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Légendes espagnoles, chapitre 17

Gustavo-Adolfo Bécquer

Noble, il fut élevé au milieu des batailles. Cependant, au son insolite d’une trompette de guerre, il n’aurait pas levé la tête un instant, ni quitté des yeux, une seconde, le vieux parchemin sur lequel il lisait la dernière cantilène d’un troubadour. Si on voulait le voir, il ne fallait pas le chercher dans la large cour de son château, là où les palefreniers domptaient les poulains, où les pages apprenaient aux faucons à voler, où les soldats, aux heures de loisir, affilaient contre la pierre le fer de leur lance.

« Votre seigneur Manrique où est-il ? demandait souvent sa mère.

— Nous l’ignorons, répondaient, les serviteurs ; mais peut-être est-il au cloître du monastère de la Peña, assis au bord d’une tombe, pour tâcher de surprendre, en prêtant l’oreille, quelques paroles des entretiens des morts ; ou sur le pont, regardant l’eau qui coule sous les arceaux ; ou encore, couché sur un fragment de rocher, comptant les étoiles du ciel, et suivant du regard les nuages ; ou contemplant les feux follets qui se croisent comme des éclairs à la surface des lagunes. Il sera partout, excepté où tout le monde se trouve. »

En effet, Manrique aimait la solitude ; il l’aimait tant qu’il aurait désiré n’avoir pas d’ombre, pour que cette ombre ne le suivît pas. Il aimait la solitude, parce que dans son sein il lâchait la bride à son imagination, et se créait un monde fantastique, habité par des êtres étranges, enfants de son délire et de ses rêves de poète ; car Manrique était poète ; poète au point de n’être jamais satisfait de la forme qu’il donnait à sa pensée ; aussi ne l’enfermait-il jamais dans des écrits.

Il passait de longues heures, assis sur un escabeau, près de la haute cheminée gothique, immobile et les yeux attachés sur le foyer ; il croyait que les esprits du feu, aux mille couleurs, habitaient les rouges braises, couraient comme des insectes d’or le long des troncs embrasés, ou dansaient, sous forme d’étincelles, une ronde lumineuse au sommet des flammes.

Il aimait à supposer qu’au fond des ondes du fleuve, dans la mousse des fontaines, sur les vapeurs du lac, vivaient des femmes mystérieuses, fées, sylphides, ou ondines qui exhalaient des soupirs et des gémissements, chantaient et riaient dans le murmure monotone de l’eau, murmure qu’il écoutait en silence, essayant de le comprendre.

Dans les nuages, dans l’air, au fond des bois, dans le creux des rochers, il s’imaginait voir des ombres ou entendre des sons mystérieux ; ombres d’êtres surnaturels, sons inintelligibles qu’il ne pouvait interpréter.

Aimer ! il était né pour rêver l’amour, non pour le sentir. Il aimait, un instant, toutes les femmes qu’il voyait : celle-ci parce qu’elle était blonde ; celle-là à cause de ses lèvres rouges, et cette autre parce qu’en marchant elle se balançait comme un roseau.

Parfois, sous l’influence de son délire, il passait la nuit entière à contempler la lune, qui flottait dans le ciel au milieu de vapeurs argentées, ou les étoiles qui scintillaient au loin, avec l’éclat changeant des pierres précieuses.

Pendant ces longues heures d’insomnie poétique, il s’écriait : « S’il est vrai, comme le dit le prieur de la Peña, que tous ces points lumineux soient des mondes ; s’il est vrai que ce globe de nacre, qui roule au-dessus des nuages, soit habité, qu’elles seront belles les femmes de ses régions lumineuses, et je ne pourrai pas les voir ? et je ne pourrai pas les aimer ?

« Comment sera leur beauté ? comment sera leur amour ? »

Manrique n’était pas encore assez fou pour se faire suivre par les gamins des rues ; mais il l’était assez pour parler et gesticuler tout seul, et c’est par là qu’on commence.

Sur le Duero, qui baigne les pierres rongées et noirâtres des murailles de Soria, on a jeté un pont, conduisant de la ville à l’antique couvent des Templiers, dont les domaines s’étendent le long de la rive opposée au fleuve.

À l’époque dont nous parlons, les chevaliers de l’Ordre avaient abandonné déjà leur historique forteresse ; mais les débris des grosses tours de ses murs restaient encore debout ; on voyait, comme on les voit encore en partie aujourd’hui, couverts de lierre et de campanules blanches, les massifs arceaux du cloître et les longues galeries ogivales de ses cours d’armes, où le vent soupire et gémit, en agitant les hautes herbes.

Dans le jardin et le verger, dont les sentiers n’étaient plus foulés, depuis longtemps, par les pieds des religieux, la végétation, livrée à elle-même, déployait toutes ses richesses, sans crainte d’être mutilée par la main de l’homme, sous prétexte de l’embellir. Les plantes grimpantes s’enroulaient autour des vieux troncs d’arbres. Les sombres allées de peupliers, dont les branches se touchaient et se mêlaient entre elles, étaient couvertes de gazon. La chardonnette et les orties poussaient dans les chemins sablonneux ; au milieu des débris des anciens murs prêts à s’écrouler, le raifort flottait au vent, comme le panache d’un casque, et les campanules blanches et bleues se balançaient, sur leur tige longue et flexible, en proclamant la victoire de la destruction et de la ruine.

Il faisait nuit ! une nuit d’été, tiède, parfumée, pleine de douces rumeurs, éclairée par la lune blanche et sereine, au milieu du ciel bleu, lumineux et transparent.

Manrique, l’imagination saisie d’un vertige poétique, après avoir traversé le pont, d’où il contempla un instant la brune silhouette de la ville, se détachant sur le fond de quelques nuages blancs et légers groupés à l’horizon, s’enfonça dans les ruines désertes du monastère des Templiers.

Minuit venait de sonner.

La lune, après s’être élevée lentement, se trouvait au plus haut de sa course dans le ciel, lorsqu’à l’entrée d’une obscure allée, qui descendait du cloître ruiné jusqu’au rivage du Duero, Manrique poussa un cri, un cri léger, étouffé, mélange singulier de surprise, de crainte et de joie.

Au fond de cette allée, il avait vu s’agiter une forme blanche qui flotta un instant, et disparut ensuite dans l’obscurité.

C’était la traîne d’une robe de femme, d’une femme qui venait de traverser le sentier et se cachait dans le feuillage, juste au moment où notre fou, rêveur de chimères et d’impossibilités, pénétrait dans le jardin.

« Une femme inconnue, dans ces lieux, à cette heure ; c’est la femme que je cherche ! » s’écria Manrique, et il se lança à sa suite, rapide comme une flèche.

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