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Légendes espagnoles, chapitre 5

Gustavo-Adolfo Bécquer

« Bonsoir, chère madame Baltazar. Quoi, vous aussi, vous venez à la messe de minuit ?

« Quant à moi, j’avais l’intention d’aller l’entendre à ma paroisse : mais ce qui arrive… chacun va où va tout le monde.

« Il est certain, à vrai dire, que depuis la mort de maître Pérez, il me semble qu’on me pose une pierre sépulcrale sur le cœur, aussitôt que j’entre dans Sainte-Inès…

« Pauvre malheureux ! c’était un saint !… Je puis dire, pour ma part, que je garde un morceau de son pourpoint comme une relique ; il le mérite… Sur mon âme, par Dieu, si monseigneur l’archevêque voulait s’en occuper, nos petits-fils le verraient certainement figurer sur l’autel… mais que faire ? les morts et les absents n’ont plus d’amis… maintenant on n’est préoccupé que de la nouvelle… Vous m’entendez bien. Quoi ! ne savez-vous rien de ce qui se passe ? Nous nous ressemblons, il est vrai, en cela ; sans souci de ce qui se dit, ou des mots qui échappent par mégarde, nous allons de la maison à l’église et de l’église à la maison… moi, seulement, comme ça… au vol… une parole par ici, une autre par là… sans avoir envie de rien savoir, je suis d’ordinaire au courant des nouvelles… ainsi, entre nous, la chose est décidée, l’organiste de Saint-Roman, ce louche, qui médit toujours des autres organistes, ce malpropre, qui ressemble plutôt à un boucher de la porte de la Viande qu’à un maître de musique, va jouer cette nuit à la place de maître Pérez. Sachez donc ce que tout le monde sait, ce qui est connu de tout Séville, que personne ne voulait s’en charger, pas même sa fille, reçue maîtresse, et qui, depuis la mort de son père, est entrée novice au couvent. Et c’était naturel, accoutumés, comme nous l’étions à entendre de telles merveilles : toute autre chose nous eût paru mauvaise, même en voulant éviter de faire des comparaisons.

« La communauté avait donc décidé que pour honorer le défunt, et en témoignage de respect pour sa mémoire, l’orgue resterait muet durant cette nuit ; mais voilà que notre homme se présente, et déclare qu’il osera le jouer… rien n’est aussi téméraire que l’ignorance… Est-ce sa faute, à lui ? Non, mais à ceux qui permettent une telle profanation. Ainsi va le monde… Voyez un peu la foule qui accourt… on dirait qu’il n’y a rien de changé, d’une année à l’autre. Les mêmes personnages, le même luxe, les mêmes bousculades à la porte, la même animation sur le parvis, la même affluence dans le temple… Oh ! si le mort, relevait la tête, il mourrait de nouveau, pour ne pas entendre son orgue joué par de pareilles mains ! Si ce que les gens du quartier m’ont dit est vrai, ils lui en préparent une bonne à son entrée ; au moment où il posera les doigts sur les touches, on commencera avec les tambourins, sonajas, tambours de basque et autres instruments, un charivari comme on n’en a jamais entendu… mais silence ! voilà le héros de la fête qui entre dans l’église. Jésus ! quel accoutrement de couleurs voyantes, quelle collerette tuyautée, quel air prétentieux ! allons, allons, l’archevêque est arrivé depuis un moment, et la messe va commencer… allons, cette nuit nous en donnera, je crois, à conter pendant bien des jours. »

En parlant ainsi, la bonne femme, que nos lecteurs connaissent déjà, pour ses excès de bavardage, entra dans le couvent de Sainte-Inès s’ouvrant, suivant sa coutume, un chemin au milieu de la foule, à force de poussées et de coups de coude.

La cérémonie était déjà commencée.

Le temple était aussi brillant que l’année précédente.

Le nouvel organiste, après avoir traversé la foule des fidèles qui remplissait la nef, pour aller baiser l’anneau du prélat, était monté à la tribune et là il touchait, les uns après les autres, les registres de l’orgue, avec une gravité aussi affectée que ridicule.

Du sein de la populace entassée à l’entrée de l’église, on entendait une rumeur sourde et confuse, pronostique certain de la tempête qui se préparait et ne devait pas tarder à éclater.

« C’est un truand qui ne pouvant rien faire de bien, ne regarde pas même droit devant lui, disaient les uns.

— C’est un ignorant, qui, après avoir rendu l’orgue de sa paroisse pire qu’une épinette, vient profaner celui de maître Pérez, disaient les autres. »

Tout en parlant ainsi, celui-ci se débarrassait de son manteau, pour mieux manœuvrer son tambour de basque, celui-là apprêtait ses sonajas ; tous enfin se préparaient à faire du vacarme à qui mieux mieux… Ils étaient rares ceux, qui s’aventuraient à défendre mollement l’étrange personnage, dont l’air orgueilleux contrastait d’une façon si notable avec la tenue modeste et l’affable bonté du défunt maître Pérez.

Le moment attendu arriva enfin, le moment solennel où le prêtre, après s’être incliné et avoir prononcé les saintes paroles, prend l’hostie dans ses mains… Les cloches sonnaient à toute volée et lançaient dans l’air une pluie de notes cristallines ; l’encens s’élevait en ondes diaphanes et l’orgue vibra.

Au même moment, il éclata, dans l’enceinte de l’église, un épouvantable charivari qui étouffa le premier accord.

Tambourins, cornemuses, sonajas, tambours de basque, tous les instruments de la populace, élevèrent à la fois leurs voix discordantes ; mais la confusion et le vacarme durèrent quelques secondes à peine.

Tous à la fois et au même instant, ils se turent, comme ils avaient commencé.

Le second accord, large, puissant, magnifique, se soutenait encore à sa sortie des tubes métalliques de l’orgue, pareil à une cascade d’harmonie inépuisable et sonore : chants célestes comme ceux qui charment les oreilles dans les moments d’extase ; chants conçus par l’esprit et que les lèvres ne peuvent exprimer ; notes détachées d’une mélodie lointaine, qui résonnent parfois, apportées dans les rafales du vent ; rumeur des feuilles qui s’embrassent sur les arbres, avec un murmure qui rappelle celui de la pluie ; cadences des alouettes, qui s’élèvent en chantant, du milieu des fleurs, comme une flèche lancée vers les nuages ; bruits sans nom, aussi imposants que les rugissements de la tempête ; chœurs des séraphins sans rythme ni mesure, musique du ciel inconnue sur la terre, et que l’imagination seule peut comprendre ; hymnes ailées de louanges, qui semblent monter vers le trône du Seigneur, comme un tourbillon de lumière et de sons… les cent voix de l’orgue exprimaient tout cela avec plus de force, avec une poésie plus mystérieuse, avec une couleur plus fantastique qu’il ne l’avait jusqu’alors exprimé.

Quand l’organiste descendit de la tribune, la foule qui se précipita vers l’escalier fut si nombreuse ; son désir de le voir et de l’admirer si intense, que le corrégidor craignant, non sans raison, qu’il ne fût étouffé, ordonna à quelques-uns de ses alguazils d’aller, baguette en main, lui ouvrir un passage, pour l’amener jusqu’au maître autel, où l’attendait le prélat.

« Vous le voyez, lui dit ce dernier, quand on l’eut conduit devant lui, je quitte mon palais et viens ici uniquement pour vous écouter. Serez-vous aussi cruel que maître Pérez, qui n’a jamais voulu m’épargner le voyage, en jouant, le jour de Noël, à la messe de la cathédrale ?

— L’année prochaine, répondit l’organiste, je vous promets de satisfaire votre désir ; car, pour tout l’or du monde, je ne rejouerais pas sur cet orgue.

— Et pourquoi ? dit le prélat en l’interrompant.

— Parce que… ajouta l’organiste, essayant de dominer l’émotion que trahissait la pâleur de son visage ; parce que l’instrument est vieux, mauvais et qu’on ne peut lui faire dire ce que l’on veut. »

L’archevêque se retira, suivi de ses familiers.

Les litières des seigneurs défilèrent les unes après les autres, et se perdirent dans les détours des rues voisines. Les groupes du parvis se séparèrent ; les fidèles se dispersèrent dans toutes les directions. Déjà, la servante du couvent se disposait à fermer les portes, donnant accès sur le parvis, qu’on pouvait encore entrevoir deux femmes, qui, après avoir fait le signe de la croix et murmuré une prière, devant le retable de l’arceau de Saint-Philippe, poursuivirent leur chemin et s’enfoncèrent dans la ruelle des Duègnes.

« Que voulez-vous, ma chère madame Baltazar, disait l’une, tel est mon sentiment. Chaque fou a sa marotte… Les capucins déchaussés auraient beau me l’affirmer, je n’en croirais rien… Cet homme n’a pu jouer ce que nous venons d’écouter… Je l’ai entendu mille fois à Saint-Bartolomé ; c’était sa paroisse et il en fut expulsé par le curé comme incapable ; il fallait se boucher les oreilles avec du coton… Ne suffit-il pas, d’ailleurs, de voir sa figure, le miroir de l’âme, d’après ce qu’on dit ?… Je me souviens, pauvre cher homme, comme si je le voyais, je me souviens du visage de maître Pérez, quand, dans une nuit semblable à celle-ci, il descendait de la tribune, après avoir tenu l’auditoire haletant sous le charme… Quel bon sourire, quel teint animé !… Tout vieux qu’il était, il ressemblait à un ange… Quant à celui-ci, il a descendu l’escalier en trébuchant, comme si, du palier, un chien aboyait à ses trousses ; il avait un teint de trépassé et des…

« Allons, chère madame Baltazar, croyez-moi, en conscience… je soupçonne, là-dessous, un quelque chose. »

Les deux femmes doublèrent l’angle de la ruelle en commentant ces derniers mots et disparurent.

Inutile, pensons-nous, de dire à nos lecteurs quelle était l’une d’elles.

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