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Légendes espagnoles, chapitre 15

Gustavo-Adolfo Bécquer

Le jour suivant, quand les cloches de la cathédrale, remplissant l’air de leurs vibrations, sonnaient l’Alleluia, et que les honorables habitants de Tolède s’amusaient à tirer des arquebusades sur des juifs de paille, ainsi que cela se pratique encore dans quelques-uns de nos villages, Daniel ouvrit la porte de son échoppe, suivant sa coutume, et, son éternel sourire sur les lèvres, il saluait les passants, sans cesser pour cela de frapper l’enclume avec son petit marteau de fer ; mais les jalousies de la fenêtre mauresque de Sarah ne s’ouvrirent plus ; personne ne revit jamais la belle juive appuyée dans l’embrasure garnie de faïences aux brillantes couleurs.

À quelques années de là, un pasteur vint, dit-on, apporter à l’archevêque une fleur jusqu’alors inconnue, dans laquelle on voyait la reproduction de tous les instruments du martyre de notre Sauveur, fleur étrange et mystérieuse, qui avait poussé et enlacé ses tiges au milieu des murs écroulés de l’église en ruines.

Les fouilles pratiquées en cet endroit pour chercher la cause d’une telle merveille découvrirent, ajoute-t-on, le squelette d’une femme, et, enterrés avec elle, les divers attributs dont la fleur reproduisait l’image.

Jamais on ne put constater de qui avaient été ces dépouilles ; on les conserva néanmoins pendant de longues années, en les entourant d’une vénération spéciale, dans l’ermitage de San-Pedro el Verdé, et la fleur, qui s’est beaucoup propagée, s’appelle aujourd’hui la rose de la Passion.

LE BRACELET D’OR.

Elle était belle, belle de cette beauté qui donne le vertige, belle de cette beauté qui, tout en étant surnaturelle, ne ressemble en rien à celle que nous rêvons chez les anges ; beauté diabolique que le démon accorde à certains êtres, pour en faire ses instruments sur la terre. Il l’aimait, il l’aimait de cet amour qui ne connaît ni frein ni limites ; il l’aimait de cet amour qui cherche le plaisir et ne trouve que le martyre, amour qui ressemble au bonheur, et que le ciel paraît inspirer pour servir d’expiation à une faute.

Elle était capricieuse, capricieuse et extravagante, comme toutes les femmes du monde.

Lui, superstitieux, superstitieux et brave, comme tous les hommes de son époque.

Elle s’appelait Marie Autuñez.

Lui, Pierre-Alphonse de Orellana. Tous deux étaient de Tolède, et tous deux habitaient la ville où ils étaient nés.

La tradition rapporte cette merveilleuse histoire arrivée il y a bien des années, mais elle ne dit rien de plus sur les personnages qui en furent les héros.

Moi, en chroniqueur fidèle, je n’ajouterai pas un seul mot, de mon cru, pour les mieux caractériser.

Il la trouva un jour en pleurs et lui demanda : « Pourquoi pleures-tu ? » Elle s’essuya les yeux, le regarda fixement, exhala un soupir et se reprit à pleurer.

Pierre alors, s’approchant de Marie, lui saisit la main, appuya le coude sur la balustrade arabe d’où la belle regardait passer le courant de la rivière, et lui dit encore : « Pourquoi pleures-tu ? »

Au pied du belvédère, le Tage roulait, en mugissant, au milieu des rochers sur lesquels est assise la cité impériale. Le soleil disparaissait derrière les montagnes du voisinage, la brume du soir flottait comme un voile de gaze bleue, et seul, le bruit monotone de l’eau troublait le silence de la nature.

Marie s’écria : « Ne me demande pas pourquoi je pleure, ne me le demande pas ; je ne saurais te répondre et tu ne saurais me comprendre. Il y a des désirs qui meurent étouffés dans nos cœurs de femmes sans que rien, pas même un soupir, les ait révélés ; idées folles qui traversent notre imagination, sans que les lèvres osent les formuler, phénomènes incompréhensibles de notre mystérieuse nature, que l’homme ne pourrait même concevoir. Je t’en prie, ne me demande pas la cause de mon chagrin ; si je te la révélais, je t’arracherais, peut-être, un éclat de rire. »

Elle cessa de parler, inclina de nouveau son front, et il lui réitéra ses questions.

La belle gardait un silence obstiné ; elle le rompit enfin et dit à son amant, d’une voix sourde et entrecoupée :

« Tu le veux ? C’est une folie qui te fera rire ; n’importe, je vais te la conter, puisque tu le désires tant.

« Hier, je suis allée au temple. On y célébrait la fête de la Vierge : son image, placée au centre du maître autel, sur un socle d’or, resplendissait comme un charbon ardent ; les sons de l’orgue tremblaient en se dilatant, d’écho en écho, à travers l’église, et dans le chœur, les prêtres chantaient le Salve Regina.

« Je priais ! je priais abîmée dans mes pensées religieuses, lorsque machinalement je levai mes regards vers l’autel. Je ne sais pourquoi mes yeux se fixèrent d’abord sur l’image ; je dis mal, non pas sur l’image, mais ils se fixèrent sur un objet que jusqu’alors je n’avais jamais vu ; un objet qui, sans que je puisse me l’expliquer, attirait toute mon attention ; ne ris pas, cet objet était le bracelet d’or que la mère de Dieu portait au bras sur lequel repose son divin Fils.

« Je détournai les yeux et me remis à prier.

« Impossible ; mes regards revenaient involontairement sur le même point.

« Les lumières de l’autel, se reflétant dans les mille facettes de ses diamants, se reproduisaient d’une façon prodigieuse : des milliers d’étincelles aux reflets rouges et bleus, verts et jaunes voltigeaient autour des pierres précieuses, comme un tourbillon d’atomes de feu, comme une vertigineuse ronde de ces esprits des flammes, qui fascinent par leur éclat et leur incroyable mobilité.

« Je sortis du temple ; je revins à la maison, mais j’y revins avec l’imagination pleine de cette idée. Je me couchai pour dormir, sans réussir à trouver le sommeil. La nuit passa, éternelle comme ma pensée. À l’aube, mes paupières se fermèrent, et, le croiras-tu ? même dans mon sommeil, je voyais passer, s’éloigner et revenir de nouveau, une femme brune et belle qui portait le bracelet d’or et de diamants ; une femme, oui, ce n’était plus la Vierge que je vénère, et devant laquelle je m’humilie. C’était une femme, une femme comme moi, qui me regardait et riait en se moquant de moi. « Le vois-tu ? semblait-elle me dire, en montrant le bijou ; comme il brille ! On dirait un cercle d’étoiles arrachées du ciel durant une nuit d’été ; le vois-tu ? Eh bien ! il n’est pas à toi, et ne le sera jamais, jamais… Tu en auras d’autres, peut-être plus beaux et plus riches, si c’est possible ; mais celui-ci, qui resplendit d’une façon si fantastique, si fascinatrice, jamais, jamais ! »

« Je m’éveillai, mais avec la même idée fixée ici, et alors comme maintenant, semblable à un clou brûlant, diabolique, inéluctable, inspirée sans doute par Satan lui-même.

« Eh quoi ! tu te tais ? tu te tais, et tu courbes la tête. Est-ce que ma folie ne te fait pas rire ? »

Pierre, par un mouvement convulsif, serra la poignée de son épée, leva la tête qu’il tenait inclinée et dit d’une voix sourde :

« Quelle Vierge possède le joyau ?

— Celle du Sagrario, murmura Marie.

— Celle du Sagrario ? répéta le jeune homme, avec l’accent de la terreur, celle du Sagrario de la cathédrale !… Et sur ses traits se peignit l’état de son âme, épouvantée par une pensée.

— Ah ! pourquoi une autre Vierge ne le possède-t-elle pas ? continua-t-il d’un ton énergique et passionné ; pourquoi l’archevêque ne l’a-t-il pas dans sa mitre, le roi dans sa couronne ou le diable dans ses griffes ? Je le leur arracherais, pour toi, au prix de ma vie ou de ma damnation. Mais la Vierge du Sagrario, notre patronne, moi, moi… qui suis né à Tolède ! impossible, impossible !

— Jamais, murmura Marie d’une voix à peine perceptible, jamais ! » et elle continua à pleurer.

Pierre jeta un regard stupéfié sur le courant de la rivière qui coulait, coulait toujours devant ses yeux égarés et se brisait, au-dessous du belvédère, contre les rochers sur lesquels est assise la cité impériale.

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