Mais où donc est la vertu de celui qui se détourne de la contradiction et trahit son génie avant de l’avoir souffert jusqu’à la fin ? Le silence de Rimbaud n’est pas pour lui une nouvelle manière de se révolter. Du moins, nous ne pouvons plus l’affirmer depuis la publication des lettres au Harrar. Sa métamorphose sans doute est mystérieuse. Mais il y a aussi du mystère dans la banalité qui vient à ces brillantes jeunes filles que le mariage transforme en machines à sous et à crochet. Le mythe construit autour de Rimbaud suppose et affirme que plus rien n’était possible après la Saison en Enfer. Qu’est-ce donc qui est impossible au poète couronné de dons, au créateur inépuisable ? Après Moby Dick, le Procès, Zarathoustra, les Possédés, qu’imaginer ? Pourtant, de grandes œuvres, après celles-ci, naissent encore qui enseignent et corrigent, témoignent pour ce qu’il y a de plus fier en l’homme et ne s’achèvent qu’à la mort du créateur. Qui ne regretterait cette œuvre plus grande que la Saison, et dont une démission nous a frustrés ?
L’Abyssinie est-elle au moins un couvent, est-ce le Christ qui a fermé la bouche de Rimbaud ? Ce Christ serait alors celui qui trône de nos jours aux guichets de banque, si l’on en juge par ces lettres où le poète maudit ne parle que de son argent qu’il veut voir « bien placé » et « rapportant régulièrement[20] ». Celui qui chantait dans les supplices, qui avait injurié Dieu et la beauté, qui s’armait contre la justice et l’espérance, qui se séchait glorieusement à l’air du crime, veut seulement se marier avec quelqu’un qui « ait un avenir ». Le mage, le voyant, le forçat intraitable sur qui se referme toujours le bagne, l’homme-roi sur la terre sans dieux, porte perpétuellement huit kilogs d’or dans une ceinture qui lui barre le ventre et dont il se plaint qu’elle lui donne de la dysenterie. Est-ce là le héros mythique qu’on propose à tant de jeunes hommes qui ne crachent pas, eux, sur le monde, mais mourraient de honte à la seule idée de cette ceinture ? Pour maintenir le mythe, il faut ignorer ces lettres décisives. On comprend qu’elles aient été si peu commentées. Elles sont sacrilèges, comme l’est parfois la vérité. Grand et admirable poète, le plus grand de son temps, oracle fulgurant, voilà ce qu’est Rimbaud. Mais il n’est pas l’homme-dieu, l’exemple farouche, le moine de la poésie qu’on a voulu nous présenter. L’homme n’a retrouvé sa grandeur que sur ce lit d’hôpital, à l’heure de la fin difficile, où même la médiocrité du cœur devient émouvante : « Que je suis malheureux, que je suis donc malheureux… et j’ai de l’argent sur moi que je ne puis même pas surveiller ! » Le grand cri de ces heures misérables rend par bonheur Rimbaud à cette part de la commune mesure qui coïncide involontairement avec la grandeur : « Non, non, à présent je me révolte contre la mort ! » Le jeune Rimbaud ressuscite devant l’abîme, et avec lui la révolte de ces temps où l’imprécation contre la vie n’était que le désespoir de la mort. C’est alors que le trafiquant bourgeois rejoint l’adolescent déchiré que nous avons si chèrement aimé. Il le rejoint dans l’effroi et la douleur amère où se retrouvent finalement les hommes qui n’ont pas su saluer le bonheur. Ici seulement commencent sa passion et sa vérité.
Au reste, le Harrar était en effet annoncé dans l’œuvre, mais sous la forme de la démission dernière. « Le meilleur, un sommeil bien ivre, sur la grève. » La rage de l’anéantissement, propre à tout révolté, prend alors la forme la plus commune. L’apocalypse du crime, telle qu’elle est figurée par Rimbaud dans le prince qui tue inlassablement ses sujets, le long dérèglement sont des thèmes révoltés que les surréalistes retrouveront. Mais, finalement, l’accablement nihiliste a prévalu ; la lutte, le crime lui-même excèdent l’âme épuisée. Le voyant qui, si l’on ose dire, buvait pour ne pas oublier, finit par trouver dans l’ivresse le lourd sommeil que connaissent bien nos contemporains. On dort, sur la grève, ou à Aden. Et l’on consent, non plus activement, mais passivement, à l’ordre du monde, même si cet ordre est dégradant. Le silence de Rimbaud prépare aussi au silence de l’Empire qui plane au-dessus d’esprits résignés à tout, sauf à la lutte. Cette grande âme soudain soumise à l’argent annonce d’autres exigences, d’abord démesurées, et puis qui se mettront au service des polices. N’être rien, voilà le cri de l’esprit lassé de ses propres révoltes. Il s’agit alors d’un suicide de l’esprit moins respectable après tout que celui des surréalistes et plus gros de conséquences. Le surréalisme, justement, au terme de ce grand mouvement de révolte n’est significatif que parce qu’il a tenté de continuer le seul Rimbaud qui vaille la tendresse. Tirant de la lettre sur le voyant et de la méthode qu’elle suppose, la règle d’une ascèse révoltée, il illustre cette lutte entre la volonté d’être et le désir d’anéantissement, le non et le oui, que nous avons retrouvée à tous les stades de la révolte. Pour toutes ces raisons, plutôt que de répéter les commentaires incessants qui entourent l’œuvre de Rimbaud, il paraît préférable de le retrouver et de le suivre chez ses héritiers.
Révolte absolue, insoumission totale, sabotage en règle, humour et culte de l’absurde, le surréalisme, dans son intention première, se définit comme le procès de tout, toujours à recommencer. Le refus de toutes les déterminations est net, tranché, provocant. « Nous sommes des spécialistes de la révolte. » Machine à chavirer l’esprit, selon Aragon, le surréalisme s’est forgé d’abord dans le mouvement « dada » dont il faut noter les origines romantiques, et le dandysme anémié[21]. La non-signification et la contradiction sont alors cultivées pour elles-mêmes. « Les vrais dadas sont contre Dada. Tout le monde est directeur de Dada. » Ou encore : « Qu’est-ce qui est bien ? Qu’est-ce qui est laid ? Qu’est-ce qui est grand, fort, faible… Connais pas ! Connais pas ! » Ces nihilistes de salon étaient évidemment menacés de fournir en serviteurs les orthodoxies les plus strictes. Mais il y a dans le surréalisme quelque chose de plus que ce non-conformisme de parade, l’héritage de Rimbaud, justement, que Breton résume ainsi : « Devons-nous laisser là toute espérance ? »
Un grand appel vers la vie absente s’arme d’un refus total du monde présent, comme le dit assez superbement Breton : « Incapable de prendre mon parti du sort qui m’est fait, atteint dans ma conscience la plus haute par ce déni de justice, je me garde d’adapter mon existence aux conditions dérisoires ici-bas de toute existence. » L’esprit, selon Breton, ne peut trouver à se fixer ni dans la vie, ni au-delà. Le surréalisme veut répondre à cette inquiétude sans repos. Il est un « cri de l’esprit qui se retourne contre lui-même et est bien décidé à broyer désespérément ces entraves ». Il crie contre la mort et « la durée dérisoire » d’une condition précaire. Le surréalisme se place donc aux ordres de l’impatience. Il vit dans un certain état de fureur blessée ; du même coup dans la rigueur et l’intransigeance fière, qui supposent une morale. Dès ses origines, le surréalisme, évangile du désordre, s’est trouvé dans l’obligation de créer un ordre. Mais il n’a d’abord songé qu’à détruire, par la poésie d’abord sur le plan de l’imprécation, par des marteaux matériels ensuite. Le procès du monde réel est devenu logiquement le procès de la création.
L’antithéisme surréaliste est raisonné et méthodique. Il s’affermit d’abord sur une idée de la non-culpabilité absolue de l’homme à qui il convient de rendre « toute la puissance qu’il a été capable de mettre sur le mot Dieu ». Comme dans toute l’histoire de la révolte, cette idée de la non-culpabilité absolue, surgie du désespoir, s’est peu à peu transformée en folie de châtiment. Les surréalistes, en même temps qu’ils exaltaient l’innocence humaine, ont cru pouvoir exalter le meurtre et le suicide. Ils ont parlé du suicide comme d’une solution et Crevel, qui estimait cette solution « la plus vraisemblablement juste et définitive », s’est tué, comme Rigaut et Vaché. Aragon a pu stigmatiser ensuite les bavards du suicide. Il n’empêche que célébrer l’anéantissement, et ne point s’y précipiter avec les autres, ne fait honneur à personne. Sur ce point, le surréalisme a gardé de la « littérature », qu’il abominait, les pires facilités, et justifié le cri bouleversant de Rigaut : « Vous êtes tous des poètes et, moi, je suis du côté de la mort. »
Le surréalisme ne s’en est pas tenu là. Il a choisi comme héros Violette Nozière ou le criminel anonyme de droit commun, affirmant ainsi, devant le crime lui-même, l’innocence de la créature. Mais il a osé dire aussi, et ceci est le mot que, depuis 1933, André Breton doit regretter, que l’acte surréaliste le plus simple consistait à descendre dans la rue, revolver au poing, et à tirer au hasard dans la foule. À qui refuse toute autre détermination que celle de l’individu et de son désir, toute primauté, sinon celle de l’inconscient, il revient en effet de se révolter en même temps contre la société et la raison. La théorie de l’acte gratuit couronne la revendication de la liberté absolue. Qu’importe si, pour finir, cette liberté se résume dans la solitude que définit Jarry : « Lorsque j’aurai pris toute la phynance, je tuerai tout le monde et je m’en irai. » L’essentiel est que les entraves soient niées et l’irrationnel triomphant. Que signifie en effet cette apologie du meurtre, sinon que, dans un monde sans signification et sans honneur, seul le désir d’être, sous toutes ses formes, est légitime ? L’élan de la vie, la poussée de l’inconscient, le cri de l’irrationnel sont les seules vérités pures qu’il faille favoriser. Tout ce qui s’oppose au désir, et principalement la société, doit donc être détruit sans merci. On comprend alors la remarque d’André Breton à propos de Sade : « Certes, l’homme ne consent plus ici à s’unir à la nature que dans le crime ; resterait à savoir si ce n’est pas encore une des façons les plus folles, les plus indiscutables, d’aimer. » On sent bien qu’il s’agit de l’amour sans objet qui est celui des âmes déchirées. Mais cet amour vide et avide, cette folie de possession est celle que précisément la société entrave inévitablement. C’est pourquoi Breton, qui porte encore l’embarras de ces déclarations, a pu faire l’éloge de la trahison et déclarer (ce que les surréalistes ont essayé de prouver) que la violence est le seul mode adéquat d’expression.
Mais la société n’est pas faite que de personnes. Elle est aussi institution. Trop bien nés pour tuer tout le monde, les surréalistes, par la logique même de leur attitude, en sont venus à considérer que, pour libérer le désir, il fallait renverser d’abord la société. Ils ont choisi de servir la révolution de leur temps. De Walpole et de Sade, par une cohérence qui fait le sujet de cet essai, les surréalistes sont passés à Helvétius et à Marx. Mais on sent bien que ce n’est pas l’étude du marxisme qui les a menés à la révolution[22]. Au contraire, l’effort incessant du surréalisme sera de concilier, avec le marxisme, les exigences qui l’ont amené à la révolution. On peut dire sans paradoxe que les surréalistes sont venus au marxisme à cause même de ce qu’ils détestent le plus en lui, aujourd’hui. On hésite, sachant le fond et la noblesse de son exigence, et quand on a partagé le même déchirement, à rappeler à André Breton que son mouvement a mis en principes l’établissement d’une « autorité impitoyable » et d’une dictature, le fanatisme politique, le refus de la libre discussion et la nécessité de la peine de mort. On s’étonne aussi devant l’étrange vocabulaire de cette époque (« sabotage », « indicateur », etc.) qui est celui de la révolution policière. Mais ces frénétiques voulaient une « révolution quelconque », n’importe quoi qui les sortît du monde de boutiquiers et de compromis où ils étaient forcés de vivre. Ne pouvant avoir le meilleur, ils préféraient encore le pire. En cela, ils étaient nihilistes. Ils n’apercevaient pas que ceux d’entre eux qui devaient rester fidèles, désormais, au marxisme, étaient fidèles en même temps à leur nihilisme premier. La vraie destruction du langage, que le surréalisme a souhaitée avec tant d’obstination, ne réside pas dans l’incohérence ou l’automatisme. Elle réside dans le mot d’ordre. Aragon a eu beau commencer par une dénonciation de « la déshonorante attitude pragmatique », c’est en elle qu’il a fini par trouver la libération totale de la morale, même si cette libération a coïncidé avec une autre servitude. Celui des surréalistes qui réfléchissait le plus profondément alors à ce problème, Pierre Naville, cherchant le dénominateur commun à l’action révolutionnaire et à l’action surréaliste, le localisait, avec profondeur, dans le pessimisme, c’est-à-dire « le dessein d’accompagner l’homme à sa perte et de ne rien négliger pour que cette perdition soit utile ». Ce mélange d’augustinisme et de machiavélisme définit en effet la révolution du XXe siècle ; on ne peut donner d’expression plus audacieuse au nihilisme du temps. Les renégats du surréalisme ont été fidèles au nihilisme dans la plupart de ses principes. D’une certaine manière, ils voulaient mourir. Si André Breton et quelques autres ont finalement rompu avec le marxisme, c’est qu’il y avait en eux quelque chose de plus que le nihilisme, une seconde fidélité à ce qu’il y a de plus pur dans les origines de la révolte : ils ne voulaient pas mourir.
Certes, les surréalistes ont voulu professer le matérialisme. « À l’origine de la révolte du cuirassé Potemkine, il nous plaît de reconnaître ce terrible morceau de viande. » Mais il n’y a pas chez eux, comme chez les marxistes, une amitié, même intellectuelle, pour ce morceau de viande. La charogne figure seulement le monde réel qui fait naître en effet la révolte, mais contre lui. Elle n’explique rien, si elle légitime tout. La révolution pour les surréalistes n’était pas une fin qu’on réalise au jour le jour, dans l’action, mais un mythe absolu et consolateur. Elle était « la vie véritable, comme l’amour », dont parlait Éluard, qui n’imaginait pas alors que son ami Kalandra dût mourir de cette vie-là. Ils voulaient le « communisme du génie », non pas l’autre. Ces curieux marxistes se déclaraient en insurrection contre l’histoire et célébraient l’individu héroïque. « L’histoire est régie par des lois que la lâcheté des individus conditionne. » André Breton voulait, en même temps, la révolution et l’amour, qui sont incompatibles. La révolution consiste à aimer un homme qui n’existe pas encore. Mais pour celui qui aime un être vivant, s’il l’aime vraiment, il ne peut accepter de mourir que pour celui-là. En réalité, la révolution n’était pour André Breton qu’un cas particulier de la révolte alors que pour les marxistes et, en général, pour toute pensée politique, seul le contraire est vrai. Breton ne cherchait pas à réaliser, par l’action, la cité heureuse qui devait couronner l’histoire. L’une des thèses fondamentales du surréalisme est en effet qu’il n’y a pas de salut. L’avantage de la révolution n’était pas de donner aux hommes le bonheur, « l’abominable confort terrestre ». Elle devait au contraire, dans l’esprit de Breton, purifier et éclairer leur tragique condition. La révolution mondiale et les terribles sacrifices qu’elle suppose ne devaient apporter qu’un bienfait : « empêcher que la précarité tout artificielle de la condition sociale ne voile la précarité réelle de la condition humaine ». Simplement, pour Breton, ce progrès était démesuré. Autant dire que la révolution devait être mise au service de l’ascèse intérieure par laquelle chaque homme peut transfigurer le réel en merveilleux, « revanche éclatante de l’imagination de l’homme ». Le merveilleux tient chez André Breton la place que tient le rationnel chez Hegel. On ne peut donc rêver opposition plus complète avec la philosophie politique du marxisme. Les longues hésitations de ceux qu’Artaud appelait les Amiel de la révolution s’expliquent sans peine. Les surréalistes étaient plus différents de Marx que ne le furent des réactionnaires comme Joseph de Maistre par exemple. Ceux-ci utilisent la tragédie de l’existence pour refuser la révolution, c’est-à-dire pour maintenir une situation historique. Les marxistes l’utilisent pour légitimer la révolution, c’est-à-dire pour créer une autre situation historique. Tous deux mettent la tragédie humaine au service de leurs fins pragmatiques. Breton, lui, utilisait la révolution pour consommer la tragédie et mettait en fait, malgré le titre de sa revue, la révolution au service de l’aventure surréaliste.
La rupture définitive s’explique enfin si l’on songe que le marxisme demandait la soumission de l’irrationnel, alors que les surréalistes s’étaient levés pour défendre l’irrationnel jusqu’à la mort. Le marxisme tendait à la conquête de la totalité et le surréalisme, comme toute expérience spirituelle, à l’unité. La totalité peut demander la soumission de l’irrationnel, si le rationnel suffit à conquérir l’empire du monde. Mais le désir d’unité est plus exigeant. Il ne lui suffit pas que tout soit rationnel. Il veut surtout que le rationnel et l’irrationnel soient réconciliés au même niveau. Il n’y a pas d’unité qui suppose une mutilation.
Pour André Breton, la totalité ne pouvait être qu’une étape, nécessaire peut-être, mais à coup sûr insuffisante, sur le chemin de l’unité. Nous retrouvons ici le thème du Tout ou Rien. Le surréalisme tend à l’universel et le reproche curieux, mais profond, que Breton fait à Marx consiste à dire justement que celui-ci n’est pas universel. Les surréalistes voulaient concilier le « transformer le monde » de Marx et le « changer la vie » de Rimbaud. Mais le premier mène à conquérir la totalité du monde et le second à conquérir l’unité de la vie. Toute totalité, paradoxalement, est restrictive. Finalement, les deux formules ont divisé le groupe. En choisissant Rimbaud, Breton a montré que le surréalisme n’était pas action, mais ascèse et expérience spirituelle. Il a remis au premier plan ce qui fait l’originalité profonde de son mouvement, par quoi il est si précieux à une réflexion sur la révolte, la restauration du sacré et la conquête de l’unité. Plus il a approfondi cette originalité, plus irrémédiablement il s’est séparé de ses compagnons politiques, en même temps que de quelques-unes de ses premières pétitions. André Breton n’a jamais varié, en effet, dans sa revendication du surréel, fusion du rêve et de la réalité, sublimation de la vieille contradiction entre l’idéal et le réel. On connaît la solution surréaliste : l’irrationalité concrète, le hasard objectif. La poésie est une conquête, et la seule possible, du « point suprême ». « Un certain point de l’esprit d’où la vie et la mort, le réel et l’imaginaire, le passé et le futur… cessent d’être perçus contradictoirement. » Qu’est donc ce point suprême qui doit marquer « l’avortement colossal du système hégélien » ? C’est la recherche du sommet-abîme, familier aux mystiques. En vérité, il s’agit d’un mysticisme sans Dieu qui apaise et illustre la soif d’absolu du révolté. L’ennemi essentiel du surréalisme est le rationalisme. La pensée de Breton offre d’ailleurs le curieux spectacle d’une pensée occidentale où le principe d’analogie est sans cesse favorisé au détriment des principes d’identité et de contradiction. Justement, il s’agit de fondre les contradictions au feu du désir et de l’amour, et de faire tomber les murs de la mort. La magie, les civilisations primitives ou naïves, l’alchimie, la rhétorique des fleurs de feu ou des nuits blanches, sont autant d’étapes merveilleuses sur le chemin de l’unité et de la pierre philosophale. Le surréalisme, s’il n’a pas changé le monde, l’a fourni de quelques mythes étranges qui justifient en partie Nietzsche lorsqu’il annonçait le retour des Grecs. En partie seulement, car il s’agit de la Grèce de l’ombre, celle des mystères et des dieux noirs. Finalement, comme l’expérience de Nietzsche se couronnait dans l’acceptation de midi, celle du surréalisme culmine dans l’exaltation de minuit, le culte obstiné et angoissé de l’orage. Breton, selon ses propres paroles, a compris que, malgré tout, la vie était donnée. Mais son adhésion ne pouvait être celle de la pleine lumière, dont nous avons besoin. « Trop de nord en moi, a-t-il dit, pour que je sois l’homme de la pleine adhésion. »
Il a cependant fait diminuer, contre lui-même, souvent, la part de la négation et mis au jour la revendication positive de la révolte. Il a choisi la rigueur plutôt que le silence, et retenu seulement la « sommation morale » qui, selon Bataille, animait le premier surréalisme : « Substituer une morale nouvelle à la morale en cours, cause de tous nos maux. » Il n’a sans doute pas réussi, ni personne aujourd’hui, dans cette tentative de fonder la nouvelle morale. Mais il n’a jamais désespéré de pouvoir le faire. Devant l’horreur d’une époque où l’homme qu’il voulait magnifier est obstinément dégradé au nom même de certains des principes que le surréalisme avait adoptés, Breton s’est senti contraint de proposer, provisoirement, un retour à la morale traditionnelle. Il y a là une pause, peut-être. Mais c’est la pause du nihilisme et le vrai progrès de la révolte. Après tout, faute de pouvoir se donner la morale et les valeurs dont il a clairement senti la nécessité, on sait assez que Breton a choisi l’amour. Dans la chiennerie de son temps, et ceci ne peut s’oublier, il est le seul à avoir parlé profondément de l’amour. L’amour est la morale en transes qui a servi de patrie à cet exilé. Certes, une mesure manque encore ici. Ni une politique, ni une religion, le surréalisme n’est peut-être qu’une impossible sagesse. Mais c’est la preuve même qu’il n’y a pas de sagesse confortable : « Nous voulons, nous aurons l’au-delà de nos jours », s’est écrié admirablement Breton. La nuit splendide où il se complaît, pendant que la raison, passée à l’action, fait déferler ses armées sur le monde, annonce peut-être en effet ces aurores qui n’ont pas encore lui, et les matinaux de René Char, poète de notre renaissance.
NIHILISME ET HISTOIRE
Cent cinquante ans de révolte métaphysique et de nihilisme ont vu revenir avec obstination, sous des masques différents, le même visage ravagé, celui de la protestation humaine. Tous, dressés contre la condition et son créateur, ont affirmé la solitude de la créature, le néant de toute morale. Mais tous, dans le même temps, ont cherché à construire un royaume purement terrestre où régnerait la règle de leur choix. Rivaux du Créateur, ils ont été conduits logiquement à refaire la création à leur compte. Ceux qui, pour le monde qu’ils venaient de créer, ont refusé toute autre règle que celle du désir et de la puissance, ont couru au suicide ou à la folie, et chanté l’apocalypse. Pour les autres, qui ont voulu créer leur règle par leur propre force, ils ont choisi la vaine parade, le paraître ou la banalité ; ou encore le meurtre et la destruction. Mais Sade et les romantiques, Karamazov ou Nietzsche ne sont entrés dans le monde de la mort que parce qu’ils voulurent la vraie vie. Si bien que, par un effet inverse, c’est l’appel déchiré vers la règle, l’ordre et la morale, qui retentit dans cet univers dément. Leurs conclusions n’ont été néfastes ou liberticides qu’à partir du moment où ils ont rejeté le fardeau de la révolte, fui la tension, qu’elle suppose et choisi le confort de la tyrannie ou de la servitude.
L’insurrection humaine, dans ses formes élevées et tragiques, n’est et ne peut être qu’une longue protestation contre la mort, une accusation enragée de cette condition régie par la peine de mort généralisée. Dans tous les cas que, nous avons rencontrés, la protestation, chaque fois, s’adresse à tout ce qui, dans la création, est dissonance, opacité, solution de continuité. Il s’agit donc, pour l’essentiel, d’une interminable revendication d’unité. Le refus de la mort, le désir de durée et de transparence, sont les ressorts de toutes ces folies, sublimes ou puériles. Est-ce seulement le lâche et personnel refus de mourir ? Non, puisque beaucoup de ces rebelles ont payé ce qu’il fallait pour être à la hauteur de leur exigence. Le révolté ne demande pas la vie, mais les raisons de la vie. Il refuse la conséquence que la mort apporte. Si rien ne dure, rien n’est justifié, ce qui meurt est privé de sens. Lutter contre la mort, revient à revendiquer le sens de la vie, à combattre pour la règle et pour l’unité.
La protestation contre le mal qui est au cœur même de la révolte métaphysique est significative à cet égard. Ce n’est pas la souffrance de l’enfant qui est révoltante en elle-même, mais le fait que cette souffrance ne soit pas justifiée. Après tout, la douleur, l’exil, la claustration, sont quelquefois acceptés quand la médecine ou le bon sens nous en persuadent. Aux yeux du révolté, ce qui manque à la douleur du monde, comme aux instants de son bonheur, c’est un principe d’explication. L’insurrection contre le mal demeure, avant tout, une revendication d’unité. Au monde des condamnés à mort, à la mortelle opacité de la condition, le révolté oppose inlassablement son exigence de vie et de transparence définitives. Il est à la recherche, sans le savoir, d’une morale ou d’un sacré. La révolte est une ascèse, quoique aveugle. Si le révolté blasphème alors, c’est dans l’espoir du nouveau dieu. Il s’ébranle sous le choc du premier et du plus profond des mouvements religieux, mais il s’agit d’un mouvement religieux déçu. Ce n’est pas la révolte en elle-même qui est noble, mais ce qu’elle exige, même si ce qu’elle obtient est encore ignoble.
Du moins faut-il savoir reconnaître ce qu’elle obtient d’ignoble. Chaque fois qu’elle déifie le refus total de ce qui est, le non absolu, elle tue. Chaque fois qu’elle accepte aveuglément ce qui est, et qu’elle crie le oui absolu, elle tue. La haine du créateur peut tourner en haine de la création ou en amour exclusif et provocant de ce qui est. Mais dans les deux cas, elle débouche sur le meurtre et perd le droit d’être appelée révolte. On peut être nihiliste de deux façons, et chaque fois par une intempérance d’absolu. Il y a apparemment les révoltés qui veulent mourir et ceux qui veulent faire mourir. Mais ce sont les mêmes, brûlés du désir de la vraie vie, frustrés de l’être et préférant alors l’injustice généralisée à une justice mutilée. À ce degré d’indignation, la raison devient fureur. S’il est vrai que la révolte instinctive du cœur humain marche peu à peu au long des siècles vers sa plus grande conscience, elle a grandi aussi, nous l’avons vu, en audace aveugle jusqu’au moment démesuré où elle a décidé de répondre au meurtre universel par l’assassinat métaphysique.
Le même si, dont nous avons reconnu qu’il marquait le moment capital de la révolte métaphysique, s’accomplit en tout cas dans la destruction absolue. Ce n’est pas la révolte ni sa noblesse qui rayonnent aujourd’hui sur le monde, mais le nihilisme. Et ce sont ses conséquences que nous devons retracer, sans perdre de vue la vérité de ses origines. Même si Dieu existait, Ivan ne se rendrait pas à lui devant l’injustice faite à l’homme. Mais une plus longue rumination de cette injustice, une flamme plus amère, ont transformé le « même si tu existes » en « tu ne mérites pas d’exister », puis « tu n’existes pas ». Les victimes ont cherché la force et les raisons du crime dernier dans l’innocence qu’elles se reconnaissaient. Désespérant de leur immortalité, assurées de leur condamnation, elles ont décidé le meurtre de Dieu. S’il est faux de dire que, de ce jour, a commencé la tragédie de l’homme contemporain, il n’est pas vrai, non plus, qu’elle s’y soit achevée. Cet attentat marque au contraire le plus haut moment d’un drame commencé depuis la fin du monde antique et dont les dernières paroles n’ont pas encore retenti. De ce moment, l’homme décide de s’exclure de la grâce et de vivre par ses propres moyens. Le progrès, de Sade à nos jours, a consisté à élargir de plus en plus le lieu clos où, selon sa propre règle, régnait farouchement l’homme sans dieu. On a poussé de plus en plus les frontières du camp retranché, face à la divinité, jusqu’à faire de l’univers entier une forteresse contre le dieu déchu et exilé. L’homme, au bout de sa révolte, s’enfermait ; sa grande liberté consistait seulement, du château tragique de Sade au camp de concentration, à bâtir la prison de ses crimes. Mais l’état de siège peu à peu se généralise, la revendication de liberté veut s’étendre à tous. Il faut bâtir alors le seul royaume qui s’oppose à celui de la grâce, celui de la justice, et réunir enfin la communauté humaine sur les débris de la communauté divine. Tuer Dieu et bâtir une Église, c’est le mouvement constant et contradictoire de la révolte. La liberté absolue devient enfin une prison de devoirs absolus, une ascèse collective, une histoire pour finir. Le XIXe siècle qui est celui de la révolte débouche ainsi sur le XXe, siècle de la justice et de la morale, où chacun se frappe la poitrine. Chamfort, moraliste de la révolte, en avait déjà donné la formule : « Il faut être juste avant d’être généreux, comme on a des chemises avant d’avoir des dentelles. » On renoncera donc à la morale de luxe pour l’âpre éthique des bâtisseurs.
Cet effort convulsé vers l’empire du monde et vers la règle universelle, il nous faut l’aborder maintenant. Nous sommes arrivés à ce moment où la révolte, rejetant toute servitude, vise à annexer la création entière. À chacun de ces échecs, déjà, nous avions vu s’annoncer la solution politique et conquérante. Désormais, de ses acquisitions, elle ne retiendra, avec le nihilisme moral, que la volonté de puissance. Le révolté ne voulait, en principe, que conquérir son être propre et le maintenir à la face de Dieu. Mais il perd la mémoire de ses origines et, par la loi d’un impérialisme spirituel, le voici en marche pour l’empire du monde à travers des meurtres multipliés à l’infini. Il a chassé Dieu de son ciel, mais l’esprit de révolte métaphysique rejoignant alors franchement le mouvement révolutionnaire, la revendication irrationnelle de la liberté va prendre paradoxalement pour arme la raison, seul pouvoir de conquête qui lui semble purement humain. Dieu mort, restent les hommes, c’est-à-dire l’histoire qu’il faut comprendre et bâtir. Le nihilisme qui, au sein de la révolte, submerge alors la force de création, ajoute seulement qu’on peut la bâtir par tous les moyens. Aux crimes de l’irrationnel, l’homme, sur une terre qu’il sait désormais solitaire, va joindre les crimes de la raison en marche vers l’empire des hommes. Au « je me révolte, donc nous sommes », il ajoute, méditant de prodigieux desseins et la mort même de la révolte : « Et nous sommes seuls. »