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Légendes espagnoles, chapitre 9

Gustavo-Adolfo Bécquer

Marthe et Madeleine étaient sœurs. Orphelines dès leurs premières années, elles vivaient misérablement sous le toit d’une parente de leur mère, qui les avait recueillies par charité, et qui, à chaque instant, leur faisait sentir, par des mots piquants et d’humiliantes paroles, le poids de ses bienfaits.

Tout semblait se réunir pour fortifier l’affection de ces deux âmes : les liens du sang, les peines, la commune misère, et cependant, entre Marthe et Madeleine, il existait une sourde inimitié, une secrète antipathie que l’étude de leurs caractères pouvait seule expliquer : elles offraient, en effet, des types absolument différents.

Marthe était altière, d’une nature véhémente et d’une rudesse sauvage dans l’expression de ses passions. Elle ne savait ni rire ni pleurer, et, pour ce motif, elle n’avait jamais ni ri ni pleuré.

Madeleine, au contraire, était humble, aimante, bienveillante ; souvent on la voyait rire et pleurer tout ensemble, comme les enfants.

Marthe avait les yeux noirs comme la nuit et l’on eût dit que de ses sombres paupières jaillissaient, parfois, les étincelles brûlantes d’un charbon ardent.

Les prunelles azurées de Madeleine semblaient flotter dans un fluide lumineux entouré du cercle d’or de ses blonds cils, toujours en parfaite harmonie avec les diverses expressions de ses yeux.

Marthe, maigre, pâle, avait la taille élancée et les mouvements brusques. Ses cheveux crêpés et noirs assombrissaient son front et tombaient sur ses épaules, comme un manteau de velours. Tout en elle contrastait avec Madeleine, blanche, rosée, petite, enfantine dans sa physionomie et ses formes. Les boucles de ses blonds cheveux enveloppaient ses tempes, comme l’auréole dorée qui ceint la tête des anges. Malgré la répulsion qu’elles éprouvaient l’une pour l’autre, les deux sœurs avaient vécu, jusqu’alors, dans une sorte d’indifférence pacifique et presque affectueuse. Elles n’avaient eu à s’envier ni caresses, ni préférences, et partageaient les mêmes disgrâces et les mêmes douleurs. Marthe s’était renfermée pour souffrir dans un silence égoïste, hautain, et Madeleine, par suite de la sécheresse d’âme de sa sœur, s’isolait pour pleurer, quand des larmes involontaires affluaient dans ses yeux.

Nul sentiment commun n’existait entre elles ; jamais elles ne s’étaient confié leurs peines ou leurs joies, et cependant, l’unique secret caché au plus profond de leur cœur, elles l’avaient mutuellement deviné, grâce au merveilleux instinct de la femme amoureuse ou jalouse. Marthe et Madeleine avaient, en effet, jeté les yeux sur le même homme. Chez l’une la passion était ce désir tenace qui naît d’un caractère résolu et indomptable ; la tendresse de l’autre dérivait de l’affection vague et spontanée du jeune âge, qui, avide de donner son âme, aime le premier qui s’offre à ses regards. Chacune d’elles gardait le secret de son amour, craignant d’être tournée en ridicule par celui qui l’avait inspiré, tant il était naturel de l’attribuer à une ambition absurde chez des filles du peuple aussi misérables. Malgré la distance qui les séparait de l’objet de leur passion, elles nourrissaient l’une et l’autre l’espoir lointain d’arriver à le posséder.

Près du village, sur une hauteur qui dominait tout le pays, s’élevait un antique manoir abandonné par ses maîtres. Les bonnes femmes, dans les veillées du soir, avaient souvent redit l’histoire merveilleuse de ses fondateurs. Elles contaient que le roi d’Aragon, en guerroyant contre ses ennemis, avait épuisé ses dernières ressources ; ses partisans l’avaient abandonné, il allait perdre le trône, quand une jeune bergère de la contrée vint le trouver et lui révéla l’existence d’un souterrain par lequel il pouvait traverser le Moncayo sans être vu de ses adversaires. La bergère lui donna en même temps des perles fines, des pierres précieuses d’une grande valeur, des lingots d’or et d’argent. Le roi, avec de tels trésors, paya ses troupes, leva une puissante armée ; puis, marchant une nuit entière par des chemins souterrains, tomba à l’improviste, le jour suivant, sur ses ennemis qu’il défit, et assura ainsi sur sa tête la couronne d’Aragon.

On raconte que le roi, après avoir remporté une aussi grande victoire, dit à la bergère : « Demande-moi ce que tu voudras et serait-ce la moitié de mon royaume, je jure de te le donner à l’instant.

— Je ne désire rien, répondit la pastourelle, rien que de retourner à mes troupeaux pour les soigner.

— Tu ne prendras soin désormais que de mes frontières, répliqua le roi. »

Il lui donna la seigneurie de la lisière de ses États, et lui fit bâtir une forteresse dans le village le plus voisin de la Castille.

La bergère s’y rendit, mariée déjà avec un favori du roi, noble, aimable, vaillant et seigneur lui-même de beaucoup de châteaux et de grands fiefs.

La merveilleuse histoire contée par le père Grégoire sur les gnomes de Moncayo, dont la fontaine du village renfermait le secret, vint exalter de nouveau la folle imagination des deux sœurs amoureuses, et compléter, en quelque sorte, ce qu’elles avaient entendu dire des trésors trouvés par la pastourelle légendaire, trésors dont la pensée avait plus d’une fois troublé leurs nuits de douloureuses insomnies, alors qu’ils hantaient leur esprit, comme un faible rayon d’espérance.

La nuit qui suivit la soirée de la rencontre avec le père Grégoire, toutes les filles du village ne parlèrent, dans leurs familles, que du surprenant récit qui leur avait été fait. Marthe et Madeleine gardèrent un profond silence. Ni durant la nuit, ni pendant le jour qui lui succéda, elles n’échangèrent un seul mot, ne firent aucune allusion au thème de toutes les conversations, au sujet de tous les commentaires de leurs voisines.

Quand arriva l’heure de partir, Madeleine prit sa cruche et dit à sa sœur : « Allons-nous à la fontaine ? » Marthe ne répondant pas, Madeleine répéta :

« Allons-nous à la fontaine ?… Remarque que si nous ne nous pressons pas, le soleil sera couché avant notre retour. »

Marthe s’écria enfin d’un ton bref et rude : « Je ne veux pas y aller aujourd’hui. – Ni moi non plus, » reprit Madeleine, après un moment de silence, durant lequel elle resta les yeux fixés sur ceux de sa sœur, comme pour y lire la cause de sa résolution.

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