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Légendes espagnoles, chapitre 20

Gustavo-Adolfo Bécquer

« Le cerf fuit blessé… il fuit blessé ; on ne saurait en douter. Ne voit-on pas sa trace sanglante sur les broussailles de la montagne, et, en sautant les lentisques, ses jambes ont fléchi… Notre jeune seigneur débute comme d’autres finissent… Durant les quarante années de ma vie de chasseur, je n’ai pas vu plus beau coup… mais, par saint Saturio, patron de Soria ! barrez-lui la route du côté de ces chênes verts, animez les chiens, soufflez à pleins poumons dans les trompes, enfoncez vos éperons d’acier dans les flancs des chevaux ; ne voyez-vous pas qu’il se dirige vers la fontaine des peupliers ? S’il la franchit avant de mourir, nous pouvons le considérer comme perdu. »

Les ravins du Moncayo répétèrent, d’écho en écho, les fanfares des cors de chasse. Les aboiements de la meute, les cris des pages résonnèrent avec une nouvelle furie, et le groupe confus d’hommes, de chevaux et de chiens, sur l’ordre d’Iñigo, le chef des veneurs du marquis d’Almenar, se dirigea vers l’endroit désigné par lui, comme le plus convenable pour couper la retraite à l’animal.

Tout fut inutile. Quand le plus agile des lévriers arriva à la chênaie, haletant et la gueule pleine de bave, le cerf, rapide comme une flèche, l’avait déjà franchie d’un seul bond, et se perdait au milieu des halliers bordant un sentier qui conduisait à la fontaine.

« Halte !… tout le monde, halte ! cria Iñigo : Dieu a voulu qu’il échappe. »

La cavalcade s’arrêta, les trompes restèrent muettes et les lévriers, à la voix des veneurs, abandonnèrent sa piste, en grognant.

En ce moment le héros de la fête, Fernand de Argensola, l’héritier d’Almenar, rejoignit le groupe des chasseurs.

« Qu’est-ce ? s’écria-t-il, en s’adressant à son veneur, la mauvaise humeur peinte sur le visage et les yeux étincelants de colère ; que fais-tu, imbécile ? ne vois-tu pas que l’animal est blessé ? C’est le premier frappé de ma main et tu abandonnes sa piste, pour qu’il soit perdu et aille mourir dans un fourré. Crois-tu que je viens tuer des cerfs afin de régaler les loups ?

— Seigneur, murmura Iñigo entre ses dents, il est impossible d’aller plus loin.

— Impossible ! Et pourquoi ?

— Parce que ce sentier, reprit le veneur, conduit à la fontaine des peupliers ; la fontaine des peupliers, dont les eaux sont habitées par l’esprit du mal. Qui ose les troubler, paye cher son audace. L’animal aura déjà franchi les berges, et vous ne sauriez les franchir, vous, sans attirer sur votre tête une horrible calamité. Nous autres chasseurs, nous sommes les rois du Moncayo, mais des rois qui payent un tribut. Tout gibier qui se réfugie dans cette fontaine mystérieuse, est gibier perdu.

— Gibier perdu ! Je perdrai plutôt la seigneurie de mes pères, je perdrai plutôt l’âme dans les mains de Satan, avant de permettre à ce cerf de m’échapper, lui, le premier frappé de mon épieu, au début de mes excursions de chasseur… Le vois-tu ?… le vois-tu ? par moments, on l’aperçoit encore d’ici… les jambes lui manquent, sa course est moins rapide ; laisse-moi… laisse-moi… lâche la bride ou je te renverse dans la poussière… Qui sait si je lui laisserai le temps d’arriver à la fontaine ? et s’il y arrive, au diable, elle, sa pureté et ses habitants. Sus ! Éclair ! Sus, mon cheval ! ah, si tu l’atteins, je ferai enchâsser les diamants de mes parures dans ton frontal d’or. »

Cavalier et coursier partirent comme l’ouragan.

Iñigo les suivit du regard ; quand ils disparurent dans les broussailles, il jeta les yeux autour de lui ; tous, à son exemple, restaient immobiles et consternés.

Le veneur s’écria enfin :

« Seigneurs, vous l’avez vu, je me suis exposé à mourir sous les sabots de son cheval pour le retenir. J’ai rempli mon devoir. La bravoure est impuissante contre le diable. Le chasseur vient jusqu’ici avec son arbalète, mais, au delà, que le chapelain essaye de passer avec son goupillon. »

« La fraîcheur de votre teint a disparu ; vous marchez muet et sombre ; que vous arrive-t-il ? Depuis le jour, jour funeste, où vous avez atteint la fontaine des peupliers à la poursuite du cerf blessé, on dirait que vous dépérissez par l’effet des philtres d’une méchante sorcière.

« Vous n’allez plus, précédé de la meute bruyante, à la montagne, et les fanfares de vos trompes n’en réveillent plus les échos.

« Seul, avec les préoccupations qui vous tourmentent, vous prenez, tous les matins, l’arbalète, vous gagnez les fourrés et y restez jusqu’au coucher du soleil. Quand la nuit est tombée, vous rentrez au château, pâle, fatigué, et je cherche vainement, dans votre baudrier, les dépouilles du gibier. À quoi vous occupez-vous pendant de si longues heures, loin de ceux qui vous chérissent le plus ? »

Tandis qu’Iñigo parlait, Fernand, absorbé dans ses pensées, taillait machinalement, avec son couteau de montagne, des esquilles dans son siège d’ébène.

Après un long silence, interrompu seulement par le frottement de la lame qui glissait sur le bois poli, le jeune homme, s’adressant à son serviteur, s’écria, comme s’il n’eût entendu aucune de ses paroles :

« Iñigo, toi qui es vieux, toi qui connais toutes les cavernes du Moncayo, qui as vécu sur ses flancs à la poursuite des animaux sauvages, et qui maintes fois as gravi ses cimes, dans tes courses de chasseur, dis-moi : as-tu rencontré, par hasard, une femme vivant au milieu de ses rochers ?

— Une femme, s’écria le veneur surpris, regardant son maître fixement.

— Oui, ajouta le jeune homme, il m’arrive une chose étrange, très étrange… Je croyais garder éternellement ce secret, mais, je ne le puis plus ; il déborde de mon cœur, mon visage le trahit ; je vais donc te le révéler… Tu m’aideras à dissiper le mystère dont s’enveloppe une créature qui semble exister pour moi seul, puisque personne ne la connaît, ne l’a vue et ne peut me fournir sur elle aucune indication. »

Le veneur, sans desserrer les lèvres, traîna son petit banc et le plaça près du siège de son seigneur, sans cesser de le regarder avec des yeux effrayés.

Celui-ci, ayant coordonné ses idées, continua ainsi :

« Depuis le jour où, malgré tes funestes prédictions, je gagnai la fontaine des peupliers et rattrapai, en franchissant ses eaux, le cerf que votre superstition aurait laissé fuir, mon âme a été envahie par la passion de la solitude.

« Tu ne connais pas le site. Figure-toi cette fontaine cachée dans le sein d’un rocher ; elle s’en échappe, tombe et glisse, goutte à goutte, sur les feuilles vertes et flottantes des plantes qui croissent au bord de son berceau.

« Les gouttes, au moment où elles se détachent, brillent comme des pépites d’or, vibrent comme les notes d’un instrument ; elles se réunissent au milieu de gazons, murmurent et murmurent, en produisant un bruit pareil au bourdonnement des abeilles prêtes à se poser sur les fleurs. Elles courent sur un lit de sable, forment un ruisseau, luttent contre les obstacles qui s’opposent à son passage, se replient sur elles-mêmes, sautent, bondissent, fuient, soit en riant, soit en soupirant, vont enfin se perdre dans un lac et produisent, en y tombant, d’indescriptibles rumeurs.

« Gémissements, paroles, noms, chants, je ne sais ce que j’ai entendu au milieu de ces rumeurs, quand je me suis assis seul et fiévreux, sur le rocher au pied duquel bondissent les eaux de la fontaine mystérieuse, avant de s’arrêter et de former un lac profond, dont la surface immobile est à peine ridée par la brise du soir.

« Là, tout est grand. La solitude, avec ses mille bruits inconnus, règne dans cet endroit et enivre l’esprit d’une ineffable mélancolie.

« Par l’intermédiaire des feuilles argentées des peupliers, des trous des rochers, des ondes du lac, les invisibles esprits de la nature semblent nous parler, et reconnaître un frère dans l’esprit immortel de l’homme.

« Quand vous me voyez, à la naissance du jour, prendre l’arbalète et me diriger vers la montagne, jamais je ne songe à m’enfoncer au milieu des halliers, à la poursuite du gibier ; non, je vais m’asseoir au bord de la fontaine et chercher dans ses ondes… Quoi ? je ne sais, une folie ! Le jour où je l’ai franchie, monté sur Éclair, j’ai cru, dans leurs profondeurs, voir briller une chose étrange… très étrange,… les yeux d’une femme.

« Peut-être était-ce un fugitif rayon de soleil, qui serpentait sous l’écume. Peut-être était-ce une de ces fleurs, qui flottent au milieu des algues nées dans son sein, et dont les calices ressemblent à des émeraudes… je l’ignore ; mais j’ai cru voir un regard qui s’attacha sur moi, regard qui embrasa mon cœur du désir absurde, irréalisable, du désir de rencontrer quoiqu’un avec de pareils yeux.

« Je suis allé à leur recherche, dans cet endroit, des jours et des jours.

« Un soir enfin… Je croyais être le jouet d’un songe… mais non, c’était la vérité ; car je lui ai parlé, plusieurs fois, comme je te parle en ce moment… Un soir, j’ai rencontré, assise à ma place et vêtue d’une tunique qui descendait jusqu’à l’eau et flottait à sa surface, une femme, belle au delà de toute limite : ses cheveux semblaient d’or, ses cils brillaient comme des rayons de lumière ; sous ses cils voltigeaient, inquiètes, les prunelles que j’avais vues… oui, les yeux de cette femme étaient, en effet, les yeux qui restaient gravés dans mon esprit, des yeux d’une couleur impossible, des yeux…

— Verts ! » s’écria Iñigo, avec un accent de profonde terreur, en se dressant tout à coup sur son siège.

Fernand, à son tour, le regarda, surpris de l’entendre exprimer ce qu’il allait dire, et lui demanda avec un mélange d’anxiété et de satisfaction : « La connaîtrais-tu ?

— Oh ! non, reprit le veneur, Dieu me préserve de la connaître ! Mon père, en me défendant d’aller vers ces parages, m’a dit mille fois que l’Esprit follet, démon ou femme, qui habite ces eaux, a les yeux de cette couleur. Je vous conjure, par ce que vous aimez le plus sur la terre, de ne plus retourner à la fontaine des peupliers. Un jour ou l’autre, victime d’une vengeance implacable, vous expieriez par la mort le crime d’en avoir souillé les eaux.

— Par ce que j’aime le plus !… murmura le jeune homme, en souriant tristement.

— Oui, continua l’ancien, par vos ancêtres, par vos parents, par les larmes de celle que le ciel vous destine pour femme, et celles du serviteur qui vous a vu naître…

— Sais-tu ce que j’aime le plus en ce monde ? Sais-tu pour quoi je céderais l’amour de mon père, les baisers de celle qui m’a donné la vie, et les tendresses accumulées de toutes les femmes de la terre ? pour un regard, un seul regard de ces yeux… Comment pourrai-je renoncer à les poursuivre ? »

Fernand prononça ces mots avec un accent tel, que les larmes, qui vacillaient au bord des paupières d’Iñigo, glissèrent silencieuses sur ses joues, tandis qu’il s’écriait désolé : Que la volonté du ciel s’accomplisse !

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