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Légendes espagnoles, chapitre 12

Gustavo-Adolfo Bécquer

Une heure s’écoula, deux, trois ; minuit allait sonner. Béatrice se retira dans son oratoire. Alonzo ne revenait pas ; il ne revenait pas, bien qu’il eût pu être de retour en moins d’une heure.

« Il aura eu peur ! » dit la jeune fille en fermant son livre de prières et en se dirigeant vers son lit, après avoir essayé vainement de murmurer quelques-unes des prières consacrées par l’Église, le jour des Morts, à ceux qui ne sont plus.

Elle éteignit ensuite la lampe, ferma ses doubles rideaux de soie et s’endormit : elle s’endormit d’un sommeil inquiet, léger, nerveux.

Minuit sonna à l’horloge du donjon. Béatrice entendit, dans un demi-sommeil, les vibrations lentes, sourdes, affreusement tristes du timbre, et entr’ouvrit les yeux. Elle avait cru entendre, en même temps, prononcer son nom : mais loin, très loin et par une voix étouffée et plaintive. Le vent gémissait contre les vitres de la fenêtre.

« Ce sera le vent, » dit-elle, et, mettant sa main sur son cœur, elle chercha à se tranquilliser ; mais son cœur battait à chaque instant plus fort.

Les portes en mélèze de l’oratoire venaient de gémir sur leurs gonds, avec un grincement aigu, prolongé et strident.

Une d’abord, une autre des plus voisines, puis enfin toutes les portes qui donnaient accès à son appartement, vibrèrent à leur tour ; celles-ci avec un bruit sourd et grave, celles-là avec un gémissement prolongé et crispant. Puis le silence ; un silence rempli d’étranges rumeurs ; le silence du milieu de la nuit, auquel se mêlent un monotone murmure d’eau, de lointains aboiements de chiens, des voix confuses, des paroles inintelligibles, l’écho de pas allant et venant, certains craquements d’étoffes que l’on traîne, des soupirs étouffés, des respirations pénibles qui se sentent pour ainsi dire, des frémissements involontaires annonçant la présence de quelqu’un, qu’on ne voit pas et dont on devine l’approche malgré l’obscurité.

Béatrice, immobile, tremblante, avança la tête hors des rideaux, en écoutant un instant ; elle entendit mille bruits différents, passa la main sur son front, écouta de nouveau : rien, silence. Si elle voyait, avec cette phosphorescence de la rétine, lors des crises nerveuses, des apparences de corps se mouvant dans toutes les directions, aussitôt qu’elle fixait ses yeux dilatés sur un point particulier, plus rien, l’obscurité, des ombres impénétrables.

« Bah ! s’écria-t-elle en renversant sa belle tête sur l’oreiller en satin bleu de son lit, serais-je aussi craintive que ces pauvres gens dont le cœur palpite de terreur, même sous l’armure, en entendant une histoire de revenants ? »

Elle referma les yeux, essaya de dormir… mais cet effort sur elle-même fut inutile. Bientôt elle se redressa, plus pâle, plus inquiète, plus terrifiée. Ce n’était plus une illusion : les tentures brochées d’or et de soie de la porte s’étaient séparées, et des pas très lents résonnaient sur le tapis. Ces pas produisaient un bruit sourd presque imperceptible, mais incessant et, s’accordant avec leurs mouvements, on entendait quelque chose de pareil aux craquements du bois ou des os ; ils approchaient, ils approchaient, et le prie-Dieu, qui était à la tête du lit, remua. Béatrice lança un cri aigu et, se pelotonnant dans les linges qui la couvraient, se cacha la tête et retint son souffle.

Le vent fouettait les vitres du balcon ; l’eau de la fontaine tombait, elle tombait avec un bruit incessant et monotone ; les aboiements des chiens se mêlaient aux bourrasques du vent et les cloches de la ville de Soria, celles-ci dans le voisinage, celles-là dans le lointain, tintaient tristement pour les âmes des trépassés.

Ainsi s’écoula une heure, deux, la nuit, un siècle ; car cette nuit sembla éternelle à Béatrice.

L’aurore parut enfin : revenue de ses craintes, elle entr’ouvrit les yeux aux premiers rayons de lumière.

Après une nuit d’insomnie et de terreurs, la claire et blanche lumière du jour possède tant de beauté !

Elle écarta les rideaux de soie de son lit, et se sentait disposée à rire de ses frayeurs passées, quand, tout à coup, une sueur froide inonda son corps, ses yeux se dilatèrent outre mesure et une pâleur mortelle décolora ses joues : elle venait de voir, sur son prie-Dieu, sanglante et en lambeaux, l’écharpe bleue perdue sur la montagne, cette écharpe bleue qu’Alonzo était allé chercher.

Quand ses serviteurs vinrent, terrifiés, lui annoncer la mort de l’héritier d’Alcudiel, qui semblait avoir été dévoré, le matin même, par les loups, au milieu des halliers de la montagne des revenants, ils la trouvèrent immobile, crispée, cramponnée des deux mains à l’une des colonnes d’ébène de sa couche, les yeux hagards, la bouche entr’ouverte, les lèvres blanches, les membres raidis, morte, morte d’horreur !

On dit qu’après cet événement, un chasseur égaré, qui fut forcé de passer la nuit des Morts sur la montagne des revenants, put le jour suivant conter, avant de mourir, ce qu’il y avait vu, et rapporta des choses épouvantables. Il assurait, entre autres, avoir vu les squelettes des anciens templiers, et ceux des nobles de Soria, enterrés sous le portique de la chapelle, se lever au moment de la prière, avec un fracas horrible, et montés sur des ossements de chevaux, poursuivre, comme si elle eût été une bête féroce, une femme d’une extrême beauté, pâle, échevelée, qui, les pieds nus et sanglants, poussait des cris d’horreur, en tournant autour de la tombe d’Alonzo.

LA ROSE DE LA PASSION

Un soir d’été, dans un jardin de Tolède, une jeune fille ingénue et charmante m’a conté cette singulière histoire.

Tandis qu’elle m’expliquait les mystères de la structure particulière à la fleur qui donne son nom à cette légende, elle baisait les feuilles et les pistils qu’elle arrachait successivement.

Que n’ai-je les suaves accents de sa bouche et son aimable candeur, pour rapporter l’histoire de la malheureuse Sarah ; vous seriez ému comme je l’ai été moi-même ! Privé de ce secours, je dirai, de cette tradition, ce dont je me souviens en ce moment.

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