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Légendes espagnoles, chapitre 18

Gustavo-Adolfo Bécquer

Il arriva à l’endroit où la femme mystérieuse avait disparu dans l’épaisseur du taillis. Elle avait disparu ! de quel côté ? Là-bas, loin, très loin ; parmi les troncs enlacés des arbres, il crut distinguer une clarté, une forme blanche qui se mouvait.

« C’est elle ! c’est elle ! qui porte des ailes aux talons et fuit comme une ombre, » se dit-il, en s’élançant à sa suite, écartant, avec les mains, les réseaux de lierre qui s’étendaient, comme un voile d’un peuplier à l’autre.

Il arriva, après avoir brisé les plantes parasites, pour s’ouvrir un passage à travers les broussailles, jusqu’à un petit plateau éclairé par la lumière du ciel. Personne ! « Ah ! c’est par ici, c’est par ici qu’elle fuit, s’écria-t-il ! J’entends le craquement des feuilles sèches sous ses pas, et le bruit de sa robe frôlant les arbustes, – et il courait, courait comme un fou de-ci, de-là, et ne la voyait pas ! – Mais j’entends ses pas légers, continua-t-il, je crois qu’elle a parlé, oh ! oui elle a parlé !… Le vent, qui gémit dans les branches, les feuilles, qui semblent prier à voix basse, m’ont empêché d’entendre ce qu’elle disait ; mais il n’y a pas à en douter, en s’en allant par ici, elle a parlé… elle a parlé ?… Quelle langue ? Je l’ignore, mais c’est un idiome étranger ! »

Et il continua sa poursuite, croyant tantôt la voir, tantôt pensant l’entendre ; ici, il remarquait le mouvement des branches au milieu desquelles elle avait disparu ; là, il s’imaginait distinguer, sur le sable, la trace de ses pieds ; bientôt même, il fut convaincu que le subtil parfum qu’il respirait, parfois, était un arôme exhalé par cette femme qui se moquait de lui, et prenait un malin plaisir à le fuir, dans cet inextricable labyrinthe.

Vaine anxiété !

Il erra quelques heures, hors de lui, de côté et d’autre, s’arrêtant pour écouter, glissant avec précaution sur l’herbe humide de rosée, et se livrant ensuite à une course folle, désespérée.

Parcourant sans cesse les immenses jardins qui bordaient le rivage du fleuve, il atteignit enfin le pied du rocher sur lequel s’élève l’ermitage de San Saturio.

« Peut-être, de cette hauteur, pourrai-je m’orienter et poursuivre mes recherches dans ces broussailles confuses, » s’écria-t-il, et il s’aidait de sa dague pour grimper de roc en roc.

Après mille efforts, il parvint au sommet d’où l’on découvre au loin la ville et une partie du Duero, qui roule à ses pieds et continue son cours impétueux, encaissé dans ses berges tortueuses.

Arrivé à son but, Manrique jeta un regard autour de lui, et arrêtant ce regard sur un point de l’horizon, il ne put retenir une imprécation !

La lumière de la lune se reflétait dans le léger sillage que laissait derrière elle une petite barque, se dirigeant avec rapidité vers le rivage opposé. Dans cette barque il avait cru distinguer une forme blanche, svelte, une femme, la femme, sans doute, qu’il avait aperçue dans le jardin des Templiers, la femme de ses rêves, la réalisation de ses plus folles espérances.

Il s’élança du haut du rocher, agile comme un daim, jeta à terre sa toque, dont la longue plume l’embarrassait pour courir, enleva son ample manteau de velours, et se dirigea vers le pont, rapide comme l’éclair, comptant le traverser et atteindre la ville, avant que la barque eût touché le rivage.

Folie !

Lorsque Manrique y arriva, haletant, couvert de sueur, ceux qui avaient traversé le Duero du côté de San Saturio, entraient déjà dans Soria par une des portes de la muraille, qui descendait alors jusqu’au fleuve où se reflétaient ses sombres créneaux.

Bien qu’il eût perdu l’espoir d’atteindre ceux qui venaient d’entrer par le guichet de San Saturio, notre héros ne renonça pas à l’espoir de découvrir leur demeure. Poussé par cette idée fixe, il entra dans la ville et se dirigea vers le quartier Saint-Jean, errant longtemps à l’aventure dans les rues.

Soria possédait alors, et possède encore des rues étroites, tortueuses et sombres, où régnait un profond silence, silence qui n’était interrompu que par l’aboiement d’un chien, par le bruit d’une porte se refermant, ou par le hennissement d’un cheval qui agitait, en piaffant, la chaîne qui le retenait au râtelier dans les écuries souterraines.

Prêtant une oreille attentive aux rumeurs de la nuit, Manrique croyait entendre, tantôt, les pas de quelqu’un qui venait de doubler l’angle d’une ruelle déserte, tantôt les voix confuses de gens qui parlaient derrière lui et qu’il espérait, à chaque instant, voir apparaître à son côté.

Il passa de la sorte plusieurs heures, courant au hasard d’un endroit à un autre.

Enfin, il s’arrêta devant une grande maison de pierre noirâtre, des plus vieilles ; et ses yeux brillèrent d’une indicible expression de joie. À l’une des hautes fenêtres ogivales de cette maison, que l’on pouvait appeler un palais, un rayon de lumière, faible et douce, filtrait à travers de légers rideaux en soie rose, et se reflétait sur les vieux murs lézardés de la maison lui faisant face.

« Plus de doute, c’est ici qu’habite mon inconnue, s’écria Manrique, à voix basse, sans quitter du regard la fenêtre gothique ; c’est ici qu’elle vit ! Elle est entrée par le guichet de San Saturio… c’est par le guichet de San Saturio qu’on vient dans ce quartier… et, dans ce quartier, il y a une maison où après minuit quelqu’un veille.

« Qui veillerait ?

« Qui ? sinon elle, revenant de ses courses nocturnes à cette heure avancée de la nuit ?

« Plus de doute, voilà sa demeure ! »

Dominé par cette croyance, roulant dans sa tête les projets les plus fous et les plus fantasques, il attendit l’aube devant la fenêtre gothique où la lumière ne cessa de briller et qu’il ne perdit pas de vue un seul instant.

Aux premières lueurs du jour, les massives portes de la voûte donnant accès dans la maison, au-dessus desquelles on voyait le blason sculpté du maître, tournèrent lentement sur leurs gonds, avec un grincement aigu et prolongé.

Un écuyer, le trousseau de clefs à la main, parut sur le seuil ; il se frottait les yeux, et montrait à chaque bâillement une rangée de dents superbes, dignes de faire envie à un crocodile.

Le voir et s’élancer vers lui, fut pour Manrique l’affaire d’un instant.

« Qui habite dans cette maison ?

« Comment s’appelle-t-elle ?

« D’où vient-elle ?

« Que fait-elle à Soria ?

« Est-elle mariée ?

Réponds, réponds donc, animal ! »

Telles furent les paroles qu’il prononça, en guise de salutations, agitant violemment le bras de l’écuyer, qui, après l’avoir regardé longtemps avec stupeur, répondit d’une voix altérée par la surprise.

« Cette maison appartient à l’illustre seigneur don Alonso de Valdecuellos, grand veneur de Sa Majesté le roi. Il fut blessé dans la guerre contre les Maures et il est venu dans cette ville se reposer de ses fatigues.

— Et sa fille, interrompit le jeune homme impatient, sa fille, ou sa femme, ou sa sœur, ou n’importe qui ?

— Il n’a aucune femme près de lui.

— Aucune femme !… Qui occupe donc la chambre où j’ai vu briller une lumière toute la nuit ?

— C’est la chambre de mon maître don Alonso, qui, se trouvant indisposé, garde sa lampe allumée jusqu’au matin. »

La foudre, tombant tout à coup aux pieds de Manrique, ne lui aurait pas causé une terreur semblable à celle qu’il éprouva en écoutant ces paroles.

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