Le jour suivant les pacifiques moines de l’abbaye de Fitero, auxquels le frère lai avait conté la singulière visite de la nuit précédente, virent arriver, pâle et hors de lui, le pèlerin inconnu.
« Avez-vous entendu le Miserere ? lui demanda, avec une certaine ironie, le frère lai, lançant à la dérobée un regard d’intelligence à ses supérieurs.
— Oui, répondit le musicien.
— Et qu’en pensez-vous ?
— Je vais l’écrire. Donnez-moi asile dans votre maison, continua-t-il en s’adressait à l’abbé ; un asile et du pain pendant quelques mois, et je vous laisserai une œuvre d’art immortelle, un Miserere qui effacera mes fautes aux yeux de Dieu, éternisera ma mémoire, éternisant en même temps celle de cette abbaye. »
Les moines, par curiosité, conseillèrent à l’abbé d’accéder à sa demande ; l’abbé, par compassion, car il le croyait fou, y consentit enfin, et le musicien, aussitôt installé dans le monastère, se mit à l’œuvre.
Il travaillait jour et nuit avec une infatigable ardeur. S’arrêtait-il au milieu de sa tâche, il semblait écouter quelque chose qui vibrait dans son imagination ; ses pupilles se dilataient, il bondissait sur son siège et s’écriait : « C’est cela, oui, oui, il n’y a pas à en douter… c’est cela ! Et il continuait à écrire des notes avec une rapidité fébrile, qui étonna plus d’une fois ceux qui l’observaient secrètement.
Il écrivit les premiers versets et les suivants, parvint à la moitié du psaume ; mais arrivé au dernier verset de ceux qu’il avait entendus dans la montagne, il lui fut impossible de continuer.
Il écrivit un, deux, cent, deux cents brouillons ; tout fut inutile ; sa musique ne ressemblait plus à la musique déjà notée et le sommeil ne ferma plus ses paupières, et il perdit l’appétit, et la fièvre envahit sa tête ; il devint fou et mourut, enfin, sans pouvoir terminer le Miserere, que les frères gardèrent après sa mort, comme une chose extraordinaire, et qu’ils conservent encore aujourd’hui dans les archives de l’abbaye.
Quand le petit vieux eut fini de me conter cette histoire, je ne pus m’empêcher de jeter de nouveau les yeux sur l’antique, le poudreux manuscrit du Miserere ouvert encore sur l’une des tables.
In peccatis concepit me mater mea. Tels étaient les mots de la page qui s’offrait à mes regards et dont les notes, les clefs, les signes mal formés semblaient se moquer de moi, et être indéchiffrables pour les profanes en musique.
Pour pouvoir les lire, j’eusse donné un monde.
Qui sait si ce n’était qu’une folie ?
LA TAVERNE DES CHATS.
Vers la moitié du chemin qui, à Séville, va de la porte de la Macarena au couvent de San Jerónimo, il y a une taverne célèbre parmi beaucoup d’autres ; sa situation et un concours de circonstances particulières la rendaient, si elle ne l’est encore, le type le plus parfait de toutes les tavernes andalouses.
Figurez-vous une maisonnette aussi blanche que la neige nouvelle, couverte de tuiles rougeâtres ou d’un vert sombre, au milieu desquelles poussent en abondance des touffes de raifort et de réséda sauvage. Un auvent en planches projette son ombre sur le linteau de la porte, de chaque côté de laquelle se trouvent des bancs faits en brique et mortier.
Le mur est capricieusement percé de quelques petites fenêtres, irrégulièrement ouvertes pour laisser pénétrer la lumière à l’intérieur. Les unes sont basses, les autres plus élevées ; celles-ci sont quadrangulaires, celles-là sont géminées ou à claire-voie. On aperçoit de place en place quelques pieux et des anneaux de fer destinés à attacher les montures. Une très vieille vigne tortille ses noires tiges, elle les enlace dans l’armature en bois qui la soutient et qu’elle couvre de pampres et de larges feuilles vertes ; celles-ci s’étendent comme un dais sur une salle garnie de trois bancs en bois de pin, d’une demi-douzaine de chaises démantibulées et de six ou sept tables en planches disjointes.
D’un côté de la maison grimpe un chèvrefeuille, en s’accrochant aux fentes de la muraille, il atteint le toit au bord duquel pendent quelques sarments qui, balancés par le vent, ressemblent à des bannières de verdure ; de l’autre s’étend une enceinte de roseaux limitant un petit jardin, semblable à un panier de jonc regorgeant de fleurs. Le feuillage de deux gros arbres, qui s’élèvent derrière la taverne, forme un fond obscur, sur lequel se détachent de blanches cheminées. Le décor est complété par les haies disséminées dans une plaine remplie d’aloès, de mûres sauvages, de genêts poussant au bord de l’eau, et enfin par le Guadalquivir qui s’éloigne, en continuant lentement son cours tortueux, au milieu de ses pittoresques berges, et atteint le pied de l’antique couvent de San Jerónimo. Celui-ci, entouré de nombreux oliviers les domine tous ; sa masse sombre et les noires silhouettes de ses tours se dessinent sur le bleu transparent du ciel.
Imaginez-vous ce paysage animé par une multitude d’êtres, hommes, femmes, enfants, animaux, formant des groupes plus pittoresques, plus caractéristiques les uns que les autres. Ici le tavernier bien nourri, au teint un peu coloré, assis sur une petite chaise basse, brise entre ses mains le tabac nécessaire à faire la cigarette dont il tient le papier dans sa bouche. Là, un revendeur de la Macarena chante en baissant les yeux ; il s’accompagne d’une petite guitare, tandis que ses compagnons marquent la mesure en frappant dans leurs mains ou sur la table avec leurs verres. Plus loin, un groupe de jeunes filles avec leurs fichus de crêpe aux mille couleurs, un paquet d’œillets dans les cheveux : elles jouent, du tambour de basque, babillent, rient et crient tout en poussant, comme des folles, la balançoire suspendue aux deux arbres. Les garçons de la taverne vont et viennent avec des plateaux chargés de mançanilla et d’assiettes d’olives. Des gens du peuple, groupés en bandes, fourmillent, sur la route. Deux ivrognes se disputent avec un galant qui complimente une belle fille venant à passer. Un coq coqueline et se gonfle orgueilleusement sur le mur en torchis de la basse-cour. Un chien aboie contre des gamins qui le harcèlent à coups de bâton et de pierres. L’huile bout et saute dans la poêle où l’on frit des poissons. Les coups de fouet des voituriers qui arrivent en soulevant un nuage de poussière ; le bruit des chants, des castagnettes, des éclats de rire, des voix, des sifflets, des guitares, des tapements sur les tables et dans les mains, des gargoulettes brisées volant en éclats, mille et mille rumeurs étranges et discordantes forment un joyeux tapage, impossible à décrire.
Figurez-vous tout cela par une après-midi douce et sereine, l’après-midi d’une des plus belles journées de l’Andalousie, qui sont toujours si belles, et vous aurez une idée du spectacle qui s’offrit à mes yeux quand j’allai, pour la première fois, visiter, sur sa réputation, la fameuse taverne.
Depuis lors, des années se sont écoulées : dix ou douze au moins. J’étais loin de mon centre habituel ; depuis mes vêtements jusqu’à la triste expression de mon visage, tout dans ma personne détonnait au milieu de ce tableau de franche et turbulente gaieté. Il me semblait que les passants, à ma vue, détournaient la tête, avec l’air ennuyé de gens qui aperçoivent un importun.
Ne voulant pas attirer l’attention, ni devenir l’objet, par ma présence, de plaisanteries plus ou moins indirectes, je m’assis près de la porte de la taverne, demandai une boisson quelconque, que je ne bus pas, et quand chacun eut oublié mon étrange apparition, je tirai une feuille de papier de mon carton à dessin, taillai un crayon, et cherchai du regard un type caractéristique voulant le reproduire et le conserver en souvenir de cette scène et de ce jour.
Bientôt mon attention se fixa sur l’une des filles qui formaient un cercle joyeux autour de la balançoire. De taille élevée, mince, un peu brune, elle avait des yeux endormis, grands, noirs et des cheveux plus noirs que les yeux.
Tandis que je dessinais, des hommes groupés autour d’un de leurs camarades, qui grattait la guitare avec beaucoup de brio, entonnaient, en chœur, des couplets faisant allusion aux dons personnels, aux petits secrets d’amour, aux penchants particuliers, aux histoires des jalousies ou des dédains des filles qui se divertissaient auprès de la balançoire ; celles-ci, de leur côté, ripostaient à ces couplets par d’autres non moins gracieux, piquants ou légers.
La jeune brune élancée, prompte à la réplique, que j’avais choisie pour modèle, portait la parole au nom de ses compagnes et improvisait des couplets qu’elle disait au bruit des battements de mains et des rires des autres filles, tandis que le joueur de guitare se distinguait au milieu des garçons, dont il semblait être le chef, par sa grâce et la souplesse de son esprit.
Je reconnus bien vite qu’il existait entre eux un sentiment d’affection ; il se révélait dans leurs chants, pleins d’allusions transparentes et de propos amoureux.
Quand j’eus terminé mon dessin, la nuit approchait : déjà sur la tour de la cathédrale, on avait allumé les deux fanaux du retable des cloches ; ces lumières paraissaient être les yeux de feu du géant de brique et de mortier qui domine la ville entière. Les groupes se disjoignaient peu à peu et se perdaient, au loin dans le chemin, au milieu des brumes du crépuscule, argentées par la lune qui commençait à se montrer sur le fond violacé et obscur du ciel. Les filles, réunies ensemble, se retiraient en chantant et leurs voix argentines s’affaiblirent graduellement, jusqu’à se confondre avec les autres rumeurs indécises et lointaines qui frémissent dans l’air. Tout finissait à la fois, le jour, le bruit, l’animation et la fête ; de cet ensemble, il ne restait dans l’oreille et dans l’âme qu’un écho semblable à une suave vibration, semblable à un doux assoupissement, comme celui qu’on éprouve au moment du réveil après un songe agréable.
Aussitôt après le départ des dernières personnes, je serrai mon dessin dans mon portefeuille, j’appelai le garçon, en frappant dans mes mains, payai ma modique dépense et me disposais à m’éloigner, quand je me sentis doucement retenu par le bras. C’était le jeune joueur de guitare ; tandis que je dessinais j’avais remarqué qu’il me regardait beaucoup, avec un certain air de curiosité. Sans que je m’en fusse aperçu, les chansons terminées, il s’était approché en tapinois de l’endroit où je me trouvais, désireux de voir ce que je faisais et pourquoi je regardais, si souvent la femme à laquelle il semblait s’intéresser.
« Monsieur, me dit-il d’un ton qu’il cherchait à rendre le plus persuasif possible, je viens vous demander une faveur.
— Une faveur, m’écriai-je, sans comprendre ce qu’il pouvait désirer ; expliquez-vous, et, si la chose est en mon pouvoir, elle est faite.
— Voudriez-vous me donner le portrait que vous venez de terminer. »
En entendant ces paroles, je restai un peu interdit, surpris à la fois et de la requête qui ne laissait pas d’être extraordinaire et du ton qui l’accompagnait, ne pouvant dire au juste s’il tenait de la menace ou de la prière. Il comprit sans doute mon incertitude et s’empressa aussitôt d’ajouter : Je vous le demande au nom du salut de votre mère, au nom de la femme que vous aimez le plus au monde, si vous en aimez une. En échange, demandez-moi tout ce que vous pouvez exiger de ma pauvreté.
Je ne savais que répondre pour éluder le compromis ; j’eusse presque préféré l’entendre me chercher querelle, il m’eût été permis alors de conserver le portrait de cette femme qui m’avait si fort impressionné. Mais, soit surprise, soit que je ne sache dire non à personne, le fait est que j’ouvris mon portefeuille, tirai le papier et le lui remis sans proférer une parole.
Rapporter les remercîments du jeune homme, ses exclamations en regardant de nouveau le dessin à la lueur du réverbère de l’auberge, le soin avec lequel il le plia pour le serrer dans sa ceinture, les offres de service qu’il me fit et les louanges hyperboliques dont il remercia le sort, pour lui avoir permis de rencontrer celui qu’il appelait un aimable et parfait gentilhomme, serait une tâche des plus ardues, sinon impossible. J’ajouterai seulement que, pendant ce temps, la nuit était venue et que, malgré moi, il voulut m’accompagner jusqu’à la porte de la Macarena. Il insista tellement que je me décidai à faire route avec lui.
Le chemin est très court ; malgré cela, durant le trajet, il trouva moyen de me conter de A à Z l’histoire de ses amours.
L’auberge où s’était tenue la réunion appartenait à son père, qui lui avait promis de lui donner, le jour de son mariage, un sien jardin auprès de la maison. Quant à la jeune fille, objet de son affection, il me la peignit avec les couleurs les plus vives, en employant les expressions les plus pittoresques. Elle s’appelait Amparo (Bon Secours). Elle avait été élevée sous son toit, dès son bas âge, et l’on ignorait quels étaient ses parents. Ces détails et cent autres me furent racontés en chemin. À notre arrivée aux portes de la ville, il me donna une vigoureuse poignée de main, renouvela ses offres de service, et s’éloigna en chantant un couplet que les échos répétaient au loin durant le silence de la nuit. Je m’arrêtai un moment en le voyant s’en aller, son bonheur paraissait communicatif ; je me sentais joyeux d’une joie étrange, innommée, une joie pour ainsi dire de reflet.
Il continuait à chanter à pleins poumons. Un de ses couplets disait :
Cher compagnon de mon âme,
Juge combien elle était jolie :
Elle ressemblait à la Vierge
Consolatrice de Utrera.
Quand sa voix commença à s’éteindre, au milieu des bouffées de la brise, j’en entendis une autre délicate et vibrante qui résonnait encore plus loin. C’était la voix de celle qui l’attendait impatiemment…
. . . . . . . . . .
Je quittai Séville peu de jours après ; des années s’écoulèrent sans que je pusse y revenir. J’ai oublié beaucoup des incidents qui m’y étaient arrivés ; mais le souvenir d’une félicité si grande, si ignorée, si paisible ne s’effaça jamais de ma mémoire.