à travers la forêt, remplissant nos sacs de choux palmistes qu’il fallait cueillir tout en haut des arbres, de petits haricots que je reconnus comme étant les fameux "abrou" des Malais, et d’ignames d’une qualité exceptionnelle.

Nos sacs débordaient quand nous atteignîmes le canot, mais Ned Land n’était toujours pas satisfait. Heureusement, le hasard joua en sa faveur. Juste avant d’embarquer, il repéra plusieurs palmiers, grands de vingt-cinq à trente pieds, des sagoutiers, dont la Malaisie tire tant de bénéfices.

Ces arbres poussent sans qu’on ait à les cultiver, se multipliant par leurs rejets et leurs graines, un peu comme les mûriers. Ned savait parfaitement comment s’y prendre. Avec sa hache, il abattit rapidement deux ou trois de ces sagoutiers, reconnaissables à la poudre blanche qui saupoudrait leurs palmes.

Je l’observais, plus en naturaliste qu’en homme affamé. Il commença par retirer une épaisse bande d’écorce de chaque tronc, révélant un enchevêtrement de fibres qui emprisonnaient une sorte de farine gommeuse. Cette farine, c’était le sagou, un aliment de base pour de nombreuses populations mélanésiennes.

Pour l’instant, Ned se contenta de couper les troncs en morceaux, comme s’il préparait du bois de chauffage, remettant à plus tard l’extraction de la farine. Il prévoyait de la passer au tamis pour en séparer les fibres, de la faire sécher au soleil pour évaporer l’humidité, puis de la durcir dans des moules.

Vers cinq heures, chargés de nos trésors, nous quittâmes l’île et, une demi-heure plus tard, nous étions de retour au Nautilus. Personne ne vint nous accueillir. Le grand cylindre de métal semblait désert. Après avoir embarqué nos provisions, je descendis dans ma cabine. Mon dîner m’attendait. Je mangeai, puis je m’endormis.

Le lendemain, 6 janvier, toujours rien de nouveau à bord. Aucun bruit, aucun signe de vie. Le canot était resté amarré au même endroit. Nous décidâmes de retourner sur l’île Gueboroar.

Ned Land espérait avoir plus de chance que la veille en tant que chasseur et voulait explorer une autre partie de la forêt.

Dès l'aube, nous étions en route. Notre embarcation, portée par le courant vers la terre, atteignit rapidement l'île.

Nous avons débarqué et, faisant confiance à l'instinct du Canadien, nous avons suivi Ned Land, qui avançait à grandes enjambées.

Ned a longé la côte vers l'ouest, traversant à gué quelques lits de torrents, et a atteint une haute plaine bordée de magnifiques forêts.

Des martins-pêcheurs flânaient le long des ruisseaux, mais ils restaient à distance. Leur méfiance montrait que ces oiseaux avaient l'habitude des humains, ce qui laissait penser que, même si l'île n'était pas habitée, elle était au moins fréquentée.

Après avoir traversé une prairie bien grasse, nous sommes arrivés à la lisière d'un petit bois animé par le chant et le vol de nombreux oiseaux.

« Encore des oiseaux, fit remarquer Conseil.

— Mais certains se mangent ! répondit Ned le harponneur.

— Pas ceux-là, ami Ned, répliqua Conseil, je ne vois ici que des perroquets.

— Conseil, dit Ned sérieusement, le perroquet est le faisan de ceux qui n'ont rien d'autre à se mettre sous la dent.

— Et je dois ajouter, dis-je, que bien préparé, cet oiseau vaut le détour. »

En effet, sous l'épais feuillage, des perroquets multicolores volaient de branche en branche, comme s'ils n'attendaient qu'une éducation pour parler notre langue. Ils bavardaient avec des perruches de toutes couleurs, des cacatoès réfléchis, et des loris rouge vif qui traversaient l'air comme des éclats de soie, entourés de calaos bruyants et de papous aux nuances d'azur, formant un spectacle fascinant mais peu appétissant.

Cependant, un oiseau typique de ces contrées, qu'on ne trouve que dans les îles d'Arrou et des Papouas, manquait à l'appel. Mais j'allais bientôt avoir la chance de l'observer.

Après avoir traversé un sous-bois peu dense, nous avons retrouvé une plaine envahie de buissons. C'est là que j'ai vu s'envoler de magnifiques oiseaux dont les longues plumes les obligeaient à voler face au vent. Leur vol ondulant, la grâce de leurs mouvements et leurs couleurs éclatantes captaient et émerveillaient le regard. Je les ai immédiatement reconnus.

« Des oiseaux de paradis ! m'écriai-je.

— Ordre des passereaux, section des clystomores, précisa Conseil.

— Famille des perdreaux ? demanda Ned Land.

— Je ne pense pas, maître Land. Mais je compte sur votre habileté pour attraper un de ces joyaux de la nature tropicale !

— Je vais essayer, monsieur le professeur, même si je suis plus à l'aise avec un harpon qu'un fusil. »

Les Malais, qui commercent beaucoup ces oiseaux avec les Chinois, ont leurs propres techniques pour les capturer, notamment en installant des pièges au sommet des arbres où les paradisiers aiment se percher.

Parfois, les Malais utilisent une glu collante pour capturer les oiseaux, immobilisant leurs mouvements. Ils vont même jusqu'à empoisonner les sources d'eau où ces créatures viennent se désaltérer. De notre côté, nous n'avions d'autre choix que de les tirer en plein vol, une méthode qui s'est révélée peu fructueuse. En effet, nous avons gaspillé une bonne partie de nos munitions sans succès.

Vers onze heures, nous avions franchi le premier relief montagneux de l'île, mais toujours sans aucune prise. La faim commençait à se faire sentir. Les chasseurs avaient compté sur leur habileté, mais avaient clairement surestimé leurs chances. Heureusement, Conseil, contre toute attente, réussit un joli coup double qui nous assura un déjeuner bienvenu.

Il abattit un pigeon blanc et un ramier. Rapidement plumés et enfilés sur une brochette, ils rôtirent au-dessus d'un feu de bois sec. Pendant que ces délices cuisaient, Ned prépara des fruits de l'artocarpus. Une fois cuits, le pigeon et le ramier furent dévorés jusqu'à l'os, leur chair délicieusement parfumée par la muscade dont ils se gavaient.

« C’est comme si les poules se nourrissaient de truffes, » fit remarquer Conseil.

« Et maintenant, Ned, qu’est-ce qui vous manque ? » demandai-je au Canadien.

« Un bon gibier à quatre pattes, monsieur Aronnax, » répondit Ned Land. « Tous ces pigeons ne sont que des amuse-gueules. Tant que je n’aurai pas abattu un animal à côtelettes, je ne serai pas satisfait ! »

« Ni moi, Ned, si je ne capture pas un oiseau de paradis. »

« Continuons donc la chasse, » proposa Conseil, « mais en revenant vers la mer. Nous sommes sur les premières pentes des montagnes, et il serait plus avisé de retourner dans la région des forêts. »

C’était une idée judicieuse, et nous l’avons suivie. Après une heure de marche, nous avons atteint une véritable forêt de sagoutiers. Quelques serpents inoffensifs se glissaient sous nos pas. Les oiseaux de paradis fuyaient à notre approche, et je commençais à perdre espoir de les attraper, quand Conseil, qui ouvrait la marche, se pencha soudain, poussa un cri de triomphe, et revint vers moi avec un magnifique oiseau de paradis.

« Bravo, Conseil ! » m’écriai-je.

« Monsieur est trop aimable, » répondit Conseil.

« Mais non, mon garçon. C’est un véritable exploit de capturer un de ces oiseaux vivants, et à la main qui plus est ! »

« Si monsieur veut bien l’examiner de près, il verra que je n’ai pas eu grand mérite. »

« Pourquoi donc, Conseil ? »

« Parce que cet oiseau est aussi ivre qu'une caille. »

« Ivre ? »

« Oui, monsieur, ivre de muscades qu’il dévorait sous l’arbre où je l’ai pris. Voyez, ami Ned, les effets désastreux de l’excès ! »

« Mille diables ! » rétorqua le Canadien. « Pour le peu de gin que j’ai bu ces deux derniers mois, je ne mérite pas de reproches ! »

Pendant ce temps, j’examinais l’oiseau fascinant. Conseil avait raison. Le paradisier, grisé par le suc enivrant, était incapable de voler et peinait à marcher. Mais cela ne m’inquiétait guère, et je le laissai se remettre de sa cuite.

Cet oiseau appartenait à la plus belle des huit espèces recensées en Papouasie et dans les îles environnantes. C’était un paradisier « grand-émeraude », l’un des plus rares. Il mesurait environ trente centimètres de long.

La tête de l'oiseau était plutôt petite, avec des yeux proches du bec, eux aussi de taille modeste. Mais sa palette de couleurs était un véritable chef-d'œuvre : un bec jaune, des pattes et des griffes brunes, des ailes noisette aux extrémités pourpres, une tête et une nuque jaune pâle, une gorge émeraude, et un ventre brun marron. Deux plumes délicates s'élevaient au-dessus de sa queue, prolongées par de longues plumes légères, complétant ainsi l'apparence de cet oiseau spectaculaire que les indigènes, avec une touche poétique, appellent l'« oiseau du soleil ».

Je rêvais d'emmener ce magnifique spécimen à Paris pour l'offrir au Jardin des Plantes, qui n'en possédait aucun vivant.

« C'est si rare que ça ? » demanda le Canadien, avec l'air d'un chasseur peu impressionné par la beauté du gibier.

« Très rare, mon cher compagnon, et encore plus difficile à capturer vivant. Même morts, ces oiseaux se vendent bien. Les indigènes ont d'ailleurs trouvé le moyen d'en fabriquer, un peu comme on crée de fausses perles ou diamants. »

« Quoi ! » s'exclama Conseil. « On fabrique de faux oiseaux de paradis ? »

« Oui, Conseil. »

« Et vous connaissez leur technique ? »

« Parfaitement. Pendant la mousson d'est, les paradisiers perdent leurs magnifiques plumes de queue, appelées plumes subalaires par les naturalistes. Les faussaires les récupèrent et les fixent habilement sur une pauvre perruche mutilée. Ils teignent ensuite la suture, vernissent l'oiseau, puis envoient ces créations aux musées et collectionneurs européens. »

« Eh bien, » dit Ned Land, « tant que ce n'est pas pour être mangé, je ne vois pas trop le problème ! »

Si j'étais ravi d'avoir ce paradisier, le chasseur canadien, lui, n'était pas encore satisfait. Heureusement, vers deux heures, Ned Land abattit un magnifique cochon sauvage, appelé « bari-outang » par les indigènes. Cet animal arrivait à point pour nous fournir de la véritable viande, et il fut accueilli avec enthousiasme. Ned Land était fier de son tir. Le cochon, touché par une balle électrique, était tombé raide mort.

Le Canadien le dépeça et le vida soigneusement, mettant de côté une demi-douzaine de côtelettes pour notre repas du soir. Puis, la chasse reprit, marquée par les exploits de Ned et Conseil.

En effet, les deux amis, en fouillant les buissons, firent surgir un groupe de kangourous, qui s'enfuirent en bondissant sur leurs pattes élastiques.

Mais ces animaux ne s'échappèrent pas assez vite pour échapper à la précision de la capsule électrique.

« Ah, monsieur le professeur ! » s'exclama Ned Land, emporté par la fièvre de la chasse. « Quel gibier fantastique, surtout cuisiné à l'étuvée ! Quelle réserve pour le Nautilus ! Deux, trois, cinq à terre ! Et dire que nous allons savourer toute cette viande, tandis que ces idiots à bord n'en goûteront pas une miette ! »

Dans son enthousiasme débordant, le Canadien, s'il n'avait pas autant parlé, aurait probablement anéanti toute la troupe ! Mais il se contenta d'une douzaine de ces fascinants marsupiaux, qui, comme l'expliqua Conseil, appartiennent au premier ordre des mammifères aplacentaires.

Ces animaux étaient de petite taille, une sorte de "kangourous-lapins" qui se cachent habituellement dans les arbres et se déplacent avec une rapidité incroyable. Bien qu'ils soient de taille modeste, leur chair est des plus prisées.

Nous étions ravis du succès de notre chasse. Ned, euphorique, envisageait déjà de revenir le lendemain sur cette île magique pour en dépeupler tous les quadrupèdes comestibles. Mais il ne tenait pas compte des imprévus.

À six heures du soir, nous étions de retour sur la plage. Notre canot reposait à son emplacement habituel. Le Nautilus, semblable à un récif allongé, émergeait des vagues à deux milles du rivage.

Ned Land, sans perdre de temps, se consacra à l'organisation du dîner. Il était passé maître dans l'art de la cuisine en plein air. Les côtelettes de "bari-outang", grillées sur des charbons ardents, diffusèrent bientôt un parfum exquis qui embauma l'air !

Mais je réalise que je suis en train de suivre l'exemple du Canadien. Me voilà en admiration devant une grillade de porc fraîche ! Pardonnez-moi, comme j'ai pardonné à maître Land, pour les mêmes raisons !

Finalement, le dîner fut un régal. Deux ramiers vinrent compléter ce menu exceptionnel. La pâte de sagou, le pain de l'arbre à pain, quelques mangues, une demi-douzaine d'ananas, et la liqueur fermentée de certaines noix de coco nous comblèrent de joie.

Je crois bien que mes compagnons n'avaient pas les idées aussi claires qu'on l'aurait souhaité.

« Et si on ne retournait pas ce soir au Nautilus ? » proposa Conseil.

« Et si on n'y retournait jamais ? » renchérit Ned Land.

À cet instant, une pierre atterrit à nos pieds, interrompant net la suggestion du harponneur.

Nous tournâmes la tête vers la forêt, sans bouger, ma main suspendue en l'air, celle de Ned Land continuant son geste.

« Une pierre ne tombe pas du ciel, à moins de s'appeler météorite », fit remarquer Conseil.

Une deuxième pierre, bien polie, vola jusqu'à nous, arrachant une cuisse de ramier des mains de Conseil, renforçant ainsi ses propos.

Nous nous levâmes d'un bond, fusils à l'épaule, prêts à riposter.

« Des singes ? » s'exclama Ned Land.

« Pas vraiment, répondit Conseil, plutôt des indigènes. »

« Vite, au canot ! » ordonnai-je en me précipitant vers la mer.

Il fallait battre en retraite, une vingtaine de natifs, armés d'arcs et de frondes, émergeaient du sous-bois à une centaine de pas, menaçants.

Notre canot était échoué à une dizaine de mètres.

Les indigènes avançaient, pas à pas, mais leurs intentions étaient clairement hostiles. Les pierres et les flèches fusaient.

Ned Land ne voulait pas abandonner son butin. Malgré le danger, il courait, un cochon sous un bras, des kangourous sous l'autre.

En deux minutes, nous étions sur le rivage. Charger le canot de provisions et d'armes, le pousser à l'eau, saisir les rames, tout fut fait en un éclair. À peine avions-nous parcouru deux encablures que cent indigènes, hurlant et gesticulant, s'avançaient dans l'eau jusqu'à la taille. Je guettai une réaction de l'équipage du Nautilus, mais rien. L'immense sous-marin, ancré au large, restait désespérément vide.

Vingt minutes plus tard, nous étions à bord. Les panneaux étaient ouverts. Après avoir amarré le canot, nous pénétrâmes à l'intérieur du Nautilus.

Je descendis au salon, d'où s'échappaient quelques notes musicales. Le capitaine Nemo était là, absorbé par son orgue, perdu dans sa musique.

« Capitaine ! » l'interpellai-je.

Il ne réagit pas.

« Capitaine ! » insistai-je en posant ma main sur son épaule.

Il sursauta, se retourna :

« Ah, c'est vous, professeur, dit-il. Alors, bonne chasse ? Avez-vous fait de belles découvertes botaniques ? »

« Oui, capitaine, répondis-je, mais nous avons aussi ramené une troupe de bipèdes dont la proximité m'inquiète. »

« Quels bipèdes ? »

« Des indigènes. »

« Des indigènes ! » répéta le capitaine Nemo avec un sourire ironique.

« Vous semblez surpris, professeur, de croiser des indigènes en posant le pied sur une île de notre planète ? Où n'y a-t-il pas de "sauvages" ? Et d'ailleurs, sont-ils vraiment pires que ceux que vous appelez civilisés ? »

« Mais, capitaine... »

« Pour ma part, monsieur, j'en ai vu partout. »

« Eh bien, si vous ne souhaitez pas les voir monter à bord du Nautilus, quelques précautions seraient sages. »

« Rassurez-vous, professeur, il n'y a pas de quoi s'inquiéter. »

« Pourtant, ils sont nombreux. »

« Combien en avez-vous compté ? »

« Une centaine, au moins. »

« Monsieur Aronnax, » répondit le capitaine Nemo tout en reposant ses doigts sur l'orgue, « même si tous les indigènes de Papouasie se rassemblaient sur cette plage, le Nautilus ne craindrait rien de leurs assauts ! »

Le capitaine se remit à jouer, ses doigts dansant sur les touches noires, infusant à sa musique un caractère profondément écossais. Il s'absorba dans sa rêverie musicale, oubliant ma présence, et je choisis de ne pas le distraire davantage.

Je remontai sur la plate-forme. La nuit était déjà tombée ; sous ces latitudes, le soleil disparaît vite, sans crépuscule. Je distinguai à peine l'île Gueboroar, mais les nombreux feux sur la plage témoignaient que les indigènes n'avaient pas l'intention de partir.

Je restai là plusieurs heures, parfois songeant aux indigènes sans vraiment les craindre, tant la confiance du capitaine m'avait gagné, parfois les oubliant pour admirer la magnificence de la nuit tropicale. Mes pensées vagabondaient vers la France, sous ces étoiles qui allaient bientôt l'illuminer. La lune brillait au milieu des constellations. Je songeai que ce satellite bienveillant reviendrait bientôt soulever les flots et libérer le Nautilus de son lit de corail. Vers minuit, constatant le calme des flots et des arbres du rivage, je regagnai ma cabine et m'endormis paisiblement.

La nuit passa sans incident. Les Papouas, probablement intimidés par la vue de notre étrange vaisseau, n'avaient pas osé s'approcher, bien que les panneaux laissés ouverts leur eussent offert un accès facile.

À six heures du matin, le 8 janvier, je retournai sur la plate-forme. L'aube se levait, dissipant les brumes et révélant l'île, ses plages d'abord, puis ses sommets.

Les indigènes étaient toujours là, et encore plus nombreux que la veille — peut-être cinq ou six cents. Certains, profitant de la marée basse, s'étaient aventurés sur les récifs, à moins de deux encablures du Nautilus. Je les observai sans difficulté. De véritables Papouas, à la stature athlétique, avec leurs fronts larges, leurs nez proéminents mais non épatés, et leurs dents éclatantes. Leurs cheveux laineux, teints en rouge, contrastaient avec leur peau noire et luisante, semblable à celle des Nubiens. Des chapelets d'os pendaient à leurs lobes d'oreilles distendus. Ces hommes étaient pour la plupart nus.

Au milieu de ce groupe, quelques femmes se distinguaient, vêtues d'une jupe en herbes tressées, allant des hanches jusqu'aux genoux, maintenue par une ceinture végétale. Les chefs, quant à eux, arboraient des colliers de perles rouges et blanches, ainsi qu'un pendentif en forme de croissant. Armés d'arcs, de flèches et de boucliers, ils portaient à l'épaule un filet contenant des pierres rondes, prêtes à être lancées avec précision grâce à leur fronde.

L'un des chefs, particulièrement proche du Nautilus, observait le sous-marin avec une attention soutenue. Il devait être un « mado » de haut rang, car il portait avec élégance une natte en feuilles de bananier, finement dentelée et rehaussée de couleurs vives.

J'aurais pu facilement neutraliser cet indigène, si près de nous, mais j'ai préféré attendre une véritable provocation hostile. Entre Européens et autochtones, il est préférable que les Européens réagissent plutôt qu'ils n'attaquent.

Pendant toute la marée basse, ces indigènes ont rôdé autour du Nautilus, mais sans faire de bruit. Je les entendais souvent répéter le mot « assai », et leurs gestes semblaient m'inviter à les rejoindre sur la terre ferme, une invitation que j'ai poliment déclinée.

Ainsi, ce jour-là, notre canot est resté à bord, au grand désarroi de maître Land, qui n'a pas pu compléter ses provisions. Ce Canadien ingénieux a mis son temps à profit pour préparer les viandes et les farines rapportées de l'île Gueboroar. Quant aux indigènes, ils ont regagné la terre vers onze heures du matin, dès que les têtes de corail ont commencé à disparaître sous la marée montante. Leur nombre sur la plage a considérablement augmenté, probablement en provenance des îles voisines ou de la Papouasie elle-même. Pourtant, je n'ai aperçu aucune pirogue indigène.

Ne sachant que faire d'autre, j'ai décidé de draguer ces eaux cristallines, où l'on pouvait voir une profusion de coquillages, de zoophytes et de plantes marines. C'était, d'ailleurs, le dernier jour que le Nautilus passerait ici, à moins qu'il ne flotte à la pleine mer le lendemain, comme promis par le capitaine Nemo.

J'ai donc appelé Conseil, qui m'a apporté une petite drague, semblable à celles utilisées pour pêcher les huîtres.

« Et ces indigènes ? me demanda Conseil. Si je puis me permettre, ils ne semblent pas si méchants !

— Ce sont pourtant des anthropophages, mon cher.

— On peut être anthropophage et être une bonne personne, répondit Conseil, tout comme on peut être gourmand et honnête. L'un n'empêche pas l'autre.

— Très bien, Conseil, je te concède que ce sont d'honnêtes anthropophages, et qu'ils dévorent leurs prisonniers avec intégrité. Cependant, je n'ai aucune envie d'être dévoré, même avec honnêteté, donc je resterai prudent, surtout que le commandant du Nautilus ne semble prendre aucune précaution. Et maintenant, au travail. »

Pendant deux heures, nous avons pêché activement, mais sans trouver de trésors particuliers. La drague s'est remplie d'oreilles de Midas, de harpes, de mélanies, et surtout des plus beaux marteaux que j'aie jamais vus.

Nous avions aussi attrapé quelques holothuries, des huîtres perlières et une douzaine de petites tortues, destinées à la cuisine du bord.

C’est alors que, contre toute attente, je fis une découverte extraordinaire, presque monstrueuse dans sa rareté. Conseil venait de remonter la drague, chargée de coquillages plutôt communs, quand soudain, je plongeai la main dans le filet pour en retirer un spécimen, et je laissai échapper un cri de passionné de conchyliologie, le plus aigu qu’un humain puisse émettre.

« Qu'arrive-t-il, monsieur ? » demanda Conseil, étonné. « Vous êtes-vous fait mordre ? »

« Non, mon garçon, mais j’aurais volontiers sacrifié un doigt pour cette trouvaille ! »

« Quelle trouvaille ? »

« Ce coquillage ! » dis-je, triomphant.

« Mais c’est simplement une olive porphyre, genre olive, ordre des pectinibranches, classe des gastéropodes, embranchement des mollusques… »

« Oui, Conseil, mais elle est enroulée à l’envers ! Elle tourne de gauche à droite ! »

« C’est incroyable ! » s’exclama Conseil.

« Oui, c’est une coquille sénestre ! »

« Une coquille sénestre ! » répétait Conseil, le cœur battant.

« Regarde sa spire ! »

« Ah, monsieur, vous pouvez me croire, dit Conseil en prenant la précieuse coquille d’une main tremblante, je n’ai jamais ressenti une telle émotion ! »

Et il y avait de quoi être ému ! Comme le notent les naturalistes, la dextrosité est une règle universelle. Les astres et leurs satellites se déplacent de droite à gauche. L’homme utilise plus souvent sa main droite, donc ses outils sont conçus en conséquence. La nature suit généralement cette règle pour l’enroulement des coquilles. Elles sont presque toutes dextres, sauf de rares exceptions, et quand par hasard une coquille est sénestre, elle vaut son pesant d’or.

Conseil et moi étions fascinés par notre trésor, rêvant déjà de l’offrir au Muséum, quand une pierre, lancée par un indigène, brisa notre précieux objet dans la main de Conseil.

Je poussai un cri de désespoir ! Conseil saisit mon fusil et visa un sauvage à dix mètres, prêt à lancer sa fronde. J'essayai de l'arrêter, mais il tira et brisa le bracelet d’amulettes du bras de l’indigène.

« Conseil ! » m’écriai-je. « Conseil ! »

« Mais monsieur, ce cannibale a attaqué le premier ! »

« Une coquille ne vaut pas la vie d’un homme ! »

« Ah, le vaurien ! » s’écria Conseil. « J’aurais préféré qu’il me casse l’épaule ! »

Conseil était sincère, mais je ne partageais pas son avis. Pendant ce temps, la situation avait évolué sans que nous nous en apercevions. Une vingtaine de pirogues encerclaient désormais le Nautilus.

Les pirogues, sculptées dans des troncs d'arbres, longues et effilées, glissaient sur l'eau avec une agilité impressionnante grâce à leurs balanciers en bambou. Les rameurs, à moitié nus et d'une habileté remarquable, les manœuvraient avec aisance. Je ne pouvais m'empêcher de ressentir une certaine appréhension en les voyant approcher.

Il était clair que ces Papouas avaient déjà eu des interactions avec des Européens et connaissaient leurs navires. Mais que pouvaient-ils penser de ce long cylindre de métal échoué dans la baie, sans mâts ni cheminée ? Probablement rien de rassurant, car ils avaient gardé leurs distances au début. Pourtant, le Nautilus étant immobile, ils reprenaient peu à peu confiance et tentaient de s'en approcher, une familiarité que nous devions absolument éviter. Nos armes, silencieuses, n'auraient qu'un impact limité sur ces indigènes qui ne respectent que les bruits tonitruants. Après tout, la foudre sans le tonnerre ne ferait guère peur, même si le danger réside dans l'éclair.

À cet instant, les pirogues se rapprochèrent dangereusement du Nautilus, et une pluie de flèches s'abattit sur nous.

« Mince, une averse ! » lança Conseil. « Et peut-être une averse empoisonnée ! »

« Il faut prévenir le capitaine Nemo », déclarai-je en me précipitant vers le panneau.

Je descendis au salon, mais il était désert. Je pris le risque de frapper à la porte du capitaine.

« Entrez », répondit une voix. À l'intérieur, je découvris le capitaine Nemo absorbé par des calculs complexes, entouré de x et autres symboles algébriques.

« Je vous dérange ? » demandai-je par courtoisie.

« En effet, monsieur Aronnax », répondit-il calmement, « mais j'imagine que vous avez une bonne raison de me voir ? »

« Absolument. Les pirogues indigènes nous encerclent, et nous risquons d'être attaqués par des centaines de guerriers d'ici peu. »

« Ah ! » fit le capitaine Nemo avec sérénité. « Ils sont venus avec leurs pirogues ? »

« Oui, monsieur. »

« Eh bien, il suffit de fermer les panneaux. »

« Justement, je venais vous le dire… »

« Rien de plus simple », dit-il en appuyant sur un bouton électrique pour transmettre un ordre à l'équipage.

« Voilà, c'est réglé », me dit-il après un moment. « Le canot est sécurisé, et les panneaux sont fermés. Vous ne craignez pas que ces hommes puissent détruire des parois que même les boulets de votre frégate n'ont pu endommager ? »

« Non, capitaine, mais un danger subsiste. »

« Lequel, monsieur ? »

« Demain, à la même heure, il faudra rouvrir les panneaux pour renouveler l'air du Nautilus… »

« Évidemment, puisque notre navire respire comme les cétacés. »

« Mais si, à ce moment-là, les Papouas sont sur la plateforme, comment les empêcherez-vous d'entrer ? »

« Alors, vous pensez qu'ils monteront à bord ? »

« J'en suis convaincu. »

« Eh bien, qu'ils montent. Je ne vois aucune raison de les en empêcher. »

Au fond, ce sont de pauvres bougres, ces Papouas, et je ne supporterais pas que ma visite sur l’île Gueboroar leur coûte la vie ! »

Sur ces mots, je m’apprêtais à partir, mais le capitaine Nemo m’arrêta et m’invita à m’asseoir près de lui. Curieux, il me questionna sur nos explorations à terre, nos parties de chasse, et semblait perplexe face à l’obsession du Canadien pour la viande. La conversation dériva sur divers sujets, et bien que le capitaine Nemo ne devienne pas plus loquace, il se montra nettement plus cordial.

Nous en vînmes à discuter de la position du Nautilus, échoué dans ce détroit où Dumont d’Urville avait failli se perdre. À ce propos, le capitaine Nemo lança :

« D’Urville était l’un de vos marins d’exception, un navigateur brillant ! Pour vous, Français, c’est votre Cook. Quel destin tragique ! Affronter les glaces du pôle Sud, les récifs coralliens d’Océanie, les cannibales du Pacifique, pour finalement mourir dans un accident de train ! Si ce grand homme a eu le temps de réfléchir à la fin, imaginez quelles ont dû être ses dernières pensées ! »

En disant cela, le capitaine Nemo semblait ému, et je ne pouvais que respecter cette émotion.

Avec une carte sous les yeux, nous revisitions les exploits du navigateur français : ses tours du monde, ses tentatives au pôle Sud qui menèrent à la découverte des terres Adélie et Louis-Philippe, et ses relevés des îles principales d’Océanie.

« Ce que d’Urville a accompli à la surface, dit le capitaine Nemo, je l’ai fait dans les profondeurs de l’océan, avec plus de facilité et de complétude. L’Astrolabe et la Zélée, secouées par les tempêtes, ne pouvaient rivaliser avec le Nautilus, ce havre de paix, véritable sanctuaire sous-marin !

— Pourtant, capitaine, dis-je, il y a une similitude entre les corvettes de d’Urville et le Nautilus.

— Laquelle, monsieur ?

— Le Nautilus est échoué, tout comme elles l’ont été !

— Le Nautilus n’est pas échoué, monsieur, répondit froidement le capitaine Nemo. Il est conçu pour se poser sur le fond marin. Les efforts et manœuvres que d’Urville a dû déployer pour ses navires, je n’aurai pas à les entreprendre. L’Astrolabe et la Zélée ont frôlé la catastrophe, mais mon Nautilus ne craint rien. Demain, à l’heure dite, la marée le soulèvera en douceur, et il reprendra sa route à travers les mers.

— Capitaine, dis-je, je ne doute pas…

— Demain, reprit le capitaine Nemo en se levant, demain, à quatorze heures quarante, le Nautilus flottera et quittera sans encombre le détroit de Torrès. »

Ces mots, prononcés d’un ton sec, furent suivis d’une légère inclinaison de tête du capitaine Nemo. Cela signifiait que notre entretien était terminé, et je regagnai ma cabine.

Là, je retrouvai Conseil, impatient de connaître le résultat de ma rencontre avec le capitaine.

« Mon cher, lui dis-je, quand j’ai insinué que le Nautilus pourrait être en danger à cause des Papouas, le capitaine m’a répondu avec une ironie mordante. »

« Fais confiance au capitaine et dors tranquille.

— Vous n'avez pas besoin de moi, monsieur ?

— Non, merci. Et Ned Land, que fait-il ?

— Eh bien, monsieur, répondit Conseil, notre ami Ned prépare un pâté de kangourou qui promet d'être exceptionnel ! »

Je me retrouvai seul et allai me coucher, mais mon sommeil fut agité.

Dehors, les cris et les pas des indigènes résonnaient sur la plateforme, assourdissants. Toute la nuit, l'équipage resta impassible, comme si la présence de ces cannibales ne les préoccupait pas plus que des fourmis sur le blindage d'un fort.

À six heures du matin, je me levai. Les panneaux étaient restés fermés, l'air n'avait donc pas été renouvelé. Heureusement, les réservoirs d'oxygène, toujours prêts, injectèrent quelques mètres cubes d'air frais dans l'atmosphère du Nautilus.

Je travaillai dans ma cabine jusqu'à midi sans apercevoir le capitaine Nemo. Aucune préparation de départ n'était visible à bord.

Patientant encore un peu, je me rendis au grand salon. La pendule indiquait deux heures trente. Dans dix minutes, la marée serait à son plus haut, et si le capitaine Nemo n'avait pas exagéré, le Nautilus serait libéré. Sinon, nous risquions de rester coincés des mois entiers sur ce lit de corail.

Soudain, je sentis le bateau frémir légèrement, les aspérités du corail grattant sa coque.

À deux heures trente-cinq, le capitaine Nemo entra dans le salon.

« Nous partons, annonça-t-il.

— Ah ! répondis-je.

— J'ai ordonné l'ouverture des panneaux.

— Et les Papous ?

— Les Papous ? fit-il en haussant les épaules.

— Ils ne vont pas entrer dans le Nautilus ?

— Comment pourraient-ils ? demanda-t-il calmement. On n'entre pas dans le Nautilus comme ça, même avec les panneaux ouverts. »

Je le regardai, perplexe.

« Vous ne comprenez pas ? Venez voir. »

Je le suivis vers l'escalier central. Là, Ned Land et Conseil, intrigués, observaient l'équipage ouvrir les panneaux, tandis que dehors, des cris furieux retentissaient.

Les trappes s'ouvrirent. Vingt visages menaçants apparurent. Mais dès qu'un indigène toucha la rampe, il fut repoussé par une force invisible, s'enfuyant en hurlant.

Dix autres tentèrent leur chance. Dix échouèrent de la même façon.

Conseil était émerveillé. Ned Land, emporté par son tempérament, se précipita vers l'escalier. Mais à peine avait-il saisi la rampe qu'il fut projeté en arrière.

« Mille diables ! cria-t-il. Je suis électrocuté ! »

Et là, tout devint clair pour moi.

Ce n'était pas une simple rampe, mais un câble métallique chargé d'électricité, atteignant la plateforme. Quiconque osait le toucher recevait une décharge redoutable, qui aurait pu être fatale si le capitaine Nemo avait libéré toute la puissance de ses appareils électriques. On pouvait vraiment dire qu'il avait dressé une barrière électrique infranchissable entre ses assaillants et lui.

Les Papous, terrifiés, avaient pris la fuite, paniqués. Pendant ce temps, nous riions à moitié tout en réconfortant et frictionnant le pauvre Ned Land, qui ne cessait de jurer.

C'est alors que le Nautilus, soulevé par les dernières vagues, quitta son lit de corail exactement à la quarantième minute fixée par le capitaine. L'hélice commença à battre l'eau avec une majesté tranquille. Peu à peu, sa vitesse augmenta, et naviguant à la surface de l'océan, il franchit sans encombre les dangereux passages du détroit de Torrès.

Le lendemain, 10 janvier, le Nautilus reprit son voyage entre deux eaux, à une vitesse impressionnante que j'estimais à pas moins de cinquante-six kilomètres à l'heure. L'hélice tournait si vite que je ne pouvais ni suivre ni compter ses rotations.

Quand je pensais à cet incroyable pouvoir électrique, qui non seulement animait le Nautilus, mais le chauffait, l'éclairait et le protégeait des attaques extérieures, le transformant en une forteresse imprenable, mon admiration était sans limite. Elle se tournait immédiatement vers l'ingénieur de génie qui avait conçu cet appareil.

Nous naviguions droit vers l'ouest, et le 11 janvier, nous dépassâmes le cap Wessel, situé à 135° de longitude et 10° de latitude sud, formant la pointe est du golfe de Carpentarie. Les récifs étaient encore nombreux, mais plus espacés, et parfaitement cartographiés. Le Nautilus évita sans difficulté les brisants de Money sur bâbord et les récifs Victoria sur tribord, se tenant fidèlement sur le dixième parallèle.

Le 13 janvier, le capitaine Nemo, arrivé en mer de Timor, repéra l'île du même nom à 122° de longitude. Cette île, couvrant 1625 kilomètres carrés, est gouvernée par des radjahs, qui prétendent descendre de crocodiles, une origine des plus nobles selon eux. Ces ancêtres écailleux abondent dans les rivières de l'île et sont vénérés. On les protège, les chouchoute, les nourrit, et on leur offre même des jeunes filles en sacrifice. Malheur à l'étranger qui oserait toucher à ces lézards sacrés.

Mais le Nautilus n'eut aucun contact avec ces créatures. Timor ne fut visible qu'un court instant, à midi, lorsque le second releva notre position. De même, je n'aperçus que brièvement la petite île de Rotti, réputée pour la beauté de ses femmes sur les marchés malais.

À partir de là, le Nautilus changea légèrement de cap vers le sud-ouest, se dirigeant vers l'océan Indien.

Où le capitaine Nemo allait-il nous emmener cette fois-ci ? Allait-il remonter vers les côtes asiatiques ? Se rapprocher des rives de l'Europe ? Peu probable pour un homme qui évitait les terres habitées. Peut-être se dirigeait-il vers le sud, prêt à contourner le cap de Bonne-Espérance, puis le cap Horn, et peut-être même à s'aventurer jusqu'au pôle Antarctique ? Ou bien allait-il revenir dans les mers du Pacifique, où le Nautilus naviguait librement ? Seul l'avenir nous le dirait.

Après avoir longé les récifs de Cartier, d'Hibernia, de Seringapatam et de Scott, derniers bastions de terre face à l'immensité liquide, le 14 janvier, nous étions enfin au-delà de toute terre. Le Nautilus ralentit considérablement, adoptant un comportement imprévisible : tantôt il plongeait dans les profondeurs, tantôt il flottait à la surface.

Durant cette phase du voyage, le capitaine Nemo menait des expériences fascinantes sur les températures marines à différentes profondeurs. Habituellement, ces mesures nécessitent des instruments complexes et peu fiables, comme des sondes thermométriques qui se brisent sous la pression ou des appareils utilisant la résistance des métaux aux courants électriques. Mais le capitaine Nemo, lui, allait directement chercher ces températures dans les profondeurs, et son thermomètre, connecté aux différentes couches d'eau, lui fournissait instantanément et avec précision la température souhaitée.

Ainsi, en ajustant ses réservoirs ou en plongeant grâce à ses plans inclinés, le Nautilus atteignit des profondeurs de trois, quatre, cinq, sept, neuf et même dix mille mètres. Les résultats de ces expériences révélèrent que, quelle que soit la latitude, la mer maintenait une température constante de quatre degrés et demi à mille mètres de profondeur.

Je suivais ces expériences avec un intérêt passionné. Le capitaine Nemo y mettait une ferveur remarquable. Je me demandais souvent pourquoi il réalisait ces observations. Était-ce pour le bien de l'humanité ? Cela semblait peu probable, car ses travaux risquaient de disparaître avec lui dans quelque mer inconnue ! À moins qu'il ne me destinât les résultats de ses recherches. Mais cela supposerait que mon étrange voyage aurait une fin, et je ne la voyais pas encore.

Quoi qu'il en soit, le capitaine Nemo partagea avec moi plusieurs données qu'il avait recueillies, établissant les densités des eaux dans les principales mers du monde. De cette discussion, je retirai une leçon personnelle, bien que non scientifique.

C'était dans la matinée du 15 janvier. Tandis que je marchais sur le pont avec le capitaine, il me demanda si je connaissais les différentes densités des eaux marines.

Je lui répondis que non, et j'ajoutai que la science manquait encore de données précises à ce sujet.

« Eh bien, moi, je les ai ces données, déclara-t-il, et je peux vous assurer de leur exactitude.

— Intéressant, dis-je. Mais le Nautilus est un univers à part, et les découvertes de ses savants ne parviennent jamais jusqu'à la terre ferme.

— Vous avez raison, professeur, répondit-il après un moment de réflexion. C'est un monde à part, aussi éloigné de la terre que les planètes qui gravitent autour du soleil. On ne connaîtra jamais les travaux des savants de Saturne ou de Jupiter. Cependant, puisque le destin a croisé nos chemins, je peux vous révéler le fruit de mes observations.

— Je suis tout ouïe, capitaine.

— Vous savez que l'eau de mer est plus dense que l'eau douce, mais cette densité varie. Si l'on prend l'eau douce comme référence, l'eau de l'Atlantique est plus dense de vingt-huit millièmes, celle du Pacifique de vingt-six millièmes, et celle de la Méditerranée de trente millièmes...

— Tiens, pensai-je, il s'aventure en Méditerranée ?

— En mer Ionienne, c'est dix-huit millièmes, et en Adriatique, vingt-neuf millièmes. »

Le Nautilus ne se tenait donc pas à l'écart des mers européennes, ce qui me laissa penser qu'il pourrait bientôt nous ramener vers des terres plus civilisées. J'imaginai que Ned Land accueillerait cette nouvelle avec un certain soulagement.

Les jours suivants, nous nous consacrâmes à diverses expériences : mesurer la salinité à différentes profondeurs, analyser l'électrisation de l'eau, sa couleur, sa transparence. À chaque étape, le capitaine Nemo fit preuve d'une ingéniosité remarquable, accompagnée d'une grande courtoisie à mon égard. Puis, il disparut à nouveau, me laissant seul à bord.

Le 16 janvier, le Nautilus semblait sommeiller à quelques mètres sous la surface, immobile, ses systèmes électriques à l'arrêt, dérivant au gré des courants. Je supposai que l'équipage s'affairait à des réparations internes, nécessaires après les mouvements mécaniques intenses.

Mes compagnons et moi assistâmes alors à un spectacle fascinant. Les panneaux du salon étaient ouverts, et comme le fanal du Nautilus était éteint, une légère obscurité régnait sous les flots.

Le ciel orageux, couvert de nuages épais, n'offrait qu'une faible lueur aux premières couches de l'océan.

J'observai la mer dans ces conditions, et les plus gros poissons n'apparaissaient que comme des ombres diffuses, jusqu'à ce que le Nautilus soit soudain enveloppé de lumière. Je crus d'abord que le fanal avait été rallumé, projetant sa clarté électrique dans l'eau. Mais je me trompais. En y regardant de plus près, je réalisai que le Nautilus flottait au cœur d'une mer phosphorescente, éblouissante dans cette obscurité.

La mer brillait grâce à une multitude d'organismes lumineux qui, en glissant le long de la coque du Nautilus, intensifiaient leur éclat. Des éclairs jaillissaient de ces nappes lumineuses, évoquant des coulées de métal en fusion ou des blocs chauffés à blanc. Par contraste, certaines zones lumineuses créaient des ombres improbables dans cet environnement incandescent, où l'ombre semblait pourtant impossible. Ce n'était plus la douce lueur habituelle du sous-marin. Cette lumière était vibrante, animée d'une énergie nouvelle.

En vérité, elle provenait d'une masse infinie de micro-organismes marins, comme les noctiluques, minuscules globules de gelée translucide dotés d'un filament. On en compte jusqu'à vingt-cinq mille dans un simple dé à coudre d'eau. Leur éclat se renforçait encore par la présence de méduses, étoiles de mer et autres créatures phosphorescentes, imprégnées de matières organiques en décomposition ou du mucus sécrété par les poissons.

Pendant des heures, le Nautilus dériva au milieu de ces ondes lumineuses, et notre émerveillement grandit en voyant les grands animaux marins s'y mouvoir comme des salamandres. Là, dans ce feu inoffensif, je distinguai des dauphins gracieux, véritables acrobates des mers, et des espadons de trois mètres, précurseurs des tempêtes, dont l'épée frappait parfois la vitre du salon. Puis vinrent des poissons plus petits : balistes colorés, maquereaux bondissants, nasons-loups et bien d'autres qui striaient de leurs courses la mer lumineuse.

Ce spectacle était un véritable enchantement! Peut-être une condition atmosphérique particulière intensifiait-elle ce phénomène? Peut-être un orage grondait-il à la surface? Mais à quelques mètres de profondeur, le Nautilus restait serein, bercé par des eaux calmes.

Ainsi, nous avancions, constamment émerveillés par de nouvelles découvertes. Conseil, méthodique, classait les zoophytes, crustacés, mollusques et poissons qu'il observait. Les jours passaient vite, si bien que je ne les comptais plus. Ned, fidèle à lui-même, cherchait à diversifier nos repas. Comme des escargots, nous étions bien dans notre coquille, et je dois dire qu'il est facile de s'y habituer.

Cette vie nous semblait simple, presque naturelle, et nous avions oublié qu'une autre existence existait à la surface, jusqu'à ce qu'un événement nous rappelle l'étrangeté de notre situation.

Le 18 janvier, le Nautilus se trouvait à 105° de longitude et 15° de latitude sud. Le temps était menaçant, la mer agitée. Un vent puissant soufflait de l'est. Le baromètre, en baisse depuis plusieurs jours, annonçait une tempête imminente.

Je me trouvais sur la plateforme alors que le second prenait ses mesures horaires. J'attendais, comme d'habitude, que la phrase quotidienne soit prononcée. Mais ce jour-là, elle fut remplacée par une autre, tout aussi mystérieuse.

Presque immédiatement, le capitaine Nemo fit son apparition, scrutant l'horizon à travers une longue-vue. Il resta figé quelques minutes, concentré sur un point invisible pour moi. Puis, abaissant son instrument, il échangea quelques mots avec son second, visiblement agité. Nemo, lui, gardait un calme imperturbable.

Le capitaine semblait émettre des réserves, auxquelles son second répondait avec insistance. Je le devinais à leurs gestes et au ton de leur voix.

De mon côté, j'essayais de voir ce qui attirait tant leur attention, mais je ne distinguais rien. Le ciel et la mer se fondaient en une ligne nette à l'horizon.

Nemo se mit à arpenter la plateforme, sans prêter attention à ma présence. Son pas était assuré, mais moins régulier qu'à l'accoutumée. Parfois, il s'arrêtait, bras croisés, fixant l'immensité de l'océan. Que cherchait-il dans cette étendue infinie ? Le Nautilus était à des centaines de milles de toute côte.

Le second, nerveux, reprit sa longue-vue, scrutant l'horizon avec insistance, allant et venant, frappant du pied, en contraste avec le calme de son capitaine.

Le mystère allait bientôt se dissiper, car sur un ordre de Nemo, la machine accéléra, propulsant l'hélice à une vitesse accrue.

À cet instant, le second attira de nouveau l'attention du capitaine. Nemo interrompit sa marche et pointa sa longue-vue vers l'endroit désigné, observant longuement. Intrigué, je descendis chercher ma propre longue-vue. De retour sur la plateforme, je m'installai pour explorer l'horizon.

Mais à peine avais-je ajusté l'oculaire que Nemo me l'arracha brusquement des mains.

Je me retournai, surpris. Le capitaine était face à moi, méconnaissable. Son regard, incandescent, se cachait sous un sourcil froncé. Ses dents se découvraient dans un rictus. Son corps raide, ses poings serrés, sa tête rentrée dans les épaules, tout en lui exhalait une haine intense. Il restait figé, la longue-vue tombée à ses pieds.

Avais-je, sans le vouloir, déclenché cette colère ? Pensait-il que j'avais découvert un secret réservé aux seuls initiés du Nautilus ?

Non, je n'étais pas la cible de sa fureur, car il ne me regardait pas. Son attention restait rivée à ce point mystérieux de l'horizon.

Finalement, Nemo reprit le contrôle de lui-même. Son visage, déformé par la rage, retrouva son calme habituel.

Nemo échangea brièvement avec son second dans une langue que je ne comprenais pas, puis se tourna vers moi.

« Monsieur Aronnax, dit-il d’un ton autoritaire, je vous demande de respecter l'un des engagements que vous avez pris envers moi. »

« Que voulez-vous, capitaine ? » demandai-je.

« Vous et vos compagnons devez être enfermés jusqu'à ce que je décide de vous libérer. »

« Vous êtes le maître, répondis-je en le fixant droit dans les yeux. Puis-je poser une question ? »

« Aucune, monsieur. »

Je n'avais pas d'autre choix que de me soumettre, car toute résistance était vaine. Je descendis informer Ned Land et Conseil de la décision du capitaine. Le Canadien accueillit la nouvelle avec indignation, mais nous n'eûmes pas le temps de discuter : quatre membres de l'équipage attendaient déjà pour nous conduire à la cellule où nous avions passé notre première nuit à bord du Nautilus.

Ned Land tenta de protester, mais la porte se referma sur lui sans un mot de plus.

« Monsieur, que signifie tout cela ? » demanda Conseil.

Je leur racontai ce qui s'était passé. Comme moi, ils étaient perplexes et sans réponse.

Perdu dans mes pensées, je ne pouvais m'empêcher de repenser à l'expression troublante du capitaine Nemo. Mes réflexions tournaient en rond, sans logique, et je m'enlisais dans des hypothèses absurdes. C'est alors que Ned Land m'interrompit :

« Eh bien, le déjeuner est servi ! »

La table était effectivement prête. Manifestement, le capitaine avait ordonné cela en même temps qu'il accélérait la vitesse du Nautilus.

« Puis-je vous donner un conseil, monsieur ? » me demanda Conseil.

« Bien sûr, mon garçon, » répondis-je.

« Alors, mangeons. C'est prudent, on ne sait jamais ce qui peut arriver. »

« Tu as raison, Conseil. »

« Malheureusement, » ajouta Ned Land, « on nous sert encore le menu habituel du bord. »

« Ami Ned, » répliqua Conseil, « que diriez-vous si nous n'avions rien à manger du tout ? »

Cette remarque coupa court aux plaintes du harponneur.

Nous nous installâmes à table dans un silence relatif. Je mangeai peu, tandis que Conseil se força à finir son assiette par précaution, et Ned Land, malgré ses réticences, ne laissa rien. Une fois le repas terminé, chacun se retira dans son coin.

Soudain, la lumière de la cellule s'éteignit, nous plongeant dans l'obscurité totale. Ned Land ne tarda pas à s'endormir, et à ma grande surprise, Conseil l'imita, sombrant dans un sommeil profond. Je me demandais ce qui pouvait bien provoquer une telle somnolence, quand je sentis moi-même une lourde torpeur m'envahir. Mes paupières se fermaient malgré moi. Je compris alors que des substances soporifiques avaient été ajoutées à notre nourriture ! Non seulement nous étions emprisonnés pour nous cacher les intentions de Nemo, mais il nous plongeait aussi dans le sommeil !

J'entendis ensuite les panneaux se refermer.

Les vagues qui faisaient doucement tanguer le Nautilus cessèrent soudainement. Avait-il plongé sous la surface de l'océan, dans les eaux calmes des profondeurs ?

Je tentai de lutter contre le sommeil. En vain. Mon souffle s'affaiblit, un froid glacial envahit mes membres, les rendant lourds et presque immobiles. Mes paupières, aussi lourdes que du plomb, se fermèrent inexorablement. Un sommeil étrange, peuplé d'hallucinations, s'empara de moi. Puis, les visions s'évanouirent, me laissant dans un état de vide total.

**Le royaume du corail**

Le lendemain, je me réveillai avec l'esprit étonnamment clair. À ma grande surprise, j'étais de retour dans ma chambre. Mes compagnons avaient dû être ramenés dans leurs cabines, tout aussi inconscients que moi de ce qui s'était passé. Aucun de nous ne savait ce qui s'était déroulé durant la nuit, et je ne pouvais compter que sur le hasard pour éclaircir ce mystère.

Je décidai de quitter ma chambre. Étais-je libre ou encore prisonnier ? Libre, totalement. J'ouvris la porte, empruntai les couloirs et gravis l'escalier central. Les panneaux, fermés la veille, étaient maintenant ouverts. Je montai sur la plate-forme.

Ned Land et Conseil m'y attendaient. Je les questionnai. Eux non plus ne savaient rien. Plongés dans un sommeil profond, ils n'avaient aucun souvenir de la nuit passée et avaient été surpris de se retrouver dans leur cabine.

Quant au Nautilus, il semblait aussi calme et mystérieux que d'habitude. Il flottait à la surface de l'eau, avançant à une allure modérée. Rien ne semblait avoir changé à bord.

Ned Land scrutait la mer de ses yeux perçants. Elle était déserte. Rien à signaler à l'horizon, ni voiles, ni terre. Un vent d'ouest soufflait bruyamment, et de longues vagues, échevelées par le vent, faisaient rouler le vaisseau de manière sensible.

Le Nautilus, après avoir renouvelé son air, se maintint à une profondeur moyenne de quinze mètres, prêt à resurgir rapidement à la surface. Cette manœuvre, inhabituelle, fut répétée plusieurs fois durant la journée du 19 janvier. Le second montait alors sur la plate-forme, et la phrase habituelle résonnait à l'intérieur du navire.

Le capitaine Nemo, lui, restait invisible. Parmi l'équipage, je ne vis que l'inébranlable steward, qui me servit avec sa précision et son silence habituels.

Vers deux heures, j'étais dans le salon, occupé à classer mes notes, quand le capitaine entra. Je le saluai, il me répondit par un signe à peine perceptible, sans dire un mot. Je me replongeai dans mon travail, espérant qu'il finirait par m'expliquer les événements de la nuit passée. Il n'en fit rien. Je l'observai. Son visage semblait fatigué ; ses yeux rougis trahissaient un manque de sommeil ; son expression reflétait une profonde tristesse, un chagrin réel. Il arpentait la pièce, s'asseyait, se relevait, prenait un livre au hasard, puis le reposait aussitôt.

Il consultait ses instruments, mais ne prenait plus de notes, incapable de rester en place.

Finalement, il s'approcha de moi et me demanda :

« Êtes-vous médecin, monsieur Aronnax ? »

Surpris par cette question inattendue, je le fixai un moment avant de répondre.

« Êtes-vous médecin ? » insista-t-il. « Plusieurs de vos collègues, comme Gratiolet et Moquin-Tandon, ont étudié la médecine. »

« Oui, je suis docteur et ancien interne des hôpitaux. J'ai exercé plusieurs années avant de rejoindre le Muséum. »

« Très bien, monsieur. »

Ma réponse semblait avoir satisfait le capitaine Nemo. Ignorant où il voulait en venir, j'attendis qu'il continue, prêt à répondre selon les circonstances.

« Monsieur Aronnax, accepteriez-vous de soigner un de mes hommes ? »

« Vous avez un malade ? »

« Oui. »

« Je suis prêt à vous suivre. »

Mon cœur s'emballa. Je ne savais pourquoi, mais je percevais un lien entre la maladie de cet homme et les événements mystérieux de la veille, ce qui me préoccupait autant que l'état du malade.

Le capitaine Nemo me conduisit à l'arrière du Nautilus, jusqu'à une cabine proche du poste des matelots.

Là, sur un lit, reposait un homme d'une quarantaine d'années, au visage énergique, typiquement anglo-saxon.

Je me penchai sur lui. Ce n'était pas qu'un malade, mais un blessé. Sa tête, enveloppée de linges ensanglantés, reposait sur un double oreiller. Je retirai ces bandages, et le blessé, avec ses grands yeux fixes, me laissa faire sans un mot.

La blessure était terrible. Le crâne, fracassé par un objet contondant, laissait la cervelle à nu, profondément atteinte. Des caillots de sang s'étaient formés dans la masse, d'une teinte sombre. Il y avait eu à la fois contusion et commotion cérébrale.

Sa respiration était lente, et quelques spasmes agitaient son visage. L'inflammation cérébrale était totale, entraînant une paralysie des sens et des mouvements.

Je pris son pouls. Il était irrégulier. Ses extrémités étaient déjà froides, signe que la mort approchait, inévitable. Après avoir pansé sa blessure, je remis les linges en place et me tournai vers le capitaine Nemo.

« Comment s'est-il blessé ? » demandai-je.

« Peu importe, » répondit le capitaine, esquivant la question. « Un choc du Nautilus a brisé un levier de la machine, qui l'a frappé. Quel est votre diagnostic ? »

J'hésitai à donner mon avis.

« Vous pouvez parler, » dit le capitaine. « Cet homme ne comprend pas le français. »

Je regardai une dernière fois le blessé, puis déclarai :

« Cet homme sera mort dans deux heures. »

« Rien ne peut le sauver ? »

« Rien. »

La main du capitaine Nemo se crispa, et quelques larmes coulèrent de ses yeux, que je n'aurais jamais cru capables de pleurer.

Je restai là, observant ce mourant dont la vie s'échappait lentement. Sa pâleur s'accentuait sous la lumière électrique qui baignait son lit de mort. Je fixai son visage intelligent.

Le visage du mourant, marqué par des rides précoces, portait les traces indélébiles de souffrances et peut-être de pauvreté. Je tentais de percer le mystère de sa vie à travers ses dernières paroles.

« Vous pouvez vous retirer, monsieur Aronnax », dit le capitaine Nemo.

Je quittai la cabine, laissant le capitaine auprès du mourant, et regagnai ma chambre, profondément bouleversé par ce que je venais de voir. Toute la journée, un sombre pressentiment me rongea. La nuit fut agitée, mon sommeil entrecoupé par des rêves troublés, et j'entendis ce qui ressemblait à des soupirs lointains, une sorte de chant funèbre. Était-ce une prière pour les morts, murmurée dans une langue que je ne comprenais pas ?

Au matin, je montai sur le pont, où le capitaine Nemo m'attendait déjà. Dès qu'il me vit, il s'approcha.

« Monsieur le professeur, seriez-vous intéressé par une excursion sous-marine aujourd'hui ? » demanda-t-il.

« Avec mes compagnons ? » répondis-je.

« S'ils le souhaitent. »

« Nous sommes à vos ordres, capitaine. »

« Alors, veuillez vous préparer et enfiler vos scaphandres. »

Aucune mention ne fut faite du mourant ou de son sort. Je rejoignis Ned Land et Conseil pour leur transmettre la proposition du capitaine Nemo. Conseil accepta avec enthousiasme, et même le Canadien, habituellement réticent, se montra partant.

Il était huit heures du matin. À huit heures et demie, nous étions prêts, équipés de nos appareils de plongée et d'éclairage. La double porte s'ouvrit, et, accompagnés du capitaine Nemo et d'une douzaine de membres de l'équipage, nous descendîmes à dix mètres de profondeur, là où reposait le Nautilus.

Une légère pente nous conduisit à un fond accidenté, à environ quinze brasses de profondeur. Ce paysage sous-marin était radicalement différent de celui que j'avais exploré lors de ma première plongée dans l'océan Pacifique. Pas de sable fin, pas de prairies sous-marines, aucune forêt de kelp.

Je reconnus immédiatement cette région extraordinaire que le capitaine Nemo nous faisait découvrir ce jour-là : le royaume du corail.

Dans le monde des zoophytes, et plus précisément parmi les alcyonnaires, se distingue l'ordre des gorgonaires, qui inclut les gorgoniens, les isidiens et les coralliens. Le corail appartient à ce dernier groupe, une substance fascinante qui a été tour à tour classée parmi les minéraux, les végétaux, et enfin les animaux. Remède précieux pour les anciens, bijou pour les modernes, ce n'est qu'en 1694 que le Marseillais Peysonnel le classa définitivement dans le règne animal.

Le corail est constitué de minuscules organismes qui s'agrègent sur un squelette fragile et calcaire. Ces polypes naissent d'un générateur unique par bourgeonnement et mènent une vie individuelle tout en participant à une existence collective. C'est une forme de socialisme naturel.

Je connaissais les recherches récentes sur ce zoophyte étrange qui, tout en se minéralisant, prend l'apparence d'un arbre, comme l'ont justement noté les naturalistes. Rien ne m'intéressait plus que de découvrir l'une de ces forêts pétrifiées que la nature a plantées au fond des océans.

Nous avons activé les appareils Rumhkorff et suivi un banc de corail en pleine formation, qui, avec le temps, finira par fermer cette partie de l'océan Indien.

Le chemin était bordé de buissons denses, formés par des arbrisseaux entrelacés, couverts de petites fleurs étoilées aux pétales blancs. Contrairement aux plantes terrestres, ces formations, fixées aux rochers du fond, poussaient de haut en bas.

La lumière jouait à travers ces branches aux couleurs vives, créant mille effets enchanteurs. Les tubes membraneux et cylindriques semblaient frémir sous l'ondulation de l'eau. J'étais tenté de cueillir leurs fraîches corolles, ornées de délicats tentacules, certaines à peine écloses, d'autres encore en bourgeon, tandis que de petits poissons aux nageoires rapides les effleuraient, tels des oiseaux en vol. Mais dès que ma main approchait ces fleurs vivantes, ces créatures sensibles se rétractaient. Les corolles blanches se refermaient dans leurs étuis rouges, disparaissant sous mes yeux, et le buisson se transformait en un bloc de bosses pierreuses.

Par chance, je me trouvais face à des spécimens précieux de ce corail, aussi précieux que celui que l'on pêche en Méditerranée, sur les côtes françaises, italiennes et barbaresques. Ce corail, avec ses teintes éclatantes, méritait les noms poétiques de "fleur de sang" et "écume de sang" que le commerce attribue à ses plus beaux produits. Il se vend jusqu'à cinq cents francs le kilogramme, et ici, les couches liquides recouvraient la fortune d'une multitude de pêcheurs de corail.

Cette matière précieuse, souvent mêlée à d'autres polypiers, formait des amas compacts et inextricables appelés "macciota", où je remarquai d'admirables spécimens de corail rose.

Mais bientôt, les buissons se resserrèrent, les formations coralliennes prirent de la hauteur. De véritables taillis pétrifiés et de longues allées à l'architecture fantaisiste s'ouvrirent devant nous. Le capitaine Nemo s'engagea dans une galerie sombre, dont la pente douce nous mena à une profondeur de cent mètres. La lumière de nos lampes créait parfois des effets magiques, se reflétant sur les aspérités rugueuses de ces arches naturelles et sur les pendentifs disposés comme des lustres, étincelants de points lumineux. Entre les arbrisseaux coralliens, j'observai d'autres polypes tout aussi fascinants, des mélites, des iris aux branches articulées, et quelques touffes de corallines, certaines vertes, d'autres rouges, véritables algues incrustées de sels calcaires, que les naturalistes, après de longues discussions, ont finalement classées dans le règne végétal.

Comme l'a dit un penseur, c'est peut-être ici que la vie commence à émerger timidement du sommeil de la pierre, sans vraiment s'en détacher.

Après deux heures de marche, nous avions atteint environ trois cents mètres de profondeur, là où le corail commence à se former. Mais ici, ce n'était plus de simples buissons isolés ou des sous-bois modestes.

C'était une vaste forêt, une explosion de vie minérale, des arbres gigantesques pétrifiés, entrelacés de guirlandes de plumarias élégantes, ces lianes marines aux mille reflets. Nous pouvions déambuler librement sous leurs hautes branches, perdues dans l'ombre des flots, tandis qu'à nos pieds, un tapis de tubipores, méandrines, astrées, fongies et cariophylles scintillait comme un parterre de fleurs serti de joyaux étincelants.

Quel spectacle indescriptible ! Ah, si seulement nous pouvions partager nos émotions ! Pourquoi étions-nous enfermés dans ces casques de métal et de verre ? Pourquoi étions-nous condamnés au silence ? Comme j'aurais voulu vivre comme ces poissons qui peuplent cet élément liquide, ou mieux encore, comme ces amphibiens qui explorent à leur guise la terre et la mer !

Mais voilà que le capitaine Nemo s'arrêta. Mes compagnons et moi fîmes de même, et en me retournant, je vis ses hommes former un demi-cercle autour de lui. En y regardant de plus près, je remarquai que quatre d'entre eux portaient sur leurs épaules un objet oblong.

Nous étions au centre d'une vaste clairière, entourée par les hautes silhouettes de la forêt sous-marine. Nos lampes projetaient une lumière crépusculaire, allongeant les ombres sur le sol. Aux limites de la clairière, l'obscurité reprenait ses droits, ponctuée de petites étincelles accrochées aux arêtes vives du corail.

Ned Land et Conseil se tenaient à mes côtés. Nous observions, et je compris que nous allions être témoins d'une scène étrange. Le sol présentait de légères bosses, recouvertes de dépôts calcaires, disposées avec une régularité qui trahissait une intervention humaine.

Au milieu de la clairière, sur un piédestal de roches grossièrement empilées, se dressait une croix de corail, étendant ses bras comme faits de sang pétrifié.

Sur un signe du capitaine Nemo, un de ses hommes s'avança et, à quelques pas de la croix, commença à creuser un trou avec une pioche qu'il avait à la ceinture.

Tout devenait clair ! Cette clairière était un cimetière, ce trou une tombe, et cet objet oblong, le corps de l'homme mort pendant la nuit ! Le capitaine Nemo et ses hommes s'apprêtaient à enterrer leur compagnon dans cette demeure commune, au fond de cet Océan impénétrable !

Jamais mon esprit n'avait été aussi bouleversé ! Jamais des pensées aussi saisissantes n'avaient envahi mon esprit ! Je ne voulais pas voir ce que mes yeux voyaient !

Pendant ce temps, la tombe se creusait lentement. Les poissons s'éloignaient, dérangés dans leur retraite.

Le bruit métallique du pic résonnait sur le sol calcaire, parfois accompagné d'une étincelle lorsqu'il frappait un silex caché dans les profondeurs marines. Petit à petit, le trou s'élargissait, devenant assez profond pour accueillir le corps.

Les porteurs s'approchèrent alors. Enveloppé dans un tissu blanc, le corps fut doucement déposé dans sa tombe humide. Le capitaine Nemo, les bras croisés, et tous ceux qui avaient aimé le défunt s'agenouillèrent en prière. Mes deux compagnons et moi nous inclinâmes respectueusement.

La tombe fut recouverte des débris du sol, formant un léger monticule. Une fois cette tâche accomplie, le capitaine Nemo et ses hommes se relevèrent. Ils s'approchèrent une dernière fois, fléchirent le genou et tendirent la main en un ultime adieu.

La procession funèbre reprit alors le chemin du Nautilus, traversant les arches de la forêt sous-marine, se faufilant entre les buissons de corail, toujours en montée. Finalement, les lumières du bord apparurent, nous guidant jusqu'au sous-marin. À une heure, nous étions de retour.

Après avoir changé de vêtements, je montai sur la plate-forme, hanté par des pensées obsédantes, et m'assis près du fanal. Le capitaine Nemo me rejoignit. Je me levai et lui dis :

« Alors, comme je le pensais, cet homme est mort pendant la nuit ?

— Oui, monsieur Aronnax, répondit le capitaine Nemo.

— Et il repose maintenant auprès de ses compagnons, dans ce cimetière de corail ?

— Oui, oubliés de tous, mais pas de nous ! Nous creusons la tombe, et les coraux se chargent d'y sceller nos morts pour l'éternité ! »

D'un geste brusque, il cacha son visage dans ses mains, tentant en vain de retenir un sanglot. Puis il ajouta :

« C'est notre paisible cimetière, à quelques centaines de pieds sous la surface des flots !

— Vos morts y reposent en paix, à l'abri des requins, capitaine !

— Oui, monsieur, répondit gravement le capitaine Nemo, à l'abri des requins et des hommes ! »

Deuxième partie : L'océan Indien

C'est ici que commence la seconde partie de notre voyage sous les mers. La première s'est conclue sur cette scène émouvante du cimetière de corail, laissant une impression profonde en moi. Dans cette mer immense, la vie du capitaine Nemo se déroulait tout entière, jusqu'à sa tombe, préparée dans les abîmes les plus impénétrables. Là, aucun monstre de l'océan ne viendrait troubler le dernier sommeil des occupants du Nautilus, unis dans la mort comme ils l'étaient dans la vie. « Aucun homme non plus ! » avait ajouté le capitaine.

Toujours cette même défiance farouche et implacable envers les sociétés humaines !

Quant à moi, je ne me contentais plus des hypothèses qui satisfaisaient Conseil. Ce brave garçon voyait encore dans le commandant du Nautilus un savant méconnu, rendant à l'humanité mépris pour indifférence. Pour lui, c'était un génie incompris qui, lassé des déceptions terrestres, s'était réfugié dans cet univers inaccessible où il pouvait vivre selon ses propres lois.

À mes yeux, cette théorie ne faisait qu'effleurer la complexité du capitaine Nemo.

Cette nuit-là, alors que nous étions enfermés et plongés dans un sommeil forcé, un mystère s'était épaissi. Le capitaine, dans un geste brusque, m'avait arraché la lunette des mains au moment où j'allais scruter l'horizon. La mort inexplicable d'un homme, causée par une collision étrange du Nautilus, ajoutait à l'énigme. Non, Nemo ne se contentait pas de fuir l'humanité. Son impressionnante machine n'était pas seulement un moyen d'évasion, mais peut-être aussi l'instrument de sombres représailles.

Pour l'instant, tout reste flou. Je ne perçois que des éclats de vérité dans cette obscurité, et je me contente de relater les faits tels qu'ils se déroulent.

Rien ne nous retient auprès du capitaine Nemo. Il sait que s'évader du Nautilus est une mission impossible. Nous ne sommes même pas liés par une promesse d'honneur. Nous sommes des captifs, déguisés en invités par une politesse de façade. Pourtant, Ned Land n'a pas abandonné l'idée de retrouver sa liberté. Il est prêt à saisir la moindre opportunité que le destin mettra sur son chemin, et je le suivrai sûrement. Cependant, quitter le Nautilus ne se fera pas sans un pincement au cœur, car le capitaine nous a offert un aperçu des mystères de son navire. Faut-il détester cet homme ou l'admirer ? Est-il une victime ou un bourreau ?

Pour être honnête, avant de le quitter à jamais, j'aimerais boucler ce tour du monde sous-marin qui a commencé de façon si grandiose. Je veux découvrir toutes les merveilles cachées sous les océans du globe, voir ce qu'aucun homme n'a encore vu, même si cela doit coûter ma vie à cette insatiable soif de savoir ! Qu'ai-je découvert jusqu'ici ? Pas grand-chose, après tout, nous n'avons parcouru que six mille lieues dans le Pacifique !

Je sais que le Nautilus se rapproche de terres habitées. Si une chance de salut se présente, il serait cruel de sacrifier mes compagnons à ma curiosité pour l'inconnu. Je devrai les suivre, peut-être même les guider. Mais cette occasion se présentera-t-elle un jour ? Celui qui a été privé de sa liberté la désire, mais le scientifique, le curieux, la redoute.

Ce 21 janvier 1868, à midi, le second du navire est venu prendre la mesure du soleil. Je suis monté sur la plateforme, allumant un cigare, et j'ai observé la manœuvre. Il m'a semblé évident que cet homme ne comprenait pas le français, car j'ai fait plusieurs commentaires à voix haute, espérant une réaction, mais il est resté impassible et silencieux.

Pendant qu'il prenait ses mesures avec le sextant, un des marins du Nautilus, ce robuste compagnon de notre première exploration sous-marine à l'île Crespo, s'occupait de nettoyer les vitres du phare. J'ai alors examiné l'installation de cet appareil, dont la puissance était décuplée par des lentilles disposées comme celles des phares, dirigeant la lumière de façon optimale.

La lampe électrique était conçue pour maximiser son éclat. Elle brillait dans le vide, garantissant une lumière constante et intense. Ce vide permettait aussi de préserver les pointes de graphite, essentielles pour l'arc lumineux, une précaution précieuse pour le capitaine Nemo, qui ne pouvait pas les remplacer facilement. Dans ces conditions, leur usure était presque imperceptible.

Quand le Nautilus se remit en route sous l'eau, je redescendis au salon. Les panneaux se fermèrent, et nous nous dirigeâmes directement vers l'ouest.

Nous naviguions alors dans l'océan Indien, cette immense étendue d'eau de cinq cent cinquante millions d'hectares, dont la transparence vertigineuse fascinait quiconque s'y penchait. Le Nautilus évoluait généralement entre cent et deux cents mètres de profondeur. Cela dura plusieurs jours. Pour quiconque d'autre que moi, passionné par la mer, ces heures auraient pu sembler longues et monotones. Mais entre mes promenades sur la plate-forme, où je respirais l'air vivifiant de l'océan, la vue des eaux riches à travers les vitres du salon, la lecture des livres de la bibliothèque et la rédaction de mes mémoires, je ne connaissais ni lassitude ni ennui.

Nous jouissions tous d'une excellente santé. Le régime alimentaire du bord nous convenait parfaitement, et pour ma part, je me serais bien passé des variations que Ned Land, par esprit de contradiction, s'obstinait à introduire. De plus, dans cette température constante, même un rhume était à peine envisageable. En outre, le Dendrophyllée, connu en Provence sous le nom de "Fenouil de mer" et dont nous avions une réserve à bord, offrait avec sa chair fondante une pâte excellente contre la toux.

Durant quelques jours, nous avons observé une multitude d'oiseaux aquatiques : palmipèdes, mouettes et goélands. Certains furent habilement capturés et, une fois préparés, constituèrent un gibier d'eau fort appréciable. Parmi les grands voiliers, capables de parcourir de longues distances loin de toute terre, nous vîmes de magnifiques albatros, dont le cri discordant évoquait un braiement d'âne, appartenant à la famille des longipennes. La famille des totipalmes était représentée par des frégates rapides, qui pêchaient habilement les poissons en surface, et par de nombreux phaétons, ou paille-en-queue, notamment le phaéton à brins rouges, gros comme un pigeon, dont le plumage blanc était rehaussé de nuances roses contrastant avec le noir des ailes.

Les filets du Nautilus ramenèrent plusieurs sortes de tortues marines, du genre caret, au dos bombé, dont l'écaille est très prisée. Ces reptiles, capables de plonger aisément, peuvent rester longtemps sous l'eau en fermant la valve charnue à l'entrée de leur canal nasal. Certains de ces carets, lorsqu'on les captura, dormaient encore dans leur carapace, à l'abri des prédateurs marins.

La chair de ces tortues n'était pas des plus savoureuses, mais leurs œufs, eux, étaient un vrai délice.

Quant aux poissons, ils ne cessaient de nous émerveiller. À travers les panneaux ouverts, nous avions le privilège d'observer les secrets de leur vie aquatique. J'ai découvert plusieurs espèces que je n'avais encore jamais vues.

Parmi elles, des ostracions uniques aux eaux de la mer Rouge, de l'océan Indien et des côtes d'Amérique équatoriale. Ces poissons, comme les tortues, tatous, oursins et crustacés, sont dotés d'une armure osseuse, ni crayeuse ni pierreuse. Leur carapace peut être triangulaire ou quadrangulaire. J'ai remarqué certains spécimens triangulaires, longs d'environ cinq centimètres, à la chair délicieuse, avec une queue brune et des nageoires jaunes. Ils mériteraient qu'on les acclimate dans les eaux douces, car bon nombre de poissons marins s'y adaptent facilement.

Il y avait aussi des ostracions quadrangulaires, ornés de quatre gros tubercules sur le dos, et d'autres, mouchetés de points blancs sous le ventre, qui s'apprivoisent comme des oiseaux. Les trigones, avec leurs épines formées par l'extension de leur carapace osseuse, émettent un grognement singulier qui leur a valu le surnom de "cochons de mer". Et les dromadaires à bosses coniques, à la chair dure et coriace, étaient tout aussi fascinants.

Dans les notes quotidiennes de maître Conseil, j'ai aussi trouvé mention de poissons du genre tétrodons, spécifiques à ces mers, comme les spenglériens au dos rouge et à la poitrine blanche, reconnaissables à leurs trois rangées de filaments. Il y avait aussi des poissons électriques, longs de dix-huit centimètres, aux couleurs éclatantes. Parmi d'autres genres, j'ai noté des poissons ovoïdes, semblables à des œufs brun noir rayés de blanc, sans queue, ainsi que des diodons.

De véritables porcs-épics marins, ces créatures hérissées d'épines pouvaient se gonfler pour former une boule menaçante. On croisait aussi des hippocampes, ces cavaliers miniatures des océans du monde entier, et des pégases marins, avec leur museau allongé et leurs nageoires pectorales déployées comme des ailes, leur permettant de se projeter hors de l'eau. Les pigeons spatulés, avec leur queue couverte d'anneaux écailleux, ajoutaient une touche exotique à ce tableau aquatique. Les macrognathes, longs de vingt-cinq centimètres, brillaient de couleurs éclatantes, tandis que les calliomores, au teint livide et à la tête rugueuse, passaient presque inaperçus.

Les blennies-sauteurs, rayées de noir et dotées de longues nageoires pectorales, filaient à la surface de l'eau avec une vitesse incroyable. Les vélifères, véritables voiliers des mers, hissaient leurs nageoires comme des voiles pour se laisser porter par les courants. Les kurtes, parés de jaune, de bleu céleste, d'argent et d'or, semblaient sortis d'un rêve. Les trichoptères, avec leurs ailes filamenteuses, et les cottes, toujours recouvertes de limon, ajoutaient une touche de mystère avec leur bruissement étrange. Les trygles, dont le foie était réputé toxique, et les bodians, avec leur oeillère mobile, complétaient ce bestiaire marin. Enfin, les soufflets, avec leur museau tubuleux, chassaient les insectes en les frappant d'une simple goutte d'eau, tel un fusil naturel.

Dans le monde des poissons osseux, je remarquai les scorpènes, avec leur tête épineuse et leur unique nageoire dorsale. Selon le sous-genre, ces créatures étaient soit couvertes de petites écailles, soit nues.

Le second sous-genre nous présenta les dydactyles, longs de trois à quatre décimètres, avec leur corps rayé de jaune et leur tête au look surréaliste. Quant au premier sous-genre, il nous offrit le fameux "crapaud de mer", un poisson à l'apparence redoutable, avec sa tête massive, ses sinus profonds ou ses protubérances gonflées, ses épines menaçantes et ses cornes irrégulières. Son corps et sa queue étaient parsemés de callosités, et ses piquants pouvaient causer des blessures sérieuses. Sa laideur était à la fois fascinante et repoussante.

Du 21 au 23 janvier, le Nautilus parcourut deux cent cinquante lieues par jour, soit cinq cent quarante milles, à une vitesse de vingt-deux milles à l'heure. Les poissons, attirés par la lumière électrique du sous-marin, tentaient de nous suivre. La plupart ne pouvaient soutenir notre allure et finissaient par rester en arrière, mais certains tenaient le rythme pendant un moment.

Le matin du 24, nous étions à 12°5' de latitude sud et 94°33' de longitude, lorsque nous aperçûmes l'île Keeling, une formation corallienne ornée de magnifiques cocotiers, visitée autrefois par Darwin et le capitaine Fitz-Roy. Le Nautilus longea de près les rives abruptes de cette île déserte.

Les dragues remontèrent une multitude d'échantillons de polypes et d'échinodermes, ainsi que d'étranges coquilles de mollusques. Quelques dauphinules rares vinrent enrichir la collection du capitaine Nemo, et j'ajoutai une astrée punctifère, ce corail parasite souvent accroché à une coquille.

L'île Keeling disparut bientôt à l'horizon, et nous mîmes le cap au nord-ouest, en direction de la pointe de la péninsule indienne.

« Des terres civilisées, m'annonça Ned Land ce jour-là. Ce sera mieux que ces îles de Papouasie, où l'on croise plus de sauvages que de biches ! Sur cette terre indienne, professeur, il y a des routes, des trains, des villes anglaises, françaises et indiennes. On ne ferait pas cinq kilomètres sans tomber sur un compatriote. Ne serait-ce pas le moment de fausser compagnie au capitaine Nemo ? »

« Non, Ned, répondis-je fermement. Attendons un peu. Le Nautilus se rapproche des terres habitées. Il retourne vers l'Europe, laissons-le nous y conduire. Une fois dans nos mers, nous aviserons. De plus, je doute que le capitaine Nemo nous laisse chasser sur les côtes du Malabar ou de Coromandel comme il l'a fait dans les forêts de Nouvelle-Guinée. »

« Eh bien, monsieur, ne peut-on se passer de sa permission ? »

Je ne répondis pas à Ned. Je n'avais pas envie de débattre. En vérité, je voulais voir jusqu'où cette aventure à bord du Nautilus me mènerait.

Après l'île Keeling, notre progression ralentit et devint plus erratique, nous entraînant souvent dans les profondeurs. Nous utilisâmes plusieurs fois les plans inclinés que des mécanismes internes pouvaient ajuster obliquement par rapport à la ligne de flottaison. Nous descendîmes ainsi jusqu'à deux ou trois kilomètres, sans jamais atteindre les grands fonds de cette mer indienne, inaccessibles même aux sondes de treize mille mètres. Quant à la température des profondeurs, elle restait constamment à quatre degrés au-dessus de zéro. Je remarquai seulement que, dans les couches supérieures, l'eau était toujours plus froide sur les hauts-fonds qu'en pleine mer.

Le 25 janvier, l'océan était totalement désert, et le Nautilus passa la journée à la surface, brisant les vagues de sa puissante hélice. Dans ces conditions, il était facile de le prendre pour un gigantesque cétacé. Je passai la majeure partie de la journée sur la plateforme, scrutant l'horizon. Rien en vue, sauf vers quatre heures de l'après-midi, un long steamer filant vers l'ouest.

Ses mâts furent visibles un instant, mais il ne pouvait pas voir le Nautilus, trop bas sur l'eau. Je supposai qu'il appartenait à la ligne péninsulaire et orientale, reliant l'île de Ceylan à Sydney, en passant par la pointe du roi George et Melbourne.

Vers cinq heures, juste avant que le rapide crépuscule tropical ne tombe, Conseil et moi fûmes émerveillés par un spectacle fascinant. Un animal magnifique, dont la rencontre, selon les anciens, annonçait la bonne fortune.

Aristote, Athénée, Pline et Oppien avaient étudié cet animal avec passion, épuisant toute la poésie scientifique de la Grèce et de l’Italie. Ils l’avaient baptisé Nautilus et Pompylius. Cependant, la science moderne n’a pas adopté ces noms, et ce mollusque est aujourd’hui connu sous le nom d’Argonaute.

Si vous aviez demandé à Conseil, il vous aurait expliqué que les mollusques se divisent en cinq classes. La première, celle des céphalopodes, regroupe des créatures tantôt sans coquille, tantôt avec. Cette classe se divise en deux familles : les dibranchiaux et les tétrabranchiaux, différenciées par le nombre de leurs branchies. La famille des dibranchiaux inclut trois genres : l’argonaute, le calmar et la seiche, tandis que les tétrabranchiaux n’en comptent qu’un seul, le nautile.

Si, après cette explication, quelqu’un confondait encore l’argonaute, doté de ventouses, avec le nautile, porteur de tentacules, il n’aurait aucune excuse.

Nous étions entourés d'une multitude de ces argonautes, voyageant à la surface de l’océan. Il y en avait plusieurs centaines, tous de l’espèce des argonautes tuberculés, typique des mers indiennes.

Ces élégants mollusques se déplaçaient à reculons grâce à leur tube locomoteur, expulsant l’eau qu’ils avaient absorbée. Leurs huit tentacules étaient fascinants : six d’entre eux, longs et fins, flottaient à la surface, tandis que les deux autres, arrondis en forme de palmes, se dressaient au vent comme une voile légère. Je pouvais clairement voir leur coquille en spirale, que Cuvier compare à une élégante chaloupe. Véritable petit navire, elle transporte l’animal sans qu’il y soit attaché.

« L’argonaute peut quitter sa coquille, dis-je à Conseil, mais il ne le fait jamais.

— Tout comme le capitaine Nemo, répondit Conseil avec justesse. Il aurait dû appeler son navire l’Argonaute. »

Pendant environ une heure, le Nautilus flotta au milieu de cette flotte de mollusques. Puis, sans raison apparente, un sentiment de panique les saisit. Comme à un signal, toutes les voiles furent abaissées, les tentacules se replièrent, les corps se contractèrent. Les coquilles basculèrent, changeant leur centre de gravité, et toute la flottille disparut sous les vagues. C’était instantané, et jamais une escadre n’avait manœuvré avec une telle précision.

À ce moment-là, la nuit tomba brusquement, et les vagues, à peine agitées par la brise, s’étendirent paisiblement autour du Nautilus.

Le lendemain, 26 janvier, nous franchissions l’Équateur sur le quatre-vingt-deuxième méridien, entrant à nouveau dans l’hémisphère nord.

Ce jour-là, une impressionnante troupe de requins nous accompagna. Des créatures redoutables qui abondent dans ces eaux, les rendant particulièrement dangereuses. Il y avait des squales philipps avec leur dos brun et leur ventre blanchâtre, armés de onze rangées de dents, des squales œillés avec une grande tache noire entourée de blanc sur le cou, ressemblant à un œil, et des squales isabelle au museau arrondi, parsemé de taches sombres. Souvent, ces puissants animaux se jetaient contre les vitres du salon avec une force inquiétante.

Ned Land était hors de lui. Il rêvait de remonter à la surface pour harponner ces créatures, surtout ces squales émissoles à la mâchoire pavée de dents comme une mosaïque, et ces grands requins tigrés de cinq mètres qui semblaient le défier avec insistance. Mais le Nautilus, accélérant, les distança sans effort.

Le 27 janvier, à l'entrée du golfe du Bengale, nous avons croisé un spectacle lugubre : des cadavres flottant à la surface. Ils venaient des villes indiennes, emportés par le Gange jusqu'à la mer, échappant aux vautours, seuls fossoyeurs de ces contrées. Les requins, eux, ne manquaient pas à l'appel pour accomplir cette sinistre tâche.

Vers sept heures du soir, le Nautilus, à demi immergé, navigua au cœur d'une mer laiteuse. À perte de vue, l'océan semblait avoir pris une teinte lactée. Était-ce un effet de la lune ? Non, car la lune, encore jeune de deux jours, était cachée sous l'horizon, noyée dans la lumière du soleil couchant. Le ciel, bien que parsemé d'étoiles, paraissait sombre par contraste avec la blancheur des flots.

Conseil, incrédule, me questionna sur ce phénomène étrange. Heureusement, je pouvais lui répondre.

« C'est ce qu'on appelle une mer de lait, lui expliquai-je, une vaste étendue d'eau blanche que l'on observe souvent près des côtes d'Amboine et dans ces régions.

— Mais, demanda Conseil, qu'est-ce qui cause cet effet ? L'eau ne s'est pas transformée en lait, je suppose !

— Non, bien sûr. Cette blancheur est due à des myriades de minuscules créatures infusoires, des sortes de vers lumineux, gélatineux et incolores, aussi fins qu'un cheveu, mesurant à peine un cinquième de millimètre. Certaines s'agrègent sur plusieurs lieues.

— Plusieurs lieues ! s'exclama-t-il.

— Oui, et ne t'amuse pas à compter ces infusoires ! C'est impossible. Certains navigateurs ont traversé ces mers de lait sur plus de quarante milles. »

Je ne sais pas si Conseil suivit mon conseil, mais il sembla plongé dans des réflexions profondes, essayant sans doute d'évaluer combien de cinquièmes de millimètre pouvaient contenir quarante milles carrés. Pour ma part, je continuai d'observer le phénomène.

Pendant des heures, le Nautilus fendit ces flots blanchâtres, glissant sans bruit sur cette eau savonneuse, comme s'il flottait sur les remous d'écume laissés par les courants des baies.

Vers minuit, la mer retrouva soudain sa couleur habituelle, mais derrière nous, jusqu'à l'horizon, le ciel, reflétant la blancheur des flots, semblait encore imprégné des lueurs diffuses d'une aurore boréale.

Le 28 février, à midi, le Nautilus refit surface à 9°4' de latitude nord, à huit milles d'une terre visible à l'ouest.

Dès que je posai les yeux sur l'horizon, une chaîne de montagnes se dessina, culminant à environ six cents mètres, avec des formes aussi imprévisibles que fascinantes. Une fois mes observations terminées, je retournai au salon. En reportant nos coordonnées sur la carte, il devint évident que nous étions face à l'île de Ceylan, ce joyau suspendu sous l'Inde.

Curieux d'en savoir plus, je me plongeai dans la bibliothèque et dénichai un ouvrage de Sirr H. C. intitulé *Ceylan and the Cingalese*. De retour au salon, je m'attardai sur les détails géographiques de Ceylan, une île à laquelle l'Antiquité avait attribué mille noms. Elle s'étend entre 5°55' et 9°49' de latitude nord, et entre 79°42' et 82°4' de longitude est. Avec ses 275 milles de long et 150 milles de large au maximum, sa circonférence atteint 900 milles, pour une superficie de 24 448 milles carrés, soit légèrement moins que l'Irlande.

C'est alors que le capitaine Nemo et son second firent leur apparition. Le capitaine jeta un regard rapide sur la carte avant de se tourner vers moi :

« L'île de Ceylan, annonça-t-il, célèbre pour ses pêcheries de perles. Monsieur Aronnax, cela vous dirait-il de visiter l'une d'elles ?

— Avec grand plaisir, capitaine.

— Parfait. Ce sera simple. Cependant, nous verrons les pêcheries sans les pêcheurs. La saison n'a pas encore commencé. Qu'importe. Je vais ordonner de mettre le cap sur le golfe de Manaar, où nous arriverons cette nuit. »

Le capitaine échangea quelques mots avec son second, qui sortit aussitôt. Le Nautilus s'immergea alors, stabilisé à une profondeur de neuf mètres, selon le manomètre.

Je consultai la carte pour localiser le golfe de Manaar, que je trouvai sur le neuvième parallèle, le long de la côte nord-ouest de Ceylan. Il est délimité par l'île de Manaar, et pour l'atteindre, nous devions longer toute la côte ouest de Ceylan.

« Monsieur le professeur, reprit le capitaine Nemo, les perles sont pêchées dans le golfe du Bengale, la mer des Indes, jusqu'aux mers de Chine, du Japon et même au sud de l'Amérique, dans le golfe de Panama et celui de Californie. Mais c'est à Ceylan que les prises sont les plus précieuses. Nous sommes un peu en avance, c'est vrai. Les pêcheurs ne se rassemblent qu'en mars dans le golfe de Manaar, où, pendant trente jours, trois cents bateaux s'adonnent à cette activité lucrative. Chaque embarcation compte dix rameurs et autant de pêcheurs. »

Les plongeurs, organisés en deux équipes, se relaient pour descendre à douze mètres de profondeur. Ils utilisent une lourde pierre qu'ils tiennent entre leurs pieds, reliée au bateau par une corde.

— Alors, dis-je, on utilise toujours cette méthode archaïque ?

— Toujours, répondit le capitaine Nemo, même si ces pêcheries appartiennent aux Anglais, le peuple le plus industrieux du monde, depuis le traité d'Amiens en 1802.

— Pourtant, le scaphandre que vous utilisez pourrait grandement améliorer cette opération.

— En effet, car ces pauvres pêcheurs ne peuvent pas rester longtemps sous l'eau. L'Anglais Perceval, dans son voyage à Ceylan, mentionne un Cafre qui pouvait rester cinq minutes sous l'eau, mais j'ai du mal à y croire. En général, les plongeurs tiennent cinquante-sept secondes, et les plus doués quatre-vingt-sept, mais c'est rare. Quand ils remontent, ils expulsent de l'eau teintée de sang par le nez et les oreilles.

La plupart ne restent que trente secondes sous l'eau, le temps de remplir un petit filet d'huîtres perlières. Mais ces pêcheurs ne vivent pas longtemps : leur vue se détériore, des ulcérations apparaissent sur leurs yeux, des plaies se forment sur leur corps, et ils risquent même l'apoplexie au fond de la mer.

— Oui, dis-je, c'est un métier dur qui ne sert qu'à satisfaire quelques caprices. Mais, capitaine, combien d'huîtres un bateau peut-il pêcher par jour ?

— Environ quarante à cinquante mille. En 1814, le gouvernement britannique a fait pêcher pour son propre compte, et ses plongeurs ont ramené soixante-seize millions d’huîtres en vingt jours.

— Et ces pêcheurs, sont-ils bien payés ?

— À peine, monsieur le professeur. À Panama, ils gagnent un dollar par semaine. Souvent, ils ne reçoivent qu'un sou par huître contenant une perle, et combien d'huîtres n'en contiennent pas !

— Un sou pour ces pauvres gens qui enrichissent leurs maîtres ! C'est révoltant.

— Ainsi, monsieur le professeur, vous et vos compagnons visiterez le banc de Manaar, et si un pêcheur pressé s'y trouve déjà, nous pourrons l'observer.

— C'est entendu, capitaine.

— À propos, monsieur Aronnax, vous n'avez pas peur des requins ?

— Des requins ? m'écriai-je.

La question me semblait pour le moins incongrue.

— Eh bien ? reprit le capitaine Nemo.

— Je dois avouer, capitaine, que je ne suis pas encore très à l'aise avec ces poissons.

— Nous y sommes habitués, répondit le capitaine Nemo, et avec le temps, vous vous y ferez. De plus, nous serons armés, et peut-être pourrons-nous chasser quelques squales en chemin. C'est une chasse fascinante.

"Rendez-vous demain matin, monsieur le professeur." Après avoir lancé cette invitation avec désinvolture, le capitaine Nemo quitta le salon.

Imaginez qu'on vous propose une chasse à l'ours dans les montagnes suisses. Vous répondriez sûrement : "Parfait, allons-y demain !" Si l'on vous invitait à traquer le lion dans les plaines de l'Atlas ou le tigre dans les jungles indiennes, vous diriez avec enthousiasme : "Ah, une chasse au tigre ou au lion, très bien !" Mais si l'on vous proposait de chasser le requin dans son habitat naturel, il y a de fortes chances que vous demandiez un moment pour y réfléchir.

Pour ma part, je passai la main sur mon front humide de sueur froide. "Prenons un instant pour réfléchir", me dis-je. Chasser des loutres dans les forêts sous-marines, comme nous l'avons fait à l'île Crespo, c'était une chose. Mais explorer les profondeurs marines en sachant qu'on pourrait croiser des squales, c'en était une autre ! Certes, dans certains endroits, comme les îles Andamans, les habitants n'hésitent pas à affronter les requins, armés d'un poignard et d'un lacet. Mais beaucoup de ceux qui se mesurent à ces créatures redoutables n'en réchappent pas. Et je ne suis pas l'un de ces audacieux, même si je l'étais, une certaine prudence ne serait pas superflue.

Je me mis à imaginer ces requins avec leurs mâchoires béantes, hérissées de dents prêtes à trancher un homme en deux. Une douleur sourde me saisit les reins. Et puis, il y avait la manière décontractée avec laquelle le capitaine nous avait conviés à cette aventure périlleuse, comme s'il s'agissait simplement de chasser un renard inoffensif !

"Bon", pensai-je, "Conseil refusera sûrement de venir, ce qui me donnera une excuse pour ne pas accompagner le capitaine."

Quant à Ned Land, je n'étais pas aussi certain de sa prudence. Le danger, aussi grand soit-il, avait toujours un attrait irrésistible pour son esprit combatif.

Je repris mon livre de Sirr, mais mes yeux glissaient sur les pages sans vraiment lire. Entre les lignes, je voyais ces mâchoires terrifiantes.

C'est alors que Conseil et le Canadien entrèrent, l'air détendu et même joyeux. Ils ignoraient ce qui les attendait.

"Eh bien, monsieur," s'exclama Ned Land, "votre capitaine Nemo, que le diable l'emporte, vient de nous faire une proposition des plus aimables."

"Ah, vraiment ?" répondis-je, intrigué.

"Pour ne pas contredire monsieur," ajouta Conseil, "le commandant du Nautilus nous a invités à visiter demain, en compagnie de monsieur, les splendides pêcheries de Ceylan. Il l'a annoncé avec beaucoup d'élégance, comme un vrai gentleman."

"Il ne vous a rien dit de plus ?"

"Rien du tout, monsieur," répondit le Canadien, "à part qu'il vous avait déjà parlé de cette petite excursion."

"En effet," dis-je. "Et il n'a pas mentionné..."

"Aucun détail supplémentaire, monsieur le naturaliste."

"Vous serez des nôtres, n’est-ce pas ?"

"Moi... bien sûr ! Je vois que vous commencez à y prendre goût, maître Land."

"Oui, c’est fascinant, vraiment fascinant."

"Peut-être un peu risqué !" ajoutai-je avec un brin d’insistance.

"Risqué ? répondit Ned Land. Juste une balade sur un banc d’huîtres !"

Le capitaine Nemo avait manifestement jugé bon de ne pas évoquer la présence possible de requins à mes compagnons.

Je les observais, inquiet, comme s’ils risquaient déjà de perdre un membre. Devais-je les avertir ? Oui, certainement, mais comment aborder le sujet ?

"Monsieur," me demanda Conseil, "pourriez-vous nous éclairer sur la pêche des perles ?"

"Sur la pêche elle-même," précisai-je, "ou sur les dangers qui..."

"Sur la pêche," trancha le Canadien. "Avant de se lancer, autant savoir où l’on met les pieds."

"Très bien, installez-vous, et je vais vous transmettre ce que l’Anglais Sirr vient de m’apprendre."

Ned et Conseil s’assirent sur un canapé, et le Canadien me lança :

"Monsieur, qu’est-ce qu’une perle, au juste ?"

"Mon cher Ned," répondis-je, "pour le poète, c’est une larme de la mer ; pour les Orientaux, une goutte de rosée solidifiée ; pour les dames, un bijou d’un éclat nacré, qu’elles portent en bague, en collier ou en boucle d’oreille ; pour le chimiste, un mélange de phosphate et de carbonate de calcium avec un soupçon de gélatine ; et pour les naturalistes, c’est simplement une sécrétion anormale de l’organe qui produit la nacre chez certains bivalves."

"Embranchement des mollusques," précisa Conseil, "classe des acéphales, ordre des testacés."

"Exactement, cher Conseil. Parmi ces testacés, on trouve les ormeaux, les turbots, les tridacnes, les pinnes marines, bref, tous ceux qui sécrètent la nacre, cette substance aux reflets bleus, violets ou blancs, qui tapisse l’intérieur de leurs coquilles, peuvent produire des perles."

"Et les moules ?" demanda le Canadien.

"Oui, les moules de certains cours d’eau en Écosse, au pays de Galles, en Irlande, en Saxe, en Bohème, en France."

"Bien, je m’en souviendrai," répondit le Canadien.

"Mais," repris-je, "le mollusque par excellence pour les perles, c’est l’huître perlière, la méléagrina-Margaritiferala, la précieuse pintadine. La perle est une concrétion nacrée, de forme généralement ronde. Elle peut être fixée à la coquille de l’huître ou nichée dans les plis de l’animal. Sur les valves, elle est attachée ; dans les chairs, elle est libre.

Elle a toujours pour noyau un petit corps dur, comme un ovule stérile ou un grain de sable, autour duquel la nacre s’accumule pendant des années, couche après couche, de façon concentrique."

"Peut-on trouver plusieurs perles dans une seule huître ?" interrogea Conseil.

"Oui, mon garçon. Certaines pintadines sont de véritables coffres à trésors. On a même parlé d’une huître, bien que j’en doute, qui aurait contenu cent cinquante requins."

"Cent cinquante requins !" s’écria Ned Land.

"Ai-je dit requins ?" m’écriai-je précipitamment. "Je voulais dire cent cinquante perles."

— En effet, répondit Conseil. Mais comment extrait-on ces perles, monsieur ?

— Il y a plusieurs méthodes. Souvent, quand les perles sont accrochées aux coquilles, les pêcheurs les retirent avec des pinces. Mais généralement, les huîtres sont étalées sur des nattes le long de la plage. Elles meurent à l'air libre, et après dix jours, elles sont suffisamment décomposées.

Ensuite, on les plonge dans de grands bassins d'eau de mer, on les ouvre et on les nettoie. C'est là que commence le travail des ouvriers. Ils commencent par séparer les plaques de nacre, connues sous différents noms dans le commerce, et les emballent dans des caisses de 125 à 150 kilos. Puis, ils retirent la chair de l'huître, la font bouillir et la filtrent pour récupérer même les plus petites perles.

— Le prix des perles dépend de leur taille ? demanda Conseil.

— Pas seulement de leur taille, mais aussi de leur forme, de leur couleur, et de leur éclat, répondis-je. Les plus belles perles, appelées perles vierges ou paragons, se forment seules dans le mollusque. Elles sont blanches, parfois opaques, parfois transparentes comme de l'opale, et souvent rondes ou en forme de poire. Les rondes sont utilisées pour les bracelets, les poires pour les pendentifs, et ce sont les plus précieuses, vendues à l'unité. Les autres, plus irrégulières, adhèrent à la coquille et se vendent au poids. Les petites perles, appelées semences, sont vendues au volume et servent à la broderie, notamment pour les ornements d'église.

— Ce tri des perles selon leur taille doit être long et compliqué, dit le Canadien.

— Pas du tout, mon ami. Cela se fait grâce à onze tamis avec des trous de tailles variées. Les perles qui restent dans les tamis de 20 à 80 trous sont de premier ordre. Celles qui passent à travers les tamis de 100 à 800 trous sont de second ordre. Enfin, celles qui passent à travers les tamis de 900 à 1000 trous forment la semence.

— Ingénieux, dit Conseil. Je vois que le tri des perles est mécanique. Et monsieur, que rapporte l'exploitation des bancs d'huîtres perlières ?

— Selon Sirr, les pêcheries de Ceylan rapportent chaque année trois millions de francs.

— De francs ! reprit Conseil.

— Oui, de francs ! Mais je crois que ces pêcheries ne sont plus aussi lucratives qu'autrefois. C'est pareil pour les pêcheries américaines, qui, sous Charles Quint, rapportaient quatre millions de francs, et sont maintenant réduites aux deux tiers.

En gros, l'exploitation des perles rapporte environ neuf millions de francs.

— Mais, demanda Conseil, n'y a-t-il pas des perles célèbres qui ont atteint des prix exorbitants ?

— Bien sûr, mon cher. On raconte que César a offert à Servillia une perle estimée à cent vingt mille francs.

— J'ai même entendu dire, ajouta le Canadien, qu'une dame de l'Antiquité buvait des perles dissoutes dans du vinaigre.

— Cléopâtre, répondit Conseil.

— Ça devait être infect, lança Ned Land.

— Dégoûtant, cher Ned, acquiesça Conseil. Mais un petit verre de vinaigre à quinze cents mille francs, c'est un luxe hors de prix.

— Je regrette de ne pas avoir épousé cette dame, plaisanta le Canadien en agitant son bras d'une manière peu rassurante.

— Ned Land, le mari de Cléopâtre ! s'exclama Conseil.

— Eh bien, j'étais prêt à me marier, Conseil, répliqua sérieusement le Canadien. Ce n'est pas ma faute si ça n'a pas marché. J'avais même acheté un collier de perles pour Kat Tender, ma fiancée, qui a finalement épousé quelqu'un d'autre. Ce collier ne m'avait coûté qu'un dollar et demi, et pourtant, croyez-moi, monsieur le professeur, les perles n'auraient pas passé un tamis à vingt trous.

— Mon cher Ned, répondis-je en riant, c'étaient des perles artificielles, de simples billes de verre recouvertes à l'intérieur d'une essence d'Orient.

— Pratiquement rien ! C'est juste la substance argentée de l'écaille d'ablette, récupérée dans l'eau et conservée dans l'ammoniaque. Ça n'a aucune valeur.

— C'est peut-être pour ça que Kat Tender a épousé un autre, répliqua philosophiquement Ned Land.

— Mais, repris-je, pour revenir aux perles de grande valeur, je doute qu'aucun souverain ait possédé une perle plus précieuse que celle du capitaine Nemo.

— Celle-ci ? dit Conseil en désignant le magnifique bijou dans sa vitrine.

— Exactement, je ne me trompe pas en l'estimant à deux millions de...

— Francs ! s'exclama Conseil.

— Oui, deux millions de francs, et elle n'a probablement coûté au capitaine que l'effort de la ramasser.

— Eh bien, dit Ned Land, qui sait si demain, lors de notre promenade, nous ne tomberons pas sur sa jumelle !

— Bah ! fit Conseil.

— Et pourquoi pas ?

— À quoi nous serviraient des millions à bord du Nautilus ?

— À bord, à rien, répondit Ned Land, mais… ailleurs.

— Oh ! ailleurs, dit Conseil en secouant la tête.

— En effet, dis-je, maître Land a raison. Si nous rapportons en Europe ou en Amérique une perle de plusieurs millions, cela donnera de la crédibilité et du prestige à nos aventures.

— Je suis d'accord, dit le Canadien.

— Mais, demanda Conseil, toujours curieux, la pêche des perles, est-ce dangereux ?

— Non, répondis-je rapidement, surtout si on prend quelques précautions.

— Quels risques dans ce métier ? dit Ned Land. Avaler quelques gorgées d'eau de mer !

— Exactement, Ned.

« Alors, Ned, dis-moi, tu as peur des requins ? » lançai-je, tentant d'imiter le ton détaché du capitaine Nemo.

« Moi, peur des requins ? » répondit Ned, le harponneur aguerri. « C’est mon boulot de les narguer ! »

« Je ne parle pas de les attraper avec un moulinet, de les hisser sur le pont, de leur couper la queue à la hache, de leur ouvrir le ventre pour jeter leur cœur à la mer ! »

« Ah, tu veux dire... ? »

« Oui, exactement. »

« Dans l’eau ? »

« Dans l’eau. »

« Bah, avec un bon harpon ! Vous savez, monsieur, ces requins, ils ne sont pas très bien foutus. Ils doivent se retourner pour vous mordre, et pendant ce temps-là... »

La façon dont Ned prononçait "mordre" donnait des frissons.

« Et toi, Conseil, qu’en penses-tu de ces squales ? »

« Moi, monsieur, je vais être honnête. »

« Très bien, pensai-je. »

« Si monsieur affronte les requins, alors pourquoi son fidèle serviteur ne le ferait-il pas aussi ? »

Une perle à dix millions

La nuit tomba. Je me couchai, mais le sommeil fut agité. Les requins envahirent mes rêves, et je trouvais à la fois pertinent et absurde que le mot requin puisse venir de "requiem".

Le lendemain, à quatre heures du matin, le steward que le capitaine Nemo avait assigné à mon service me réveilla. Je me levai rapidement, m'habillai et me rendis au salon.

Le capitaine Nemo m’y attendait.

« Monsieur Aronnax, êtes-vous prêt ? »

« Prêt. »

« Suivez-moi. »

« Et mes compagnons, capitaine ? »

« Ils sont prévenus et nous attendent. »

« Ne devons-nous pas enfiler nos scaphandres ? »

« Pas encore. Le Nautilus est resté à distance de la côte, assez loin du banc de Manaar. J’ai fait préparer le canot qui nous mènera au point de plongée, évitant ainsi un long trajet. Il transporte nos équipements de plongée, que nous enfilerons une fois sur place. »

Le capitaine Nemo me guida vers l’escalier central menant à la plateforme. Ned et Conseil étaient déjà là, impatients de cette aventure. Cinq marins du Nautilus, rames en main, nous attendaient dans le canot amarré.

La nuit était encore sombre. Des nuages masquaient le ciel, ne laissant entrevoir que quelques étoiles. Je scrutai l’horizon, mais ne distinguai qu’une ligne floue fermant les trois quarts de l’horizon du sud-ouest au nord-ouest. Le Nautilus avait longé la côte ouest de Ceylan pendant la nuit et se trouvait à l’ouest de la baie, face au golfe formé par la terre et l’île de Manaar. Sous ces eaux sombres, s’étendait le banc de pintadines, une source inépuisable de perles s’étirant sur plus de vingt milles.

Le capitaine Nemo, Conseil, Ned Land et moi prîmes place à l’arrière du canot.

Le patron de l'embarcation prit la barre, et ses quatre compagnons se mirent à ramer. Une fois la corde relâchée, nous nous éloignâmes lentement du bord.

Le canot prit la direction du sud, avançant sans précipitation. J'observai que les rameurs plongeaient leurs avirons avec force, mais faisaient une pause de dix secondes entre chaque coup, une technique courante dans les marines militaires. Pendant que le canot glissait sur l'eau, les gouttelettes éclaboussaient la surface sombre de la mer, produisant un crépitement semblable à du plomb fondu. Une légère houle venue du large faisait doucement tanguer le canot, et quelques vagues clapotaient à l'avant.

Nous restions silencieux. Que pouvait bien penser le capitaine Nemo ? Peut-être à cette terre qui se rapprochait trop à son goût, contrairement à Ned Land, qui la trouvait encore trop lointaine. Conseil, lui, observait simplement, curieux.

Vers cinq heures et demie, les premières lueurs de l'horizon dessinèrent plus nettement la silhouette de la côte. À l'est, elle était plutôt plate, mais s'élevait légèrement vers le sud. Nous étions encore à cinq milles, et le rivage se fondait dans la brume marine. Entre nous et la côte, la mer était déserte. Aucun bateau, aucun plongeur. Un silence profond régnait sur ce lieu pourtant prisé des pêcheurs de perles. Comme l'avait souligné le capitaine Nemo, nous étions arrivés un mois trop tôt.

À six heures, le jour se leva soudainement, comme c'est souvent le cas sous les tropiques, où l'aube et le crépuscule sont presque inexistants.

Les rayons du soleil percèrent les nuages à l'est, et l'astre monta rapidement dans le ciel.

Je distinguai clairement la terre, parsemée de quelques arbres.

Le canot se dirigea vers l'île de Manaar, qui se profilait au sud. Le capitaine Nemo se leva et scruta la mer.

Sur son ordre, l'ancre fut jetée, et la chaîne se déroula à peine, car le fond se trouvait à seulement un mètre de profondeur, marquant l'un des points les plus élevés du banc de pintadines. Le canot s'arrêta alors, poussé doucement par le courant vers le large.

« Nous sommes arrivés, monsieur Aronnax, » déclara le capitaine Nemo. « Vous voyez cette baie étroite ? Dans un mois, elle sera envahie par les bateaux des pêcheurs, et leurs plongeurs exploreront ces eaux avec audace. Cette baie est parfaite pour la pêche : elle est protégée des vents violents, et la mer y est toujours calme, ce qui est idéal pour les plongeurs. Préparons-nous à enfiler nos scaphandres pour notre promenade. »

Avec l'aide des marins, je commençai à enfiler ma lourde tenue de plongée. Le capitaine Nemo et mes deux compagnons faisaient de même. Aucun membre du Nautilus ne nous accompagnerait cette fois-ci.

Rapidement, nous fûmes enfermés jusqu'au cou dans nos combinaisons en caoutchouc, et des bretelles fixèrent les appareils à air sur notre dos. Quant aux lampes Ruhmkorff, elles ne seraient pas nécessaires.

Avant de glisser ma tête dans la capsule de cuivre, je fis remarquer au capitaine que les lampes ne seraient pas nécessaires.

« Ces appareils ne nous serviront à rien, me répondit-il. Nous ne plongerons pas très profond, et la lumière du soleil suffira pour nous guider. De plus, emporter une lampe électrique ici pourrait attirer des créatures dangereuses. »

Tandis que le capitaine Nemo parlait, je me tournai vers Conseil et Ned Land. Mais ces deux-là avaient déjà enfilé leur casque métallique et ne pouvaient ni m'entendre ni me répondre.

Il me restait une dernière question pour le capitaine Nemo :

« Et nos armes, nos fusils ? demandai-je.

— Des fusils ? Pourquoi faire ? Vos montagnards ne chassent-ils pas l'ours avec un simple poignard ? L'acier est plus fiable que le plomb. Voici une lame solide. Attachez-la à votre ceinture et allons-y. »

Je regardai mes compagnons. Eux aussi étaient armés, et Ned Land tenait un énorme harpon qu'il avait apporté dans le canot avant de quitter le Nautilus.

À l'exemple du capitaine, je me laissai coiffer par le lourd casque de cuivre, et nos réservoirs d'air furent activés.

Peu après, les marins du canot nous déposèrent un à un dans l'eau, où nous posâmes pied sur un sable plat à environ un mètre et demi de profondeur. Le capitaine Nemo fit un signe de la main, et nous le suivîmes, disparaissant sous les vagues par une pente douce.

Là, mes pensées anxieuses s'évanouirent. Je retrouvai un calme surprenant. La liberté de mes mouvements renforça ma confiance, et le spectacle fascinant captiva mon esprit.

Le soleil inondait déjà les eaux d'une clarté suffisante, rendant chaque détail visible.

Après dix minutes de marche, nous étions à cinq mètres de profondeur, et le sol s'aplanissait.

Autour de nous, des bancs de poissons curieux, comme des bécassines dans un marais, s'élevaient. Je reconnus le javanais, un serpent de huit décimètres au ventre livide, qu'on pourrait confondre avec le congre sans les lignes dorées de ses flancs. Parmi les stromatées, au corps comprimé et ovale, je vis des parus aux couleurs vives, leur nageoire dorsale en forme de faux, des poissons comestibles qui, une fois séchés et marinés, deviennent le délicieux karawade. Il y avait aussi des tranquebars, du genre apsiphoroïdes, avec leur corps recouvert d'une armure écailleuse à huit pans.

Le soleil montant illuminait de plus en plus la masse d'eau, et le paysage sous-marin se transformait peu à peu.

Les grains de sable laissaient place à une véritable mosaïque de rochers arrondis, tapissés de mollusques et de zoophytes.

Parmi ces créatures, je distinguais des placènes aux coquilles fines et inégales, typiques de la mer Rouge et de l'océan Indien, des lucines aux teintes orangées avec leurs coquilles rondes, des tarières effilées, et quelques pourpres persiques qui fournissaient au Nautilus une teinture remarquable. Des rochers cornus, longs d'une quinzaine de centimètres, émergeaient des flots comme des mains prêtes à saisir leur proie, tandis que des turbinelles hérissées d'épines, des lingules béantes, et des anatines, ces coquillages comestibles prisés sur les marchés de l'Hindoustan, se mêlaient à des pélagies légèrement lumineuses et à de superbes oculines en forme d'éventail, véritables joyaux de ces mers.

Sous les arches de plantes aquatiques, des légions maladroites de créatures articulées se pressaient, en particulier des ranines dentées, avec leurs carapaces triangulaires légèrement arrondies, des birgues propres à ces eaux, et des parthenopes au visage effrayant. Un autre animal, tout aussi repoussant, croisait souvent notre route : le crabe géant observé par Darwin, doté de l'instinct et de la force nécessaires pour se nourrir de noix de coco. Il grimpe aux arbres, fait tomber les noix qui se fendent en chutant, puis les ouvre avec ses puissantes pinces.

Ici, sous les eaux claires, ce crabe se déplaçait avec une agilité surprenante, tandis que des tortues franches, de celles qui hantent les côtes du Malabar, glissaient lentement entre les roches oscillantes.

Vers sept heures, nous atteignîmes enfin le banc de pintadines, où les huîtres perlières prolifèrent par millions. Ces précieux mollusques s'accrochaient aux rochers, solidement fixés par un byssus brun qui les rendait immobiles, contrairement aux moules qui, elles, peuvent se mouvoir.

La pintadine meleagrina, la fameuse huître perlière, se présente sous la forme d'une coquille arrondie, aux parois épaisses et rugueuses. Certaines, encore jeunes, arboraient des bandes verdâtres qui s'étiraient depuis leur sommet. Les autres, plus âgées, avec leur surface rude et noire, atteignaient jusqu'à quinze centimètres de large.

Le capitaine Nemo me désigna d'un geste cet incroyable amas de pintadines, et je compris que cette richesse était véritablement inépuisable, car la nature, dans sa générosité, surpasse toujours la voracité humaine. Ned Land, fidèle à son instinct, s'empressait de remplir un filet des plus beaux spécimens.

Mais nous ne pouvions nous attarder. Il nous fallait suivre le capitaine, qui semblait connaître ces sentiers comme sa poche. Le sol montait, et parfois mon bras, levé, perçait la surface de la mer. Puis, le niveau du banc s'abaissait de manière imprévisible. Souvent, nous contournions des rochers effilés, dressés comme des pyramides.

Dans les recoins sombres, de gros crustacés, perchés sur leurs longues pattes comme des machines de guerre, nous observaient de leurs yeux immobiles. Sous nos pieds, des myriades de créatures marines comme les glycères, les aricies et autres annélides s'étiraient, déployant leurs antennes et leurs tentacules de manière impressionnante.

Soudain, une vaste grotte s'ouvrit devant nous, creusée dans un amas de rochers pittoresques, recouverts de la flore sous-marine la plus luxuriante. Au début, l'intérieur de la grotte me parut terriblement sombre. Les rayons du soleil semblaient s'y dissoudre peu à peu, ne laissant qu'une lumière diffuse et noyée.

Le capitaine Nemo y pénétra, et nous le suivîmes. Mes yeux s'habituèrent rapidement à cette obscurité relative. Je pus alors distinguer les courbes capricieuses de la voûte, soutenue par des piliers naturels, massifs et solides comme les colonnes imposantes de l'architecture toscane.

Mais pourquoi notre guide énigmatique nous entraînait-il dans cette crypte sous-marine ? La réponse n'allait pas tarder.

Après avoir descendu une pente abrupte, nous arrivâmes au fond d'un puits circulaire. Là, le capitaine Nemo s'arrêta et nous montra un objet que je n'avais pas encore remarqué.

C'était une huître d'une taille extraordinaire, une tridacne géante, un bénitier qui aurait pu contenir un lac d'eau bénite, avec une largeur de plus de deux mètres, surpassant même celle qui décorait le salon du Nautilus.

Je m'approchai de ce mollusque phénoménal. Fixé par son byssus à une table de granit, il se développait seul dans les eaux tranquilles de la grotte. J'estimai son poids à environ trois cents kilos. Une telle huître renferme quinze kilos de chair, et il faudrait l'appétit d'un Gargantua pour en avaler ne serait-ce que quelques douzaines.

Le capitaine Nemo connaissait manifestement ce bivalve. Il n'était pas à sa première visite, et je pensais qu'il voulait simplement nous montrer cette curiosité naturelle. Je me trompais. Le capitaine Nemo avait un intérêt particulier à vérifier l'état actuel de cette tridacne.

Les deux coquilles du mollusque étaient entrouvertes. Le capitaine s'approcha et glissa son poignard entre elles pour les maintenir ouvertes. Puis, de sa main, il souleva la tunique membraneuse et frangée qui formait le manteau de l'animal.

Là, entre les plis délicats, je découvris une perle libre, aussi grosse qu'une noix de coco. Sa forme parfaite, sa transparence cristalline et son éclat incroyable en faisaient un joyau d'une valeur inestimable. Poussé par la curiosité, je tendis la main pour l'attraper, la peser, la toucher. Mais le capitaine m'arrêta, fit un signe de tête négatif, et en retirant son poignard d'un geste rapide, il laissa les coquilles se refermer brusquement.

Je compris alors l'intention du capitaine Nemo. En laissant cette perle à l'abri dans le manteau de la tridacne, il lui permettait de grandir lentement. Chaque année, le mollusque ajoutait de nouvelles couches concentriques, augmentant ainsi sa taille et sa valeur.

Seul le capitaine Nemo connaissait l'emplacement secret de cette grotte où une perle extraordinaire grandissait patiemment. Il veillait sur elle comme un jardinier sur une plante rare, attendant le jour où elle rejoindrait son musée de trésors. Peut-être avait-il même, à l'instar des Chinois et des Indiens, initié la naissance de cette perle en glissant un fragment de verre ou de métal sous le manteau du mollusque, qui s'était ensuite enrobé de nacre au fil du temps.

En comparant cette perle à celles que j'avais déjà vues, notamment celles de la collection du capitaine, j'estimais sa valeur à au moins dix millions de francs. C'était une merveille de la nature, bien trop imposante pour être portée comme un simple bijou, car quelles oreilles humaines auraient pu supporter un tel poids ?

Notre visite à la majestueuse tridacne touchait à sa fin. Le capitaine Nemo quitta la grotte, et nous retournâmes vers le banc de pintadines, immergés dans ces eaux limpides encore vierges de l'activité des plongeurs.

Nous avancions chacun de notre côté, flânant à notre rythme, libres de nous arrêter ou de nous éloigner selon notre envie. Pour ma part, je ne m'inquiétais plus des dangers que mon imagination avait si ridiculement amplifiés. Le fond marin s'élevait peu à peu, et bientôt, dans à peine un mètre d'eau, ma tête émergea à la surface de l'océan. Conseil me rejoignit et, collant son casque au mien, me salua d'un regard complice. Mais ce plateau n'était qu'une courte étendue, et nous replongeâmes rapidement dans notre élément aquatique, que je pouvais désormais revendiquer comme le mien.

Dix minutes plus tard, le capitaine Nemo s'arrêta brusquement. Je pensais qu'il voulait faire demi-tour, mais non. Il nous fit signe de nous blottir près de lui dans une large fissure. Il pointa du doigt un endroit dans l'eau, et je scrutai attentivement.

À cinq mètres de nous, une ombre apparut, puis descendit vers le fond. L'idée inquiétante des requins me traversa l'esprit, mais je me trompais encore. Ce n'était pas un prédateur marin.

C'était un homme, un Indien, un pêcheur, sans doute un pauvre bougre venu récolter avant la saison. Je distinguais le fond de son canot, flottant à quelques pieds au-dessus de sa tête. Il plongeait, remontait, encore et encore. Une pierre conique, qu'il maintenait avec son pied et qu'une corde reliait à son bateau, l'aidait à descendre rapidement. C'était tout son équipement. Arrivé au fond, à environ cinq mètres de profondeur, il se mettait à genoux et remplissait son sac de pintadines ramassées au hasard. Puis, il remontait, vidait son sac, récupérait sa pierre, et recommençait, chaque plongée ne durant que trente secondes.

Ce plongeur ne nous voyait pas. L'ombre du rocher nous dissimulait à ses yeux. Et comment aurait-il pu imaginer que, sous l'eau, des hommes, semblables à lui, l'observaient, suivant chaque détail de sa pêche ?

Il remonta et replongea plusieurs fois ainsi, répétant inlassablement son geste.

À chaque plongée, il ne ramenait qu'une dizaine de pintadines, ces huîtres solidement accrochées à leur banc par un byssus tenace. Et combien de ces coquillages étaient dépourvus des précieuses perles pour lesquelles il mettait sa vie en danger !

Je l'observais avec une attention soutenue. Son rituel était régulier, et pendant une bonne demi-heure, aucun danger ne semblait le menacer. Je commençais à m'habituer à ce spectacle fascinant, quand soudain, je le vis s'immobiliser, pris de panique. Il se redressa brusquement et se propulsa vers la surface.

Je compris aussitôt sa terreur. Une silhouette massive se profilait au-dessus de lui : un requin immense approchait, ses yeux flamboyaient, ses mâchoires béantes.

Pétrifié par l'horreur, je restai figé, incapable de bouger.

Le prédateur, d'un puissant coup de nageoire, fonça sur l'Indien. Celui-ci esquiva la morsure de justesse, mais ne put éviter le coup de queue qui le projeta violemment au sol.

Tout cela se déroula en quelques secondes. Le requin revint à la charge, se retournant sur le dos, prêt à trancher l'Indien en deux. C'est alors que le capitaine Nemo, près de moi, bondit soudainement.

Poignard à la main, il s'avança résolument vers le monstre, prêt à l'affronter en combat singulier.

Le squale, sur le point de happer sa proie, remarqua son nouvel adversaire. Il se remit sur le ventre et fonça droit sur lui.

Je revois encore le capitaine Nemo, concentré, attendant avec un calme incroyable l'attaque du squale. Lorsque le requin se jeta sur lui, le capitaine esquiva habilement et planta son poignard dans le ventre du monstre. Mais le combat ne faisait que commencer.

Le requin poussa un rugissement étouffé. Son sang jaillissait à flots, teintant la mer de rouge. À travers ce voile opaque, je ne distinguais plus rien, jusqu'à ce que, dans une éclaircie, je vis le capitaine, agrippé à une nageoire, frappant sans relâche le ventre du squale, cherchant le coup fatal qui atteindrait le cœur. Le requin, enragé, secouait les eaux avec une violence telle que je faillis être emporté.

J'aurais voulu aider le capitaine, mais l'horreur me paralysait.

Je fixais la scène, les yeux écarquillés. La lutte évoluait. Le capitaine fut renversé, écrasé par la masse colossale du requin. Les mâchoires du monstre s'ouvrirent démesurément, prêtes à broyer le capitaine, quand, tel un éclair, Ned Land surgit, harpon à la main, et frappa le requin avec une précision mortelle.

Les flots se teintèrent d'un rouge intense. Le squale, dans un dernier sursaut, agita les eaux avec une fureur indescriptible. Ned Land avait touché au but. C'était le râle d'agonie du monstre.

Transpercé en plein cœur, le requin se tordait dans des convulsions terrifiantes, renversant Conseil sous l'impact de ses derniers soubresauts. Pendant ce temps, Ned Land avait libéré le capitaine Nemo. Celui-ci, indemne, se précipita vers l'Indien, trancha rapidement la corde qui le liait à sa pierre, le saisit fermement et, d'un puissant coup de talon, remonta à la surface.

Nous le suivîmes tous les trois et, en un éclair, nous étions de retour dans la barque du pêcheur, miraculeusement sauvés. La première priorité du capitaine Nemo fut de ramener cet homme à la vie. J'ignorais s'il réussirait, mais je l'espérais, car le malheureux n'était pas resté longtemps sous l'eau. Cependant, le coup de queue du requin aurait pu être fatal.

Heureusement, grâce aux frictions vigoureuses de Conseil et du capitaine, je vis peu à peu l'Indien revenir à lui. Il ouvrit les yeux, et quelle ne fut pas sa stupéfaction, voire sa terreur, de découvrir quatre visages casqués penchés sur lui ! Et que dire de son étonnement lorsque le capitaine Nemo, sortant un sachet de perles de sa poche, le lui mit dans la main ? Ce geste généreux de l'homme des mers envers le pauvre Indien de Ceylan fut accueilli par ce dernier, tremblant, sans vraiment comprendre à quels êtres extraordinaires il devait sa fortune et sa survie.

Sur un signe du capitaine, nous retournâmes au banc de pintadines et, suivant notre chemin initial, nous retrouvâmes l'ancre qui reliait le canot du Nautilus au fond marin après une demi-heure de marche. Une fois à bord, nous nous débarrassâmes de nos lourdes combinaisons de plongée avec l'aide des marins.

Le capitaine Nemo se tourna vers Ned Land et lui dit : « Merci, maître Land. »

« C'était ma revanche, capitaine, » répondit Ned Land. « Je vous devais bien ça. »

Un léger sourire passa sur les lèvres du capitaine, puis il ordonna : « Au Nautilus. »

La barque fendit les flots à toute vitesse. Quelques minutes plus tard, nous croisâmes le cadavre du requin flottant à la surface. À la teinte noire de ses nageoires, je reconnus le redoutable mélanoptère des mers indiennes, un spécimen de la famille des squales. Il mesurait plus de vingt-cinq pieds de long, avec une bouche gigantesque occupant un tiers de son corps, et ses six rangées de dents en triangles isocèles indiquaient qu’il s’agissait d’un adulte.

Conseil l’observait avec un intérêt scientifique évident, et je suis certain qu’il le classait, à juste titre, parmi les cartilagineux, ordre des chondroptérygiens à branchies fixes, famille des sélaciens, genre des squales. Tandis que j'examinais cette masse inerte, une douzaine de ces voraces mélanoptères apparut soudain autour de notre embarcation. Sans prêter attention à nous, ils se ruèrent sur le cadavre, se disputant les morceaux.

À huit heures et demie, nous étions de retour à bord du Nautilus. Je me mis à réfléchir aux événements de notre excursion au banc de Manaar. Deux constats s’imposèrent : l’audace incroyable du capitaine Nemo et son dévouement pour un être humain, un des représentants de cette humanité qu’il fuyait sous les mers.

Malgré tout ce qu'il pouvait dire, cet homme fascinant n'avait pas réussi à étouffer complètement son cœur.

Quand je lui fis remarquer, il me répondit, visiblement touché :

« Cet Indien, monsieur le professeur, vient d'une terre d'opprimés, et moi aussi, jusqu'à mon dernier souffle, j'appartiendrai à ce pays-là ! »

Le 29 janvier, l'île de Ceylan s'effaça à l'horizon, et le Nautilus, filant à vingt nœuds, s'engagea dans le dédale de canaux séparant les Maldives des Laquedives. Nous passâmes près de l'île Kittan, découverte par Vasco de Gama en 1499, l'une des principales îles de l'archipel des Laquedives, situé entre 10° et 14°30' de latitude nord, et 69° et 50°72' de longitude est.

À ce moment-là, nous avions parcouru seize mille deux cent vingt milles, soit sept mille cinq cents lieues depuis notre départ des eaux japonaises.

Le lendemain, le 30 janvier, le Nautilus émergea à la surface, sans aucune terre en vue. Nous naviguions vers le nord-nord-ouest, en direction de la mer d'Oman, nichée entre l'Arabie et la péninsule indienne, une voie menant au golfe Persique.

Cela semblait être une impasse. Où le capitaine Nemo comptait-il nous emmener ? Impossible de le deviner. Cette incertitude agaçait Ned Land, qui me demanda ce jour-là notre destination.

« Nous allons où le capitaine a envie de nous mener, maître Ned.

— Sa fantaisie ne peut nous mener bien loin, répliqua Ned. Le golfe Persique est une voie sans issue. Si nous y entrons, nous devrons bientôt faire demi-tour.

— Eh bien, nous ferons demi-tour, maître Land. Et si le Nautilus décide de visiter la mer Rouge ensuite, le détroit de Bab-el-Mandeb est là pour nous laisser passer.

— Vous savez bien, monsieur, que la mer Rouge est tout aussi fermée que le golfe, puisque l'isthme de Suez n'est pas encore traversé. Et même s'il l'était, un navire aussi mystérieux que le nôtre ne s'aventurerait pas dans des canaux truffés d'écluses. Donc, la mer Rouge ne nous ramènera pas en Europe.

— Je n'ai jamais dit que nous retournions en Europe.

— Que pensez-vous alors ?

— Je pense qu'après avoir exploré ces régions fascinantes d'Arabie et d'Égypte, le Nautilus redescendra dans l'océan Indien, peut-être par le canal du Mozambique, ou près des Mascareignes, pour atteindre le cap de Bonne-Espérance.

— Et une fois au cap de Bonne-Espérance ? insista Ned.

— Eh bien, nous entrerons dans cet Atlantique que nous n'avons pas encore découvert. »

— Alors, Ned, tu en as assez de cette odyssée sous-marine ? Tu te lasses des merveilles infinies qui défilent sous nos yeux ? Pour ma part, je serais vraiment contrarié de voir ce voyage s'achever, un privilège que si peu d'hommes ont connu.

— Vous savez, monsieur Aronnax, rétorqua le Canadien, cela fait presque trois mois que nous sommes coincés à bord de ce Nautilus.

— Je ne le sais pas, Ned, et je ne veux pas le savoir. Je ne compte ni les jours ni les heures.

— Et quelle est la conclusion ?

— Elle viendra en temps voulu. De toute façon, nous n'avons pas de prise sur notre situation, alors pourquoi débattre inutilement ? Si tu venais m'annoncer : « Nous avons une chance de nous échapper », alors là, je serais prêt à en discuter avec toi. Mais ce n'est pas le cas. Et pour être honnête, je doute que le capitaine Nemo s'aventure un jour dans les mers européennes.

Ce bref échange montre combien j'étais devenu un fervent admirateur du Nautilus, presque comme si j'étais le capitaine lui-même.

Quant à Ned Land, il conclut la conversation par un monologue : « Tout cela est bien beau, mais pour moi, quand on n'est pas libre, le plaisir disparaît. »

Durant les quatre jours suivants, jusqu'au 3 février, le Nautilus parcourut la mer d'Oman à des vitesses et profondeurs variées. Il semblait errer, incertain de sa direction, mais ne franchit jamais le tropique du Cancer.

En quittant cette mer, nous eûmes un aperçu de Mascate, la ville principale d'Oman. J'admirai son allure singulière, nichée au milieu de rochers sombres avec ses maisons et forts blancs en contraste. Je distinguai les dômes ronds de ses mosquées, la silhouette élancée de ses minarets, et ses terrasses verdoyantes. Mais ce ne fut qu'une vision fugace avant que le Nautilus ne plonge à nouveau sous les eaux sombres.

Ensuite, nous longeâmes à environ dix kilomètres les côtes arabiques du Mahrah et de l’Hadramant, avec leur chaîne de montagnes ponctuée de quelques vestiges anciens. Le 5 février, nous pénétrâmes dans le golfe d’Aden, un véritable entonnoir menant au détroit de Bab-el-Mandeb, où les eaux de l’océan Indien s'engouffrent dans la mer Rouge.

Le 6 février, le Nautilus était en vue d’Aden, perchée sur un promontoire relié au continent par un mince isthme, une sorte de Gibraltar imprenable, renforcé par les Anglais après leur conquête en 1839.

J’aperçus les minarets octogonaux de cette ville, autrefois un centre commercial florissant selon l’historien Edrisi.

Je pensais que le capitaine Nemo rebrousserait chemin à ce stade, mais à ma grande surprise, ce ne fut pas le cas.

Le lendemain, 7 février, nous empruntâmes le détroit de Bab-el-Mandeb, qui signifie en arabe « la porte des Larmes ». Large de vingt milles et long de cinquante-deux kilomètres, le Nautilus le traversa à toute allure en à peine une heure. Pourtant, je ne vis rien, pas même l’île de Périm, fortifiée par les Britanniques pour protéger Aden.

Trop de navires anglais et français, reliant Suez à Bombay, Calcutta, Melbourne, La Réunion et Maurice, traversaient ce passage étroit. Le Nautilus, discret, préféra rester immergé pour éviter d'être repéré.

À midi, nous naviguions déjà sur les eaux de la mer Rouge.

Cette mer, célèbre dans les récits bibliques, reçoit peu de pluie, n'est alimentée par aucun grand fleuve et subit une évaporation intense qui la prive chaque année d'une couche d'eau d'un mètre et demi ! Si elle était un lac fermé, elle serait probablement asséchée, contrairement à la mer Caspienne ou à la mer Morte, qui ont trouvé un équilibre entre évaporation et apport d'eau.

La mer Rouge s'étend sur deux mille six cents kilomètres de long et environ deux cent quarante de large. À l'époque des Ptolémées et des empereurs romains, elle était un axe commercial majeur. Le creusement de l'isthme de Suez lui a redonné une partie de son importance d'antan.

Je ne me préoccupai pas des raisons qui poussaient le capitaine Nemo à nous entraîner dans ce golfe, mais j'étais ravi que le Nautilus s'y aventure. Il avançait à une vitesse modérée, alternant entre la surface et la plongée pour éviter les navires, me permettant d'observer la mer Rouge dans toute sa splendeur.

Le 8 février, dès l'aube, nous aperçûmes Moka, une ville en ruines dont les murs s'écroulent au moindre coup de canon, mais où quelques palmiers continuent de pousser. Autrefois prospère, Moka comptait six marchés, vingt-six mosquées et était protégée par quatorze forts entourant la ville sur trois kilomètres.

Ensuite, le Nautilus se dirigea vers les côtes africaines où la mer est plus profonde. À travers les panneaux ouverts, nous admirions des buissons de coraux éclatants et des rochers recouverts d'algues vertes et luxuriantes. Un spectacle indescriptible, une variété de paysages fascinants le long des récifs et îlots volcaniques près de la côte libyenne ! Mais c'est en approchant des rives orientales que ces merveilles naturelles se révélèrent dans toute leur magnificence.

Sur les côtes du Téhama, les zoophytes ne se contentaient pas de fleurir sous la mer ; ils formaient aussi des motifs enchanteurs qui s'élevaient jusqu'à dix brasses au-dessus de l'eau. Ces formations aériennes, bien que moins vives en couleurs, offraient un spectacle tout aussi fascinant.

J'ai passé des heures captivantes devant la grande vitre du salon, émerveillé par la diversité de la flore et de la faune sous-marine illuminée par notre puissant projecteur électrique. J'ai admiré des fongies en forme de champignons, des actinies aux teintes ardoisées, notamment le thalassianthus aster, des tubipores alignés comme des flûtes prêtes à jouer pour le dieu Pan, et des coquillages uniques à cette mer, nichés dans les creux madréporiques, leur base en spirale serrée. J'ai également découvert une multitude de spécimens d'un polypier que je n'avais jamais vu auparavant : la simple mais fascinante éponge.

Les spongiaires, première classe du groupe des polypes, sont justement définis par cette créature intrigante dont l'utilité est indéniable. Contrairement à ce que certains naturalistes persistent à croire, l'éponge n'est pas un végétal mais bel et bien un animal, bien que de rang inférieur au corail. Son statut animal ne fait aucun doute, et l'idée ancienne d'un être intermédiaire entre plante et animal est désormais obsolète. Cependant, les naturalistes ne s'accordent pas sur la structure de l'éponge. Pour certains, c'est un polypier, tandis que d'autres, comme M. Milne Edwards, la considèrent comme un individu unique et isolé.

Il existe environ trois cents espèces de spongiaires, présentes dans de nombreuses mers et même dans certains cours d'eau où elles sont appelées "fluviatiles". Mais leurs eaux de prédilection restent celles de la Méditerranée, de l'archipel grec, des côtes syriennes et de la mer Rouge. C'est là que se développent ces éponges délicates, dont la valeur peut atteindre cent cinquante francs, comme l'éponge blonde de Syrie ou la dure de Barbarie. Ne pouvant étudier ces zoophytes dans les ports du Levant, séparés de nous par l'impassable isthme de Suez, je me suis contenté de les observer dans les eaux de la mer Rouge.

J'ai donc appelé Conseil à mes côtés, tandis que le Nautilus, à une profondeur moyenne de huit à neuf mètres, glissait lentement le long des magnifiques rochers de la côte orientale.

Là, poussaient des éponges de toutes formes : pédiculées, en feuilles, globuleuses, en doigts. Elles portaient bien leurs noms poétiques donnés par les pêcheurs : corbeilles, calices, quenouilles, cornes d'élan, pied de lion, queue de paon, gant de Neptune. De leur structure fibreuse, recouverte d'une substance gélatineuse à demi liquide, s'échappaient continuellement de petits filets d'eau. Ces filets, après avoir nourri chaque cellule, étaient expulsés par un mouvement contractile. Cette substance disparaît à la mort du polype, se décomposant en libérant de l'ammoniaque.

Une fois le polype mort, il ne reste que les fibres cornées ou gélatineuses qui composent l'éponge domestique. Celle-ci prend alors une teinte roussâtre et est utilisée de différentes manières, selon son élasticité, sa perméabilité ou sa résistance à la macération.

Ces polypiers s'accrochaient aux rochers, aux coquilles de mollusques et même aux tiges des plantes aquatiques. Ils tapissaient les moindres recoins, certains s'étalant, d'autres se dressant ou pendant comme des excroissances de corail. J'expliquai à Conseil que ces éponges se récoltaient de deux façons : soit avec une drague, soit à la main.

La méthode manuelle, qui nécessite des plongeurs, est préférable car elle préserve le tissu du polypier, lui conférant ainsi une valeur bien supérieure.

Parmi les autres créatures qui foisonnaient autour des éponges, on trouvait principalement des méduses d'une élégance rare. Les mollusques étaient représentés par diverses espèces de calmars, que d'Orbigny considère comme spécifiques à la mer Rouge, et les reptiles par des tortues virgata, du genre des chélonées, qui offraient à notre table un mets à la fois sain et délicieux.

Quant aux poissons, ils étaient nombreux et souvent fascinants. Voici ceux que les filets du Nautilus ramenaient le plus souvent à bord : des raies, y compris les limmes, ovales et de couleur brique, avec des taches bleues inégales et un double aiguillon dentelé, des arnacks au dos argenté, des pastenaques à la queue tachetée, et des bockats, vastes manteaux de deux mètres ondulant dans l'eau, des aodons sans dents, des cartilagineux proches du squale, des ostracions-dromadaires avec une bosse se terminant par un aiguillon recourbé d'un pied et demi, des ophidies, véritables murènes à la queue argentée, au dos bleuâtre, aux nageoires brunes bordées de gris, des fiatoles, sortes de stromatées zébrées d'or et arborant les trois couleurs de la France, des blémies-garamits de quarante centimètres, de superbes caranx avec sept bandes noires transversales, des nageoires bleues et jaunes, et des écailles dorées et argentées, des centropodes, des mulles auriflammes à tête jaune, des scares, des labres, des balistes, des gobies, et bien d'autres poissons communs aux océans que nous avions déjà traversés.

Le 9 février, le Nautilus naviguait dans la partie la plus large de la mer Rouge, entre Souakin à l'ouest et Quonfodah à l'est, sur une distance de cent quatre-vingt-dix milles.

Ce jour-là, à midi, après avoir pris le point, le capitaine Nemo monta sur la plate-forme où je me trouvais. Je m'étais promis de ne pas le laisser redescendre sans l'avoir au moins interrogé sur ses projets futurs. Dès qu'il me vit, il s'approcha, m'offrit aimablement un cigare et me demanda :

« Alors, monsieur le professeur, cette mer Rouge vous plaît-elle ? Avez-vous eu le temps d'admirer ses trésors cachés, ses poissons et ses zoophytes, ses tapis d'éponges et ses forêts de corail ? Avez-vous aperçu les villes qui bordent ses rives ? »

« Oui, capitaine Nemo, répondis-je. Et le Nautilus s'est révélé être un outil extraordinaire pour cette exploration. »

Ah ! Quel bateau fascinant !

— Oui, monsieur, il est à la fois intelligent, audacieux et invulnérable ! Il ne craint ni les tempêtes redoutables de la mer Rouge, ni ses courants, ni ses récifs.

— C'est vrai, dis-je, cette mer est réputée parmi les plus dangereuses, et si je ne me trompe, dans l'Antiquité, sa réputation était terrible.

— Terrible, monsieur Aronnax. Les historiens grecs et latins n'en disent rien de bon, et Strabon affirme qu'elle est particulièrement difficile durant les vents Etésiens et la saison des pluies. L'Arabe Edrisi, qui la décrit sous le nom de golfe de Colzoum, raconte que de nombreux navires s'échouaient sur ses bancs de sable et que personne n'osait y naviguer la nuit. Selon lui, c'est une mer sujette à de violents ouragans, parsemée d'îles inhospitalières, et « qui n'offre rien de bon » ni dans ses profondeurs, ni à sa surface. C'est également l'avis d'Arrien, Agatharchide et Artémidore.

— On voit bien, répliquai-je, que ces historiens n'ont jamais voyagé à bord du Nautilus.

— En effet, répondit le capitaine avec un sourire, et même aujourd'hui, les modernes ne sont pas plus avancés que les anciens. Il a fallu des siècles pour découvrir la puissance de la vapeur ! Qui sait si dans cent ans, un second Nautilus verra le jour ! Les progrès sont lents, monsieur Aronnax.

— C'est vrai, répondis-je, votre navire est en avance d'un siècle, voire de plusieurs, sur son temps. Quel dommage qu'un tel secret doive disparaître avec son inventeur !

Le capitaine Nemo ne me répondit pas. Après quelques instants de silence :

— Vous me parliez, dit-il, de l'opinion des anciens historiens sur les dangers de naviguer en mer Rouge ?

— Oui, répondis-je, mais leurs craintes n'étaient-elles pas exagérées ?

— Oui et non, monsieur Aronnax, dit le capitaine Nemo, qui semblait connaître parfaitement « sa mer Rouge ». Ce qui n'est plus dangereux pour un navire moderne, bien conçu, solide, et dirigé grâce à la vapeur, représentait autrefois des périls innombrables. Imaginez ces premiers navigateurs, sur des embarcations faites de planches cousues avec des cordes de palmier, calfatées de résine pilée et enduites de graisse de requin. Ils n'avaient même pas d'instruments pour se repérer et naviguaient à l'estime au milieu de courants qu'ils connaissaient à peine. Dans de telles conditions, les naufrages étaient inévitables. Mais aujourd'hui, les steamers qui relient Suez aux mers du Sud n'ont plus rien à craindre des colères de ce golfe, malgré les moussons contraires. Leurs capitaines et passagers ne font plus de sacrifices avant de partir, et à leur retour, ils ne vont plus, parés de guirlandes et de bandelettes dorées, remercier les dieux dans un temple voisin.

— Je suis d'accord, dis-je, et il semble que la vapeur ait éteint la gratitude dans le cœur des marins. Mais capitaine, puisque vous avez étudié cette mer de près, pouvez-vous me dire d'où vient son nom ?

— Il existe, monsieur Aronnax, de nombreuses explications à ce sujet.

Tu veux connaître l'avis d'un chroniqueur du XIVe siècle ?

— Avec plaisir.

— Ce rêveur affirme que la mer Rouge a été nommée ainsi après le passage des Israélites, lorsque le Pharaon a été englouti par les flots qui se sont refermés sur lui au commandement de Moïse :

En souvenir de ce miracle,

La mer devint rouge et écarlate.

Et depuis, on ne l’a jamais appelée autrement que la mer rouge.

— C'est une explication poétique, capitaine Nemo, répondis-je, mais je ne m'en contenterai pas. Je voudrais connaître votre avis personnel.

— Voici ce que je pense. Pour moi, monsieur Aronnax, le nom de mer Rouge vient d'une traduction du mot hébreu "Edrom", et si les Anciens l'ont appelée ainsi, c'est à cause de la teinte particulière de ses eaux.

— Pourtant, jusqu'à présent, je n'ai vu que des eaux claires, sans couleur particulière.

— Certes, mais en avançant vers le fond du golfe, vous remarquerez cette étrange apparence. Je me souviens avoir vu la baie de Tor complètement rouge, comme un lac de sang.

— Et vous attribuez cette couleur à la présence d'une algue microscopique ?

— Oui. C'est une substance mucilagineuse pourpre produite par de minuscules plantes appelées trichodesmies, et il en faut quarante mille pour couvrir un millimètre carré. Peut-être en verrez-vous quand nous serons à Tor.

— Donc, capitaine Nemo, ce n'est pas la première fois que vous naviguez sur la mer Rouge avec le Nautilus ?

— Non, monsieur.

— Alors, puisque vous avez mentionné le passage des Israélites et le désastre des Égyptiens, avez-vous trouvé des traces de cet événement historique sous l'eau ?

— Non, monsieur le professeur, et pour une très bonne raison.

— Laquelle ?

— L'endroit où Moïse a traversé avec son peuple est maintenant si ensablé que les chameaux peuvent à peine y tremper leurs pattes. Vous comprenez que mon Nautilus n'aurait pas assez d'eau pour passer.

— Et cet endroit... ?

— Il est situé un peu au-dessus de Suez, dans ce bras de mer qui était autrefois un profond estuaire, lorsque la mer Rouge s'étendait jusqu'aux lacs amers. Que le passage ait été miraculeux ou non, les Israélites ont traversé là pour rejoindre la Terre promise, et c'est là que l'armée de Pharaon a péri. Je pense que des fouilles dans ces sables révéleraient une grande quantité d'armes et d'outils égyptiens.

— C'est évident, répondis-je, et espérons pour les archéologues que ces fouilles seront faites un jour, quand de nouvelles villes s'établiront sur cet isthme, après le creusement du canal de Suez. Un canal bien inutile pour un navire comme le Nautilus !

— Sans doute, mais utile au monde entier, dit le capitaine Nemo. Les Anciens avaient compris l'importance de relier la mer Rouge à la Méditerranée pour le commerce, mais ils n'ont jamais pensé à creuser un canal direct, se reposant sur le Nil comme intermédiaire. Selon la tradition, le canal reliant le Nil à la mer Rouge aurait été commencé sous Sésostris.

En 615 avant Jésus-Christ, Necos lança la construction d'un canal alimenté par le Nil, traversant la plaine égyptienne tournée vers l'Arabie. Ce canal, qu'on pouvait remonter en quatre jours, était assez large pour que deux trirèmes naviguent côte à côte. Darius, fils d'Hytaspe, poursuivit l'œuvre, et il est probable que Ptolémée II l'acheva. Strabon l'a vu utilisé pour la navigation, mais sa faible pente entre son origine près de Bubaste et la mer Rouge le rendait navigable seulement quelques mois par an. Ce canal servit au commerce jusqu'à l'époque des Antonins. Abandonné, ensablé, il fut restauré par le calife Omar mais finalement comblé en 761 ou 762 par le calife Al-Mansor pour couper les vivres à Mohammed-ben-Abdoallah, en rébellion. Lors de l'expédition d'Égypte, Bonaparte découvrit les vestiges de ces travaux dans le désert de Suez et échappa de peu à la noyade à cause de la marée, près de Hadjaroth, où Moïse avait campé trois mille trois cents ans plus tôt.

— Eh bien, capitaine, ce que les anciens n'avaient pas osé réaliser, cette connexion entre les deux mers qui réduit de neuf mille kilomètres la route de Cadix aux Indes, M. de Lesseps l'a accomplie. Bientôt, il transformera l'Afrique en une immense île.

— Oui, monsieur Aronnax, vous pouvez être fier de votre compatriote. C'est un homme qui honore une nation plus que les plus grands généraux ! Il a commencé par essuyer des échecs, mais il a triomphé grâce à sa détermination. C'est regrettable que cette œuvre, qui aurait dû être internationale et illustrer un règne, n'ait abouti que grâce à l'énergie d'un seul homme. Donc, honneur à M. de Lesseps !

— Oui, honneur à ce grand citoyen, répondis-je, surpris par la passion dans la voix du capitaine Nemo.

— Malheureusement, je ne peux pas vous faire traverser le canal de Suez, mais vous verrez les longues jetées de Port-Saïd après-demain, quand nous serons en Méditerranée.

— En Méditerranée ! m'exclamai-je.

— Oui, monsieur le professeur. Cela vous surprend ?

— Ce qui m'étonne, c'est que nous y serons si vite.

— Vraiment ?

— Oui, capitaine, bien que je sois habitué à ne plus m'étonner depuis que je suis à bord !

— Pourquoi cette surprise ?

— À cause de la vitesse incroyable que le Nautilus devra atteindre pour arriver en Méditerranée après-demain, en contournant l'Afrique et le cap de Bonne-Espérance !

— Et qui vous dit qu'il va contourner l'Afrique, monsieur le professeur ? Qui parle de doubler le cap de Bonne-Espérance ?

— À moins que le Nautilus ne navigue sur la terre ferme et ne passe par-dessus l'isthme…

— Ou par-dessous, monsieur Aronnax.

— Par-dessous ?

— Absolument, répondit calmement le capitaine Nemo.

Depuis longtemps, la nature a creusé sous cette bande de terre ce que les hommes s'efforcent de réaliser en surface.

— Quoi ? Il y aurait un passage ?

— Oui, un passage souterrain que j'ai baptisé le Tunnel Arabique. Il commence sous Suez et débouche dans le golfe de Péluse.

— Mais cet isthme n'est que sable mouvant, non ?

— Jusqu'à un certain point. Mais à seulement cinquante mètres de profondeur, il y a une couche de roche solide.

— Vous avez découvert ce passage par hasard ? demandai-je, de plus en plus étonné.

— Un mélange de hasard et de logique, monsieur le professeur, et franchement, plus de logique que de hasard.

— Capitaine, j'écoute, mais j'ai du mal à y croire.

— Ah, monsieur ! Aures habent et non audient, c'est valable à toutes les époques. Non seulement ce passage existe, mais je l'ai emprunté plusieurs fois. Sans cela, je ne me serais pas risqué dans cette impasse de la mer Rouge.

— Puis-je vous demander comment vous avez trouvé ce tunnel ?

— Monsieur, répondit le capitaine, il n'y a pas de secret entre des gens qui ne se quitteront plus. » Je ne relevai pas cette remarque et attendis l'explication du capitaine Nemo. « Monsieur le professeur, c'est un raisonnement de naturaliste qui m'a mené à cette découverte, que je suis le seul à connaître. J'avais remarqué que dans la mer Rouge et la Méditerranée, il y avait des poissons identiques : ophidies, fiatoles, girelles, persègues, joels, exocets. Convaincu, je me suis demandé s'il existait une connexion entre les deux mers. Si c'était le cas, un courant souterrain devait forcément aller de la mer Rouge à la Méditerranée à cause de la différence de niveaux. J'ai donc pêché de nombreux poissons près de Suez, leur ai attaché un anneau de cuivre à la queue, et les ai relâchés. Quelques mois plus tard, sur les côtes de Syrie, j'ai retrouvé certains de ces poissons avec leur anneau. La communication entre les deux mers était donc prouvée. Je l'ai cherchée avec le Nautilus, je l'ai trouvée, je m'y suis aventuré, et bientôt, monsieur le professeur, vous traverserez aussi mon tunnel arabique ! »

Ce même jour, je racontai à Conseil et Ned Land la partie de cette conversation qui les concernait directement. En apprenant que dans deux jours nous serions en Méditerranée, Conseil applaudit, mais Ned haussa les épaules.

— Un tunnel sous-marin ! s'exclama-t-il. Une connexion entre les deux mers ! Qui a déjà entendu ça ?

— Ami Ned, répondit Conseil, aviez-vous entendu parler du Nautilus ? Non ! Pourtant, il existe. Alors, ne rejetez pas si vite ce que vous ignorez.

— On verra bien ! rétorqua Ned Land en secouant la tête. Après tout, je ne demande qu'à croire à ce passage, à ce capitaine, et que le ciel fasse qu'il nous mène vraiment en Méditerranée.

Ce soir-là, à 21°30' de latitude nord, le Nautilus, flottant à la surface, s'approcha de la côte arabe.

Je vis Djeddah, ce port animé reliant l’Égypte, la Syrie, la Turquie et les Indes. Les silhouettes des bâtiments se dessinaient nettement, les bateaux amarrés le long des quais et ceux qui, à cause de leur tirant d’eau, mouillaient au large.

Le soleil, bas sur l’horizon, illuminait les maisons de la ville, accentuant leur blancheur éclatante. Autour, quelques cabanes en bois ou en roseaux marquaient le quartier des Bédouins.

Bientôt, Djeddah s’effaça dans les ombres du crépuscule, et le Nautilus plongea sous les eaux légèrement phosphorescentes.

Le lendemain, 10 février, plusieurs navires croisèrent notre route. Le Nautilus reprit sa navigation sous-marine. Mais à midi, la mer étant vide à l’horizon, il refit surface.

Avec Ned et Conseil, je m’installai sur la plateforme. La côte à l’est n’était qu’une ombre floue dans le brouillard humide.

Appuyés contre le canot, nous discutions de tout et de rien, quand Ned Land, pointant du doigt un endroit de la mer, me demanda :

« Vous voyez quelque chose, monsieur le professeur ?

— Non, Ned, répondis-je, mais vous savez que je n’ai pas votre vue perçante.

— Regardez bien, là-bas, à tribord devant, près du fanal ! Vous ne voyez pas une masse qui semble bouger ?

— En effet, dis-je après avoir bien observé, je distingue une forme sombre qui flotte à la surface.

— Un autre Nautilus ? demanda Conseil.

— Non, répondit le Canadien, mais je parierais que c’est un animal marin.

— Y a-t-il des baleines dans la mer Rouge ? demanda Conseil.

— Oui, parfois, répondis-je.

— Ce n’est pas une baleine, insista Ned Land, scrutant toujours l’objet. Je connais bien les baleines, et leur façon de se déplacer est différente.

— Attendons, dit Conseil. Le Nautilus se dirige par là, et nous saurons bientôt ce que c’est. »

Effectivement, cette masse sombre n’était plus qu’à un mille de nous. Elle ressemblait à un gros rocher échoué en pleine mer. Qu’était-ce ? Je ne pouvais encore le dire.

« Ah ! il bouge ! Il plonge ! s’écria Ned Land. Mille diables ! Quel est cet animal ? Il n’a pas la queue fourchue des baleines ou des cachalots, et ses nageoires ressemblent à des membres tronqués.

— Mais alors…, commençai-je.

— Regardez, reprit le Canadien, il se retourne et montre ses mamelles !

— C’est une sirène ! s’écria Conseil, une véritable sirène, n’en déplaise à monsieur. »

Ce mot de sirène m’éclaira, et je compris que cet animal appartenait à cette famille marine, celle qui a inspiré les mythes des sirènes, mi-femmes, mi-poissons.

« Non, dis-je à Conseil, ce n’est pas une sirène, mais un animal fascinant dont il ne reste que peu d’exemplaires dans la mer Rouge. C’est un dugong.

— Ordre des siréniens, groupe des pisciformes, sous-classe des monodelphiens, classe des mammifères, embranchement des vertébrés, » récita Conseil.

Quand Conseil parlait ainsi, il n’y avait plus rien à ajouter.

Ned Land, lui, continuait de regarder, ses yeux pétillant de convoitise devant cet animal.

Ned Land avait la main prête à lancer son harpon, comme s'il n'attendait qu'un signal pour plonger à l'eau et affronter le dugong dans son élément naturel.

« Oh, monsieur, dit-il, la voix tremblante d'excitation, je n'ai jamais eu l'occasion de tuer une créature pareille. »

Tout le harponneur se révélait dans cette simple phrase.

C'est alors que le capitaine Nemo apparut sur la plateforme. Il remarqua le dugong et comprit immédiatement l'attitude de Ned. Il s'adressa directement à lui :

« Si vous aviez un harpon en main, maître Land, est-ce que vous ne seriez pas tenté de l'utiliser ?

— Absolument, monsieur.

— Et cela vous plairait de renouer avec votre métier de pêcheur pour un jour et d'ajouter ce cétacé à votre tableau de chasse ?

— Ça ne me déplairait pas du tout.

— Dans ce cas, allez-y.

— Merci, monsieur, répondit Ned Land, les yeux brillants d'anticipation.

— Mais attention, ajouta le capitaine, je vous conseille de ne pas rater votre cible, c'est dans votre intérêt.

— Ce dugong est-il dangereux à chasser ? demandai-je, malgré le haussement d'épaules du Canadien.

— Oui, parfois, répondit le capitaine. Il peut revenir sur ses assaillants et renverser leur embarcation. Mais pour maître Land, ce danger est minime. Son œil est vif, son bras est sûr. Si je lui recommande de ne pas manquer ce dugong, c'est parce qu'il est considéré comme un gibier de choix, et je sais que maître Land apprécie les bons morceaux.

— Ah ! fit le Canadien, cette bête a aussi le luxe d'être délicieuse ?

— Oui, maître Land. Sa chair, une véritable viande, est très prisée et réservée dans toute la Malaisie pour les tables princières. On le chasse donc avec tant d'acharnement que, comme le lamantin, il devient de plus en plus rare.

— Dans ce cas, capitaine, dit Conseil sérieusement, si par hasard celui-ci était le dernier de son espèce, ne vaudrait-il pas mieux l'épargner pour la science ?

— Peut-être, répliqua le Canadien, mais pour la cuisine, il vaut mieux le chasser.

— Alors, allez-y, maître Land », conclut le capitaine Nemo.

À cet instant, sept membres de l'équipage, silencieux et impassibles comme à leur habitude, montèrent sur la plateforme. L'un d'eux portait un harpon et une corde semblable à celles utilisées pour la chasse à la baleine. Le canot fut détaché, descendu à la mer. Six rameurs prirent place, et le patron s'installa à la barre. Ned, Conseil et moi nous installâmes à l'arrière.

« Vous ne venez pas, capitaine ? demandai-je.

— Non, monsieur, mais je vous souhaite une bonne chasse. »

Le canot s'éloigna, propulsé par ses six avirons, se dirigeant rapidement vers le dugong qui flottait à environ deux milles du Nautilus. En s'approchant du cétacé, il ralentit, et les rames glissèrent silencieusement dans l'eau calme.

Ned Land, harpon en main, se tint debout à l'avant du canot. Le harpon, utilisé pour frapper la baleine, est généralement attaché à une longue corde qui se dévide rapidement lorsque l'animal blessé l'entraîne avec lui.

La corde, ici, ne faisait qu'une dizaine de mètres, et elle était fixée à un petit tonneau flottant qui devait signaler la trajectoire du dugong sous l'eau.

Je m'étais levé pour observer clairement le rival de Ned Land. Ce dugong, aussi appelé halicore, ressemblait beaucoup à un lamantin. Son corps allongé se terminait par une queue très étirée, et ses nageoires latérales avaient de véritables doigts. Ce qui le distinguait du lamantin, c'était ses deux longues dents pointues sur la mâchoire supérieure, formant des défenses divergentes.

Le dugong que Ned s'apprêtait à attaquer était gigantesque, mesurant au moins sept mètres de long. Il flottait immobile à la surface, comme endormi, ce qui rendait sa capture plus aisée.

Le canot s'approcha prudemment à quelques mètres de l'animal. Les rames restèrent suspendues dans l'air. Je me redressai à moitié. Ned Land, légèrement penché en arrière, brandissait son harpon avec assurance.

Soudain, un sifflement retentit, et le dugong disparut. Le harpon, lancé avec force, avait sans doute frappé l'eau.

« Mille diables ! » s'écria Ned, furieux. « Je l'ai raté ! »

« Non, » répliquai-je, « l'animal est blessé, regarde son sang. Mais ton harpon ne s'est pas planté. »

« Mon harpon ! Mon harpon ! » cria Ned.

Les rameurs reprirent leur effort, et le chef de l'embarcation dirigea le canot vers le tonneau flottant. Une fois le harpon récupéré, on se lança à la poursuite du dugong.

L'animal remontait régulièrement à la surface pour respirer. Sa blessure ne semblait pas l'affaiblir, car il filait à toute allure. Le canot, propulsé par des bras vigoureux, le suivait de près. Plusieurs fois, nous l'approchâmes à quelques mètres, Ned prêt à frapper, mais chaque fois, le dugong plongeait soudainement, échappant à l'attaque.

La frustration de Ned Land montait en flèche. Il lançait au pauvre animal les jurons les plus colorés de l'anglais. De mon côté, je ressentais surtout de la frustration en voyant le dugong échapper à toutes nos manœuvres.

La chasse dura une heure sans relâche, et je commençais à penser qu'il serait très difficile de le capturer, quand l'animal eut la mauvaise idée de se venger. Il fit demi-tour pour attaquer le canot.

Ned ne manqua pas de remarquer ce mouvement.

« Attention ! » lança-t-il.

Le chef cria quelques mots dans sa langue étrange, probablement pour alerter l'équipage de se préparer.

Le dugong, à une dizaine de mètres du canot, s'arrêta, humant brusquement l'air avec ses larges narines situées sur le dessus de son museau. Puis il prit son élan et fonça sur nous.

Le canot ne put éviter l'impact ; à moitié renversé, il embarqua une ou deux tonnes d'eau qu'il fallut écoper. Mais grâce à l'habileté du chef, qui avait abordé l'animal de biais, le canot ne chavira pas.

Ned Land, solidement accroché à l'avant du canot, frappait avec acharnement le gigantesque animal de son harpon. La créature, avec ses mâchoires puissantes plantées dans le bord du bateau, le soulevait hors de l'eau, tel un lion emportant sa proie.

Nous étions projetés les uns sur les autres, et l'issue de notre aventure restait incertaine. Heureusement, le Canadien, infatigable, parvint finalement à toucher le cœur de la bête.

J'entendis un grincement sinistre lorsque les dents de l'animal glissèrent sur la coque métallique, puis il disparut sous l'eau, emportant le harpon. Peu après, le flotteur refit surface, suivi par le corps inerte du dugong, retourné sur le dos. Le canot s'en approcha, l'attacha en remorque et retourna vers le Nautilus.

Il fallut déployer des treuils puissants pour hisser le dugong sur le pont. L'animal pesait cinq tonnes. Sous l'œil attentif de Ned Land, on le découpa méthodiquement. Le même jour, le steward me servit au dîner des morceaux de cette chair, savamment préparée par le chef de bord. Je la trouvai exquise, surpassant même le veau et peut-être le bœuf.

Le lendemain, 11 février, le garde-manger du Nautilus s'enrichit d'un autre mets délicat. Un groupe d'hirondelles de mer se posa sur le navire. Ces sternes nilotiques, typiques d'Égypte, arboraient un bec noir, une tête grise parsemée de points, des yeux cerclés de blanc, un dos et des ailes grisâtres, ainsi qu'un ventre blanc et des pattes rouges. Nous capturâmes également quelques canards du Nil, sauvages et savoureux, avec leur cou blanc tacheté de noir.

Le Nautilus avançait à une allure tranquille. Je remarquai que l'eau de la mer Rouge devenait de moins en moins salée à mesure que nous approchions de Suez.

Vers cinq heures de l'après-midi, nous aperçûmes au nord le cap de Ras-Mohammed, formant l'extrémité de l'Arabie Pétrée, entre le golfe de Suez et celui d'Acabah.

Le Nautilus s'engagea dans le détroit de Jubal, menant au golfe de Suez. Je distinguai nettement une montagne imposante, dominant les deux golfes : le mont Oreb, ce Sinaï où Moïse aurait rencontré Dieu, toujours imaginé par l'esprit couronné d'éclairs.

À six heures, le Nautilus, tantôt flottant, tantôt immergé, passa au large de Tor, nichée au fond d'une baie dont les eaux semblaient teintées de rouge, comme l'avait déjà noté le capitaine Nemo. La nuit tomba, enveloppée d'un silence pesant, parfois brisé par le cri des pélicans, le ressac contre les rochers ou le grondement lointain d'un steamer.

Entre huit et neuf heures, le Nautilus resta à quelques mètres sous l'eau. Selon mes calculs, nous devions être proches de Suez. À travers les hublots du salon, je voyais le fond rocheux vivement éclairé par notre lumière électrique. Le détroit semblait se resserrer de plus en plus.

Vers neuf heures quinze, le bateau refit surface et je montai sur la plate-forme.

L'impatience me tenaillait à l'idée de traverser le fameux tunnel du capitaine Nemo. J'avais besoin de l'air frais de la nuit pour calmer cette agitation intérieure.

Dans l'obscurité, un faible éclat perça la brume à environ un mille de distance.

"Un phare flottant", murmura quelqu'un à côté de moi. Je me retournai et vis le capitaine.

"Oui, c'est le feu flottant de Suez", confirma-t-il. "Nous approchons de l'entrée du tunnel."

"Ce doit être une manœuvre délicate, non ?" demandai-je.

"En effet", répondit-il. "C'est pourquoi je prends personnellement la barre dans la cabine du timonier. Mais maintenant, monsieur Aronnax, il est temps de descendre. Le Nautilus va plonger et ne refera surface qu'après avoir traversé le tunnel arabe."

Je suivis le capitaine. Le panneau se referma, les réservoirs se remplirent d'eau, et le Nautilus s'enfonça doucement d'une dizaine de mètres sous la surface.

Alors que je m'apprêtais à regagner ma cabine, le capitaine m'interpella.

"Professeur, aimeriez-vous m'accompagner dans la cabine du pilote ?"

"Je n'osais pas vous le demander", avouai-je.

"Venez, vous pourrez ainsi observer cette navigation unique, à la fois sous terre et sous mer."

Il me guida vers l'escalier central, ouvrit une porte à mi-chemin, et nous traversâmes les coursives supérieures pour atteindre la cabine du pilote, perchée à l'extrémité de la plate-forme.

Cette cabine, d'environ deux mètres de côté, ressemblait à celles des timoniers sur les steamboats du Mississippi ou de l'Hudson. Au centre, une roue verticale contrôlait le gouvernail, dont les câbles s'étendaient jusqu'à l'arrière du Nautilus. Quatre hublots en verre, sculptés dans les parois, offraient au pilote une vue panoramique.

Bien que sombre, mes yeux s'habituèrent rapidement. J'aperçus le pilote, un homme robuste, fermement campé sur la roue. Dehors, la mer était illuminée par le fanal à l'arrière de la cabine.

"Commençons notre traversée", déclara le capitaine Nemo.

Des câbles électriques reliaient la cabine du timonier à la salle des machines. Ainsi, le capitaine pouvait contrôler à la fois la direction et la vitesse du Nautilus. En pressant un bouton, il ralentit l'hélice.

En silence, j'observais la haute paroi rocheuse que nous longions de près, solide fondation de sable de la côte. Nous la suivîmes pendant une heure, à quelques mètres seulement. Le capitaine Nemo gardait les yeux rivés sur la boussole suspendue dans la cabine. D'un simple geste, il indiquait au timonier de modifier la trajectoire du Nautilus.

Je m'étais installé près du hublot à bâbord, admirant les somptueuses formations de coraux, les zoophytes, les algues, et les crustacés qui agitaient leurs pattes massives hors des crevasses de la roche.

À dix heures quinze, le capitaine Nemo prit lui-même la barre.

Une vaste galerie sombre s'ouvrait devant nous. Le Nautilus s'y engagea avec audace. Un bruit inhabituel résonnait sur ses flancs : c'était le flux de la mer Rouge qui, par la pente du tunnel, se précipitait vers la Méditerranée. Le Nautilus filait à toute allure, défiant la force de sa machine qui luttait en sens inverse, battant les eaux à contre-courant.

Sur les parois étroites du passage, je ne distinguais que des éclats lumineux, des traits droits, des sillons de feu tracés par notre vitesse sous l'éclat de l'électricité. Mon cœur battait la chamade, et je le maintenais d'une main ferme.

À dix heures trente-cinq, le capitaine Nemo lâcha la barre et se tourna vers moi :

« La Méditerranée », annonça-t-il.

En moins de vingt minutes, le Nautilus, emporté par ce torrent, avait traversé l'isthme de Suez.

Le jour suivant, le 12 février, à l'aube, le Nautilus refit surface. Je me précipitai sur la plateforme. À trois milles au sud, la silhouette floue de Péluse se dessinait. Un torrent nous avait transportés d'une mer à l'autre. Mais ce tunnel, facile à descendre, serait impossible à remonter.

Vers sept heures, Ned et Conseil me rejoignirent. Ces deux compagnons inséparables avaient dormi paisiblement, ignorant les exploits du Nautilus.

« Eh bien, monsieur le naturaliste, lança le Canadien avec une pointe d'ironie, cette Méditerranée ?

— Nous y sommes, Ned, répondis-je.

— Vraiment ? s'étonna Conseil, cette nuit même ?

— Oui, cette nuit même, en quelques minutes, nous avons franchi cet isthme que l'on disait infranchissable.

— Je n'y crois pas, rétorqua Ned.

— Vous avez tort, maître Land, repris-je. Cette côte basse qui s'arrondit au sud est celle de l'Égypte.

— À d'autres, monsieur, répliqua le Canadien obstiné.

— Mais puisque monsieur l'affirme, intervint Conseil, il faut le croire.

— D'ailleurs, Ned, le capitaine Nemo m'a montré son tunnel, et j'étais à ses côtés dans la cabine du timonier lorsqu'il a dirigé le Nautilus à travers ce passage étroit.

— Vous entendez, Ned ? dit Conseil.

— Et avec vos yeux perçants, ajoutai-je, vous pouvez voir les jetées de Port-Saïd qui s'étendent dans la mer. »

Ned observa attentivement.

« En effet, vous avez raison, monsieur le professeur, reconnut-il. Votre capitaine est un homme de talent. Nous sommes en Méditerranée. Bien. Parlons donc de nos petites affaires, mais discrètement, pour que personne ne nous entende. »

Je compris où Ned voulait en venir. Quoi qu'il en soit, je pensais qu'il valait mieux discuter, puisqu'il le souhaitait, et nous nous assîmes tous les trois près du fanal, à l'abri des embruns.

« Maintenant, Ned, nous t'écoutons, dis-je. Qu'as-tu à nous dire ?

— C'est très simple, répondit le Canadien. Nous sommes en Europe, et avant que les caprices du capitaine Nemo ne nous entraînent dans les profondeurs polaires ou ne nous ramènent en Océanie, je veux quitter le Nautilus. »

Je dois avouer que cette conversation avec le Canadien me mettait toujours mal à l'aise.

Je ne voulais pas freiner la liberté de mes compagnons, mais quitter le capitaine Nemo ne m'intéressait pas du tout. Grâce à lui et à son incroyable sous-marin, je pouvais approfondir mes recherches sous-marines chaque jour. Je rédigeais mon livre sur les fonds marins en étant plongé au cœur de l'océan. Où pourrais-je retrouver une telle opportunité d'explorer les merveilles marines ? Clairement, nulle part ! Alors, l'idée de quitter le Nautilus avant d'avoir terminé notre voyage d'exploration me semblait impensable.

« Ned, dis-moi honnêtement, tu t'ennuies ici ? Tu regrettes d'avoir été embarqué par le capitaine Nemo ? »

Le Canadien prit un moment avant de répondre. Puis, en croisant les bras, il déclara :

« Franchement, je ne regrette pas ce voyage sous les mers. Je serai content de l'avoir fait, mais pour ça, il faut qu'il ait une fin. Voilà ce que je ressens.

— Il finira, Ned.

— Où et quand ?

— Où ? Je l'ignore. Quand ? Je ne peux pas le dire non plus, mais je suppose que ce sera quand ces mers n'auront plus rien à nous révéler. Tout a une fin.

— Je suis d'accord avec vous, ajouta Conseil. Peut-être qu'après avoir exploré tous les océans, le capitaine Nemo nous laissera partir.

— Nous laisser partir ! s'exclama Ned. Tu veux dire nous relâcher ?

— Ne dramatisons pas, maître Land, repris-je. Nous n'avons rien à craindre du capitaine, mais je ne partage pas non plus l'optimisme de Conseil. Nous connaissons les secrets du Nautilus, et je doute que son commandant accepte de nous libérer en sachant qu'ils pourraient être révélés au monde.

— Alors, qu'espérez-vous ? demanda Ned.

— J'espère que des circonstances se présenteront et que nous pourrons en profiter, que ce soit dans six mois ou maintenant.

— Oh vraiment ! Et où serons-nous dans six mois, monsieur le naturaliste ?

— Peut-être ici, peut-être en Chine. Le Nautilus file à toute allure. Il traverse les océans comme une hirondelle fend les airs, ou comme un train express traverse les continents. Il ne craint pas les mers fréquentées. Qui sait s'il ne se dirige pas vers les côtes de France, d'Angleterre ou d'Amérique, où une évasion pourrait être aussi envisageable qu'ici ?

— Monsieur Aronnax, vos arguments sont bancals. Vous parlez au futur : "Nous serons là ! Nous serons ici !" Moi, je parle du présent : "Nous sommes ici, et il faut en profiter." »

La logique de Ned Land était implacable, et je me retrouvais à court d'arguments.

« Monsieur, reprit Ned, imaginons que le capitaine Nemo vous offre la liberté aujourd'hui même. Accepteriez-vous ?

— Je ne sais pas, répondis-je.

— Et s'il vous dit que cette offre ne se représentera pas, accepteriez-vous ? »

Je restai silencieux.

« Et toi, Conseil, qu'en penses-tu ? demanda Ned.

— Conseil, répondit tranquillement le fidèle ami, n'a rien à dire. Il est totalement désintéressé dans cette affaire. »

Tout comme son maître et son compagnon Ned, Conseil est célibataire. Pas de femme, pas de famille qui l'attend au pays. Il est entièrement dévoué à son service, partage les pensées de son maître, parle comme lui, et, à son grand regret, ne peut pas être compté dans le débat. En somme, il n'y a que deux protagonistes ici : monsieur et Ned Land. Conseil, lui, écoute et est prêt à noter les points.

Je ne pus m'empêcher de sourire en voyant à quel point Conseil effaçait sa propre personnalité. Ned devait être soulagé de ne pas l'avoir comme adversaire.

« Alors, monsieur, dit Ned Land, puisque Conseil ne compte pas, discutons entre nous. J'ai donné mon avis, vous l'avez entendu. Qu'avez-vous à répondre ? »

Il était temps de conclure, et je n'aimais pas tourner autour du pot.

« Cher Ned, répondis-je, voici ma réponse. Vous avez raison, et mes arguments ne tiennent pas face aux vôtres. On ne peut pas espérer que le capitaine Nemo nous relâche. La prudence nous dicte de saisir la première chance de quitter le Nautilus.

— Eh bien, monsieur Aronnax, voilà qui est sage, dit Ned.

— Cependant, ajoutai-je, une seule remarque. L'occasion doit être sérieuse. Notre première tentative doit réussir, car en cas d'échec, nous n'aurons pas de seconde chance, et le capitaine Nemo ne nous le pardonnera pas.

— Vous avez raison, répondit Ned. Mais votre remarque vaut pour n'importe quelle tentative, que ce soit dans deux jours ou deux ans. La question reste donc : si une bonne occasion se présente, il faut la saisir.

— D'accord. Et maintenant, pouvez-vous me dire ce que vous considérez comme une occasion favorable, Ned ?

— Ce serait une nuit sombre, avec le Nautilus proche d'une côte européenne.

— Vous tenteriez de vous échapper à la nage ?

— Oui, si nous sommes assez près d'un rivage et que le navire soit en surface. Non, si nous sommes trop éloignés ou sous l'eau.

— Et dans ce cas ?

— Je prendrais le canot. Je sais comment le manœuvrer. Nous nous glisserions à l'intérieur, et une fois les boulons retirés, nous remonterions à la surface sans que le timonier à l'avant ne s'en rende compte.

— Bien, Ned. Guettez cette occasion, mais n'oubliez pas qu'un échec nous serait fatal.

— Je n'oublierai pas, monsieur.

— Et maintenant, Ned, voulez-vous connaître toute ma pensée sur votre projet ?

— Avec plaisir, monsieur Aronnax.

— Eh bien, je pense — je ne dis pas j'espère — que cette occasion ne se présentera pas.

— Pourquoi ?

— Parce que le capitaine Nemo sait que nous n'avons pas renoncé à l'idée de retrouver notre liberté, et il sera vigilant, surtout près des côtes européennes.

— Je suis d'accord avec monsieur, dit Conseil.

— Nous verrons bien, rétorqua Ned Land avec détermination.

— Et maintenant, Ned, dis-je, n'en parlons plus. Fin de la discussion. »

Le jour où vous serez prêt, faites-le-nous savoir et nous vous suivrons. Je vous fais entièrement confiance.

Cette discussion, qui allait avoir des répercussions sérieuses par la suite, se conclut ainsi. Je dois admettre que les événements ont semblé confirmer mes prédictions, au grand désarroi de Ned Land. Le capitaine Nemo se méfiait-il de nous dans ces eaux très fréquentées, ou cherchait-il simplement à éviter les nombreux navires qui traversent la Méditerranée ? Je l'ignore, mais il préférait naviguer entre deux eaux, loin des côtes.

Quand le Nautilus émergeait, seule la cabine du timonier apparaissait à la surface. Sinon, il plongeait à des profondeurs impressionnantes, car entre l'archipel grec et l'Asie Mineure, nous ne trouvions pas le fond même à deux mille mètres.

Ainsi, je n'ai découvert l'île de Carpathos, l'une des Sporades, que grâce à un vers de Virgile que le capitaine Nemo a cité en pointant un endroit sur le globe :

"Est in Carpathio Neptuni gurgite vates Coeruleus Proteus..."

C'était effectivement l'ancien domaine de Protée, le vieux gardien des troupeaux de Neptune, aujourd'hui connue sous le nom de Scarpanto, située entre Rhodes et la Crète. Je n'en ai vu que les bases rocheuses à travers la vitre du salon.

Le lendemain, 14 février, j'avais décidé de consacrer quelques heures à l'étude des poissons de l'Archipel ; mais pour une raison quelconque, les panneaux restèrent hermétiquement fermés. En vérifiant la direction du Nautilus, j'ai remarqué qu'il se dirigeait vers Candie, l'actuelle île de Crète. Au moment de mon embarquement sur l'Abraham-Lincoln, cette île venait tout juste de se soulever contre le joug turc. Mais ce qu'il était advenu de cette révolte, je l'ignorais totalement, et ce n'était certainement pas le capitaine Nemo, coupé de toute communication terrestre, qui aurait pu m'éclairer.

Je ne fis donc aucune mention de cet événement lorsque, le soir, je me retrouvai seul avec lui dans le salon. D'ailleurs, il semblait taciturne, absorbé par ses pensées. Puis, contrairement à ses habitudes, il ordonna l'ouverture des deux panneaux du salon et, allant de l'un à l'autre, il scruta intensément les eaux environnantes. Dans quel but ? Je ne pouvais le deviner, et de mon côté, je consacrai mon temps à observer les poissons qui défilaient devant mes yeux.

Parmi eux, j'ai remarqué les gobies aphyses, mentionnées par Aristote et communément appelées "loches de mer", que l'on trouve surtout dans les eaux salées près du delta du Nil. À côté d'elles nageaient des pagres à demi phosphorescents, sortes de spares que les Égyptiens considéraient comme des animaux sacrés, et dont l'arrivée dans les eaux du Nil, annonciatrice des crues fertiles, était célébrée par des cérémonies religieuses.

J'observai aussi des cheilines, longues d'environ trente centimètres, des poissons à la peau translucide, marquée de taches rouges sur un fond grisâtre. Ces créatures, grandes consommatrices d'algues, avaient un goût particulièrement apprécié. À l'époque de la Rome antique, les gourmets les recherchaient ardemment. On préparait leurs entrailles avec des laites de murènes, des cervelles de paons et des langues de flamants roses pour concocter un plat qui faisait le bonheur de Vitellius.

Un autre habitant des profondeurs attira mon attention, ravivant en moi les échos de l'Antiquité : le rémora, ce petit poisson qui s'accroche sous le ventre des requins. Selon les anciens, il pouvait stopper un navire en s'attachant à sa coque. On raconte même qu'un rémora aurait ralenti le vaisseau d'Antoine lors de la bataille d'Actium, contribuant ainsi à la victoire d'Auguste. Comme quoi, le destin des nations peut tenir à peu de chose ! Je vis aussi de magnifiques anthias, des poissons sacrés pour les Grecs, qui leur prêtaient le pouvoir de repousser les monstres marins. Leur nom signifie "fleur", et ils le portaient bien, avec leurs couleurs flamboyantes allant du rose pâle au rouge rubis, et les reflets irisés qui ornaient leur nageoire dorsale. Je ne pouvais détacher mes yeux de ces merveilles, quand soudain, une apparition inattendue me fit sursauter.

Au milieu des flots, un homme surgit, un plongeur avec une bourse de cuir à la ceinture. Ce n'était pas un corps inerte emporté par les courants, mais un être vivant, nageant avec vigueur, disparaissant parfois pour respirer à la surface avant de replonger aussitôt.

Je me tournai vers le capitaine Nemo, la voix tremblante d'émotion : « Un homme ! Un naufragé ! Il faut le sauver à tout prix ! »

Le capitaine resta silencieux, se contentant de s'approcher de la vitre. L'homme s'était rapproché et, le visage contre le hublot, il nous fixait.

À ma grande surprise, le capitaine Nemo lui fit un signe. Le plongeur répondit d'un geste de la main, remonta à la surface et disparut.

« Ne vous inquiétez pas, me dit le capitaine. C'est Nicolas, du cap Matapan, surnommé le Pesce. Il est bien connu dans toutes les Cyclades. Un plongeur audacieux ! L'eau est son élément, il y vit plus que sur terre, voyageant sans cesse d'île en île, jusqu'en Crète.

— Vous le connaissez, capitaine ?

— Pourquoi pas, monsieur Aronnax ? »

Sur ces mots, le capitaine Nemo se dirigea vers un meuble près du hublot du salon. À côté, je remarquai un coffre cerclé de fer, avec sur son couvercle une plaque de cuivre portant l'emblème du Nautilus et sa devise, "Mobilis in mobile".

Sans prêter attention à ma présence, le capitaine ouvrit ce meuble, une sorte de coffre-fort rempli de lingots.

C'étaient des lingots d'or. D'où provenait ce métal précieux, représentant une fortune colossale ? Où le capitaine l'avait-il trouvé, et que comptait-il en faire ?

Je restai silencieux, observant. Le capitaine Nemo prit les lingots un à un, les rangeant méthodiquement dans le coffre jusqu'à le remplir entièrement.

J'estimai que ce coffre renfermait plus d'une tonne d'or, soit près de cinq millions de francs.

Une fois le coffre bien verrouillé, le capitaine écrivit une adresse sur le couvercle, en caractères qui semblaient être du grec moderne.

Cela fait, le capitaine Nemo appuya sur un bouton relié à l'équipage. Quatre hommes apparurent et, non sans difficulté, poussèrent le coffre hors du salon. Je les entendis ensuite le hisser avec des palans le long de l'escalier de fer.

À ce moment-là, le capitaine Nemo se tourna vers moi :

« Vous disiez, monsieur le professeur ? me demanda-t-il.

— Je ne disais rien, capitaine.

— Dans ce cas, monsieur, permettez-moi de vous souhaiter une bonne nuit. »

Sur ces mots, le capitaine Nemo quitta le salon.

Je retournai dans ma cabine, intrigué, bien sûr. Impossible de trouver le sommeil. Je cherchais à comprendre le lien entre ce plongeur mystérieux et ce coffre rempli d'or. Rapidement, je sentis le Nautilus remonter à la surface, se balançant légèrement.

Puis, des bruits de pas résonnèrent sur la plateforme. On détachait le canot, le mettant à l'eau. Il cogna brièvement contre la coque du Nautilus, puis tout redevint silencieux.

Deux heures plus tard, les mêmes bruits, les mêmes mouvements. Le canot était ramené à bord, replacé dans son logement, et le Nautilus plongeait à nouveau sous les flots.

Ainsi, ces millions avaient été livrés. Mais où, sur quel continent ? Qui était le mystérieux destinataire du capitaine Nemo ?

Le lendemain, je racontai à Conseil et au Canadien les événements de la nuit, qui attisaient ma curiosité. Mes compagnons furent aussi surpris que moi.

« Mais d'où tire-t-il ces millions ? » demanda Ned Land.

Aucune réponse possible. Après le petit-déjeuner, je me rendis au salon pour travailler. Jusqu'à cinq heures, je pris des notes. Puis, une chaleur intense m'envahit, me forçant à retirer ma veste de byssus. Étrange, car nous n'étions pas sous des latitudes élevées, et le Nautilus, immergé, ne devrait pas ressentir de hausse de température. Je consultai le manomètre. Il indiquait une profondeur de soixante pieds, où la chaleur extérieure ne pouvait nous atteindre.

Je continuai à travailler, mais la température devint insupportable.

« Y aurait-il un incendie à bord ? » me demandai-je.

Je m'apprêtais à quitter le salon lorsque le capitaine Nemo entra. Il vérifia le thermomètre et se tourna vers moi :

« Quarante-deux degrés, dit-il.

— Je le sens bien, capitaine, répondis-je, et si la chaleur augmente, nous ne pourrons la supporter.

— Oh, monsieur le professeur, cette chaleur n'augmentera que si nous le souhaitons.

— Vous pouvez donc la contrôler ?

— Non, mais je peux éloigner le Nautilus de sa source.

— Elle est donc extérieure ?

— Absolument. Nous naviguons dans un courant d'eau bouillante.

— Est-ce possible ? m'exclamai-je.

— Regardez. »

Les panneaux s'ouvrirent, et je vis la mer blanche tout autour du Nautilus.

Une épaisse fumée de vapeurs sulfureuses s'élevait au milieu des flots, bouillonnant comme dans une immense marmite. J'ai posé ma main sur l'une des vitres, mais la chaleur intense m'a forcé à la retirer immédiatement.

« Où sommes-nous ? » demandai-je.

« Près de l'île Santorin, monsieur le professeur, répondit le capitaine. Nous sommes exactement dans le canal qui sépare Néa-Kamenni de Paléa-Kamenni. Je voulais vous offrir le spectacle fascinant d'une éruption sous-marine. »

« Je pensais que la formation de ces nouvelles îles était terminée », dis-je.

« Rien n'est jamais vraiment terminé dans ces régions volcaniques », répondit le capitaine Nemo. « Ici, le globe est constamment modelé par les feux souterrains. Déjà, en l'an 19 de notre ère, selon Cassiodore et Pline, une nouvelle île, Théia la divine, est apparue là où ces îlots ont récemment émergé. Elle a ensuite sombré, pour réapparaître en l'an 69, puis s'est à nouveau enfoncée. Depuis, jusqu'à nos jours, l'activité plutonienne a été en pause. Mais le 3 février 1866, un nouvel îlot, baptisé îlot de George, a surgi au milieu des vapeurs sulfureuses, près de Néa-Kamenni, et s'y est soudé le 6 du même mois. Sept jours plus tard, le 13 février, l'îlot Aphroessa est apparu, laissant un canal de dix mètres entre lui et Néa-Kamenni. J'étais dans ces mers quand le phénomène s'est produit, et j'ai pu observer toutes ses phases. L'îlot Aphroessa, de forme arrondie, mesurait environ trois cents pieds de diamètre et trente pieds de hauteur. Il était composé de laves noires et vitreuses, mêlées de fragments feldspathiques. Enfin, le 10 mars, un îlot plus petit, nommé Réka, est apparu près de Néa-Kamenni, et depuis, ces trois îlots, soudés ensemble, ne forment plus qu'une seule île. »

« Et le canal où nous sommes actuellement ? » demandai-je.

« Le voilà », répondit le capitaine Nemo, en me montrant une carte de l'Archipel. « Vous voyez que j'y ai ajouté les nouveaux îlots. »

« Mais ce canal finira par se combler, n'est-ce pas ? »

« C'est probable, monsieur Aronnax. Depuis 1866, huit petits îlots de lave ont émergé en face du port Saint-Nicolas de Paléa-Kamenni. Il est donc évident que Néa et Paléa finiront par se rejoindre bientôt. Dans le Pacifique, ce sont les infusoires qui créent les continents, mais ici, ce sont les phénomènes éruptifs. Regardez, monsieur, regardez le travail qui s'accomplit sous ces flots. »

Je retournai vers la vitre. Le Nautilus était à l'arrêt. La chaleur devenait insupportable. La mer, d'abord blanche, virait au rouge, une teinte due à la présence d'un sel de fer. Malgré le salon hermétiquement scellé, une odeur sulfureuse envahissait l'air, et je distinguais des flammes écarlates dont l'éclat surpassait celui de l'électricité.

Je transpirais abondamment, suffoquais, me sentant littéralement cuire. Oui, il me semblait vraiment que j'étais en train de cuire !

« Nous ne pouvons pas rester plus longtemps dans cette eau bouillante », dis-je au capitaine.

« Non, ce ne serait pas prudent », répondit calmement Nemo.

Il donna un ordre. Le Nautilus changea de cap et s'éloigna de cette fournaise qu'il ne pouvait affronter sans risque.

Un quart d'heure plus tard, nous émergions enfin à la surface, respirant l'air frais avec soulagement. Une pensée me traversa l'esprit : si Ned Land avait choisi cet endroit pour notre évasion, nous aurions été condamnés dans cette mer en fusion.

Le lendemain, le 16 février, nous quittâmes cette étendue d'eau, un bassin profond de trois mille mètres entre Rhodes et Alexandrie. Le Nautilus, après avoir longé Cerigo, laissa derrière lui l'archipel grec et contourna le cap Matapan.

La Méditerranée en deux jours

La Méditerranée, ce joyau bleu, la "grande mer" des Hébreux, la "mer" des Grecs, le "mare nostrum" des Romains, bordée d'orangers et de cactus, parfumée par les myrtes, encadrée de montagnes imposantes et baignée d'un air pur et limpide, est un monde à part entière. Comme le dit Michelet, c'est ici que l'homme se ressource dans l'un des climats les plus puissants du globe.

Aussi belle soit-elle, je n'ai pu en saisir qu'un aperçu fugace, car le capitaine Nemo, avec ses vastes connaissances, ne se montra pas une seule fois durant notre traversée éclair. Je pense que le Nautilus a parcouru environ six cents lieues sous les vagues de cette mer, en seulement quarante-huit heures. Parti le matin du 16 février des côtes grecques, nous franchîmes le détroit de Gibraltar le 18, à l'aube.

Il était clair que cette Méditerranée, coincée entre des terres qu'il souhaitait éviter, déplaisait à Nemo. Ses eaux et ses vents lui rappelaient bien trop de souvenirs, peut-être même de regrets. Ici, il ne retrouvait pas la même liberté, la même indépendance que dans les vastes océans, et le Nautilus semblait à l'étroit entre les côtes africaines et européennes.

Notre vitesse atteignait vingt-cinq milles à l'heure, soit douze lieues de quatre kilomètres. Inutile de dire que Ned Land, au grand désespoir, dut abandonner ses projets d'évasion. Impossible de manœuvrer le canot à une telle vitesse, équivalente à douze à treize mètres par seconde. Quitter le Nautilus dans ces conditions aurait été aussi imprudent que sauter d'un train lancé à pleine vitesse. De plus, notre vaisseau ne remontait à la surface que la nuit, pour refaire le plein d'air, guidé uniquement par la boussole et le loch.

De l'intérieur du Nautilus, je ne vis de la Méditerranée que ce qu'un voyageur d'express aperçoit d'un paysage qui défile : des horizons lointains, jamais les détails proches qui passent en un éclair. Cependant, Conseil et moi avons pu observer quelques poissons méditerranéens, que la puissance de leurs nageoires maintenait brièvement dans notre sillage. Nous restions aux aguets devant les hublots du salon, et mes notes me permettent de dresser un rapide portrait de l'ichtyologie de cette mer. Parmi les poissons qui y vivent, j'en ai vu certains, entrevu d'autres, sans compter ceux que la vitesse du Nautilus a soustraits à ma vue.

Je me permets donc de les classer selon une classification un peu fantaisiste, qui reflète mieux mes observations rapides.

Dans cette mer illuminée par les puissantes lumières électriques, j'ai aperçu des lamproies d'un mètre de long, présentes dans presque toutes les régions du globe. Des raies oxyrhinques, larges de près d'un mètre cinquante, avec leur ventre blanc et leur dos gris tacheté, ondulaient gracieusement comme de vastes châles emportés par les courants. D'autres raies passaient si rapidement que je ne pouvais déterminer si elles méritaient le nom d'aigles que leur avaient donné les Grecs ou les surnoms de rat, crapaud et chauve-souris que leur attribuent les pêcheurs d'aujourd'hui.

Des squales-milandres, de plus de trois mètres de long et redoutés des plongeurs, s'affrontaient dans des courses effrénées. Les renards marins, eux, mesuraient environ deux mètres cinquante et, avec leur odorat exceptionnel, apparaissaient comme de grandes ombres bleutées. Les dorades du genre spare, dont certaines atteignaient un mètre trente, se pavanaient dans leur parure d'argent et d'azur, ornée de bandes contrastant avec leurs nageoires sombres. Ces poissons, consacrés à Vénus, ont des yeux cerclés d'or et sont à l'aise dans toutes les eaux, qu'elles soient douces ou salées. Leur espèce, qui remonte aux temps géologiques, a conservé toute sa beauté originelle.

De magnifiques esturgeons, mesurant de neuf à dix mètres, heurtaient les vitres du Nautilus de leur puissante queue, exhibant leur dos bleuâtre parsemé de petites taches brunes. Ils ressemblent aux squales mais n'en ont pas la force. On les trouve dans toutes les mers et, au printemps, ils remontent les grands fleuves, défiant les courants du Volga, du Danube, du Pô, du Rhin, de la Loire, de l'Oder, se nourrissant de harengs, de maquereaux, de saumons et de gades. Bien qu'ils soient cartilagineux, leur chair est délicate, se dégustant fraîche, séchée, marinée ou salée, et autrefois, elle ornait les tables des Lucullus.

Parmi tous ces habitants de la Méditerranée, ceux que j'ai pu observer le plus en détail lorsque le Nautilus se rapprochait de la surface appartenaient au soixante-troisième genre des poissons osseux. Ce sont les scombres-thons, avec leur dos bleu-noir, leur ventre argenté et leurs nageoires dorsales aux reflets dorés. Ces poissons, réputés pour suivre les navires à la recherche de leur ombre fraîche sous le soleil tropical, ont accompagné le Nautilus comme ils le faisaient autrefois avec les vaisseaux de Lapérouse. Pendant des heures, ils ont rivalisé de vitesse avec notre sous-marin. Je ne me lassais pas d'admirer ces créatures taillées pour la course : leur petite tête, leur corps lisse et fuselé, atteignant parfois plus de trois mètres, leurs nageoires pectorales puissantes et leur queue en forme de fourche. Ils nageaient en formation triangulaire, à l'image de certaines volées d'oiseaux, ce qui a poussé les Anciens à dire que géométrie et stratégie leur étaient familières.

Pourtant, ces créatures ne parviennent pas à échapper aux pêcheurs provençaux, qui les recherchent avec autant d'ardeur que les anciens habitants de la Propontide et de l'Italie. Aveuglés par leur poursuite, ces poissons méditerranéens se laissent capturer.

Je vais mentionner brièvement les poissons que Conseil et moi n'avons fait qu'entrevoir. Il y avait les gymontes-fierasfers, blancs comme des nuages insaisissables, et les murènes-congres, de véritables serpents de trois à quatre mètres, parés de vert, de bleu et de jaune. Nous avons aperçu des gades-merlus, longs de près d'un mètre, dont le foie est un mets raffiné, et des coepoles-ténias qui flottaient comme des algues délicates. Les trygles, surnommés poissons-lyres par les poètes et poissons-siffleurs par les marins, exhibaient leur museau orné de lames triangulaires dentelées, rappelant l'instrument du vieil Homère. Les trygles-hirondelles nageaient avec la rapidité de l'oiseau dont ils portent le nom. Les holocentres-mérons, à tête rouge, arboraient une nageoire dorsale garnie de filaments, tandis que les aloses, parées de taches multicolores, réagissaient au son des clochettes. Les turbots, véritables faisans de la mer, se présentaient sous forme de losanges à nageoires jaunâtres ponctuées de brun, leur côté supérieur marbré de brun et de jaune. Enfin, les mulles rougets, véritables joyaux de l'océan, rappelaient les paradisiers que les Romains payaient jusqu'à dix mille sesterces pièce, les observant mourir sur leur table pour suivre leurs changements de couleur, du rouge cinabre de la vie au blanc pâle de la mort.

Je n'ai malheureusement pas pu observer les miralets, balistes, tétrodons, hippocampes, jouans, centrisques, blennies, surmulets, labres, éperlans, exocets, anchois, pagels, bogues, orphes, ni tous les principaux représentants des pleuronectes, tels que les limandes, flez, plies, soles et carrelets, communs à l'Atlantique et à la Méditerranée. La vitesse vertigineuse du Nautilus nous emportait à travers ces eaux riches.

Quant aux mammifères marins, je crois avoir aperçu, en traversant l'Adriatique, deux ou trois cachalots dotés d'une nageoire dorsale, quelques dauphins du genre globicéphale, spécifiques à la Méditerranée, avec leur tête zébrée de lignes claires, ainsi qu'une douzaine de phoques au ventre blanc et au pelage noir, surnommés moines pour leur ressemblance frappante avec des Dominicains de trois mètres de long.

Conseil, pour sa part, pense avoir aperçu une tortue de près de deux mètres, ornée de trois arêtes saillantes. Je regrettai de ne pas avoir vu ce reptile, car d'après sa description, il pourrait s'agir d'un luth, une espèce assez rare. Pour ma part, je n'ai remarqué que quelques cacouannes à carapace allongée.

En ce qui concerne les zoophytes, j'ai eu le plaisir d'admirer un instant une splendide galéolaire orangée accrochée à la vitre du panneau bâbord. C'était un long filament fin, se ramifiant en branches infinies, terminées par la dentelle la plus délicate que les rivales d'Arachné aient jamais tissée.

Malheureusement, je n'ai pas pu attraper ce magnifique spécimen, et je n'aurais probablement pas eu l'occasion d'observer d'autres zoophytes méditerranéens si le Nautilus n'avait pas ralenti sa course de manière notable le soir du 16. Voici ce qui s'est passé.

Nous naviguions alors entre la Sicile et la côte de Tunis. Dans ce passage étroit entre le cap Bon et le détroit de Messine, le fond marin remonte brusquement. Il forme une véritable crête, avec seulement dix-sept mètres d'eau au-dessus, alors que de chaque côté, la profondeur atteint cent soixante-dix mètres. Le Nautilus devait donc avancer prudemment pour éviter de heurter cette barrière sous-marine.

Je montrai à Conseil l'emplacement de ce long récif sur la carte de la Méditerranée.

« Mais, sauf votre respect, monsieur, fit remarquer Conseil, c'est comme un véritable isthme qui relie l'Europe à l'Afrique.

— Oui, en effet, répondis-je, il bloque entièrement le détroit de Libye, et les sondages de Smith ont démontré que les continents étaient autrefois unis entre le cap Boco et le cap Furina.

— Je n'ai aucun mal à le croire, dit Conseil.

— Et je rajouterai, repris-je, qu'une barrière similaire existe entre Gibraltar et Ceuta, qui, à l'époque géologique, fermait complètement la Méditerranée.

— Eh bien, dit Conseil, si un jour une poussée volcanique relevait ces deux barrières au-dessus des flots !

— C'est peu probable, Conseil.

— Mais, si vous me permettez de finir, si cela arrivait, ce serait fâcheux pour monsieur de Lesseps, qui travaille si dur à percer son isthme !

— J'en conviens, mais je te le répète, Conseil, ce phénomène ne se produira pas. La force des activités souterraines diminue constamment. Les volcans, si nombreux aux débuts du monde, s'éteignent peu à peu, la chaleur interne faiblit, et la température des couches inférieures de la Terre baisse sensiblement chaque siècle, au détriment de notre planète, car cette chaleur, c'est sa vie.

— Cependant, le soleil...

— Le soleil est insuffisant, Conseil. Peut-il redonner de la chaleur à un cadavre ?

— Non, pas à ma connaissance.

— Eh bien, mon ami, la Terre sera un jour ce cadavre refroidi. »

La Terre finira par devenir aussi inhospitalière et déserte que la Lune, qui a depuis longtemps perdu sa chaleur vitale.

— Dans combien de temps cela arrivera-t-il ? demanda Conseil.

— Dans plusieurs centaines de milliers d'années, mon garçon.

— Alors, répondit Conseil avec un sourire, nous avons largement le temps de terminer notre voyage... à moins que Ned Land ne décide de s'en mêler !

Rassuré, Conseil se remit à observer attentivement les fonds marins que le Nautilus frôlait avec précaution. Sous ce sol rocailleux et volcanique, une vie foisonnante s'épanouissait : des éponges, des holothuries, des cydippes translucides aux filaments rougeâtres qui émettaient une douce lueur phosphorescente ; des beroës, communément appelés concombres de mer, baignés par les reflets d'un soleil spectral ; des comatules ambulantes, larges d'un mètre, dont le pourpre teintait l'eau ; des euryales arborescentes d'une beauté saisissante ; des pavonacées aux longues tiges ; une multitude d'oursins comestibles de toutes sortes ; et des actinies vertes, au tronc grisâtre et au disque brun, se fondant dans leur chevelure de tentacules olivâtres.

Conseil, passionné comme toujours, s'était concentré sur l'étude des mollusques et des arthropodes. Bien que leur nomenclature soit un peu aride, je ne peux omettre ses précieuses observations. Parmi les mollusques, il avait repéré de nombreux pétoncles en forme de peignes, des spondyles pieds-d’âne empilés les uns sur les autres, des donaces triangulaires, des hyalles tridentées aux nageoires jaunes et aux coquilles transparentes, des pleurobranches orangés, des œufs parsemés de points verts, des aplysies, aussi appelées lièvres de mer, des dolabelles, des acères charnus, des ombrelles typiques de la Méditerranée, des oreilles de mer dont la nacre est très prisée, des pétoncles flammulés, des anomies préférées aux huîtres par les Languedociens, des clovis très appréciés par les Marseillais, des praires doubles, blanches et dodues, quelques clams abondants sur les côtes nord-américaines et très populaires à New York, des peignes operculaires aux couleurs variées, des lithodonces enchâssés dans leurs abris et dont j'appréciais le goût poivré, des vénéricardes aux coquilles bombées et côtelées, des cynthies hérissées de tubercules écarlates, des carniaires aux pointes recourbées et semblables à des gondoles délicates, des féroles couronnées, des atlantes à coquilles spiralées, des thétys grises tachetées de blanc et drapées de leur mantille frangée, des éolides ressemblant à de petites limaces, des cavolines se déplaçant sur le dos, des auricules, dont l'auricule myosotis à la coquille ovale, des scalaires fauves, des littorines, des janthures, des cinéraires, des pétricoles, des lamellaires, des cabochons, des pandores, et bien d'autres encore.

En ce qui concerne les arthropodes, Conseil les avait soigneusement classés en six catégories, dont trois étaient exclusivement marines.

Les classes des crustacés, des cirrhopodes et des annélides se distinguent par leur diversité fascinante.

Les crustacés se divisent en neuf ordres. Le premier, celui des décapodes, regroupe des créatures dont la tête et le thorax sont généralement fusionnés, avec une bouche équipée de plusieurs paires de membres et quatre à six paires de pattes. Conseil s'est appuyé sur la méthode de Milne Edwards pour les classer en trois groupes : les brachyoures, les macroures et les anomoures. Ces termes peuvent sembler complexes, mais ils sont précis. Parmi les macroures, Conseil mentionne des amathies avec deux grandes pointes frontales, l'inachus scorpion, symbole de sagesse chez les Grecs, des lambres-masséna et des lambres-spinimanes, habituellement trouvés en eaux profondes, des xhantes, des pilumnes, des rhomboldes, des calappiens granuleux — faciles à digérer, dit Conseil — des corystes édentés, des ébalies, des cymopolies, des dorripes laineuses, et bien d'autres. Dans les macroures, divisés en cinq familles — cuirassés, fouisseurs, astaciens, salicoques et ochyzopodes — il cite des langoustes communes, prisées pour leur chair, des scyllares-ours, des gébies riveraines et diverses espèces comestibles, mais il ne s'attarde pas sur les homards, car dans la Méditerranée, seuls les langoustes sont présents.

Pour les anomoures, il observe des drocines communes cachées dans des coquilles abandonnées, des homoles à front épineux, des bernard-l'ermite, des porcellanes, etc.

Le travail de Conseil s'arrête ici. Il n'a pas eu le temps d'explorer les stomapodes, amphipodes, homopodes, isopodes, trilobites, branchiapodes, ostracodes et entomostracées. Pour compléter l'étude des articulés marins, il aurait dû mentionner les cyrrhopodes, incluant les cyclopes et les argules, et les annélides, qu'il aurait divisées en tubicoles et dorsibranches. Mais le Nautilus, ayant quitté le haut-fond du détroit de Libye, a repris sa vitesse dans les eaux profondes. Plus de mollusques, d'articulés ou de zoophytes, seulement quelques gros poissons passant comme des ombres.

Durant la nuit du 16 au 17 février, nous sommes entrés dans le second bassin méditerranéen, où les profondeurs atteignent trois mille mètres. Le Nautilus, propulsé par son hélice, a plongé vers les abysses.

Là, en l'absence de merveilles naturelles, les eaux profondes ont offert à mes yeux des scènes à couper le souffle, à la fois émouvantes et terrifiantes.

Nous traversions alors cette partie de la Méditerranée, tristement célèbre pour ses nombreux naufrages. Entre les côtes algériennes et les rivages de Provence, combien de navires ont sombré, combien d'équipages ont disparu ! La Méditerranée, bien que petite face à l'immensité du Pacifique, est un lac capricieux. Ses eaux, un jour douces et accueillantes pour les fragiles embarcations qui voguent entre le bleu du ciel et celui de la mer, peuvent devenir le lendemain une furie déchaînée, brisant les navires les plus robustes avec ses vagues courtes et rapides.

Lors de notre traversée, j'ai vu tant d'épaves reposant dans les profondeurs. Certaines étaient déjà enveloppées de coraux, d'autres simplement recouvertes de rouille. Des ancres, des canons, des boulets, des morceaux de machines, des coques flottant entre deux eaux, droites ou renversées, témoignaient de ces drames sous-marins.

Certains de ces navires avaient sombré après une collision, d'autres après avoir heurté un rocher. J'en ai aperçu qui avaient coulé à pic, leurs mâts dressés, le gréement raidi par l'eau, comme s'ils attendaient de lever l'ancre dans cette rade silencieuse. Quand le Nautilus passait, illuminant ces vestiges de ses lumières électriques, on aurait dit que ces navires allaient nous saluer, mais il n'y avait que le silence et la mort sur ce champ de désolation.

À mesure que nous approchions du détroit de Gibraltar, les fonds marins se faisaient de plus en plus encombrés de ces épaves tragiques. Les côtes d'Afrique et d'Europe se resserrent ici, rendant les collisions fréquentes. J'ai vu des carcasses de fer, des ruines de steamers, certains couchés, d'autres dressés comme des créatures monstrueuses. Un bateau, éventré, sa cheminée tordue, ses roues démembrées, son gouvernail à peine retenu par une chaîne, offrait un spectacle terrifiant. Combien de vies brisées dans ce naufrage ? Combien de victimes englouties par les flots ? Peut-être un marin avait-il survécu pour raconter ce désastre, ou peut-être les vagues gardaient-elles encore le secret de cette tragédie. Je ne sais pourquoi, mais je pensai que ce navire englouti pouvait être l'Atlas, disparu il y a vingt ans sans laisser de trace. Quelle histoire macabre pourrait-on raconter sur ces fonds méditerranéens, ce vaste cimetière où tant de richesses et de vies ont été perdues !

Pendant ce temps, le Nautilus, indifférent et rapide, filait à toute vitesse au milieu de ces ruines.

Le 18 février, vers trois heures du matin, le Nautilus s'approchait de l'entrée du détroit de Gibraltar.

À cet endroit, deux courants s'affrontent : un courant de surface bien connu qui pousse les eaux de l'océan Atlantique vers la Méditerranée, et un courant sous-marin inverse, dont l'existence a été prouvée par la science moderne. En effet, avec l'apport constant des eaux atlantiques et des fleuves, le niveau de la Méditerranée devrait monter chaque année. Pourtant, cela n'arrive pas, ce qui prouve l'existence de ce courant inférieur qui déverse l'excédent méditerranéen dans l'Atlantique.

Le Nautilus profita de ce courant sous-marin pour s'engager rapidement dans le détroit. J'aperçus brièvement les ruines submergées du temple d'Hercule, mentionnées par Pline et Avienus, avant que nous ne débouchions sur l'Atlantique.

L'Atlantique, cette vaste étendue qui s'étend sur vingt-cinq millions de milles carrés, longue de neuf mille milles et large en moyenne de deux mille sept cents. Autrefois méconnue des anciens, sauf peut-être des Carthaginois, ces navigateurs audacieux de l'Antiquité qui longeaient les côtes occidentales de l'Europe et de l'Afrique. Cet océan, bordé par des rivages sinueux, est alimenté par les plus grands fleuves du monde : le Saint-Laurent, le Mississippi, l'Amazone, la Plata, l'Orénoque, le Niger, le Sénégal, l'Elbe, la Loire, le Rhin. Une immense plaine liquide, parcourue sans cesse par les navires de toutes les nations, sous tous les pavillons, et délimitée par deux caps redoutables : le cap Horn et le cap des Tempêtes.

Le Nautilus fendait ces eaux, son étrave tranchante comme un rasoir, après avoir parcouru près de dix mille lieues en trois mois et demi, un exploit supérieur à celui de faire le tour de la Terre. Mais où nous dirigeait-il maintenant, et quel avenir nous attendait ?

Après avoir franchi le détroit de Gibraltar, le Nautilus prit le large et refit surface. Nous pouvions enfin reprendre nos promenades quotidiennes sur la plateforme.

Je montai aussitôt, accompagné de Ned Land et de Conseil. À l'horizon, à douze milles de là, se dessinait vaguement le cap Saint-Vincent, pointe sud-ouest de la péninsule ibérique. Le vent soufflait fort du sud et la mer, agitée, secouait le Nautilus avec violence. Les vagues déferlaient sur la plateforme, rendant notre position intenable. Après quelques bouffées d'air frais, nous dûmes redescendre.

Je regagnai ma cabine, Conseil retourna à la sienne, mais le Canadien, l'air préoccupé, me suivit.

Ned Land n'avait pas eu l'occasion de concrétiser ses plans lors de notre traversée express de la Méditerranée, et il ne cachait pas sa déception. Une fois la porte de ma cabine refermée, il s'assit en silence, me fixant intensément.

« Ned, je vous comprends, dis-je. Mais vous n'avez rien à vous reprocher. Vu les conditions dans lesquelles le Nautilus naviguait, envisager de s'enfuir aurait été insensé ! »

Ned Land resta muet, ses lèvres serrées et ses sourcils froncés trahissant l'obsession qui le hantait.

« Écoutez, rien n'est perdu, repris-je. Nous longeons la côte portugaise. La France et l'Angleterre ne sont pas loin, des refuges faciles à atteindre. Si le Nautilus avait mis le cap au sud après Gibraltar, nous entraînant vers des régions désertes, je partagerais vos craintes. Mais le capitaine Nemo ne semble pas éviter les eaux civilisées. Dans quelques jours, vous pourrez peut-être agir prudemment. »

Ned me fixa encore plus intensément, et après un moment, il lâcha enfin :

« C’est pour ce soir. »

Je fus pris de court. Je n'étais pas prêt à entendre ça et les mots me manquèrent.

« Nous avions dit que nous attendrions une opportunité, continua Ned. Elle est là. Ce soir, nous serons à quelques kilomètres de la côte espagnole. La nuit est noire, le vent souffle dans le bon sens. Vous m'avez donné votre parole, monsieur Aronnax, et je compte sur vous. »

Je restais silencieux, alors Ned se leva et s'approcha de moi :

« Ce soir, à neuf heures. J'ai prévenu Conseil. À ce moment-là, le capitaine Nemo sera dans sa chambre, probablement endormi. Ni les mécaniciens ni l'équipage ne pourront nous voir. Conseil et moi rejoindrons l'escalier central. Vous, monsieur Aronnax, vous resterez dans la bibliothèque, prêt à mon signal. Les rames, le mât et la voile sont déjà dans le canot. J'ai même réussi à y mettre quelques provisions. J'ai une clé anglaise pour dévisser les écrous qui fixent le canot à la coque du Nautilus. Tout est prêt. À ce soir. »

« La mer est agitée, dis-je. »

« Je le sais, répondit Ned, mais il faut prendre ce risque. La liberté vaut bien ce prix. De plus, l'embarcation est solide, et quelques kilomètres avec ce vent, ce n'est rien. Qui sait où nous serons demain ? Si la chance est avec nous, d'ici dix ou onze heures, nous toucherons terre, ou alors... nous serons morts. Donc, à la grâce de Dieu et à ce soir ! »

Sur ces mots, Ned quitta la cabine, me laissant presque hébété. J'avais imaginé avoir le temps de réfléchir, de discuter, mais mon déterminé compagnon ne me laissait pas cette option.

Que pouvais-je lui dire, après tout ? Ned avait parfaitement raison. C'était une opportunité, et il comptait bien la saisir.

Pouvais-je vraiment revenir sur ma décision et risquer l'avenir de mes compagnons pour mon seul intérêt ? Et si demain, le capitaine Nemo nous emmenait loin de toute terre ?

Un sifflement retentit alors, signalant que les réservoirs se remplissaient. Le Nautilus plongea dans les profondeurs de l'Atlantique.

Je restai dans ma cabine, évitant le capitaine pour cacher l'émotion qui me submergeait. Quelle journée morose ! Partagé entre le désir de retrouver ma liberté et le regret de quitter ce fantastique Nautilus, laissant mes recherches sous-marines inachevées. Quitter cet océan que j'appelais "mon Atlantique" sans l'avoir exploré complètement, sans avoir percé ses secrets comme je l'avais fait dans les mers des Indes et du Pacifique ! Mon aventure s'arrêtait brutalement, mon rêve s'interrompait au meilleur moment. Les heures passèrent, me voyant tantôt en sécurité, à terre avec mes compagnons, tantôt espérant qu'un événement inattendu viendrait contrecarrer les plans de Ned Land.

Je fis deux fois le trajet jusqu'au salon pour vérifier le compas, curieux de savoir si le Nautilus se rapprochait ou s'éloignait de la côte. Mais non, il restait dans les eaux portugaises, filant vers le nord le long des côtes de l'océan.

Il fallait se préparer à fuir. Mon bagage était léger : juste mes notes.

Quant au capitaine Nemo, je me demandais ce qu'il penserait de notre évasion, quelles inquiétudes ou quels dommages elle pourrait lui causer, et comment il réagirait si elle réussissait ou échouait. Je n'avais aucune raison de me plaindre de lui, bien au contraire. Son hospitalité avait été remarquable. En partant, je ne pouvais être accusé d'ingratitude. Aucun serment ne nous liait à lui. Il comptait uniquement sur la force des circonstances, pas sur notre parole, pour nous garder à bord. Mais son intention déclarée de nous retenir prisonniers justifiait nos tentatives d'évasion.

Je n'avais pas revu le capitaine depuis notre visite à l'île de Santorin. Allais-je le croiser avant notre départ ? Je le souhaitais et le redoutais à la fois. J'écoutai, espérant entendre ses pas dans la chambre voisine. Rien. Elle semblait vide.

Je me demandais alors si ce personnage énigmatique était même à bord. Depuis cette nuit où le canot avait quitté le Nautilus pour une mission secrète, mes réflexions à son sujet avaient évolué. Je pensais que, malgré ses affirmations, le capitaine Nemo devait entretenir quelques liens avec la terre. Ne quittait-il jamais le Nautilus ? Des semaines entières passaient parfois sans que je ne le croise.

Que faisait-il pendant tout ce temps ? Était-il vraiment en proie à des accès de misanthropie, ou bien accomplissait-il quelque mission secrète, dont je n'avais encore aucune idée ?

Toutes ces questions, et bien d'autres, tourbillonnaient dans ma tête. Dans notre situation étrange, les hypothèses semblaient infinies. Un sentiment d'inconfort grandissait en moi, et cette journée d'attente s'étirait interminablement. Chaque heure s'écoulait avec une lenteur insupportable pour mon impatience.

Comme d'habitude, mon dîner fut servi dans ma chambre, mais je mangeai à peine, trop préoccupé pour apprécier le repas. À sept heures, je quittai la table. Il me restait encore deux heures à tuer avant de retrouver Ned Land. Mon agitation s'intensifiait, mon cœur battait à tout rompre. Incapable de rester en place, je faisais les cent pas, espérant calmer mon esprit en mouvement.

L'idée de mourir dans cette aventure audacieuse me préoccupait peu. Ce qui me hantait, c'était la peur que notre plan soit découvert avant même notre départ du Nautilus. L'idée de me retrouver face à un capitaine Nemo en colère, ou pire, peiné par ma désertion, faisait battre mon cœur encore plus fort.

Je décidai de faire un dernier tour dans le salon. Je traversai les couloirs et atteignis ce musée où j'avais passé tant de moments enrichissants. Je contemplai toutes ces richesses, tous ces trésors, comme un homme sur le point de partir pour un exil sans retour. Ces merveilles naturelles et ces chefs-d'œuvre artistiques, qui avaient été le centre de ma vie pendant si longtemps, allaient être abandonnés à jamais. J'aurais voulu jeter un dernier regard à travers les hublots sur l'Atlantique, mais les panneaux étaient hermétiquement clos, et une épaisse paroi de métal me séparait encore de cet océan que je n'avais pas fini d'explorer.

En errant dans le salon, je m'approchai de la porte qui menait à la chambre du capitaine. À ma grande surprise, elle était entrouverte. Je reculai instinctivement. Si le capitaine Nemo était là, il pourrait me surprendre. Pourtant, n'entendant aucun bruit, je m'avançai prudemment. La chambre était vide. J'entrai et fis quelques pas. L'endroit avait toujours cet aspect austère, monacal.

C'est alors que mon regard fut attiré par quelques gravures accrochées au mur, que je n'avais pas remarquées lors de ma première visite.

Les portraits accrochés au mur représentaient des figures emblématiques de l'histoire, des hommes dont la vie entière avait été vouée à des idéaux grandioses. On y voyait Kosciusko, héros tombé en défendant la Pologne, Botzaris, le nouveau Léonidas de la Grèce, O’Connell, le défenseur infatigable de l’Irlande, Washington, le père des États-Unis, Manin, le patriote italien, Lincoln, victime d’un assassinat pour avoir combattu l’esclavage, et enfin, John Brown, immortalisé par Victor Hugo, pendu pour avoir lutté pour la liberté des Noirs.

Mais quel lien unissait ces âmes héroïques à celle du capitaine Nemo ? Ces portraits pouvaient-ils révéler le mystère de sa vie ? Était-il un champion des peuples opprimés, un libérateur des esclaves ? Avait-il pris part aux récentes révolutions politiques ou sociales ? Était-il un acteur de la terrible, mais glorieuse, guerre civile américaine ?

L’horloge sonna huit heures, interrompant mes réflexions. Le son, comme un coup de marteau, me ramena brusquement à la réalité. Je frissonnai, comme si un regard invisible avait sondé mes pensées les plus secrètes, et je quittai la pièce précipitamment.

Dehors, je jetai un œil à la boussole. Nous continuions notre route vers le nord. Le loch indiquait une vitesse modérée et le manomètre une profondeur d’environ soixante pieds. Les conditions semblaient propices aux plans de Ned Land.

Je retournai dans ma cabine pour me préparer. Je m'habillai chaudement, enfilant des bottes de mer, un bonnet de loutre et une veste doublée de peau de phoque. Prêt, je restai à l'écoute, attentif au moindre bruit. Seul le vrombissement de l’hélice troublait le silence. J'espérais entendre un signe, une voix, qui m'aurait averti que Ned Land avait été découvert dans sa tentative d’évasion. Une angoisse sourde s'empara de moi, et je peinais à retrouver mon calme.

Peu avant neuf heures, je collai mon oreille à la porte du capitaine. Rien. Je quittai ma cabine pour rejoindre le salon, plongé dans une pénombre déserte.

J’ouvris la porte menant à la bibliothèque. Même obscurité, même solitude. Je me postai près de la porte de l'escalier central, attendant le signal de Ned Land.

À cet instant, l’hélice ralentit, puis s’arrêta complètement. Pourquoi ce changement ? Cela aidait-il ou compliquait-il les plans de Ned ? Je n'aurais su le dire.

Le silence n’était plus interrompu que par les battements de mon cœur.

Soudain, un léger choc se fit sentir. Le Nautilus venait de se poser sur le fond de l’océan. Mon inquiétude s'intensifia. Toujours pas de signal de Ned. Je songeais à le rejoindre pour lui conseiller de reporter son évasion. Je sentais que notre voyage ne se déroulait plus dans des conditions normales.

À ce moment-là, la porte du grand salon s’ouvrit et le capitaine Nemo apparut. Il me vit et, sans préambule, dit avec amabilité :

« Ah ! Monsieur le professeur, je vous cherchais. »

« Savez-vous l'histoire de l'Espagne ? »

Même si l'on connaît bien l'histoire de son propre pays, dans un état de confusion comme le mien, il serait difficile de se souvenir de quoi que ce soit.

« Alors ? reprit le capitaine Nemo, avez-vous entendu ma question ? Connaissez-vous l'histoire de l'Espagne ? »

— Pas vraiment, répondis-je.

— Voilà bien les savants, dit le capitaine avec un sourire, ils ne savent pas tout. Asseyez-vous, ajouta-t-il, je vais vous raconter un épisode fascinant de cette histoire. »

Il s'installa confortablement sur un divan et, machinalement, je m'assis à côté de lui dans la semi-obscurité.

« Monsieur le professeur, dit-il, écoutez attentivement. Cette histoire vous intéressera, car elle pourrait répondre à une question qui vous taraude sans doute.

— Je vous écoute, capitaine, répondis-je, me demandant où il voulait en venir et si cela avait un lien avec notre plan d'évasion.

— Si vous le voulez bien, reprit le capitaine Nemo, remontons à l'année 1702. Vous savez sûrement qu'à cette époque, votre roi Louis XIV pensait qu'un simple geste suffirait à faire disparaître les Pyrénées, et il imposa son petit-fils, le duc d’Anjou, aux Espagnols. Ce prince, qui régna sous le nom de Philippe V, eut à affronter de sérieux adversaires.

« En effet, l'année précédente, les maisons royales de Hollande, d'Autriche et d'Angleterre avaient signé un traité à La Haye, s'alliant pour arracher la couronne d'Espagne à Philippe V, au profit d'un archiduc qu'ils nommèrent précipitamment Charles III.

« L'Espagne dut se défendre contre cette coalition, mais elle manquait de soldats et de marins. Cependant, elle avait de l'argent, à condition que ses galions chargés de richesses d'Amérique arrivent dans ses ports. Vers la fin de 1702, elle attendait un convoi précieux escorté par une flotte de vingt-trois navires français sous le commandement de l'amiral de Château-Renaud, car les marines alliées patrouillaient l'Atlantique.

« Ce convoi devait rejoindre Cadix, mais l'amiral, apprenant que la flotte anglaise rodait dans les environs, décida de se diriger vers un port français.

« Les commandants espagnols du convoi protestèrent. Ils voulaient atteindre un port espagnol et, à défaut de Cadix, se replier sur la baie de Vigo, sur la côte nord-ouest de l'Espagne, qui n'était pas bloquée.

« L'amiral de Château-Renaud céda et les galions entrèrent dans la baie de Vigo.

« Malheureusement, cette baie est une rade ouverte, impossible à défendre. Il fallait donc décharger les galions avant l'arrivée des flottes alliées. Le temps aurait suffi, si une querelle futile n'avait éclaté soudain.

« Vous suivez le fil des événements ? me demanda le capitaine Nemo.

— Parfaitement, dis-je, toujours ignorant la raison de cette leçon d'histoire.

— Je continue. Voici ce qui s'est passé ensuite. »

Les marchands de Cadix avaient un privilège : ils devaient recevoir toutes les marchandises en provenance des Indes occidentales. Décharger les lingots des galions à Vigo, c'était donc une atteinte à leurs droits. Ils se plaignirent à Madrid et obtinrent du faible Philippe V que le convoi, sans être déchargé, reste en attente dans la rade de Vigo jusqu'à ce que les flottes ennemies s'éloignent.

Pendant que cette décision était prise, le 22 octobre 1702, les navires anglais firent leur entrée dans la baie de Vigo.

L'amiral de Château-Renaud, bien que désavantagé, se battit avec bravoure. Mais voyant que les richesses du convoi allaient tomber aux mains de l'ennemi, il préféra incendier et saborder les galions, qui sombrèrent avec leurs trésors immenses.

Le capitaine Nemo s'interrompit. Je dois avouer que je ne comprenais toujours pas pourquoi cette histoire avait de l'importance pour moi.

« Eh bien ? » demandai-je.

« Eh bien, monsieur Aronnax, nous sommes dans cette baie de Vigo, et vous avez l'opportunité d'en percer les mystères. »

Le capitaine se leva et m'invita à le suivre. J'avais eu le temps de reprendre mes esprits et j'obéis. Le salon était sombre, mais à travers les vitres, la mer brillait d'une lumière électrique. Je regardai.

Autour du Nautilus, dans un rayon d'un demi-mille, les eaux étaient illuminées. Le fond sablonneux était visible et clair. Des membres de l'équipage, en scaphandres, s'affairaient à dégager des tonneaux à moitié pourris et des caisses éventrées parmi des épaves noircies. Des lingots d'or et d'argent, des cascades de piastres et de bijoux s'échappaient de ces caisses et barils, jonchant le sable.

Chargés de ce butin précieux, les hommes retournaient au Nautilus, déposaient leur fardeau et repartaient pour cette pêche inépuisable d'argent et d'or.

« En effet, dis-je. Donner un bon conseil à ces actionnaires serait un acte de charité. Qui sait, pourtant, s'ils l'accepteraient bien. Ce que les joueurs regrettent le plus souvent, ce n'est pas tant la perte de leur argent que celle de leurs espoirs insensés. Je les plains moins, finalement, que ces milliers de malheureux qui auraient pu bénéficier de ces richesses, alors qu'elles resteront à jamais inutiles pour eux ! »

À peine avais-je exprimé ce regret que je compris qu'il avait pu blesser le capitaine Nemo.

« Inutiles ! répondit-il avec passion. Pensez-vous vraiment que ces richesses soient perdues quand c'est moi qui les récupère ? Croyez-vous que je les ramasse pour moi ? Qui vous dit que je n'en fais pas bon usage ? Pensez-vous que j'ignore l'existence de souffrances, de peuples opprimés, de misérables à soulager, de victimes à venger ? Ne comprenez-vous pas ?... »

Le capitaine Nemo s'interrompit, comme s'il regrettait d'en avoir trop dit.

Je l'avais compris. Peu importent les raisons qui l'ont poussé à choisir la liberté sous-marine, il restait profondément humain. Son cœur battait encore pour les souffrances du monde, et sa générosité immense s'adressait aussi bien aux peuples opprimés qu'aux individus en détresse.

C'est alors que je compris à quoi servaient ces millions que le capitaine Nemo envoyait, surtout quand le Nautilus naviguait près des eaux de la Crète en révolte.

Le lendemain, au matin du 19 février, Ned Land fit irruption dans ma chambre. Je l'attendais. Il avait l'air très contrarié.

« Alors, monsieur ? dit-il.

— Oui, il a fallu que ce satané capitaine s'arrête juste au moment où nous étions prêts à fuir son navire.

— Oui, Ned, il avait un rendez-vous avec son banquier.

— Son banquier ?

— Ou plutôt, sa banque personnelle. Je parle de cet Océan où ses trésors sont bien plus en sécurité que dans n'importe quel coffre d'État. »

Je racontai alors à Ned les événements de la veille, espérant le convaincre de renoncer à son projet de fuite. Mais il ne fit qu'exprimer son vif regret de ne pas avoir pu explorer le champ de bataille de Vigo.

« Enfin, dit-il, ce n'est qu'une occasion manquée ! Nous réussirons une autre fois, peut-être même dès ce soir...

— Quelle est la direction du Nautilus ? demandai-je.

— Je ne sais pas, répondit Ned.

— Eh bien, à midi, nous vérifierons notre position. »

Ned retourna auprès de Conseil. Une fois habillé, je me rendis au salon. Le compas n'était pas rassurant. Le Nautilus filait plein sud-sud-ouest, s'éloignant de l'Europe.

J'attendais avec impatience que notre position soit marquée sur la carte. Vers onze heures et demie, les réservoirs se vidèrent et nous refîmes surface. Je me précipitai sur la plateforme, où Ned Land était déjà.

Plus de terre en vue. Juste l'immensité de la mer. Quelques voiles à l'horizon, probablement en quête des vents favorables pour contourner le cap de Bonne-Espérance. Le ciel était couvert, un coup de vent se préparait.

Ned, furieux, scrutait l'horizon brumeux. Il espérait toujours que derrière ce brouillard se cachait la terre tant désirée.

À midi, le soleil fit une brève apparition. Le second en profita pour prendre sa hauteur. Puis, la mer s'agitant davantage, nous redescendîmes et le panneau fut refermé.

Une heure plus tard, en consultant la carte, je vis que le Nautilus se trouvait à 16°17' de longitude et 33°22' de latitude, à environ cent cinquante lieues de la côte la plus proche. Impossible de songer à fuir. Je vous laisse imaginer la colère de Ned lorsqu'il apprit notre position.

Pour ma part, je ne m'en désolais pas outre mesure. Je me sentis même soulagé, libéré d'un poids, et je repris mes travaux avec un calme relatif.

Le soir, vers onze heures, le capitaine Nemo me fit une visite inattendue. Il me demanda aimablement si la veille m'avait fatigué.

Je répondis que non, je n'étais pas fatigué.

« Alors, monsieur Aronnax, je vous propose une excursion des plus intéressantes.

— Je vous écoute, capitaine.

— Jusqu'ici, vous n'avez exploré les fonds marins que sous la lumière du jour. Que diriez-vous d'une aventure nocturne?

— Avec plaisir.

— Je dois vous prévenir, la balade sera exigeante. Il faudra marcher longtemps et escalader une montagne. Les chemins ne sont pas des plus praticables.

— Ce que vous me dites là ne fait qu'attiser ma curiosité. Je suis prêt à vous suivre.

— Dans ce cas, allons-y, monsieur le professeur. Préparons-nous. »

Arrivés au vestiaire, je remarquai que ni mes compagnons ni aucun membre de l'équipage ne nous accompagneraient. Le capitaine Nemo n'avait même pas suggéré d'emmener Ned ou Conseil.

En quelques minutes, nous étions équipés. Nos réservoirs d'air étaient bien remplis, mais les lampes électriques n'étaient pas prêtes. Je le fis remarquer au capitaine.

« Inutiles », répondit-il simplement.

Surpris, je n'eus pas le temps de répliquer, le capitaine avait déjà enfilé son casque. Je terminai de m'équiper, on me mit un bâton en main, et peu après, après les manœuvres habituelles, nous foulions le fond de l'Atlantique, à trois cents mètres de profondeur.

Minuit approchait. L'obscurité était profonde, mais le capitaine Nemo me montra au loin une lueur rougeâtre, une sorte de halo lumineux, à environ deux milles du Nautilus. Quelle était la source de cette lumière, quelles matières l'alimentaient, je ne pouvais le dire. En tout cas, elle nous éclairait, faiblement certes, mais suffisamment pour que je m'habitue à cette obscurité particulière et comprenne l'inutilité des lampes.

Nous avancions côte à côte, en direction de cette lueur. Le sol s'élevait doucement. Nous faisions de grandes enjambées, aidés de nos bâtons, mais notre progression était lente. Nos pieds s'enfonçaient souvent dans une vase mêlée d'algues et de pierres plates.

En avançant, j'entendis un grésillement au-dessus de nous, qui s'intensifiait parfois en un crépitement continu. Je compris bientôt pourquoi.

C'était la pluie, tambourinant à la surface des flots. L'idée que je pourrais être trempé sous l'eau me fit sourire. Mais dans le scaphandre, on ne sent plus l'eau, seulement une atmosphère un peu plus dense que celle de la terre.

Après une demi-heure de marche, le sol devint rocailleux. Les méduses et les minuscules crustacés projetaient une faible lumière phosphorescente. Je distinguais des amas de pierres recouverts de millions de zoophytes et des forêts d'algues. Mes pieds glissaient souvent sur ces tapis visqueux de varech, et sans mon bâton, je serais tombé plus d'une fois.

En me retournant, je voyais toujours la lueur blanchâtre du Nautilus, s'estompant peu à peu dans la distance.

Les formations rocheuses que j'avais mentionnées plus tôt étaient disposées avec une régularité mystérieuse sur le fond de l'océan. De gigantesques sillons s'étendaient à perte de vue, se fondant dans l'obscurité. D'autres détails m'intriguaient : mes lourdes semelles de plomb semblaient écraser des ossements qui craquaient sous mon poids. Quelle était donc cette vaste étendue que je traversais ?

J'aurais voulu poser des questions au capitaine, mais son langage par signes, qu'il utilisait avec ses compagnons lors de leurs explorations sous-marines, m'était encore incompréhensible. Pourtant, la lueur rougeâtre qui nous guidait s'intensifiait, illuminant l'horizon. La présence de ce foyer sous-marin éveillait ma curiosité. Était-ce un phénomène électrique ? Allais-je découvrir un phénomène naturel inconnu des scientifiques de la surface ? Ou bien, cette pensée me traversa l'esprit, l'homme était-il derrière cet embrasement ? Allais-je rencontrer, dans ces profondeurs, des compagnons du capitaine Nemo, vivant comme lui une vie étrange, et à qui il rendait visite ? Trouverais-je une colonie d'exilés, ayant fui les misères terrestres pour trouver l'indépendance au fond de l'océan ? Ces idées folles et improbables me hantaient, et dans cet état d'esprit, constamment stimulé par les merveilles qui défilaient sous mes yeux, je ne serais pas surpris de découvrir une ville sous-marine telle que rêvait le capitaine Nemo !

Notre chemin devenait de plus en plus lumineux. Une clarté éclatante émanait du sommet d'une montagne d'environ huit cents pieds de haut. Mais ce que je voyais n'était qu'une simple réverbération à travers le cristal des couches d'eau.

La source de cette lumière mystérieuse se trouvait de l'autre côté de la montagne.

Au milieu des labyrinthes rocheux qui sillonnaient le fond de l'Atlantique, le capitaine Nemo avançait avec assurance. Il connaissait parfaitement cette route obscure, l'ayant sans doute empruntée maintes fois, et ne risquait pas de s'y perdre. Je le suivais avec une confiance totale. Il semblait être une sorte de génie des mers, et je ne pouvais m'empêcher d'admirer sa silhouette imposante se détachant en noir sur l'horizon lumineux.

Il était une heure du matin lorsque nous atteignîmes les premières pentes de la montagne. Pour y accéder, nous devions nous frayer un chemin à travers les sentiers escarpés d'un vaste sous-bois.

Oui, un sous-bois d'arbres morts, privés de feuilles et de sève, minéralisés par l'action des eaux, surplombés ici et là par des pins géants. C'était comme une forêt de charbon encore debout, enracinée dans le sol effondré, dont les branches, telles des découpages de papier noir, se dessinaient nettement sur le plafond aquatique.

Imaginez une forêt du Hartz, accrochée à une montagne, mais engloutie sous les eaux. Les sentiers étaient encombrés d'algues et de varechs, grouillant de crustacés. Je grimpais sur les rochers, enjambant les troncs couchés, brisant les lianes marines qui se balançaient d'arbre en arbre, effrayant les poissons qui s'envolaient de branche en branche.

Porté par l'élan, je ne ressentais plus la fatigue. Je suivais mon guide infatigable.

Quel spectacle incroyable ! Comment le décrire ? Comment peindre ces bois et ces rochers dans cet univers liquide, leurs dessous sombres et menaçants, leurs sommets teintés de rouge par la lumière amplifiée par l'eau ? Nous gravissions des rochers qui s'effondraient ensuite en énormes pans avec un grondement sourd d'avalanche. À droite, à gauche, des galeries ténébreuses avalaient le regard. Ici, de vastes clairières semblaient dégagées par la main de l'homme, et je me demandais si un habitant de ces profondeurs n'allait pas surgir.

Mais le capitaine Nemo continuait à monter. Je refusais de rester en arrière. Je le suivais avec audace, mon bâton m'aidant précieusement. Un faux pas aurait été dangereux sur ces étroits passages au bord des gouffres, mais je marchais avec assurance, insensible au vertige. Parfois, je sautais par-dessus une crevasse dont la profondeur aurait été terrifiante sur les glaciers terrestres ; d'autres fois, je m'aventurais sur le tronc vacillant d'un arbre jeté d'un abîme à l'autre, les yeux rivés sur les paysages sauvages de cette région. Là, d'imposants rochers, penchés sur leurs bases irrégulières, semblaient défier les lois de l'équilibre.

Entre leurs genoux de pierre, des arbres poussaient sous une pression formidable, soutenant ceux qui les soutenaient. Des tours naturelles, de larges pans taillés à pic, s'inclinaient sous des angles que la gravité n'aurait jamais permis à la surface de la Terre.

Et moi, je ressentais cette différence due à la densité de l'eau. Malgré mes lourds vêtements, mon casque de cuivre et mes semelles de métal, je montais des pentes raides avec la légèreté d'un chamois !

Raconter cette excursion sous-marine semble incroyable ! Je suis le narrateur de choses qui paraissent impossibles mais sont bien réelles. Je n'ai pas rêvé. J'ai vu et ressenti !

Deux heures après avoir quitté le Nautilus, nous avions dépassé la ligne des arbres, et à cent pieds au-dessus de nous, le sommet de la montagne projetait son ombre sur le versant éclatant. Quelques arbrisseaux pétrifiés dessinaient des zigzags grotesques. Les poissons s'envolaient en masse sous nos pas, comme des oiseaux surpris dans les hautes herbes.

La roche était percée de failles mystérieuses, de grottes profondes et de puits insondables où résonnaient des bruits inquiétants. Mon cœur s'emballait chaque fois qu'une immense antenne obstruait mon chemin ou qu'une pince menaçante claquait dans l'ombre. Des milliers de petites lumières scintillaient dans l'obscurité : les yeux de crustacés géants, des homards colossaux dressés comme des sentinelles, leurs pattes cliquetant comme de la ferraille, des crabes titanesques prêts à tirer comme des canons, et des poulpes terrifiants, leurs tentacules s'entremêlant en une masse vivante de serpents.

Quel était cet univers incroyable que je découvrais ? À quelle espèce appartenaient ces créatures, protégées par la roche comme par une seconde armure ? Comment la nature avait-elle conçu leur étrange existence végétative, et depuis combien de temps vivaient-ils ainsi dans les profondeurs de l'océan ?

Mais pas le temps de m'arrêter. Le capitaine Nemo, habitué à ces créatures redoutables, n'y prêtait plus attention. Nous atteignîmes un premier plateau, prometteur de nouvelles surprises. Là, des ruines pittoresques se dessinaient, témoignant de l'œuvre humaine plutôt que divine. De vastes amas de pierres évoquaient des châteaux et des temples, couverts de zoophytes en fleurs, et habillés non de lierre, mais d'algues et de fucus formant un manteau végétal épais.

Mais qu'était donc ce coin du monde submergé par les cataclysmes ? Qui avait disposé ces pierres comme des dolmens d'un autre âge ? Où étais-je, où m'avait conduit l'imagination du capitaine Nemo ?

Je voulais l'interroger. Ne pouvant le faire, je le retins par le bras. Il secoua la tête et, désignant le sommet de la montagne, sembla m'inviter : « Viens ! Encore un peu plus loin ! »

Je le suivis dans un dernier élan, et en quelques minutes, nous atteignîmes le sommet qui dominait toute la masse rocheuse de plusieurs mètres.

Je jetai un regard en arrière. La montagne s'élevait à peine à sept ou huit cents pieds au-dessus de la plaine, mais de l'autre côté, elle surplombait de deux fois cette hauteur le fond de l'Atlantique. Mes yeux embrassaient un vaste espace illuminé par une lumière intense. C'était un volcan. À une cinquantaine de pieds en dessous du sommet, au milieu d'une pluie de pierres et de scories, un large cratère crachait des torrents de lave, se déversant en cascades ardentes dans l'océan. Ce volcan, tel un gigantesque phare, éclairait la plaine inférieure jusqu'à l'horizon.

Le cratère sous-marin expulsait de la lave, mais pas de flammes. Les flammes nécessitent l'oxygène de l'air et ne peuvent se développer sous l'eau. Mais les coulées de lave, contenant en elles le secret de leur incandescence, pouvaient briller d'un rouge éclatant, défiant l'élément liquide et se vaporisant à son contact.

Les courants rapides dispersaient ces gaz, tandis que les torrents de lave dévalaient la montagne, semblables aux coulées du Vésuve sur un autre Torre del Greco.

Devant moi, une ville en ruines s'étendait, dévastée et effondrée. Les toits s'étaient écroulés, les temples étaient à terre, les arcs disloqués, et les colonnes gisaient, témoignant encore de la robustesse d'une architecture toscane. Un peu plus loin, des vestiges d'un immense aqueduc ; ici, les contours flous d'une acropole, avec les formes d'un Parthénon en décomposition ; là, des restes de quais, comme si un vieux port avait autrefois abrité des navires marchands et des trirèmes de guerre sur les rives d'un océan disparu. Plus loin encore, des lignes de murailles effondrées, de larges rues désertes, une Pompéi sous-marine que le capitaine Nemo faisait revivre sous mes yeux !

Où étais-je ? Cette question me hantait. Je voulais savoir, je voulais parler, j'avais envie d'arracher le casque de cuivre qui m'enfermait.

Mais le capitaine Nemo m'interrompit d'un geste. Il ramassa un morceau de craie et traça sur un rocher de basalte noir un seul mot : ATLANTIDE.

Une révélation éclatante illumina mon esprit ! L'Atlantide, cette terre mythique évoquée par Platon, que tant de savants avaient reléguée au rang de légende, se dressait devant moi. Ce continent, situé au-delà des colonnes d'Hercule, où vivait le puissant peuple des Atlantes, avait combattu les premières guerres de la Grèce antique !

Platon, dans ses dialogues "Timée" et "Critias", raconte ces temps héroïques, inspiré par Solon, le poète et législateur. Un jour, Solon discutait avec des sages de Saïs, une ville vieille de huit siècles, selon les annales gravées sur les murs de ses temples. L'un d'eux raconta l'histoire d'une cité encore plus ancienne de mille ans.

Cette première Athènes, vieille de neuf mille ans, avait été partiellement détruite par les Atlantes. Ces derniers occupaient un continent immense, plus vaste que l'Afrique et l'Asie réunies, s'étendant du douzième au quarantième degré de latitude nord. Leur influence s'étendait jusqu'en Égypte, et ils avaient tenté de conquérir la Grèce, mais avaient été repoussés par la résistance des Hellènes. Puis, un cataclysme s'était abattu : inondations, tremblements de terre. En une nuit et un jour, l'Atlantide avait disparu, ne laissant émerger que ses sommets, comme Madère, les Açores, les Canaries et les îles du Cap-Vert.

Ces souvenirs historiques, évoqués par l'inscription du capitaine Nemo, résonnaient intensément en moi.

Alors, guidé par un destin des plus étranges, je posais mes pieds sur l'une des montagnes de ce continent disparu ! Mes mains effleuraient des ruines millénaires, témoins d'une époque géologique révolue. Je marchais là où avaient foulé le sol les contemporains des premiers hommes ! Sous mes lourdes semelles, je réduisais en poussière les squelettes d'animaux des temps mythiques, ombragés autrefois par des arbres aujourd'hui pétrifiés.

Mais pourquoi le temps me manquait-il ? J'aurais aimé dévaler les pentes abruptes de cette montagne, explorer ce continent immense qui reliait peut-être l'Afrique à l'Amérique, et découvrir ces grandes cités antédiluviennes.

Peut-être que sous mes yeux s'étendaient Makhimos, la guerrière, et Eusebès, la pieuse, où des géants vivaient des siècles entiers, assez puissants pour ériger ces blocs défiant encore les eaux. Un jour, qui sait, un phénomène volcanique les ramènera à la surface des flots, ces ruines englouties ! Les volcans sous-marins sont nombreux dans cette partie de l'océan, et bien des navires ont ressenti des secousses étranges en passant au-dessus de ces fonds tourmentés. Certains ont entendu des grondements, signes d'une bataille entre les éléments ; d'autres ont recueilli des cendres volcaniques jaillies de la mer. Toute cette région jusqu'à l'Équateur est encore travaillée par des forces souterraines. Et qui peut dire si, dans un avenir lointain, les sommets de volcans ne surgiront pas à la surface de l'Atlantique, nourris par les éruptions successives ?

Tandis que je rêvais ainsi, cherchant à graver dans ma mémoire chaque détail de ce paysage majestueux, le capitaine Nemo, appuyé sur une stèle couverte de mousse, restait immobile, comme pétrifié dans une extase silencieuse. Pensait-il à ces civilisations disparues, leur demandant le secret de la destinée humaine ? Était-ce ici que cet homme énigmatique venait puiser dans les souvenirs du passé, revivant une vie antique qu'il préférait à la modernité ? Que n'aurais-je donné pour connaître ses pensées, les partager, les comprendre !

Nous restâmes là une heure entière, contemplant la vaste plaine illuminée par les lueurs des laves, parfois d'une intensité surprenante. Les frémissements internes faisaient vibrer la croûte de la montagne, et des bruits profonds résonnaient avec une majestueuse ampleur à travers ce milieu liquide.

À cet instant, la lune perça un moment à travers la masse des eaux, projetant quelques pâles rayons sur le continent englouti. Ce fut une lueur fugace, mais d'un effet indescriptible. Le capitaine se leva, jeta un dernier regard sur cette immense plaine, puis m'invita d'un geste à le suivre.

Nous descendîmes rapidement la montagne. Une fois la forêt minéralisée dépassée, j'aperçus le fanal du Nautilus, brillant comme une étoile. Le capitaine se dirigea droit vers lui, et nous étions de retour à bord au moment où les premières lueurs de l'aube blanchissaient la surface de l'océan.

Les mines sous-marines

Le lendemain, 20 février, je me réveillai fort tard.

Après une nuit éprouvante, je ne me réveillai qu'à onze heures. Je m'habillai rapidement, impatient de savoir où le Nautilus nous emmenait. Les instruments révélaient que nous filions toujours vers le sud, à une vitesse impressionnante de vingt milles à l'heure, à cent mètres de profondeur.

Conseil fit son entrée. Je lui racontai notre escapade nocturne, et comme les panneaux étaient ouverts, il put apercevoir une partie de ce mystérieux continent englouti.

Le Nautilus glissait à seulement dix mètres au-dessus du sol de l'Atlantide, tel un ballon porté par le vent au-dessus des prairies terrestres. En réalité, c'était comme si nous étions dans un wagon de train express. Devant nos yeux défilaient des rochers aux formes fantastiques, des forêts où les arbres semblaient figés entre le végétal et l'animal, leurs silhouettes immobiles grimaçant sous les flots. On voyait aussi des pierres recouvertes de tapis d'anémones et d'axidies, hérissées de longues plantes aquatiques verticales, et des blocs de lave aux formes étranges, témoins de l'ancienne fureur volcanique.

Alors que ces paysages insolites brillaient sous nos projecteurs électriques, je racontais à Conseil l'histoire des Atlantes, ces héros mythiques qui avaient tant inspiré Bailly. Je lui parlais de leurs guerres épiques et discutais de l'Atlantide avec une certitude indéfectible. Mais Conseil, distrait, m'écoutait à peine. Son manque d'intérêt pour cette question historique s'expliqua rapidement.

En effet, il était fasciné par les nombreux poissons qui nageaient autour de nous. Dès qu'il voyait des poissons, Conseil se perdait dans les profondeurs de la classification, quittant le monde réel. Dans ces moments-là, je n'avais d'autre choix que de le suivre et de reprendre avec lui nos études sur les poissons.

Cela dit, les poissons de l'Atlantique ne différaient pas vraiment de ceux que nous avions déjà observés.

Ces raies étaient énormes, atteignant cinq mètres de long, et possédaient une puissance musculaire impressionnante qui leur permettait de bondir hors de l'eau. Nous avons aussi croisé des requins de toutes sortes, y compris un requin bleu de près de cinq mètres, avec des dents triangulaires acérées, presque invisibles dans l'eau grâce à sa transparence. Il y avait des sagres bruns, des requins marteaux à la peau rugueuse, des esturgeons semblables à ceux de la Méditerranée, et des syngnathes-trompettes, longs d'un demi-mètre, jaune-brun, avec de petites nageoires grises, sans dents ni langue, qui ondulaient comme des serpents agiles.

Parmi les poissons à arêtes, Conseil remarqua des makairas sombres de trois mètres, dotés d'une épée tranchante sur la mâchoire supérieure, des vives aux couleurs vives, connues depuis Aristote sous le nom de dragons marins, dont les épines dorsales rendaient leur capture périlleuse. Nous avons aussi vu des coryphènes, avec un dos brun strié de lignes bleues et bordé d'or, de magnifiques dorades, des chrysostomes-lune aux reflets azurés qui, sous le soleil, brillaient comme des taches d'argent, et enfin des espadons de huit mètres, se déplaçant en groupes, avec des nageoires jaunâtres en forme de faux et de longues épées de près de deux mètres, des créatures audacieuses, plus herbivores que carnivores, qui suivaient docilement les signaux de leurs compagnes comme des maris bien dressés.

Tout en observant ces merveilles marines, je scrutais aussi les vastes plaines de l'Atlantide. Parfois, le sol accidenté obligeait le Nautilus à ralentir, et il se faufilait alors avec l'agilité d'un cétacé à travers les passages étroits entre les collines. Si le chemin devenait trop complexe, le sous-marin s'élevait, franchissant l'obstacle comme un ballon, avant de reprendre sa course juste au-dessus du fond. Cette navigation était aussi fascinante qu'un vol en montgolfière, mais avec le Nautilus répondant docilement aux commandes de son pilote.

Vers quatre heures de l'après-midi, le paysage changea progressivement. La vase épaisse cédait la place à des terrains rocailleux, parsemés de conglomérats, de tufs basaltiques, et de quelques traces de lave et d'obsidienne sulfureuse. Je devinai que nous approchions des montagnes, et en effet, au fur et à mesure que le Nautilus évoluait, une haute muraille apparut à l'horizon sud, semblant barrer notre route. Son sommet dépassait le niveau de l'océan. Peut-être s'agissait-il d'un continent ou d'une île, comme les Canaries ou les îles du Cap-Vert. N'ayant pas de point de référence — peut-être volontairement —, j'ignorais notre position exacte. Quoi qu'il en soit, cette muraille semblait marquer la fin de notre exploration de l'Atlantide, dont nous n'avions parcouru qu'une infime partie.

La nuit ne mit pas fin à mes observations. Resté seul, Conseil étant retourné à sa cabine, je continuai à scruter les profondeurs.

Le Nautilus ralentissait, planant au-dessus du sol marin, tantôt effleurant les reliefs comme s'il voulait s'y poser, tantôt remontant soudainement vers la surface. À travers les eaux cristallines, je pouvais apercevoir quelques constellations brillantes, notamment ces étoiles qui suivent Orion.

J'aurais pu rester là, fasciné par la beauté de la mer et du ciel, mais les panneaux se refermèrent. À ce moment-là, le Nautilus était juste sous la haute muraille. Je me demandais quelle serait sa prochaine manœuvre, mais incapable de le deviner, je retournai à ma cabine. Le sous-marin était immobile. Je m'endormis, déterminé à me réveiller après quelques heures.

Le lendemain, il était déjà huit heures quand je retournai au salon. Le manomètre indiquait que le Nautilus flottait à la surface de l'océan. J'entendais des pas sur la plateforme, mais aucune houle ne trahissait le mouvement des vagues.

Je montai jusqu'au panneau, qui était ouvert. Mais au lieu de la lumière du jour, je fus enveloppé par une obscurité totale. Où étions-nous ? Était-il encore nuit ? Non, car même la nuit n'est pas aussi noire. Je ne savais que penser jusqu'à ce qu'une voix retentisse :

« C’est vous, professeur ?

— Capitaine Nemo ! Où sommes-nous ?

— Sous terre, professeur.

— Sous terre ? m'exclamai-je. Et le Nautilus flotte encore ?

— Toujours.

— Je ne comprends pas.

— Patientez un instant. Notre fanal va s’allumer. Vous verrez bientôt plus clair. »

Je montai sur la plateforme, attendant. L'obscurité était si intense que je ne distinguais même pas le capitaine Nemo. Pourtant, en levant les yeux, je crus percevoir une lueur diffuse, un demi-jour émanant d'un trou circulaire. À cet instant, le fanal s'alluma brusquement, dissipant cette lumière incertaine.

Après avoir fermé les yeux un moment, ébloui par la lumière, je regardai autour de moi. Le Nautilus était immobile, flottant près d'une berge semblable à un quai. La mer qui le soutenait était en fait un lac emprisonné dans un immense cirque de parois rocheuses de deux milles de diamètre. Le manomètre indiquait que le niveau de l'eau était le même qu'à l'extérieur, preuve d'une connexion avec l'océan. Les parois s'inclinaient en formant une voûte, créant une sorte d'entonnoir géant retourné, haut de cinq à six cents mètres. Au sommet, un orifice circulaire laissait passer une faible clarté, vestige du jour.

Avant de m'interroger sur l'origine de cette caverne titanesque, naturelle ou artificielle, je me tournai vers le capitaine Nemo.

« Où sommes-nous ? demandai-je.

— Au cœur d’un volcan éteint, répondit-il, un volcan dont l'intérieur a été envahi par la mer après une secousse tellurique. »

Pendant votre sommeil, professeur, le Nautilus s'est glissé dans ce lagon par un passage naturel, dix mètres sous la surface de l'océan. C'est ici qu'il jette l'ancre, un abri parfait, discret et à l'abri des tempêtes. Trouvez-moi un port sur vos continents ou vos îles qui offre une telle sécurité face à la rage des ouragans.

— Vous avez raison, capitaine Nemo. Ici, vous êtes hors de portée. Qui pourrait vous atteindre au cœur d'un volcan ? Mais, n'ai-je pas vu une ouverture au sommet ?

— Oui, c'est le cratère. Autrefois, il crachait des laves et des flammes. Maintenant, il laisse passer l'air pur que nous respirons.

— Quelle est donc cette montagne volcanique ?

— Elle fait partie d'un des nombreux îlots qui parsèment cette mer. Pour les navires, c'est un simple récif, mais pour nous, c'est une immense caverne. Le hasard m'a guidé ici, et je dois dire qu'il a bien fait les choses.

— Ne pourrait-on pas descendre par ce cratère ?

— Impossible. Même moi, je ne pourrais pas y monter. Jusqu'à environ trente mètres, l'intérieur est praticable, mais au-dessus, les parois sont trop abruptes.

— Je vois, capitaine, la nature veille sur vous. Vous êtes en sécurité ici, et personne d'autre ne peut explorer ces eaux. Mais pourquoi ce refuge ? Le Nautilus n'a pas besoin de port.

— Certes, mais il a besoin d'électricité pour avancer, d'éléments pour produire cette électricité, de sodium pour alimenter ces éléments, de charbon pour produire ce sodium, et de mines pour extraire ce charbon. Sous la mer, ici, reposent des forêts anciennes, enfouies et transformées en charbon. C'est une réserve inépuisable pour moi.

— Vos hommes sont donc des mineurs, ici ?

— Exactement. Ces mines sous-marines sont comme celles de Newcastle. Mes hommes, équipés de scaphandres, pic et pioche en main, extraient ce charbon, que je n'ai pas besoin de demander à la terre. Quand je brûle ce combustible pour fabriquer du sodium, la fumée qui s'échappe du cratère donne l'illusion d'un volcan actif.

— Pourrons-nous voir vos hommes au travail ?

— Pas cette fois-ci, malheureusement. Je suis pressé de reprendre notre tour du monde sous-marin. Je vais simplement puiser dans mes réserves de sodium. Cela nous prendra une journée, et ensuite, nous repartirons. Profitez-en pour explorer la caverne et faire le tour du lagon, monsieur Aronnax.

Je remerciai le capitaine et allai chercher mes deux compagnons, encore dans leur cabine. Je les invitai à me suivre sans révéler notre emplacement.

Ils montèrent sur la plate-forme. Conseil, toujours imperturbable, trouva tout à fait normal de se réveiller sous une montagne après s'être endormi sous les flots.

Ned Land ne pensait qu'à une chose : trouver une sortie dans cette caverne.

Après le petit-déjeuner, vers dix heures, nous sommes descendus sur le rivage.

"Nous voilà de retour sur la terre ferme," dit Conseil.

"Je n'appellerais pas ça 'la terre'," répliqua le Canadien. "Et en plus, on n'est pas dessus, mais dessous."

Un bandeau de sable s'étendait entre la base des parois de la montagne et les eaux du lac, atteignant jusqu'à cent cinquante mètres de large. On pouvait facilement en faire le tour. Mais la base des parois escarpées formait un terrain accidenté, parsemé de blocs volcaniques et d'énormes pierres ponces, empilés de façon pittoresque. Ces masses désagrégées, lissées par les feux souterrains, brillaient sous la lumière électrique du fanal. La poussière scintillante du rivage s'envolait à chacun de nos pas, formant un nuage d'étincelles.

En s'éloignant de l'eau, le sol s'élevait sensiblement. Bientôt, nous avons atteint des rampes longues et sinueuses, de véritables sentiers escarpés qui permettaient de grimper lentement. Mais il fallait avancer prudemment sur ces conglomérats instables, où le pied glissait sur les trachytes vitreux, composés de cristaux de feldspath et de quartz.

La nature volcanique de cette immense cavité était évidente partout. Je le fis remarquer à mes compagnons.

"Imaginez-vous," leur demandai-je, "ce qu'était cet entonnoir quand il était rempli de laves en fusion, et que ce liquide incandescent montait jusqu'au sommet de la montagne, comme du métal en fusion dans un fourneau ?"

"Je l'imagine très bien," répondit Conseil. "Mais monsieur peut-il m'expliquer pourquoi cette grande opération a cessé, et comment le fournaise a été remplacée par les eaux calmes d'un lac ?"

"Très probablement, Conseil, une convulsion a ouvert un passage sous l'océan, permettant au Nautilus de s'infiltrer ici. Les eaux de l'Atlantique ont alors envahi la montagne. Il y a eu une lutte féroce entre les deux éléments, qui s'est soldée par la victoire de Neptune. Mais cela remonte à des siècles, et le volcan submergé est devenu une grotte paisible."

"Bien dit," répliqua Ned Land. "Je comprends l'explication, mais je regrette, pour notre bien, que cette ouverture ne soit pas au-dessus du niveau de la mer."

"Mais, cher Ned," répondit Conseil, "si ce passage n'avait pas été sous-marin, le Nautilus n'aurait jamais pu entrer !"

"Et j'ajouterai, maître Land, que sans cette ouverture sous-marine, les eaux n'auraient jamais envahi la montagne, et le volcan serait resté actif. Donc, vos regrets sont inutiles."

Nous avons poursuivi notre ascension. Les rampes devenaient de plus en plus raides et étroites. Parfois, nous devions franchir de profondes crevasses. Il fallait contourner des masses surplombantes, se glisser à genoux, ramper sur le ventre.

Grâce à l'agilité de Conseil et à la force du Canadien, nous avons surmonté tous les obstacles. Vers trente mètres de hauteur, le terrain changea, mais pas en notre faveur. Les conglomérats et trachytes laissèrent place à des basaltes noirs : certains formaient des nappes boursouflées, d'autres, des prismes réguliers, comme une colonnade soutenant la voûte majestueuse de cette caverne, chef-d'œuvre de l'architecture naturelle. Entre ces basaltes, des coulées de lave refroidie, striées de bitume, s'étiraient, et ici et là, des tapis de soufre s'étendaient. Une lumière plus vive, filtrant par le cratère supérieur, baignait ces vestiges volcaniques, à jamais figés dans les entrailles de la montagne éteinte.

Notre progression fut stoppée net à environ deux cent cinquante pieds par des obstacles insurmontables. La paroi intérieure se courbait en surplomb, nous obligeant à contourner le flanc de la montagne. À ce niveau, le règne végétal commençait à défier le minéral. Des arbustes et même quelques arbres émergeaient des fissures. Je reconnus des euphorbes laissant suinter leur sève irritante. Des héliotropes, incapables de suivre le soleil qui ne les atteignait jamais, penchaient tristement leurs grappes de fleurs aux teintes et parfums fanés. Ici et là, des chrysanthèmes tentaient de pousser au pied d'aloès aux longues feuilles moroses. Mais, entre les coulées de lave, de petites violettes exhalaient encore un léger parfum, que je humai avec plaisir. Le parfum est l'âme de la fleur, et les fleurs marines, ces splendides hydrophytes, en sont dépourvues !

Nous étions arrivés au pied d'un groupe de dragonniers robustes, dont les racines puissantes forçaient les roches à s'écarter, quand Ned Land s'exclama :

« Ah ! monsieur, une ruche !

— Une ruche ? répondis-je, incrédule.

— Oui ! une ruche, insista le Canadien, avec des abeilles qui bourdonnent autour. »

Je m'approchai et dus admettre la vérité. À l'entrée d'un trou dans un dragonnier, des milliers de ces insectes ingénieux, si communs aux Canaries et dont le miel est très prisé, s'affairaient.

Naturellement, le Canadien voulut faire provision de miel, et je n'avais aucune raison de m'y opposer. Il alluma un mélange de feuilles sèches et de soufre avec son briquet, et commença à enfumer les abeilles. Le bourdonnement diminua peu à peu, et la ruche, éventrée, révéla plusieurs livres d'un miel parfumé.

Ned Land remplit son sac de miel avec enthousiasme.

« Quand je mélangerai ce miel à la pâte d'artocarpus, je vous préparerai un gâteau délicieux », nous annonça-t-il.

« Ce sera du pain d'épice ! » s'exclama Conseil.

« Parfait, du pain d'épice ! » ajoutai-je. « Mais continuons notre promenade fascinante. »

À chaque détour du sentier, le lac se dévoilait dans toute sa splendeur. Le fanal illuminait sa surface sereine, lisse comme un miroir. Le Nautilus restait parfaitement immobile. Sur sa plate-forme et le long de la berge, l'équipage s'activait, leurs silhouettes se découpant nettement dans cette atmosphère lumineuse.

Nous longions maintenant la crête la plus haute des formations rocheuses qui soutenaient la voûte du volcan. Je réalisai alors que les abeilles n'étaient pas seules à habiter cet endroit. Des oiseaux de proie planaient, tournoyant dans l'ombre, ou s'envolaient de leurs nids perchés sur les pics. Des éperviers au ventre blanc et des crécelles criardes s'y trouvaient. Sur les pentes, de majestueuses outardes, bien en chair, détalaient à toute vitesse. Le regard de Ned Land s'illumina à la vue de ce gibier appétissant. Il regretta amèrement de ne pas avoir de fusil, mais ne se laissa pas décourager. Il remplaça les balles par des pierres et, après plusieurs tentatives, réussit à blesser une magnifique outarde. Il risqua sa vie à maintes reprises pour la capturer, mais finit par la glisser dans son sac, aux côtés des gâteaux de miel.

Nous dûmes alors redescendre vers le rivage, la crête devenant impraticable. Au-dessus de nous, le cratère béant ressemblait à une immense ouverture de puits. De là, le ciel se distinguait clairement, avec des nuages effilochés par le vent d'ouest, traînant leurs voiles brumeux jusqu'au sommet de la montagne. Cela prouvait que ces nuages flottaient à une altitude modeste, car le volcan ne s'élevait pas à plus de huit cents pieds au-dessus de l'océan.

Une demi-heure après l'exploit de Ned, nous étions de retour sur le rivage intérieur. Ici, la flore était représentée par de vastes tapis de criste-marine, une petite plante ombellifère idéale pour être confite, également connue sous les noms de perce-pierre, passe-pierre et fenouil-marin. Conseil en récolta quelques bottes. Quant à la faune, elle était foisonnante : crustacés de toutes sortes, homards, crabes-tourteaux, palémons, mysis, faucheurs, galatées, et une multitude de coquillages, porcelaines, rochers et patelles.

Nous découvrîmes une magnifique grotte. Mes compagnons et moi prîmes plaisir à nous allonger sur son sable fin. Le feu avait poli ses parois émaillées et scintillantes, saupoudrées de poussière de mica. Ned Land tâtait les murs, cherchant à en évaluer l'épaisseur. Je ne pus m'empêcher de sourire.

Ned Land, comme souvent, parlait de ses projets d'évasion. Je me risquai à lui donner un peu d'espoir : le capitaine Nemo, pensais-je, n'avait navigué vers le sud que pour refaire le plein de sodium. Avec un peu de chance, nous allions bientôt mettre le cap sur les côtes européennes ou américaines, offrant ainsi à Ned une nouvelle chance de s'échapper.

Cela faisait une bonne heure que nous étions allongés dans cette grotte paradisiaque. La conversation, vive au début, s'était peu à peu éteinte, et une douce torpeur nous gagnait. Ne voyant pas de raison de lutter contre le sommeil, je me laissai glisser dans un profond assoupissement. Dans mes rêves, je devenais un simple mollusque, ma coquille étant cette grotte qui nous abritait.

Soudain, la voix de Conseil me tira de ma rêverie.

« Alerte ! Alerte ! » s'écria-t-il.

« Que se passe-t-il ? » demandai-je, à moitié réveillé.

« L'eau monte ! »

Je me redressai d'un bond. La mer s'engouffrait dans notre refuge comme un torrent. Il était temps de fuir, car nous n'étions pas des mollusques après tout.

En quelques secondes, nous étions en sécurité au sommet de la grotte.

« Que se passe-t-il ? Un phénomène étrange ? » demanda Conseil.

« Non, mes amis, ce n'est que la marée, répondis-je. Elle a failli nous surprendre comme un héros de Walter Scott ! L'océan se gonfle dehors, et par un simple jeu d'équilibre, le niveau du lac monte aussi. Nous nous en tirons avec un demi-bain. Allons nous changer sur le Nautilus. »

Trois quarts d'heure plus tard, notre promenade était terminée et nous étions de retour à bord. L'équipage terminait d'embarquer le sodium, et le Nautilus aurait pu repartir immédiatement. Pourtant, le capitaine Nemo ne donna aucun ordre. Attendait-il la nuit pour filer discrètement par son passage sous-marin ? Peut-être.

Le lendemain, le Nautilus quitta son port, naviguant loin de toute terre, juste sous la surface de l'Atlantique.

Nous traversions une région particulière de l'océan. Le Gulf Stream, ce grand courant d'eau chaude, est bien connu. Après avoir quitté la Floride, il se dirige vers le Spitzberg. Mais avant d'atteindre le golfe du Mexique, vers le quarante-quatrième parallèle nord, il se divise en deux : l'un va vers l'Irlande et la Norvège, l'autre descend vers le sud, longe les Açores, frappe les côtes africaines, et revient vers les Antilles.

Ce second courant, plutôt un collier qu'un bras, entoure une zone froide et calme de l'océan qu'on appelle la mer de Sargasses.

Imagine un lac immense au cœur de l'Atlantique, où les eaux du grand courant mettent trois ans pour en faire le tour complet. La mer de Sargasses, une vaste étendue, recouvre ce qui fut jadis l'Atlantide. Certains auteurs ont même suggéré que les herbes qui la tapissent proviennent des prairies de ce continent disparu.

Cependant, il est plus probable que ces algues, arrachées aux côtes de l'Europe et de l'Amérique, soient entraînées jusque-là par le Gulf Stream. C'est d'ailleurs ce qui a poussé Christophe Colomb à envisager l'existence d'un nouveau monde. Quand ses navires ont atteint la mer de Sargasses, ils ont dû se frayer un chemin à travers ces herbes denses, ralentissant leur progression et semant la panique parmi les équipages. Trois semaines entières furent nécessaires pour la traverser.

C'est dans cette région que le Nautilus évoluait à cet instant, naviguant sous une véritable prairie sous-marine. Un tapis dense d'algues, de fucus et de raisins de mer si compact que même l'étrave d'un navire aurait eu du mal à le traverser. Préférant éviter d'engager son hélice dans cette masse végétale, le capitaine Nemo maintint le Nautilus à quelques mètres sous la surface.

Le nom "Sargasses" vient de "sargazzo", un mot espagnol signifiant varech. Ce varech, en particulier le varech-nageur ou porte-baie, compose principalement cet immense banc. Selon le savant Maury, auteur de la "Géographie physique du globe", voici pourquoi ces plantes aquatiques se rassemblent dans ce bassin tranquille de l'Atlantique :

« Imaginez une expérience simple : placez des morceaux de bouchons ou d'autres objets flottants dans un vase d'eau. Si vous imprimez à l'eau un mouvement circulaire, vous verrez les fragments se regrouper au centre, là où l'eau est la plus calme. Dans notre cas, l'Atlantique est le vase, le Gulf Stream le courant circulaire, et la mer de Sargasses le point central où les objets flottants se rejoignent. »

Je suis d'accord avec Maury. J'ai eu l'occasion d'étudier ce phénomène dans cet environnement particulier que les navires évitent souvent. Au-dessus de nous flottaient des débris venus de partout : des troncs d'arbres arrachés aux Andes ou aux Montagnes Rocheuses, transportés par l'Amazone ou le Mississippi, des épaves, des morceaux de quilles et de coques, alourdis par les coquillages et les anatifes, incapables de remonter à la surface. Et un jour, le temps prouvera la justesse de l'autre théorie de Maury : que ces matériaux, accumulés pendant des siècles, se transformeront en d'inépuisables gisements de charbon sous l'effet des eaux.

La nature, dans sa sagesse infinie, prépare des réserves précieuses pour le jour où les ressources terrestres seront épuisées.

Au cœur de cette jungle aquatique, j'ai découvert des merveilles : des alcyons aux teintes rosées, des actinies étalant leurs tentacules comme une chevelure flottante, et des méduses éclatantes de vert, rouge et bleu. Parmi elles, les majestueuses rhizostomes de Cuvier, avec leur ombrelle bleuâtre bordée de violet, attiraient particulièrement mon attention.

Le 22 février, nous avons passé la journée entière dans la mer des Sargasses, un véritable banquet pour les poissons friands de plantes marines et de crustacés. Le lendemain, l'océan avait retrouvé sa tranquillité habituelle.

Pendant dix-neuf jours, du 23 février au 12 mars, le Nautilus a traversé l'Atlantique à une vitesse constante de cent lieues par jour. Le capitaine Nemo semblait déterminé à suivre son itinéraire sous-marin, et je ne doutais pas qu'il envisageait de contourner le cap Horn pour revenir vers les eaux australes du Pacifique.

Ned Land avait vu juste en redoutant notre situation. Dans ces vastes étendues maritimes dépourvues d'îles, toute tentative d'évasion était vouée à l'échec. Il était également impossible de contrecarrer les plans du capitaine Nemo. La seule option était de se soumettre, mais je gardais espoir qu'une approche persuasive pourrait nous rendre notre liberté. Peut-être que, à la fin de notre périple, le capitaine accepterait de nous libérer sous serment de garder le secret de son existence, un serment que nous aurions respecté. Mais comment aborder ce sujet délicat avec lui ? Dès le début, il avait été clair : notre emprisonnement à bord du Nautilus était essentiel pour protéger son secret. Mon silence depuis quatre mois pouvait-il être interprété comme une acceptation tacite de notre sort ?

Aborder à nouveau ce sujet risquait de susciter des soupçons qui pourraient compromettre nos projets futurs. Je pesais soigneusement toutes ces raisons, les partageant avec Conseil, tout aussi perplexe que moi. Bien que je sois d'un naturel optimiste, je réalisais que chaque jour diminuait nos chances de revoir un jour nos semblables, surtout alors que le capitaine Nemo s'aventurait audacieusement vers le sud de l'Atlantique.

Durant ces dix-neuf jours, aucun événement marquant ne vint troubler notre voyage. Je voyais peu le capitaine, absorbé par son travail. Dans la bibliothèque, je trouvais souvent des livres ouverts, principalement des ouvrages d'histoire naturelle. Mon propre livre sur les fonds marins, qu'il avait parcouru, était annoté de remarques en marge, parfois en désaccord avec mes théories. Pourtant, il se contentait d'affiner mon travail sans engager de discussions avec moi.

Parfois, la douce mélodie de son orgue résonnait dans l'air. Le capitaine Nemo jouait avec une telle intensité, mais uniquement la nuit, enveloppé par l'obscurité la plus totale, alors que le Nautilus reposait dans les vastes étendues désertiques de l'océan.

Durant cette phase du voyage, nous avons passé des journées entières à voguer à la surface. La mer semblait déserte, presque vide. Seuls quelques voiliers, chargés pour les Indes, filaient vers le cap de Bonne-Espérance.

Un jour, des baleiniers nous ont pris en chasse, probablement en nous confondant avec une énorme baleine de grande valeur. Mais le capitaine Nemo, ne voulant pas faire perdre leur temps à ces marins courageux, a plongé le Nautilus sous les vagues, mettant fin à leur poursuite. Cet épisode a captivé l'attention de Ned Land. Je suis presque certain qu'il a regretté que notre "baleine" de métal ne puisse être harponnée par ces pêcheurs.

Durant cette période, Conseil et moi avons observé des poissons qui ne différaient guère de ceux étudiés dans d'autres régions. Nous avons repéré quelques spécimens redoutables de poissons cartilagineux, classés en trois sous-genres comptant pas moins de trente-deux espèces. Il y avait des squales-galonnés, mesurant cinq mètres de long, avec une tête aplatie plus large que leur corps, une nageoire caudale arrondie, et un dos orné de sept larges bandes noires parallèles. Nous avons aussi vu des squales-perlons, d'un gris cendré, avec sept fentes branchiales et une seule nageoire dorsale située vers le milieu de leur corps.

De grands chiens de mer, des poissons notoirement voraces, croisaient également notre route. Les récits des pêcheurs, bien que souvent exagérés, racontent que l'on a trouvé dans le ventre de ces créatures des objets improbables : une tête de buffle, un veau entier, deux thons, un marin en uniforme, un soldat avec son sabre, et même un cheval avec son cavalier. Bien sûr, tout cela relève plus de la légende que de la réalité. Aucun de ces animaux ne s'est laissé capturer par les filets du Nautilus, et je n'ai pu confirmer leur appétit féroce.

Des groupes élégants et joueurs de dauphins nous ont accompagnés pendant plusieurs jours. Ils se déplaçaient en bandes de cinq ou six, chassant en meute comme des loups dans les campagnes. Aussi voraces que les chiens de mer, si l'on en croit un professeur de Copenhague, qui a trouvé dans l'estomac d'un dauphin treize marsouins et quinze phoques. Il s'agissait en fait d'un épaulard, le plus grand de son espèce, pouvant atteindre plus de sept mètres de long. Cette famille de delphiniens compte dix genres, et ceux que nous avons observés appartenaient aux delphinorinques, reconnaissables à leur museau extrêmement étroit, quatre fois plus long que leur crâne. Leur corps, mesurant trois mètres, était noir sur le dessus et blanc rosé en dessous, parsemé de rares petites taches.

Je mentionnerai également, dans ces eaux, quelques spécimens fascinants de poissons appartenant à l'ordre des acanthoptérygiens et à la famille des sciénoïdes.

Certains auteurs, plus poètes que scientifiques, affirment que ces poissons chantent harmonieusement, créant un concert que même les plus belles voix humaines ne pourraient égaler.

Je ne dis pas que c'est faux, mais malheureusement, nous n'avons pas eu droit à cette sérénade lors de notre passage, et je le regrette.

Pour conclure, Conseil a classé une multitude de poissons volants. C'était fascinant de voir les dauphins les pourchasser avec une précision incroyable. Peu importe la distance ou la trajectoire que le poisson prenait, même s'il passait au-dessus du Nautilus, il finissait toujours dans la gueule grande ouverte du dauphin. Il s'agissait de pirapèdes ou de trigles-milans, ces poissons à la bouche lumineuse qui, la nuit, traçaient des lignes de feu dans le ciel avant de plonger dans les eaux sombres comme des étoiles filantes.

Jusqu'au 13 mars, notre voyage continua ainsi. Ce jour-là, le Nautilus fut utilisé pour des expériences de sondage qui m'ont passionné.

Nous avions déjà parcouru près de treize mille lieues depuis notre départ dans le vaste Pacifique. Nous étions à 45°37' de latitude sud et 37°53' de longitude ouest, précisément là où le capitaine Denham de l’Hérald avait déroulé quatorze mille mètres de câble sans toucher le fond. Le lieutenant Parker, de la frégate américaine Congress, n'avait pas non plus atteint le fond avec quinze mille cent quarante mètres de sonde.

Le capitaine Nemo décida d'envoyer le Nautilus à une profondeur extrême pour vérifier ces mesures. Je me préparai à noter tous les résultats de l'expérience. Les panneaux du salon s'ouvrirent, et les manœuvres commencèrent pour atteindre ces profondeurs prodigieuses. On imagine bien qu'il n'était pas question d'immerger le sous-marin simplement en remplissant les réservoirs. Peut-être n'auraient-ils pas suffi à augmenter suffisamment la densité du Nautilus. De plus, pour remonter, il aurait fallu expulser cette masse d'eau, et les pompes n'auraient pas eu la puissance nécessaire pour contrer la pression extérieure. Le capitaine Nemo choisit donc de descendre en diagonale, en inclinant les plans latéraux à quarante-cinq degrés par rapport à la ligne de flottaison du Nautilus. Ensuite, l'hélice fut poussée à sa vitesse maximale, battant les flots avec une violence indescriptible.

Sous cette force, la coque du Nautilus vibra comme une corde tendue et s'enfonça régulièrement dans les profondeurs. Le capitaine et moi, postés dans le salon, suivions l'aiguille du manomètre qui déviait rapidement. Bientôt, nous quittâmes cette zone habitable où vivent la plupart des poissons.

Certains animaux marins ne peuvent vivre qu'à la surface des mers ou des fleuves, mais d'autres, plus rares, préfèrent les grandes profondeurs.

Parmi ces créatures des abysses, j'observais l'hexanche, un requin doté de six fentes branchiales, le télescope avec ses yeux disproportionnés, le malarmat-cuirassé, reconnaissable à ses thoracines grises et ses nageoires pectorales noires, protégé par une carapace de plaques osseuses d'un rouge pâle, et enfin le grenadier, un poisson capable de survivre à douze cents mètres sous la mer, résistant à une pression de cent vingt atmosphères.

Je questionnai le capitaine Nemo sur la présence de poissons à des profondeurs encore plus grandes.

« Des poissons ? répondit-il, rarement. Mais que sait-on aujourd'hui grâce à la science ?

— Voici ce que l'on sait, capitaine. Plus on descend dans les profondeurs de l'océan, plus la vie végétale disparaît rapidement, contrairement à la vie animale. Là où vivent encore des créatures, il n'y a plus aucune plante marine. On sait que les pétoncles et les huîtres survivent à deux mille mètres de profondeur, et que Mac Clintock, célèbre explorateur des mers polaires, a remonté une étoile de mer vivante d'une profondeur de deux mille cinq cents mètres. L'équipage du Bull-Dog, de la Marine Royale, a même pêché une étoile de mer à deux mille six cent vingt brasses, soit plus d'une lieue sous l'eau. Mais peut-être allez-vous me dire, capitaine Nemo, que tout cela n'est que suppositions ?

— Non, professeur, je ne serais pas aussi impoli. Cependant, comment expliquez-vous que des êtres puissent vivre si profondément ?

— Pour deux raisons, répondis-je. D'abord, les courants verticaux, causés par les variations de salinité et de densité de l'eau, créent un mouvement qui suffit à maintenir en vie les organismes simples comme les crinoïdes et les étoiles de mer.

— Exact, approuva le capitaine.

— Ensuite, bien que l'oxygène soit essentiel à la vie, on sait que sa concentration dissoute dans l'eau de mer augmente avec la profondeur, au lieu de diminuer, et que la pression des couches inférieures contribue à le comprimer.

— Ah ! On sait cela ? dit le capitaine Nemo, légèrement surpris. Eh bien, il est bon de le savoir, car c'est la vérité. J'ajouterai que la vessie natatoire des poissons contient plus d'azote que d'oxygène lorsqu'ils sont pêchés en surface, et l'inverse lorsqu'ils viennent des grandes profondeurs. Cela confirme votre théorie. Mais continuons nos observations. »

Je reportai mon attention sur le manomètre. L'instrument indiquait une profondeur de six mille mètres. Nous étions immergés depuis une heure, et le Nautilus, glissant doucement sur ses plans inclinés, continuait de s'enfoncer. Les eaux désertes étaient d'une transparence éblouissante.

Une heure plus tard, nous atteignions treize mille mètres — environ trois lieues et quart — et le fond de l'océan restait invisible.

Puis, à quatorze mille mètres, des pics noirâtres commencèrent à émerger dans l'immensité aquatique.

Ces sommets pouvaient appartenir à des montagnes aussi imposantes que l'Himalaya ou le Mont-Blanc, voire plus hautes encore, et la profondeur de ces abîmes restait incalculable.

Le Nautilus plongea plus profondément, bravant des pressions colossales. Je sentais sa coque vibrer sous la tension des boulons ; ses structures se courbaient ; ses cloisons gémissaient ; les vitres du salon semblaient se déformer sous la pression de l'eau. Cet engin robuste aurait sûrement cédé si, comme l'avait affirmé le capitaine, il n'était pas conçu pour résister comme un bloc massif.

En longeant les pentes de ces montagnes sous-marines, je distinguais encore quelques coquillages, des serpules, des spinorbes vivants, et quelques étoiles de mer.

Mais, rapidement, ces derniers signes de vie disparurent, et au-delà de trois lieues, le Nautilus franchit les limites de l'existence sous-marine, à l'image d'un ballon s'élevant au-dessus des zones respirables.

Nous étions à seize mille mètres de profondeur — quatre lieues — et le Nautilus supportait alors une pression de seize cents atmosphères, soit seize cents kilogrammes par centimètre carré de sa surface !

"Quelle expérience incroyable !" m'exclamai-je. "Explorer ces profondeurs où l'homme n'a jamais mis les pieds ! Regardez, capitaine, admirez ces roches majestueuses, ces grottes désertes, ces ultimes recoins de la planète où la vie est impossible ! Quels paysages inexplorés, et nous ne pouvons en garder que le souvenir !"

"Ne souhaiteriez-vous pas rapporter plus qu'un simple souvenir ?" me demanda le capitaine Nemo.

"Que voulez-vous dire ?"

"Je veux dire qu'il est tout à fait possible de capturer une photographie de ces régions sous-marines !"

Je n'eus pas le temps de manifester ma surprise que, sur un signe du capitaine Nemo, un appareil photo fut apporté dans le salon. Grâce aux panneaux largement ouverts, le milieu aquatique, illuminé par l'éclairage électrique, se révélait avec une clarté parfaite. Aucune ombre, aucune altération de notre lumière artificielle.

Le soleil n'aurait pas été plus propice à une telle opération. Le Nautilus, stabilisé par son hélice et l'inclinaison de ses plans, restait immobile. L'appareil fut orienté vers ces paysages océaniques, et en quelques secondes, nous obtenions un négatif d'une pureté exceptionnelle.

Voici l'image positive que je vous présente. On y voit ces roches primordiales qui n'ont jamais connu la lumière du jour, ces granits profonds qui forment la solide fondation de la Terre, ces grottes creusées dans la roche, ces contours d'une netteté incomparable, se détachant en noir comme s'ils étaient peints par un maître flamand. Puis, à l'horizon, une chaîne de montagnes, une ligne ondulante admirable qui compose l'arrière-plan du paysage. Je ne peux décrire cet ensemble de roches lisses.

Les roches, sombres et lisses, se dressaient sans la moindre trace de mousse, sans une seule tache, sculptées de façon étrange et solidement ancrées sur un lit de sable étincelant sous la lumière électrique.

Après avoir terminé son opération, le capitaine Nemo m’adressa :

« Remontons, monsieur le professeur. Ne prenons pas de risques inutiles et ne laissons pas le Nautilus trop longtemps subir de telles pressions.

— Remontons ! ai-je répondu.

— Accrochez-vous bien. »

Je n'avais pas encore saisi pourquoi il insistait, quand soudain je fus projeté sur le sol. L’hélice du Nautilus s'était mise en marche sur un ordre du capitaine, et ses plans s’étaient dressés à la verticale. Comme un ballon fendant l’air, le Nautilus s’éleva à une vitesse fulgurante, traversant les eaux dans un sifflement puissant. En un éclair, il avait parcouru les quatre lieues jusqu’à la surface de l’océan, émergeant tel un poisson volant avant de retomber, éclaboussant les flots à une hauteur vertigineuse.

Durant la nuit du 13 au 14 mars, le Nautilus reprit sa route vers le sud. Je m’attendais à ce qu’il vire à l’ouest près du cap Horn pour rejoindre le Pacifique et compléter son tour du monde. Mais il continua de filer vers le sud, s’enfonçant dans les régions australes. Où voulait-il donc aller ? Au pôle ? L’idée semblait insensée. Je commençais à penser que les audaces du capitaine justifiaient les craintes de Ned Land.

Le Canadien, devenu taciturne, ne parlait plus de ses projets d’évasion. Je sentais que cet enfermement prolongé l’oppressait. Sa colère montait en lui. Quand il croisait le capitaine, ses yeux s’embrasaient d’une lueur sombre, et je redoutais que sa nature impulsive ne le pousse à une action irréparable.

Ce 14 mars, Conseil et Ned vinrent me trouver dans ma cabine. Je leur demandai ce qui les amenait.

« Juste une question, monsieur, dit le Canadien.

— Je vous écoute, Ned.

— Combien d’hommes pensez-vous qu’il y ait à bord du Nautilus ?

— Je ne saurais le dire, mon ami.

— Il me semble, reprit Ned Land, que le navire n’a pas besoin d’un grand équipage pour manœuvrer.

— En effet, dis-je, dans notre situation, une dizaine d’hommes suffiraient.

— Alors, pourquoi y en aurait-il plus ? demanda le Canadien.

— Pourquoi ? répliquai-je.

Je fixai Ned Land, devinant facilement ses intentions.

« Parce que, dis-je, d’après mes intuitions et ce que j’ai compris de la vie du capitaine, le Nautilus n’est pas qu’un simple navire. C’est un refuge pour ceux qui, comme son commandant, ont coupé tous liens avec la terre.

— Peut-être, dit Conseil, mais le Nautilus ne peut contenir qu’un nombre limité d’hommes. Monsieur ne pourrait-il pas estimer ce maximum ?

— Comment cela, Conseil ?

— Par le calcul. »

Avec la capacité du navire bien en tête, et connaissant la quantité d'air qu'il contient, on peut calculer combien d'oxygène chaque personne consomme en respirant. Si on compare ces données avec la nécessité pour le Nautilus de remonter à la surface toutes les vingt-quatre heures...

Conseil n'avait pas besoin de finir sa phrase, j'avais déjà saisi son idée.

« Je comprends où tu veux en venir, dis-je. Mais même si ce calcul est simple à faire, il reste très approximatif.

— Peu importe, insista Ned Land.

— Voilà comment on peut le faire, répondis-je. Chaque personne consomme en une heure l'oxygène contenu dans cent litres d'air, soit deux mille quatre cents litres en une journée. Il faut donc déterminer combien de fois le Nautilus peut contenir ces deux mille quatre cents litres.

— Exactement, confirma Conseil.

— Alors, continuai-je, puisque le Nautilus a une capacité de quinze cents tonneaux, et qu'un tonneau équivaut à mille litres, cela fait un total de un million cinq cent mille litres d'air dans le Nautilus. Si on divise cela par deux mille quatre cents... »

Je griffonnai rapidement quelques chiffres.

« ...on obtient six cent vingt-cinq. Cela signifie que, théoriquement, l'air du Nautilus pourrait suffire à six cent vingt-cinq personnes pendant vingt-quatre heures.

— Six cent vingt-cinq ! répéta Ned.

— Mais sois sûr, ajoutai-je, que nous ne sommes même pas le dixième de ce nombre, que ce soit les passagers, les marins ou les officiers.

— C'est encore trop pour trois hommes ! murmura Conseil.

— Donc, Ned, je ne peux que te conseiller d'être patient.

— Et même plus que patient, intervint Conseil, d'être résigné. »

Conseil avait trouvé le mot juste.

« Après tout, poursuivit-il, le capitaine Nemo ne peut pas aller toujours vers le sud ! Il devra bien s'arrêter, ne serait-ce qu'à cause de la banquise, et revenir vers des mers plus fréquentées. Ce sera alors le moment de reprendre les projets de Ned Land. »

Le Canadien secoua la tête, passa la main sur son front, resta silencieux et s'éloigna.

« Puis-je vous faire une remarque, me dit Conseil. Ce pauvre Ned pense à tout ce qu'il ne peut plus avoir. Il est hanté par son passé. Tout ce qui nous est interdit lui manque. Ses souvenirs le pèsent, et il a le cœur lourd. Il faut le comprendre. Que peut-il faire ici ? Rien. Il n'est pas un savant comme vous, et ne peut pas apprécier comme nous les merveilles de la mer. Il risquerait tout pour retrouver une taverne de chez lui ! »

Il est vrai que la monotonie de la vie à bord devait être insupportable pour le Canadien, habitué à une existence libre et active. Les événements captivants étaient rares. Pourtant, ce jour-là, un incident lui rappela ses jours glorieux de harponneur.

Aux alentours de onze heures du matin, alors que le Nautilus naviguait à la surface de l'océan, il se retrouva au milieu d'un groupe de baleines.

Cette rencontre ne me surprit guère, car je savais que ces majestueux animaux, traqués sans relâche, avaient trouvé refuge dans les eaux des hautes latitudes.

La baleine a joué un rôle crucial dans l'histoire maritime et les grandes explorations. En effet, c'est elle qui, en attirant d'abord les Basques, puis les Asturiens, les Anglais et les Hollandais, les a poussés à braver les dangers de l'océan, les conduisant aux confins du monde. Les baleines affectionnent particulièrement les mers australes et boréales. D'anciennes légendes racontent même que ces géants marins ont mené les pêcheurs à seulement sept lieues du pôle Nord. Que cela soit vrai ou non, il est fort probable qu'un jour, en poursuivant ces cétacés à travers les glaces arctiques ou antarctiques, l'humanité atteindra ces points encore inexplorés du globe.

Nous étions sur la plateforme, bercés par une mer paisible. En ce mois d'octobre, les latitudes nous offraient de splendides journées automnales. C'est Ned Land, notre Canadien, infaillible dans sa reconnaissance, qui repéra une baleine à l'horizon, côté est. En scrutant bien, on distinguait son dos sombre qui montait et descendait au gré des vagues, à environ cinq milles du Nautilus.

« Ah ! s'exclama Ned Land, si j'étais à bord d'un baleinier, voilà une rencontre qui me réjouirait ! Regardez cette taille imposante ! Voyez avec quelle force elle expulse de l'air et de la vapeur par ses évents ! Mille diables ! Pourquoi dois-je rester cloué sur cette coque de métal !

— Quoi, Ned, dis-je, vous n'avez pas encore abandonné vos anciennes passions pour la pêche ?

— Peut-on vraiment oublier son ancien métier quand on a été pêcheur de baleines, monsieur ? Les sensations d'une telle chasse ne s'effacent jamais !

— Vous n'avez jamais pêché dans ces eaux, Ned ?

— Jamais, monsieur. Seulement dans les mers boréales, dans le détroit de Béring et celui de Davis.

— Donc, la baleine australe vous est encore inconnue. Vous avez traqué la baleine franche jusqu'à présent, et elle ne s'aventurerait pas dans les eaux chaudes de l'Équateur.

— Ah, monsieur le professeur, vous me surprenez ! répondit le Canadien, sceptique.

— Je ne fais que dire la vérité.

— Vraiment ! Moi, en 1865, près du Groenland, j'ai capturé une baleine qui portait encore un harpon marqué d'un baleinier de Béring. Alors, dites-moi, comment cet animal, frappé à l'ouest de l'Amérique, aurait-il pu être tué à l'est s'il n'avait pas traversé l'Équateur, soit par le cap Horn, soit par le cap de Bonne-Espérance ?

— Je suis d'accord avec Ned, dit Conseil, et j'attends votre réponse, monsieur.

— Eh bien, mes amis, je vous répondrai que les baleines ont des habitats spécifiques selon leur espèce, et elles ne les quittent pas.

"Et si l'une de ces créatures a traversé du détroit de Béring à celui de Davis, c'est simplement parce qu'il y a un passage entre les deux mers, que ce soit par les côtes de l'Amérique ou celles de l'Asie."

"Vous êtes sérieux ?" demanda le Canadien en plissant un œil.

"Faites confiance à monsieur," répondit Conseil.

"Donc," reprit le Canadien, "comme je n'ai jamais pêché dans ces eaux, je ne connais pas les baleines qui y vivent ?"

"Je vous l'ai déjà dit, Ned."

"Voilà une bonne raison pour les découvrir," répliqua Conseil.

"Regardez ! Regardez !" s'exclama Ned, la voix tremblante. "Elle s'approche ! Elle vient droit sur nous ! Elle me provoque ! Elle sait que je ne peux rien faire contre elle !"

Ned piétinait le sol, sa main tremblait en brandissant un harpon imaginaire.

"Ces cétacés," demanda-t-il, "sont-ils aussi grands que ceux des mers boréales ?"

"À peu près, Ned."

"J'ai vu de grosses baleines, monsieur, des monstres atteignant jusqu'à trente mètres de long ! On m'a même dit que le Hullamock et l'Umgallick des îles Aléoutiennes dépassaient parfois quarante-cinq mètres."

"Ça me semble exagéré," répondis-je. "Ces créatures sont des baleinoptères, avec des nageoires dorsales, et comme les cachalots, elles sont généralement plus petites que la baleine franche."

"Regardez !" s'écria Ned, les yeux rivés sur l'océan. "Elle se rapproche, elle entre dans les eaux du Nautilus !"

Puis, il reprit la conversation :

"Vous parlez du cachalot comme d'une petite bête ! Pourtant, on parle de cachalots gigantesques. Ce sont des cétacés intelligents. Certains, dit-on, se couvrent d'algues. On les prend pour des îlots. On campe dessus, on s'installe, on fait du feu..."

"Et on construit des maisons," plaisanta Conseil.

"Oui, farceur," répondit Ned Land. "Puis un jour, l'animal plonge et entraîne tout le monde dans les profondeurs."

"Comme dans les contes de Sinbad le marin," dis-je en riant.

"Ah, maître Land, vous aimez les histoires incroyables ! Quels cachalots vous avez là ! Vous n'y croyez pas, j'espère ?"

"Monsieur le naturaliste," répliqua sérieusement le Canadien, "il faut s'attendre à tout avec les baleines !"

"Regardez comme celle-ci avance ! Comme elle se dérobe !"

"On dit que ces animaux peuvent faire le tour du monde en quinze jours."

"Je ne dis pas non."

"Mais ce que vous ignorez sûrement, monsieur Aronnax, c'est qu'au début du monde, les baleines filaient encore plus vite."

"Vraiment, Ned ? Et pourquoi donc ?"

"Parce qu'à l'époque, elles avaient la queue en travers, comme les poissons. Cette queue, comprimée verticalement, frappait l'eau de gauche à droite. Mais le Créateur, voyant qu'elles allaient trop vite, leur a tordu la queue, et depuis, elles battent les flots de haut en bas, ce qui les ralentit."

"Bon, Ned," dis-je, reprenant une expression du Canadien, "faut-il vous croire ?"

"Pas trop," répondit Ned Land, "pas plus que si je vous disais qu'il existe des baleines de quatre-vingt-dix mètres pesant cinquante tonnes."

"Ça fait beaucoup, en effet," dis-je.

Il est vrai que certains cétacés atteignent des tailles impressionnantes, capables de produire jusqu'à cent vingt tonnes d'huile, dit-on.

"Ça, je l'ai vu de mes propres yeux," affirma Ned Land.

"Je te crois sans problème, Ned. On dit même que certaines baleines sont aussi grosses que cent éléphants. Imagine l'impact d'une telle masse en mouvement à pleine vitesse !"

"Est-ce vrai qu'elles peuvent couler des navires ?" demanda Conseil.

"Je n'irais pas jusque-là," répondis-je. "Cependant, on raconte qu'en 1820, dans ces mêmes mers du sud, une baleine a percuté l'Essex, le faisant reculer à quatre mètres par seconde. L'eau s'est engouffrée par l'arrière, et le navire a sombré presque aussitôt."

Ned me lança un regard malicieux.

"Moi, j'ai déjà pris un coup de queue de baleine... dans mon canot, évidemment. Mes compagnons et moi avons été projetés à six mètres de hauteur. Mais comparée à la baleine dont parle le professeur, la mienne était un simple baleineau."

"Ces animaux vivent-ils longtemps ?" demanda Conseil.

"Mille ans," répondit Ned sans hésitation.

"Et comment le sais-tu, Ned ?"

"Parce que c'est ce qu'on raconte."

"Et pourquoi le raconte-t-on ?"

"Parce que c'est ce qu'on sait."

"Non, Ned, on ne le sait pas vraiment, on le suppose. Voici pourquoi : il y a quatre cents ans, quand les pêcheurs ont commencé à chasser les baleines, elles étaient plus grandes qu'aujourd'hui. On pense donc que les baleines actuelles n'ont pas eu le temps d'atteindre leur pleine taille. C'est ce qui a poussé Buffon à dire qu'elles pouvaient vivre mille ans. Tu comprends ?"

Ned n'écoutait déjà plus. Ses yeux étaient rivés sur la baleine qui se rapprochait.

"Regarde ça !" s'exclama-t-il. "Ce n'est pas juste une baleine, c'est un troupeau entier ! Et je ne peux rien faire, je suis cloué ici !"

"Mais Ned," dit Conseil, "pourquoi ne pas demander au capitaine Nemo l'autorisation de chasser ?"

À peine Conseil avait-il fini sa phrase que Ned s'élançait déjà à la recherche du capitaine. Quelques instants plus tard, ils étaient tous deux de retour sur la plate-forme.

Le capitaine Nemo observa les cétacés qui nageaient à un kilomètre du Nautilus.

"Ce sont des baleines australes," dit-il. "Il y a là de quoi faire la fortune d'une flotte de baleiniers."

"Alors, monsieur," demanda Ned avec espoir, "puis-je les chasser, juste pour ne pas perdre la main ?"

"Pourquoi chasser juste pour détruire ?" répondit le capitaine Nemo. "Nous n'avons pas besoin d'huile de baleine à bord."

"Pourtant, monsieur," insista Ned, "vous nous avez bien laissé chasser un dugong dans la mer Rouge !"

"À ce moment-là, nous avions besoin de viande fraîche pour l'équipage. Ici, ce serait tuer pour le plaisir. Je sais que c'est un privilège humain, mais je n'approuve pas ces loisirs meurtriers."

En exterminant la baleine australe et la baleine franche, des créatures pacifiques et bienveillantes, les chasseurs comme vous, maître Land, sont coupables d'une action répréhensible. Ils ont déjà vidé la baie de Baffin de ses habitants et finiront par éradiquer une espèce animale précieuse. Laissez donc ces pauvres cétacés en paix. Ils doivent déjà faire face à leurs prédateurs naturels comme les cachalots, les espadons et les poissons-scies sans que vous veniez en rajouter. »

Je pouvais facilement imaginer la tête de Ned Land pendant ce sermon. Essayer de raisonner un chasseur avec de tels arguments, c'était comme parler à un mur. Ned fixait le capitaine Nemo, visiblement perplexe face à ce discours. Pourtant, le capitaine avait raison. La chasse aveugle et sauvage des pêcheurs pourrait bien conduire à la disparition de la dernière baleine des océans.

Ned Land se mit à siffler son Yankee Doodle, les mains enfoncées dans ses poches, et nous tourna le dos.

Le capitaine Nemo, les yeux rivés sur le groupe de cétacés, se tourna alors vers moi : « Je vous l'avais bien dit, en dehors de l'homme, les baleines ont assez d'ennemis naturels. Regardez, monsieur Aronnax, à huit milles sous le vent, ces formes sombres en mouvement ?

— Oui, capitaine, je les vois, répondis-je.

— Ce sont des cachalots, des créatures redoutables que j'ai parfois croisées par centaines. Ceux-là, cruels et nuisibles, méritent qu'on les chasse. »

Ned Land se retourna brusquement à ces mots.

« Eh bien, capitaine, dis-je, il est encore temps d'agir, dans l'intérêt des baleines...

— Inutile de prendre des risques, monsieur le professeur. Le Nautilus suffira à disperser ces cachalots. Il est équipé d'un éperon d'acier qui vaut bien le harpon de maître Land, je suppose. »

Le Canadien haussa les épaules, incrédule. Attaquer des cétacés avec un éperon ? Qui avait jamais entendu parler d'une telle chose ?

« Patience, monsieur Aronnax, dit le capitaine Nemo. Nous allons vous montrer une chasse comme vous n'en avez jamais vue. Aucune pitié pour ces cétacés féroces. Ils ne sont que bouche et dents ! »

"Bouche et dents" – une description parfaite du cachalot, ce géant qui peut atteindre vingt-cinq mètres de long. Sa tête massive représente un tiers de son corps. Contrairement à la baleine, dont la mâchoire n'a que des fanons, le cachalot est armé de vingt-cinq dents imposantes, hautes de vingt centimètres, cylindriques et pointues, pesant chacune près d'un kilo. Dans la partie supérieure de sa tête, dans de grandes cavités séparées par des cartilages, se trouvent trois à quatre cents kilos de cette huile précieuse appelée "blanc de baleine".

Le cachalot, animal disgracieux, ressemble plus à un têtard qu'à un poisson, comme l'a noté Frédol. Sa structure est asymétrique, sa partie gauche étant comme "ratée", et il ne voit pratiquement que de l'œil droit.

Le troupeau monstrueux s'approchait inexorablement. Il avait repéré les baleines et se préparait à les attaquer. La victoire des cachalots semblait inévitable, non seulement parce qu'ils étaient mieux armés pour l'attaque, mais aussi parce que leurs adversaires étaient inoffensifs.

Les cachalots avaient l'avantage de pouvoir rester sous l'eau bien plus longtemps que les baleines, sans avoir besoin de remonter à la surface pour respirer.

Il était urgent d'intervenir pour sauver les baleines. Le Nautilus plongea à mi-profondeur. Conseil, Ned et moi, nous installâmes devant les grandes fenêtres du salon. Le capitaine Nemo rejoignit le timonier, prêt à transformer son vaisseau en une véritable machine de guerre. Rapidement, je sentis l'hélice accélérer et notre vitesse s'intensifier.

Le combat entre les cachalots et les baleines avait déjà commencé quand le Nautilus fit son entrée. Il se positionna de façon à séparer le groupe de cachalots. Au début, ces derniers ne prêtèrent guère attention à ce nouvel intrus, mais ils réalisèrent vite qu'ils devaient éviter ses assauts.

Quel spectacle ! Même Ned Land, emporté par l'excitation, se mit à applaudir. Le Nautilus s'était métamorphosé en un harpon géant, manié avec précision par le capitaine. Il fonçait sur ces masses imposantes, les transperçant d'un bout à l'autre, laissant derrière lui des carcasses disloquées. Les puissants coups de queue qui frappaient ses flancs ne semblaient pas l'affecter. Les chocs qu'il causait, encore moins. Un cachalot abattu, il passait au suivant, pivotant sur place pour ne pas rater sa cible, avançant, reculant, répondant docilement au gouvernail. Il plongeait quand le cétacé s'enfonçait dans les profondeurs, remontait avec lui à la surface, le frappant de plein fouet ou de côté, le découpant ou le déchirant, le perçant de son éperon redoutable dans toutes les directions possibles.

Quel carnage ! Quelle cacophonie à la surface ! Les sifflements stridents et les grognements caractéristiques de ces créatures terrifiées résonnaient partout. Leurs queues créaient des vagues géantes dans ces eaux habituellement si calmes.

Pendant une heure, ce massacre épique se poursuivit, et les cachalots, incapables d'échapper à leur sort, ne faisaient que s'agiter en vain. Par moments, dix ou douze d'entre eux tentaient de submerger le Nautilus sous leur masse. À travers la vitre, on pouvait voir leurs gueules béantes remplies de dents, leurs yeux effrayants.

Ned Land, hors de lui, les invectivait et les insultait. On sentait qu'ils s'accrochaient à notre vaisseau, comme des chiens enragés. Mais le Nautilus, en forçant son hélice, les entraînait, les emportait, ou les ramenait à la surface, indifférent à leur poids colossal ou à leur étreinte puissante.

Finalement, le groupe de cachalots se dispersa. Les flots retrouvèrent leur calme. Je sentis que nous remontions à la surface de l'océan. Le panneau s'ouvrit, et nous nous précipitâmes sur le pont.

La mer était jonchée de cadavres mutilés. Une explosion n'aurait pas pu causer plus de ravages parmi ces masses charnues. Nous flottions au milieu de corps gigantesques, bleutés sur le dos, blanchâtres sur le ventre, hérissés de protubérances énormes. Quelques cachalots, terrifiés, fuyaient vers l'horizon.

Les flots s'étendaient, teintés de rouge sur des kilomètres, et le Nautilus flottait au cœur d'une mer ensanglantée.

Le capitaine Nemo nous rejoignit, l'air grave.

« Alors, maître Land ? demanda-t-il.

— Eh bien, monsieur, répondit le Canadien, dont l'enthousiasme s'était calmé, c'est un spectacle effroyable. Mais je ne suis pas un boucher, je suis un chasseur, et là, c'est une boucherie.

— C'est un massacre de créatures nuisibles, rétorqua le capitaine. Le Nautilus n'est pas un couteau de boucher.

— Je préfère mon harpon, répliqua le Canadien.

— Chacun son arme », répondit Nemo, fixant Ned Land avec intensité.

Je craignais que Ned ne perde son sang-froid et ne provoque une confrontation regrettable. Mais son attention fut détournée par une baleine que le Nautilus approchait.

La pauvre bête n'avait pas échappé aux crocs des cachalots. C'était une baleine australe, reconnaissable à sa tête aplatie et son corps noir. Anatomiquement, elle diffère des autres par ses vertèbres cervicales soudées et ses deux côtes supplémentaires. La baleine gisait sur le flanc, le ventre criblé de morsures, morte. Accroché à sa nageoire mutilée, un petit baleineau, qu'elle n'avait pu sauver, pendait tristement. Sa gueule béante laissait s'échapper l'eau, bruissant à travers ses fanons comme un ressac.

Le capitaine Nemo dirigea le Nautilus près de la carcasse. Deux de ses hommes grimpèrent sur le flanc de la baleine, et à ma grande surprise, ils en extrayaient le lait, remplissant deux à trois tonneaux. Le capitaine me tendit une tasse de ce lait encore tiède. Je ne pus cacher ma réticence, mais il m'assura que ce lait était excellent, semblable à celui de vache.

Je goûtai, et à ma grande surprise, il avait raison. Ce lait serait une ressource précieuse pour nous, se transformant en beurre salé ou en fromage, ajoutant une agréable diversité à notre régime.

À partir de ce jour, je notai avec inquiétude que Ned Land devenait de plus en plus hostile envers le capitaine Nemo. Je décidai de surveiller attentivement ses actions.

Le Nautilus poursuivait sa route imperturbable vers le sud, suivant le cinquantième méridien à une vitesse impressionnante. Comptait-il atteindre le pôle ? J'en doutais, car toutes les tentatives précédentes avaient échoué. De plus, la saison était déjà bien avancée : le 13 mars dans l'Antarctique équivaut au 13 septembre dans l'Arctique, annonçant l'équinoxe.

Le 14 mars, des glaces flottantes apparurent à 55° de latitude, de simples fragments blanchâtres de six à huit mètres, formant des récifs sur lesquels les vagues se brisaient. Le Nautilus restait en surface. Ned Land, habitué à pêcher dans les mers arctiques, connaissait bien ce spectacle de glace. Conseil et moi le découvrions pour la première fois, fascinés.

À l'horizon sud, une bande blanche éclatante s'étendait, illuminant l'atmosphère.

Les baleiniers anglais appellent ce phénomène lumineux "ice-blinck". Même les nuages les plus épais ne parviennent pas à l'obscurcir. C'est le signe d'un banc de glace qui s'annonce.

Rapidement, des blocs de glace plus imposants émergèrent, leur éclat changeant au gré des caprices de la brume. Certaines masses arboraient des veines vertes, comme si des lignes ondulées de sulfate de cuivre les avaient marquées. D'autres, semblables à d'énormes améthystes, laissaient passer la lumière à travers elles. Certaines réfléchissaient les rayons du jour sur leurs mille facettes cristallines. D'autres, teintées des reflets vifs du calcaire, semblaient pouvoir construire toute une ville de marbre.

À mesure que nous descendions vers le sud, ces îles flottantes se multipliaient et prenaient de l'ampleur. Des milliers d'oiseaux polaires y nichaient : pétrels, damiers, puffins, leurs cris nous assourdissaient. Quelques-uns, prenant le Nautilus pour une baleine échouée, s'y posaient et frappaient de leur bec la coque métallique.

Durant cette navigation parmi les glaces, le capitaine Nemo restait souvent sur la plate-forme, observant attentivement ces contrées désertes. Son regard calme s'animait parfois. Peut-être se sentait-il chez lui dans ces mers polaires, interdites aux hommes, maître de ces vastes étendues infranchissables. Mais il ne disait rien, restant immobile, ne reprenant vie que lorsque ses instincts de marin prenaient le dessus. Il dirigeait alors le Nautilus avec une habileté remarquable, évitant les collisions avec ces masses, dont certaines mesuraient plusieurs kilomètres de long et s'élevaient à soixante-dix ou quatre-vingts mètres de hauteur.

Souvent, l'horizon semblait complètement bloqué. À la hauteur du soixantième degré de latitude, toutes les voies semblaient closes. Pourtant, le capitaine Nemo, cherchant avec soin, dénichait toujours une étroite ouverture par laquelle il s'engageait audacieusement, sachant bien qu'elle se refermerait derrière lui.

Ainsi, le Nautilus, sous la conduite experte du capitaine, traversait toutes ces glaces, classées avec une précision qui enchantait Conseil : icebergs ou montagnes, ice-fields ou champs infinis, drift-ice ou glaces flottantes, packs ou champs brisés, appelés palchs quand ils sont circulaires, et streams lorsqu'ils sont formés de morceaux allongés.

La température était assez basse. Le thermomètre, exposé à l'air extérieur, indiquait deux à trois degrés en dessous de zéro. Mais nous étions bien protégés par des vêtements de fourrure, fournis par les phoques ou les ours marins. À l'intérieur du Nautilus, le chauffage électrique maintenait une chaleur agréable, défiant les froids les plus intenses. Et puis, il suffisait de plonger à quelques mètres sous l'eau pour retrouver une température plus clémente.

Deux mois plus tôt, nous aurions bénéficié d'un jour perpétuel à cette latitude ; mais déjà la nuit s'installait pour trois ou quatre heures, et bientôt elle plongerait ces régions circumpolaires dans six mois d'obscurité.

Le 15 mars, nous avions dépassé la latitude des îles New-Shetland et des Orkney du Sud.

Le capitaine m'expliqua qu'autrefois, ces terres étaient peuplées de phoques en abondance. Mais les chasseurs de baleines anglais et américains, dans leur frénésie destructrice, avaient décimé les adultes et les femelles gestantes, laissant derrière eux un silence mortel là où la vie foisonnait.

Le 16 mars, vers huit heures du matin, le Nautilus traversa le cercle polaire antarctique, suivant le cinquante-cinquième méridien. Partout autour de nous, la glace s'étendait à perte de vue, fermant l'horizon. Pourtant, le capitaine Nemo continuait à naviguer habilement entre les passages, toujours plus loin.

« Où va-t-il ? » demandai-je.

« Tout droit », répondit Conseil. « Quand il ne pourra plus avancer, il s'arrêtera. »

« Je ne parierais pas là-dessus », répliquai-je.

Pour être honnête, cette aventure me fascinait. Je ne saurais décrire à quel point les beautés de ces régions inconnues me captivaient. Les glaces prenaient des formes majestueuses. Par endroits, elles évoquaient une ville orientale avec ses minarets et ses mosquées innombrables. Ailleurs, elles ressemblaient à une cité en ruines, comme renversée par un tremblement de terre.

Les rayons obliques du soleil ou les brumes grises des tempêtes de neige transformaient sans cesse le paysage. Partout, des détonations retentissaient, des effondrements et des chutes spectaculaires d'icebergs modifiaient le décor comme dans un diorama.

Quand le Nautilus plongeait sous l'eau au moment où ces équilibres se rompaient, le bruit résonnait avec une intensité terrifiante, et la chute de ces masses créait des remous redoutables jusque dans les profondeurs de l'océan. Le Nautilus roulait et tanguait alors comme un navire livré à la furie des éléments.

Souvent, ne voyant aucune issue, je pensais que nous étions prisonniers. Mais, guidé par son instinct, le capitaine Nemo repérait de nouvelles voies grâce au moindre indice. Il ne se trompait jamais en observant les fines traînées d'eau bleuâtre qui striaient les champs de glace. Je n'avais aucun doute, il avait déjà mené le Nautilus dans les mers antarctiques.

Cependant, le 16 mars, les champs de glace nous barrèrent complètement la route. Ce n'était pas encore la banquise, mais d'immenses plaques de glace soudées par le froid. Cet obstacle n'allait pas arrêter le capitaine Nemo. Avec une force impressionnante, le Nautilus s'élança contre la glace, la fendant avec des craquements terrifiants.

C'était comme un antique bélier propulsé par une puissance infinie. Les éclats de glace, projetés haut dans les airs, retombaient autour de nous comme une grêle. Par sa seule force, notre vaisseau se frayait un passage. Parfois, emporté par son élan, il montait sur la glace et l'écrasait sous son poids, ou bien, en plongeant sous les plaques, il les déchirait d'un simple mouvement de tangage.

Durant ces jours, de violentes tempêtes nous attaquèrent. Parfois, dans des brumes si épaisses, on ne voyait pas d'un bout à l'autre de la plateforme. Le vent changeait brusquement de direction, et la neige s'accumulait en couches si dures qu'il fallait les casser à coups de pioche.

À seulement cinq degrés en dessous de zéro, le Nautilus se couvrait déjà de glace. Un navire traditionnel, avec ses voiles et ses cordages, aurait été paralysé, les poulies bloquées par le gel. Seul un vaisseau comme le nôtre, sans voiles et propulsé par un moteur électrique autonome, pouvait défier ces latitudes extrêmes.

Dans ces conditions, le baromètre restait obstinément bas, tombant même à 73°5’. La boussole, quant à elle, devenait capricieuse, ses aiguilles désorientées pointant dans toutes les directions à l'approche du pôle magnétique austral, distinct du sud géographique.

Selon Hansten, ce pôle se trouve autour de 70° de latitude et 130° de longitude, tandis que Duperrey le situe plus précisément à 135° de longitude et 70°30’ de latitude. Pour naviguer, nous devions multiplier les observations des compas disposés à divers endroits du navire et en tirer une moyenne. Mais souvent, il fallait se fier à l'estime pour tracer notre route, une méthode peu fiable dans ces passages tortueux où les repères changeaient sans cesse.

Le 18 mars, après vingt tentatives infructueuses, le Nautilus fut définitivement stoppé. Ce n’était plus de simples rivières de glace ni des champs gelés, mais une barrière infranchissable de montagnes glacées, soudées les unes aux autres.

« La banquise ! » lança le Canadien.

Je compris que pour Ned Land, comme pour tous les marins avant nous, c'était l'obstacle ultime. Le soleil apparut brièvement à midi, permettant au capitaine Nemo de déterminer notre position : 51°30’ de longitude et 67°39’ de latitude sud. Nous étions déjà bien avancés dans les contrées antarctiques.

Devant nous, plus aucune trace de mer. Juste une vaste étendue chaotique de blocs de glace entremêlés, rappelant un fleuve gelé avant la débâcle, mais à une échelle gigantesque. Des pics acérés, des aiguilles effilées s'élevaient à deux cents pieds de haut ; plus loin, des falaises abruptes, teintées de gris, reflétaient faiblement le soleil noyé dans la brume. Un silence impressionnant régnait sur cette scène désolée, à peine troublé par le battement d’ailes des pétrels et des puffins. Même le bruit semblait gelé.

Le Nautilus dut stopper sa course audacieuse au milieu de cet océan de glace.

« Monsieur, me dit Ned Land ce jour-là, si votre capitaine va plus loin...

— Et alors ?

— Ce sera un homme exceptionnel.

— Pourquoi, Ned ?

— Parce que personne ne peut franchir la banquise. Votre capitaine est puissant, mais, mille diables ! il ne peut pas défier la nature, et là où elle a dressé ses barrières, il faut bien s’arrêter.

— En effet, Ned Land, et pourtant, j’aurais voulu savoir ce qui se cache derrière cette banquise ! Un mur, voilà ce qui m’agace le plus !

— Monsieur a raison, ajouta Conseil. Les murs n’ont été inventés que pour agacer les savants. »

Les murs ne devraient exister nulle part.

— Bon ! dit le Canadien. Derrière cette banquise, on sait ce qu'il y a.

— Quoi donc ? demandai-je.

— De la glace, encore et toujours de la glace !

— Vous en êtes sûr, Ned, répliquai-je, mais moi, je doute. C'est pour cela que je veux voir de mes propres yeux.

— Eh bien, professeur, renoncez à cette idée, répondit le Canadien. Vous êtes arrivé à la banquise, c'est déjà pas mal. Vous n'irez pas plus loin, ni vous, ni le capitaine Nemo, ni son Nautilus. Qu'il le veuille ou non, nous ferons demi-tour vers le nord, là où vivent les gens honnêtes. »

Je devais admettre que Ned Land avait raison. Tant que les navires ne seront pas conçus pour traverser les champs de glace, ils seront contraints de s'arrêter devant les banquises.

En effet, malgré tous ses efforts et les moyens puissants mis en œuvre pour briser la glace, le Nautilus se retrouva bloqué. Habituellement, quand on ne peut avancer, il reste à rebrousser chemin. Mais ici, c'était impossible, car les passages s'étaient refermés derrière nous. Si notre appareil restait immobile, il finirait par être complètement pris au piège. C'est ce qui arriva vers deux heures de l'après-midi ; une nouvelle couche de glace se formait déjà autour de nous à une vitesse surprenante. Je dus admettre que la décision du capitaine Nemo était plus que risquée.

J'étais sur la plateforme quand le capitaine, observant la situation, m'adressa la parole :

« Eh bien, professeur, qu'en pensez-vous ?

— Je pense que nous sommes coincés, capitaine.

— Coincés ? Que voulez-vous dire ?

— Je veux dire que nous ne pouvons ni avancer, ni reculer, ni nous déplacer latéralement. C'est ce qu'on appelle être "coincé", du moins sur terre.

— Alors, monsieur Aronnax, vous croyez que le Nautilus ne pourra pas se libérer ?

— Difficilement, capitaine, car la saison est trop avancée pour espérer une débâcle des glaces.

— Ah ! professeur, répondit le capitaine Nemo avec un ton ironique, vous restez toujours aussi pessimiste ! Moi, je vous dis que non seulement le Nautilus se dégagera, mais qu'il ira encore plus loin !

— Plus loin au sud ? demandai-je, intrigué.

— Oui, monsieur, jusqu'au pôle.

— Au pôle ! m'exclamai-je, incrédule.

— Oui, répondit calmement le capitaine, au pôle antarctique, ce point mystérieux où tous les méridiens se rejoignent. Vous savez que je fais du Nautilus ce que je veux. »

Oui, je le savais. Cet homme était audacieux, téméraire même ! Mais surmonter les obstacles du pôle sud, plus inaccessibles encore que ceux du pôle nord, que personne n'avait encore atteint, n'était-ce pas une folie pure, un défi que seul un esprit dément pouvait envisager ?

Je me demandai alors si le capitaine Nemo avait déjà découvert ce pôle, jamais foulé par un être humain.

« Non, monsieur, me répondit-il, et nous le découvrirons ensemble. Là où d'autres ont échoué, je réussirai. »

Jamais je n'avais conduit le Nautilus aussi loin dans les mers australes. Mais, je vous le répète, il ira encore plus loin.

— Je veux bien vous croire, capitaine, répondis-je avec une pointe d'ironie. Je vous crois ! Allons de l'avant ! Aucun obstacle ne peut nous arrêter ! Brisons cette banquise ! Faisons-la exploser, et si elle persiste, donnons des ailes au Nautilus pour qu'il la survole !

— Survoler ? Non, monsieur le professeur, répondit calmement le capitaine Nemo. Pas survoler, mais passer en dessous.

— En dessous ! m'exclamai-je.

Soudain, tout devint clair. Les plans audacieux du capitaine s'éclairaient dans mon esprit. Le Nautilus, avec ses capacités extraordinaires, allait encore se surpasser dans cette entreprise titanesque !

— Je vois que nous commençons à nous comprendre, dit le capitaine avec un demi-sourire. Vous commencez à envisager la possibilité — moi, je parlerais de succès — de cette tentative. Ce qui est impossible pour un navire classique devient simple pour le Nautilus. Si un continent se dresse au pôle, il s'arrêtera. Mais si, au contraire, la mer libre l'attend, il ira jusqu'au pôle !

— En effet, dis-je, emporté par son raisonnement. Si la surface de la mer est figée par la glace, ses profondeurs restent libres, grâce à cette propriété providentielle de l'eau de mer dont la densité maximale est atteinte juste avant la congélation. Et, si je ne me trompe, la partie immergée de la banquise est quatre fois plus grande que celle émergée ?

— À peu près, monsieur le professeur. Pour chaque pied d'iceberg au-dessus de la mer, il y en a trois en dessous. Ainsi, si ces montagnes de glace font cent mètres de haut, elles plongent à trois cents mètres. Et que sont trois cents mètres pour le Nautilus ?

— Rien du tout, monsieur.

— Il peut même descendre plus profondément, là où la température des eaux est stable, et nous pourrons ainsi défier sans crainte les trente ou quarante degrés de froid en surface.

— Exactement, répondis-je, de plus en plus enthousiaste.

— La seule difficulté, reprit le capitaine Nemo, sera de rester plusieurs jours immergés sans renouveler notre réserve d'air.

— Si ce n'est que cela ! répliquai-je. Le Nautilus a de vastes réservoirs, nous les remplirons d'oxygène et ils nous fourniront tout ce dont nous aurons besoin.

— Bien pensé, monsieur Aronnax, répondit le capitaine en souriant. Mais, pour que vous ne puissiez pas me taxer de témérité, je vous soumets toutes mes objections à l'avance.

— Avez-vous encore des objections ?

— Une seule.

Il est possible que, si une mer existe au pôle Sud, elle soit complètement gelée, nous empêchant ainsi de remonter à la surface !

— Mais enfin, monsieur, vous oubliez que le Nautilus est équipé d'un éperon redoutable. Nous pourrions l'utiliser pour fendre ces champs de glace en les percutant en diagonale.

— Eh bien, professeur, vous avez de l'imagination aujourd'hui !

— Et puis, capitaine, ajoutai-je avec un enthousiasme grandissant, pourquoi ne trouverions-nous pas une mer libre au pôle Sud, comme au pôle Nord ? Les pôles de froid et les pôles géographiques ne coïncident pas, ni dans l'hémisphère Sud ni dans l'hémisphère Nord. Jusqu'à preuve du contraire, on peut supposer qu'il y a soit un continent, soit un océan dégagé de glaces aux deux extrémités du globe.

— Je suis d'accord, monsieur Aronnax, répondit le capitaine Nemo. Je vous ferai simplement remarquer qu'après avoir tant critiqué mon projet, vous m'assénez maintenant des arguments en sa faveur.

Le capitaine Nemo avait raison. J'étais devenu plus audacieux que lui ! C'était moi qui le poussais vers le pôle ! Mais quelle folie ! Le capitaine Nemo connaissait bien mieux que moi les avantages et les inconvénients de cette expédition, et il s'amusait de me voir emporté par des rêves impossibles !

Il ne perdit cependant pas de temps. À son signal, le second apparut. Les deux hommes échangèrent quelques mots dans leur langue mystérieuse, et soit que le second ait été préparé à l'avance, soit qu'il jugeait le projet réalisable, il ne montra aucune surprise.

Mais aussi impassible qu'il fût, il n'était pas plus stoïque que Conseil lorsque je lui annonçai notre intention de pousser jusqu'au pôle Sud.

Un simple "comme il plaira à monsieur" accueillit ma nouvelle, et je dus m'en contenter. Quant à Ned Land, si jamais des épaules se sont levées haut, ce furent bien les siennes.

— Vous voyez, monsieur, me dit-il, vous et votre capitaine Nemo, vous me faites pitié !

— Mais nous irons au pôle, maître Ned.

— Peut-être, mais vous n'en reviendrez pas !

Et sur ces mots, Ned Land retourna dans sa cabine, "pour éviter de faire une bêtise", précisa-t-il en me quittant.

Les préparatifs de cette audacieuse entreprise commencèrent aussitôt. Les puissantes pompes du Nautilus comprimaient l'air dans les réservoirs à haute pression. Vers quatre heures, le capitaine Nemo m'informa que les panneaux de la plateforme allaient être scellés. Je jetai un dernier regard sur l'épaisse banquise que nous allions traverser. Le ciel était dégagé, l'air relativement pur, le froid mordant à douze degrés en dessous de zéro ; mais le vent s'étant calmé, cette température semblait supportable.

Une dizaine d'hommes montèrent sur le flanc du Nautilus et, armés de pics, brisèrent la glace autour de la coque, qui fut rapidement dégagée. L'opération fut vite menée, car la glace était encore fine. Nous retournâmes tous à l'intérieur. Les réservoirs habituels se remplirent de l'eau libre à la surface. Le Nautilus ne tarda pas à plonger.

Installé dans le salon avec Conseil, nous observions, à travers la vitre ouverte, les profondeurs de l'océan austral.

Le thermomètre commençait à remonter, tandis que l’aiguille du manomètre oscillait doucement.

Nous étions à environ trois cents mètres sous la surface agitée de la banquise, comme l'avait prédit le capitaine Nemo, mais le Nautilus plongea encore plus profondément, atteignant huit cents mètres. Là, la température de l'eau, qui était de douze degrés en surface, n'était plus que de onze. Deux degrés de gagnés. Bien sûr, à l'intérieur du Nautilus, le système de chauffage maintenait une température bien plus confortable. Tout se déroulait avec une précision remarquable.

« On va passer, n’en déplaise à monsieur », me lança Conseil.

« J’en suis persuadé ! » répondis-je avec une conviction inébranlable.

Sous cette mer libre, le Nautilus filait droit vers le pôle, sans dévier du cinquante-deuxième méridien. De 67°30' à 90°, il nous restait à couvrir vingt-deux degrés et demi de latitude, soit un peu plus de cinq cents lieues. Le Nautilus avançait à une vitesse moyenne de vingt-six milles à l’heure, comparable à celle d’un train express. À ce rythme, il lui faudrait quarante heures pour atteindre le pôle.

Conseil et moi passâmes une bonne partie de la nuit captivés par la vue depuis la vitre du salon. La mer, illuminée par le faisceau électrique du phare, était déserte. Aucun poisson ne se risquait dans ces eaux emprisonnées, ne les utilisant que comme un passage entre l'océan Antarctique et la mer libre du pôle. La vitesse du Nautilus se ressentait dans les légères vibrations de sa coque d’acier.

Vers deux heures du matin, je décidai de me reposer quelques heures. Conseil me suivit. En traversant les coursives, je ne croisai pas le capitaine Nemo, que j’imaginai dans la cabine du timonier.

Le lendemain, 19 mars, à cinq heures du matin, je repris ma place dans le salon. Le loch électrique indiquait que la vitesse du Nautilus avait été réduite. Il remontait prudemment vers la surface, vidant ses réservoirs avec précaution.

Mon cœur battait fort. Allions-nous émerger et retrouver l’air libre du pôle ?

Non. Un choc sourd nous apprit que le Nautilus avait percuté la face inférieure de la banquise, encore très épaisse à en juger par le son mat. Nous avions « touché », comme disent les marins, mais en sens inverse, à mille pieds de profondeur, ce qui signifiait qu’il y avait deux mille pieds de glace au-dessus de nous, dont mille émergeaient. La banquise était donc plus haute que ce que nous avions mesuré sur ses bords. Une situation peu rassurante.

Tout au long de la journée, le Nautilus répéta à plusieurs reprises cette expérience, se heurtant à chaque fois à la barrière de glace au-dessus. Par moments, il la rencontrait à neuf cents mètres, ce qui indiquait une épaisseur de douze cents mètres, dont deux cents s’élevaient au-dessus de la surface de l’océan. C’était le double de la hauteur au moment où le Nautilus s’était enfoncé sous les flots.

Je pris soin de noter ces différentes profondeurs pour dessiner le profil sous-marin de cette chaîne de glace.

Le soir venu, notre situation n’avait pas changé.

La glace persistait, entre quatre cents et cinq cents mètres de profondeur. Certes, elle diminuait, mais il restait encore une sacrée épaisseur entre nous et la surface de l'océan !

Il était huit heures. Depuis quatre heures déjà, l'air aurait dû être renouvelé à l'intérieur du Nautilus, comme à l'accoutumée. Pourtant, je ne ressentais pas trop de gêne, même si le capitaine Nemo n'avait pas encore demandé un supplément d'oxygène à ses réservoirs.

La nuit fut agitée. L'espoir et la peur se succédaient dans mon esprit. Je me levai plusieurs fois. Le Nautilus continuait ses manœuvres hésitantes. Vers trois heures du matin, je remarquai que la glace sous-marine s'amincissait à seulement cinquante mètres de profondeur. Nous n'étions plus qu'à cent cinquante pieds de la surface. La banquise, redevenant une plaine glacée, s'étendait à nouveau.

Je ne quittais pas des yeux le manomètre. Nous remontions, suivant une diagonale vers la surface éclatante, illuminée par les rayons électriques. La banquise s'abaissait, se rétrécissait progressivement.

Enfin, à six heures du matin, ce jour mémorable du 19 mars, la porte du salon s'ouvrit. Le capitaine Nemo fit son apparition.

« La mer libre ! » m'annonça-t-il.

Je me précipitai sur la plate-forme. Oui, la mer était libre. À peine quelques glaçons épars, des icebergs dérivants ; au loin, une vaste étendue d'eau ; un ballet d'oiseaux dans le ciel, et des myriades de poissons dans des eaux variant du bleu profond au vert olive selon les fonds. Le thermomètre indiquait trois degrés au-dessus de zéro. C'était comme un printemps emprisonné derrière cette banquise, dont les masses lointaines se découpaient à l'horizon nord.

« Sommes-nous au pôle ? » demandai-je au capitaine, le cœur battant.

« Je l'ignore, répondit-il. À midi, nous ferons le point. »

« Mais le soleil percera-t-il à travers ces brumes ? » m'inquiétai-je en scrutant le ciel grisâtre.

« Même s'il se montre peu, cela me suffira », répliqua le capitaine.

À dix milles du Nautilus, vers le sud, un îlot solitaire se dressait à deux cents mètres de hauteur. Nous nous en approchions prudemment, car cette mer pouvait cacher des récifs.

Une heure plus tard, nous atteignîmes l'îlot. Deux heures après, nous en avions fait le tour. Il mesurait quatre à cinq milles de circonférence.

Un étroit canal le séparait d'une terre vaste, peut-être un continent, dont les limites nous échappaient.

L'existence de cette terre semblait confirmer les hypothèses de Maury. L'ingénieur américain avait noté que, entre le pôle sud et le soixantième parallèle, la mer était parsemée de gigantesques glaces flottantes, absentes de l'Atlantique nord. Il en avait conclu que le cercle antarctique abritait de vastes terres, car les icebergs ne se forment pas en pleine mer, mais sur les côtes.

Selon ses calculs, la calotte glaciaire autour du pôle Sud s'étend sur environ quatre mille kilomètres de large.

Le Nautilus, par précaution, s'était arrêté à quelques encablures d'une plage dominée par un impressionnant amas de roches. Nous avons mis le canot à l'eau. Le capitaine, deux de ses hommes avec leurs instruments, Conseil et moi-même, avons pris place à bord. Il était dix heures du matin, et Ned Land était introuvable. Le Canadien, sans doute, préférait ne pas se contredire en face du pôle Sud.

Quelques coups de rame ont suffi pour nous mener jusqu'au sable, où nous avons accosté. Alors que Conseil s'apprêtait à sauter à terre, je l'ai retenu.

« Capitaine Nemo, dis-je, je vous laisse l'honneur de fouler le premier ce sol. »

« Avec plaisir, répondit-il, et si je le fais sans hésitation, c'est parce qu'aucun être humain n'a encore laissé ses empreintes ici. »

Sur ces mots, il a sauté légèrement sur le sable. L'émotion l'envahissait. Il a gravi un rocher surplombant un petit promontoire, et là, les bras croisés, le regard intense, il a semblé s'approprier ces terres australes. Après cinq minutes de contemplation, il s'est tourné vers nous.

« Quand vous voudrez, monsieur », m'a-t-il lancé.

Je suis descendu du canot, suivi de Conseil, laissant les deux marins à bord.

Le sol, sur une longue distance, était couvert d'un tuf rougeâtre, semblable à de la brique broyée. Des scories, des coulées de lave et des pierres ponces jonchaient le sol, révélant son origine volcanique. Par endroits, de légères fumerolles, dégageant une odeur de soufre, témoignaient de l'activité persistante des entrailles de la Terre. Pourtant, après avoir gravi un escarpement, je n'ai aperçu aucun volcan à l'horizon.

On sait que dans ces régions antarctiques, James Ross a découvert les cratères de l'Érébus et du Terror en pleine activité, sur le méridien 167 et à 77°32' de latitude.

La végétation de ce continent désolé était extrêmement limitée. Quelques lichens, de l'espèce Unsnea melanoxantha, s'étalaient sur les roches sombres. De minuscules plantes microscopiques, des diatomées rudimentaires, sortes de cellules entre deux coquilles de quartz, ainsi que de longs fucus pourpres et cramoisis, portés par de petites vessies natatoires et rejetés par le ressac, composaient toute la maigre flore de cette région.

Le rivage était parsemé de mollusques : petites moules, patelles, bucardes lisses en forme de cœur, et surtout des clios au corps allongé et membraneux, dont la tête se termine par deux lobes arrondis. J'ai aussi observé des myriades de clios boréales, longues de trois centimètres, dont chaque bouchée de baleine engloutit des milliers.

Ces gracieuses créatures, véritables papillons des mers, apportaient une touche de vie aux eaux libres près du rivage.

Parmi les zoophytes, on distinguait quelques coraux arborescents, semblables à ceux que James Ross avait observés dans les profondeurs glacées de l’Antarctique, jusqu’à mille mètres sous la surface. Il y avait aussi de petits alcyons de l’espèce procellaria pelagica, ainsi qu'une multitude d'étoiles de mer et d'astéries, constellant le sol de leurs formes étoilées.

Mais c'était dans les airs que la vie foisonnait vraiment. Des milliers d'oiseaux de toutes sortes volaient et virevoltaient, emplissant l'espace de leurs cris perçants. D'autres se massaient sur les rochers, nous observant sans peur, se pressant presque sous nos pas. Les pingouins, si habiles et rapides dans l'eau qu'on les confond parfois avec des poissons, étaient maladroits et lourds sur la terre ferme. Ils émettaient des cris étranges et se rassemblaient en grandes colonies, économes en mouvements, mais généreuses en clameurs.

Parmi ces oiseaux, je remarquai des chionis, semblables à des pigeons par leur taille, mais avec un plumage d'un blanc éclatant, un bec court et conique, et un cercle rouge autour des yeux. Conseil en attrapa quelques-uns, car bien préparés, ces oiseaux font un plat délicieux. Dans le ciel, des albatros fuligineux aux ailes déployées sur quatre mètres planaient majestueusement, méritant bien leur surnom de vautours de l'Océan. Des pétrels géants, notamment des quebrante-huesos aux ailes courbées, grands amateurs de phoques, traversaient aussi le ciel. On voyait également des damiers, petits canards au plumage noir et blanc, et divers pétrels, certains blanchâtres avec des ailes bordées de brun, d'autres d'un bleu unique aux mers antarctiques. Ceux-là, dis-je à Conseil, étaient si huileux que les habitants des îles Féroé n'avaient qu'à leur fixer une mèche pour les transformer en lampes.

« Encore un peu, répondit Conseil, et ils seraient des lampes parfaites ! Mais on ne peut pas non plus attendre que la nature les ait déjà équipés d’une mèche ! »

Après un demi-mille, le sol était criblé de nids de manchots, creusés pour la ponte, d'où s'échappaient de nombreux oiseaux. Plus tard, le capitaine Nemo en fit capturer quelques centaines, car leur chair sombre est comestible. Ils émettaient des braiements semblables à ceux d’un âne. Ces animaux, de la taille d'une oie, avaient un plumage ardoisé sur le dos, blanc en dessous, et un collier jaune citron. Ils se laissaient abattre à coups de pierre sans même tenter de fuir.

Cependant, la brume persistait, et à onze heures, le soleil n'avait toujours pas montré le moindre signe. Son absence commençait à m'inquiéter. Sans lui, impossible de faire des observations. Comment savoir alors si nous avions atteint le pôle ?

Quand je rejoignis le capitaine Nemo, je le trouvai pensif, accoudé sur un rocher, scrutant le ciel. Il semblait impatient, contrarié. Mais que faire ? Même cet homme audacieux et puissant ne pouvait commander au soleil comme il le faisait avec la mer.

Midi arriva, et le soleil demeurait caché derrière un voile de brume, impossible à localiser.

Rapidement, la brume se transforma en neige.

« À demain », se contenta de dire le capitaine avant que nous ne retournions au Nautilus, traversant les tourbillons de l'air glacé.

Durant notre absence, les filets avaient été jetés à l'eau, et je me penchai avec curiosité sur la pêche du jour. Les eaux antarctiques sont un refuge pour de nombreux poissons migrateurs, qui fuient les tempêtes des latitudes plus clémentes, même si c'est pour finir dans la gueule des marsouins et des phoques. Parmi les prises, je remarquai des cottes australes, de petits poissons d'une dizaine de centimètres, à la peau blanchâtre striée de bandes sombres et hérissée de piquants. Il y avait aussi des chimères antarctiques, longues de près d'un mètre, avec un corps élancé, une peau lisse et argentée, une tête arrondie, trois nageoires sur le dos et un museau recourbé vers la bouche. J'en goûtai la chair, mais elle me parut fade, contrairement à Conseil qui l'apprécia.

La tempête de neige perdura jusqu'au lendemain, rendant impossible toute sortie sur la plateforme. Depuis le salon, où je consignais les détails de notre expédition polaire, je pouvais entendre les cris des pétrels et des albatros qui s'amusaient dans la tourmente. Le Nautilus ne resta pas en place ; il longea la côte et s'enfonça encore d'une dizaine de milles vers le sud, dans cette lumière crépusculaire que le soleil laissait en effleurant l'horizon.

Le 20 mars, la neige avait cessé. Le froid était plus mordant, avec le thermomètre affichant deux degrés sous zéro. Les brouillards se dissipèrent, et j'espérais que nous pourrions enfin faire nos observations ce jour-là.

Le capitaine Nemo ne s'étant pas encore montré, Conseil et moi montâmes dans le canot qui nous déposa à terre. Le sol était toujours volcanique, jonché de lave, de scories et de basalte, sans qu'on puisse voir le cratère d'où tout cela avait jailli. Comme ailleurs, des myriades d'oiseaux peuplaient cette partie du continent polaire. Mais ici, ils partageaient leur royaume avec de vastes troupeaux de mammifères marins qui nous observaient de leurs yeux doux. Des phoques de toutes sortes étaient là, certains étendus sur le sol, d'autres allongés sur des glaçons dérivants, d'autres encore sortant de l'eau ou s'y glissant. Ils ne s'enfuyaient pas en nous voyant, n'ayant jamais croisé d'humains auparavant, et je me dis qu'il y en avait assez pour remplir les cales de centaines de navires.

« Heureusement que Ned Land n'est pas avec nous ! » s'exclama Conseil.

« Pourquoi donc, Conseil ? »

« Parce que ce chasseur fou aurait tout massacré. »

« Tout, c'est peut-être exagéré, mais je crois bien que nous n'aurions pas pu empêcher notre ami canadien de harponner quelques-uns de ces magnifiques cétacés. Et cela aurait déplu au capitaine Nemo, qui ne tue pas inutilement des animaux inoffensifs. »

« Il a raison. »

« Certainement, Conseil. Mais dis-moi, n'as-tu pas déjà identifié ces superbes spécimens de la faune marine ? »

« Monsieur sait bien, répondit Conseil, que je ne suis pas très versé dans la pratique. »

Quand tu m'auras donné le nom de ces créatures...

— Ce sont des phoques et des morses.

— Deux genres appartenant à la famille des pinnipèdes, précisa immédiatement mon érudit Conseil. Ils sont de l'ordre des carnivores, du groupe des unguiculés, sous-classe des monodelphiens, classe des mammifères, embranchement des vertébrés.

— Bien, Conseil, répondis-je. Mais ces deux genres, phoques et morses, se divisent en plusieurs espèces, et il semble que nous aurons l'occasion de les observer de près. Allons-y.

Il était huit heures du matin. Nous avions quatre heures devant nous avant que le soleil ne devienne utile pour nos observations. Nous nous dirigeâmes vers une grande baie creusée dans la falaise de granit qui bordait le rivage.

Là, à perte de vue, la terre et les blocs de glace étaient envahis par des mammifères marins. Je ne pouvais m'empêcher de chercher du regard le vieux Protée, ce gardien mythique des troupeaux de Neptune.

Les phoques dominaient le paysage. Ils se regroupaient en familles distinctes, les mâles veillant sur leur clan, les femelles allaitant leurs petits, tandis que quelques jeunes, déjà robustes, s'aventuraient un peu plus loin. Quand ces animaux se déplaçaient, ils bondissaient maladroitement, se contractant pour avancer, s'aidant de leurs nageoires peu adaptées, qui, chez le lamantin, leur cousin, ressemblent à de véritables avant-bras. Mais dans l'eau, leur élément naturel, ces créatures à la colonne vertébrale souple, au bassin étroit, au pelage court et serré, et aux pieds palmés, nageaient avec une grâce incomparable. Sur la terre ferme, ils prenaient des poses d'une élégance surprenante. Les anciens, charmés par leur douceur, leur regard expressif surpassant celui de la plus belle femme, leurs yeux veloutés et limpides, et leurs attitudes gracieuses, les avaient poétisés en tritons et sirènes.

J'attirai l'attention de Conseil sur le développement impressionnant des lobes cérébraux chez ces cétacés intelligents. À l'exception de l'homme, aucun mammifère n'a une matière cérébrale aussi abondante. Les phoques peuvent donc être éduqués, se domestiquent facilement et, selon certains naturalistes, pourraient, s'ils étaient bien dressés, rendre de grands services comme chiens de pêche.

La plupart de ces phoques dormaient paisiblement sur les rochers ou le sable.

Parmi eux, je remarquai plusieurs sténorhynques, dépourvus d'oreilles externes contrairement aux otaries qui en ont. Ces créatures, mesurant trois mètres de long, avaient un pelage blanc et des têtes de bull-dogs, avec dix dents par mâchoire, quatre incisives en haut et en bas, et deux grandes canines en forme de fleur de lys. Des éléphants de mer se mêlaient à eux, avec leur trompe courte et mobile, véritables géants atteignant dix mètres de long pour une circonférence de vingt pieds. Ils ne réagirent pas à notre approche.

— Ils ne sont pas dangereux, ces animaux ? me demanda Conseil.

— Non, répondis-je, sauf si on les provoque.

Quand un phoque défend son petit, sa rage est impressionnante, au point de parfois démolir les bateaux des pêcheurs.

— C'est compréhensible, répondit Conseil.

— Je suis d'accord.

Deux milles plus loin, nous fûmes stoppés par un promontoire qui protégeait la baie des vents du sud. Il plongeait droit dans la mer, créant une écume blanche sous les vagues. Plus loin, des rugissements tonitruants résonnaient, comme ceux d'un troupeau de bêtes énormes.

— Qu'est-ce que c'est ? Un concert de taureaux ? demanda Conseil.

— Non, répondis-je, c'est un concert de morses. Ils se battent ?

— Peut-être qu'ils jouent.

— Il faut qu'on aille voir ça, n'est-ce pas ? proposa Conseil.

— Absolument, allons-y.

Nous avons alors escaladé les rochers sombres, évitant les glissements imprévisibles, sur des pierres rendues glissantes par la glace. Plus d'une fois, je me suis retrouvé par terre, mes reins en pâtissant. Conseil, plus stable, m'aidait à me relever en me conseillant :

— Si monsieur écartait un peu plus les jambes, il garderait mieux son équilibre.

Arrivés au sommet du promontoire, une vaste étendue blanche s'étendait devant nous, peuplée de morses en pleine activité. Leurs cris résonnaient, mais c'était de la joie, pas de la colère.

Les morses ressemblent aux phoques par leur silhouette et leurs membres. Cependant, ils n'ont pas de canines ni d'incisives à la mâchoire inférieure, et leurs canines supérieures sont de véritables défenses, mesurant quatre-vingts centimètres de long et trente-trois centimètres de circonférence à leur base.

Ces dents, faites d'un ivoire dense et sans veines, plus résistant que celui des éléphants et moins sujet à jaunir, sont très recherchées. Malheureusement, les morses subissent une chasse excessive qui menace leur survie, car les chasseurs, sans discernement, tuent femelles gestantes et jeunes, en exterminant plus de quatre mille chaque année.

En passant près de ces créatures fascinantes, j'ai pu les observer de près, car elles ne bougeaient pas. Leur peau était épaisse et rugueuse, d'une teinte fauve tirant sur le roux, avec un pelage court et clairsemé. Certains atteignaient quatre mètres de long. Plus tranquilles et moins méfiants que leurs cousins du nord, ils ne se donnaient pas la peine de poster des sentinelles pour surveiller leur campement.

Après avoir exploré cette colonie de morses, j'ai pensé à retourner sur nos pas. Il était onze heures, et si le capitaine Nemo bénéficiait de bonnes conditions pour ses observations, je voulais en être témoin. Pourtant, je doutais que le soleil se montre ce jour-là. Des nuages épais rampaient à l'horizon, nous cachant son éclat. Cet astre semblait jaloux, refusant de révéler à l'humanité ce coin reculé du monde.

Néanmoins, nous avons rebroussé chemin vers le Nautilus, empruntant un sentier étroit le long de la falaise.

À onze heures et demie, nous étions de retour à notre point de départ. Le canot avait ramené le capitaine à terre. Je l'aperçus, debout sur un bloc de basalte, ses instruments à portée de main. Son regard était fixé sur l'horizon nord, où le soleil traçait sa courbe allongée.

Je me suis installé à ses côtés, attendant en silence.

Midi arriva, mais comme la veille, le soleil resta caché. C'était comme une malédiction. Encore une fois, nous ne pouvions pas faire nos observations. Si le lendemain ne nous apportait pas plus de chance, nous devrions abandonner l'idée de déterminer notre position.

Le 20 mars était là, et le 21 marquait l'équinoxe. Si nous n'observions pas le soleil demain, il disparaîtrait sous l'horizon pendant six mois, plongeant ces terres dans la nuit polaire. Depuis l'équinoxe de septembre, le soleil avait lentement émergé à l'horizon nord, s'élevant en longues spirales jusqu'au 21 décembre. À ce moment-là, au solstice d'été de ces régions polaires, il avait commencé à redescendre. Demain, il lancerait ses derniers rayons avant de s'éclipser.

Je partageai mes inquiétudes avec le capitaine Nemo.

« Vous aviez raison, monsieur Aronnax, » me répondit-il. « Si je ne peux pas mesurer la hauteur du soleil demain, je devrai attendre six mois pour réessayer. Mais, par chance, nous sommes le 21 mars dans ces mers, ce qui rendra notre position plus facile à déterminer si le soleil se montre à midi. »

« Pourquoi cela, capitaine ? »

« Parce que lorsque le soleil décrit de longues spirales, mesurer sa hauteur exacte au-dessus de l'horizon est compliqué, et les instruments peuvent se tromper lourdement. »

« Comment allez-vous procéder, alors ? »

« Je n'utiliserai que mon chronomètre. Si demain, à midi, le disque solaire, en tenant compte de la réfraction, touche précisément l'horizon nord, nous serons au pôle sud. »

« C'est vrai, » dis-je. « Mais cette observation n'est pas parfaitement précise, car l'équinoxe ne tombe pas forcément à midi. »

« Certes, monsieur, mais l'erreur ne dépassera pas cent mètres, et c'est suffisant pour nous. À demain, donc. »

Le capitaine Nemo retourna à bord. Conseil et moi continuâmes à explorer la plage jusqu'à cinq heures, observant et étudiant les environs. Je ne trouvai rien de particulièrement intéressant, sauf un œuf de pingouin, énorme et rare, qui aurait fait la joie d'un collectionneur. Sa couleur isabelle et les motifs qui le recouvraient comme des hiéroglyphes en faisaient un objet précieux. Je le confiai à Conseil, qui le rapporta au Nautilus avec soin, comme s'il s'agissait d'une porcelaine précieuse.

De retour à bord, je déposai l'œuf sous une des vitrines du musée. Ensuite, je savourai un excellent dîner de foie de phoque, dont le goût rappelait celui du porc. Puis je me couchai, en espérant que le soleil nous ferait grâce de sa présence le lendemain.

Le 21 mars, dès cinq heures du matin, je montai sur la plate-forme et retrouvai le capitaine Nemo.

« Le ciel s'éclaircit un peu, » me dit-il. « J'ai bon espoir. Après le petit-déjeuner, nous irons à terre pour choisir un poste d'observation. »

Cela convenu, je cherchai Ned Land, espérant qu'il m'accompagne. Mais le Canadien, obstiné, refusa, et je constatai que sa mauvaise humeur ne faisait qu'empirer.

Finalement, je n'étais pas mécontent de son refus, compte tenu des circonstances.

Il y avait vraiment trop de phoques sur la terre ferme, et il valait mieux ne pas exposer Ned Land à cette tentation. Après le déjeuner, je débarquai. Le Nautilus avait encore avancé de quelques milles pendant la nuit. Il se trouvait désormais à une bonne lieue de la côte, dominée par un pic acéré de quatre à cinq cents mètres de haut. Avec moi dans le canot se trouvaient le capitaine Nemo, deux membres de l'équipage, et quelques instruments : un chronomètre, une lunette et un baromètre.

Durant notre traversée, nous croisâmes de nombreuses baleines, des espèces typiques des mers australes : la baleine franche, ou "right-whale" pour les Anglais, sans nageoire dorsale ; le humpback, avec son ventre plissé et ses vastes nageoires blanchâtres qui, malgré leur nom, ne ressemblent pas à des ailes ; et le rorqual commun, brun-jaunâtre, le plus rapide des cétacés. Ce dernier se fait remarquer de loin lorsqu'il projette ses puissantes colonnes d'air et de vapeur, semblables à des tourbillons de fumée. Ces créatures majestueuses jouaient en groupe dans les eaux calmes, et il était clair que cette région antarctique était devenue un sanctuaire pour ces cétacés, loin des chasseurs.

J'observai aussi de longs filaments blancs de salpes, sortes de mollusques qui vivent en colonies, et de grandes méduses ondulant dans les vagues.

À neuf heures, nous atteignîmes la terre ferme. Le ciel s'éclaircissait, les nuages s'éloignaient vers le sud, et le brouillard se dissipait au-dessus des eaux glacées. Le capitaine Nemo se dirigea vers le pic, qu'il avait probablement choisi comme point d'observation. L'ascension fut difficile, avec des laves tranchantes et des pierres ponces, le tout enveloppé d'une atmosphère souvent saturée de vapeurs sulfureuses. Malgré son manque d'habitude à marcher sur la terre ferme, le capitaine gravissait les pentes les plus abruptes avec une agilité que je ne pouvais égaler, et qui aurait fait envie à un chasseur de montagne.

Il nous fallut deux heures pour atteindre le sommet de ce pic, mi-porphyre, mi-basalte. De là, nous avions une vue imprenable sur une mer qui, vers le nord, traçait nettement sa ligne de séparation avec le ciel. À nos pieds, des étendues éblouissantes de blancheur. Au-dessus de nous, un ciel pâle, dégagé de brumes. Au nord, le soleil, comme une boule de feu, mordait déjà l'horizon. Des gerbes d'eau jaillissaient majestueusement des flots. Au loin, le Nautilus, tel un cétacé endormi. Derrière nous, vers le sud et l'est, une terre immense, un chaos de rochers et de glaces sans fin visible.

Arrivé au sommet, le capitaine Nemo mesura soigneusement l'altitude avec le baromètre, une donnée cruciale pour ses observations.

À midi moins le quart, le soleil, visible uniquement par réfraction, apparut comme un disque doré, lançant ses derniers rayons sur ce continent déserté et ces mers encore vierges de toute présence humaine.

Avec une lunette à réticules, équipée d'un miroir pour corriger la réfraction, le capitaine observait l'astre qui s'enfonçait lentement sous l'horizon en suivant une longue diagonale. Je tenais le chronomètre. Mon cœur battait à tout rompre.

Si le soleil disparaissait pile à midi selon notre chronomètre, cela signifiait que nous étions au pôle.

« Midi ! » m'écriai-je.

« Le pôle Sud ! » répondit le capitaine Nemo, sa voix grave résonnant comme un écho solennel. Il me tendit la lunette, où je vis le soleil coupé en deux par l'horizon.

Je contemplai les derniers rayons embraser le sommet du pic, tandis que les ombres grimpaient lentement ses flancs.

Le capitaine Nemo posa une main ferme sur mon épaule. « Écoutez, » commença-t-il, « en 1600, le Hollandais Ghéritk, emporté par les courants et les tempêtes, atteignit 64° de latitude sud et découvrit les îles Shetland du Sud. En 1773, le 17 janvier, le célèbre Cook, sur le 38e méridien, atteignit 67°30’ de latitude. Puis, en 1774, le 30 janvier, sur le 109e méridien, il parvint à 71°15’. En 1819, le Russe Bellinghausen navigua jusqu’au 69e parallèle, et en 1821, il atteignit le 66e à 111° de longitude ouest. En 1820, l’Anglais Brunsfield fut stoppé au 65e degré. Cette même année, l’Américain Morrel, dont les récits sont incertains, découvrit une mer libre à 70°14’ de latitude sur le 42e méridien. En 1825, l’Anglais Powell ne dépassa pas le 62e degré. La même année, un simple pêcheur de phoques, l’Anglais Weddell, atteignit 72°14’ de latitude sur le 35e méridien, puis 74°15’ sur le 36e. En 1829, l’Anglais Forster, commandant le Chanticleer, prit possession du continent antarctique à 63°26’ de latitude et 66°26’ de longitude. En 1831, l’Anglais Biscoë découvrit la terre d’Enderby à 68°50’ de latitude le 1er février, la terre d’Adélaïde à 67° le 5 février, et la terre de Graham à 64°45’ le 21 février. En 1838, le Français Dumont d’Urville, stoppé par la banquise à 62°57’, découvrit la terre Louis-Philippe ; deux ans plus tard, il nomma la terre Adélie à 66°30’ le 21 janvier, et la côte Clarie à 64°40’ huit jours après.

En 1838, l’Anglais Wilkes atteignit le 69e parallèle sur le 100e méridien. En 1839, l’Anglais Balleny découvrit la terre Sabrina, à la limite du cercle polaire. Enfin, en 1842, l’Anglais James Ross, à bord de l’Érébus et du Terror, découvrit la terre Victoria à 76°56’ de latitude et 171°7’ de longitude est le 12 janvier ; le 23 du même mois, il atteignit le 74e parallèle, le point le plus au sud à l’époque ; le 27, il était à 76°8’, le 28 à 77°32’, le 2 février à 78°4’, et en 1842, il revint au 71e degré, incapable d’aller plus loin. Eh bien, moi, capitaine Nemo, ce 21 mars 1868, j’ai atteint le pôle Sud au 90e degré, et je prends possession de cette partie du monde, équivalente à un sixième des continents connus. »

« Au nom de qui, capitaine ? »

« En mon nom, monsieur ! » répondit-il.

En disant cela, le capitaine Nemo déploya un drapeau noir, marqué d’un N doré éclatant. Puis, se tournant vers le soleil dont les derniers rayons caressaient l’horizon marin, il lança : « Adieu, soleil ! Disparais, astre radieux ! Plonge sous cette mer libre. »

"et laisse une nuit de six mois étendre son voile sur mon nouveau royaume !"

Accident ou incident

Le 22 mars, dès six heures du matin, tout était en mouvement pour préparer notre départ. La nuit finissait de s'installer, avalant les dernières lueurs du crépuscule. Le froid mordait, vif et tranchant. Les étoiles brillaient avec une intensité captivante, et, au sommet du ciel, la majestueuse Croix du Sud, phare des terres antarctiques, scintillait de mille feux.

Le thermomètre affichait douze degrés en dessous de zéro. Chaque souffle de vent était une morsure glaciale. Les glaçons se multipliaient sur l'eau libre, annonçant la venue imminente de la glace. Des plaques sombres se formaient à la surface, prélude à la naissance d'une jeune banquise. L'océan austral, figé pendant l'hiver, devenait impraticable. Où allaient donc les baleines durant cette période ? Probablement sous la glace, à la recherche de mers plus clémentes. Les phoques et les morses, eux, habitués aux climats les plus rudes, restaient sur ces terres gelées. Ces créatures savent creuser des trous dans la glace et les maintenir ouverts, y revenant pour respirer. Quand les oiseaux fuient le froid vers le nord, ces mammifères deviennent les maîtres absolus du continent polaire.

Pendant ce temps, les réservoirs d'eau du Nautilus étaient pleins, et le sous-marin s'enfonçait lentement dans les profondeurs. À mille pieds sous la surface, il fit une pause. Puis, son hélice se mit en mouvement, et il fila droit vers le nord à une vitesse de quinze milles à l'heure. Le soir venu, il naviguait déjà sous l'immense couverture glacée de la banquise.

Par précaution, les panneaux du salon avaient été fermés, car la coque du Nautilus risquait de heurter des blocs de glace immergés. Je passai donc la journée à organiser mes notes, l'esprit encore envoûté par les souvenirs du pôle. Nous avions atteint cet endroit inaccessible sans effort, sans danger, comme si notre vaisseau glissait sur des rails invisibles. Et maintenant, le véritable voyage de retour commençait. Quels autres émerveillements nous réservait-il ? Je m'y attendais, tant le monde sous-marin est un réservoir inépuisable de merveilles ! En cinq mois et demi, nous avions parcouru quatorze mille lieues, une distance plus grande que celle de l'équateur terrestre. Que d'aventures fascinantes ou terrifiantes avaient jalonné notre périple : la chasse dans les forêts de Crespo, l'échouement dans le détroit de Torrès, le cimetière de corail, les pêcheries de Ceylan, le tunnel arabique, les feux de Santorin, les trésors de la baie de Vigo, l'Atlantide, le pôle Sud ! La nuit, tous ces souvenirs défilaient dans mes rêves, m'empêchant de trouver le sommeil.

À trois heures du matin, un choc violent me réveilla en sursaut.

Je me redressai dans le noir, aux aguets, quand soudain je fus projeté hors de mon lit. Le Nautilus avait pris une inclinaison prononcée après avoir heurté quelque chose.

M'agrippant aux parois, je me traînai à travers les coursives jusqu'au salon, illuminé par le plafond lumineux. Les meubles étaient renversés, mais heureusement, les vitrines, solidement ancrées, avaient résisté.

Les tableaux du côté tribord s'étaient collés aux murs, tandis que ceux de bâbord s'en étaient éloignés d'une trentaine de centimètres. Le Nautilus était donc penché sur tribord, totalement immobile.

À l'intérieur, des bruits de pas et des voix confuses résonnaient. Mais le capitaine Nemo restait invisible. Juste quand je m'apprêtais à quitter le salon, Ned Land et Conseil firent leur entrée.

« Que se passe-t-il ? » leur demandai-je immédiatement.

« C'est ce que je venais demander à monsieur », répondit Conseil.

« Mille diables ! » s'exclama le Canadien. « Je sais bien ce qui se passe ! Le Nautilus a heurté quelque chose, et vu son inclinaison, je doute qu'il s'en sorte aussi facilement que dans le détroit de Torrès. »

« Mais au moins, est-il remonté à la surface ? » demandai-je.

« Nous n'en savons rien », répondit Conseil.

« Vérifions », proposai-je.

Je consultai le manomètre. À ma grande surprise, il indiquait une profondeur de trois cent soixante mètres.

« Qu'est-ce que cela signifie ? » m'exclamai-je.

« Il faut parler au capitaine Nemo », suggéra Conseil.

« Mais où est-il ? » demanda Ned Land.

« Suivez-moi », dis-je à mes deux compagnons.

Nous quittâmes le salon. Personne dans la bibliothèque, personne non plus près de l'escalier central ou au poste de l'équipage. Je supposai que le capitaine Nemo était dans la cabine du timonier. Le mieux était d'attendre. Nous retournâmes tous les trois au salon.

Je passerai sous silence les plaintes de Ned. Il avait de quoi s'emporter. Je le laissai exprimer sa frustration sans l'interrompre.

Cela faisait vingt minutes que nous étions là, à écouter le moindre bruit à l'intérieur du Nautilus, lorsque le capitaine Nemo entra. Il semblait ne pas nous remarquer. Son visage, habituellement impassible, trahissait une certaine inquiétude. Il observa en silence la boussole, le manomètre, puis posa son doigt sur un point du planisphère, là où se trouvent les mers australes.

Je choisis de ne pas l'interrompre. Mais quelques instants plus tard, lorsqu'il se tourna vers moi, je lui dis avec une expression qu'il avait utilisée dans le détroit de Torrès :

« Un incident, capitaine ? »

« Non, monsieur », répondit-il, « cette fois, c'est un accident. »

« Grave ? »

« Peut-être. »

« Le danger est-il immédiat ? »

« Non. »

« Le Nautilus s'est échoué ? »

« Oui. »

« Et pourquoi ? »

« À cause d'un caprice de la nature, pas d'une erreur humaine. Aucune faute dans nos manœuvres. Mais on ne peut empêcher l'équilibre de faire son œuvre. On peut défier les lois humaines, mais pas les lois de la nature. »

Moment étrange pour une réflexion philosophique. Sa réponse ne m'apprenait rien de plus.

« Puis-je savoir, monsieur, quelle est la cause de cet accident ? »

« Un énorme bloc de glace, une montagne entière s'est retournée », me répondit-il. « Quand les icebergs sont érodés à leur base par des eaux plus chaudes ou des chocs répétés, leur centre de gravité remonte. Alors ils basculent. C'est ce qui s'est produit. »

Un de ces blocs de glace, en basculant, a percuté le Nautilus, qui flottait en profondeur. Ensuite, il a glissé sous la coque, la soulevant avec une force irrésistible, et l'a ramenée vers des couches d'eau moins denses, laissant le sous-marin penché sur le côté.

Ne pourrait-on pas libérer le Nautilus en vidant ses réservoirs pour le rééquilibrer ?

— C'est exactement ce que nous faisons, monsieur. Vous pouvez entendre les pompes en action. Regardez l'aiguille du manomètre. Elle montre que le Nautilus remonte, mais le bloc de glace remonte avec lui. Tant qu'il n'aura pas rencontré un obstacle pour stopper son ascension, notre situation restera la même.

Effectivement, le Nautilus restait incliné sur tribord. Il se redresserait probablement quand le bloc s'arrêterait. Mais à ce moment-là, serions-nous écrasés contre la partie supérieure de la banquise, coincés entre deux surfaces glacées ?

Je méditais sur les conséquences possibles de cette situation. Le capitaine Nemo gardait les yeux rivés sur le manomètre. Depuis la chute de l'iceberg, le Nautilus avait gagné environ cinquante mètres en hauteur, mais il restait incliné.

Soudain, un léger mouvement secoua la coque.

Le Nautilus se redressait un peu. Les objets suspendus dans le salon retrouvaient leur position normale. Les murs retrouvaient leur verticalité. Personne ne parlait. Le cœur battant, nous sentions le redressement. Le sol redevenait horizontal sous nos pieds. Dix minutes passèrent.

— Enfin, nous sommes droits ! m'écriai-je.

— Oui, répondit le capitaine Nemo en se dirigeant vers la porte du salon.

— Mais flotterons-nous ? demandai-je.

— Certainement, dit-il. Les réservoirs ne sont pas encore vidés. Une fois vidés, le Nautilus remontera à la surface.

Le capitaine sortit, et je remarquai que, sur ses ordres, on avait stoppé l'ascension du Nautilus. En effet, il aurait bientôt heurté la banquise par en dessous, et il valait mieux le maintenir entre deux eaux.

— Nous l'avons échappé belle ! dit alors Conseil.

— Oui. Nous aurions pu être écrasés entre ces blocs de glace, ou au moins emprisonnés. Et alors, sans pouvoir renouveler l'air... Oui, nous l'avons échappé belle !

— Si c'est vraiment fini ! murmura Ned Land.

Je choisis de ne pas engager de débat inutile avec le Canadien et restai silencieux. D'ailleurs, les panneaux s'ouvrirent à ce moment-là, laissant entrer la lumière extérieure à travers la vitre dégagée.

Nous étions en pleine eau, comme je l'ai mentionné. Mais à dix mètres de chaque côté du Nautilus s'élevait une éblouissante muraille de glace. Au-dessus et en dessous, la même vision. Au-dessus, parce que la surface inférieure de la banquise s'étendait comme un plafond immense. En dessous, parce que le bloc renversé, en glissant petit à petit, avait trouvé deux points d'appui sur les parois latérales, le maintenant ainsi. Le Nautilus était emprisonné dans un véritable tunnel de glace, large d'une vingtaine de mètres, rempli d'une eau tranquille.

Le Nautilus pouvait aisément avancer ou reculer pour retrouver un passage dégagé sous la banquise, quelques centaines de mètres plus bas.

Le plafond lumineux du salon était éteint, mais l'endroit baignait dans une lumière éclatante. Les parois de glace reflétaient puissamment les faisceaux du phare, illuminant la pièce d'une clarté saisissante.

Les rayons voltaïques dansaient sur les blocs de glace aux formes fantaisistes, chaque angle et chaque facette projetant une lueur unique selon les veines de glace. C'était une mine éblouissante de gemmes, avec des saphirs croisant leurs éclats bleus aux verts des émeraudes. Par endroits, des teintes opalines d'une douceur infinie se mêlaient à des points lumineux, tels des diamants de feu que l'œil peinait à soutenir. La puissance du phare semblait décuplée, comme une lampe traversant les lentilles d'un phare de premier ordre.

« C'est magnifique ! » s'exclama Conseil.

« Oui, c'est un spectacle admirable, » répondis-je. « Qu'en penses-tu, Ned ? »

« Eh bien, mille diables, oui, c'est superbe ! » grogna Ned Land. « Je suis obligé de l'admettre, même si ça me ronge. Rien de tel n'a jamais été vu. Mais ce spectacle pourrait nous coûter cher. Franchement, je pense que nous voyons ici des choses que Dieu a voulu cacher aux yeux des hommes ! »

Ned avait raison. C'était trop beau pour être vrai. Soudain, un cri de Conseil me fit me retourner.

« Qu'est-ce qui se passe ? » demandai-je.

« Monsieur, fermez les yeux ! Ne regardez pas ! »

Conseil, tout en parlant, plaqua ses mains sur mes paupières.

« Mais qu'est-ce qui t'arrive, mon garçon ? »

« Je suis ébloui, aveuglé ! »

Instinctivement, je regardai par la vitre, mais la lumière m'aveugla instantanément.

Je compris alors ce qui se passait. Le Nautilus venait de s'élancer à grande vitesse. Les reflets calmes des parois de glace s'étaient transformés en éclairs éblouissants. Les feux de ces myriades de diamants se confondaient, et le Nautilus, propulsé par son hélice, filait dans un tunnel d'éclairs.

Les panneaux du salon se refermèrent. Nous gardions nos mains sur nos yeux, encore imprégnés de ces halos lumineux qui persistent après une exposition intense au soleil. Il fallut un moment pour que nos yeux se calment.

Enfin, nous abaissâmes nos mains.

« Je n'aurais jamais cru ça possible, » dit Conseil.

« Et moi, je n'y crois toujours pas ! » rétorqua le Canadien.

« Quand nous reviendrons sur terre, après avoir vu tant de merveilles naturelles, que penserons-nous des pauvres continents et des petites œuvres humaines ? Non, le monde habité ne nous mérite plus ! »

Ces mots, dans la bouche d'un Flamand impassible, montraient à quel point notre enthousiasme avait atteint son paroxysme. Mais le Canadien ne manqua pas de tempérer notre exaltation.

« Le monde habité ! » dit-il en secouant la tête. « Rassurez-vous, ami Conseil, nous n'y retournerons pas ! »

Il était alors cinq heures du matin. À cet instant, un choc se produisit à l'avant du Nautilus.

Je réalisai que l'éperon du Nautilus venait de percuter un bloc de glace. Une erreur de manœuvre, sans doute, car ce tunnel sous-marin, encombré de blocs, n'était pas des plus simples à naviguer. Je pensais que le capitaine Nemo changerait de cap pour contourner ces obstacles ou suivre les méandres du tunnel. Quoi qu'il en soit, il était impensable d'arrêter complètement notre progression. Pourtant, à ma grande surprise, le Nautilus commença à reculer de manière significative.

« On recule ? » demanda Conseil.

« Oui, répondis-je. Le tunnel doit être bouché de ce côté. »

« Et alors ? »

« La solution est simple, dis-je. On fait demi-tour et on sort par l'ouverture sud. »

Je tentais de paraître plus confiant que je ne l'étais vraiment. Cependant, le Nautilus accélérait sa marche arrière, nous entraînant à vive allure.

« Un contretemps, » fit remarquer Ned.

« Peu importe, quelques heures de plus ou de moins, tant qu'on sort d'ici. »

« Oui, tant qu'on sort, » répéta Ned Land.

Je me mis à déambuler entre le salon et la bibliothèque. Mes compagnons restaient silencieux, assis. Je finis par m'affaler sur un divan, un livre à la main, que je feuilletai mécaniquement.

Un quart d'heure plus tard, Conseil s'approcha de moi :

« Monsieur trouve ça intéressant, ce qu'il lit ? »

« Très intéressant, » répondis-je.

« Je m'en doute. C'est votre livre que vous lisez ! »

« Mon livre ? »

Effectivement, je tenais "Les Grands Fonds sous-marins". Je ne m'en étais même pas rendu compte. Je refermai le livre et repris ma marche. Ned et Conseil se levèrent pour partir.

« Restez, mes amis, dis-je en les retenant. Restons ensemble jusqu'à ce qu'on sorte de ce piège. »

« Comme vous voudrez, » répondit Conseil.

Les heures passèrent. Je jetais fréquemment un œil aux instruments accrochés au mur du salon. Le manomètre indiquait que le Nautilus se maintenait à une profondeur constante de trois cents mètres, la boussole montrait une direction vers le sud, et le loch affichait une vitesse de vingt milles à l'heure, une allure démesurée dans un espace aussi confiné. Le capitaine Nemo savait qu'il ne pouvait se permettre de traîner, chaque minute comptait.

À huit heures vingt-cinq, un second choc se fit sentir, cette fois à l'arrière. Je blêmis. Mes compagnons s'étaient rapprochés de moi. Je serrai la main de Conseil. Nous nous parlions du regard, plus efficacement que si des mots avaient traduit notre pensée.

À ce moment-là, le capitaine entra dans le salon. Je m'approchai de lui.

« La route est bloquée au sud ? » demandai-je.

« Oui, monsieur. L'iceberg s'est retourné, bloquant toute sortie. »

« Nous sommes piégés ? »

« Oui. »

Pris au piège

Ainsi, le Nautilus était entouré de toutes parts par un mur de glace infranchissable. Nous étions captifs de la banquise ! Le Canadien frappa la table de son poing puissant. Conseil restait silencieux. Je fixai le capitaine. Son visage avait retrouvé son calme habituel. Il avait croisé les bras, perdu dans ses réflexions.

Le Nautilus était immobile, figé dans les glaces. Le capitaine Nemo prit la parole avec un calme surprenant :

« Messieurs, nous avons deux façons de mourir dans notre situation actuelle. »

On aurait dit un professeur expliquant une leçon à ses élèves. Il poursuivit :

« La première, c’est d’être écrasés. La seconde, c’est de mourir asphyxiés. Quant à mourir de faim, ce n’est pas un souci, car nos provisions tiendront plus longtemps que nous. Concentrons-nous donc sur les risques d’écrasement ou d’asphyxie. »

Je pris la parole : « Pour l’asphyxie, capitaine, nous ne devrions pas nous inquiéter, nos réservoirs sont pleins d’air. »

« C’est vrai, répondit Nemo, mais ils ne nous fourniront que deux jours d’oxygène. Or, voilà déjà trente-six heures que nous sommes sous l’eau, et l’air devient lourd. Dans quarante-huit heures, nous n’aurons plus rien. »

« Alors, il faut sortir d’ici avant quarante-huit heures ! » lançai-je.

« Nous allons essayer, en perçant la glace autour de nous. »

« Par où commencer ? » demandai-je.

« La sonde nous le dira. Je vais poser le Nautilus sur le fond, et mes hommes, en scaphandres, attaqueront la paroi la plus mince de l’iceberg. »

« Peut-on ouvrir les panneaux du salon ? »

« Aucun risque. Nous sommes à l’arrêt. »

Le capitaine Nemo quitta la pièce. Bientôt, des sifflements indiquèrent que l’eau entrait dans les réservoirs. Le Nautilus descendit lentement, se posant à 350 mètres de profondeur, là où le banc de glace était immergé.

« Mes amis, la situation est critique, mais je compte sur votre courage et votre détermination. »

« Monsieur, dit le Canadien, ce n’est pas le moment pour mes plaintes. Je suis prêt à tout pour notre survie. »

« Bien, Ned », répondis-je en lui serrant la main.

« Je suis doué pour manier le pic autant que le harpon. Si je peux aider le capitaine, je suis à sa disposition. »

« Il acceptera votre aide. Venez, Ned. »

Je l’emmenai à la salle où l’équipage enfilait ses scaphandres. Je fis part de la proposition de Ned au capitaine, qui l’accepta. En un rien de temps, Ned était prêt, équipé comme ses compagnons. Chacun portait un appareil Rouquayrol, alimenté en air frais, un emprunt important mais nécessaire à nos réserves. Les lampes Ruhmkorff, inutiles dans ces eaux illuminées par des rayons électriques, furent laissées de côté.

Une fois Ned habillé, je retournai au salon, où les vitres avaient été dégagées. Aux côtés de Conseil, j’observai les couches de glace entourant le Nautilus.

Peu après, nous vîmes une douzaine d’hommes débarquer sur le banc de glace, Ned Land parmi eux, reconnaissable à sa grande taille. Le capitaine Nemo était avec eux. Avant de commencer à creuser, il fit procéder à des sondages pour s’assurer que les travaux suivraient la bonne direction.

De longues sondes furent plantées dans les parois latérales, mais après quinze mètres, elles se heurtaient toujours à l'épaisseur imposante du mur de glace. S'attaquer à la surface supérieure n'aurait servi à rien, car la banquise culminait à plus de quatre cents mètres de hauteur. Le capitaine Nemo ordonna donc de sonder la partie inférieure. Là, dix mètres de glace nous séparaient de l'eau. C'était l'épaisseur de cet immense champ de glace. L'objectif était alors de découper un morceau de glace équivalant à la surface de flottaison du Nautilus, soit environ six mille cinq cents mètres cubes, pour créer une ouverture qui nous permettrait de plonger sous la glace.

Le travail commença immédiatement et fut mené avec une détermination sans faille. Plutôt que de creuser autour du Nautilus, ce qui aurait été plus compliqué, le capitaine Nemo fit tracer une immense fosse à huit mètres du flanc bâbord du sous-marin. Les hommes attaquèrent simultanément plusieurs points de sa circonférence. Rapidement, les pics frappèrent la glace dure, et de gros blocs furent détachés de la masse.

Étonnamment, ces blocs, plus légers que l'eau, semblaient s'envoler vers la voûte du tunnel, épaississant le plafond au fur et à mesure que le fond s'amincissait. Peu importait, tant que la paroi inférieure s'amenuisait.

Après deux heures d'effort intense, Ned Land revint, épuisé. Ses compagnons et lui furent remplacés par de nouveaux travailleurs, dont Conseil et moi-même. Le second du Nautilus nous guidait.

L'eau était glaciale, mais je me réchauffai rapidement en maniant le pic. Mes mouvements restaient fluides malgré la pression de trente atmosphères.

Quand je revins après deux heures pour me restaurer et me reposer, je remarquai une nette différence entre l'air pur de l'appareil Rouquayrol et l'atmosphère du Nautilus, saturée de dioxyde de carbone. L'air n'avait pas été renouvelé depuis quarante-huit heures, et sa qualité vivifiante était fortement diminuée. En douze heures, nous n'avions retiré qu'un mètre d'épaisseur sur la surface prévue, soit environ six cents mètres cubes. Si nous maintenions ce rythme, il nous faudrait encore cinq nuits et quatre jours pour achever cette tâche.

« Cinq nuits et quatre jours ! dis-je à mes compagnons, alors que nous n'avons que deux jours d'air dans les réservoirs.

— Sans compter, répliqua Ned, qu'une fois libérés de cette maudite prison, nous serons encore enfermés sous la banquise, sans aucun moyen de rejoindre l'atmosphère ! »

Une réflexion pertinente. Qui pouvait prédire combien de temps il nous faudrait pour nous en sortir ? L'asphyxie nous guetterait-elle avant que le Nautilus ne puisse remonter à la surface ? Allions-nous périr dans ce tombeau de glace, tous ensemble ? La situation était terriblement inquiétante.

Chacun avait affronté la situation avec courage, déterminé à aller jusqu'au bout.

Comme je l'avais prévu, durant la nuit, un mètre supplémentaire avait été retiré de l'immense cavité. Mais au matin, en explorant les eaux glacées avec mon scaphandre, je remarquai que les parois latérales se rapprochaient lentement. Les zones d'eau éloignées de notre fosse, non réchauffées par notre travail acharné, commençaient à geler. Face à cette nouvelle menace, nos chances de survie semblaient s'amenuiser. Comment empêcher l'eau de se figer, ce qui risquerait de faire éclater le Nautilus comme du verre ?

Je décidai de garder ce danger pour moi, évitant de saper le moral de mes compagnons qui s'épuisaient déjà à la tâche. De retour à bord, j'en fis part au capitaine Nemo.

« Je suis au courant, » répondit-il, imperturbable malgré la gravité de la situation. « C'est un danger de plus, mais nous n'avons qu'une solution : avancer plus vite que la glace. Il faut arriver avant elle, c'est tout. »

Arriver avant la glace ! Je devais m'habituer à ce genre de discours.

Cette journée-là, je m'acharnai des heures durant sur la glace. Ce travail m'occupait l'esprit. Sortir du Nautilus signifiait respirer l'air pur des réservoirs, loin de l'atmosphère viciée du sous-marin.

Le soir venu, nous avions creusé un mètre de plus. De retour à bord, je suffoquais presque à cause du dioxyde de carbone saturant l'air. Si seulement nous avions eu les moyens chimiques pour éliminer ce gaz nocif ! L'oxygène ne manquait pas ; l'eau en regorgeait, et nos piles auraient pu le libérer. Mais cela n'aurait servi à rien, car le dioxyde de carbone envahissait tout. Pour l'absorber, il aurait fallu de la potasse caustique, que nous n'avions pas.

Ce soir-là, le capitaine Nemo dut ouvrir les réservoirs pour injecter de l'air frais à l'intérieur du Nautilus. Sans cette précaution, nous n'aurions pas survécu.

Le 26 mars, je repris mon labeur, attaquant le cinquième mètre. La glace s'épaississait autour de nous, menaçant de se refermer avant que le Nautilus ne puisse s'échapper. Le désespoir m'envahit un instant. Je faillis lâcher mon pic. Pourquoi continuer à creuser si c'était pour finir étouffé, écrasé par cette eau devenue pierre, un supplice que même les sauvages les plus cruels n'auraient imaginé ?

Je me sentais pris au piège, comme entre les mâchoires d'un monstre qui se refermaient lentement mais sûrement.

À cet instant, le capitaine Nemo, orchestrant les opérations et y participant activement, passa près de moi. Je le touchai pour attirer son attention et lui montrai les parois qui nous cernaient. Le mur tribord s'était dangereusement rapproché, à moins de quatre mètres de la coque du Nautilus.

Comprenant mon inquiétude, le capitaine me fit signe de le suivre. De retour à bord, une fois mon scaphandre retiré, il m'emmena dans le salon.

« Monsieur Aronnax, dit-il, nous devons tenter un acte héroïque, sinon nous serons emprisonnés dans cette eau figée comme dans du ciment.

— Oui ! Mais comment ? » répondis-je, désespéré.

« Ah ! s'exclama-t-il, si seulement le Nautilus pouvait endurer cette pression sans être écrasé !

— Que voulez-vous dire ? demandai-je, perplexe.

— Ne voyez-vous pas, continua-t-il, que cette congélation pourrait nous sauver ? En se solidifiant, elle pourrait faire éclater les glaces qui nous emprisonnent, comme elle brise les pierres les plus dures ! Elle pourrait devenir notre alliée, pas notre ennemie !

— Peut-être, capitaine. Mais même si le Nautilus est robuste, il ne pourrait résister à une telle pression sans être aplati comme une feuille de métal.

— Je le sais. Nous ne pouvons compter sur la nature, mais sur nous-mêmes. Nous devons stopper cette solidification. Les parois se resserrent, et il ne reste presque plus d'eau autour du Nautilus. La glace nous encercle de toutes parts.

— Combien de temps l'air des réservoirs nous permettra-t-il encore de respirer ? » demandai-je, anxieux.

Le capitaine me fixa intensément. « Après-demain, les réservoirs seront vides ! »

Je fus saisi d'une sueur froide. Mais pouvais-je vraiment être surpris ? Depuis le 22 mars, le Nautilus avait plongé sous les eaux libres du pôle. Nous étions le 26. Cela faisait cinq jours que nous vivions sur les réserves d'air ! Et ce qui restait, il fallait le préserver pour les travailleurs. En écrivant ces lignes, je ressens encore cette peur viscérale, comme si l'air me manquait à nouveau !

Le capitaine Nemo réfléchissait, silencieux, immobile. Une idée semblait le traverser, mais il la repoussait. Enfin, il murmura :

« L'eau bouillante… »

« L'eau bouillante ? répétai-je, surpris.

— Oui, nous sommes dans un espace restreint. Et si des jets d'eau bouillante, injectés sans relâche par les pompes du Nautilus, faisaient monter la température et retardaient la congélation ?

— Tentons-le, dis-je avec détermination.

— Essayons, monsieur le professeur. »

À ce moment, le thermomètre indiquait moins sept degrés à l'extérieur. Le capitaine Nemo me conduisit aux cuisines, où de grands appareils distillatoires transformaient l'eau en vapeur pour nous fournir de l'eau potable.

L'eau fut rapidement chauffée grâce à la puissance électrique des batteries, traversant les serpentins avec une telle intensité que, en un rien de temps, elle atteignit les cent degrés. Les pompes se mirent en action, et dès qu'une portion d'eau était utilisée, une nouvelle arrivait pour prendre sa place.

La chaleur générée était si intense que l'eau froide, puisée directement de la mer, ressortait brûlante après un simple passage dans les appareils. L'injection commença, et trois heures plus tard, le thermomètre extérieur affichait six degrés sous zéro. Un degré de gagné. Deux heures après, il était à moins quatre.

« Nous allons y arriver, » dis-je au capitaine après avoir observé attentivement les progrès.

« Je le pense aussi, » répondit-il. « Nous ne serons pas écrasés. Il ne reste que le risque d'asphyxie. »

Durant la nuit, la température de l'eau monta à un degré sous zéro. Les injections ne purent la faire grimper davantage. Mais comme l'eau de mer ne gèle qu'à moins deux degrés, je fus enfin rassuré contre le risque de solidification.

Le lendemain, 27 mars, six mètres de glace avaient déjà été dégagés de l'alvéole. Quatre mètres restaient, soit encore quarante-huit heures de travail. L'air à l'intérieur du Nautilus ne pouvait plus être renouvelé, et la journée s'annonçait de plus en plus difficile.

Une lourdeur insupportable m'accablait. Vers trois heures de l'après-midi, l'angoisse devint intense. Je bâillais à m'en décrocher la mâchoire, mes poumons cherchaient désespérément l'air qui se raréfiait. Une torpeur mentale m'envahit. Étendu, sans force, presque inconscient, je sentais mon fidèle Conseil, lui aussi affecté, me tenir la main, m'encourager, murmurant :

« Ah ! si je pouvais arrêter de respirer pour laisser plus d'air à monsieur ! »

Ses paroles me touchèrent jusqu'aux larmes.

À l'intérieur, la situation devenait intenable, alors nous enfilions nos scaphandres avec empressement pour aller travailler. Les pics résonnaient sur la glace, nos bras s'épuisaient, nos mains se blessaient, mais ces douleurs importaient peu. L'air, enfin, remplissait nos poumons ! On respirait !

Pourtant, personne ne dépassait son temps sous l'eau. Une fois sa tâche accomplie, chacun passait le réservoir d'air à un compagnon haletant.

Le capitaine Nemo, exemplaire, respectait scrupuleusement cette discipline. À l'heure dite, il cédait son appareil et retournait calmement dans l'atmosphère viciée du bord, sans faillir, sans se plaindre.

Ce jour-là, nous travaillâmes avec une ardeur renouvelée. Il ne restait plus que deux mètres de glace à briser. Deux mètres nous séparaient de la mer libre. Mais les réservoirs d'air étaient presque vides. Le peu d'air restant devait être préservé pour les travailleurs.

Pas une once d'air pour le Nautilus !

Quand je regagnai le sous-marin, je suffoquais presque. Quelle nuit infernale ! Impossible de la décrire. Une telle souffrance défie les mots. Le lendemain, je peinais à respirer. Ma tête me lançait de douleur, et des vertiges me faisaient tituber comme un ivrogne. Mes compagnons souffraient de la même manière. Certains marins haletaient, au bord de l'asphyxie.

Ce sixième jour de captivité, le capitaine Nemo, voyant que la pioche et le pic n'avançaient pas assez vite, décida de briser la glace qui nous séparait encore de l'eau libre en usant d'autres moyens. Il gardait un calme et une énergie impressionnants, maîtrisant sa douleur par une volonté de fer. Il réfléchissait, planifiait, puis passait à l'action.

Sur ses ordres, le Nautilus fut allégé, c'est-à-dire soulevé de la glace en modifiant sa densité. Une fois en flottaison, il fut déplacé pour se positionner au-dessus d'une grande cavité creusée selon sa ligne de flottaison. Ensuite, les réservoirs d'eau furent remplis, et le sous-marin s'enfonça dans cette cavité.

À cet instant, tout l'équipage rentra à bord, et les portes de communication furent scellées. Le Nautilus reposait sur une couche de glace de moins d'un mètre d'épaisseur, déjà fragilisée par des sondes en de nombreux endroits.

Les vannes des réservoirs furent ouvertes à fond, et cent mètres cubes d'eau s'y engouffrèrent, ajoutant cent mille kilos au poids du Nautilus.

Nous étions suspendus à ce moment, tendus, oubliant nos souffrances, espérant encore. Tout se jouait sur cette dernière tentative.

Malgré le bourdonnement incessant dans ma tête, j'entendis bientôt un frémissement sous la coque du Nautilus. Un mouvement se fit sentir. La glace se fendit avec un bruit étrange, comme du papier qu'on déchire, et le Nautilus s'enfonça.

« Nous passons ! » murmura Conseil à mon oreille.

Je ne pus lui répondre, mais je serrai sa main dans un geste instinctif.

Soudain, sous l'effet de sa lourde charge, le Nautilus plongea comme un boulet, s'enfonçant dans l'eau comme s'il tombait dans le vide !

Toute la puissance électrique fut dirigée vers les pompes, qui commencèrent immédiatement à évacuer l'eau des réservoirs. Après quelques minutes, notre descente fut stoppée. Bientôt, le manomètre indiqua que nous remontions. L'hélice, à pleine vitesse, fit vibrer la coque métallique, nous propulsant vers le nord.

Combien de temps durerait cette traversée sous la banquise avant d'atteindre la mer libre ? Encore un jour ? J'allais mourir avant !

À demi allongé sur un canapé de la bibliothèque, je suffoquais. Mon visage était livide, mes lèvres bleuies, mes sens engourdis. Je ne voyais plus, je n'entendais plus. La notion du temps s'était évanouie. Mes muscles refusaient de bouger.

Je ne saurais dire combien d'heures passèrent ainsi, mais j'avais conscience de mon agonie imminente. Je sentais la mort approcher...

Soudain, je repris mes esprits. Quelques bouffées d'air envahirent mes poumons. Avions-nous refait surface ? Avions-nous traversé la banquise ?

Non ! C'étaient Ned et Conseil, mes deux fidèles amis, qui se sacrifiaient pour me sauver.

Quelques bouffées d'air subsistaient encore au fond d'un appareil. Plutôt que de les respirer eux-mêmes, Ned et Conseil me les offraient, goutte à goutte, tandis qu'ils suffoquaient. Je tentai de repousser l'appareil, mais ils m'en empêchèrent, et je respirai, savourant chaque inspiration.

Je jetai un coup d'œil à l'horloge : il était onze heures du matin, probablement le 28 mars. Le Nautilus filait à une vitesse vertigineuse de quarante milles à l'heure, se tordant dans les flots.

Où était le capitaine Nemo ? Était-il mort ? Ses hommes avaient-ils péri avec lui ?

Le manomètre indiquait que nous n'étions plus qu'à vingt pieds de la surface. Seul un champ de glace nous séparait de l'air libre. Pouvions-nous le briser ?

Peut-être. En tout cas, le Nautilus s'y essayait. Je sentis le sous-marin s'incliner, abaissant son arrière et relevant son éperon. Une simple prise d'eau avait suffi à rompre son équilibre.

Propulsé par sa puissante hélice, il frappa la glace de dessous, tel un bélier colossal. Il la fissurait peu à peu, reculait, puis chargeait à nouveau, jusqu'à ce qu'enfin, dans un dernier assaut, il jaillit à la surface, brisant la glace sous son poids.

Le panneau fut ouvert, presque arraché, laissant l'air pur s'engouffrer dans le Nautilus.

Comment je me retrouvai sur la plateforme, je l'ignore. Peut-être Ned m'y avait-il transporté. Mais je respirais, je buvais l'air vivifiant de la mer. Mes deux compagnons, près de moi, s'enivraient aussi de ces molécules fraîches. Contrairement aux affamés qui doivent modérer leur faim, nous pouvions aspirer à pleins poumons cette atmosphère enivrante, cette brise qui nous offrait une ivresse exquise !

« Ah ! s'exclamait Conseil, que c'est bon, l'oxygène ! Monsieur, n'ayez crainte de respirer. Il y en a pour tout le monde. »

Quant à Ned Land, il restait silencieux, mais ouvrait la bouche comme pour effrayer un requin. Ses inspirations étaient puissantes, comme un poêle en pleine combustion.

Nos forces revinrent vite, et en regardant autour de moi, je constatai que nous étions seuls sur la plateforme. Aucun membre de l'équipage, pas même le capitaine Nemo, n'était là. Les marins du Nautilus se contentaient de l'air intérieur, aucun n'était venu goûter à l'atmosphère libre.

Mes premiers mots furent des remerciements pour Ned et Conseil. Ils avaient prolongé ma vie durant ces heures d'agonie. Ma gratitude ne suffirait jamais à payer un tel dévouement.

« Allons, monsieur le professeur, répondit Ned Land, ce n'est pas la peine d'en parler ! Quel mérite avions-nous ? Aucun. C'était juste une question d'arithmétique. Votre vie valait plus que la nôtre. Il fallait donc la préserver.

— Non, Ned, répondis-je, elle ne valait pas plus. »

Personne n'est plus admirable qu'un homme généreux et bon, et c'est ce que vous êtes !

— Très bien, très bien, dit le Canadien, visiblement gêné.

— Et toi, mon cher Conseil, tu as dû souffrir aussi.

— Pas tant que ça, pour être honnête. J'ai manqué d'air, c'est sûr, mais je pense que je m'y serais habitué. En fait, en vous voyant vous évanouir, monsieur, ça m'a coupé l'envie de respirer, comme on dit.

Conseil, un peu embarrassé par sa propre banalité, s'arrêta là.

— Mes amis, dis-je avec émotion, nous sommes liés pour toujours, et vous avez des droits sur moi...

— Droits que je compte bien utiliser, répliqua le Canadien.

— Comment ça ? fit Conseil.

— Oui, dit Ned Land, le droit de vous entraîner avec moi quand je quitterai ce maudit Nautilus.

— Au fait, demanda Conseil, allons-nous dans la bonne direction ?

— Oui, répondis-je, nous suivons le soleil, et ici, le soleil, c'est le nord.

— Peut-être, ajouta Ned Land, mais reste à savoir si nous allons vers le Pacifique ou l'Atlantique, c'est-à-dire vers des mers fréquentées ou désertes.

Je ne pouvais rien répondre à cela, et je craignais que le capitaine Nemo ne nous ramène vers cet immense océan entre l'Asie et l'Amérique. Il bouclerait ainsi son tour du monde sous-marin, revenant dans ces eaux où le Nautilus jouissait d'une totale liberté. Mais si nous retournions dans le Pacifique, loin de toute terre habitée, que deviendraient les plans de Ned Land ?

Nous allions bientôt être fixés sur cette question cruciale. Le Nautilus filait à vive allure. Nous franchîmes rapidement le cercle polaire et nous dirigeâmes vers le cap Horn.

Le 31 mars, à sept heures du soir, nous longions la pointe sud-américaine.

Toutes nos souffrances passées étaient oubliées. Le souvenir de notre emprisonnement dans la glace s'effaçait. Nous pensions à l'avenir. Le capitaine Nemo ne se montrait plus, ni dans le salon ni sur le pont. Chaque jour, le second reportait notre position sur la carte, me permettant de suivre précisément la trajectoire du Nautilus. Ce soir-là, à ma grande satisfaction, il devint clair que nous remontions vers le nord, en direction de l'Atlantique.

Je partageai mes observations avec Ned et Conseil.

— Bonne nouvelle, dit le Canadien, mais où va le Nautilus ?

— Je l'ignore, Ned.

— Son capitaine voudrait-il, après le pôle Sud, tenter le pôle Nord et revenir au Pacifique par le passage du Nord-Ouest ?

— Ne le sous-estimez pas, répondit Conseil.

— Eh bien, dit Ned, nous le quitterons avant cela.

— Quoi qu'il en soit, ajouta Conseil, le capitaine Nemo est un homme remarquable, et nous ne regretterons pas de l'avoir rencontré.

— Surtout quand nous l'aurons quitté ! répliqua Ned Land.

Le lendemain, 1er avril, lorsque le Nautilus refit surface peu avant midi, nous aperçûmes une côte à l'ouest. C'était la Terre de Feu, ainsi nommée par les premiers navigateurs qui avaient vu les nombreuses fumées s'élevant des huttes indigènes.

La Terre de Feu est un ensemble d'îles s'étendant sur environ 150 kilomètres de long et 370 kilomètres de large, entre 53° et 56° de latitude sud, et 67°50' et 77°15' de longitude ouest. La côte semblait basse, mais à l'horizon se dressaient des montagnes imposantes. J'ai même cru discerner le mont Sarmiento, culminant à 2 070 mètres d'altitude, un pic de schiste en forme de pyramide avec un sommet très pointu. Selon Ned Land, ce pic, selon qu'il est enveloppé ou dégagé de nuages, prédit le beau ou le mauvais temps.

« Un baromètre naturel, dis-je à Ned.

— Oui, monsieur, un baromètre fiable qui ne m'a jamais trompé quand je naviguais dans les détroits de Magellan. »

À cet instant, le pic se détachait clairement sur le ciel, signe de beau temps, ce qui fut confirmé par la suite.

Le Nautilus, après être retourné sous l'eau, s'approcha de la côte, longeant à quelques kilomètres seulement. À travers les hublots du salon, j'aperçus de longues lianes et des fucus géants, ces varechs à poires que l'on trouve dans les mers libres du pôle. Leurs filaments visqueux et lisses atteignaient jusqu'à 300 mètres de long; véritables câbles plus épais qu'un pouce, ils servaient souvent d'amarres aux navires. Une autre plante, appelée velp, avec ses longues feuilles de plus d'un mètre, s'enracinait dans les concrétions coralligènes, couvrant le fond marin. Elle offrait refuge et nourriture à des myriades de crustacés et de mollusques, crabes et seiches. Phoques et loutres s'y régalaient, mêlant chair de poisson et algues, à l'anglaise.

Le Nautilus filait à toute vitesse sur ces fonds riches et luxuriants. Le soir venu, il s'approcha des îles Malouines, dont je distinguai les sommets escarpés le lendemain. La mer était peu profonde, ce qui me fit penser, à juste titre, que ces deux îles, entourées de nombreux îlots, faisaient autrefois partie des terres magellaniques. Les Malouines furent probablement découvertes par John Davis, qui les nomma Davis-Southern Islands. Plus tard, Richard Hawkins les appela Maiden-Islands, îles de la Vierge. Au début du XVIIIe siècle, des pêcheurs de Saint-Malo les renommèrent Malouines, et enfin Falkland par les Anglais, qui les possèdent aujourd'hui.

Dans ces eaux, nos filets ramenèrent de magnifiques algues, notamment un fucus dont les racines étaient couvertes de moules, les meilleures du monde. Des oies et des canards se posèrent par douzaines sur le pont, bientôt destinés à nos cuisines. Parmi les poissons, j'observai surtout des gobies et des boulerots, longs de vingt centimètres, parsemés de taches blanches et jaunes.

Je fus également émerveillé par de nombreuses méduses, notamment les chrysaores propres aux mers des Malouines. Parfois, elles prenaient la forme d'une ombrelle hémisphérique très lisse, rayée de lignes rouge brun et ornée de douze festons réguliers; d'autres fois, elles ressemblaient à une corbeille renversée, d'où s'échappaient gracieusement de larges feuilles et de longues tentacules rouges.

Elles se déplaçaient avec grâce, agitant leurs bras semblables à des feuilles, tandis que leurs tentacules, tels des cheveux somptueux, flottaient derrière elles. J'aurais aimé capturer quelques-uns de ces fragiles zoophytes, mais ils n'étaient que des illusions, se dissipant dès qu'ils quittaient leur milieu aquatique.

Après que les dernières montagnes des Malouines se soient effacées à l'horizon, le Nautilus plongea à une profondeur de vingt à vingt-cinq mètres, longeant la côte américaine. Le capitaine Nemo restait invisible.

Jusqu'au 3 avril, nous restâmes dans les eaux de la Patagonie, alternant entre les profondeurs de l'océan et sa surface. Le Nautilus dépassa l'immense estuaire de la Plata et, le 4 avril, nous étions en face de l'Uruguay, à cinquante milles au large. Toujours cap au nord, nous suivions les courbes sinueuses de l'Amérique du Sud. Depuis notre départ des mers du Japon, nous avions déjà parcouru seize mille lieues.

Vers onze heures du matin, nous franchîmes le tropique du Capricorne sur le trente-septième méridien et passâmes au large du cap Frio. Le capitaine Nemo, au grand désarroi de Ned Land, évitait les côtes habitées du Brésil, filant à une vitesse vertigineuse. Aucun poisson ni oiseau, même les plus rapides, ne pouvaient nous suivre, et les merveilles naturelles de ces eaux restaient hors de notre portée.

Cette allure effrénée se maintint plusieurs jours, et le 9 avril au soir, nous aperçûmes la pointe la plus orientale de l'Amérique du Sud, le cap San Roque.

Ensuite, le Nautilus s'éloigna à nouveau, explorant les profondeurs d'une vallée sous-marine entre ce cap et Sierra Leone, sur la côte africaine. Cette vallée se divise près des Antilles et se termine au nord par une immense fosse de neuf mille mètres de profondeur. La coupe géologique de l'océan montre, jusqu'aux petites Antilles, une falaise de six kilomètres de haut, et, à proximité des îles du Cap-Vert, une autre paroi tout aussi imposante, encadrant le continent submergé de l'Atlantide. Le fond de cette vaste vallée est parsemé de montagnes, offrant des paysages sous-marins saisissants. Je me base sur les cartes manuscrites de la bibliothèque du Nautilus, manifestement dessinées par le capitaine Nemo lui-même lors de ses explorations.

Pendant deux jours, nous explorâmes ces eaux désertes et profondes à l'aide de plans inclinés. Le Nautilus traçait de longues diagonales, explorant toutes les profondeurs. Mais le 11 avril, il remonta brusquement à la surface, et nous vîmes la terre à l'embouchure du fleuve Amazone, un vaste estuaire dont le débit est si puissant qu'il dessale la mer sur plusieurs lieues.

Nous avions franchi l'Équateur. À vingt milles à l'ouest se trouvaient les Guyanes, une terre française où nous aurions pu trouver refuge.

Mais le vent soufflait fort, et les vagues déchaînées rendaient impossible l'idée de naviguer en canot. Ned Land, comprenant cela, ne dit mot.

Je préférais ne pas évoquer les plans d'évasion de Ned, de peur de l'encourager dans une tentative vouée à l'échec.

Pour compenser ce contretemps, je me plongeai dans des études fascinantes. Durant les 11 et 12 avril, le Nautilus resta à la surface, et son filet nous offrit une pêche extraordinaire de zoophytes, poissons et reptiles.

Parmi les zoophytes récupérés par les filets, il y avait de magnifiques phyctallines, de la famille des actinidiens. Notamment, le phyctalis protexta, originaire de cette région de l'océan, se distinguait par son tronc cylindrique orné de lignes verticales et de taches rouges, surmonté d'une couronne de tentacules éclatants. Les mollusques, quant à eux, comprenaient des espèces déjà observées : des turritelles, des olives-porphyres aux motifs entrecroisés, avec des taches rousses contrastant sur un fond rosé, des ptérocères aux allures de scorpions pétrifiés, des hyales translucides, des argonautes, des seiches délicieuses, et certains calmars que les anciens naturalistes classaient parmi les poissons-volants, utilisés principalement comme appâts pour la pêche à la morue.

Parmi les poissons de la région que je n'avais pas encore étudiés, je remarquai plusieurs espèces. Chez les cartilagineux, il y avait les pétromizons-pricka, sortes d'anguilles de trente-huit centimètres, avec une tête verdâtre, des nageoires violettes, un dos gris-bleu, un ventre brun argenté parsemé de taches vives, et des yeux cerclés d'or. Ces créatures, probablement entraînées en mer par le courant de l'Amazone, habitent normalement les eaux douces. Nous avons aussi capturé des raies à museau pointu et queue longue, armées d'un aiguillon dentelé, ainsi que de petits squales d'un mètre, à la peau grise et blanchâtre, dont les dents recourbées en arrière s'alignent sur plusieurs rangs.

On les appelle communément les "pantouffliers" : des lophies-vespertillions, qui ressemblent à des triangles isocèles rougeâtres d'environ un demi-mètre. Leurs nageoires pectorales s'étendent par des excroissances charnues, leur donnant l'apparence de chauves-souris. Mais c'est leur appendice corné près des narines qui leur vaut le surnom de licornes de mer. On trouve aussi plusieurs types de batistes, comme le curassavien, dont les flancs parsemés de points brillent d'un éclat doré, et le caprisque, d'un violet clair aux reflets chatoyants, semblables à la gorge d'un pigeon.

Je termine cette liste, peut-être un peu aride mais très précise, par les poissons osseux que j'ai observés : les passans, du genre des apléronotes, avec leur museau très arrondi et blanc comme neige, leur corps d'un noir profond, et une longue lanière charnue et fine ; les odontagnathes, semblables à de longues sardines de trente centimètres, étincelantes d'un éclat argenté ; les scombres-guares, dotés de deux nageoires anales ; les centronotes-nègres, à la peau sombre, que l'on pêche à l'aide de torches, de longs poissons de deux mètres à la chair grasse, blanche et ferme, qui, frais, ont le goût de l'anguille, et séchés, celui du saumon fumé ; les labres demi-rouges, avec des écailles uniquement à la base de leurs nageoires dorsales et anales ; les chrysoptères, où l'or et l'argent se mêlent aux éclats du rubis et de la topaze ; les spares-queues-d’or, à la chair très délicate et dont les propriétés phosphorescentes les trahissent dans l'eau ; les spares-pobs, à la langue fine et aux teintes orange ; les sciènes-coro aux nageoires caudales dorées, les acanthures-noirauds, les anableps de Surinam, et bien d'autres encore.

Mais il est impossible de ne pas mentionner un poisson dont Conseil se souviendra longtemps pour une bonne raison.

Un de nos filets avait ramené une raie très aplatie qui, sans sa queue, aurait formé un disque parfait et pesait une vingtaine de kilos. Sa face inférieure était blanche, tandis que le dessus était rougeâtre, parsemé de grandes taches rondes bleu foncé cerclées de noir. Sa peau était très lisse et se terminait par une nageoire à deux lobes.

Allongée sur la plate-forme, elle se débattait vigoureusement, essayant de se retourner par des mouvements convulsifs, et ses efforts étaient tels qu'un dernier soubresaut menaçait de la renvoyer à la mer.

Mais Conseil, déterminé à ne pas laisser filer sa prise, se jeta sur le poisson. Avant que je n’aie pu l'en dissuader, il l'attrapa à deux mains. En un instant, il se retrouva les jambes en l'air, paralysé sur un côté, criant :

« Ah ! À l'aide, maître ! »

C'était bien la première fois que mon fidèle Conseil ne s'adressait pas à moi avec sa politesse habituelle.

Le Canadien et moi, nous l'avons relevé et frotté vigoureusement. Quand il a repris ses esprits, notre insatiable classificateur a murmuré d'une voix hachée :

« Classe des cartilagineux, ordre des chondroptérygiens, à branchies fixes, sous-ordre des sélaciens, famille des raies, genre des torpilles ! »

— Oui, mon cher, lui ai-je répondu, c'est bien une torpille qui t'a mis dans cet état déplorable.

— Ah ! vous pouvez me croire, monsieur, a répliqué Conseil, mais je me vengerai de cet animal.

— Et comment donc ?

— En le mangeant. »

Ce qu'il fit le soir même, mais uniquement par esprit de revanche, car la chair était franchement coriace.

Le pauvre Conseil avait eu affaire à une torpille de l'espèce la plus redoutable, la cumana. Cet étrange animal, dans un environnement conducteur comme l'eau, peut foudroyer ses cibles à plusieurs mètres grâce à la puissance de son organe électrique, dont les deux surfaces principales mesurent pas moins de vingt-sept pieds carrés.

Le lendemain, 12 avril, le Nautilus s'approcha des côtes hollandaises, près de l'embouchure du Maroni. Là, plusieurs groupes de lamantins vivaient en famille. Ces manates, tout comme le dugong et le stellère, appartiennent à l'ordre des siréniens. Ces magnifiques créatures, paisibles et inoffensives, mesuraient entre six et sept mètres et pesaient au moins quatre mille kilos. J'expliquai à Ned Land et Conseil que la nature, dans sa sagesse, avait confié à ces mammifères une mission cruciale. Comme les phoques, ils broutent les prairies sous-marines, prévenant ainsi l'accumulation d'herbes qui obstruent les embouchures de fleuves tropicaux.

« Et savez-vous, ai-je ajouté, ce qui s'est passé depuis que l'homme a presque anéanti ces espèces précieuses ? Les herbes en décomposition ont empoisonné l'air, et cet air vicié a engendré la fièvre jaune qui ravage ces contrées splendides. Les végétations nocives ont proliféré sous ces mers brûlantes, et le fléau s'est répandu de l'embouchure du Rio de la Plata jusqu'aux côtes de Floride ! »

Et si l'on en croit Toussenel, ce désastre n'est rien comparé à celui qui frappera nos descendants lorsque les mers seront vidées de leurs baleines et de leurs phoques. Alors, envahies de poulpes, de méduses et de calmars, elles deviendront d'immenses foyers d'infection, privées de « ces vastes estomacs que Dieu avait chargés de purifier la surface des océans ».

Cependant, sans se soucier de ces théories, l'équipage du Nautilus captura une demi-douzaine de manates. Il fallait en effet remplir les réserves avec cette viande délicieuse, bien supérieure au bœuf et au veau. La chasse fut sans intérêt, les manates se laissant abattre sans résistance.

Des tonnes de viande séchée furent stockées à bord, prêtes à enrichir les réserves du Nautilus grâce à la richesse de ces mers. Ce jour-là, une pêche peu commune ajouta encore à notre butin.

Le filet ramena des poissons à la tête ornée d'une plaque ovale aux bords charnus. C'étaient des rémoras, une espèce de poissons dotée d'un disque aplati fait de lames cartilagineuses mobiles. Ce disque leur permet de créer une succion et de s'accrocher aux objets comme une ventouse.

J'avais déjà observé le rémora en Méditerranée, mais ici, nous avions affaire à l'échénéïde ostéochère, unique à cette mer. Nos marins les déposaient dans des bassines d'eau à mesure qu'ils les capturaient.

Une fois la pêche terminée, le Nautilus se rapprocha de la côte où des tortues marines dormaient à la surface. Les attraper n'était pas simple, car elles se réveillent au moindre bruit et leur carapace résiste aux harpons. Mais les rémoras allaient nous faciliter la tâche. Ces poissons, véritables hameçons vivants, allaient capturer les tortues avec une efficacité redoutable.

Les hommes du Nautilus fixèrent un anneau à la queue des rémoras, suffisamment large pour leur laisser toute liberté de mouvement. À cet anneau, ils attachèrent une longue corde reliée au navire. Une fois à l'eau, les rémoras se dirigèrent vers les tortues, s'accrochant à leur plastron avec une telle ténacité qu'ils auraient préféré se déchirer plutôt que de lâcher prise. On les ramenait à bord, tortues comprises.

Ainsi, nous capturâmes plusieurs cacouannes, mesurant un mètre de large et pesant deux cents kilos. Leurs carapaces, ornées de plaques cornées brunes avec des taches blanches et jaunes, les rendaient très précieuses. De plus, elles offraient une chair délicieuse, tout comme les tortues franches.

Cette pêche marqua la fin de notre séjour près de l'Amazone, et à la nuit tombée, le Nautilus reprit le large.

Pendant plusieurs jours, le Nautilus s'éloigna de la côte américaine, évitant le golfe du Mexique et la mer des Antilles. Bien que la profondeur de ces eaux soit en moyenne de mille huit cents mètres, le capitaine Nemo préférait éviter ces zones, trop fréquentées par les navires à vapeur et parsemées d'îles.

Le 16 avril, nous aperçûmes la Martinique et la Guadeloupe à environ trente milles de distance. Je pus entrevoir un instant leurs sommets majestueux.

Ned Land, notre Canadien, espérait pouvoir mettre en œuvre ses plans d'évasion dans le golfe, soit en atteignant une terre, soit en s'approchant d'un des nombreux bateaux qui naviguent d'île en île. Mais il fut très déçu. S'il avait réussi à s'emparer du canot sans que le capitaine s'en aperçoive, la fuite aurait été envisageable.

En pleine mer, toute idée d'évasion semblait désormais impossible.

Ned Land, Conseil et moi avons longuement discuté de notre situation. Depuis six mois, nous étions retenus sur le Nautilus. Dix-sept mille lieues parcourues, et comme le soulignait Ned, rien n'indiquait que cela s'arrêterait. À ma grande surprise, Ned proposa de confronter directement le capitaine Nemo : avait-il l'intention de nous garder prisonniers indéfiniment ?

Cette idée me rebutait. Je doutais qu'elle mène à quoi que ce soit de concret. Le capitaine Nemo ne nous offrirait aucune solution ; nous devions compter uniquement sur nous-mêmes. De plus, le capitaine était devenu plus distant, plus taciturne. Il m'évitait, ne se montrait que rarement. Autrefois, il partageait avec enthousiasme les merveilles sous-marines, mais désormais, il me laissait à mes propres recherches et ne venait plus au salon.

Quel changement avait bien pu se produire en lui ? Pour quelle raison ? Je n'avais rien fait pour le provoquer. Peut-être notre présence lui était-elle devenue insupportable ? Cependant, je savais qu'il n'était pas du genre à nous libérer de son propre chef.

Je demandai à Ned de me laisser le temps de réfléchir avant d'agir. Si notre démarche échouait, elle risquait de susciter la méfiance du capitaine, de compliquer notre situation et de compromettre les plans de Ned. Quant à notre santé, rien à redire. Hormis l'épreuve de la banquise au pôle Sud, nous n'avions jamais été en meilleure forme, grâce à une alimentation saine, un air pur, une vie régulière, et une température constante. Pour quelqu'un comme le capitaine Nemo, qui n'avait aucun attachement terrestre et qui vivait selon ses propres règles, cette existence était idéale.

Mais nous, nous n'avions pas coupé les ponts avec le monde extérieur. Pour ma part, je refusais d'enterrer avec moi mes découvertes fascinantes. J'avais acquis le droit d'écrire le véritable livre de la mer, et je souhaitais qu'il voie le jour le plus tôt possible.

Même ici, dans les eaux des Antilles, à dix mètres sous la surface, les panneaux ouverts révélaient des merveilles à consigner dans mes notes quotidiennes. Des créatures captivantes comme les physalies, ces grandes vessies oblongues aux reflets nacrés, flottant au gré du vent avec leurs tentacules bleues comme des fils de soie. Magnifiques à regarder, ces méduses étaient de véritables orties au toucher, libérant un liquide corrosif. Parmi les articulés, je notais aussi la présence d'annélides d'un mètre et demi, dotées d'une trompe rose et de milliers de pattes, ondulant sous l'eau en projetant toutes les couleurs du spectre solaire.

Dans le royaume des poissons, on croisait d'immenses raies-molubars, de véritables géants cartilagineux de trois mètres de long, pesant près de trois cents kilos. Leur nageoire pectorale triangulaire et leur dos légèrement bombé leur donnaient l'allure de navires fantômes, et leurs yeux, placés aux extrémités de leur tête, semblaient scruter l'horizon. Parfois, elles flottaient si près de notre hublot qu'elles en obscurcissaient la vue.

On rencontrait aussi des balistes américains, parés uniquement de noir et de blanc, et des bobies plumiers, longs et musclés, avec des nageoires jaunes et une mâchoire proéminente. Les scombres, longs de près de deux mètres, exhibaient leurs dents courtes et acérées, et leurs petites écailles brillaient comme de l'argent. Les surmulets, quant à eux, défilaient en nuées, leurs corps rayés d'or vibrant au rythme de leurs nageoires scintillantes. Ces poissons, véritables joyaux vivants, étaient autrefois offerts à Diane et prisés des riches Romains, qui disaient : « Ne mange pas celui qui les capture ! »

Des pomacanthes-dorés, ornés de bandes émeraude, glissaient devant nous, vêtus de velours et de soie, dignes des tableaux de Véronèse. Les spares, rapides et furtifs, se faufilaient, tandis que les clupanodons, longs de près de quarante centimètres, brillaient de mille feux phosphorescents. Les muges, avec leur queue charnue, battaient l'eau, et les corégones rouges fendaient les flots de leur nageoire acérée. Les sélènes argentées, dignes de leur nom, se levaient à l'horizon comme autant de lunes blanches.

J'aurais pu admirer encore bien d'autres merveilles si le Nautilus n'avait pas commencé à plonger vers les profondeurs. Ses plans inclinés nous emmenèrent à des profondeurs de deux à trois mille cinq cents mètres. Là, la vie se réduisait à des encrines, étoiles de mer et pentacrines délicates, semblables à des têtes de méduse sur des tiges droites, ainsi qu'à des troques, des quenottes ensanglantées et de grandes fissurelles, mollusques littoraux impressionnants.

Le 20 avril, nous étions remontés à une profondeur moyenne de mille cinq cents mètres. L'archipel des îles Lucayes était la terre la plus proche, éparpillée comme des pavés sur l'océan. De hautes falaises sous-marines, faites de blocs grossiers, se dressaient là, percées de cavités sombres que nos faisceaux lumineux ne parvenaient pas à percer entièrement.

Ces roches étaient couvertes de grandes algues, de laminaires géants et de fucus imposants, formant un véritable mur végétal digne d'un monde de Titans.

En parlant de ces plantes gigantesques, Conseil, Ned et moi ne pûmes nous empêcher d'évoquer les créatures marines tout aussi colossales. Les unes semblaient destinées à nourrir les autres, dans un équilibre naturel fascinant.

À travers les vitres presque immobiles du Nautilus, je ne voyais que quelques créatures marines se faufiler entre les longues algues : des crabes aux pattes interminables, des crustacés violacés, et des clios typiques des mers des Antilles.

Il devait être aux alentours de onze heures quand Ned Land me signala un étrange remue-ménage au milieu de ces grandes algues.

« Regarde, dis-je, ces algues ressemblent à des repaires à poulpes. Je ne serais pas surpris d'en voir surgir quelques-uns.

— Quoi ! s'exclama Conseil, des calmars, ces simples mollusques de la classe des céphalopodes ?

— Non, répondis-je, je parle de poulpes géants. Mais il semble que notre ami Land se soit trompé, je ne vois rien d'inhabituel.

— Dommage, répliqua Conseil. J'aimerais bien voir de mes propres yeux l'un de ces poulpes dont on dit qu'ils peuvent entraîner des navires dans les profondeurs. On les appelle des krak...

— Krak, ça suffit, répondit Ned avec ironie.

— Krakens, corrigea Conseil, ignorant la plaisanterie de Ned.

— Jamais je ne croirai à l'existence de ces créatures, déclara Ned Land.

— Pourquoi pas ? répondit Conseil. Nous avons bien cru au narval de monsieur.

— C'était une erreur, Conseil.

— Peut-être, mais beaucoup y croient encore.

— C'est possible, Conseil, mais je n'y croirai que lorsque j'aurai pu en disséquer un moi-même, dit Ned.

— Alors, vous ne croyez pas aux poulpes géants ? demanda Conseil.

— Mais qui y a jamais cru ? s'exclama le Canadien.

— Beaucoup de gens, mon cher Ned.

— Pas les pêcheurs. Peut-être les savants ?

— Détrompe-toi, Ned. Des pêcheurs et des savants y croient !

— Pour ma part, dit Conseil avec sérieux, je me souviens d'un bateau emporté sous les flots par les tentacules d'un céphalopode.

— Tu as vu ça ? demanda le Canadien.

— Oui, Ned.

— De tes propres yeux ?

— Oui, de mes propres yeux.

— Où ça, je te prie ?

— À Saint-Malo, répondit Conseil sans se démonter.

— Dans le port ? ironisa Ned Land.

— Non, dans une église, rétorqua Conseil.

— Dans une église ! s'étonna le Canadien.

— Oui, Ned. C'était un tableau représentant ce poulpe !

— Eh bien ! s'exclama Ned Land en riant. Conseil, tu m'as bien eu !

— En réalité, il a raison, repris-je. J'ai entendu parler de ce tableau. Mais il s'agit d'une légende, et vous savez ce que valent les légendes en matière de science ! Quand il s'agit de monstres, l'imagination s'emballe facilement.

On a même affirmé que ces poulpes pouvaient emporter des navires entiers, et un certain Olaus Magnus a décrit un céphalopode si grand qu'il ressemblait plus à une île qu'à un animal. Il y a aussi cette histoire de l'évêque de Nidros qui aurait célébré une messe sur un rocher immense. Une fois la messe terminée, le rocher se serait mis à bouger et serait retourné à la mer. Ce rocher, c'était un poulpe.

— C'est tout ? demanda le Canadien.

— Non, répondis-je.

Un autre évêque, Pontoppidan de Berghem, raconte aussi l'histoire d'un poulpe si gigantesque qu'un régiment de cavalerie aurait pu y manœuvrer !

— Ils avaient de l'imagination, ces évêques d'autrefois ! lança Ned Land.

— Et les naturalistes de l'Antiquité évoquaient des monstres à la gueule aussi large qu'un golfe, trop massifs pour franchir le détroit de Gibraltar.

— Ça, c'est impressionnant ! répondit le Canadien.

— Mais alors, dans tous ces récits, qu'est-ce qui est vrai ? demanda Conseil.

— Pas grand-chose, mes amis. Rien qui ne dépasse les limites de la vraisemblance pour tomber dans le domaine des fables ou des légendes.

Cependant, même les histoires les plus incroyables ont besoin d'une cause ou au moins d'un prétexte. Il est indéniable que des poulpes et des calmars de taille impressionnante existent, bien qu'ils soient plus petits que les cétacés. Aristote mentionnait déjà un calmar de cinq coudées, soit environ trois mètres dix. Nos pêcheurs en croisent souvent qui dépassent un mètre quatre-vingts. Les musées de Trieste et de Montpellier exposent des squelettes de poulpes mesurant deux mètres. En fait, selon les spécialistes, un spécimen de seulement six pieds aurait des tentacules atteignant vingt-sept pieds, suffisant pour en faire un monstre redoutable.

— En pêche-t-on encore aujourd'hui ? demanda le Canadien.

— Même si on ne les capture pas, les marins en aperçoivent parfois. Un ami à moi, le capitaine Paul Bos, du Havre, m'a souvent assuré avoir rencontré un de ces géants dans les eaux de l'Inde. Mais l'événement le plus incroyable, qui ne laisse plus de place au doute sur l'existence de ces créatures, s'est produit il y a quelques années, en 1861.

— Qu'est-ce qui s'est passé ? demanda Ned Land.

— Écoute bien. En 1861, au nord-est de Ténériffe, près de la latitude où nous nous trouvons, l'équipage de l'aviso l'Alecton a repéré un calmar monstrueux nageant dans les parages.

Le commandant Bouguer s'est approché et a tenté de l'attaquer avec des harpons et des fusils, mais sans grand succès. Les balles et les harpons traversaient sa chair molle comme dans une gelée sans consistance. Après plusieurs essais infructueux, l'équipage a réussi à passer un nœud coulant autour du corps du mollusque. Le nœud a glissé jusqu'aux nageoires caudales et s'y est arrêté. Ils ont essayé de hisser le monstre à bord, mais il était si lourd que sa queue s'est détachée sous la tension de la corde, et, amputé de cet appendice, il a disparu dans les profondeurs.

— Voilà un fait concret, dit Ned Land.

— Un fait indéniable, mon cher Ned.

On a donc proposé de baptiser ce calmar "le calmar de Bouguer".

— Quelle taille faisait-il ? demanda le Canadien.

— Il mesurait environ six mètres, répondit Conseil, tout en scrutant à nouveau les crevasses de la falaise à travers la vitre.

— Exactement, confirmai-je.

— Sa tête, reprit Conseil, n'était-elle pas ornée de huit tentacules, ondulant à la surface comme une bande de serpents ?

— C'est ça.

— Et ses yeux, n'étaient-ils pas énormes, presque à fleur de tête ?

— Oui, Conseil.

— Quant à sa bouche, n'était-ce pas un véritable bec de perroquet, mais d'une taille impressionnante ?

— Absolument, Conseil.

— Eh bien, sauf votre respect, dit Conseil calmement, si ce n'est pas le calmar de Bouguer, c'est au moins un de ses cousins. »

Je fixai Conseil, tandis que Ned Land se précipitait vers la vitre.

« Quelle créature effroyable ! » s'écria-t-il.

Je jetai un coup d'œil à mon tour et ne pus réprimer un frisson de dégoût. Devant nous se mouvait un monstre terrifiant, digne des contes les plus effrayants.

C'était un calmar gigantesque, mesurant huit mètres de long. Il se déplaçait à reculons avec une vitesse surprenante vers le Nautilus, ses énormes yeux glauques fixés sur nous.

Ses huit bras, ou plutôt ses pieds, jaillissant de sa tête, justifiaient le nom de céphalopodes. Ils étaient deux fois plus longs que son corps et se tordaient comme les cheveux des Furies. On distinguait clairement les deux cent cinquante ventouses, disposées en capsules semi-sphériques à l'intérieur des tentacules. Parfois, ces ventouses se plaquaient contre la vitre du salon, créant un vide. La bouche du monstre — un bec de corne semblable à celui d'un perroquet — s'ouvrait et se refermait verticalement. Sa langue, une substance cornée hérissée de rangées de dents acérées, sortait en vibrant de cette véritable cisaille. Quelle étrangeté de la nature ! Un bec d'oiseau sur un mollusque ! Son corps fuselé, plus épais au milieu, formait une masse charnue pesant probablement entre vingt et vingt-cinq tonnes. Sa couleur changeait rapidement, passant du gris livide au brun rougeâtre selon son humeur.

Qu'est-ce qui irritait ce mollusque ? Sans doute la présence de ce Nautilus, plus puissant que lui, et sur lequel ni ses bras suceurs ni ses mandibules n'avaient d'emprise. Et pourtant, quels monstres que ces poulpes, quelle vitalité leur a été donnée, quelle force dans leurs mouvements, puisqu'ils possèdent trois cœurs !

Le hasard nous avait mis face à ce calmar, et je ne voulais pas manquer l'occasion de l'étudier de près.

Je surmontai la répulsion qu'il m'inspirait et, prenant un crayon, je commençai à le dessiner.

« C'est peut-être celui que l'Alecton a rencontré, dit Conseil.

— Non, répliqua le Canadien, celui-ci est entier, alors que l'autre avait perdu sa queue !

— Ce n'est pas un argument suffisant, répondis-je.

Les bras et la queue de ces créatures peuvent repousser avec le temps. Depuis sept ans, la queue du calmar de Bouguer a sûrement eu le temps de se régénérer.

— Et puis, ajouta Ned, si ce n'est pas celui-là, c'est peut-être un autre de la bande !

Effectivement, d'autres poulpes se montraient à la vitre de tribord. J'en comptai sept, escortant le Nautilus. Leurs becs grinçaient contre la coque métallique. Nous étions bien entourés.

Je continuai mon dessin. Ces monstres restaient si proches qu'ils semblaient suspendus dans l'eau, presque immobiles, offrant des silhouettes parfaites à reproduire. Nous avancions à une allure tranquille.

Soudain, le Nautilus s'arrêta net. Un choc le fit vibrer de toute part.

— Sommes-nous entrés en collision ? demandai-je.

— Si c'était le cas, répondit Ned, on serait déjà repartis, car on flotte toujours.

Le Nautilus flottait, en effet, mais restait immobile. L'hélice ne tournait plus. Une minute passa. Le capitaine Nemo fit son entrée dans le salon, accompagné de son second.

Je ne l'avais pas vu depuis un moment. Il semblait préoccupé. Sans un mot pour nous, il se dirigea vers le panneau, observa les poulpes et murmura quelque chose à son second.

Ce dernier quitta la pièce. Les panneaux se refermèrent et le plafond s'illumina.

Je m'approchai du capitaine.

— Une sacrée collection de poulpes, lui dis-je, comme un curieux devant un aquarium.

— En effet, monsieur le naturaliste, répondit-il. Et nous allons les affronter directement.

Je le fixai, pensant avoir mal compris.

— Directement ? répétai-je.

— Oui, monsieur. L'hélice est bloquée. Je suppose qu'un des becs cornés de ces calmars s'est coincé dans les pales, nous empêchant d'avancer.

— Et que comptez-vous faire ?

— Remonter à la surface et éliminer ces créatures.

— Ça ne va pas être facile.

— C'est vrai. Nos balles électriques sont inefficaces contre leurs chairs molles qui ne leur offrent pas assez de résistance pour exploser. Nous les combattrons à la hache.

— Et au harpon, ajouta Ned, si vous acceptez mon aide.

— Je l'accepte, maître Land.

— Nous vous suivrons, dis-je. Nous emboîtâmes le pas du capitaine Nemo vers l'escalier central.

Là, une dizaine d'hommes, armés de haches d'abordage, attendaient le signal. Conseil et moi prîmes chacun une hache. Ned Land s'empara d'un harpon.

Le Nautilus avait regagné la surface. Un marin, posté sur les derniers échelons, dévissait les boulons du panneau. À peine les écrous libérés, le panneau fut arraché avec une force incroyable, visiblement tiré par la ventouse d'un bras de poulpe.

Aussitôt, un long tentacule se faufila dans l'ouverture comme un serpent, tandis qu'une vingtaine d'autres s'agitaient au-dessus.

D'un geste précis, le capitaine Nemo abattit sa hache sur le tentacule, qui s'effondra en se tordant le long des échelons.

Alors que nous nous précipitions vers la plate-forme, deux autres bras jaillirent dans les airs et s'abattirent sur le marin devant le capitaine, l'emportant avec une force inouïe.

Le cri du capitaine Nemo résonna, et il se lança dehors, talonné par nous tous. Quelle vision s'offrit à nous ! Le pauvre homme, agrippé par le tentacule et piégé par ses ventouses, était balancé dans les airs comme un jouet. Suffocant, il cria à l'aide en français, et ces mots me frappèrent comme un éclair : un compatriote, ici ? Peut-être plusieurs ? Ce cri désespéré, je ne l'oublierai jamais.

Il semblait perdu. Qui pouvait le libérer de cette étreinte implacable ? Pourtant, le capitaine Nemo se rua sur le monstre et, d'un coup de hache, trancha un autre bras. Son second combattait avec acharnement d'autres créatures rampantes sur le Nautilus. L'équipage se battait furieusement, tandis que le Canadien, Conseil et moi enfoncions nos armes dans ces masses visqueuses. L'air était saturé d'une odeur musquée insupportable. C'était un cauchemar.

Un instant, j'ai cru que notre camarade pourrait être sauvé. Sept tentacules étaient déjà tranchés. Un seul restait, secouant sa proie comme une plume. Mais alors que Nemo et son second s'élançaient, le monstre projeta un jet de liquide noirâtre, nous aveuglant. Quand le nuage se dissipa, le calmar avait disparu, emportant avec lui notre compatriote infortuné.

Furieux, nous nous déchaînâmes contre ces créatures. La plate-forme et les flancs du Nautilus grouillaient de poulpes. Nous luttions au milieu des tentacules tranchés, glissant dans un mélange de sang et d'encre noire. Ces membres semblaient repousser comme les têtes de l'hydre.

Ned Land, son harpon en main, crevait les yeux glauques des calmars d'un geste sûr. Mais soudain, un tentacule le faucha, le renversant.

Mon cœur s'arrêta. Le bec du calmar s'ouvrit sur Ned, prêt à le couper en deux. Je me précipitai, mais le capitaine Nemo fut plus rapide. Sa hache s'enfonça entre les mandibules, sauvant Ned in extremis. Le Canadien, reprenant ses esprits, planta alors son harpon dans le cœur du monstre.

« Je devais prendre ma revanche ! » lança le capitaine Nemo à Ned.

Ned hocha la tête, silencieux.

Le combat dura un quart d'heure. Les monstres, vaincus et mutilés, finirent par disparaître sous les flots.

Le capitaine Nemo, couvert de sang, resta immobile près du fanal, fixant la mer qui venait d'engloutir l'un des siens. Des larmes silencieuses coulaient sur son visage.

Cette scène du 20 avril, gravée dans nos mémoires, ne s'effacera jamais.

Sous le choc d'une émotion intense, j'ai consigné ces événements. En relisant mon récit avec Conseil et le Canadien, ils l'ont trouvé factuellement juste, mais émotionnellement insuffisant. Pour capturer une telle scène, il faudrait la plume d'un grand poète, comme celui des Travailleurs de la Mer. J'ai mentionné que le capitaine Nemo pleurait en contemplant l'océan.

Sa douleur était immense. C'était le deuxième compagnon qu'il perdait depuis notre arrivée à bord. Et quelle mort atroce ! Écrasé, étouffé, broyé par le bras puissant d'un poulpe, cet ami ne reposerait jamais avec ses camarades dans les eaux paisibles du cimetière de corail.

Ce qui m'a le plus bouleversé, c'est le cri désespéré de cet homme au milieu de la lutte. Ce pauvre Français, dans un ultime appel, avait retrouvé la langue de son pays et de sa mère. Parmi l'équipage du Nautilus, si intimement lié au capitaine Nemo, fuyant comme lui le monde des hommes, j'avais donc un compatriote ! Était-il le seul Français dans cette mystérieuse fraternité, composée visiblement de gens de toutes nationalités ? Encore un mystère insoluble qui hantait mon esprit.

Le capitaine Nemo s'est enfermé dans sa cabine, et je ne l'ai pas revu pendant un certain temps. Mais son désespoir était palpable, reflété dans le comportement du Nautilus, ce navire dont il était l'âme. Il dérivait sans but, flottant comme une épave au gré des vagues. Bien que son hélice fût libre, elle restait presque inactive. Le Nautilus semblait incapable de quitter le lieu de sa dernière bataille, cette mer qui avait englouti l'un des siens.

Dix jours s'écoulèrent ainsi. Ce n'est que le 1er mai que le Nautilus reprit une direction vers le nord, après avoir croisé les Lucayes à l'entrée du canal de Bahama. Nous suivions alors le Gulf Stream, ce grand fleuve de la mer avec ses propres rives, poissons et température.

En effet, ce courant puissant traverse l'Atlantique sans se mélanger aux eaux environnantes. Plus salé que l'océan lui-même, il s'étend sur une profondeur moyenne de trois mille pieds et une largeur de soixante milles. À certains endroits, il file à quatre kilomètres par heure, transportant un volume d'eau supérieur à celui de tous les fleuves terrestres réunis.

La véritable source du Gulf Stream, identifiée par le commandant Maury, se trouve dans le golfe de Gascogne. Là, ses eaux commencent à se former, encore fraîches et pâles. Il descend le long des côtes africaines, se réchauffe sous le soleil tropical, traverse l'Atlantique, atteint le cap San-Roque au Brésil, et se divise en deux branches, l'une d'elles s'imprégnant encore des eaux chaudes de la mer des Antilles.

Le Gulf Stream, véritable équilibriste des océans, s'emploie à harmoniser les températures en mêlant les eaux tropicales aux eaux glaciales du Nord. Après s'être échauffé dans le golfe du Mexique, il remonte le long des côtes américaines, atteint Terre-Neuve, puis dévie sous l'effet du courant froid venu du détroit de Davis. Il poursuit sa course océanique, se scindant en deux vers le quarante-troisième parallèle. L'un des bras, poussé par les vents alizés du nord-est, retourne vers le golfe de Gascogne et les Açores. L'autre, après avoir réchauffé les côtes de l'Irlande et de la Norvège, continue jusqu'au Spitzberg, où sa température chute à quatre degrés, contribuant à la formation de la mer libre du pôle.

C'est sur ce fleuve invisible que le Nautilus naviguait. À sa sortie du canal de Bahama, le Gulf Stream s'étend sur quatorze lieues de large et plonge à trois cent cinquante mètres de profondeur, avançant à huit kilomètres à l'heure. Sa vitesse diminue progressivement en direction du nord. Il est crucial que cette constance soit préservée, car tout changement dans sa vitesse ou sa trajectoire pourrait bouleverser le climat européen de manière imprévisible.

Vers midi, j'étais sur la plate-forme avec Conseil, lui expliquant les mystères du Gulf Stream. Une fois mon exposé terminé, je l'invitai à plonger ses mains dans le courant. Conseil, surpris, ne ressentit ni chaleur ni froid.

"C'est parce que la température du Gulf Stream, à sa sortie du golfe du Mexique, est proche de celle du corps humain," lui expliquai-je. "Ce courant est un immense radiateur qui permet aux côtes européennes de rester verdoyantes toute l'année. Selon Maury, la chaleur qu'il dégage pourrait, si elle était entièrement exploitée, faire fondre un fleuve de fer aussi grand que l'Amazone ou le Missouri."

À cet instant, le Gulf Stream filait à deux mètres vingt-cinq par seconde. Son courant se démarque si nettement de la mer environnante que ses eaux comprimées forment une bosse sur l'océan, créant un dénivelé avec les eaux plus froides. Sombres et riches en sels, elles se découpent en indigo pur sur les vagues vertes qui les entourent. La démarcation est si précise que le Nautilus, au large des Carolines, fendait les eaux du Gulf Stream avec son éperon, tandis que son hélice battait encore celles de l'océan.

Ce courant emportait avec lui une myriade de créatures vivantes. Les argonautes, si courants en Méditerranée, voyageaient en grandes troupes à travers ces eaux.

Parmi les créatures cartilagineuses, les plus fascinantes étaient ces raies majestueuses, avec leurs queues fines représentant un tiers de leur corps, formant d'immenses losanges de près de huit mètres de long. On croisait aussi de petits requins d'un mètre, avec leur grosse tête et leur museau court et arrondi, ornés de dents acérées en plusieurs rangées, et dont le corps semblait recouvert de petites écailles.

Dans le monde des poissons osseux, j'observai des labres-grisons, typiques de ces eaux, et des spares-synagres dont l'iris étincelait comme une flamme. Il y avait aussi des sciènes d'un mètre de long, à la bouche large et garnie de petites dents, produisant un léger cri, des centronotes-nègres déjà mentionnés, des coriphènes aux reflets bleus, dorés et argentés, et des poissons-perroquets aux couleurs éclatantes, véritables arcs-en-ciel des mers. On trouvait également des blémies-bosquiens à la tête triangulaire, des rhombes bleuâtres sans écailles, des batrachoïdes ornés d'une bande jaune en forme de T grec, ainsi qu'une multitude de petits gohies-hoc parsemés de taches brunes, des diptérodons à la tête argentée et à la queue jaune, divers types de salmones, des mugilomores élancés, au doux éclat, que Lacépède avait dédiés à sa chère épouse, et enfin, un splendide poisson, le chevalier-américain, paré de tous les honneurs et rubans, fréquentant les côtes de ce grand pays où ces distinctions sont peu prisées.

Pendant la nuit, les eaux phosphorescentes du Gulf Stream rivalisaient avec la lumière électrique de notre fanal, surtout lorsque le ciel menaçait d'orage.

Le 8 mai, nous étions toujours au large du cap Hatteras, à hauteur de la Caroline du Nord. Ici, le Gulf Stream s'étend sur soixante-quinze milles de large et atteint une profondeur de deux cent dix mètres. Le Nautilus continuait sa dérive, apparemment sans surveillance. Dans ces conditions, une évasion semblait possible. Les côtes habitées offraient de nombreux refuges, et la mer était continuellement parcourue par des steamers reliant New York ou Boston au golfe du Mexique, ainsi que par de petites goélettes assurant le cabotage le long des côtes américaines. On pouvait espérer être secouru, malgré les trente milles séparant le Nautilus des côtes des États-Unis.

Cependant, une complication majeure venait contrecarrer les plans de Ned Land. Le temps était exécrable. Nous approchions d'une zone où les tempêtes sont fréquentes, véritable berceau des trombes et cyclones, engendrés par le Gulf Stream. Affronter une mer déchaînée sur une frêle embarcation serait suicidaire, et même Ned Land en convenait.

Il bouillonnait d'impatience, rongé par une nostalgie dévorante que seule la fuite pourrait apaiser.

« Monsieur, me dit-il ce jour-là, il faut que cela cesse. Je dois en avoir le cœur net. Votre Nemo s'éloigne des côtes et remonte vers le nord. Mais je vous le dis, j'en ai assez du pôle Sud, et je ne le suivrai pas jusqu'au pôle Nord.

— Que faire, Ned, puisque s'évader est impossible pour l'instant ?

— Je reviens à mon idée. »

« Il faut qu’on parle au capitaine. Vous n’avez rien dit quand nous étions dans les eaux de votre pays. Maintenant que nous sommes dans les miennes, je veux prendre la parole. Quand je pense que dans quelques jours, le Nautilus sera près de la Nouvelle-Écosse, et qu’à Terre-Neuve s’ouvre une vaste baie où se jette le Saint-Laurent, mon fleuve, celui de Québec, ma ville natale... Quand j’y pense, la colère me submerge, mes cheveux se dressent. Monsieur, je préfère encore me jeter à la mer ! Je ne peux plus rester ici, j’étouffe ! »

Ned Land était clairement à bout. Sa nature vigoureuse ne supportait plus cet emprisonnement prolongé. Chaque jour, son visage se fermait un peu plus, et son humeur devenait de plus en plus sombre. Voilà presque sept mois que nous n’avions eu aucune nouvelle de la terre.

En plus, l’isolement du capitaine Nemo, son changement d’humeur, surtout depuis le combat avec les poulpes, et son silence constant, tout cela me faisait voir les choses autrement. Mon enthousiasme des premiers jours s’était évanoui. Il fallait être aussi flegmatique que Conseil pour accepter cette situation, coincé dans cet univers réservé aux créatures marines. Franchement, si ce brave gars avait eu des branchies à la place des poumons, il aurait fait un poisson remarquable !

« Alors, monsieur ? » reprit Ned Land, voyant que je ne disais rien.

« Alors, Ned, vous voulez que je demande au capitaine Nemo quelles sont ses intentions pour nous ? »

« Oui, monsieur. »

« Même s’il les a déjà exprimées ? »

« Oui. Je veux être fixé une bonne fois pour toutes. Parlez en mon nom uniquement, si vous préférez. »

« Mais je le croise rarement. Il m’évite, même. »

« C’est justement pour ça que vous devez aller le voir. »

« Je l’interrogerai, Ned. »

« Quand ? » insista le Canadien.

« Quand je le rencontrerai. »

« Monsieur Aronnax, voulez-vous que j’y aille moi-même ? »

« Non, laissez-moi faire. Demain… »

« Aujourd’hui, » dit Ned Land.

« Très bien. Aujourd’hui, je le verrai, » répondis-je à Ned, qui, s’il avait agi seul, aurait sûrement tout compromis.

Resté seul, je décidai d’en finir sur-le-champ. Je préfère agir plutôt que de repousser à plus tard. Je retournai dans ma chambre. De là, j’entendis des pas dans celle du capitaine Nemo. Il ne fallait pas laisser passer cette chance. Je frappai à sa porte. Pas de réponse. Je frappai encore, puis tournai la poignée. La porte s’ouvrit.

J’entrai. Le capitaine était là, penché sur sa table de travail, absorbé. Il ne m’avait pas entendu. Déterminé à ne pas partir sans lui parler, je m’approchai. Il leva brusquement la tête, fronça les sourcils et me lança d’un ton sec :

« Vous ici ! Que voulez-vous ? »

« Vous parler, capitaine. »

« Je suis occupé, monsieur. Je travaille. Cette liberté que je vous accorde pour vous isoler, ne puis-je l’avoir pour moi ? »

L’accueil n’était pas des plus chaleureux.

Je restai ferme, prêt à tout entendre pour mieux répondre.

« Capitaine, dis-je calmement, j'ai un sujet urgent à aborder avec vous. »

« Ah oui ? répondit-il avec une pointe de sarcasme. Auriez-vous découvert quelque chose qui m'aurait échappé ? La mer vous a-t-elle révélé de nouveaux secrets ? »

Nous n'étions pas sur la même longueur d'onde. Avant que je puisse répliquer, il désigna un manuscrit ouvert sur sa table et, plus sérieux, ajouta :

« Monsieur Aronnax, voici un manuscrit rédigé en plusieurs langues. Il résume mes recherches sur la mer et, si Dieu le veut, il ne disparaîtra pas avec moi. Ce document, signé de mon nom et accompagné de l'histoire de ma vie, sera scellé dans un petit dispositif insubmersible. Le dernier survivant du Nautilus le lancera à la mer, et il ira là où les vagues le porteront. »

Le nom de cet homme ! Son histoire, écrite de sa propre main ! Un jour, son mystère serait-il dévoilé ? Pour l'instant, je voyais dans cette révélation une simple introduction.

« Capitaine, répondis-je, je ne peux qu'approuver votre démarche. Vos recherches ne doivent pas se perdre. Mais votre méthode me semble hasardeuse. Qui sait où les vents emporteront ce dispositif, dans quelles mains il tombera ? Ne pourriez-vous trouver un moyen plus sûr ? Vous, ou l'un des vôtres, ne pourriez-vous… ? »

« Jamais, monsieur, » coupa vivement le capitaine.

« Mais moi, mes compagnons, nous sommes prêts à garder ce manuscrit en sécurité, et si vous nous accordiez la liberté… »

« La liberté ! » s'exclama le capitaine Nemo en se levant.

« Oui, capitaine, c'est justement ce dont je voulais vous parler. Depuis sept mois, nous sommes à bord, et aujourd'hui, au nom de mes compagnons et en mon nom, je vous demande si vous comptez nous garder ici indéfiniment. »

« Monsieur Aronnax, répondit le capitaine Nemo, je vous dirai aujourd'hui ce que je vous ai dit il y a sept mois : quiconque entre dans le Nautilus ne le quitte plus. »

« C'est de l'esclavage que vous nous imposez. »

« Appelez ça comme vous voulez. »

« Mais partout, un esclave a le droit de retrouver sa liberté ! Quels que soient les moyens à sa disposition, il peut les considérer justifiés ! »

« Qui vous dénie ce droit ? répliqua le capitaine Nemo. Ai-je jamais songé à vous lier par un serment ? »

Il me fixait, les bras croisés.

« Capitaine, repris-je, revenir sur ce sujet n'est agréable ni pour vous ni pour moi. Mais puisque nous y sommes, allons jusqu'au bout. Je vous le répète, il ne s'agit pas seulement de moi. Pour moi, l'étude est une échappatoire, une passion qui peut tout me faire oublier. Comme vous, je suis prêt à vivre dans l'ombre, avec l'espoir fragile de transmettre un jour le fruit de mes recherches à l'avenir, grâce à un appareil hypothétique confié au hasard des flots et des vents. Bref, je peux vous admirer, vous suivre sans déplaisir dans un rôle que je comprends en partie. Mais il y a d'autres aspects de votre vie qui restent pour nous, mes compagnons et moi, un mystère auquel nous n'avons aucune part. »

Même lorsque notre cœur s'est ému pour vous, touché par vos souffrances ou admiratif de vos actes de génie et de courage, nous avons dû taire toute sympathie, même la plus infime, que suscitent la beauté et la bonté, qu'elles viennent d'un ami ou d'un ennemi. Ce sentiment d'être étrangers à tout ce qui vous concerne rend notre situation insupportable, surtout pour Ned Land. Chaque homme mérite qu'on pense à lui, simplement parce qu'il est humain. Vous êtes-vous demandé ce que l'amour de la liberté et la haine de l'esclavage peuvent inspirer comme projets de vengeance à quelqu'un comme le Canadien ? Ce qu'il pourrait envisager, tenter, oser ?

Je me tus. Le capitaine Nemo se leva.

« Que Ned Land pense, tente et essaye ce qu'il veut, peu m'importe ! Je ne l'ai pas invité ici, et ce n'est pas pour mon plaisir que je le garde à bord ! Quant à vous, monsieur Aronnax, vous êtes de ceux qui peuvent tout comprendre, même le silence. Je n'ai rien de plus à vous dire. Que ce soit la première et dernière fois que vous abordez ce sujet, car je ne vous écouterai pas une seconde fois. »

Je pris congé. Dès ce jour, notre situation devint très tendue. Je racontai tout à mes deux compagnons.

« Nous savons maintenant, dit Ned, qu'il n'y a rien à espérer de cet homme. Le Nautilus approche de Long Island. Nous fuirons, peu importe le temps. »

Mais le ciel devenait de plus en plus menaçant. Les signes d'un ouragan se multipliaient. L'air était d'un blanc laiteux. Les cirrus effilochés laissaient place à l'horizon aux nimbocumulus lourds. D'autres nuages bas filaient à toute vitesse. La mer se creusait en longues vagues. Les oiseaux disparaissaient, sauf les satanicles, amis des tempêtes. Le baromètre chutait, signalant une tension extrême des vapeurs dans l'air. Le mélange du storm-glass se décomposait sous l'effet de l'électricité saturant l'atmosphère. La bataille des éléments était imminente.

La tempête éclata le 18 mai, alors que le Nautilus se trouvait au large de Long Island, à quelques milles des passes de New York. Je peux décrire cette lutte car, au lieu de plonger pour l'éviter, le capitaine Nemo, par un caprice inexplicable, choisit de l'affronter à la surface.

Le vent soufflait du sud-ouest, d'abord à une vitesse de quinze mètres par seconde, atteignant vingt-cinq mètres vers trois heures de l'après-midi. C'est la vitesse des tempêtes.

Le capitaine Nemo, inébranlable face aux rafales, se tenait sur la plate-forme, attaché à mi-corps pour résister aux vagues monstrueuses. Je m'y étais hissé et attaché aussi, partagé entre l'admiration pour cette tempête et celle pour cet homme exceptionnel qui lui tenait tête.

La mer déchaînée était balayée par de grandes traînées de nuages qui plongeaient dans ses flots. Je ne voyais plus ces petites vagues intermédiaires qui se forment au fond des grands creux.

De longues vagues sombres, compactes et puissantes, défilaient sans éclater, leur hauteur grandissant sans cesse. Elles semblaient s'animer, se provoquant mutuellement. Le Nautilus, ballotté comme un fétu de paille, basculait tantôt sur le côté, tantôt dressé comme un mât, dans un roulis et un tangage effrayants.

Vers cinq heures, un déluge s'abattit, mais ni le vent ni la mer ne se calmèrent. L'ouragan rugissait à une vitesse de quarante-cinq mètres par seconde, soit presque quarante lieues à l'heure. C'est dans ces conditions extrêmes qu'il renverse des maisons, arrache des tuiles, brise des grilles et déplace des canons massifs.

Pourtant, le Nautilus, au cœur de cette furie, prouvait la justesse des mots d'un ingénieur avisé : « Une coque bien conçue peut défier la mer ! » Ce n'était pas un roc immobile que les vagues auraient pulvérisé, mais un fuselage d'acier, agile et sans gréement, défiant impunément leur rage.

Je scrutais ces vagues indomptées. Elles atteignaient quinze mètres de hauteur, s'étendant sur cent cinquante à cent soixante-quinze mètres, avançant à quinze mètres par seconde, soit la moitié de la vitesse du vent. Leur volume et leur puissance grandissaient avec la profondeur. Je compris alors le rôle vital de ces vagues qui emprisonnent l'air, le poussant au fond des mers, y apportant l'oxygène. Leur pression, calculée, pouvait atteindre trois mille kilos par pied carré. Ce sont ces vagues qui, aux Hébrides, ont déplacé un bloc de quatre-vingt-quatre mille livres. Celles-là mêmes qui, lors de la tempête du 23 décembre 1864, après avoir ravagé Yédo au Japon, ont traversé sept cents kilomètres à l'heure pour s'écraser le même jour sur les côtes américaines.

La tempête redoubla d'intensité avec la nuit. Le baromètre chuta à 710 millimètres, comme lors du cyclone de 1860 à la Réunion. Au crépuscule, j'aperçus un grand navire luttant vaillamment à l'horizon. Il se battait contre les vagues, probablement un steamer des lignes New York-Liverpool ou Le Havre. Il disparut bientôt dans l'obscurité.

À dix heures, le ciel s'embrasa. Des éclairs zébraient l'atmosphère, si éclatants que je ne pouvais les fixer du regard, alors que le capitaine Nemo, impassible, semblait absorber l'âme de la tempête. Un vacarme assourdissant emplissait l'air, mélange de vagues fracassées, de vent hurlant et de tonnerre grondant. Le vent tournait, le cyclone, parti de l'est, revenait après avoir balayé le nord, l'ouest et le sud, à l'inverse des tempêtes de l'hémisphère sud.

Ah, ce Gulf Stream ! Il méritait bien son titre de roi des tempêtes, créant ces cyclones redoutables par les différences de température des couches d'air au-dessus de ses courants.

La pluie céda la place à une averse de feu. Les gouttes d'eau se transformaient en gerbes étincelantes.

On aurait dit que le capitaine Nemo, cherchant une fin à sa hauteur, défiait la foudre elle-même. Dans une danse chaotique, le Nautilus brandissait son éperon d'acier vers le ciel, tel un paratonnerre, d'où jaillissaient des étincelles éclatantes.

Épuisé, à bout de souffle, je me traînai jusqu'au panneau, l'ouvris, et redescendis au salon. L'orage battait son plein. Impossible de tenir debout à l'intérieur du Nautilus.

Le capitaine Nemo rentra vers minuit. J'entendis les réservoirs se remplir lentement, et le Nautilus s'enfonça doucement sous la surface des vagues.

À travers les fenêtres du salon, je vis de grands poissons affolés filer comme des spectres dans ces eaux enflammées. Certains furent foudroyés sous mes yeux !

Le Nautilus continuait sa descente. Je pensais qu'à quinze mètres de profondeur, nous trouverions le calme. Mais non. Les eaux de surface étaient trop tourmentées. Il fallut plonger jusqu'à cinquante mètres pour retrouver la paix au cœur de l'océan.

Là, quel calme, quel silence, quelle sérénité ! Qui aurait pu croire qu'un ouragan faisait rage à la surface ?

Par 47°24' de latitude et 17°28' de longitude.

Après la tempête, nous avions été déviés vers l'est. Tout espoir de rejoindre les côtes de New York ou du Saint-Laurent s'était envolé. Le pauvre Ned, désespéré, se mura dans la solitude, tout comme le capitaine Nemo. Conseil et moi, nous restions inséparables.

J'ai mentionné que le Nautilus s'était dirigé vers l'est. En réalité, il s'était orienté plutôt vers le nord-est. Pendant quelques jours, il vagabonda, tantôt à la surface, tantôt en dessous, au milieu de brumes redoutables pour les marins. Ces brumes, causées par la fonte des glaces, rendaient l'air extrêmement humide. Tant de navires perdus en cherchant les feux incertains des côtes ! Tant de catastrophes à cause de ces brouillards opaques ! Tant de collisions sur ces récifs dont le ressac était étouffé par le vent ! Tant de chocs entre navires, malgré leurs feux de position, malgré les avertissements de sifflets et de cloches !

Le fond de ces mers ressemblait à un champ de bataille, jonché de tous ces naufragés de l'océan ; certains anciens, déjà recouverts, d'autres récents, réfléchissant la lumière de notre phare sur leurs coques de cuivre et leurs ferrures.

Dans ces eaux traîtresses, combien de navires ont été engloutis avec leurs équipages et leurs passagers, perdus à jamais ! Des lieux comme le cap Race, l'île Saint-Paul, le détroit de Belle-Ile ou l'estuaire du Saint-Laurent sont tristement célèbres dans les registres des naufrages.

Récemment, les lignes maritimes comme Royal-Mail, Inmann ou Montréal ont ajouté de nombreuses tragédies à cette liste funeste : le Solway, l'Isis, le Paramatta, l'Hungarian, le Canadian, l'Anglo-Saxon, le Humboldt, l'United-States, tous échoués ; l'Artic et le Lyonnais, coulés après une collision ; le Président, le Pacific, le City-of-Glasgow, mystérieusement disparus. Le Nautilus naviguait au milieu de ces vestiges, tel un spectateur silencieux d'une parade funèbre.

Le 15 mai, nous atteignîmes l'extrémité sud du banc de Terre-Neuve. Ce banc est une immense accumulation de sédiments marins, transportés par le Gulf Stream depuis l'Équateur ou par un courant froid venu du pôle nord longeant la côte américaine. Des blocs de glace erratiques s'y amassent également, créant un gigantesque cimetière de poissons, mollusques et zoophytes, qui y périssent par milliards.

La mer n'est pas très profonde sur le banc de Terre-Neuve, seulement quelques centaines de mètres, mais au sud, une fosse de trois mille mètres s'ouvre brusquement. C'est là que le Gulf Stream s'étale, perdant en vitesse et en chaleur, mais s'étendant en une vaste mer.

En traversant, le Nautilus effraya plusieurs poissons. Parmi eux, un cycloptère d'un mètre, au dos sombre et au ventre orange, fidèle à son partenaire comme peu d'autres, un unernack de grande taille, semblable à une murène émeraude, au goût délicieux, des karraks aux grands yeux, à la tête de chien, des blennies, qui donnent naissance à leurs petits comme les serpents, des gobies-boulerots noirs de vingt centimètres, et des macroures à longue queue, scintillant d'argent, rapides et audacieux, venus de loin des mers arctiques.

Les filets ramenèrent aussi un poisson robuste et combatif, armé de piquants et d'aiguillons, véritable scorpion des mers septentrionales, le cotte, brun et rouge aux nageoires. Les pêcheurs du Nautilus peinèrent à capturer cet animal, capable de survivre quelque temps hors de l'eau grâce à ses branchies adaptées.

Je mentionne aussi, pour mémoire, des bosquiens, petits poissons qui suivent les navires dans les mers boréales, des ables-oxyrhinques, propres à l'Atlantique nord, des rascasses, et enfin, les gades, notamment la morue, que j'observai dans son habitat de prédilection, sur l'inépuisable banc de Terre-Neuve. On pourrait presque dire que ces morues sont des poissons de montagne, car le banc de Terre-Neuve n'est rien d'autre qu'une montagne sous-marine.

Lorsque le Nautilus fendit les rangs serrés de ces poissons, Conseil ne put s'empêcher de s'exclamer :

« Quoi ? Des morues ! Je pensais qu'elles étaient plates, comme des limandes ou des soles ! »

« Mon cher, répondis-je en riant, les morues ne sont plates que chez l'épicier, où elles sont exposées ouvertes. Dans leur élément naturel, ce sont des poissons fuselés, taillés pour la nage, comme les mulets. »

« Je vous crois sur parole, monsieur, répliqua Conseil. Quelle multitude, quelle fourmilière ! »

« Eh bien, mon ami, il y en aurait encore plus sans leurs prédateurs, les rascasses... et les hommes ! Sais-tu combien d'œufs une seule femelle peut produire ? »

« Allons, soyons précis, dit Conseil. Cinq cent mille ? »

« Onze millions, mon cher. »

« Onze millions ? Je ne pourrai jamais y croire sans les compter moi-même. »

« Vas-y, Conseil. Mais tu ferais mieux de me croire. Les Français, les Anglais, les Américains, les Danois, les Norvégiens... tous les pêchent par milliers. On les consomme en quantité phénoménale. Sans leur incroyable fécondité, les mers seraient vite vidées. En Angleterre et en Amérique, pas moins de cinq mille navires et soixante-quinze mille marins s'emploient à la pêche de la morue. Chaque bateau ramène en moyenne quarante mille poissons, soit vingt-cinq millions au total. Même résultat sur les côtes de Norvège. »

« Très bien, répondit Conseil, je vous fais confiance. Je ne les compterai pas. »

« Quoi donc ? »

« Les onze millions d'œufs. Mais une remarque : si tous les œufs éclosaient, quatre morues suffiraient à nourrir l'Angleterre, l'Amérique et la Norvège. »

Alors que nous glissions au-dessus des fonds de Terre-Neuve, je remarquai les longues lignes de pêche, armées de deux cents hameçons, que chaque bateau déploie par dizaines. Chaque ligne, lestée d'un grappin, était maintenue à la surface par une bouée de liège. Le Nautilus dut naviguer avec précaution au milieu de ce labyrinthe sous-marin.

Mais nous ne restâmes pas longtemps dans ces eaux fréquentées. Le Nautilus remonta vers le quarante-deuxième degré de latitude, à la hauteur de Saint-Jean de Terre-Neuve et de Heart’s Content, là où le câble transatlantique touche terre.

Au lieu de poursuivre vers le nord, le Nautilus mit le cap à l'est, comme s'il voulait suivre le tracé du câble, dont le relief a été minutieusement cartographié grâce à de nombreux sondages.

Le 17 mai, à environ cinq cents milles de Heart’s Content, par deux mille huit cents mètres de profondeur, j'aperçus le câble reposant sur le fond marin. Conseil, que je n'avais pas prévenu, le prit d'abord pour un gigantesque serpent de mer et s'apprêtait à le classer selon sa méthode habituelle.

Je rassurai Conseil en lui expliquant les détails fascinants de l'installation de ce câble sous-marin. Le premier, posé entre 1857 et 1858, avait fonctionné brièvement, transmettant environ quatre cents télégrammes avant de tomber en panne.

En 1863, les ingénieurs entreprirent de poser un nouveau câble. Long de trois mille quatre cents kilomètres et pesant quatre mille cinq cents tonnes, il fut chargé à bord du Great Eastern. Malheureusement, cette tentative échoua également.

Le 25 mai, le Nautilus se trouvait précisément à l'endroit où la rupture fatale avait eu lieu, à six cent trente-huit milles des côtes irlandaises, par trois mille huit cent trente-six mètres de fond. Vers deux heures de l'après-midi, les communications avec l'Europe furent brusquement interrompues. Les électriciens décidèrent de couper le câble pour le remonter, et à onze heures du soir, ils avaient récupéré la partie endommagée. Après avoir réparé le câble avec un joint et une épissure, ils le remirent à l'eau. Mais quelques jours plus tard, il se cassa à nouveau, irrécupérable dans les profondeurs océaniques.

Les Américains, loin de se laisser abattre, continuèrent à croire en leur projet. Cyrus Field, l'homme audacieux derrière cette entreprise et prêt à tout risquer, lança une nouvelle souscription qui trouva rapidement des investisseurs. Un autre câble fut fabriqué, cette fois avec une conception améliorée : des fils conducteurs isolés par de la gutta-percha, protégés par une armature textile et métallique. Le Great Eastern repartit en mer le 13 juillet 1866.

Tout se déroulait bien jusqu'à ce qu'un problème surgisse. Les électriciens découvrirent que des clous avaient été enfoncés dans le câble pour le saboter. Le capitaine Anderson et son équipe prirent la décision ferme d'afficher que quiconque serait pris en flagrant délit serait jeté à la mer sans procès. Après cela, plus aucune tentative de sabotage ne fut signalée.

Le 23 juillet, le Great Eastern n'était plus qu'à huit cents kilomètres de Terre-Neuve lorsque l'Irlande lui télégraphia la nouvelle de l'armistice entre la Prusse et l'Autriche après Sadowa. Le 27 juillet, il atteignit le port de Heart’s Content au milieu des brumes. L'entreprise était un succès, et la première dépêche envoyée par la jeune Amérique à la vieille Europe proclamait : « Gloire à Dieu dans le ciel, et paix aux hommes de bonne volonté sur la terre. »

Je ne m'attendais pas à ce que le câble électrique soit intact comme à sa sortie d'usine. Recouvert de débris de coquillages et hérissé de foraminifères, il était désormais protégé par une couche pierreuse qui le défendait contre les mollusques foreurs.

Le câble reposait paisiblement, à l'abri des mouvements tumultueux de l'océan, sous une pression idéale pour que l'étincelle électrique traverse l'Atlantique, de l'Amérique à l'Europe, en un éclair de trente-deux centièmes de seconde.

Ce câble semblait promis à une longévité éternelle, car on avait remarqué que son enveloppe de gutta-percha se bonifiait au contact de l'eau salée. De plus, sur ce plateau judicieusement choisi, le câble n'était jamais plongé à des profondeurs susceptibles de le briser. Le Nautilus le suivit jusqu'à son point le plus bas, à quatre mille quatre cent trente et un mètres, où il reposait encore, sans subir la moindre tension. Nous nous rapprochâmes ensuite du lieu de l'accident de 1863.

Là, le fond de l'océan formait une vaste vallée de cent vingt kilomètres de large, où l'on aurait pu déposer le Mont-Blanc sans que son sommet ne perce la surface des eaux. Cette vallée était bordée à l'est par une falaise abrupte de deux mille mètres. Nous y arrivâmes le 28 mai, à seulement cent cinquante kilomètres des côtes irlandaises.

Le capitaine Nemo allait-il remonter pour accoster sur les îles britanniques ? Contre toute attente, il choisit de redescendre vers le sud, se dirigeant à nouveau vers les mers européennes. En contournant l'île d'Émeraude, j'aperçus brièvement le cap Clear et le phare de Fastnet, guidant les innombrables navires quittant Glasgow ou Liverpool.

Une question cruciale me taraudait alors. Le Nautilus oserait-il s'aventurer dans la Manche ? Ned Land, qui était réapparu depuis notre approche de la terre, n'arrêtait pas de m'interroger. Que pouvais-je lui répondre ? Le capitaine Nemo restait introuvable. Après avoir laissé entrevoir à notre Canadien les rives de l'Amérique, allait-il me montrer les côtes de la France ?

Le Nautilus continuait sa route vers le sud. Le 30 mai, il passa près de Land's End, entre l'extrémité de l'Angleterre et les Sorlingues, qu'il laissa sur tribord.

Pour entrer dans la Manche, il aurait dû prendre franchement à l'est. Mais il ne le fit pas.

Le 31 mai, le Nautilus décrivit toute la journée une série de cercles sur l'eau, ce qui me laissa perplexe. Il semblait chercher un endroit précis, mais avec difficulté. À midi, le capitaine Nemo vint lui-même prendre ses repères. Il ne m'adressa pas un mot, son visage plus sombre que jamais. Qu'est-ce qui pouvait bien le troubler ainsi ? Était-ce la proximité des côtes européennes ? Éprouvait-il de la nostalgie pour son pays laissé derrière lui ? Était-ce des remords ou des regrets qui l'habitaient ? Ces pensées me hantèrent longtemps, et j'avais le pressentiment que le hasard finirait par dévoiler les secrets du capitaine.

Le lendemain, le 31 juin, le Nautilus maintint le même cap. Il était évident qu'il cherchait un point précis dans l'océan. Le capitaine Nemo vint prendre la hauteur du soleil, comme la veille. La mer était calme, le ciel dégagé. À huit milles à l'est, un grand navire à vapeur se profilait à l'horizon. Aucun pavillon ne flottait à son mât, rendant sa nationalité indétectable.

Juste avant que le soleil atteigne son zénith, le capitaine Nemo prit son sextant, observant avec une précision minutieuse. Le calme plat de la mer facilitait son opération.

Le Nautilus, immobile, restait impassible, sans être secoué par le moindre mouvement de la mer. J'étais sur la plateforme quand le capitaine Nemo, après avoir terminé ses observations, se contenta de dire : "C’est ici !"

Il disparut ensuite par le panneau. Avait-il remarqué ce navire qui changeait de cap et semblait se rapprocher de nous ? Impossible de le savoir.

Je retournai au salon. Le panneau se referma, et j'entendis l'eau s'engouffrer dans les réservoirs. Le Nautilus commença à plonger, droit vers les profondeurs, son hélice à l'arrêt ne lui conférant plus aucun mouvement.

Quelques minutes plus tard, nous nous immobilisions à 833 mètres de profondeur, posés sur le fond marin. Le plafond lumineux du salon s'éteignit, les panneaux s'ouvrirent, et à travers les vitres, je vis la mer illuminée par le puissant faisceau du phare, éclairant un demi-mille autour de nous.

En regardant à bâbord, je ne vis que l'immensité de l'océan paisible. Mais à tribord, sur le fond, une élévation attira mon attention. Elle ressemblait à des ruines recouvertes de coquillages blanchâtres, comme sous un manteau de neige. En scrutant cette masse, je distinguai les contours d'un navire, privé de ses mâts, qui semblait avoir sombré par l'avant. Ce naufrage devait être ancien, car l'épave était déjà bien incrustée dans le calcaire marin.

Quel était ce navire ? Pourquoi le Nautilus visitait-il ce lieu de repos ? Était-ce vraiment un naufrage qui avait précipité ce bâtiment sous les flots ?

Alors que je me perdais en conjectures, j'entendis le capitaine Nemo dire lentement à mes côtés :

"Autrefois, ce navire s'appelait le Marseillais. Il portait soixante-quatorze canons et fut lancé en 1762. Le 13 août 1778, sous le commandement de La Poype-Vertrieux, il combattait courageusement contre le Preston. Le 4 juillet 1779, il participait à la prise de Grenade avec l'escadre de l'amiral d'Estaing. Le 5 septembre 1781, il prenait part à la bataille de la baie de la Chesapeake avec le comte de Grasse. En 1794, la République française le rebaptisa. Le 16 avril de la même année, il rejoignit à Brest l'escadre de Villaret-Joyeuse pour escorter un convoi de blé en provenance d'Amérique, sous les ordres de l'amiral Van Stabel. Les 11 et 12 prairial an II, cette escadre affronta les navires anglais. Monsieur, nous sommes aujourd'hui le 13 prairial, le 1er juin 1868. Il y a soixante-quatorze ans, jour pour jour, à cet endroit précis, par 47°24' de latitude et 17°28' de longitude, ce navire, après un combat héroïque, démâté, l'eau dans ses soutes, avec un tiers de son équipage hors de combat, préféra sombrer avec ses trois cent cinquante-six marins plutôt que de se rendre. En clouant son pavillon à sa poupe, il disparut sous les flots en criant : Vive la République !"

"Le Vengeur !" m'exclamai-je.

"Oui, monsieur." répondit-il.

« Le Vengeur ! Quel nom magnifique », murmura le capitaine Nemo en croisant les bras, perdu dans ses pensées.

L’atmosphère était lourde de sens. La manière dont il avait raconté l’histoire de ce navire, d’abord avec une froideur clinique, puis avec une émotion palpable, me laissait perplexe. Ce nom, Vengeur, résonnait en moi de manière indélébile. Je ne pouvais détacher mon regard de lui. Le capitaine, les bras tendus vers l’océan, fixait intensément l’épave glorieuse. Qui était-il vraiment ? D'où venait-il ? Où allait-il ? Ces questions resteraient peut-être sans réponse, mais je voyais l'homme se révéler derrière le savant. Ce n’était pas une simple misanthropie qui avait poussé le capitaine Nemo et son équipage à s’enfermer dans le Nautilus. C’était une haine démesurée, presque sublime, qui défiait le temps.

Cette haine cherchait-elle encore à se venger ? J’allais bientôt le découvrir.

Le Nautilus remontait lentement à la surface, et je voyais peu à peu disparaître les contours flous du Vengeur. Le léger roulis m'indiqua que nous flottions désormais à l’air libre.

Soudain, un bruit sourd retentit. Je me tournai vers le capitaine. Il resta impassible.

« Capitaine ? » l’interpellai-je.

Aucune réponse.

Je le laissai là et montai sur la plateforme, où Conseil et le Canadien m’avaient précédé.

« D’où vient cette détonation ? » demandai-je.

« Un coup de canon », répondit Ned Land.

Je scrutai l’horizon dans la direction du navire que j’avais aperçu. Il s’était rapproché et accélérait visiblement. Il n’était plus qu’à six milles.

« Quel est ce navire, Ned ? »

« À son gréement, à la hauteur de ses mâts, je parierais pour un navire de guerre. J’espère qu’il viendra nous secourir et, si nécessaire, couler ce maudit Nautilus ! »

« Ami Ned », intervint Conseil, « que peut-il faire au Nautilus ? L'attaquer sous l'eau ? Le canonner dans les profondeurs ? »

« Dites-moi, Ned, pouvez-vous identifier la nationalité de ce navire ? » demandai-je.

Le Canadien plissa les yeux, scrutant le navire avec intensité.

« Non, monsieur, je ne peux pas dire à quelle nation il appartient. Son pavillon n’est pas hissé. Mais je suis certain que c’est un navire de guerre, car une longue flamme flotte au sommet de son grand mât. »

Pendant un bon quart d’heure, nous observâmes le navire qui se dirigeait droit sur nous. Je ne pouvais croire qu’il ait reconnu le Nautilus à cette distance, encore moins qu’il sache ce qu’était cet engin sous-marin.

Bientôt, Ned m’annonça que le navire était un grand bâtiment de guerre, un cuirassé à deux ponts avec un éperon. Une épaisse fumée noire s’échappait de ses cheminées jumelles. Ses voiles, repliées, se fondaient dans la ligne des vergues. Aucun pavillon ne flottait à sa corne. La distance rendait difficile la distinction des couleurs de sa flamme, qui ondoyait comme un fin ruban.

Il approchait rapidement.

Si le capitaine Nemo nous permettait de nous rapprocher, nous avions une chance de nous en sortir.

« Monsieur, dit Ned Land, si ce navire passe à un kilomètre, je plonge, et je vous conseille de faire de même. »

Je ne répondis pas à l'idée du Canadien, continuant d'observer le navire qui se rapprochait rapidement. Qu'il soit anglais, français, américain ou russe, il nous accueillerait sûrement si nous parvenions à le rejoindre.

« Monsieur se souviendra, ajouta Conseil, que nous avons quelques compétences en natation. Vous pouvez compter sur moi pour vous aider à rejoindre ce navire, si vous décidez de suivre Ned. »

J'étais sur le point de répondre quand une vapeur blanche jaillit de l'avant du navire de guerre. Quelques secondes plus tard, un boulet de canon s'écrasa dans l'eau, éclaboussant l'arrière du Nautilus. Puis, le bruit sourd de la détonation nous parvint.

« Quoi ? Ils nous tirent dessus ! m'écriai-je.

— Courageux, ces gens-là ! murmura Ned Land.

— Ils ne nous prennent pas pour des naufragés sur une épave !

— Monsieur, dit Conseil en essuyant l'eau projetée par un autre boulet, ils ont identifié le narval et le canonnent.

— Mais ils devraient voir que nous sommes des humains ! m'indignai-je.

— Peut-être est-ce justement pour ça », répondit Ned Land en me fixant.

Tout s'éclaira dans mon esprit. On savait désormais que le prétendu monstre était en réalité un sous-marin. Lors de l'affrontement avec l'Abraham-Lincoln, lorsque Ned l'avait harponné, le commandant Farragut avait dû comprendre que ce n'était pas un cétacé surnaturel, mais un engin bien plus dangereux.

Oui, c'était sûrement ça. Partout, on traquait désormais ce redoutable instrument de destruction ! Terrifiant, surtout si, comme on pouvait le supposer, le capitaine Nemo utilisait le Nautilus pour se venger. Cette nuit-là, lorsque nous étions enfermés dans la cellule au milieu de l'océan Indien, ne s'était-il pas attaqué à un navire ? L'homme enterré dans le cimetière de corail n'avait-il pas été victime du Nautilus ? Oui, cela devait être le cas. Une partie du mystère entourant le capitaine Nemo s'éclaircissait. Même si son identité restait inconnue, les nations s'étaient unies contre lui, chassant non plus un être mythique, mais un homme animé par une haine implacable.

Tout ce passé effrayant me revenait en mémoire. Au lieu de trouver des alliés sur ce navire qui approchait, nous n'y trouverions que des ennemis impitoyables.

Les boulets continuaient de pleuvoir autour de nous. Certains ricochaient sur l'eau, s'éloignant au loin, mais aucun ne touchait le Nautilus.

Le cuirassé n'était plus qu'à quelques kilomètres. Malgré cette violente canonnade, le capitaine Nemo restait invisible sur la plateforme.

Un seul de ces projectiles coniques, s'il avait frappé le Nautilus de plein fouet, aurait pu être fatal.

Ned Land, le Canadien, se tourna vers moi avec urgence : « Monsieur, on doit tout essayer pour sortir de ce pétrin. Faisons des signaux ! Mille diables, ils comprendront peut-être qu'on est des gens honnêtes ! »

Il sortit son mouchoir, prêt à le brandir. Mais à peine l'avait-il déplié qu'une poigne de fer le cloua au sol, malgré sa force impressionnante.

« Misérable ! » tonna le capitaine Nemo. « Tu veux que je te cloue à l'éperon du Nautilus avant qu'il ne fonce sur ce navire ? »

Nemo, terrifiant à entendre, l'était encore plus à voir. Son visage était devenu livide, comme figé par l'angoisse. Ses yeux, rétrécis, lançaient des éclairs. Sa voix, plus rugissement que parole, résonnait avec fureur. Il se penchait en avant, serrant les épaules de Ned Land avec une intensité dévastatrice.

Puis, lâchant prise, il se tourna vers le cuirassé qui continuait à tirer sans relâche : « Ah ! Tu sais qui je suis, navire d'une nation maudite ! » hurla-t-il avec une force inouïe. « Je n'ai pas besoin de tes couleurs pour te reconnaître ! Regarde, je vais te montrer les miennes ! »

Sur ces mots, Nemo déploya à l'avant de la plateforme un pavillon noir, identique à celui qu'il avait planté au pôle Sud.

À cet instant, un boulet effleura la coque du Nautilus, ricochant sans causer de dégâts, puis disparut dans les flots. Nemo haussa les épaules et, se tournant vers moi, ordonna sèchement : « Descendez. Vous et vos compagnons. »

« Monsieur, » m'écriai-je, « allez-vous attaquer ce navire ? »

« Je vais le couler, » répondit froidement Nemo. « Ne vous avisez pas de me juger. Le destin vous montre ce que vous n'auriez jamais dû voir. L'attaque est lancée. La riposte sera terrible. Rentrez. »

« Quel est ce navire ? »

« Vous l'ignorez ? Tant mieux ! Sa nationalité restera un secret pour vous. Descendez. »

Obéissant, Ned, Conseil et moi-même nous retirâmes. Une quinzaine de marins entouraient Nemo, fixant le cuirassé avec une haine implacable. Un souffle de vengeance semblait animer chaque âme présente.

Alors que je quittais la plateforme, un autre projectile frôla la coque, et j'entendis Nemo crier : « Frappe, navire insensé ! Gaspille tes boulets inutiles ! Tu ne pourras échapper à l'éperon du Nautilus. Mais ce n'est pas ici que tu périras ! Je refuse que tes ruines se mêlent à celles du Vengeur ! »

Je regagnai ma cabine, tandis que Nemo et son second restaient à leur poste. L'hélice se mit en marche, le Nautilus s'éloignant rapidement hors de portée des canons ennemis. Mais la poursuite se poursuivit, et Nemo maintenait simplement la distance.

Vers quatre heures de l'après-midi, rongé par l'inquiétude et l'impatience, je remontai vers l'escalier central. Le panneau était ouvert. Je pris le risque de retourner sur la plateforme.

Le capitaine arpentait toujours la plateforme, le regard fixé sur le navire qui se maintenait à cinq ou six milles sous le vent. Il tournait autour de lui comme un prédateur, le poussant vers l'est tout en se laissant poursuivre, mais sans attaquer. Était-il encore en train d'hésiter ?

Je tentai une dernière fois d'intervenir. À peine avais-je ouvert la bouche que le capitaine Nemo m'interrompit d'un geste autoritaire :

« Je suis la justice incarnée ! s'exclama-t-il. Je suis l'opprimé, et voilà l'oppresseur ! C'est à cause de lui que tout ce que j'aimais, ma patrie, ma famille, a disparu ! Tout ce que je déteste est là ! Tais-toi ! »

Je jetai un dernier coup d'œil au vaisseau de guerre qui avançait à toute vapeur, puis je rejoignis Ned et Conseil.

« Nous devons fuir ! lançai-je.

— Très bien, répondit Ned. Quel est ce navire ?

— Je l'ignore. Mais peu importe, il sera coulé avant la nuit. Mieux vaut mourir avec lui que d'être complices de représailles dont on ne peut juger l'équité.

— Je suis d'accord, dit Ned Land avec froideur. Attendons la nuit. »

La nuit tomba, enveloppant le Nautilus dans un profond silence. La boussole montrait qu'il maintenait sa direction. J'entendais le rythme régulier de l'hélice frappant l'eau. Le sous-marin restait à la surface, oscillant doucement au gré des vagues.

Nous avions décidé de nous échapper dès que le navire serait assez proche pour nous voir ou nous entendre, car la pleine lune approchait, illuminant la mer. Si nous ne pouvions empêcher l'attaque, nous ferions tout ce que nous pourrions pour agir. Plusieurs fois, j'ai cru que le Nautilus allait attaquer, mais il se contentait de laisser l'adversaire se rapprocher, puis reprenait son allure de fuite.

Une partie de la nuit s'écoula sans incident. Nous restions aux aguets, prêts à agir, mais trop tendus pour parler. Ned Land brûlait d'envie de se jeter à l'eau, mais je l'en dissuadai. Je pensais que le Nautilus attaquerait à la surface, ce qui nous donnerait l'occasion de fuir.

À trois heures du matin, inquiet, je remontai sur la plateforme. Le capitaine Nemo était toujours là, debout à l'avant, près de son pavillon flottant dans la brise légère. Son regard intense ne quittait pas le navire, comme s'il cherchait à l'attirer par la seule force de sa volonté.

La lune était à son zénith, et Jupiter se levait à l'est. Dans cette nature paisible, le ciel et l'océan rivalisaient de tranquillité, et la mer offrait à la lune un miroir parfait. Comparant ce calme à la tempête qui grondait dans le Nautilus, je frissonnai.

Le vaisseau n'était plus qu'à deux milles de nous.

Le Nautilus continuait sa course, attiré par cette lueur phosphorescente qui trahissait sa présence. Je distinguai ses feux de position, un vert et un rouge, et son grand fanal blanc suspendu à l'avant. Une lumière diffuse illuminait ses structures, signe que ses moteurs étaient poussés à fond. Des étincelles jaillissaient de ses cheminées, créant une constellation éphémère dans le ciel nocturne.

Je restai là, immobile, jusqu'à l'aube, sans que le capitaine Nemo ne semble remarquer ma présence. Le navire n'était plus qu'à un mille et demi, et avec les premières lueurs du jour, le bombardement reprit. Le moment approchait où le Nautilus passerait à l'attaque, et mes compagnons et moi devrions quitter cet homme énigmatique, que je n'osais juger.

Je m'apprêtais à descendre pour prévenir mes amis lorsque le second monta sur la plateforme, accompagné de plusieurs marins. Le capitaine Nemo semblait les ignorer. Les préparatifs, qu'on aurait pu appeler le "branle-bas de combat" du Nautilus, étaient en cours. La balustrade fut abaissée, et les cages du fanal et du timonier disparurent dans la coque, laissant un profil lisse et affûté, prêt à la manœuvre.

Je retournai au salon. Le Nautilus était toujours en surface. Les premières lueurs du matin pénétraient l'eau, teintant les vitres des rougeurs du soleil levant. Ce terrible jour du 2 juin s'annonçait.

À cinq heures, le loch indiqua que le Nautilus ralentissait. Il se laissait approcher. Les détonations devenaient plus intenses, les boulets fendaient l'eau avec un sifflement inquiétant.

« Mes amis, dis-je, c'est l'heure. Une poignée de main, et que Dieu nous protège ! »

Ned Land était déterminé, Conseil serein, moi, je luttais pour contenir mon agitation.

Nous nous dirigeâmes vers la bibliothèque. Alors que j'ouvrais la porte menant à l'escalier central, le panneau supérieur se referma brusquement.

Le Canadien bondit vers les marches, mais je l'arrêtai. Le sifflement familier de l'eau remplissant les réservoirs retentit. En un instant, le Nautilus s'enfonça juste sous la surface.

Je compris la stratégie. Il était trop tard pour agir. Le Nautilus ne visait pas à percuter le navire ennemi à sa coque blindée, mais bien sous sa ligne de flottaison, là où sa protection était vulnérable.

Nous étions à nouveau prisonniers, spectateurs involontaires du drame imminent. Le temps de réfléchir nous manquait. Retirés dans ma cabine, nous nous fixions en silence, une stupeur paralysant mon esprit. Je me trouvais dans cet état de tension extrême, attendant une explosion redoutée. Je vivais par l'ouïe, suspendu à chaque son.

Soudain, la vitesse du Nautilus augmenta sensiblement. Il prenait son élan pour l'assaut.

Tout le sous-marin vibrait.

Un cri m'échappa. Un choc retentit, mais étonnamment doux. Je ressentis la percée de l'éperon d'acier. Le grincement, le frottement se firent entendre. Le Nautilus, avec sa puissance, traversait la coque du navire comme une aiguille transperce une toile.

Je ne tenais plus en place. Pris de panique, je quittai ma cabine en courant et me précipitai dans le salon.

Le capitaine Nemo était là, silencieux, sombre, implacable, scrutant l'extérieur par le hublot à bâbord.

Une masse immense sombrait dans l'océan, et pour ne rien manquer de cette descente aux enfers, le Nautilus l'accompagnait vers les profondeurs. À quelques mètres de moi, je distinguais la coque béante où l'eau s'engouffrait avec un grondement assourdissant, les canons alignés, les bastingages. Sur le pont, des silhouettes s'agitaient désespérément.

L'eau montait inexorablement. Les malheureux grimpaient dans les haubans, s'accrochaient aux mâts, se débattaient sous les flots. C'était une fourmilière humaine, prise au piège par la mer envahissante !

Je restais figé, paralysé par l'angoisse, les cheveux dressés, les yeux écarquillés, respirant à peine, sans voix, sans souffle, mais incapable de détourner le regard. Une attraction irrésistible me collait au hublot !

Le navire s'enfonçait lentement. Le Nautilus le suivait de près, guettant ses derniers soubresauts. Soudain, une explosion retentit. L'air comprimé fit sauter les ponts comme si les soutes avaient pris feu. La poussée des eaux fit dévier le Nautilus.

Le navire, alors, coula plus vite. Les hunes, chargées de victimes, apparurent, puis les barres, ployant sous le poids des hommes, et enfin le sommet du grand mât. La masse sombre disparut, emportant avec elle cet équipage de corps sans vie, happés par un tourbillon infernal…

Je me tournai vers le capitaine Nemo. Ce justicier implacable, véritable archange de la vengeance, continuait de regarder. Quand tout fut fini, il se dirigea vers la porte de sa cabine, l'ouvrit et entra. Je le suivis du regard.

Sur le panneau du fond, sous les portraits de ses héros, j'aperçus celui d'une femme encore jeune et de deux enfants. Le capitaine Nemo les contempla un instant, tendit les bras vers eux, puis, s'agenouillant, il éclata en sanglots.

Les dernières paroles du capitaine Nemo

Les panneaux s'étaient refermés sur cette scène terrifiante, mais le salon restait plongé dans l'obscurité. À l'intérieur du Nautilus, tout n'était que silence et ténèbres. Le sous-marin quittait ce lieu de désolation, filant à une vitesse prodigieuse, cent pieds sous les eaux. Où se dirigeait-il ? Vers le nord ou le sud ? Où fuyait cet homme après cette terrible vengeance ?

J'étais retourné dans ma cabine où Ned et Conseil restaient silencieux. Une horreur insurmontable pour le capitaine Nemo m'envahissait. Peu importe ce qu'il avait souffert des hommes, il n'avait pas le droit de punir ainsi. Il m'avait fait, sinon complice, du moins témoin de ses vengeances ! C'était déjà trop.

À onze heures, la lumière électrique revint. Je passai dans le salon. Il était désert. Je consultai les différents instruments.

Le Nautilus filait vers le nord à une allure impressionnante de quarante kilomètres à l'heure, tantôt à la surface, tantôt à une dizaine de mètres de profondeur.

En vérifiant notre position sur la carte, je constatai que nous traversions l'entrée de la Manche, filant à toute vitesse vers les mers du Nord.

Les créatures marines défilaient si vite que j'avais du mal à les distinguer : des requins au long nez, des requins-marteaux, des roussettes, des raies majestueuses, des nuées d'hippocampes ressemblant à des cavaliers d'échecs, des anguilles virevoltantes comme des feux d'artifice, des armées de crabes fuyant en biais, pinces serrées, et des marsouins rivalisant de vitesse avec le Nautilus.

Mais il n'était plus question d'observer, d'étudier, ou de classer. À la tombée de la nuit, nous avions déjà parcouru près de huit cents kilomètres dans l'Atlantique. L'obscurité s'installa, et la mer fut engloutie dans les ténèbres jusqu'à l'apparition de la lune. Je retournai dans ma cabine, incapable de trouver le sommeil, hanté par des cauchemars. La scène de destruction tournait en boucle dans mon esprit.

Depuis ce jour, qui pourrait dire où le Nautilus nous entraîna dans le nord de l'Atlantique ? Toujours à une vitesse incroyable, toujours au cœur des brumes glaciales ! Avait-il atteint les côtes du Spitzberg, les falaises de la Nouvelle-Zemble ? Avait-il exploré ces mers mystérieuses, la mer Blanche, la mer de Kara, le golfe de l'Obi, l'archipel de Liarrov, et ces rivages inconnus de l'Asie ? Impossible à dire. Le temps semblait suspendu. Les horloges du bord étaient figées. Nuit et jour se confondaient comme aux pôles. J'étais plongé dans un monde étrange, digne des récits fantastiques d'Edgar Poe. Je m'attendais à tout moment à voir apparaître, comme dans l'histoire de Gordon Pym, cette silhouette humaine voilée, gigantesque, qui garde l'entrée du pôle.

Je pense — mais je peux me tromper — que cette aventure du Nautilus dura quinze à vingt jours. Qui sait combien de temps cela aurait continué sans la catastrophe qui mit fin à notre voyage.

Le capitaine Nemo avait disparu, tout comme son second. Aucun membre de l'équipage n'était visible. Le Nautilus restait presque toujours sous l'eau. Lorsqu'il remontait pour renouveler son air, les panneaux s'ouvraient et se refermaient automatiquement. Plus aucun point n'était tracé sur la carte. Nous étions perdus.

Le Canadien, épuisé et à bout de patience, ne se montrait plus. Conseil ne parvenait pas à lui arracher un mot, craignant qu'il ne mette fin à ses jours dans un accès de désespoir. Il le surveillait avec une attention constante.

Dans ces conditions, la situation devenait insupportable.

Un matin — impossible de dire quel jour — je m'assoupis enfin, dans un sommeil lourd et maladif, alors que l'aube pointait à peine.

À mon réveil, Ned Land était penché au-dessus de moi, chuchotant :

« On s'évade ! »

Je me redressai d’un coup.

« Quand ? » demandai-je.

« Demain soir. La surveillance sur le Nautilus semble avoir disparu. On dirait que tout le monde est sous le choc. Vous serez prêt ? »

« Oui. Où sommes-nous ? »

« J'ai aperçu des terres ce matin, à travers la brume, à une vingtaine de milles à l’est. »

« Quelles terres ? »

« Je ne sais pas, mais peu importe, on s’y réfugiera. »

« Oui, Ned. Oui, on partira ce soir, même si la mer doit nous avaler ! »

« La mer est agitée, le vent souffle fort, mais vingt milles dans cette petite embarcation ne me font pas peur. J'ai réussi à y cacher quelques provisions et des bouteilles d'eau sans que l’équipage ne s’en aperçoive. »

« Je vous suivrai. »

« Et si on nous surprend, je me défendrai jusqu’à la mort. »

« On mourra ensemble, mon ami. »

Résolu à tout, je laissai Ned et montai sur la plate-forme, où les vagues menaçaient de m’emporter. Le ciel était sombre, mais la terre était là, quelque part dans cette brume épaisse. Il fallait partir, sans perdre un instant.

Je retournai au salon, tiraillé entre l’envie et la crainte de croiser le capitaine Nemo. Que pourrais-je lui dire ? Comment cacher l’horreur involontaire qu’il m’inspirait ? Mieux valait ne pas le croiser. Et pourtant...

Cette journée fut interminable, la dernière à bord du Nautilus. Je restais seul, Ned Land et Conseil évitant de me parler, de peur de se trahir.

À six heures, je dînai sans appétit, me forçant à manger pour ne pas faiblir.

À six heures trente, Ned entra dans ma cabine :

« On ne se reverra pas avant le départ. À dix heures, la lune ne sera pas encore levée. On profitera de l'obscurité. Rejoignez-nous au canot. Conseil et moi vous y attendrons. »

Il partit sans me laisser le temps de répondre.

Je voulus vérifier notre cap et me rendis au salon. Le Nautilus filait à toute allure vers le nord-nord-est, à cinquante mètres de profondeur.

Je jetai un dernier regard sur les merveilles naturelles et artistiques de ce musée flottant, voué à sombrer un jour avec son créateur. Je m’imprégnai de cette ultime vision, passant une heure à admirer ces trésors sous leur éclatante lumière. Puis je regagnai ma cabine.

Là, j’enfilai des vêtements marins robustes, rassemblai mes notes et les gardai précieusement sur moi. Mon cœur battait à tout rompre. Impossible de calmer ses pulsations. Mon agitation m’aurait trahi aux yeux du capitaine Nemo.

Que faisait-il à cet instant ? J’écoutai à la porte de sa chambre. Des pas résonnaient. Le capitaine était là, veillant, sans avoir trouvé le sommeil.

À chaque bruit, j'avais l'impression qu'il surgirait pour me demander pourquoi je voulais fuir. Mon esprit était en alerte constante, amplifiant chaque sensation. L'angoisse devint si intense que je me demandai s'il ne valait pas mieux affronter le capitaine Nemo directement, le défier du regard !

C'était une idée insensée. Heureusement, je me ravisai et m'allongeai sur mon lit, tentant de calmer mon corps agité. Mes nerfs se détendirent un peu, mais mon esprit, en ébullition, revécut en un éclair tous les moments passés à bord du Nautilus. Les souvenirs défilèrent : ma disparition de l'Abraham-Lincoln, les chasses sous-marines, le détroit de Torrès, les indigènes de Papouasie, l'échouement, le cimetière de corail, le passage de Suez, l'île de Santorin, le plongeur crétois, la baie de Vigo, l'Atlantide, la banquise, le pôle Sud, notre emprisonnement dans les glaces, le combat contre les poulpes, la tempête du Gulf Stream, le Vengeur, et cette scène atroce du navire sombrant avec son équipage... Tous ces événements se déroulaient comme un film derrière mes paupières closes. Le capitaine Nemo, dans ce contexte, prenait une dimension presque mythique. Il n'était plus un simple homme, mais une véritable incarnation des océans, un génie des mers.

Il était neuf heures et demie. Je pressais ma tête entre mes mains pour éviter qu'elle n'explose. Je fermai les yeux, décidé à ne plus penser. Encore une demi-heure à attendre, une demi-heure d'un cauchemar qui menaçait ma raison !

Soudain, les notes de l'orgue se firent entendre, une mélodie triste et indéfinissable, comme le cri d'une âme cherchant à se libérer de ses chaînes terrestres.

Je tendis tous mes sens, respirant à peine, absorbé comme le capitaine Nemo dans cette musique qui semblait transcender notre monde.

Puis, une pensée glaçante me traversa. Le capitaine avait quitté sa chambre. Il se trouvait dans le salon, celui-là même que je devais traverser pour fuir. Là, je le rencontrerais peut-être une dernière fois. Il pourrait me voir, m'adresser la parole ! Un simple geste de sa part suffirait à me terrasser, un mot à me retenir à jamais à bord !

Mais il était presque dix heures. Le moment était venu de quitter ma chambre et de rejoindre mes compagnons.

Il n'y avait plus de temps à perdre, même si le capitaine Nemo devait se dresser devant moi. J'ouvris ma porte avec précaution, et pourtant, le grincement des gonds me parut assourdissant. Peut-être n'était-ce qu'une illusion de mon esprit !

Je progressai à tâtons dans les couloirs sombres du Nautilus, m'arrêtant à chaque pas pour calmer les battements de mon cœur.

J'atteignis la porte du salon. Je l'ouvris doucement. L'obscurité y régnait en maître. Les accords de l'orgue résonnaient faiblement. Le capitaine Nemo était là. Il ne me voyait pas. Je crois même qu'en pleine lumière, il ne m'aurait pas remarqué, tant il était absorbé par son extase musicale.

Je me glissai sur le tapis, veillant à ne provoquer aucun bruit qui aurait pu révéler ma présence.

Il me fallut cinq minutes pour atteindre la porte du fond menant à la bibliothèque. J'étais sur le point de l'ouvrir quand un soupir du capitaine Nemo me figea sur place. Je compris qu'il se levait. Je l'aperçus même, car quelques rayons de lumière de la bibliothèque éclairaient faiblement le salon. Il s'avança vers moi, les bras croisés, silencieux, glissant plutôt que marchant, tel un spectre. Sa poitrine oppressée se soulevait de sanglots. Je l'entendis murmurer ces mots, les derniers que j'ai entendus de lui :

« Dieu tout-puissant ! Assez ! Assez ! »

Était-ce un aveu de remords qui s'échappait de la conscience de cet homme ?

Pris de panique, je me précipitai dans la bibliothèque. Je montai l'escalier central et, suivant la coursive supérieure, j'arrivai au canot. Je m'y glissai par l'ouverture déjà empruntée par mes deux compagnons.

« Partons ! Partons ! » m'écriai-je.

« À l'instant ! » répondit le Canadien.

L'ouverture découpée dans la coque du Nautilus fut refermée et boulonnée à l'aide d'une clé anglaise que Ned Land avait emportée. L'entrée du canot se referma également, et le Canadien commença à dévisser les écrous qui nous retenaient encore au sous-marin.

Soudain, un bruit intérieur se fit entendre. Des voix s'élevaient avec animation. Que se passait-il ? Avait-on découvert notre fuite ? Je sentis Ned Land glisser un poignard dans ma main.

« Oui ! » murmurai-je, « nous saurons mourir ! »

Le Canadien s'arrêta dans son travail. Mais un mot, répété vingt fois, un mot terrifiant, me révéla la cause de l'agitation à bord du Nautilus. Ce n'était pas nous que l'équipage craignait !

« Maelstrom ! Maelstrom ! » s'écriaient-ils.

Le Maelstrom ! Pouvait-on entendre un nom plus effrayant dans une situation aussi critique ? Étions-nous donc dans ces dangereux parages de la côte norvégienne ? Le Nautilus était-il entraîné vers ce gouffre alors que notre canot s'apprêtait à s'en détacher ?

On sait qu'au moment du flux, les eaux resserrées entre les îles Féroé et Lofoten sont précipitées avec une force irrésistible, formant un tourbillon dont aucun navire n'est jamais sorti. De tous les horizons, des vagues monstrueuses convergent pour former ce gouffre, surnommé à juste titre le « Nombril de l'Océan », dont l'attraction s'étend sur quinze kilomètres. Là, non seulement les navires, mais aussi les baleines et les ours polaires sont aspirés.

C'est là que le Nautilus, volontairement ou non, avait été entraîné par son capitaine. Il décrivait une spirale dont le rayon se réduisait inexorablement. Le canot, encore accroché à son flanc, était emporté à une vitesse vertigineuse. Je le sentais, ce tournoiement maladif, conséquence d'une giration trop prolongée, m'envahir.

Nous étions pétrifiés, terrifiés jusqu'à l'extrême, nos corps paralysés, nos nerfs comme anesthésiés, trempés de sueurs froides, semblables à celles de l'agonie. Le vacarme autour de notre frêle embarcation était assourdissant. Les mugissements résonnaient, se répercutant à des kilomètres à la ronde. Les vagues se fracassaient contre les rochers acérés, là où même les matériaux les plus résistants se brisent, où les troncs d'arbres s'effritent en une "fourrure de poils", comme disent les Norvégiens.

Quelle épreuve ! Nous étions secoués de façon épouvantable. Le Nautilus luttait comme un être vivant, ses structures métalliques gémissant sous la pression. Parfois, il se redressait brusquement, nous emportant avec lui.

« Il faut tenir bon, dit Ned, et resserrer les boulons ! Tant qu'on reste attachés au Nautilus, on a une chance de s'en sortir... ! »

À peine avait-il fini sa phrase qu'un craquement se fit entendre. Les boulons lâchèrent, et notre canot fut arraché de son logement, projeté comme une pierre de fronde au cœur du tourbillon.

Ma tête heurta violemment une barre de fer, et ce choc brutal me fit perdre connaissance.

---

Je ne me souviens pas de ce qui s'est passé cette nuit-là, comment notre canot a échappé à l'emprise terrifiante du Maelstrom, comment Ned Land, Conseil et moi avons survécu à ce gouffre. Quand j'ai repris mes esprits, j'étais allongé dans la cabane d'un pêcheur des îles Lofoten. Mes deux compagnons, indemnes, étaient à mes côtés et me serraient les mains. Nous nous sommes embrassés avec émotion.

Pour l'instant, retourner en France est impossible. Les liaisons entre le nord de la Norvège et le sud sont rares. Je dois attendre le passage du bateau à vapeur qui assure la liaison bimensuelle avec le Cap Nord.

C'est ici, entouré de ces braves gens qui nous ont secourus, que je rédige le récit de nos aventures. Chaque détail est exact, rien n'a été omis ou exagéré. C'est le compte rendu fidèle de cette incroyable expédition sous-marine, un voyage dans un monde inaccessible aux hommes, mais que le progrès rendra un jour accessible.

Me croira-t-on ? Je l'ignore. Peu importe. Ce que je peux affirmer, c'est que j'ai le droit de parler de ces mers où, en moins de dix mois, j'ai parcouru vingt mille lieues, de ce tour du monde sous-marin qui m'a révélé tant de merveilles à travers le Pacifique, l'océan Indien, la mer Rouge, la Méditerranée, l'Atlantique, et les mers australes et boréales !

Mais qu'est-il advenu du Nautilus ? A-t-il survécu aux griffes du Maelstrom ? Le capitaine Nemo est-il toujours en vie ? Continue-t-il ses mystérieuses missions sous l'océan, ou a-t-il trouvé sa fin dans cette ultime tragédie ? Les vagues apporteront-elles un jour ce manuscrit qui contient toute l'histoire de sa vie ? Découvrirai-je enfin le nom de cet homme ? Le navire disparu nous révélera-t-il, par son origine, la nationalité du capitaine Nemo ?

Je l'espère ardemment.

Je souhaite de tout cœur que le Nautilus ait triomphé des profondeurs les plus redoutables de l'océan, là où tant d'autres embarcations ont sombré. Si tel est le cas, et si le capitaine Nemo continue de parcourir cet océan devenu sa terre d'adoption, j'espère que sa colère s'est apaisée. Que l'émerveillement face aux beautés marines remplace son désir de vengeance. Que le justicier cède la place au scientifique, poursuivant ainsi ses explorations pacifiques des mers. Sa destinée est certes étrange, mais elle est aussi d'une grandeur inouïe. Ne l'ai-je pas moi-même ressenti ? N'ai-je pas partagé pendant dix mois cette existence hors du commun ? Ainsi, à la question posée il y a six mille ans par l'Ecclésiaste : « Qui a jamais pu sonder les profondeurs de l'abîme ? » deux hommes, parmi tous, peuvent désormais répondre. Le capitaine Nemo et moi.

Note de l'éditeur : Cette édition de 20 000 lieues sous les mers est une adaptation exclusive réalisée par Olivier Muhleisen (2026). Le texte original de Jules Verne appartient au domaine public.

Ce travail de modernisation a été conçu pour offrir une lecture fluide, rendant les descriptions techniques et les aventures du Nautilus plus accessibles aux lecteurs contemporains tout en respectant l'œuvre originale.


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