Lireunlivre

L'homme révolté, chapitre 8, troisième partie

Albert Camus

L’abandon de la vertu.

Dans les années 1820, chez les premiers révolutionnaires russes, les décembristes, la vertu existe encore. L’idéalisme jacobin n’a pas encore été corrigé chez ces gentilshommes. Il s’agit même d’une vertu consciente : « Nos pères étaient des sybarites, nous sommes des Caton », dit l’un d’eux, Pierre Viasemski. Il s’y ajoute seulement le sentiment, qu’on retrouvera jusque chez Bakounine et les socialistes révolutionnaires de 1905, que la souffrance est régénératrice. Les décembristes font penser à ces nobles français qui s’allièrent au tiers état et renoncèrent à leurs privilèges. Patriciens idéalistes, ils ont fait leur nuit du 4 août et ont choisi, pour la libération du peuple, de se sacrifier eux-mêmes. Bien que leur chef, Pestel, ait eu une pensée politique et sociale, leur conspiration avortée n’avait pas de programme ferme ; il n’est même pas sûr qu’ils aient cru au succès. « Oui, nous mourrons, disait l’un d’eux à la veille de l’insurrection, mais ce sera une belle mort. » Ce fut en effet une belle mort. En décembre 1825, le carré des insurgés fut détruit au canon sur la place du Sénat, à Saint-Pétersbourg. On déporta les survivants, non sans en pendre cinq, mais avec tant de maladresse qu’il fallut s’y reprendre à deux fois. On comprend sans peine que ces victimes, ostensiblement inefficaces, aient été vénérées dans un sentiment d’exaltation et d’horreur par toute la Russie révolutionnaire. Elles étaient exemplaires, sinon efficaces. Elles marquaient, au début de cette histoire révolutionnaire, les droits et la grandeur de ce que Hegel appelait ironiquement la belle âme et par rapport à qui, pourtant, la pensée révolutionnaire russe devra se définir.

Dans ce climat d’exaltation, la pensée allemande vint combattre l’influence française et imposer ses prestiges à des esprits déchirés entre leur désir de vengeance et de justice, et le sentiment de leur solitude impuissante. Elle fut accueillie d’abord comme la révélation elle-même, célébrée et commentée comme elle. Une folie de philosophie embrasa les meilleurs esprits. On alla jusqu’à mettre en vers la Logique de Hegel. Pour la plupart, les intellectuels russes tirèrent d’abord du système hégélien la justification d’un quiétisme social. Prendre conscience de la rationalité du monde suffisait, l’Esprit se réaliserait dans tous les cas à la fin des temps. Telle est la première réaction de Stankevitch[53], de Bakounine et de Bielinski, par exemple. Ensuite la passion russe recula devant cette complicité de fait, sinon d’intention, avec l’absolutisme et, aussitôt, se jeta vers l’autre extrême.

Rien de plus révélateur à cet égard que l’évolution de Bielinski, l’un des esprits les plus remarquables et les plus influents des années 30 et 40. Parti d’un assez vague idéalisme libertaire, Bielinski rencontre soudainement Hegel. Dans sa chambre, à minuit, sous le choc de la révélation, il fond en larmes comme Pascal, et dépouille d’un seul coup le vieil homme : « Il n’y a pas d’arbitraire ni de hasard, j’ai fait mes adieux aux Français. » En même temps, le voilà conservateur et partisan du quiétisme social. Il l’écrit sans une hésitation, il défend sa position, comme il la sent, courageusement. Mais ce cœur généreux se voit alors aux côtés de ce qu’il a le plus détesté en ce monde, l’injustice. Si tout est logique, tout est justifié. Il faut dire oui au fouet, au servage et à la Sibérie. Accepter le monde et ses souffrances lui avait paru, un moment, le parti de la grandeur parce qu’il imaginait seulement de supporter ses propres souffrances et ses contradictions. Mais s’il s’agit aussi de dire oui aux souffrances des autres, tout d’un coup, le cœur lui manque. Il repart en sens inverse. Si l’on ne peut accepter la souffrance des autres, quelque chose au monde n’est pas justifié et l’histoire, en un de ses points au moins, ne coïncide plus avec la raison. Mais il faut qu’elle soit tout entière raisonnable ou elle ne l’est pas du tout. La protestation solitaire de l’homme, apaisé un moment par l’idée que tout peut se justifier, va éclater de nouveau en termes véhéments. Bielinski s’adresse à Hegel lui-même : « Avec toute l’estime qui convient à votre philosophie philistine, j’ai l’honneur de vous faire savoir que si j’avais la chance de grimper au plus haut degré de l’échelle de l’évolution, je vous demanderais compte de toutes les victimes de la vie et de l’histoire. Je ne veux pas du bonheur, même gratuit, si je ne suis pas tranquille pour tous mes frères de sang[54]. »

Bielinski a compris que ce qu’il désirait n’était pas l’absolu de la raison, mais la plénitude de l’être. Il se refuse à les identifier. Il veut l’immortalité de l’homme entier, dressé dans sa personne vivante, non l’abstraite immortalité de l’espèce devenue Esprit. Il plaide, avec la même passion, contre de nouveaux adversaires, et de ce grand débat intérieur, il tire des conclusions qu’il doit à Hegel, mais qu’il tourne contre lui.

Ces conclusions seront celles de l’individualisme révolté. L’individu ne peut accepter l’histoire telle qu’elle va. Il doit détruire la réalité pour affirmer ce qu’il est, non collaborer avec elle. « La négation est mon dieu, comme la réalité naguère. Mes héros sont les destructeurs du vieux : Luther, Voltaire, les encyclopédistes, les terroristes, Byron dans Caïn. » Nous retrouvons ainsi, et d’un seul coup, tous les thèmes de la révolte métaphysique. Certes, la tradition française du socialisme individualiste restait toujours vivante en Russie. Saint-Simon et Fourier qui sont lus dans les années 30, Proudhon, importé dans les années 40, inspirent la grande pensée de Herzen et, bien plus tard encore, celle de Pierre Lavrov. Mais cette pensée qui restait attachée aux valeurs éthiques a fini par succomber, au moins provisoirement, dans son grand débat avec les pensées cyniques. Bielinski retrouve, au contraire, avec et contre Hegel, les mêmes tendances de l’individualisme social, mais sous l’angle de la négation, dans le refus des valeurs transcendantes. Quand il mourra, en 1848, sa pensée sera d’ailleurs très proche de celle de Herzen. Mais, dans sa confrontation avec Hegel, il définit avec précision une attitude qui sera celle des nihilistes et, pour une part au moins, des terroristes. Il fournit ainsi un type de transition entre les grands seigneurs idéalistes de 1825 et les étudiants « rienistes » de 1860.

Trois possédés.

Lorsque Herzen, en effet, faisant l’apologie du mouvement nihiliste, dans la seule mesure, il est vrai, où il y voit une plus grande émancipation à l’égard des idées toutes faites, écrira : « L’annihilation du vieux, c’est l’engendrement de l’avenir », il reprendra le langage de Bielinski. Kotliarevski, parlant de ceux que l’on appelait aussi les radicaux, les définissait comme des apôtres, « qui pensaient qu’il fallait renoncer complètement au passé et forger sur un autre type la personnalité humaine ». La revendication de Stirner reparaît avec le rejet de toute histoire et la décision de forger l’avenir, non plus en fonction de l’esprit historique, mais en fonction de l’individu-roi. Mais l’individu-roi ne peut se hisser seul au pouvoir. Il a besoin des autres et entre alors dans une contradiction nihiliste que Pisarev, Bakounine et Netchaiev essaieront de résoudre en étendant chacun un peu plus le champ de la destruction et de la négation, jusqu’à ce que le terrorisme tue la contradiction elle-même, dans le sacrifice et le meurtre simultanés.

Le nihilisme des années 60 a commencé, en apparence, par la négation la plus radicale qui soit, rejetant toute action qui ne fut pas purement égoïste. On sait que le terme même de nihilisme a été forgé par Tourgueniev dans un roman Père et enfants dont le héros, Bazarov, figurait la peinture de ce type d’homme. Pisarev, ayant à rendre compte de ce roman, proclama que les nihilistes reconnaissaient Bazarov pour leur modèle. « Nous n’avons, disait Bazarov, à nous glorifier que de la stérile conscience de comprendre, jusqu’à un certain point, la stérilité de ce qui est. – Est-ce cela, lui demande-t-on, qu’on appelle le nihilisme ? – C’est cela qu’on appelle le nihilisme. » Pisarev vante ce modèle que, pour plus de clarté, il définit ainsi. « Je suis un étranger pour l’ordre des choses existant, je n’ai pas à m’en mêler. » La seule valeur réside donc dans l’égoïsme rationnel. Niant tout ce qui n’est pas la satisfaction de soi, Pisarev déclare la guerre à la philosophie, à l’art jugé absurde, à la morale menteuse, à la religion, et même aux usages et à la politesse. Il bâtit la théorie d’un terrorisme intellectuel qui fait penser à celui de nos surréalistes. La provocation est érigée en doctrine, mais à une profondeur dont Raskolnikov donne une juste idée. Au sommet de ce bel élan, Pisarev pose, sans rire, la question de savoir si l’on peut assommer sa mère, et répond : « Et pourquoi pas, si je le désire et si je le trouve utile ? »

À partir de là, on s’étonne de ne pas trouver nos nihilistes occupés à se faire une fortune ou un rang, à jouir cyniquement de tout ce qui s’offre. À vrai dire, les nihilistes ne manquent pas aux bonnes places de toute société. Mais ils ne font pas la théorie de leur cynisme, et préfèrent en toutes occasions rendre, visiblement, un hommage sans conséquence à la vertu. Pour ceux dont il s’agit, ils se contredisaient dans le défi qu’ils portaient à la société et qui, en lui-même, était l’affirmation d’une valeur. Ils se disaient matérialistes, leur livre de chevet était Force et Matière, de Buchner. Mais l’un d’eux avouait : « Chacun de nous était prêt à aller à la potence et à donner sa tête pour Moleschott et Darwin », mettant ainsi la doctrine bien plus haut que la matière. La doctrine, à ce degré, avait un air de religion et de fanatisme. Pour Pisarev, Lamarck était un traître parce que Darwin avait raison. Quiconque dans ce milieu se mêlait de parler d’immortalité de l’âme était alors excommunié. Wladimir Weidlé[55] a donc raison de définir le nihilisme comme un obscurantisme rationaliste. La raison chez eux annexait curieusement les préjugés de la foi ; la moindre contradiction de ces individualistes n’était pas de choisir, pour type de raison, le scientisme le plus vulgaire. Ils niaient tout, sauf les valeurs les plus contestables, celles de M. Homais.

Pourtant, c’est en choisissant de faire un article de foi de la raison la plus courte que les nihilistes donneront un modèle à leurs successeurs. Ils ne croyaient à rien qu’à la raison et à l’intérêt. Mais au lieu du scepticisme, ils choisissent l’apostolat et deviennent socialistes. Là est leur contradiction. Comme tous les esprits adolescents, ils ressentaient en même temps le doute et le besoin de croire. Leur solution personnelle consiste à donner à leur négation l’intransigeance et la passion de la foi. Quoi d’étonnant, au demeurant ? Weidlé cite la phrase dédaigneuse du philosophe Soloviev dénonçant cette contradiction : « L’homme descend du singe ; donc aimons-nous les uns les autres. » Pourtant, la vérité de Pisarev est dans ce déchirement. Si l’homme est le reflet de Dieu, alors il n’importe pas qu’il soit privé de l’amour humain, un jour viendra où il sera rassasié. Mais s’il est créature aveugle, errant dans les ténèbres d’une condition cruelle et limitée, il a besoin de ses pareils et de leur amour périssable. Où peut se réfugier la charité, après tout, sinon dans le monde sans dieu ? Dans l’autre, la grâce pourvoit à tout, même aux pourvus. Ceux qui nient tout comprennent au moins cela que la négation est une misère. Ils peuvent alors s’ouvrir à la misère d’autrui et se nier enfin eux-mêmes. Pisarev ne reculait pas, en pensée, devant le meurtre d’une mère et pourtant il a trouvé des accents justes pour parler de l’injustice. Il voulait jouir égoïstement de la vie, mais il a souffert la prison et puis est devenu fou. Tant de cynisme étalé l’a mené, enfin, à connaître l’amour, à en être exilé et à en souffrir jusqu’au suicide, retrouvant ainsi, au lieu de l’individu-roi qu’il désirait forger, le vieil homme misérable et souffrant dont la grandeur est seule à illuminer l’histoire.

Bakounine incarne, mais de façon autrement spectaculaire, les mêmes contradictions. Il meurt à la veille de l’épopée terroriste[56]. Il a d’ailleurs désavoué par avance les attentats individuels et dénoncé « les Brutus de son époque ». Il les respectait cependant puisqu’il a blâmé Herzen d’avoir critiqué ouvertement l’attentat manqué de Karakosov tirant sur le tsar Alexandre II, en 1866. Ce respect avait ses raisons. Bakounine a pesé sur la suite des événements, de la même manière que Bielinski et les nihilistes, dans le sens de la révolte individuelle. Mais il apporte quelque chose de plus : un germe de cynisme politique qui va se figer en doctrine chez Netchaiev et pousser à bout le mouvement révolutionnaire.

À peine Bakounine sort-il de l’adolescence qu’il est bouleversé, déraciné par la philosophie hégélienne, comme par un ébranlement prodigieux. Il s’y plonge jour et nuit « jusqu’à la folie », dit-il. « Je ne voyais rien d’autre que les catégories de Hegel. » Lorsqu’il sort de cette initiation, c’est avec l’exaltation des néophytes. « Mon moi personnel est tué pour toujours, ma vie est la vraie vie. Elle s’est identifiée en quelque sorte avec la vie absolue. » Il lui faut peu de temps pour apercevoir les dangers de cette confortable position. Celui qui a compris la réalité ne s’insurge pas contre elle, mais s’en réjouit ; le voilà conformiste. Rien dans Bakounine ne le prédestinait à cette philosophie de chien de garde. Il est possible, aussi, que son voyage en Allemagne, et la fâcheuse opinion qu’il prit des Allemands, l’aient mal préparé à admettre, avec le vieil Hegel, que l’État prussien fut le dépositaire privilégié des fins de l’esprit. Plus russe que le tsar lui-même, malgré ses rêves universels, il ne pouvait en tout cas souscrire à l’apologie de la Prusse quand elle était fondée sur une logique assez cassante pour affirmer : « La volonté des autres peuples n’a point de droit car c’est le peuple représentant cette volonté (de l’Esprit) qui domine le monde. » Dans les années 40, d’autre part, Bakounine découvrait le socialisme et l’anarchisme français dont il a véhiculé quelques tendances. Quoi qu’il en soit, Bakounine rejette avec éclat l’idéologie allemande. Il était allé à l’absolu, comme il devait aller à la destruction totale, du même mouvement passionné, dans la rage du « Tout ou Rien », qui se retrouve chez lui à l’état pur.

Après avoir loué l’Unité absolue, Bakounine se jette dans le manichéisme le plus élémentaire. Il veut sans doute, et pour finir, « l’Église universelle et authentiquement démocratique de la liberté ». Là est sa religion ; il est de son siècle. Il n’est pas sur pourtant que sa foi à ce sujet ait été entière. Dans sa Confession à Nicolas 1er, son accent semble sincère quand il dit n’avoir jamais pu croire à la révolution finale « que par un effort surnaturel et douloureux, en étouffant de force la voix intérieure qui me chuchotait l’absurdité de mes espoirs ». Son immoralisme théorique est bien plus ferme, au contraire, et on le voit constamment s’y ébrouer avec l’aise et la joie d’un animal fougueux. L’histoire n’est régie que par deux principes, l’État et la révolution sociale, la révolution et la contre-révolution, qu’il ne s’agit pas de concilier, mais qui sont engagés dans une lutte à mort. L’État, c’est le crime. « L’État le plus petit et le plus inoffensif est encore criminel dans ses rêves. » La révolution est donc le bien. Cette lutte, qui dépasse la politique, est aussi la lutte des Principes lucifériens contre le principe divin. Bakounine réintroduit explicitement dans l’action révoltée un des thèmes de la révolte romantique. Proudhon décrétait déjà que Dieu est le Mal et s’écriait : « Viens, Satan, calomnié des petits et des rois ! » Bakounine laisse apercevoir aussi toute la profondeur d’une révolte apparemment politique. « Le Mal, c’est la révolte satanique contre l’autorité divine, révolte dans laquelle nous voyons au contraire le germe fécond de toutes les émancipations humaines. Comme les Fraticelli de la Bohème au XIVe siècle (?), les socialistes révolutionnaires se reconnaissent aujourd’hui par ces mots : « Au nom de celui à qui on a fait un grand tort. »

La lutte contre la création sera donc sans merci et sans morale, le seul salut est dans l’extermination. « La passion de la destruction est une passion créatrice. » Les pages brûlantes de Bakounine sur la révolution de 48[57] crient passionnément cette joie de détruire. « Fête sans commencement ni fin », dit-il. En effet, pour lui comme pour tous les opprimés, la révolution est la fête, au sens sacré du mot. On pense ici à l’anarchiste français Cœurderoy[58] qui dans son livre Hurrah, ou la révolution par les cosaques appelait les hordes du Nord à tout ravager. Celui-là aussi voulait « porter la torche à la maison du père » et s’écriait qu’il n’avait d’espoir que dans le déluge humain et dans le chaos. La révolte est saisie à travers ces manifestations à l’état pur, dans sa vérité biologique. C’est pourquoi Bakounine a été le seul de son temps à critiquer le gouvernement des savants avec une profondeur exceptionnelle. Contre toute abstraction, il a plaidé pour l’homme entier, identifié entièrement à sa révolte. S’il glorifie le brigand, chef de jacquerie, si ses modèles préférés sont Stenka Razine et Pougatchev, c’est que ces hommes se sont battus. Sans doctrine et sans principes, pour un idéal de liberté pure. Bakounine introduit au cœur de la révolution le principe nu de la révolte. « La tempête et la vie, voilà ce qu’il nous faut. Un monde nouveau, sans lois, et par conséquent libre. »

Mais un monde sans lois est-il un monde libre, telle est la question que pose toute révolte. S’il fallait en demander la réponse à Bakounine, elle ne serait pas douteuse. Bien qu’il se soit opposé en toutes circonstances, et avec la plus extrême lucidité, au socialisme autoritaire, dès l’instant où il définit lui-même la société de l’avenir, il la présente, sans se soucier de la contradiction, comme une dictature. Les statuts de la Fraternité Internationale (1864-1867), qu’il rédigea lui-même, établissent déjà la subordination absolue de l’individu au comité central, pendant le temps de l’action. Il en est de même pour le temps qui suivra la révolution. Il espère pour la Russie libérée « un fort pouvoir dictatorial… un pouvoir entouré de partisans, éclairé de leurs conseils, raffermi par leur libre collaboration, mais qui ne soit limité par rien ni par personne ». Bakounine autant que son ennemi Marx a contribué à la doctrine léniniste. Le rêve de l’empire slave révolutionnaire, d’ailleurs, tel qu’il est évoqué par Bakounine devant le tsar, est celui-là même, jusque dans les détails de frontière, qui a été réalisé par Staline. Venues d’un homme qui avait su dire que le moteur essentiel de la Russie tsariste était la peur et qui refusait la théorie marxiste d’une dictature de parti, ces conceptions peuvent paraître contradictoires. Mais cette contradiction montre que les origines des doctrines autoritaires sont en partie nihilistes. Pisarev justifie Bakounine. Celui-ci voulait certes la liberté totale. Mais il la cherchait à travers une totale destruction. Tout détruire, c’est se vouer à construire sans fondations ; il faut ensuite tenir les murs debout, à bout de bras. Celui qui rejette tout le passé, sans en rien garder de ce qui peut servir à vivifier la révolution, celui-là se condamne à ne trouver de justification que dans l’avenir et, en attendant, charge la police de justifier le provisoire. Bakounine annonçait la dictature, non contre son désir de destruction, mais en conformité avec lui. Rien ne pouvait l’arrêter, en effet, sur ce chemin, puisque dans le brasier de la négation totale les valeurs éthiques avaient aussi fondu. Par sa Confession au tsar, ouvertement obséquieuse, mais qu’il écrivit pour être libéré, il introduit spectaculairement le double jeu dans la politique révolutionnaire. Par ce Catéchisme du révolutionnaire, dont on suppose qu’il le rédigea en Suisse, avec Netchaiev, il donne une forme, même s’il devait ensuite le renier, à ce cynisme politique qui ne devait plus cesser de peser sur le mouvement révolutionnaire et que Netchaiev lui-même a illustré de façon provocante.

Figure moins connue que celle de Bakounine, plus mystérieuse encore, mais plus significative pour notre propos, Netchaiev a poussé la cohérence du nihilisme aussi loin qu’il se pouvait. Cet esprit est presque sans contradiction. Il apparaît vers 1866 dans les milieux de l’intelligentzia révolutionnaire et meurt obscurément en janvier 1882. Dans ce court espace de temps, il n’a jamais cessé de séduire : les étudiants autour de lui Bakounine lui-même et les révolutionnaires émigrés, les gardiens de sa prison, enfin, qu’il réussit à faire entrer dans une folle conspiration. Quand il apparaît, il est déjà ferme sur ce qu’il pense. Si Bakounine a été à ce point fasciné par lui qu’il a consenti à le charger de mandats imaginaires, c’est qu’il reconnaissait dans cette figure implacable ce qu’il avait recommandé d’être et, d’une certaine manière, ce qu’il eût été lui-même s’il avait pu guérir de son cœur. Netchaiev ne s’était pas contenté de dire qu’il fallait s’unir « au monde sauvage des bandits, ce véritable et unique milieu révolutionnaire de la Russie », ni d’écrire une fois de plus, comme Bakounine, que désormais la politique serait la religion et la religion la politique. Il s’était fait le moine cruel d’une révolution désespérée ; son rêve le plus évident était de fonder l’ordre meurtrier qui permettrait de propager et de faire triompher enfin la divinité noire qu’il avait décidé de servir.

Il n’a pas seulement disserté sur la destruction universelle, son originalité a été de revendiquer froidement, pour ceux qui se donnent à la révolution, le « Tout est permis », et de se permettre tout en effet. « Le révolutionnaire est un homme condamné d’avance. Il ne doit avoir ni relations passionnelles, ni choses ou être aimés. Il devrait se dépouiller même de son nom. Tout en lui doit se concentrer dans une seule passion : la révolution. » Si, en effet, l’histoire, hors de tout principe, n’est faite que de la lutte entre la révolution et la contre-révolution, il n’est pas d’autre issue que d’épouser entièrement une de ces deux valeurs, pour y mourir ou y ressusciter. Netchaiev pousse cette logique à bout. Pour la première fois avec lui, la révolution va se séparer explicitement de l’amour et de l’amitié.

On aperçoit chez lui les conséquences de la psychologie arbitraire véhiculée par la pensée de Hegel. Celui-ci avait pourtant admis que la reconnaissance des consciences l’une par l’autre peut se faire dans l’affrontement de l’amour[59]. Il s’était pourtant refusé à mettre au premier plan de son analyse ce « phénomène » qui, selon lui, « n’avait pas la force, la patience et le travail du négatif ». Il avait choisi de montrer les consciences dans un combat de crabes aveugles, tâtonnant obscurément sur le sable des mers pour s’agripper enfin dans une lutte à mort, et laissé volontairement de côté cette autre image, également légitime, des phares qui se cherchent péniblement dans la nuit et s’ajustent enfin pour une plus grande lumière. Ceux qui s’aiment, les amis, les amants, savent que l’amour n’est pas seulement une fulguration, mais aussi une longue et douloureuse lutte dans les ténèbres pour la reconnaissance et la réconciliation définitives. Après tout, si la vertu historique se reconnaît à ce qu’elle fait preuve de patience, le véritable amour est aussi patient que la haine. La revendication de justice n’est d’ailleurs pas seule à justifier au long des siècles la passion révolutionnaire, qui s’appuie aussi sur une exigence douloureuse de l’amitié pour tous, même et surtout en face d’un ciel ennemi. Ceux qui meurent pour la justice, de tous temps, se sont appelés « frères ». La violence, pour eux tous, est réservée à l’ennemi, au service de la communauté des opprimés. Mais si la révolution est l’unique valeur, elle exige tout et même la délation, donc le sacrifice de l’ami. Désormais, la violence sera tournée contre tous, au service d’une idée abstraite. Il a fallu l’avènement du règne des possédés pour qu’il soit dit, tout d’un coup, que la révolution, en elle-même, passait avant ceux qu’elle voulait sauver et que l’amitié, qui transfigurait jusque-là les défaites, devait être sacrifiée et renvoyée au jour encore invisible de la victoire.

L’originalité de Netchaiev est ainsi de justifier la violence faite aux frères. Il fixe le Catéchisme avec Bakounine. Mais une fois que celui-ci, dans une sorte d’égarement, lui a donné mission de représenter en Russie une Union révolutionnaire européenne qui n’existait que dans son imagination, Netchaiev gagne en effet la Russie, fonde sa Société de la Hache et en définit lui-même les statuts. On y retrouve, nécessaire sans doute à toute action militaire ou politique, le comité central secret à qui tous doivent jurer fidélité absolue. Mais Netchaiev fait plus que de militariser la révolution à partir du moment où il admet que les chefs pour diriger les subordonnés ont le droit d’employer la violence et le mensonge. Il mentira, en effet, pour commencer, quand il se dira délégué par ce comité central encore inexistant et quand, pour engager des hésitants dans l’action qu’il médite d’entreprendre, il le décrira comme disposant de ressources illimitées. Il fera plus encore en distinguant des catégories parmi les révolutionnaires, ceux de la première catégorie (entendons les chefs) gardant le droit de considérer les autres comme « un capital qu’on peut dépenser ». Tous les chefs de l’histoire ont peut-être pensé ainsi, mais ils ne l’ont pas dit. Jusqu’à Netchaiev, en tout cas, nul chef révolutionnaire n’avait osé en faire le principe de sa conduite. Aucune révolution n’avait jusqu’ici mis en tête de ses tables de la loi que l’homme pouvait être un instrument. Le recrutement faisait traditionnellement appel au courage et à l’esprit de sacrifice. Netchaiev décide que l’on peut faire chanter ou terroriser les hésitants et qu’on peut tromper les confiants. Même les révolutionnaires imaginaires peuvent encore servir, si on les pousse systématiquement à accomplir les actes les plus dangereux. Quant aux opprimés, puisqu’il s’agit de les sauver une fois pour toutes, on peut les opprimer plus encore. Ce qu’ils y perdent, les opprimés à venir le gagneront. Netchaiev pose en principe qu’il faut pousser les gouvernements vers des mesures répressives, qu’il ne faut jamais toucher à ceux des représentants officiels qui sont le plus haïs de la population et qu’enfin la société secrète doit employer toute son activité à augmenter les souffrances et la misère des masses.

Quoique ces belles pensées aient pris tout leur sens aujourd’hui, Netchaiev n’a pu voir le triomphe de ses principes. Il a du moins cherché à les appliquer lors du meurtre de l’étudiant Ivanov, qui frappa assez les imaginations du temps pour que Dostoïevski en fît un des thèmes des Possédés. Ivanov dont le seul tort semble être d’avoir eu des doutes sur le comité central, dont Netchaiev se disait le délégué, s’opposait à la révolution puisqu’il s’opposait à celui qui s’était identifié à elle. Il devait donc mourir. « Quel droit avons-nous d’enlever la vie à un homme ? demande Ouspenski, un des camarades de Netchaiev. – Il ne s’agit pas de droit, mais de notre devoir d’éliminer tout ce qui nuit à la cause. » Quand la révolution est la seule valeur, il n’y a plus de droits, en effet, il n’y a que des devoirs. Mais par un renversement immédiat, au nom de ces devoirs, on prend tous les droits. Au nom de la cause, Netchaiev, qui n’a attenté à la vie d’aucun tyran, tue donc Ivanov dans un guet-apens. Puis il quitte la Russie et va retrouver Bakounine, qui s’en détourne, et condamne cette « répugnante tactique ». « Il est arrivé peu à peu, écrit Bakounine, à se convaincre que pour fonder une société indestructible, il faut prendre pour base la politique de Machiavel et adopter le système des Jésuites : pour le corps, la seule violence ; pour l’âme, le mensonge. » Cela est bien vu. Mais au nom de quoi décider que cette tactique est répugnante si la révolution, comme le voulait Bakounine, est le seul bien ? Netchaiev est vraiment au service de la révolution ; ce n’est pas lui qu’il sert, mais la cause. Extradé, il ne cède rien à ses juges. Condamné à vingt-cinq ans de prison, il règne encore sur les prisons, organise les geôliers en société secrète, projette l’assassinat du tsar, est jugé de nouveau. Une mort au fond d’une forteresse clôt, au bout de douze années de réclusion, la vie de ce révolté qui inaugure la race méprisante des grands seigneurs de la révolution.

À ce moment, au sein de la révolution, tout est vraiment permis, le meurtre peut être érigé en principe. On a cru pourtant, avec le renouveau du populisme en 1870, que ce mouvement révolutionnaire issu des tendances religieuses et éthiques qu’on trouve chez les décembristes, et dans le socialisme de Lavrov et Herzen, allait freiner l’évolution vers le cynisme politique que Netchaiev a illustrée. Le mouvement faisait appel aux « âmes vivantes », leur demandait d’aller au peuple et de l’éduquer afin qu’il marche de lui-même vers la libération. Les « gentilshommes repentants » quittaient leur famille, s’habillaient de pauvres vêtements et allaient dans les villages prêcher le paysan. Mais le paysan se méfiait et se taisait. Quand il ne se taisait pas, il dénonçait l’apôtre au gendarme. Cet échec des belles âmes devait rejeter le mouvement vers le cynisme d’un Netchaiev ou, du moins, vers la violence. Dans la mesure où l’intelligentzia n’a pu ramener le peuple à elle, elle s’est sentie seule à nouveau devant l’autocratie ; à nouveau, le monde lui est apparu sous les espèces du maître et de l’esclave. Le groupe de la Volonté du Peuple va donc ériger le terrorisme individuel en principe et inaugurer la série de meurtres qui s’est poursuivie jusqu’en 1905, avec le parti socialiste révolutionnaire. Les terroristes naissent à cet endroit, détournés de l’amour, dressés contre la culpabilité des maîtres, mais solitaires avec leur désespoir, face à leurs contradictions qu’ils ne pourront résoudre que dans le double sacrifice de leur innocence et de leur vie.

Les meurtriers délicats.

L’année 1878 est l’année de naissance du terrorisme russe. Une très jeune fille, Vera Zassoulitch, au lendemain du procès de cent quatre-vingt-treize populistes, le 24 janvier, abat le général Trepov, gouverneur de Saint-Pétersbourg. Acquittée par les jurés, elle échappe ensuite à la police du tsar. Ce coup de revolver déclenche une cascade de répressions et d’attentats, qui se répondent les uns aux autres, et dont on devine déjà que la lassitude, seule, peut y mettre fin.

La même année, un membre de la Volonté du Peuple, Kravtchinski, met la terreur en principes dans son pamphlet Mort pour mort. Les conséquences suivent les principes. En Europe, l’empereur d’Allemagne, le roi d’Italie et le roi d’Espagne, sont victimes d’attentats. Toujours en 1878, Alexandre II crée, avec l’Okhrana, l’arme la plus efficace du terrorisme d’État. À partir de là, le XIXe siècle se couronne de meurtres, en Russie et en Occident. En 1879, nouvel attentat contre le roi d’Espagne et attentat manqué contre le tsar. En 1881, meurtre du tsar par les terroristes de la Volonté du Peuple. Sofia Perovskaia, Jeliabov et leurs amis sont pendus. En 1883, attentat contre l’empereur d’Allemagne, dont le meurtrier est exécuté à la hache. En 1887, exécution des martyrs de Chicago, et congrès de Valence des anarchistes espagnols qui lancent l’avertissement terroriste : « Si la société ne cède pas, il faut que le mal et le vice périssent, devrions-nous tous périr avec. » Les années 90 marquent en France le point culminant de ce qu’on appelait la propagande par le fait. Les exploits de Ravachol, de Vaillant et d’Henry préludent à l’assassinat de Carnot. Dans la seule année 1892, on compte plus d’un millier d’attentats à la dynamite en Europe, près de cinq cents en Amérique. En 1898, meurtre d’Élisabeth, impératrice d’Autriche. En 1901, assassinat de Mac Kinley, président des U.S.A. En Russie, où les attentats contre les représentants secondaires du régime n’ont pas cessé, l’Organisation de Combat du parti socialiste révolutionnaire naît, en 1903, et groupe les figures les plus extraordinaires du terrorisme russe. Les meurtres de Plehve par Sazonov, et du grand duc Serge par Kaliayev, en 1905, marquent les points culminants de ces trente années d’apostolat sanglant et terminent pour la religion révolutionnaire, l’âge des martyrs.

Le nihilisme, étroitement mêlé au mouvement d’une religion déçue, s’achève ainsi en terrorisme. Dans l’univers de la négation totale, par la bombe et le revolver, par le courage aussi avec lequel ils marchaient à la potence, ces jeunes gens essayaient de sortir de la contradiction et de créer les valeurs dont ils manquaient. Jusqu’à eux, les hommes mouraient au nom de ce qu’ils savaient ou de ce qu’ils croyaient savoir. À partir d’eux, on prit l’habitude, plus difficile, de se sacrifier pour quelque chose dont on ne savait rien, sinon qu’il fallait mourir pour qu’elle soit. Jusque-là, ceux qui devaient mourir s’en remettaient à Dieu contre la justice des hommes. Mais quand on lit les déclarations des condamnés de cette période, on est frappé de voir que tous, sans exception, s’en remettent, contre leurs juges, à la justice d’autres hommes, encore à venir. Ces hommes futurs, en l’absence de valeurs suprêmes, demeuraient leur dernier recours. L’avenir est la seule transcendance des hommes sans dieu. Les terroristes sans doute veulent d’abord détruire, faire chanceler l’absolutisme sous le choc des bombes. Mais par leur mort, au moins, ils visent à recréer une communauté de justice et d’amour, et à reprendre ainsi une mission que l’Église a trahie. Les terroristes veulent en réalité créer une Église d’où jaillira un jour le nouveau dieu. Mais est-ce là tout ? Si leur entrée volontaire dans la culpabilité et la mort n’avait rien fait surgir d’autre que la promesse d’une valeur encore à venir, l’histoire d’aujourd’hui nous permettrait d’affirmer, pour le moment en tout cas, qu’ils sont morts en vain et n’ont pas cessé d’être des nihilistes. Une valeur à venir est d’ailleurs une contradiction dans les termes, puisqu’elle ne peut éclairer une action ni fournir un principe de choix aussi longtemps qu’elle ne prend pas forme. Mais les hommes de 1905, justement, déchirés de contradictions, donnaient vie, par leur négation et leur mort même, à une valeur désormais impérieuse, qu’ils mettaient au jour, croyant en annoncer seulement l’avènement. Ils plaçaient ostensiblement au-dessus de leurs bourreaux et d’eux-mêmes ce bien suprême et douloureux que nous avons déjà trouvé aux origines de la révolte. Arrêtons-nous au moins sur cette valeur, pour l’examiner, au moment où l’esprit de révolte rencontre, pour la dernière fois dans notre histoire, l’esprit de compassion.

« Peut-on parler de l’action terroriste sans y prendre part ? » s’écrie l’étudiant Kaliayev. Ses camarades, réunis à partir de 1903 dans l’Organisation de Combat du parti socialiste révolutionnaire, sous la direction d’Azef, puis de Boris Savinkov, se tiennent tous à la hauteur de ce grand mot. Ce sont des hommes d’exigence. Les derniers, dans l’histoire de la révolte, ils ne refuseront rien de leur condition ni de leur drame. S’ils ont vécu dans la terreur, « s’ils ont eu foi en elle » (Pokotilov), ils n’ont jamais cessé d’y être déchirés. L’histoire offre peu d’exemples de fanatiques qui aient souffert de scrupules jusque dans la mêlée. Aux hommes de 1905, du moins, les doutes n’ont jamais manqué. Le plus grand hommage que nous puissions leur rendre est de dire que nous ne saurions, en 1950, leur poser une seule question qu’ils ne se soient déjà posée et à laquelle, dans leur vie, ou par leur mort, ils n’aient en partie répondu.

Pourtant, ils ont passé rapidement dans l’histoire. Lorsque Kaliayev, par exemple, décide en 1903 de prendre part avec Savinkov à l’action terroriste, il a vingt-six ans. Deux ans plus tard, le « Poète », comme on le surnommait, est pendu. C’est une carrière courte. Mais, pour celui qui examine avec un peu de passion l’histoire de cette période, Kaliayev, dans son passage vertigineux, lui tend la figure la plus significative du terrorisme. Sasonov, Schweitzer, Pokotilov, Voinarovski et la plupart des autres ont ainsi surgi dans l’histoire de la Russie et du monde, dressés un instant, voués à l’éclatement, témoins rapides et inoubliables d’une révolte de plus et plus déchirée.

Presque tous sont athées. « Je me souviens, écrit Boris Voinarovski, qui mourut en jetant sa bombe sur l’amiral Doubassov, qu’avant même d’entrer au lycée, je prêchais l’athéisme à un de mes amis d’enfance. Une seule question m’embarrassait. Mais d’où cela était-il venu ? Car je n’avais pas la moindre idée de l’éternité. » Kaliayev, lui, croit en Dieu. Quelques minutes avant un attentat qui sera manqué, Savinkov l’aperçoit dans la rue, planté devant une icône, tenant la bombe d’une main et se signant de l’autre. Mais il répudie la religion. Dans sa cellule, avant l’exécution, il en refuse les secours.

La clandestinité les oblige à vivre dans la solitude. Ils ne connaissent pas, sinon de façon abstraite, la joie puissante de tout homme d’action en contact avec une large communauté humaine. Mais le lien qui les unit remplace pour eux tous les attachements. « Chevalerie ! » écrit Sasonov qui commente ainsi Notre chevalerie était pénétrée d’un tel esprit que le mot « frère » ne traduit pas encore avec une clarté suffisante l’essence de nos relations réciproques. » Au bagne, le même Sasonov écrit à ses amis : « Quant à moi, la condition indispensable du bonheur est de garder à jamais la conscience de ma parfaite solidarité avec vous. » De son côté, à une femme aimée qui le retenait, Voinarovski avoue avoir dit cette phrase dont il reconnaît qu’elle est « un peu comique » mais qui, selon lui, prouve son état d’esprit : « Je te maudirais si j’arrivais en retard chez les camarades. »

Ce petit groupe d’hommes et de femmes, perdus dans la foule russe, serrés les uns contre les autres, choisissent le métier d’exécuteurs auquel rien ne les destinait. Ils vivent sur le même paradoxe, unissant en eux le respect de la vie humaine en général et un mépris de leur propre vie, qui va jusqu’à la nostalgie du sacrifice suprême. Pour Dora Brilliant, les questions de programme ne comptaient pas. L’action terroriste s’embellissait tout d’abord du sacrifice que lui faisait le terroriste. « Mais, dit Savinkov, là terreur pesait sur elle comme une croix. » Kaliayev, lui, est prêt à sacrifier sa vie à tout moment. « Mieux que cela, il désirait passionnément ce sacrifice. » Pendant la préparation de l’attentat contre Plehve, il propose de se jeter sous les chevaux et de périr avec le ministre. Chez Voinarovski aussi, le goût du sacrifice coïncide avec l’attirance de la mort. Après son arrestation, il écrit à ses parents : « Combien de fois, pendant mon adolescence, il m’était venu à l’idée, de me tuer… »

Dans le même temps, ces exécuteurs, qui mettaient leur vie en jeu, et si totalement, ne touchaient à celle des autres qu’avec la conscience la plus pointilleuse. L’attentat contre le grand-duc Serge échoue une première fois parce que Kaliayev, approuvé par tous ses camarades, refuse de tuer les enfants qui se trouvaient dans la voiture du grand-duc. Sur Rachel Louriée, une autre terroriste, Savinkov écrit : « Elle avait foi en l’action terroriste, elle considérait comme un honneur et un devoir d’y prendre part, mais le sang ne la troublait pas moins qu’il ne troublait Dora. » Le même Savinkov s’oppose à un attentat contre l’amiral Doubassov, dans le rapide Pétersbourg-Moscou : « À la moindre imprudence, l’explosion aurait pu se produire dans la voiture et tuer des étrangers. » Plus tard, Savinkov, « au nom de la conscience terroriste » se défendra avec indignation d’avoir fait participer un enfant de seize ans a un attentat. Au moment de s’évader d’une prison tsariste, il décide de tirer sur les officiers qui pourraient s’opposer à sa fuite, mais de se tuer plutôt que de tourner son arme contre des soldats. De même, Voinarovski, ce tueur d’hommes qui avoue n’avoir jamais chassé, « trouvant cette occupation barbare », déclare à son tour : « Si Doubassov est accompagné de sa femme, je ne jetterai pas la bombe. »

Un si grand oubli de soi-même, allié à un si profond souci de la vie des autres, permet de supposer que ces meurtriers délicats ont vécu le destin révolté dans sa contradiction la plus extrême. On peut croire qu’eux aussi, tout en reconnaissant le caractère inévitable de la violence, avouaient cependant qu’elle est injustifiée. Nécessaire et inexcusable, c’est ainsi que le meurtre leur apparaissait. Des cœurs médiocres, confrontés avec ce terrible problème, peuvent se reposer dans l’oubli de l’un des termes. Ils se contenteront, au nom des principes formels, de trouver inexcusable toute violence immédiate et permettront alors cette violence diffuse qui est à l’échelle du monde et de l’histoire. Ou ils se consoleront, au nom de l’histoire, de ce que la violence soit nécessaire et ajouteront alors le meurtre au meurtre, jusqu’à ne faire de l’histoire qu’une seule et longue violation de tout ce qui, dans l’homme, proteste contre l’injustice. Ceci définit les deux visages du nihilisme contemporain, bourgeois et révolutionnaire.

Mais les cœurs extrêmes dont il s’agit n’oubliaient rien. Dès lors, incapables de justifier ce qu’ils trouvaient pourtant nécessaire, ils ont imaginé de se donner eux-mêmes en justification et de répondre par le sacrifice personnel à la question qu’ils se posaient. Pour eux, comme pour tous les révoltés jusqu’à eux, le meurtre s’est identifié avec le suicide. Une vie est alors payée par une autre vie et, de ces deux holocaustes, surgit la promesse d’une valeur. Kaliayev, Voinarovski et les autres croient à l’équivalence des vies. Ils ne mettent donc aucune idée au-dessus de la vie humaine, bien qu’ils tuent pour l’idée. Exactement, ils vivent à la hauteur de l’idée. Ils la justifient, pour finir, en l’incarnant jusqu’à la mort. Nous sommes encore en face d’une conception, sinon religieuse, du moins métaphysique de la révolte. D’autres hommes viendront après ceux-là qui, animés de la même foi dévorante, jugeront cependant ces méthodes sentimentales et refuseront d’admettre que n’importe quelle vie soit équivalente à n’importe quelle autre. Ils mettront alors au-dessus de la vie humaine une idée abstraite, même s’ils l’appellent histoire, à laquelle, soumis d’avance, ils décideront, en plein arbitraire, de soumettre aussi les autres. Le problème de la révolte ne se résoudra plus en arithmétique, mais en calcul de probabilités. En face d’une future réalisation de l’idée, la vie humaine peut être tout ou rien. Plus est grande la foi que le calculateur met dans cette réalisation, moins vaut la vie humaine. À la limite, elle ne vaut plus rien.

Il nous reviendra d’examiner cette limite, c’est-à-dire le temps des bourreaux philosophes et du terrorisme d’État. Mais, en attendant, les révoltés de 1905, à la frontière où ils se tiennent, nous enseignent, au milieu du fracas des bombes, que la révolte ne peut conduire, sans cesser d’être révolte, à la consolation et au confort dogmatique. Leur seule victoire apparente est de triompher au moins de la solitude et de la négation. Au milieu d’un monde qu’ils nient et qui les rejette, ils tentent, comme tous les grands cœurs, de refaire, homme après homme, une fraternité. L’amour qu’ils se portent réciproquement, qui fait leur bonheur jusque dans le désert du bagne, qui s’étend à l’immense masse de leurs frères asservis et silencieux, donne la mesure de leur détresse et de leur espoir. Pour servir cet amour, il leur faut d’abord tuer ; pour affirmer le règne de l’innocence, accepter une certaine culpabilité. Cette contradiction ne se résoudra pour eux qu’au moment dernier. Solitude et chevalerie, déréliction et espoir ne seront surmontés que dans la libre acceptation de la mort. Jeliabov déjà, qui organisa en 1881 l’attentat contre Alexandre II, arrêté quarante-huit heures avant le meurtre, avait demandé à être exécuté en même temps que l’auteur réel de l’attentat. « Seule la lâcheté du gouvernement, dit-il dans sa lettre aux autorités, expliquerait qu’on ne dressât qu’une potence au lieu de deux. » On en dressa cinq, dont une pour la femme qu’il aimait. Mais Jeliabov mourut en souriant, tandis que Ryssakov, qui avait failli pendant les interrogatoires, fut traîné sur l’échafaud, à demi fou de terreur.

C’est qu’il y avait une sorte de culpabilité dont Jeliabov ne voulait pas et dont il savait qu’il la recevrait, comme Ryssakov, s’il demeurait solitaire après avoir tué ou fait tuer. Au pied de la potence, Sofia Perovskaia embrassa l’homme qu’elle aimait et ses deux autres amis, mais se détourna de Ryssakov qui mourut, solitaire, en damné de la nouvelle religion. Pour Jeliabov, la mort au milieu de ses frères coïncidait avec sa justification. Celui qui tue n’est coupable que s’il consent encore à vivre ou si, pour vivre encore, il trahit ses frères. Mourir, au contraire, annule la culpabilité et le crime lui-même. Charlotte Corday crie alors à Fouquier-Tinville : « Ô le monstre, il me prend pour un assassin ! » C’est la déchirante et fugitive découverte d’une valeur humaine qui se tient à mi-chemin de l’innocence et de la culpabilité, de la raison et de la déraison, de l’histoire et de l’éternité. À l’instant de cette découverte, mais alors seulement, vient pour ces désespérés une paix étrange, celle des victoires définitives. Dans sa cellule, Polivanov dit qu’il lui aurait été « facile et doux » de mourir. Voinarovski écrit qu’il a vaincu la peur de la mort. « Sans que tressaille un seul muscle de mon visage, sans parler, je monterai à l’échafaud… Et ce ne sera pas une violence exercée sur moi-même, ce sera le résultat tout naturel de tout ce que j’ai vécu. » Bien plus tard, le lieutenant Schmidt écrira aussi avant d’être fusillé : « Ma mort parachèvera tout et, couronnée par le supplice, ma cause sera irréprochable et parfaite. » Et Kaliayev condamné à la potence après s’être dressé en accusateur devant le tribunal, Kaliayev qui déclare fermement : « Je considère ma mort comme une suprême protestation contre un monde de larmes et de sang », Kaliayev écrit encore : « À partir du moment où je me suis trouvé derrière les barreaux, je n’ai pas eu un moment le désir de rester d’une façon quelconque en vie. » Son souhait sera exaucé. Le 10 mai, à deux heures du matin, il marchera vers la seule justification qu’il reconnaisse. Tout de noir vêtu, sans pardessus, coiffé d’un feutre, il monte à l’échafaud. Au père Florinski, qui lui tend le crucifix, le condamné, se détournant du Christ, répond seulement : « je vous ai déjà dit que j’en ai fini avec la vie et que je me suis préparé à la mort. »

À lire aussi

Tous les livres | Tous les auteurs

Tous nos livres
Malik et le tapis volant
Olivier Muhleisen

"Paris a une magie que seuls ceux qui savent regarder peuvent voir."

"Les étoiles te montreront toujours le chemin. Elles sont les gardiennes de ton passé et les éclaireuses de ton avenir."

"Une beauté silencieuse qui ne pouvait être comprise que par ceux qui avaient touché les cieux."

Informations sur les cookies | CGU | Contact | © lireunlivre.com | Onmyweb Production