La cathédrale de Tolède ! Figurez-vous une forêt de gigantesques palmiers de granit, qui, entrelaçant leurs branches, forment une voûte colossale et magnifique, sous laquelle s’abrite, et vit de la vie que lui a donnée le génie, toute une création d’êtres imaginaires et réels.
Figurez-vous un chaos incompréhensible d’ombre et de lumière, où se mêlent et se confondent avec les ténèbres des nefs, les rayons coloriés des fenêtres ; où l’éclat des lampes lutte et se perd dans l’obscurité du sanctuaire.
Figurez-vous un monde de pierre, immense comme l’esprit de notre religion, sombre comme ses traditions, énigmatique comme ses paraboles ; et vous n’aurez encore qu’une faible idée de ce monument éternel de la foi enthousiaste de nos ancêtres, sur lequel les siècles ont versé à foison les trésors de leurs croyances, de leurs inspirations et de leurs arts.
Dans son sein habitent le silence, la majesté, la poésie du mysticisme, et une sainte horreur qui en interdit le seuil aux pensées mondaines et aux mesquines passions de la terre.
Respirer l’air pur des montagnes adoucit la consomption matérielle, respirer son atmosphère de foi doit guérir l’athéisme.
Mais si grande, si imposante que se montre à nos yeux la cathédrale, quelle que soit l’heure où l’on pénètre dans son enceinte mystérieuse et sacrée, jamais elle ne produit une aussi profonde impression, que les jours où elle déploie toute la splendeur de sa pompe religieuse, où ses tabernacles se couvrent d’or et de pierreries, ses marches de tapis et ses pilastres de tentures.
Alors, quand ses mille lampes d’argent brillent en jetant un torrent de lumière ; quand un nuage d’encens flotte dans l’air et que les voix du chœur, l’harmonie des orgues et les cloches de la tour font trembler l’édifice, depuis les profondeurs des fondations jusqu’aux plus hautes flèches qui le couronnent ; alors on comprend, en la sentant en soi, la terrible majesté du Dieu qui habite dans son sein, l’anime de son souffle et le remplit du reflet de sa toute-puissance.
La scène que nous venons de décrire eut lieu le jour même où l’on célébrait, à la cathédrale de Tolède, la dernière fête de l’octave de la Vierge.
Cette fête religieuse y avait amené une immense multitude de fidèles ; mais déjà la foule s’était dispersée dans toutes les directions ; déjà on venait d’éteindre les cierges des chapelles et du maître autel, et les portes colossales du temple avaient grincé sur leurs gonds, pour se fermer derrière le dernier Tolédan, lorsqu’un homme sortit de l’ombre, pâle, plus pâle que la statue du tombeau sur lequel il s’appuya, pendant qu’il dominait son émotion, puis se glissa mystérieusement jusqu’à la grille du chœur. La lueur d’une lampe permit de distinguer ses traits.
C’était Pierre.
Que s’était-il passé entre les deux amants, pour qu’il eût été amené à mettre à exécution une idée dont la conception seule avait fait dresser d’horreur ses cheveux ? On ne le sut jamais ; mais il était là, pour réaliser son criminel projet.
Dans son regard inquiet, dans le tremblement de ses genoux, dans les larges gouttes de sueur qui tombaient de son front, il portait sa pensée écrite.
La cathédrale était déserte, complètement déserte, et plongée dans un profond silence.
Cependant, de temps en temps, on entendait certaines rumeurs confuses ; les craquements du bois peut-être, ou les murmures du vent, ou, qui sait ? L’illusion accidentelle de la fantaisie qui entend, voit et touche, dans son exaltation, ce qui n’existe pas : mais, à vrai dire, tantôt près, tantôt loin, parfois derrière lui, parfois à ses côtés, résonnaient des sanglots étouffés, des frôlements d’étoffe qu’on traîne, ou des bruits de pas qui vont et viennent sans cesse.
Pierre fit un effort pour continuer son chemin : il atteignit la grille et gravit la première marche du maître autel. Autour de cette chapelle se trouvent les tombeaux des rois, dont les statues en pierre, la main sur la garde de l’épée, semblent veiller nuit et jour sur le sanctuaire à l’ombre duquel ils reposent pour l’éternité.
En avant ! murmura-t-il à voix basse, et il voulut marcher ; mais il ne put pas ! Ses pieds semblaient cloués aux pavés. Il baissa les yeux et ses cheveux se hérissèrent d’horreur. Le sol de la chapelle était formé de larges et sombres dalles sépulcrales. Il crut, un moment, qu’une main froide et décharnée le retenait à cette place, avec une force irrésistible. Les lampes mourantes, qui brillaient au fond de la nef, comme des étoiles perdues dans les ombres, oscillèrent à sa vue ; les statues des tombeaux, les images des autels oscillèrent, et oscilla aussi le temple entier, avec ses arceaux de granit et ses piliers en pierres de taille.
En avant ! exclama Pierre de nouveau, tout hors de lui, et il s’approcha de l’autel, et, en grimpant dessus, il atteignit le piédestal de la Vierge.
Autour de lui, tout revêtait des formes chimériques, horribles ; tout était ténèbres, ou lueurs incertaines, plus imposantes encore que l’obscurité.
Seule, la Reine des cieux, doucement éclairée par une lampe d’or, semblait sourire tranquille, bienveillante et sereine, au milieu de tant d’horreur.
Cependant ce sourire muet, immobile, qui l’avait tranquillisé un instant, finit par lui inspirer de nouvelles craintes, craintes plus étranges, plus profondes que celles qu’il avait éprouvées jusqu’alors.
Malgré tout, il parvint à se dominer et ferma les yeux pour ne pas voir l’image, allongea la main avec un mouvement convulsif et lui arracha le bracelet d’or, offrande pieuse d’un saint archevêque ; le bracelet d’or, qui valait une fortune.
Le bijou était en son pouvoir ; ses doigts crispés le serraient avec une force surnaturelle ; il n’avait qu’à fuir, à fuir en l’emportant, mais pour cela il devait ouvrir les yeux et Pierre n’osait pas regarder l’image de la Vierge et les statues des rois, sur leurs tombeaux, les démons des corniches, les monstres des chapiteaux, les bandes d’ombre et les rayons de lumière qui, semblables à de blancs fantômes gigantesques, se mouvaient lentement au fond des nefs peuplées d’étranges et d’effrayantes rumeurs.
Enfin, il ouvrit les yeux, jeta un regard, et un cri aigu s’échappa de ses lèvres.
La cathédrale était remplie de statues, de statues qui, couvertes d’accoutrements bizarres, étaient descendues de leurs niches et occupaient tout l’intérieur de l’église, en le regardant de leurs yeux sans prunelles ; saints, nonnes, anges, démons, guerriers, dames, pages, cénobites et vilains se remuaient et se confondaient dans la nef et sur l’autel. À ses pieds officiaient, en présence des rois agenouillés sur leurs tombeaux, les archevêques de marbre qu’il avait vus naguère immobiles sur leurs lits mortuaires, tandis que, rampant sur les dalles, grimpant sur les piliers, accroupis sur les dais, suspendus aux voûtes, pullulaient comme les vers d’un immense cadavre, tout un monde de reptiles et d’animaux de granit, chimériques, difformes, horribles.
Il ne put résister davantage : ses tempes battirent avec une violence épouvantable, un nuage de sang obscurcit ses yeux ; il poussa un second cri, un cri déchirant, surhumain, et tomba évanoui sur l’autel.
Quand, le jour suivant, les sacristains le trouvèrent au pied de l’autel, il tenait encore le bracelet d’or entre ses mains ; en les voyant approcher, il s’écria avec un éclat de rire strident : « Pour elle ! pour elle ! »
Le malheureux était fou !
LES FEUILLES SÈCHES
Le soleil venait de se coucher, les nuages déchiquetés, qui passaient sur ma tête, s’amoncelaient, les uns sur les autres, aux limites de l’horizon. Le vent froid des soirées d’automne faisait tourbillonner les feuilles sèches à mes pieds ; j’étais assis au bord d’un chemin sur lequel il en passe plus qu’il n’en revient.
Je ne sais à quoi je pensais, je ne sais même si je pensais à quelque chose. Mon âme, avant de se lancer dans l’espace, tremblait comme tremble l’oiseau, qui agite légèrement ses ailes avant de prendre son vol.
Il est des moments où, grâce à une série d’abstractions, l’esprit se soustrait à tout ce qui l’environne ; se repliant alors en lui-même, il analyse et comprend les mystérieux phénomènes de la vie interne de l’homme. Il y en a d’autres où il se détache de la chair, cesse d’être personnel, se confond avec les éléments de la nature, entre en rapport avec leur manière d’être, et peut traduire leur incompréhensible langage.
Je me trouvais dans un de ces derniers moments, quand, seul au milieu de la vallée découverte, j’entendis parler près de moi. Qui parlait ainsi ? Deux feuilles sèches ; et voici à peu près leur étrange dialogue :
« D’où viens-tu, ma sœur ?
— Je viens d’errer avec le tourbillon, au loin, dans l’interminable plaine, enveloppée d’un nuage de poussière, et au milieu d’autres feuilles sèches nos compagnes. Et toi ?
— Moi, j’ai suivi quelque temps le courant de la rivière, puis, le vent d’aval m’a arrachée aux boucs et aux joncs du rivage.
— Et où vas-tu ?
— Je l’ignore. Le vent qui m’emporte ne le sait pas lui-même.
— Hélas ! qui eût dit que, jaunes et sèches, nous serions traînées à terre, nous, qui, parées de couleur et de lumière, vivions en nous balançant dans l’air ?
— Te souviens-tu des beaux jours de notre éclosion, de cette tranquille matinée où le bouton rebondi, qui nous servait de berceau, se rompant aux doux baisers du soleil, nous nous sommes épanouies, comme un éventail d’émeraudes ?
— Oh ! qu’il était agréable de nous sentir balancées par la brise, au-dessus de la terre, et de humer par tous les pores l’air et la lumière.
— Oh ! qu’il était beau de voir courir l’eau de la rivière, léchant les racines tortillées du vieil arbre qui nous soutenait. Cette eau limpide et transparente reproduisait, comme un miroir, le bleu du ciel ; de sorte que nous semblions vivre suspendues entre deux abîmes azurés.
— Avec quel plaisir nous nous haussions au-dessus des vertes frondaisons, pour voir notre image reproduite dans l’eau tremblotante !
— Comme nous chantions ensemble, en imitant le murmure de la brise, et en suivant le rythme de l’onde !
— Les plus brillants insectes, déployant leurs ailes de gaze, voltigeaient autour de nous.
— Et les papillons blancs et les libellules azurées, qui tournoyaient par les airs, en décrivant des cercles capricieux, s’arrêtaient sur nos contours dentelés ; là ils se contaient les secrets de leurs mystérieuses amours, amours d’un instant qui consume leur vie.
— Chacune de nous était une note dans le concert des bois.
— Chacune de nous était un ton dans l’harmonie des couleurs.
— Les nuits de lune, quand la lumière argentée de l’astre glissait sur la cime des montagnes, te souviens-tu, comme nous causions à voix basse au milieu des ombres diaphanes ?
— Et nous chuchotions, émues, les histoires des sylphes, qui se balancent aux fils d’or suspendus par les araignées, entre les branches.
— Mais nous interrompions notre monotone causerie, pour écouter, ravies, les plaintes du rossignol qui se posait sur notre arbre.
— Ses plaintes étaient si tristes et si douces que l’aube nous surprenait en pleurs, et pourtant nous les écoutions avec plaisir.
— Oh ! qu’elles étaient douces ces larmes engendrées par la rosée de la nuit, et qui brillaient de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel, aux premières lueurs de l’aurore.
— Vint ensuite la bande joyeuse des chardonnerets, remplissant le bocage de vie et de bruit ; quel sabbat, quelle confusion de chants !
— Et ce couple amoureux qui suspendit à côté de nous son nid, tout rond, fait d’herbes et de plumes.
— Nous abritions les petits contre les gouttes d’eau qui les auraient incommodés pendant les orages de l’été.
— Nous leur servions de dais et les préservions aussi contre les importuns rayons du soleil.
— Notre vie passait comme un songe doré sans soupçon du réveil.
— Une belle après-midi, que tout souriait autour de nous, que le soleil couchant embrasait l’horizon, que, de la terre légèrement humide, s’élevaient des effluves de vie et des parfums de fleurs, deux amants s’arrêtèrent sur le bord de l’eau, au pied de l’arbre qui nous supportait.
— Non, jamais ce souvenir ne s’effacera de ma mémoire ! Elle était jeune, presque une enfant, belle et pâle. Il lui disait tendrement : « Pourquoi pleures-tu ?
— Pardonne-moi cet involontaire sentiment d’égoïsme, lui répondit-elle, en essuyant une larme ; je pleure sur moi, je pleure la vie qui m’échappe. Quand le soleil se couronne de rayons de lumière, que la terre s’habille de verdure et de fleurs, que le vent apporte des parfums, des chants d’oiseaux et des harmonies lointaines, que l’on aime et que l’on se sent aimée, la vie est bonne. – Et pourquoi ne vivrais-tu pas ? reprit-il tout ému, en étreignant ses mains. – Parce que c’est impossible. Quand ces feuilles, qui murmurent harmonieusement, sur nos têtes, tomberont desséchées, moi aussi je mourrai, et le vent emportera, un jour, leur poussière et la mienne. Qui sait où ?… »
— Je l’entendis ; toi aussi tu l’entendis, et nous frissonnâmes sans rien dire. Nous devions donc nous sécher. Nous devions donc mourir, et voltiger emportées dans les tourbillons du vent. Muettes et pleines de terreur, nous attendîmes la nuit, oh ! quelle horrible nuit !
— Pour la première fois, le rossignol manqua au rendez-vous, et ne charma pas sa compagne de ses plaintes amoureuses.
— Bientôt les oiseaux s’envolèrent, et avec eux leurs petits, parés de plumes. Le nid abandonné se balança lentement et tristement, comme le berceau vide d’un enfant mort.
— Puis s’enfuirent les papillons blancs et les libellules azurées, abandonnant la place aux noirs insectes qui venaient ronger nos fibres, et déposer dans notre sein leurs horribles larves.
— Oh ! comme nous frémissions au contact glacé des gelées blanches de la nuit !
— Nous perdîmes notre couleur et notre éclat.
— Nous perdîmes la grâce de nos formes, tout ce qui jadis, en nous touchant, produisait comme un murmure de baisers, un chuchotement de paroles amoureuses, se changea désormais en un bruit rude, sec, désagréable et triste.
— Et enfin, détachées de notre branche, nous volâmes !…
— Le passant nous foula sous ses pieds avec indifférence ; toujours entraînée de-ci, de-là, au milieu de la poussière ou de la fange, je me suis sentie heureuse de pouvoir me reposer, un instant, dans une profonde ornière du chemin.
— Moi, j’ai fait des évolutions sans fin, entraînée par le courant, et j’ai vu, dans ma longue pérégrination, seul, sombre, habillé de deuil, contemplant d’un regard distrait l’eau qui coulait et les feuilles sèches qui indiquaient sa marche, j’ai vu l’un des amoureux, dont les paroles avaient éveillé en nous le pressentiment de la mort.
— Elle aussi a quitté la vie et, peut-être, dort-elle dans une fosse nouvelle, sur laquelle je me suis arrêtée un moment !…
— Ah ! elle dort et se repose enfin ; mais nous autres, quand arriverons-nous au terme de notre long voyage ?
— Jamais… Déjà le vent, qui nous a accordé un moment de repos, recommence à souffler ; je frémis en me sentant enlevée de terre et obligée de le suivre. Adieu, ma sœur !
— Adieu. »
Le vent, qui s’était tu un instant, siffla de nouveau et les feuilles, soulevées dans un tourbillon confus, se perdirent de vue, au milieu des ténèbres de la nuit.
Je pensais alors à une chose, dont je ne puis me souvenir, et, quand même je m’en souviendrais, je ne trouverais pas de mots pour l’exprimer.
UN RAYON DE LUNE.
Je ne sais si cette légende est un conte, qui ressemble à une histoire, ou une histoire, qui ressemble à un conte. Mais je sais qu’au fond il y a une vérité, une vérité très triste, dont je serai peut-être le dernier à profiter, vu les penchants de mon imagination.
Un autre, avec cette donnée, aurait écrit un gros volume de philosophie larmoyante ; j’en ai fait une légende, et ceux qui n’en tireront aucun profit pourront du moins se distraire quelques instants.