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Légendes espagnoles, chapitre 25

Gustavo-Adolfo Bécquer

Depuis mon départ de Séville, plusieurs années s’étaient écoulées, ainsi que je l’ai dit ; et je n’oubliais pas cette après-midi dont le souvenir traversait parfois mon esprit, comme une brise bienfaisante qui rafraîchit un front brûlant.

À l’époque où la destinée me ramena dans la grande ville, si justement appelée la reine de l’Andalousie, une des choses qui attira le plus mon attention fut le notable changement opéré durant mon absence. Édifices, groupes de maisons, faubourgs entiers avaient surgi, au magique contact de l’industrie et du capital : partout on ne voyait que fabriques, jardins, propriétés d’agrément, promenades ombreuses ; mais, par malheur aussi, plusieurs antiquités respectables avaient disparu.

Je visitai de nouveau une foule de superbes édifices, pleins de souvenirs historiques et artistiques, j’errai et m’égarai de nouveau dans les mille et mille sinuosités du curieux quartier de Sainte-Croix. Au cours de mes promenades, je fus surpris de voir beaucoup de choses nouvelles élevées, je ne sais comment ; je regrettai beaucoup de vieilles choses disparues, je ne sais pourquoi et je gagnai enfin la rive du fleuve qui a toujours été, à Séville, le but préféré de mes excursions.

Après avoir admiré le magnifique panorama que présente l’endroit où le pont de fer réunit ses deux bords ; après avoir parcouru du regard, dans une muette admiration, une foule de détails, des palais et de blanches maisons ; après avoir passé en revue les innombrables navires mouillés au milieu de ses eaux, déployant dans l’air leurs légers pavillons aux mille couleurs, et entendu le bouillonnement confus du quai, où tout est activité et mouvement, remontant, par la pensée, le courant de la rivière, je me transportai jusqu’à San Jerónimo.

Je me souvenais de ce paysage tranquille, reposant, lumineux, dans lequel la riche végétation de l’Andalousie déploie, sans art ni apprêt, ses beautés naturelles.

Grâce à ma mémoire, je vis défiler une autre fois, comme si j’eusse remonté le courant dans un bateau, d’un côté la Chartreuse avec ses grands arbres, ses hautes et fines tours, de l’autre le quartier des Humeros, les vieilles murailles de la ville, moitié arabes, moitié romaines, les jardins avec leurs clôtures, couvertes de ronces, et les norias ombragées de quelques gros arbres isolés ; puis enfin San Jerónimo…

Une fois là, mon imagination réveilla, plus vivement que jamais, les souvenirs que je conservais encore de la fameuse taverne ; je crus assister de nouveau à ses fêtes populaires, entendre chanter les jeunes filles se balançant sur l’escarpolette ; je voyais des gens du peuple errer par groupes dans les prés, goûter, se disputer, rire, danser ou s’agiter, tous pleins de jeunesse, d’animation et de gaieté.

Elle était là, entourée de ses enfants, loin déjà des groupes des jeunes filles qui riaient et chantaient ; lui aussi il était là, tranquille et satisfait de son bonheur, contemplant avec tendresse, heureuses et réunies à ses côtés, les personnes qu’il aimait le plus dans ce monde : sa femme, ses enfants, et son père assis à la porte de la taverne, comme il l’était dix ans auparavant, roulant, impassible, sa cigarette, sans autre changement qu’une chevelure blanche comme la neige au lieu d’être grise.

L’ami qui m’accompagnait dans ma promenade remarqua l’espèce d’extase dans laquelle ces idées me plongèrent quelques minutes, il me secoua enfin le bras, en me demandant :

« À quoi pensez-vous donc ?

— Je pensais, lui répondis-je, à la taverne des Chats et mon imagination revenait aux agréables souvenirs que je garde de l’après-midi passée jadis à San Jerónimo… Je terminais en ce moment une histoire laissée à son début, je la terminais tellement à mon gré, qu’elle ne saurait, je crois, avoir d’autre fin que celle que je lui donne… À propos de la taverne des Chats, ajoutai-je, en m’adressant à mon ami, quand irons-nous donc, pendant l’après-midi, y goûter et nous y divertir ?

— Nous y divertir ! s’écria mon interlocuteur avec une expression d’effroi, que je ne pouvais alors m’expliquer. Nous y divertir ! l’endroit est vraiment bien choisi pour cela.

— Et pourquoi ? repris-je surpris, à mon tour, de sa surprise.

— La raison en est bien simple, dit-il, parce qu’à cent pas de la taverne on a placé le nouveau cimetière. »

Alors ce fut moi qui le regardai avec des yeux étonnés, et restai quelques instants silencieux avant d’ajouter un seul mot.

Nous rentrâmes en ville, la journée s’écoula et d’autres la suivirent sans que je pusse me débarrasser entièrement de l’impression produite par une nouvelle tellement inattendue.

J’avais beau retourner mon histoire de la jeune brune, elle restait sans conclusion. Ce que j’avais inventé ne se comprenait plus. Un tableau de bonheur et de joie, avec un cimetière pour fond. Quelle invraisemblable fantaisie !

Décidé, un soir, à sortir d’incertitude, je prétextai une légère indisposition, pour ne pas accompagner mon ami dans nos promenades habituelles, et pris seul le chemin de la taverne. Quand j’eus laissé derrière moi la Macarena et son pittoresque faubourg, je m’engageai dans un étroit sentier pour traverser un labyrinthe de jardins ; il me sembla remarquer, alors, quelque chose d’étrange dans tout ce qui m’entourait.

La soirée, à vrai dire, était un peu sombre ; la disposition de mon esprit me portait aussi aux idées mélancoliques ; chose certaine, j’éprouvais une sensation de froid et de tristesse, je constatai un silence qui me faisait penser à ma complète solitude, comme le sommeil fait penser à la mort.

Je marchai quelque temps sans m’arrêter ; pour abréger la distance, je pris à travers les jardins et rejoignis le chemin de Saint-Lazare, d’où j’entrevis, dans le lointain, le couvent de San Jerónimo.

C’est peut-être une illusion, mais il me semble que le long de la route suivie par les morts, tout, jusqu’aux arbres et aux herbes, finit par prendre une autre couleur. Je me persuadai du moins que les nuances manquaient de chaleur et d’harmonie, les arbres de fraîcheur, l’air de transparence et le sol de lumière. Le paysage était monotone, les figures noires et isolées.

Ici, un char funèbre avançait lentement, sans soulever de poussière, sans coups de fouet, sans tapage, sans mouvement pour ainsi dire ; là, un homme de mauvaise tournure une pioche sur l’épaule, ou un prêtre avec sa soutane longue et noire, ou un groupe d’hommes âgés, mal vêtus, d’un sinistre aspect, avec des cierges éteints dans la main, qui revenaient silencieux, tête basse et les yeux fixés sur la terre. Je me croyais transporté je ne sais où ; tout ce que je voyais me remémorait un paysage dont les lignes restaient celles d’autrefois, mais dont les couleurs s’étaient effacées, pour ainsi dire, et dont il ne restait qu’une demi-teinte indécise. L’impression que j’éprouvais peut se comparer seulement à ces songes dans lesquels, par un phénomène inexplicable, les choses à la fois sont et ne sont pas, et les lieux où nous croyons nous trouver se transforment partiellement, d’une manière aussi insensée qu’impossible.

J’arrivai enfin à la taverne : je la reconnus plutôt à l’enseigne écrite encore en grandes lettres sur une de ses murailles, que d’une autre manière ; quant à la maison, je m’imaginai qu’elle avait changé de formes et de proportions. Je ne tardai pas à m’assurer qu’elle était beaucoup plus délabrée, solitaire et triste. On eût dit que l’ombre du cimetière voisin, s’étendant jusqu’à elle, l’enveloppait d’un reflet lugubre comme un suaire. Le tavernier était seul, absolument seul. Je le reconnus pour le même que j’avais vu dix ans auparavant, je le reconnus à quoi ? je ne sais ! car, depuis ce temps, il s’était transformé au point de ressembler à un vieillard décrépit et moribond, tandis qu’alors il paraissait avoir cinquante ans à peine, respirant la santé, le bonheur et la vie.

Je m’assis près d’une table déserte, demandai une boisson que l’aubergiste me servit. Après quelques mots insignifiants, nous arrivâmes à causer de cette histoire d’amour, dont j’ignorais encore le dénoûment, quoique j’eusse essayé bien des fois de le deviner.

« Tout, me dit le pauvre vieux, tout semble avoir conspiré contre nous, depuis l’époque dont vous me faites souvenir. Vous le savez déjà, Amparo était la fille de nos yeux, elle avait été élevée ici depuis sa naissance, elle était la joie de la maison.

« Je l’aimais comme un père ; elle ne pouvait donc regretter le sien. Mon fils, depuis l’enfance, s’habitua également à la chérir, d’abord comme un frère et ensuite beaucoup plus tendrement. Il était à la veille de se marier avec elle, je leur abandonnais le meilleur de mon petit bien, pensant, avec le produit de mon commerce, avoir plus qu’il ne m’en fallait pour vivre à l’aise.

« Quand je ne sais quel méchant démon porta envie à notre bonheur et le détruisit en un moment.

« On chuchota d’abord qu’on allait ouvrir un cimetière du côté de San Jerónimo ; les uns disaient plus par ici, les autres plus par là. Pendant ce temps nous étions tous inquiets, tremblant de peur de voir réaliser le projet, quand un malheur plus grand et plus certain fondit sur nous.

« Un jour, deux messieurs arrivèrent ici dans une voiture. Ils me firent mille et mille questions à propos d’Amparo, que j’avais retirée toute petite de la maison des enfants trouvés. Ils me demandèrent les langes dont elle était alors enveloppée, et que je conservais.

« Il résulta de cela qu’Amparo était la fille d’un très riche personnage, qui s’entendit avec la justice pour nous l’arracher ; il s’y prit si bien qu’il parvint à l’obtenir. Je voudrais oublier, si c’était possible, le jour où on l’emmena. Elle pleurait comme une Madeleine, mon fils voulait faire une folie, j’étais en quelque sorte affolé, ne comprenant rien à ce qui arrivait. Elle s’en alla ! que dis-je, non elle ne s’en alla pas, elle nous aimait trop pour nous quitter ; mais on l’enleva et la malédiction tomba sur cette maison. Mon fils, après un accès de désespoir épouvantable, tomba en léthargie : qu’éprouvai-je moi ? Je ne sais, c’était la fin du monde.

« Pendant ces événements on se mit à construire le cimetière ; le public s’éloigna de ces parages : plus de fêtes, de chants et de musique ; la joie avait fui cette campagne, comme elle avait fui nos âmes.

« Amparo n’était pas plus heureuse que nous : élevée ici à l’air libre, au milieu du tapage et de l’animation de l’auberge, habituée au bonheur dans la pauvreté, elle fut enlevée à cette vie et se sécha, comme se sèchent les fleurs arrachées d’un jardin et transportées dans un salon. Mon fils fit d’incroyables efforts pour la revoir et lui parler un instant. Tout fut inutile : sa famille ne le voulait pas. Il la vit enfin, mais il la vit morte. Le convoi passa par ici. Je ne savais rien, et j’ignore pourquoi je pleurai en voyant le cercueil, mon cœur loyal me criait :

« Celle-ci est jeune comme Amparo, et belle peut-être comme elle. Qui sait si ce n’est pas elle ? » et c’était elle ! Mon fils suivit le convoi, il entra dans l’enceinte et, quand on ouvrit la bière[2], il poussa un cri, tomba à terre sans connaissance, et c’est ainsi qu’on me le rapporta. Depuis il est devenu fou et est resté fou. »

Le pauvre vieux en était là de son récit, quand deux fossoyeurs, aux figures sinistres, à l’aspect repoussant, entrèrent dans l’auberge.

Leur tâche terminée, ils venaient boire un coup, à la santé des morts, suivant l’expression de l’un d’eux, qui accompagna sa plaisanterie d’un sourire stupide. Le tavernier essuya une larme du revers de la main, et s’en fut les servir.

La nuit se faisait sombre et des plus tristes. Le ciel était noir, ainsi que la campagne. Aux branches des arbres pendait encore à moitié pourrie, la corde de la balançoire agitée par le vent ; elle me semblait être la corde d’un pendu, oscillant encore après avoir étranglé un criminel. Il n’arrivait à mes oreilles que des rumeurs confuses ; les aboiements lointains des chiens de la plaine, les grincements d’une noria, lents, plaintifs, aigus comme un gémissement, les propos brefs et horribles des fossoyeurs qui s’entendaient, à voix basse, pour commettre un vol sacrilège… Je ne sais de cette scène pleine d’une étrange désolation, et de l’autre si remplie de gaieté, il n’est resté dans ma mémoire qu’un souvenir vague, impossible à reproduire. Cependant, je crois entendre, tel que je l’entendis alors, ce couplet chanté par une voix claire, troublant tout à coup le silence de la campagne :

En el carro de los muertos

Ha pasado por aquí,

Llevaba una mano fuera,

Por ella la conocí.

Dans le char des morts

Elle est passée par ici,

Sa main en sortait ;

Par elle, je la reconnus.

C’était le pauvre garçon enfermé dans l’une des chambres de la taverne, où il passait les journées à contempler, immobile, le portrait de son amante.

Il ne disait mot, mangeait à peine, ne pleurait pas, et ne remuait les lèvres que pour chanter ce couplet si simple, si tendre, qui est tout un poème de douleur, et dont j’appris, alors, à comprendre le sens.

POÉSIES DÉTACHÉES.

Secousse étrange

Qui agite les pensées,

Comme la tempête pousse

Les vagues contre les vagues ;

Murmure qui s’élève dans l’âme

Et va grandissant,

Comme les sourds grondements

Du volcan annoncent qu’il va éclater ;

Silhouettes informes

D’êtres impossibles ;

Paysages qui apparaissent,

Comme à travers un voile ;

Couleurs qui, fondues,

Imitent dans l’air

Les atomes de l’iris

Nageant dans la lumière ;

Idées sans paroles,

Paroles privées de sens,

Cadences qui n’ont

Ni rythme ni mesure ;

Réminiscences et désirs

De choses qui n’existent pas ;

Accès de joie,

Envies de pleurer ;

Activité nerveuse

Qui ne sait à quoi s’employer ;

Coursier rapide

Que le frein ne guide pas ;

Folie que l’esprit

Exalte et enflamme ;

Ivresse divine

Du génie créateur,

Telle est l’inspiration !

Voix géante dont le chaos

Se coordonne dans le cerveau,

Et qui fait luire la lumière

Au milieu des ténèbres ;

Resplendissante bride d’or,

Dont la puissance refrène

L’exaltation mentale

Du coursier rapide ;

Fil lumineux, qui attache

En faisceau les pensées ;

Soleil qui traverse les nuages

Et atteint au zénith ;

Intelligente main,

Qui parvient à réunir,

En un collier de perles,

Les mots indociles ;

Rythme harmonieux,

Qui enferme dans la règle,

Avec cadence et mesure,

Les notes fugitives ;

Ciseau qui mord le bloc,

En modelant la statue,

Et qui ajoute la beauté plastique

À la beauté idéale ;

Atmosphère où tournent

Avec ordre les idées,

Comme les atomes réunis

Par une attraction mystérieuse ;

Torrent dans les eaux duquel

La fièvre éteint sa soif ;

Oasis qui communique

Sa vigueur à l’esprit…

Telle est notre raison !

Avec les deux toujours en lutte

Et, des deux, vainqueur,

Le génie peut seul

Les attacher au même joug,

~~~

Ne dis pas que la lyre est muette

Pour avoir épuisé son trésor

Et que les sujets lui manquent :

Il peut ne pas exister de poètes,

Mais toujours, il y aura de

La poésie !

Tant que les ondes embrasées

Palpiteront au baiser de la lumière,

Tant que le soleil vêtira de feu

Et d’or les nuées capricieuses ;

Tant que l’air portera dans son sein

Des parfums et des harmonies ;

Tant que le monde jouira

Du printemps, il y aura de

La poésie !

Tant que la science ne parviendra pas

À découvrir les sources de la vie,

Et que, dans la mer ou dans le ciel,

Il restera un abîme qui résiste au calcul ;

Tant que l’humanité, dans sa marche

En avant, ne saura vers quel but elle avance ;

Tant qu’il restera un mystère

Pour l’homme, il y aura de

La poésie !

Tant que l’on sentira de la joie

Dans l’âme, sans que les lèvres sourient ;

Tant qu’on pleurera sans que les larmes

Viennent voiler les pupilles ;

Tant que le cœur et la tête

Continueront à batailler ;

Tant qu’il restera des espérances

Et des souvenirs, il y aura de

La poésie !

Tant qu’il y aura des yeux

Reflétant les yeux qui les regardent ;

Tant qu’une lèvre répondra en

Soupirant à la lèvre qui soupire ;

Tant que deux âmes pourront

Se confondre dans un baiser ;

Tant qu’il existera une femme

Belle, il y aura de

La poésie !

~~~

On ferma ses yeux

Qui restaient encore ouverts ;

On couvrit son visage

D’un voile blanc,

Et les uns sanglotant,

Les autres silencieux,

Tous s’éloignèrent

De la triste alcôve.

La lumière d’une veilleuse,

Placée sur le sol,

Projetait contre le mur

L’ombre du lit,

Et dans cette ombre

On voyait par moments

Se dessiner

La forme rigide du corps.

Le jour allait paraître,

Et aux premières clartés de l’aube,

S’éveillaient les mille bruits

Du village.

Devant le contraste

De la vie et des mystères,

De la lumière et des ténèbres,

Je songeai un instant :

« Mon Dieu,

Que les morts restent seuls ! »

Des hommes la portèrent sur leurs épaules

De la maison au temple,

Et déposèrent le cercueil

Dans une chapelle.

Là, on entoura

Sa pâle dépouille

De cierges jaunes

Et de draps noirs.

Les cloches cessèrent de sonner

Pour les trépassés,

Une vieille termina

Ses dernières prières,

Et traversa la vaste nef ;

Les portes gémirent,

Et l’enceinte sacrée

Resta déserte.

On entendait le battement régulier

De l’horloge

Et le crépitement

De quelques cierges.

Tout restait

Si lugubre et si triste,

Si sombre et si immobile,

Que je pensai un instant :

« Mon Dieu,

Que les morts restent seuls ! »

La langue de fer

De la cloche

Lui donna en voltigeant

De plaintifs adieux ;

Amis et parents,

Dans leurs habits de deuil,

Se rangèrent en file

Et formèrent le cortège.

La pioche ouvrit

Dans un coin la tombe,

Ce dernier asile

Étroit et sombre ;

Elle y fut couchée,

Bientôt enfermée,

Et après un salut

Le deuil se retira.

Le fossoyeur,

La pioche sur l’épaule,

Chantait entre ses dents,

Et disparut dans le lointain.

La nuit tombait,

Le silence régnait ;

Perdu au milieu des ténèbres,

Je méditai un instant :

« Mon Dieu,

Que les morts restent seuls. »

Durant les longues nuits

De l’hiver glacial,

Quand le vent

Fait craquer les poutres

Et qu’une forte averse

Frappe les vitres,

Tout seul ! je me souviens

De la pauvre enfant.

Sur elle tombe la pluie,

Avec un bruit monotone.

Sur elle fait rage

Le vent du nord.

Dans le mur humide

Du sépulcre où elle est étendue,

Le froid glace,

Peut-être, ses os !…

. . . . . . . . .

La poussière redevient-elle poussière ?

L’âme s’envole-t-elle au ciel ?

Tout est-il matière,

Corruption et fange ?

Je ne sais ; mais il est une impression

Que je ne puis m’expliquer

Et qui me cause la même répugnance

Et la même douleur,

C’est de laisser les morts

Si tristes et si seuls[3].

~~~

Je suis ardente, je suis brune,

Je suis le symbole de la passion ;

Mon âme est pleine d’anxiété et de joie ;

Est-ce moi que tu cherches ?

— Ce n’est pas toi, non.

Mon front est pâle, ma chevelure d’or,

Je peux te donner un plaisir sans fin ;

Je recèle un trésor de tendresse.

Est-ce moi que tu appelles ?

— Non, ce n’est pas toi.

Je suis un rêve, une impossibilité,

Un vain fantôme de brouillard et de lumière ;

Je suis immatérielle, je suis intangible ;

Je ne peux t’aimer.

Oh ! viens, viens, toi !

~~~

Une larme allait perler dans ses yeux,

Et un mot de pardon me venait sur les lèvres ;

L’orgueil parla et la larme se sécha,

Et le mot expira sur mes lèvres.

Je m’éloignai par un chemin, elle par un autre.

Mais en pensant à notre mutuel amour,

Je dis encore : Pourquoi me suis-je tu ce jour-là ?

Et elle dira : Pourquoi n’ai-je pas pleuré, moi ?

~~~

Vagues géantes qui vous brisez, en gémissant,

Sur des plages désertes et lointaines,

Enveloppé dans un suaire d’écume,

Emportez-moi avec vous !

Rafales de l’ouragan, qui arrachez

Les feuilles flétries des grands bois ;

Entraîné dans l’aveugle tourbillon,

Emportez-moi avec vous !

Nuées de tempête, brisées par la foudre,

Dont le feu orne les bords déchiquetés,

Enlevé au milieu du brouillard obscur,

Emportez-moi avec vous !

Emportez-moi par pitié, là où le vertige

M’arrachera la raison et la mémoire…

Par pitié… j’ai peur de rester

Seul avec ma douleur.

~~~

Quand on me le conta, je sentis le froid

D’une lame d’acier dans les entrailles ;

Je m’appuyai contre le mur, et un instant

Je n’eus plus conscience du lieu où j’étais.

La nuit tomba sur mon esprit,

Mon âme étouffa de colère et de pitié,

Et je compris alors pourquoi on pleure,

Et je compris alors pourquoi on tue !

La nuée de douleur passa… péniblement

Je pus balbutier quelques mots…

Qui me donna l’avis ?… un ami fidèle…

Quel service il me rendait !… je le remerciai.

~~~

Les soupirs sont de l’air et vont à l’air,

Les larmes sont de l’eau et vont à la mer.

Dis-moi, femme : quand l’amour s’envole,

Sais-tu ou il va ?

~~~

À quoi bon me le dire ? je le sais, elle est volage

Hautaine, et vaine, et capricieuse.

Avant que le sentiment agite son âme,

L’eau jaillira du stérile rocher.

Son cœur, je le sais, est un nid de serpents ;

Nulle fibre n’y répond à l’amour,

C’est une statue inanimée… mais…

Elle est si belle !

~~~

La nuit vint et je ne trouvai pas un asile ;

J’eus soif !… je bus mes larmes ;

J’eus faim ! je fermai mes yeux gonflés,

Je les fermai pour mourir !

J’étais dans un désert ! bien qu’à mes oreilles

Vînt encore le sourd bourdonnement de la foule ;

J’étais orphelin et pauvre… le monde était

Désert… pour moi !

~~~

À la lueur d’un éclair nous naissons,

Son éclat dure encore quand nous mourons,

La vie est si courte !

La gloire et l’amour après lesquels nous courons

Sont l’ombre du rêve que nous poursuivons,

Le réveil est la mort !

~~~

Ma vie est une lande aride ;

La fleur que je touche s’effeuille ;

Le long de mon fatal chemin,

Quelqu’un sème le mal

Pour que je le recueille.

~~~

Qu’il est beau de voir le jour

Se lever avec sa couronne de feu,

De voir à son baiser ardent

Briller les vagues et s’enflammer l’air !

Qu’il est beau, après la pluie,

Par une soirée bleuâtre du triste automne,

De respirer jusqu’à satiété

Le parfum des fleurs humides !

Qu’il est beau, quand la blanche neige

Tombe silencieusement en flocons,

De voir s’agiter les rouges langues

Des flammes inquiètes !

Qu’il est beau, quand on a sommeil,

De bien dormir… de ronfler comme un chantre…

De manger… d’engraisser !… Quel malheur

Que cela ne suffise pas !

~~~

Je ne dormais pas, j’errais dans ce limbe

Au milieu duquel les objets changent de forme ;

Espaces mystérieux qui séparent

La veille du sommeil.

Les idées, qui, en rondes silencieuses,

Voltigeaient autour de mon cerveau,

Donnèrent peu à peu à leur danse

Une mesure plus lente.

Mes paupières voilaient le reflet

De la lumière qui entre dans l’âme par les yeux ;

Mais une autre lumière, celle du monde des visions,

Illumina mon être.

En ce moment résonna à mes oreilles,

Une rumeur vague, confuse, semblable

À celle que les fidèles produisent dans le temple

En terminant leurs prières par un Amen.

Et j’entendis comme une voix triste et faible

Qui, au loin, m’appela par mon nom,

Et je sentis une odeur de cierges qui s’éteignent,

D’humidité et d’encens.

. . . . . . . . .

La nuit se fit, et dans les bras de l’oubli

Je tombai, comme une pierre, dans son sein profond.

Je dormis et, en m’éveillant, je m’écriai : « Quelqu’un

Que je chérissais est mort ! »

source : Ebooks gratuits

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