Lireunlivre

L'homme révolté, chapitre 9, quatrième partie

Albert Camus

Oui, l’ancienne valeur renaît ici, au bout du nihilisme, au pied de la potence elle-même. Elle est le reflet, historique cette fois, du « nous sommes » que nous avons trouvé au terme d’une analyse de l’esprit révolté. Elle est en même temps privation et certitude illuminée. C’est elle qui resplendit d’un mortel éclat sur le visage bouleversé de Dora Brilliant à la pensée de celui qui mourait à la fois pour lui-même et pour l’amitié inlassable ; elle qui pousse Sazonov à se tuer au bagne par protestation et pour « faire respecter ses frères » ; elle encore qui absout jusqu’à Netchaiev le jour où, un général lui demandant de dénoncer ses camarades, il le renverse à terre d’une seule gifle. À travers elle, ces terroristes, en même temps qu’ils affirment le monde des hommes, se placent au-dessus de ce monde, démontrant pour la dernière fois dans notre histoire, que la vraie révolte est créatrice de valeurs.

1905, grâce à eux, marque le plus haut sommet de l’élan révolutionnaire. À cette date, une déchéance a commencé. Les martyrs ne font pas les Églises : ils en sont le ciment, ou l’alibi. Ensuite viennent les prêtres et les bigots. Les révolutionnaires qui viendront n’exigeront pas l’échange des vies. Ils consentiront au risque de la mort, mais accepteront aussi de se garder le plus possible pour la révolution et son service. Ils accepteront donc, pour eux-mêmes, la culpabilité totale. Le consentement à l’humiliation, telle est la vraie caractéristique des révolutionnaires du XXe siècle, qui placent la révolution et l’Église des hommes au-dessus d’eux-mêmes. Kaliayev prouve, au contraire, que la révolution, moyen nécessaire, n’est pas une fin suffisante. Du même coup, il élève l’homme au lieu de l’abaisser. C’est Kaliayev et ses frères, russes ou allemands, qui dans l’histoire du monde s’opposent vraiment à Hegel[60], la reconnaissance universelle étant par eux reconnue nécessaire d’abord et ensuite insuffisante. Paraître ne lui suffisait pas. Quand le monde entier l’aurait reconnu, un doute encore en Kaliayev aurait subsisté : il lui fallait son propre consentement, et la totalité des approbations n’aurait pas suffi à faire taire ce doute que déjà font naître en tout homme vrai cent acclamations enthousiastes. Kaliayev a douté jusqu’à la fin et ce doute ne l’a pas empêché d’agir ; c’est en cela qu’il est l’image la plus pure de la révolte. Celui qui accepte de mourir, de payer une vie par une vie, quelles que soient ses négations, affirme du même coup une valeur qui le dépasse lui-même en tant qu’individu historique. Kaliayev se dévoue à l’histoire jusqu’à la mort et, au moment de mourir, se place au-dessus de l’histoire. D’une certaine manière, il est vrai qu’il se préfère à elle. Mais que préfère-t-il, lui qu’il tue sans hésitation, ou la valeur qu’il incarne et fait vivre ? La réponse n’est pas douteuse. Kaliayev et ses frères triomphaient du nihilisme.

Le chigalevisme.

Mais ce triomphe sera sans lendemain : il coïncide avec la mort. Le nihilisme, provisoirement, survit à ses vainqueurs. Au sein même du parti socialiste révolutionnaire, le cynisme politique continue à cheminer vers la victoire. Le chef qui envoie Kaliayev à la mort, Azev, pratique le double jeu et dénonce les révolutionnaires à l’Okhrana en même temps qu’il fait exécuter ministres et grands ducs. La provocation remet en place le « Tout est permis » et identifie encore l’histoire et la valeur absolue. Ce nihilisme, après avoir influencé le socialisme individualiste va contaminer le socialisme dit scientifique qui surgit dans les années 80 en Russie[61]. L’héritage conjugué de Netchaiev et de Marx donnera naissance à la révolution totalitaire du XXe siècle. En même temps que le terrorisme individuel pourchassait les derniers représentants du droit divin, le terrorisme d’État se préparait à détruire définitivement ce droit à la racine même des sociétés. La technique de la prise du pouvoir pour la réalisation des fins dernières prend le pas sur l’affirmation exemplaire de ces fins.

Lénine empruntera, en effet, à Tkatchev, un camarade et un frère spirituel de Netchaiev, une conception de la prise de pouvoir qu’il trouvait « majestueuse » et que lui-même résumait ainsi : « secret rigoureux, choix minutieux des membres, formation de révolutionnaires professionnels ». Tkatchev, qui mourut fou, fait la transition entre le nihilisme et le socialisme militaire. Il prétendait créer un jacobinisme russe et il ne prit des jacobins que leur technique d’action puisqu’il niait, lui aussi, tout principe et toute vertu. Ennemi de l’art et de la morale, il concilie dans la tactique seulement le rationnel et l’irrationnel. Son but est de réaliser l’égalité humaine par la prise du pouvoir étatique. Organisation secrète, faisceaux de révolutionnaires, pouvoir dictatorial des chefs, ces thèmes définissent la notion, sinon le fait, « d’appareil » qui connaîtra une si grande et si efficace fortune. Quant à la méthode elle-même, on en aura une juste idée quand on saura que Tkatchev proposait de supprimer tous les Russes au-dessus de vingt-cinq ans, comme incapables d’accepter les idées nouvelles. Méthode géniale, en vérité, et qui devait prévaloir dans la technique du super-État moderne, où l’éducation forcenée de l’enfant s’accomplit au milieu d’adultes terrorisés. Le socialisme césarien condamnera, sans doute, le terrorisme individuel dans la mesure où il fait revivre des valeurs incompatibles avec la domination de la raison historique. Mais il restituera la terreur au niveau de l’État, avec, pour seule justification, la construction de l’humanité enfin divinisée.

Une boucle s’achève ici et la révolte, coupée de ses vraies racines, infidèle à l’homme parce que soumise à l’histoire, médite maintenant d’asservir l’univers entier. Alors commence l’ère du chigalevisme, exaltée dans les Possédés par Verkhovensky, le nihiliste qui réclame le droit au déshonneur. Esprit malheureux et implacable[62], il choisit la volonté de puissance qui est seule, en effet, à pouvoir régner sur une histoire sans autre signification qu’elle-même. Chigalev, le philanthrope, sera sa caution ; l’amour des hommes justifiera désormais qu’on les asservisse. Fou d’égalité[63], Chigalev, après de longues réflexions, en est arrivé à conclure avec désespoir qu’un seul système est possible, bien qu’il soit en effet désespérant. « Parti de la liberté illimitée, j’arrive au despotisme illimité. » La liberté totale qui est négation de tout ne peut vivre et se justifier que par la création de nouvelles valeurs identifiées à l’humanité entière. Si cette création tarde, l’humanité s’entre-déchire jusqu’à la mort. Le chemin le plus court vers ces nouvelles tables passe par la totale dictature. « Un dixième de l’humanité possédera les droits de la personnalité et exercera une autorité illimitée sur les neuf autres dixièmes. Ceux-ci perdront leur personnalité et deviendront comme un troupeau ; astreints a l’obéissance passive, ils seront ramenés à l’innocence première et, pour ainsi dire, au paradis primitif où, du reste, ils devront travailler. » C’est le gouvernement des philosophes dont révaient les utopistes ; simplement ces philosophes ne croient à rien. Le royaume est arrivé, mais il nie la vraie révolte, il s’agit seulement du règne des « Christs violents », pour reprendre l’expression d’un littérateur enthousiaste célébrant la vie et la mort de Ravachol. « Le pape en haut, dit amèrement Verkhovensky, nous autour de lui, et au-dessous de nous le chigalevisme. »

Les théocraties totalitaires du XXe siècle, la terreur d’État, sont ainsi annoncées. Les nouveaux seigneurs et les grands inquisiteurs règnent aujourd’hui, utilisant la révolte des opprimés, sur une partie de notre histoire. Leur règne est cruel, mais ils s’excusent de leur cruauté, comme le Satan romantique, sur ce qu’elle est lourde à porter. « Nous nous réservons le désir et la souffrance, les esclaves auront le chigalevisme ». Une nouvelle, et assez hideuse, race de martyrs naît à ce moment. Leur martyre consiste à accepter d’infliger la souffrance aux autres ; ils s’asservissent à leur propre maîtrise. Pour que l’homme devienne dieu, il faut que la victime s’abaisse à devenir bourreau. C’est pourquoi victime et bourreau sont également désespérés. Ni l’esclavage ni la puissance ne coïncideront plus avec le bonheur, les maîtres seront moroses et les serfs maussades. Saint-Just avait raison, c’est une chose affreuse de tourmenter le peuple. Mais comment éviter de tourmenter les hommes si l’on a décidé d’en faire des dieux ? De même que Kirilov, qui se tue pour être dieu, accepte de voir son suicide utilisé par la « conspiration » de Verkhovensky, de même la divinisation de l’homme par lui-même brise la limite que la révolte mettait pourtant au jour et s’engage irrésistiblement dans les chemins boueux de la tactique et de la terreur dont l’histoire n’est pas encore sortie.

LE TERRORISME D’ÉTAT ET LA TERREUR IRRATIONNELLE

Toutes les révolutions modernes ont abouti à un renforcement de l’État. 1789 amène Napoléon, 1848 Napoléon III, 1917 Staline, les troubles italiens des années 20 Mussolini, la république de Weimar Hitler. Ces révolutions, surtout après que la première guerre mondiale eut liquidé les vestiges du droit divin, se sont pourtant proposé, avec une audace de plus en plus grande, la construction de la cité humaine et de la liberté réelle. L’omnipotence grandissante de l’État a chaque fois sanctionné cette ambition. Il serait faux de dire que cela ne pouvait manquer d’arriver. Mais il est possible d’examiner comment cela est arrivé ; la leçon suivra peut-être.

À côté d’un petit nombre d’explications qui ne font pas le sujet de cet essai, l’étrange et terrifiante croissance de l’État moderne peut être considérée comme la conclusion logique d’ambitions techniques et philosophiques démesurées, étrangères au véritable esprit de révolte, mais qui ont pourtant donné naissance à l’esprit révolutionnaire de notre temps. Le rêve prophétique de Marx et les puissantes anticipations de Hegel ou de Nietzsche ont fini par susciter, après que la cité de Dieu eut été rasée, un État rationnel ou irrationnel, mais dans les deux cas terroristes.

À vrai dire, les révolutions fascistes du XXe Siècle ne méritent pas le titre de révolution. L’ambition universelle leur a manqué. Mussolini et Hitler ont sans doute cherché à créer un empire et les idéologues nationaux-socialistes ont pensé, explicitement, à l’empire mondial. Leur différence avec le mouvement révolutionnaire classique est que, dans l’héritage nihiliste, ils ont choisi de déifier l’irrationnel, et lui seul, au lieu de diviniser la raison. Du même coup, ils renonçaient à l’universel. Il n’empêche que Mussolini se réclame de Hegel, Hitler de Nietzsche ; ils illustrent dans l’histoire quelques-unes des prophéties de l’idéologie allemande. À ce titre, ils appartiennent à l’histoire de la révolte et du nihilisme. Les premiers, ils ont construit un État sur l’idée que rien n’avait de sens et que l’histoire n’était que le hasard de la force. La conséquence n’a pas tardé.

Dès 1914, Mussolini annonçait la « sainte religion de l’anarchie » et se déclarait l’ennemi de tous les christianismes. Quant à Hitler, sa religion avouée juxtaposait sans une hésitation le Dieu-Providence et le Walhalla. Son dieu, en vérité, était un argument de meeting et une manière d’élever le débat à la fin de ses discours. Aussi longtemps qu’il a connu le succès, il a préféré se croire inspiré. Au moment de la défaite, il s’est jugé trahi par son peuple. Entre les deux, rien n’est venu annoncer au monde qu’il ait pu jamais s’estimer coupable devant aucun principe. Le seul homme de culture supérieure qui ait donné au nazisme une apparence de philosophie, Ernst Junger, a d’ailleurs choisi les formules mêmes du nihilisme : « La meilleure réponse à la trahison de la vie par l’esprit, c’est la trahison de l’esprit par l’esprit, et l’une des grandes et cruelles jouissances de ce temps est de participer à ce travail de destruction. »

Les hommes d’action, lorsqu’ils sont sans foi, n’ont jamais cru qu’au mouvement de l’action. Le paradoxe insoutenable de Hitler a été justement de vouloir fonder un ordre stable sur un mouvement perpétuel et une négation. Rauschning dans sa Révolution du Nihilisme a raison de dire que la révolution hitlérienne était un dynamisme pur. Dans l’Allemagne, secouée jusqu’aux racines par une guerre sans précédent, la défaite et la détresse économique, aucune valeur ne tenait plus debout. Quoiqu’il faille compter avec ce que Goethe appelait « le destin allemand de se rendre toutes choses difficiles », l’épidémie de suicides qui affecta le pays entier, entre les deux guerres, en dit long sur le désarroi des esprits. À ceux qui désespèrent de tout, ce ne sont pas les raisonnements qui peuvent rendre une foi, mais la seule passion, et ici la passion même qui gisait au fond de ce désespoir, c’est-à-dire l’humiliation et la haine. Il n’y avait plus de valeur, à la fois commune et supérieure à tous ces hommes, au nom de laquelle il leur fût possible de se juger les uns les autres. L’Allemagne de 1933 a donc accepté d’adopter les valeurs dégradées de quelques hommes seulement et essayé de les imposer à toute une civilisation. Faute de la morale de Goethe, elle a choisi et subi la morale du gang.

La morale du gang est triomphe et vengeance, défaite et ressentiment, inépuisablement. Quand Mussolini exaltait « les forces élémentaires de l’individu », il annonçait l’exaltation des puissances obscures du sang et de l’instinct, la justification biologique de ce que l’instinct de domination produit de pire. Au procès de Nuremberg, Frank a souligné « la haine de la forme » qui animait Hitler. Il est vrai que cet homme était seulement une force en mouvement, redressée et rendue plus efficace par les calculs de la ruse et d’une implacable clairvoyance tactique. Même sa forme physique, médiocre et banale, ne lui était pas une limite, le fondait dans la masse[64]. Seule, l’action le tenait debout. Être pour lui, c’était faire. Voilà pourquoi Hitler et son régime ne pouvaient se passer d’ennemis. Ils ne pouvaient, dandies forcenés[65], se définir que par rapport à ces ennemis, prendre forme que dans le combat acharné qui devait les abattre. Le Juif, les francs-maçons, les ploutocraties, les Anglo-Saxons, le Slave bestial se sont succédé dans la propagande et dans l’histoire pour redresser, chaque fois un peu plus haut, la force aveugle qui marchait vers son terme. Le combat permanent exigeait des excitants perpétuels.

Hitler était l’histoire à l’état pur. « Devenir, disait Junger, vaut mieux que vivre. » Il prêchait donc l’identification totale avec le courant de la vie, au niveau le plus bas et contre toute réalité supérieure. Le régime qui a inventé la politique étrangère biologique allait contre ses intérêts les plus évidents. Mais il obéissait au moins à sa logique particulière. Ainsi Rosenberg parlait-il pompeusement de la vie : « Le style d’une colonne en marche, et peu importe vers quelle destination et pour quelle fin cette colonne est en marche. » Après cela, la colonne sèmera l’histoire de ruines et dévastera son propre pays, elle aura au moins vécu. La vraie logique de ce dynamisme était la défaite totale ou bien, de conquête en conquête, d’ennemi en ennemi, l’établissement de l’Empire du sang et de l’action. Il est peu probable que Hitler ait conçu, au moins primitivement, cet Empire. Ni par la culture, ni même par l’instinct ou l’intelligence tactique, il n’était à la hauteur de son destin. L’Allemagne s’est effondrée pour avoir engagé une lutte impériale avec une pensée politique provinciale. Mais Junger avait aperçu cette logique et en avait donné la formule. Il a eu la vision d’un « Empire mondial et technique », « d’une religion de la technique anti-chrétienne », dont les fidèles et les soldats eussent été les ouvriers eux-mêmes parce que (et là, Junger retrouvait Marx), par sa structure humaine, l’ouvrier est universel. « Le statut d’un nouveau régime de commandement supplée au changement du contrat social. L’ouvrier est tiré de la sphère des négociations, de la pitié, de la littérature, et élevé jusqu’à celle de l’action. Les obligations juridiques se transforment en obligations militaires. » L’Empire, on le voit, est en même temps l’usine et la caserne mondiales, où règne en esclave le soldat ouvrier de Hegel. Hitler a été arrêté relativement tôt sur le chemin de cet empire. Mais si même il était allé encore plus loin, on eût assisté seulement au déploiement de plus en plus ample d’un dynamisme irrésistible et au renforcement de plus en plus violent des principes cyniques qui, seuls, étaient capables de servir ce dynamisme.

Parlant d’une telle révolution, Rauschning dit qu’elle n’est plus libération, justice et essor de l’esprit : elle est « la mort de la liberté, la domination de la violence et l’esclavage de l’esprit ». Le fascisme, c’est le mépris, en effet. Inversement, toute forme de mépris, si elle intervient en politique, prépare ou instaure le fascisme. Il faut ajouter que le fascisme ne peut être autre chose sans se renier lui-même. Junger tirait de ses propres principes qu’il valait mieux être criminel que bourgeois. Hitler, qui avait moins de talent littéraire, mais, à cette occasion, plus de cohérence, savait qu’il est indifférent d’être l’un ou l’autre, à partir du moment où l’on ne croit qu’au succès. Il s’autorisa donc à être l’un et l’autre à la fois. « Le fait, c’est tout », disait Mussolini. Et Hitler : « Quand la race est en danger d’être opprimée… la question de légalité ne joue plus qu’un rôle secondaire. » La race, d’ailleurs, ayant toujours besoin d’être menacée pour être, il n’y a jamais de légalité. « Je suis prêt à tout signer, à tout souscrire… En ce qui me concerne, je suis capable, en toute bonne foi, de signer des traités aujourd’hui et de les rompre froidement demain si l’avenir du peuple allemand est en jeu. » Avant de déclarer la guerre, d’ailleurs, le Führer déclara à ses généraux qu’il ne serait pas demandé au vainqueur, plus tard, s’il avait dit la vérité ou non. Le leitmotiv de la défense de Goering au procès de Nuremberg reprend cette idée : « Le vainqueur sera toujours le juge et le vaincu l’accusé. » Cela peut sans doute se discuter. Mais alors on ne comprend pas Rosenberg quand il dit au procès de Nuremberg qu’il n’avait pas prévu que ce mythe mènerait à l’assassinat. Lorsque le procureur anglais observe que, « de Mein Kampf, la route était directe jusqu’aux chambres à gaz de Maïdanek », il touche au contraire au vrai sujet du procès, celui des responsabilités historiques du nihilisme occidental, le seul pourtant qui n’ait pas été vraiment discuté à Nuremberg, pour des raisons évidentes. On ne peut mener un procès en annonçant la culpabilité générale d’une civilisation. On a jugé sur les seuls actes qui, eux du moins, criaient à la face de la terre entière.

Hitler, dans tous les cas, a inventé le mouvement perpétuel de la conquête sans lequel il n’eût rien été. Mais l’ennemi perpétuel, c’est la terreur perpétuelle, au niveau de l’État, cette fois, l’État s’identifie avec « l’appareil », c’est-à-dire avec l’ensemble des mécanismes de conquête et de répression. La conquête dirigée vers l’intérieur du pays s’appelle propagande (« premier pas vers l’enfer » selon Frank), ou répression. Dirigée vers l’extérieur, elle crée l’armée. Tous les problèmes sont ainsi militarisés, posés en terme de puissance et d’efficacité. Le général en chef détermine la politique et d’ailleurs tous les principaux problèmes d’administration. Ce principe, irréfutable quant à la stratégie, est généralisé dans la vie civile. Un seul chef, un seul peuple, signifie un seul maître et des millions d’esclaves. Les intermédiaires politiques qui sont, dans toutes les sociétés, les garanties de la liberté disparaissent pour laisser la place à un Jehovah botté qui règne sur des foules silencieuses, ou, ce qui revient au même, hurlant des mots d’ordre. On n’interpose pas entre le chef et le peuple un organisme de conciliation ou de médiation, mais l’appareil justement, c’est-à-dire le parti qui est l’émanation du chef et l’outil de sa volonté d’oppression. Ainsi naît le premier et le seul principe de cette basse mystique, le Führerprinzip, qui restaure dans le monde du nihilisme une idolâtrie et un sacré dégradé.

Mussolini, juriste latin, se contentait de la raison d’État qu’il transformait seulement, avec beaucoup de rhétorique, en absolu. « Rien hors de l’État, au-dessus de l’État, contre l’État. Tout à l’État, pour l’État, dans l’État. » L’Allemagne hitlérienne a donné à cette fausse raison son vrai langage, qui était celui d’une religion. « Notre service divin, écrit un journal nazi pendant un congrès du parti, était de ramener chacun vers les origines, vers les Mères. En vérité, c’était un service de Dieu. » Les origines sont alors dans le hurlement primitif. Quel est ce dieu dont il est ici question ? Une déclaration officielle du parti nous l’apprend : « Nous tous, ici-bas, croyons en Adolf Hitler, notre Führer… et (nous confessons) que le national-socialisme est la seule foi qui mène notre peuple au salut. » Les commandements du chef, dressé dans le buisson enflammé des projecteurs, sur un Sinaï de planches et de drapeaux, font alors la loi et la vertu. Si les micros surhumains commandent une fois seulement le crime, alors de chefs en sous-chefs, le crime descend jusqu’à l’esclave qui, lui, reçoit les ordres sans en donner à personne. Un exécuteur de Dachau pleure ensuite dans sa prison : « Je n’ai fait qu’exécuter les ordres. Le Führer et le Reichsführer, seuls, ont amené tout cela et puis ils sont partis. Gluecks a reçu des ordres de Kaltenbrunner et, finalement, j’ai reçu l’ordre de fusiller. Ils m’ont passé tout le paquet parce que je n’étais qu’un petit Hauptscharführer et que je ne pouvais pas le transmettre plus bas dans la file. Maintenant, ils disent que c’est moi l’assassin. » Goering protestait au procès de sa fidélité au Führer et « qu’il existait encore une question d’honneur dans cette maudite vie ». L’honneur était dans l’obéissance qui se confondait parfois avec le crime. La loi militaire punit de mort la désobéissance et son honneur est servitude. Quand tout le monde est militaire, le crime est de ne pas tuer si l’ordre l’exige.

L’ordre, par malheur, exige rarement de faire le bien. Le pur dynamisme doctrinal ne peut se diriger vers le bien, mais seulement vers l’efficacité. Aussi longtemps qu’il y aura des ennemis, il y aura terreur ; et il y aura des ennemis aussi longtemps que le dynamisme sera, pour qu’il soit : « Toutes les influences susceptibles d’affaiblir la souveraineté du peuple, exercée par le Führer avec l’aide du parti… doivent être éliminées. » Les ennemis sont hérétiques, ils doivent être convertis par la prédication ou propagande ; exterminés par l’inquisition ou Gestapo. Le résultat est que l’homme n’est plus, s’il est du parti, qu’un outil au service du Führer, un rouage de l’appareil, ou, s’il est ennemi du Führer, un produit de consommation de l’appareil. L’élan irrationnel, né de la révolte, ne se propose plus que de réduire, ce qui fait que l’homme n’est pas un rouage, c’est-à-dire la révolte elle-même. L’individualisme romantique de la révolution allemande s’assouvit enfin dans le monde des choses. La terreur irrationnelle transforme en choses les hommes, « bacilles planétaires » selon la formule de Hitler. Elle se propose la destruction, non seulement de la personne, mais des possibilités universelles de la personne, la réflexion, la solidarité, l’appel vers l’amour absolu. La propagande, la torture, sont des moyens directs de désintégration ; plus encore la déchéance systématique, l’amalgame avec le criminel cynique, la complicité forcée. Celui qui tue ou torture ne connaît qu’une ombre à sa victoire : il ne peut pas se sentir innocent. Il lui faut donc créer la culpabilité chez la victime elle-même pour que, dans un monde sans direction, la culpabilité générale ne légitime plus que l’exercice de la force, ne consacre plus que le succès. Quand l’idée d’innocence disparaît chez l’innocent lui-même, la valeur de puissance règne définitivement sur un monde désespéré. C’est pourquoi une ignoble et cruelle pénitence règne sur ce monde où seules les pierres sont innocentes. Les condamnés sont obligés de se pendre les uns les autres. Le cri pur de la maternité est lui-même tué, comme chez cette mère grecque qu’un officier força de choisir celui de ses trois fils qui serait fusillé. C’est ainsi qu’on est enfin libre. La puissance de tuer et d’avilir sauve l’âme servile du néant. La liberté allemande se chante alors, au son d’orchestre de bagnards, dans les camps de la mort.

Les crimes hitlériens, et parmi eux le massacre des Juifs, sont sans équivalent dans l’histoire parce que l’histoire ne rapporte aucun exemple qu’une doctrine de destruction aussi totale ait jamais pu s’emparer des leviers de commande d’une nation civilisée. Mais surtout, pour la première fois dans l’histoire, des hommes de gouvernement ont appliqué leurs immenses forces à instaurer une mystique en dehors de toute morale. Cette première tentative d’une Église bâtie sur un néant a été payée par l’anéantissement lui-même. La destruction de Lidice montre bien que l’apparence systématique et scientifique du mouvement hitlérien couvre en vérité une poussée irrationnelle qui ne peut être que celle du désespoir et de l’orgueil. En face d’un village supposé rebelle, on n’imagine jusque-là que deux attitudes du conquérant. Ou bien la répression calculée et l’exécution froide d’otages, ou bien la ruée sauvage, et forcément brève, de soldats exaspérés. Lidice a été détruite par les deux systèmes conjugués. Elle illustre les ravages de cette raison irrationnelle qui est la seule valeur qu’on puisse trouver dans l’histoire. Non seulement les maisons furent incendiées, les cent soixante-quatorze hommes du village fusillés, les deux cent trois femmes déportées et les cent trois enfants transférés pour être éduqués dans la religion du Führer, mais des équipes spéciales fournirent des mois de travail pour niveler le terrain à la dynamite, faire disparaître les pierres, combler l’étang du village, détourner enfin la route et la rivière. Lidice, après cela, n’était vraiment plus rien, qu’un avenir pur, selon la logique du mouvement. Pour plus de sûreté, on vida le cimetière de ses morts, qui rappelaient encore que quelque chose, en cet endroit, avait été[66].

La révolution nihiliste, qui s’est exprimée historiquement dans la religion hitlérienne, n’a ainsi suscité qu’une rage démesurée de néant, qui a fini par se retourner contre elle-même. La négation, cette fois au moins et malgré Hegel, n’a pas été créatrice. Hitler présente le cas, unique peut-être dans l’histoire, d’un tyran qui n’a rien laissé à son actif. Pour lui-même, pour son peuple et pour le monde, il n’a été que suicide et meurtre, Sept millions de Juifs assassinés, sept millions d’Européens déportés ou tués, dix millions de victimes de la guerre ne suffiraient peut-être pas encore à l’histoire pour en juger : elle a l’habitude des meurtriers. Mais la destruction même des justifications dernières de Hitler, c’est-à-dire de la nation allemande, fait désormais de cet homme, dont la présence historique, pendant des années, hanta des millions d’hommes, une ombre inconsistante et misérable. La déposition de Speer au procès de Nuremberg a montré que Hitler, alors qu’il eût pu arrêter la guerre avant le désastre total, a voulu le suicide général, la destruction matérielle et politique de la nation allemande. La seule valeur, pour lui, est restée, jusqu’au bout, le succès. Puisque l’Allemagne perdait la guerre, elle était lâche et traîtresse, elle devait mourir. « Si le peuple allemand n’est pas capable de vaincre, il n’est pas digne de vivre. » Hitler a donc décidé de l’entraîner dans la mort et de faire de son suicide une apothéose, quand les canons russes faisaient déjà craquer les murs des palais berlinois. Hitler, Goering, qui voulait voir ses os placés dans un cercueil de marbre, Goebbels, Himmler, Ley, se tuent dans des souterrains où des cellules. Mais cette mort est une mort pour rien, elle est comme un mauvais rêve, une fumée qui se dissipe. Ni efficace, ni exemplaire, elle consacre la sanglante vanité du nihilisme. « Ils se croyaient libres, crie hystériquement Frank. Ne savent-ils pas qu’on ne se libère pas de l’hitlérisme ! » ils ne le savaient pas, ni que la négation de tout est une servitude et la vraie liberté une soumission intérieure à une valeur qui fait face à l’histoire et ses succès.

Mais les mystiques fascistes, bien qu’elles aient visé peu à peu à mener le monde, n’ont jamais prétendu réellement à un Empire universel. Tout au plus, Hitler, étonné par ses propres victoires, a été détourné des origines provinciales de son mouvement vers le rêve imprécis d’un Empire des Allemands qui n’avait rien à voir avec la Cité universelle. Le communisme russe au contraire, par ses origines mêmes, prétend ouvertement à l’Empire mondial. C’est là sa force, sa profondeur réfléchie, et son importance dans notre histoire. Malgré les apparences, la révolution allemande était sans avenir. Elle n’était qu’une poussée primitive dont les ravages ont été plus grands que l’ambition réelle. Le communisme russe, au contraire, a pris en charge l’ambition métaphysique que cet essai décrit, l’édification après la mort de Dieu, d’une cité de l’homme enfin divinisé. Ce nom de révolution auquel l’aventure hitlérienne ne peut prétendre, le communisme russe l’a mérité, et quoiqu’il ne le mérite apparemment plus, prétend devoir le mériter un jour, et à jamais. Pour la première fois dans l’histoire, une doctrine et un mouvement appuyés sur un Empire en armes se proposent comme but la révolution définitive et l’unification finale du monde. Il nous reste à examiner cette prétention dans le détail. Hitler, au sommet de sa folie, a prétendu stabiliser l’histoire pour mille ans. Il se croyait sur le point de le faire, et les philosophes réalistes des nations vaincues se préparaient à en prendre conscience et à l’absoudre, quand la bataille d’Angleterre et Stalingrad l’ont rejeté vers la mort et ont relancé l’histoire une fois de plus en avant. Mais aussi inlassable que l’histoire elle-même, la prétention humaine à la divinité ressurgit, avec plus de sérieux et d’efficacité, sous les espèces de l’État rationnel, tel qu’il est édifié en Russie.

LE TERRORISME D’ÉTAT ET LA TERREUR RATIONNELLE

Marx, dans l’Angleterre du XIXe siècle, parmi les souffrances et les terribles misères que provoquait le passage du capital foncier au capital industriel, avait beaucoup d’éléments pour construire une impressionnante analyse du capitalisme primitif. Quant au socialisme, en dehors des enseignements, d’ailleurs contradictoires à ses doctrines, qu’il pouvait tirer des révolutions françaises, il était obligé d’en parler au futur, et dans l’abstrait. On ne s’étonnera donc pas qu’il ait pu mêler dans sa doctrine la méthode critique la plus valable et le messianisme utopique le plus contestable. Le malheur est que la méthode critique qui, par définition, se serait adaptée à la réalité, s’est trouvée de plus en plus séparée des faits dans la mesure où elle a voulu rester fidèle à la prophétie. On a cru, et ceci est déjà une indication, qu’on enlèverait au messianisme ce qu’on concéderait à la vérité. Cette contradiction est perceptible du vivant de Marx. La doctrine du Manifeste communiste n’est plus rigoureusement exacte, vingt ans après quand paraît le Capital. Le Capital est resté d’ailleurs inachevé, parce que Marx se penchait à la fin de sa vie sur une nouvelle et prodigieuse masse de faits sociaux et économiques auxquels il fallait de nouveau adapter le système. Ces faits concernaient en particulier la Russie, qu’il avait méprisée jusque-là. On sait enfin que l’Institut Marx-Engels de Moscou a cessé en 1935 la publication des œuvres complètes de Marx, alors que plus de trente volumes restaient à publier ; le contenu de ces volumes n’était sans doute pas assez « marxiste ».

Depuis la mort de Marx, en tout cas, une minorité de disciples sont restés fidèles à sa méthode. Les marxistes qui ont fait l’histoire se sont emparés, au contraire, de la prophétie, et des aspects apocalyptiques de la doctrine, pour réaliser une révolution marxiste, dans les circonstances exactes où Marx avait prévu qu’une révolution ne pouvait pas se produire. On peut dire de Marx que la plupart de ses prédictions se sont heurtées aux faits dans le même temps où sa prophétie a été l’objet d’une foi accrue. La raison en est simple : les prédictions étaient à court terme et ont pu être contrôlées. La prophétie est à très long terme et a pour elle ce qui assoit la solidité des religions : l’impossibilité de faire la preuve. Quand les prédictions s’effondraient, la prophétie restait le seul espoir. Il en résulte qu’elle est seule à régner sur notre histoire. Le marxisme et ses héritiers ne seront examinés ici que sous l’angle de la prophétie.

La prophétie bourgeoise.

Marx est à la fois un prophète bourgeois et un prophète révolutionnaire. Le second est plus connu que le premier. Mais le premier explique beaucoup de choses dans le destin du second. Un messianisme d’origine chrétienne et bourgeoise, à la fois historique et scientifique, a influencé en lui le messianisme révolutionnaire, issu de l’idéologie allemande et des insurrections françaises.

En opposition au monde antique, l’unité du monde chrétien et du monde marxiste est frappante. Les deux doctrines ont, en commun, une vision du monde qui les sépare de l’attitude grecque. Jaspers la définit très bien : « C’est une pensée chrétienne que de considérer l’histoire des hommes comme strictement unique. » Les chrétiens ont, les premiers, considéré la vie humaine, et la suite des événements, comme une histoire qui se déroule à partir d’une origine vers une fin, au cours de laquelle l’homme gagne son salut ou mérite son châtiment. La philosophie de l’histoire est née d’une représentation chrétienne, surprenante pour un esprit grec. La notion grecque du devenir n’a rien de commun avec notre idée de l’évolution historique. La différence entre les deux est celle qui sépare un cercle d’une ligne droite. Les Grecs se représentaient le monde comme cyclique. Aristote, pour donner un exemple précis, ne se croyait pas postérieur à la guerre de Troie. Le christianisme a été obligé, pour s’étendre dans le monde méditerranéen, de s’helléniser et sa doctrine s’est du même coup assouplie. Mais son originalité est d’introduire dans le monde antique deux notions jamais liées jusque-là, celles d’histoire et de châtiment. Par l’idée de médiation, le christianisme est grec. Par la notion d’historicité, il est judaïque et se retrouvera dans l’idéologie allemande.

On aperçoit mieux cette coupure en soulignant l’hostilité des pensées historiques à l’égard de la nature, considérée par elles comme un objet, non de contemplation, mais de transformation. Pour les chrétiens comme pour les marxistes, il faut maîtriser la nature. Les Grecs sont d’avis qu’il vaut mieux lui obéir. L’amour antique du cosmos est ignoré des premiers chrétiens qui, du reste, attendaient avec impatience une fin du monde imminente. L’hellénisme, associé au christianisme, donnera ensuite l’admirable floraison albigeoise d’une part, saint François de l’autre. Mais avec l’Inquisition et la destruction de l’hérésie cathare, l’Église se sépare à nouveau du monde et de la beauté, et redonne à l’histoire sa primauté sur la nature. Jaspers a encore raison de dire : « C’est l’attitude chrétienne qui peu à peu vide le monde de sa substance… puisque la substance reposait sur un ensemble de symboles. » Ces symboles sont ceux du drame divin qui se déroule à travers les temps. La nature n’est plus que le décor de ce drame. Le bel équilibre de l’humain et de la nature, le consentement de l’homme au monde, qui soulève et fait resplendir toute la pensée antique, a été brisé, au profit de l’histoire, par le christianisme d’abord. L’entrée, dans cette histoire, des peuples nordiques qui n’ont pas une tradition d’amitié avec le monde, a précipité ce mouvement. À partir du moment où la divinité du Christ est niée, où, par les soins de l’idéologie allemande, il ne symbolise plus que l’homme-dieu, la notion de médiation disparaît, un monde judaïque ressuscite. Le dieu implacable des armées règne à nouveau, toute beauté est insultée comme source de jouissances oisives, la nature elle-même est asservie. Marx, de ce point de vue, est le Jérémie du dieu historique et le saint Augustin de la révolution. Que cela explique les aspects proprement réactionnaires de sa doctrine, une simple comparaison avec celui de ses contemporains qui fut le doctrinaire intelligent de la réaction suffirait à le faire sentir.

Joseph de Maistre réfute le jacobinisme et le calvinisme, doctrines qui résumaient pour lui « tout ce qui a été pensé de mal pendant trois siècles », au nom d’une philosophie chrétienne de l’histoire. Contre les schismes et les hérésies, il veut refaire « la robe sans coutures » d’une Église enfin catholique. Son but – on s’en aperçoit lors de ses aventures maçonniques[67] – est la cité chrétienne universelle. Maistre rêve de l’Adam protoplaste, ou Homme universel, de Fabre d’Olivet, qui serait au principe des âmes différenciées, et de l’Adam Kadmon des kabbalistes, qui a précédé la chute et qu’il s’agit maintenant de refaire. Lorsque l’Église aura recouvert le monde, elle donnera un corps à cet Adam premier et dernier. On trouve à ce sujet dans les Soirées de Saint-Pétersbourg une foule de formules dont la ressemblance est frappante avec les formules messianiques de Hegel et de Marx. Dans la Jérusalem à la fois terrestre et céleste que Maistre imagine, « tous les habitants pénétrés par le même esprit se pénétreront mutuellement et réfléchiront leur bonheur ». Maistre ne va pas jusqu’à nier la personnalité après la mort ; il rêve seulement d’une mystérieuse unité reconquise où, « le mal étant anéanti, il n’y aura plus de passion ni d’intérêt personnel » et où « l’homme sera réuni à lui-même lorsque sa double loi sera effacée et ses deux centres confondus ».

Dans la cité du savoir absolu, où les yeux de l’esprit se confondaient avec ceux du corps, Hegel réconciliait aussi les contradictions. Mais la vision de Maistre rencontre encore celle de Marx qui annonçait « la fin de la querelle entre essence et existence, entre la liberté et la nécessité ». Le mal, pour Maistre, n’est rien d’autre que la rupture de l’unité. Mais l’humanité doit retrouver son unité sur terre et dans le ciel. Par quelles voies ? Maistre, réactionnaire d’ancien régime, est sur ce point moins explicite que Marx. Il attendait cependant une grande révolution religieuse dont 1789 n’était que « l’épouvantable préface ». Il citait saint Jean qui demande que nous fassions la vérité, ce qui est proprement le programme de l’esprit révolutionnaire moderne, et saint Paul, qui annonce que « le dernier ennemi qui doit être détruit est la mort ». L’humanité, à travers les crimes, les violences et la mort, marche vers cette consommation qui justifiera tout. La terre n’est pour Maistre « qu’un autel immense où tout ce qui vit doit être immolé sans fin, sans mesure, sans relâche, jusqu’à la consommation des choses, jusqu’à l’extinction du mal, jusqu’à la mort de la mort ». Pourtant son fatalisme est actif. « L’homme doit agir comme s’il pouvait tout et se résigner comme s’il ne pouvait rien. » On trouve chez Marx la même sorte de fatalisme créateur. Maistre justifie sans doute l’ordre établi. Mais Marx justifie l’ordre qui s’établit en son temps. L’éloge le plus éloquent du capitalisme a été fait par son plus grand ennemi. Marx n’est anti-capitaliste que dans la mesure où le capitalisme est périmé. Un autre ordre devra s’établir qui réclamera, au nom de l’histoire, un nouveau conformisme. Quant aux moyens, ils sont les mêmes pour Marx et Maistre : le réalisme politique, la discipline, la force. Quand Maistre reprend la forte pensée de Bossuet, « l’hérétique est celui qui a des idées personnelles », autrement dit des idées sans référence à une tradition, sociale ou religieuse, il donne la formule du plus ancien et du plus nouveau des conformismes. L’avocat général, chantre pessimiste du bourreau, annonce alors nos procureurs diplomates.

Ces ressemblances, cela va sans dire, ne font pas de Maistre un marxiste, ni de Marx un chrétien traditionnel. L’athéisme marxiste est absolu. Mais il restitue pourtant l’être suprême au niveau de l’homme. « La critique de la religion aboutit à cette doctrine que l’homme est pour l’homme l’être suprême. » Sous cet angle, le socialisme est ainsi une entreprise de divinisation de l’homme et a pris quelques caractères des religions traditionnelles[68]. Ce rapprochement, en tout cas, est instructif quant aux origines chrétiennes de tout messianisme historique, même révolutionnaire. La seule différence réside dans un changement d’indice. Chez Maistre, comme chez Marx, la fin des temps satisfait le grand rêve de Vigny, la réconciliation du loup et de l’agneau, la marche du criminel et de la victime au même autel, la réouverture, ou l’ouverture, d’un paradis terrestre. Pour Marx, les lois de l’histoire reflètent la réalité matérielle ; pour Maistre, elles reflètent la réalité divine. Mais pour le premier la matière est la substance ; pour le second, la substance de son dieu s’est incarnée ici-bas. L’éternité les sépare au principe, mais l’historicité finit par les réunir dans une conclusion réaliste.

Maistre haïssait la Grèce (qui gênait Marx, étranger à toute beauté solaire) dont il disait qu’elle avait pourri l’Europe en lui léguant son esprit de division. Il eût été plus juste de dire que la pensée grecque était celle de l’unité, justement parce qu’elle ne pouvait se passer d’intermédiaires, et qu’elle ignorait au contraire l’esprit historique de totalité que le christianisme a inventé et qui, coupé de ses origines religieuses, risque aujourd’hui de tuer l’Europe. « Y a-t-il une fable, une folie, un vice qui n’ait un nom, un emblème, un masque grec ? » Négligeons la fureur du puritain. Ce véhément dégoût exprime en réalité l’esprit de la modernité en rupture avec tout le monde antique et en continuité étroite, au contraire, avec le socialisme autoritaire, qui va désacraliser le christianisme et l’incorporer dans une Église conquérante.

Le messianisme scientifique de Marx est, lui, d’origine bourgeoise. Le progrès, l’avenir de la science, le culte de la technique et de la production sont des mythes bourgeois qui se sont constitués en dogme au XIXe siècle. On notera que le Manifeste communiste paraît la même année que l’Avenir de la Science, de Renan. Cette dernière profession de foi, consternante aux yeux d’un lecteur contemporain, donne cependant l’idée la plus juste des espoirs quasi mystiques soulevés au XIXe siècle par l’essor de l’industrie et les progrès surprenants de la science. Cet espoir est celui de la société bourgeoise elle-même, bénéficiaire du progrès technique.

La notion de progrès est contemporaine de l’âge des lumières et de la révolution bourgeoise. On peut lui trouver sans doute des inspirateurs au XVIIe siècle ; la querelle des Anciens et des Modernes introduit déjà dans l’idéologie européenne la notion parfaitement absurde d’un progrès artistique. De façon plus sérieuse, on peut tirer aussi du cartésianisme l’idée d’une science qui va toujours croissant. Mais Turgot donne, le premier, en 1750, une définition claire de la nouvelle foi. Son discours sur les progrès de l’esprit humain reprend, au fond, l’histoire universelle de Bossuet. À la volonté divine se substitue seulement l’idée du progrès. « La masse totale du genre humain, par des alternatives de calme et d’agitation, de biens et de maux, marche toujours, quoique à pas lents, à une perfection plus grande. » Optimisme qui fournira l’essentiel des considérations rhétoriques de Condorcet, doctrinaire officiel du progrès qu’il liait au progrès étatique et dont il fut, aussi bien, la victime officieuse puisque l’État des lumières le força de s’empoisonner. Sorel[69] avait tout à fait raison de dire que la philosophie du progrès était précisément celle qui convenait à une société avide de jouir de la prospérité matérielle due aux progrès techniques. Lorsqu’on est assuré que demain, dans l’ordre même du monde, sera meilleur qu’aujourd’hui, on peut s’amuser en paix. Le progrès, paradoxalement, peut servir à justifier le conservatisme. Traite tirée de confiance sur l’avenir, il autorise ainsi la bonne conscience du maître. À l’esclave, à ceux dont le présent est misérable et qui n’ont point de consolation dans le ciel, on assure que le futur, au moins, est à eux. L’avenir est la seule sorte de propriété que les maîtres concèdent de bon gré aux esclaves.

À lire aussi

Tous les livres | Tous les auteurs

Tous nos livres
Malik et le tapis volant
Olivier Muhleisen

"Paris a une magie que seuls ceux qui savent regarder peuvent voir."

"Les étoiles te montreront toujours le chemin. Elles sont les gardiennes de ton passé et les éclaireuses de ton avenir."

"Une beauté silencieuse qui ne pouvait être comprise que par ceux qui avaient touché les cieux."

Informations sur les cookies | CGU | Contact | © lireunlivre.com | Onmyweb Production