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Légendes espagnoles, chapitre 19

Gustavo-Adolfo Bécquer

« Je la retrouverai, je la retrouverai, et si je la retrouve, je suis presque sûr de la reconnaître.

« À quoi ?

« Je ne puis le dire… mais je la reconnaîtrai assurément.

« L’écho de ses pas, une seule de ses paroles, l’extrémité de sa traîne ; oui, rien que l’extrémité de sa traîne me suffiront. Nuit et jour, je vois flotter devant mes yeux les plis d’une étoffe blanche et diaphane ; nuit et jour, j’entends en moi-même le frôlement de sa robe, et le murmure confus de ses inintelligibles paroles.

« Qu’a-t-elle dit ?

« Qu’a-t-elle dit ?

« Ah ! si je pouvais, par hasard, savoir ce qu’elle a dit ; peut-être… sans même le savoir, je la retrouverai… je la retrouverai ; mon cœur me le dit, et le cœur ne trompe jamais.

« Il est vrai que j’ai déjà inutilement parcouru toutes les rues de Soria ; que j’ai passé bien des nuits à la belle étoile, immobile, comme une borne, à l’angle d’un mur. Il est vrai aussi que j’ai dépensé plus de mille doublons d’or à faire jaser les duègnes et les écuyers ; que j’ai offert de l’eau bénite, dans l’église de Saint-Nicolas, à une vieille, si artistement enveloppée dans sa mante de bure qu’elle m’a semblé une déesse. Et puis, une nuit, à la sortie des matines de la Collégiale, j’ai suivi comme un imbécile la chaise à porteurs de l’archiprêtre, croyant que le bout de sa houppelande ressemblait à la robe de mon inconnue ; mais peu importe !… je la retrouverai ! et certainement la gloire de la posséder dépassera l’ennui de la chercher.

« Comment seront ses yeux ?

« Ils doivent être bleus, bleus et humides, comme le ciel de la nuit. J’aime les yeux de cette nuance, ils sont si expressifs, si mélancoliques, si…

« Plus de doute, ses yeux sont bleus, bleus assurément, et ses cheveux noirs, très noirs et assez longs pour flotter. Oui, il me semble que je les ai vus flotter, cette nuit-là, en même temps que ses vêtements ! Mais, je ne me trompe pas, ils étaient noirs. Comme ils vont bien, les yeux bleus, allongés, assoupis, avec une chevelure dénouée, noire, flottante, à une femme grande… parce que… elle est grande et svelte, comme les anges des portiques de nos cathédrales, dont les visages ovales sont enveloppés d’ombre, dans le mystérieux crépuscule de leur niche de granit.

« Sa voix ?… Sa voix, je l’ai entendue ! Sa voix est suave, comme le souffle de la brise, dans le feuillage des peupliers, et sa démarche mesurée, majestueuse, comme les cadences de la musique.

« Et cette femme, qui est belle, comme le plus beau rêve de ma jeunesse, qui pense comme je pense, qui aime ce que j’aime, qui hait ce que je hais, dont l’esprit est le frère du mien, qui est le complément de mon être, ne se sentira-t-elle pas émue en me rencontrant ?

« Ne m’aimera-t-elle pas comme je l’aimerai, comme je l’aime déjà, avec toutes les forces de ma vie, toutes les facultés de mon âme ?

« Allons, allons à l’endroit où je l’ai vue, la première et la seule fois… Qui sait si, capricieuse comme moi, aimant la solitude et le mystère à l’instar des âmes rêveuses, elle ne se plaît pas à parcourir les ruines dans le silence de la nuit ? »

Deux mois s’étaient écoulés depuis que l’écuyer de don Alonso de Valdecuellos avait enlevé tout espoir à Manrique ; deux mois pendant lesquels il avait formé à chaque instant des projets en l’air, que la réalité faisait évanouir comme un souffle ; deux mois passés à la recherche de la femme inconnue, dont l’absurde amour grandissait dans son âme, grâce à ses folles rêveries, lorsqu’en traversant un soir, abîmé dans ses pensées, le pont qui mène aux Templiers, le jeune amoureux s’enfonça dans les sombres allées du jardin.

La nuit était belle et sereine. La lune brillait dans son plein au zénith, et le vent gémissait très doucement dans les feuilles des arbres.

Manrique atteignit le cloître, plongea du regard dans son enceinte, regarda à travers les massives colonnes de ses arceaux…

Il était désert !

Alors il sortit et se dirigea vers l’obscure allée qui conduit au Duero.

À peine y avait-il pénétré qu’un cri de joie s’échappa de ses lèvres.

Il avait vu flotter un instant, et ensuite disparaître la robe blanche, la robe blanche de la femme de ses rêves, de la femme qu’il adorait comme un fou !

Il court, il court après elle, il arrive à la place où il l’a vue disparaître et s’arrête ; mais en s’y arrêtant il fixe ses yeux hagards sur le sol et demeure immobile. Un léger tremblement agite ses membres, tremblement qui, peu à peu, présente tous les symptômes d’une convulsion et se termine enfin par un éclat de rire, un éclat de rire sonore, strident, horrible !

Cette chose blanche, légère, flottante, qui avait brillé devant ses yeux, qui avait brillé à ses pieds un instant, un seul instant…

N’était qu’un rayon de lune !

Un rayon de lune qui pénétrait par intervalles à travers la voûte verdoyante des arbres, quand le vent agitait leurs branches.

Quelques années s’étaient écoulées, Manrique était assis sur un escabeau au coin de la grande cheminée gothique de son manoir, immobile, le regard vague, inquiet comme celui d’un idiot ; prêtant à peine attention aux caresses de sa mère, et aux consolations de ses serviteurs.

« Tu es jeune, tu es beau, lui disait sa mère, pourquoi rester dans la solitude ? Pourquoi ne cherches-tu pas une femme que tu aimeras et qui te rendra heureux en t’aimant ?

— L’amour !… l’amour est un rayon de lune ! murmurait le jeune homme.

— Pourquoi ne vous réveilleriez-vous pas de votre léthargie ? lui disait un de ses écuyers. Habillez-vous de fer des pieds à la tête, déployez votre étendard et partons pour la guerre. À la guerre on acquiert la gloire !

— La gloire… la gloire est un rayon de lune.

— Voulez-vous que je vous dise le dernier chant qu’Arnauld, le troubadour provençal, vient de composer ?

— Non ! non ! s’écria Manrique, se levant furieux de son siège, je ne veux rien… c’est-à-dire si, je veux… je veux que vous me laissiez seul… chants… femmes… gloire… bonheur… mensonges, vains fantômes enfantés par notre imagination, que nous habillons selon notre fantaisie, que nous aimons, après lesquels nous courons, pourquoi ? pourquoi ? pour trouver un rayon de lune ! »

Manrique était fou ! Du moins tout le monde le disait. Moi, au contraire, je pense qu’en ce moment-là, il avait recouvré la raison.

LES YEUX VERTS.

Depuis longtemps je désirais écrire quelque chose sous ce titre.

Aujourd’hui l’occasion se présente, je le mets en grandes lettres sur une feuille de papier, et aussitôt je laisse voler ma plume capricieuse.

Je crois avoir vu des yeux pareils à ceux que j’ai peints dans cette légende. Est-ce en rêve ? je ne sais ; mais je les ai vus. Je ne pourrai certes pas les décrire tels qu’ils étaient : lumineux, transparents, comme les gouttes de pluie qui glissent sur les feuilles des arbres, après un orage d’été. En tout cas, je compte sur l’imagination de mes lecteurs pour comprendre ce que j’appellerai l’ébauche d’un tableau que je peindrai plus tard.

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