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Légendes espagnoles, chapitre 21

Gustavo-Adolfo Bécquer

« Qui es-tu ? Quelle est ta patrie ? Où habites-tu ? Chaque jour je viens à ta recherche, et je ne vois ni le coursier qui t’amène dans ces parages, ni les serviteurs qui portent ta litière. Déchire enfin le voile mystérieux dont tu t’enveloppes, comme dans une nuit profonde. Je t’aime, noble ou roturière, je serai à toi, à toi pour toujours… »

Le soleil s’était caché derrière la cime de la montagne ; les ombres descendaient à grands pas le long de ses flancs ; la brise gémissait dans les peupliers de la fontaine et le brouillard, montant peu à peu de la surface du lac, commençait à envelopper les rochers de ses rives.

Sur l’un d’eux, sur un rocher qui semblait prêt à tomber au fond des eaux, on voyait, se reflétant à leur surface, l’image tremblante de l’héritier d’Almenar, agenouillé aux pieds de sa mystérieuse amante, cherchant en vain à lui arracher le secret de son existence.

Elle était belle, belle et pâle comme une statue d’albâtre.

Une boucle de ses cheveux tombait sur ses épaules et glissait dans les plis de son voile, comme un rayon de soleil traversant les nuages.

Entourées de cils blonds, ses prunelles brillaient pareilles à des émeraudes serties dans une monture d’or.

Quand le jeune homme eut cessé de parler, elle remua les lèvres pour prononcer quelques mots ; mais il ne s’en exhala qu’un soupir, soupir faible et plaintif, comme celui de l’onde légère poussée par la brise, et qui meurt parmi les joncs.

« Tu ne me réponds pas ! continua Fernand, envoyant s’évanouir ses espérances. Veux-tu que j’ajoute foi à ce que j’ai entendu dire de toi ?

« Oh ! non… Parle-moi : Je veux savoir si tu m’aimes, je veux savoir si je puis t’aimer, si tu es femme… ou démon…

— Et si je l’étais ? »

Le jeune homme hésita un instant : une sueur froide inonda son être ; ses prunelles se dilatèrent, en s’attachant avec plus d’intensité sur celles de cette femme, et, fasciné par leur éclat phosphorescent, presque fou, il s’écria dans son transport amoureux :

« Si tu l’étais… Je t’aimerais… je t’aimerais autant que je t’aime en ce moment. Ma destinée est de t’aimer, même au delà de cette vie, si, au delà, il existe quelque chose.

— Fernand, dit alors la beauté d’une voix musicale : je t’aime plus encore que tu ne m’aimes ; moi, je suis un pur esprit et je descends jusqu’à un mortel ! Je ne suis pas une femme semblable à celles de la terre ; je suis une femme digne de toi, si supérieur aux autres hommes. Je vis au fond des eaux et, comme elles, fugace, incorporelle et transparente, je parle avec leurs rumeurs, j’ondule avec leurs vagues.

« Je ne châtie pas celui qui ose troubler la fontaine où je demeure ; loin de là, mon amour le récompense d’être un mortel inaccessible aux superstitions du vulgaire, et capable de comprendre ma tendresse étrange et mystérieuse. »

Tandis qu’elle parlait ainsi, le jeune homme, absorbé dans la contemplation de sa fantastique beauté, et comme attiré par une force inconnue, avançait de plus en plus vers le bord du rocher.

La femme aux yeux verts continua ainsi :

« Vois-tu le fond limpide du lac, vois-tu ces plantes, aux feuilles vertes et larges qui s’agitent dans ses profondeurs ?… Elles nous fourniront un lit d’émeraudes et de coraux… et moi… moi je te donnerai un bonheur, un bonheur sans nom, bonheur que tu as rêvé dans tes heures de délire et que personne ne peut t’offrir… viens, les vapeurs du lac, flottent sur nos fronts comme un berceau de lin…

« La voix incompréhensible des ondes nous appelle ; déjà le vent chante dans les peupliers ses hymnes d’amour ; viens… viens… »

La nuit étendait ses ombres, la lune se reflétait à la surface du lac, un brouillard floconneux se mouvait au souffle de l’air, et les yeux verts brillaient dans l’obscurité, comme les feux follets qui courent au-dessus des eaux putréfiées… Viens… viens… ces paroles bruissaient aux oreilles de Fernand comme des conjurations. Viens… et la femme mystérieuse l’appelait au bord de l’abîme, où elle restait suspendue. Elle semblait lui offrir un baiser… un baiser !…

Fernand fit un pas vers elle… puis un autre… Il sentit des bras délicats et flexibles s’unir autour de son cou, et sur ses lèvres ardentes une sensation de froid, un baiser de neige… il vacilla… perdit pied et tomba dans l’eau, avec un bruit sourd et lugubre.

Les eaux jaillirent en étincelles lumineuses, et se refermèrent sur son corps, et leurs cercles d’argent allèrent en s’élargissant, en s’élargissant jusqu’à expirer sur les rives.

LA PARURE D’ÉMERAUDES.

Nous étant arrêtés dans la rue San Jerónimo, en face de la maison Duran, nous lisions le titre d’un livre de Méry.

Ce titre étrange attira mon attention au point que je le signalai à l’ami qui m’accompagnait ; celui-ci, s’appuyant légèrement sur mon bras, me dit : « La journée est on ne peut plus belle, allons faire un tour à la Fuente Castellana. Pendant la promenade, je le conterai une histoire dont je suis le principal héros. Elle te fera comprendre ce titre ; tu le verras quand tu l’auras entendue, et elle te l’expliquera de la manière la plus simple du monde. »

J’avais de la besogne et pas mal ; mais comme je cherche toujours un prétexte pour ne rien faire, j’acceptai la proposition et mon ami commença en ces termes :

« Il y a quelque temps de cela, je sortis un soir pour flâner dans les rues, sans autre but que de flâner ; après avoir examiné les collections de tous les magasins d’estampes et de photographies, choisi par la pensée, dans la boutique des Saboyanos, les bronzes avec lesquels j’ornerais ma maison, si j’en avais une, passé enfin une revue minutieuse de tous les objets d’art et de luxe exposés aux yeux du public, sur des rayons, derrière des glaces brillamment éclairées, je m’arrêtai un instant à la devanture de Samper.

« Je ne sais combien de temps je restai là, distribuant, dans mon imagination, des cadeaux à toutes les jolies femmes de ma connaissance : à celle-ci un collier de perles ; à celle-là, une croix de brillants ; à cette autre, des boucles d’oreilles d’améthyste et d’or ; mais à quelle femme, digne de la porter, pouvais-je offrir une magnifique parure d’émeraudes aussi riche qu’élégante, qui, au milieu de tous les autres bijoux, attirait mon attention, par la beauté et la pureté de ses pierreries ? j’hésitais ; quand j’entendis, à côté de moi, une voix douce, harmonieuse au possible, s’écrier, avec un accent qui me mit hors de moi : « Quelles magnifiques émeraudes !… » Je tournai la tête dans la direction d’où parlait cette voix de femme ; nul autre écho ne pouvait rendre de pareils accents, et je vis en effet une femme extrêmement belle. Je ne pus la contempler qu’un instant ; malgré cela, sa beauté produisit sur moi une profonde impression.

« Un carrosse stationnait devant le bijoutier dont elle venait de franchir la porte. Elle était accompagnée d’une dame d’un certain âge, trop jeune pour être sa mère, trop mûre pour être son amie. Quand elles furent toutes deux montées dans la voiture, les chevaux partirent et je restai, bouche béante, la regardant s’en aller, jusqu’à ce que je la perdisse de vue.

« Quelles belles émeraudes ! avait-elle dit. En effet, les émeraudes étaient admirables. Le collier, entourant sa gorge de neige, ressemblerait aux feuilles printanières de l’amandier réunies en guirlande et couvertes de rosée ; la broche, sur son sein, à la fleur du lotus se balançant sur l’onde mobile et couronnée d’écume.

« Quelles belles émeraudes ! Elle les désire peut-être ? et, si elle les désire, pourquoi ne les posséderait-elle pas ? Elle doit être riche et appartenir à la haute société ; elle a un équipage élégant et, sur la portière de la voiture, j’ai cru voir un noble blason. Indubitablement, il y a dans l’existence de cette femme un mystère.

« Telles furent les pensées qui me traversèrent l’esprit, quand, après l’avoir perdue de vue, le bruit de son équipage cessa d’arriver à mes oreilles. En effet, dans sa vie si tranquille, si enviable, en apparence, il y avait un horrible mystère, je ne te dirai pas comment, mais je suis parvenu à le découvrir.

« Mariée extrêmement jeune à un libertin qui, après avoir dissipé sa fortune, avait cherché, dans une union avantageuse, le meilleur moyen de manger celle d’autrui ; modèle de l’épouse et de la mère, cette femme avait renoncé à satisfaire ses plus légers caprices, pour conserver à sa fille une portion de son patrimoine, tout en maintenant, extérieurement, l’éclat de sa maison, à la hauteur que la société lui avait toujours connu.

« On parle des grands sacrifices de certaines femmes. Leur organisation étant donnée, je crois qu’il n’y en a pas de comparable au sacrifice d’un désir ardent, qui intéresse à la fois leur vanité et leur coquetterie.

« Dès le moment où j’eus pénétré le mystère de son existence, grâce à une extravagance de mon caractère, toutes mes aspirations se réduisirent à une seule : posséder cette merveilleuse parure, la lui offrir de manière qu’elle ne puisse la refuser et de façon qu’elle ignore toujours la main qui la lui a donnée.

« Parmi les nombreuses difficultés que je rencontrais à réaliser mon idée, la première, et certes la plus grande, venait de ce que je n’avais, ni peu ni prou, l’argent nécessaire pour acheter les bijoux.

« Je ne désespérai pas cependant de réaliser mon projet.

« Où trouver l’argent ? me disais-je à part moi, et je songeai aux prodiges des Mille et une nuits, à ces paroles cabalistiques sous l’influence desquelles la terre s’ouvrait, laissant voir ses trésors cachés ; à ces baguettes d’un pouvoir si grand, qu’en frappant avec elles un rocher, il jaillissait de son sein une fontaine, non pas d’eau, le miracle serait peu surprenant, mais de rubis, de topazes, de perles et de diamants.

« Ignorant les unes, ne sachant où rencontrer l’autre, je me décidai, en dernier lieu, à écrire un livre et à le vendre. Tirer de l’argent des entrailles d’un éditeur est un miracle, que je réalisai.

« J’écrivis un livre original, qui fut peu goûté, car une seule personne pouvait le comprendre ; les autres n’y voyaient qu’un amas de phrases.

« J’intitulai le livre la Parure d’émeraudes, et je signai de mes initiales seulement.

« Comme je ne suis pas Victor Hugo, à beaucoup près, je n’ai pas besoin de te dire qu’on ne me donna pas, de mon roman, ce que reçut, pour son dernier ouvrage, l’auteur de Notre-Dame de Paris ; mais, en réunissant toutes mes ressources, j’avais ce qu’il me fallait pour mettre à exécution mon plan de campagne.

« La parure en question valait de quatorze à quinze mille duros, et, pour l’acheter, je pouvais déjà additionner la respectable somme de 750 francs ; il me fallait jouer ; je jouai donc, et je jouai avec tant de décision et de bonheur, qu’en une seule nuit, je gagnai ce dont j’avais besoin.

« À propos de jeu, j’ai fait une remarque dont la justesse m’est chaque jour confirmée davantage.

« Si l’on ponte avec la certitude de gagner, on gagne. Il ne faut pas approcher du tapis vert avec l’hésitation de celui qui vient tenter la fortune, mais avec l’aplomb de celui qui arrive prendre son bien.

« Tu peux être sûr que, cette nuit-là, j’aurais été aussi surpris de perdre que de voir une maison respectable me refuser une traite signée Rothschild.

« Le jour suivant j’allai chez Samper. Tu crois, peut-être, qu’en jetant sur le comptoir du bijoutier une poignée de billets de toutes les couleurs, qui me représentaient, pour le moins, une année de plaisir, beaucoup de belles femmes, un voyage en Italie, des cigares et du champagne à discrétion, j’hésitai un moment ? Non, ne le crois pas : je les jetai avec la même tranquillité, que dis-je ! tranquillité ! avec la même satisfaction que Buckingham rompit le fil réunissant les perles, dont il sema le tapis du palais de son amante.

« J’achetai les bijoux et les emportai chez moi. Tu ne peux rien imaginer de plus beau que cette parure.

« Je ne suis plus surpris des soupirs que poussent parfois les femmes, en passant devant ces boutiques offrant à leurs yeux de si brillantes tentations. Je ne suis pas surpris que Méfistophélès ait choisi un collier de pierre précieuses, comme l’objet le plus capable de séduire Marguerite. Moi, qui suis homme et très homme, j’aurais voulu, pour un instant, vivre en Orient, être un de ces monarques fabuleux qui ceignent leur front d’un cercle d’or et de pierreries, pour pouvoir me parer de ces magnifiques feuilles d’émeraudes, avec des fleurs en diamants.

Un gnome, pour obtenir un baiser d’une sylphide, ne parviendrait pas à découvrir, parmi les immenses trésors gardés dans le sein de l’avare terre et connus d’eux seuls, une émeraude plus grande, plus limpide, plus belle que celle qui brillait au centre du diadème maintenue par un nœud de rubis.

« Maître de la parure, je songeai au moyen de la faire remettre à la femme à laquelle je la destinais.

« Au bout de quelques jours, moyennant quelque argent, j’amenai une de ses servantes à me promettre de la placer dans son coffre à bijoux, sans être vue, et pour être certain qu’elle ne révélerait pas l’origine du cadeau, je lui donnai ce qui me restait, quelques milliers de réaux, à condition qu’elle quitterait Madrid et s’en irait à Barcelone, aussitôt après avoir mis la parure dans l’endroit convenu. C’est en effet ce qu’elle fit.

« Imagine-toi la surprise de sa maîtresse, quand, après avoir constaté la disparition subite de sa servante, et soupçonnant que celle-ci avait fui la maison, peut-être, en emportant quelque chose, elle trouva, dans son secrétaire, la magnifique parure d’émeraudes.

« Qui avait deviné sa pensée ?

« Qui avait pu s’imaginer que, de temps à autre, elle soupirait au souvenir de ces bijoux ?

« Des mois s’écoulèrent. Elle conservait mon cadeau, je le savais ; elle avait fait de grands efforts pour en découvrir l’origine ; je le savais aussi, et cependant jamais je ne l’avais vue s’en parer. Dédaignerait-elle l’offrande ? Ah ! me disais-je, si elle connaissait le mérite d’un tel présent ; si elle apprenait qu’il est à peine surpassé par celui de cet amoureux, qui, pendant l’hiver, engagea son manteau pour acheter un bouquet de fleurs ! peut-être croit-elle qu’il vient d’un richard qui, un jour ou l’autre, se présentera chez elle et, s’il est reçu, en réclamera le prix. Comme elle se trompe !

« Une nuit de bal, je m’installai à la porte du palais, et, perdu dans la foule, j’attendis sa voiture pour la voir. Elle arriva ; le valet ouvrit la portière ; je l’aperçus, radieuse de beauté, et un murmure d’admiration s’éleva du sein d’une multitude pressée. Sa vue excitait l’envie des femmes et les désirs des hommes ; à moi, il m’échappa un cri sourd et involontaire.

« Elle portait la parure d’émeraudes.

« Ce soir-là, je me couchai sans souper ; l’émotion m’en enleva-t-elle l’envie, ou n’avais-je pas de quoi ? Je ne me souviens pas ; dans tous les cas, j’étais heureux. Durant mon sommeil, je crus entendre la musique du bal et la voir passer devant mes yeux, lançant des étincelles aux feux de mille couleurs ; je crois même que je dansai avec elle.

« L’aventure des émeraudes avait transpiré, à l’époque où elles furent trouvées dans son secrétaire, et avait défrayé les conversations de quelques femmes élégantes.

« Quand on vit la parure, le doute cessa aussitôt, et les oisifs commencèrent à commenter l’événement. Elle jouissait d’une réputation sans tache. Malgré les dérèglements de son mari et l’abandon dans lequel il la laissait, ses vertus l’avaient placée à un niveau si élevé, qu’elle ne pouvait être atteinte par la calomnie ; cependant le petit vent qui la précède, suivant don Basile, commença à souffler à cette occasion.

« Je me trouvais un jour dans une réunion de jeunes gens, on parla des fameuses émeraudes ; un fat dit enfin, comme pour trancher la question :

« Il n’y a pas tant à chercher ; l’origine de ces bijoux est aussi vulgaire que celle de tous les cadeaux qui se font dans ce monde. Le temps est passé où des génies invisibles déposaient de merveilleux présents sous l’oreiller des belles ; celui qui fait un cadeau de cette importance, le fait avec l’espoir d’une récompense… et cette récompense, qui sait s’il ne l’a pas déjà eue !… »

« Les paroles de ce sot m’irritèrent, et m’irritèrent surtout parce qu’elles furent applaudies de l’auditoire. Cependant je me contins. Quel droit avais-je pour prendre la défense de cette femme ?

Un quart d’heure ne s’était pas écoulé, que l’occasion se présenta de contredire celui qui l’avait offensée. Je ne sais sur quoi je le contredis, mais je puis affirmer que j’y mis tant de rudesse, pour ne pas dire de grossièreté, que de propos en propos, il en résulta un duel.

« Tel était mon désir.

« Mes amis, qui connaissaient mon caractère, s’étonnaient non seulement de me voir chercher une affaire pour un motif aussi futile, mais encore de mon entêtement à ne donner ni n’admettre aucune espèce d’explication.

« Je me battis. Ai-je été ou non favorisé par la fortune ? Je ne saurais te le dire ; mais il est certain qu’après mon coup de feu, je vis vaciller un instant, puis tomber raide sur le sol mon adversaire ; presque en même temps, je sentis des bourdonnements dans les oreilles, et mes yeux s’obscurcirent. Moi aussi j’étais blessé et grièvement blessé à la poitrine.

« Je fus transporté à ma pauvre demeure atteint d’une fièvre épouvantable… là… j’ignore combien de jours je restai appelant à grands cris je ne sais qui… elle sans doute. J’aurais eu le courage de souffrir en silence toute la vie, si, en échange, j’eusse dû obtenir un regard de remerciement au bord de la tombe ; mais mourir sans même laisser dans son esprit un souvenir !

« Ces idées troublaient mon cerveau durant une nuit d’insomnie et de fièvre, quand je vis les rideaux de mon lit s’ouvrir et apparaître une femme. Je croyais rêver, mais non !

« Cette femme s’approcha de ma couche, de cette pauvre et brûlante couche sur laquelle je me tordais de douleur, et, relevant le voile qui couvrait son visage, elle me laissa voir une larme suspendue entre ses longs cils sombres. C’était elle !

« Je me soulevai, l’étonnement dans les yeux, je me soulevai et… »

J’arrivais alors devant la maison de Duran…

« Comment ! m’écriai-je, en interrompant mon ami, tout surpris de son brusque changement de ton, n’étais-tu donc pas blessé et au lit ?

— Au lit… Ah ! que diable !… J’avais oublié de t’avertir que j’ai imaginé tout cela depuis la boutique de Samper, où j’ai vu en effet la parure d’émeraudes, et entendu l’exclamation sortir de la bouche d’une jolie femme, jusqu’à la rue San Jerónimo ; là, le coup de coude d’un commissionnaire m’a tiré de ma rêverie en face, précisément, de la maison Duran, où je remarquai dans l’étalage un livre de Méry portant ce titre… Histoire de ce qui n’est pas arrivé… le comprends-tu maintenant ? »

Je ne pus réprimer un éclat de rire en entendant ce dénouement. Je ne sais de quoi traite le livre de Méry, mais je me rends compte, à cette heure, que, sous ce titre, on pourrait écrire un million de contes plus intéressants les uns que les autres.

LE MISERERE

En visitant, il y a quelques mois, la célèbre abbaye de Fitero, je retournai quelques-uns des volumes de sa bibliothèque abandonnée et découvris, dans un coin, deux, ou trois cahiers de musique assez anciens, couverts de poussière et qui commençaient à être rongés par les souris.

C’était un Miserere.

Je ne sais pas la musique, mais je l’aime tant que, même sans y rien comprendre, il m’arrive de prendre, parfois, la partition d’un opéra, et de passer des heures entières à en feuilleter les pages ; je regarde les groupes de notes plus ou moins rapprochés, les portées, les demi-cercles, les triangles et les espèces d’et-cætera qu’on appelle clefs, le tout sans y entendre ni a ni b, et sans en tirer le moindre profit.

Fidèle à ma manie, j’examinai les cahiers ; ce qui attira d’abord mon attention fut de voir à la dernière page ce mot latin, si commun dans tous les ouvrages : finis, bien qu’à vrai dire le Miserere ne fût pas terminé ; la musique, en effet, n’arrivait qu’au dixième verset.

Voilà ce qui avait, avant tout, attiré mon attention ; mais aussitôt que j’examinai mieux les feuilles de musique, ma surprise augmenta, en constatant qu’au lieu des mots italiens qu’on y met d’habitude comme : maestoso, allegro, ritardando, piu vivo, à piacere, il y avait des lignes dont les caractères très fins et allemands servaient à indiquer des choses aussi difficiles à exécuter que celles-ci : ils craquent… ils craquent les os, et de leurs moelles il semble sortir des cris ; ou celles-là : la corde hurle sans être discordante, et le métal tonne sans assourdir, pour cela tout vibre, rien ne se confond et l’ensemble est l’humanité qui sanglote et gémit. La plus singulière de ces recommandations, sans contredit, était celle-ci placée au-dessous du dernier verset : Les notes sont des os couverts de chair ; lumière impérissable, le ciel et son harmonie… force !… force et douceur.

« Savez-vous ce que c’est que ça ? » demandai-je au petit vieux qui m’accompagnait, après avoir traduit en partie ces lignes qui paraissaient écrites par un fou.

L’ancien me conta alors la légende que je vais vous dire.

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