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Légendes espagnoles, chapitre 13

Gustavo-Adolfo Bécquer

Dans une des ruelles les plus obscures, les plus tortueuses de la cité impériale, enchâssée, cachée, pour ainsi dire, entre le haut clocher mauresque d’une ancienne paroisse mozarabe et les murs noircis, blasonnés, d’un palais seigneurial, il y avait, voilà bien des années, une maison rachitique, sombre et misérable, comme son maître, le juif Daniel Levy.

Ce juif rancuneux, vindicatif, ainsi que tous ceux de sa race, était plus fourbe encore et plus hypocrite qu’aucun d’eux.

Il possédait, d’après la rumeur publique, une immense fortune ; on le voyait, cependant, tout le jour, accroupi sous l’obscur vestibule de son logis, réparant ou ornant des chaînes de métal de vieux ceinturons ou des harnais cassés, qui étaient l’objet d’un trafic important parmi les truands de Zocodover, les revendeuses du Postigo et les pauvres écuyers.

Malgré son implacable haine contre les chrétiens et tout ce qui les concernait, jamais il ne passait près d’un personnage de distinction, ou d’un chanoine de la cathédrale, sans ôter, de une à dix fois, le bonnet crasseux qui couvrait son crâne chauve et jaunâtre ; jamais il ne recevait, dans sa boutique, une de ses pratiques ordinaires sans se courber en deux, à force d’humbles salutations, accompagnées de sourires flatteurs.

Le sourire de Daniel était proverbial dans tout Tolède. Sa mansuétude restait inaltérable, en dépit des espiègleries, des niches ou des plus méchants tours de ses voisins.

Les gamins lançaient en vain, pour le fâcher, des pierres dans son échoppe ; en vain les jeunes pages, et même les hommes d’armes du palais voisin lui prodiguaient les noms les plus injurieux, pour l’agacer ; en vain les vieilles dévotes de la paroisse faisaient le signe de la croix, en passant près de sa porte, comme si elles eussent vu le diable en personne. Daniel souriait toujours, d’un sourire étrange, indescriptible. Ses lèvres minces et rentrées se dilataient à l’ombre d’un nez très long, recourbé comme le bec d’un aigle, et si ses yeux petits, verts, ronds, presque cachés sous ses épais sourcils, dardaient les éclairs d’une colère mal comprimée, impassible, il continuait à frapper, avec son petit marteau, le fer de l’enclume sur laquelle il réparait, sans avoir l’air d’y faire attention, les mille bagatelles détériorées dont se composait son commerce.

Au-dessus de la porte de la baraque du juif, au milieu d’un encadrement de faïences aux vives couleurs, s’ouvrait une fenêtre arabe, reste des anciennes constructions des Maures tolédains. Autour des pierres taillées à jour de la fenêtre, et le long de la colonnette qui la partageait en deux portions égales, montaient, de l’intérieur de l’habitation, des plantes grimpantes, de celles qui se balancent, vertes, plantureuses et pleines de sève, sur les murs noircis des bâtiments en ruine.

Dans la partie de la maison qui recevait une clarté douteuse par les vides étroits de la fenêtre, seule ouverture pratiquée au milieu de la muraille mousseuse et effritée du côté de la rue, habitait Sarah, la fille bien-aimée de Daniel.

Quand les voisines du quartier passaient devant la boutique du juif et voyaient, d’aventure, Sarah à travers les persiennes de la fenêtre mauresque, et Daniel accroupi devant son enclume, émerveillés des perfections de la jeune fille, elles s’écriaient : « Qui pourrait croire qu’une souche aussi laide ait produit un aussi admirable rejeton ! »

La beauté de Sarah tenait en effet du prodige. Elle avait de grands yeux entourés d’un cercle obscur de noirs cils, sous lesquels le point lumineux de ses ardentes prunelles brillait, comme une étoile au ciel dans une sombre nuit. Ses lèvres luisantes et vermeilles semblaient avoir été artistement découpées, par la main invisible d’une fée, dans un velours empourpré. Son teint était blanc, pâle et transparent, comme l’albâtre d’une statue funèbre. Elle avait à peine seize ans, et son visage portait déjà l’empreinte des douces tristesses particulières aux intelligences précoces. Déjà, quand sa poitrine se gonflait, il s’échappait de sa bouche des soupirs, annonçant l’éclosion de vagues désirs.

Les juifs les plus riches de la ville, séduits par sa merveilleuse beauté, avaient sollicité sa main ; mais, insensible aux hommages de ses adorateurs et aux conseils de son père, qui la pressait de désigner celui qu’elle voulait pour compagnon, avant de rester seule, dans le monde, la jeune fille s’abstenait de répondre, et ne donnait pour raison à son étrange conduite que le caprice de conserver sa liberté.

Un jour enfin, l’un des adorateurs de Sarah, fatigué de souffrir ses dédains, et soupçonnant que son éternelle tristesse indiquait certainement un cœur où s’abritait un secret important, s’approcha de Daniel et lui dit : « Tu sais, Daniel, que, parmi nos frères, on parle de ta fille. »

Le juif leva un instant les yeux de dessus son enclume, suspendit ses incessants coups de marteau et, sans témoigner la moindre émotion, il fit à son interlocuteur cette question :

« Et que dit-on d’elle ?

— On dit, reprit celui-ci, on dit… que sais-je moi ?… beaucoup de choses… entre autres que ta fille s’est énamourée d’un chrétien… »

En ce moment, le galant dédaigné de Sarah s’arrêta pour juger de l’effet produit sur Daniel par ses paroles.

Daniel leva de nouveau les yeux, le regarda fixement un instant sans rien dire, et, abaissant de nouveau ses regards pour continuer sa besogne interrompue, il reprit :

« Qui me répond que ces propos ne sont pas calomnieux ?

— Celui qui les a vus causer plus d’une fois dans cette même rue, pendant que tu assistais aux secrets sanhédrins de nos rabbins, » poursuivit avec insistance le jeune Hébreu, étonné de ce que ses soupçons, avant comme après les avoir confirmés, n’eussent produit aucun effet sur l’esprit de Daniel.

Celui-ci, sans cesser son travail, regarda l’enclume sur laquelle, après avoir mis de côté son marteau, il polissait l’agrafe métallique d’un harnais, avec une petite lime et commença à parler d’une voix basse, entrecoupée, comme si ses lèvres traduisaient machinalement les idées qui traversaient son esprit. « Eh ! eh ! eh ! disait-il, en riant d’une façon étrange et diabolique ; ainsi donc un chien de chrétien penserait à enlever ma Sarah, l’orgueil de la tribu, le bâton sur lequel s’appuie ma vieillesse ?… et vous croiriez, vous autres, qu’il réussira ? eh ! eh ! eh ! continua-t-il, en se parlant à lui-même, et en riant toujours, tandis que la lime grinçait et mordait plus fortement le métal avec ses dents d’acier. Eh ! eh ! pauvre Daniel, diront les miens, déjà il radote ! Pourquoi ce vieux moribond décrépit aime-t-il cette fille, si jeune et si belle, s’il est incapable de la préserver des convoitises de nos ennemis ?… Eh ! eh ! eh ! crois-tu, par hasard, que Daniel dort ? Crois-tu, par hasard, que si ma fille a un amoureux… et cela se peut ; que si cet amoureux est chrétien, veut la séduire et la séduise, tout est possible ; que s’il compte fuir avec elle, chose encore facile, et que s’ils fuyaient demain, par exemple, supposition encore admissible, crois-tu que Daniel se laissera ainsi arracher son trésor ? crois-tu qu’il ne saura pas se venger ?

— Mais, dit le jeune homme, en l’interrompant, sauriez-vous donc…

— Je sais, dit Daniel, en se levant et en lui donnant une petite tape sur l’épaule ; j’en sais plus que toi qui ne sais rien et ne saurais rien, si l’heure de tout dire n’était arrivée…

« Adieu, avertis nos frères de se réunir au plus tôt. Cette nuit, entre une heure et deux, j’irai les trouver ; adieu ! »

Tout en parlant ainsi, Daniel poussa doucement son interlocuteur dans la rue, ramassa lentement ses outils et commença à fermer, à double tour et à double verrou ; la porte de sa petite boutique.

Le bruit que fit la porte en frappant ses montants, et les grincements de ses gonds trop serrés, empêchèrent celui qui s’éloignait d’entendre le frôlement des jalousies s’abaissant tout à coup, comme si la juive quittait en ce moment l’embrasure de la fenêtre.

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