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L'homme révolté, chapitre 15, deuxième partie

Albert Camus

La vraie maîtrise consiste à faire justice des préjugés du temps, et d’abord du plus profond et du plus malheureux d’entr’eux qui veut que l’homme délivré de la démesure en soit réduit à une sagesse pauvre. Il est bien vrai que la démesure peut être une sainteté, lorsqu’elle se paye de la folie de Nietzsche. Mais cette ivrognerie de l’âme qui s’exhibe sur la scène de notre culture, est-ce toujours le vertige de la démesure, la folie de l’impossible dont la brûlure ne quitte jamais plus celui qui, une fois au moins, s’y est abandonné ? Prométhée a-t-il jamais eu cette face d’ilote ou de procureur ? Non, notre civilisation se survit dans la complaisance d’âmes lâches ou haineuses, le vœu de gloriole de vieux adolescents. Lucifer aussi est mort avec Dieu et, de ses cendres, a surgi un démon mesquin qui ne voit même plus où il s’aventure. En 1950, la démesure est un confort, toujours, et une carrière, parfois. La mesure, au contraire, est une pure tension. Elle sourit sans doute et nos convulsionnaires, voués à de laborieuses apocalypses, l’en méprisent. Mais ce sourire resplendit au sommet d’un interminable effort : il est une force supplémentaire. Ces petits Européens qui nous montrent une face avare, s’ils n’ont plus la force de sourire, pourquoi prétendraient-ils donner leurs convulsions désespérées en exemples de supériorité ? La vraie folie de démesure meurt ou crée sa propre mesure. Elle ne fait pas mourir les autres pour se créer un alibi. Dans le déchirement le plus extrême, elle retrouve sa limite sur laquelle, comme Kaliayev, elle se sacrifie, s’il le faut. La mesure n’est pas le contraire de la révolte. C’est la révolte qui est la mesure, qui l’ordonne, la défend et la recrée à travers l’histoire et ses désordres. L’origine même de cette valeur nous garantit qu’elle ne peut être que déchirée. La mesure, née de la révolte, ne peut se vivre que par la révolte. Elle est un conflit constant, perpétuellement suscité et maîtrisé par l’intelligence. Elle ne triomphe ni de l’impossible ni de l’abîme. Elle s’équilibre à eux. Quoi que nous fassions, la démesure gardera toujours sa place dans le cœur de l’homme, à l’endroit de la solitude. Nous portons tous en nous nos bagnes, nos crimes et nos ravages. Mais notre tâche n’est pas de les déchaîner à travers le monde ; elle est de les combattre en nous-mêmes et dans les autres. La révolte, la séculaire volonté de ne pas subir dont parlait Barrès, aujourd’hui encore, est au principe de ce combat. Mère des formes, source de vraie vie, elle nous tient toujours debout dans le mouvement informe et furieux de l’histoire.

AU DELÀ DU NIHILISME

Il y a donc, pour l’homme, une action et une pensée possibles au niveau moyen qui est le sien. Toute entreprise plus ambitieuse se révèle contradictoire. L’absolu ne s’atteint ni surtout ne se crée à travers l’histoire. La politique n’est pas la religion, ou alors elle est inquisition. Comment la société définirait-elle un absolu ? Chacun peut-être cherche, pour tous, cet absolu. Mais la société et la politique ont seulement la charge de régler les affaires de tous pour que chacun ait le loisir, et la liberté, de cette commune recherche. L’histoire ne peut plus être dressée alors en objet de culte. Elle n’est qu’une occasion, qu’il s’agit de rendre féconde par une révolte vigilante.

« L’obsession de la moisson et l’indifférence à l’histoire, écrit admirablement René Char, sont les deux extrémités de mon arc. » Si le temps de l’histoire n’est pas fait du temps de la moisson, l’histoire n’est en effet qu’une ombre fugace et cruelle où l’homme n’a plus sa part. Qui se donne à cette histoire ne se donne à rien et à son tour n’est rien. Mais qui se donne au temps de sa vie, à la maison qu’il défend, à la dignité des vivants, celui-là se donne à la terre et en reçoit la moisson qui ensemence et nourrit à nouveau. Pour finir, ceux-là font avancer l’histoire qui savent, au moment voulu, se révolter contre elle aussi. Cela suppose une interminable tension et la sérénité crispée dont parle le même poète. Mais la vraie vie est présente au cœur de ce déchirement. Elle est ce déchirement lui-même, l’esprit qui plane sur des volcans de lumière, la folie de l’équité, l’intransigeance exténuante de la mesure. Ce qui retentit pour nous aux confins de cette longue aventure révoltée, ce ne sont pas des formules d’optimisme, dont nous n’avons que faire dans l’extrémité de notre malheur, mais des paroles de courage et d’intelligence qui, près de la mer, sont même vertu.

Aucune sagesse aujourd’hui ne peut prétendre à donner plus. La révolte bute inlassablement contre le mal, à partir duquel il ne lui reste qu’à prendre un nouvel élan. L’homme peut maîtriser en lui tout ce qui doit l’être. Il doit réparer dans la création tout ce qui peut l’être. Après quoi, les enfants mourront toujours injustement, même dans la société parfaite. Dans son plus grand effort, l’homme ne peut que se proposer de diminuer arithmétiquement la douleur du monde. Mais l’injustice et la souffrance demeureront et, si limitées soient-elles, elles ne cesseront pas d’être le scandale. Le « pourquoi ? » de Dmitri Karamazov continuera de retentir ; l’art et la révolte ne mourront qu’avec le dernier homme.

Il y a un mal, sans doute, que les hommes accumulent dans leur désir forcené d’unité. Mais un autre mal est à l’origine de ce mouvement désordonné. Devant ce mal, devant la mort, l’homme au plus profond de lui-même crie justice. Le christianisme historique n’a répondu à cette protestation contre le mal que par l’annonce du royaume, puis de la vie éternelle, qui demande la foi. Mais la souffrance use l’espoir et la foi ; elle reste solitaire alors, et sans explication. Les foules du travail, lassées de souffrir et de mourir, sont des foules sans dieu. Notre place est dès lors à leur côté, loin des anciens et des nouveaux docteurs. Le christianisme historique reporte au delà de l’histoire la guérison du mal et du meurtre qui sont pourtant soufferts dans l’histoire. Le matérialisme contemporain croit aussi répondre à toutes les questions. Mais, serviteur de l’histoire, il accroît le domaine du meurtre historique et le laisse en même temps sans justification, sinon dans l’avenir qui demande encore la foi. Dans les deux cas, il faut attendre et, pendant ce temps, l’innocent ne cesse pas de mourir. Depuis vingt siècles, la somme totale du mal n’a pas diminué dans le monde. Aucune parousie, ni divine ni révolutionnaire, ne s’est accomplie. Une injustice demeure collée à toute souffrance, même la plus méritée aux yeux des hommes. Le long silence de Prométhée devant les forces qui l’accablent crie toujours. Mais Prométhée a vu, entre temps, les hommes se tourner aussi contre lui et le railler. Coincé entre le mal humain et le destin, la terreur et l’arbitraire, il ne lui reste que sa force de révolte pour sauver du meurtre ce qui peut l’être encore, sans céder à l’orgueil du blasphème.

On comprend alors que la révolte ne peut se passer d’un étrange amour. Ceux qui ne trouvent de repos ni en Dieu ni en l’histoire se condamnent à vivre pour ceux qui, comme eux, ne peuvent pas vivre : pour les humiliés. Le mouvement le plus pur de la révolte se couronne alors du cri déchirant de Karamazov : s’ils ne sont pas tous sauvés, à quoi bon le salut d’un seul ! Ainsi, des condamnés catholiques, dans les cachots d’Espagne, refusent aujourd’hui la communion parce que les prêtres du régime l’ont rendue obligatoire dans certaines prisons. Ceux-là aussi, seuls témoins de l’innocence crucifiée, refusent le salut, s’il doit être payé de l’injustice et de l’oppression. Cette folle générosité est celle de la révolte, qui donne sans tarder sa force d’amour et refuse sans délai l’injustice. Son honneur est de ne rien calculer, de tout distribuer à la vie présente et à ses frères vivants. C’est ainsi qu’elle prodigue aux hommes à venir. La vraie générosité envers l’avenir consiste à tout donner au présent.

La révolte prouve par là qu’elle est le mouvement même de la vie et qu’on ne peut la nier sans renoncer à vivre. Son cri le plus pur, à chaque fois, fait se lever un être. Elle est donc amour et fécondité, ou elle n’est rien. La révolution sans honneur, la révolution du calcul qui, préférant un homme abstrait à l’homme de chair, nie l’être autant de fois qu’il est nécessaire, met justement le ressentiment à la place de l’amour. Aussitôt que la révolte, oublieuse de ses généreuses origines, se laisse contaminer par le ressentiment, elle nie la vie, court à la destruction et fait se lever la cohorte ricanante de ces petits rebelles, graine d’esclaves, qui finissent par s’offrir, aujourd’hui, sur tous les marchés d’Europe, à n’importe quelle servitude. Elle n’est plus révolte ni révolution, mais rancune et tyrannie. Alors, quand la révolution, au nom de la puissance et de l’histoire, devient cette mécanique meurtrière et démesurée, une nouvelle révolte devient sacrée, au nom de la mesure et de la vie. Nous sommes à cette extrémité. Au bout de ces ténèbres, une lumière pourtant est inévitable que nous devinons déjà et dont nous avons seulement à lutter pour qu’elle soit. Par delà le nihilisme, nous tous, parmi les ruines, préparons une renaissance. Mais peu le savent.

Et déjà, en effet, la révolte, sans prétendre à tout résoudre, peut au moins faire face. Dès cet instant, midi ruisselle sur le mouvement même de l’histoire. Autour de ce brasier dévorant, des combats d’ombres s’agitent un moment, puis disparaissent, et des aveugles, touchant leurs paupières, s’écrient que ceci est l’histoire. Les hommes d’Europe, abandonnés aux ombres, se sont détournés du point fixe et rayonnant. Ils oublient le présent pour l’avenir, la proie des êtres pour la fumée de la puissance, la misère des banlieues pour une cité radieuse, la justice quotidienne pour une vaine terre promise. Ils désespèrent de la liberté des personnes et rêvent d’une étrange liberté de l’espèce ; refusent la mort solitaire, et appellent immortalité une prodigieuse agonie collective. Ils ne croient plus à ce qui est, au monde et à l’homme vivant ; le secret de l’Europe est qu’elle n’aime plus la vie. Ses aveugles ont cru puérilement qu’aimer un seul jour de la vie revenait à justifier les siècles de l’oppression. C’est pourquoi ils ont voulu effacer la joie au tableau du monde, et la renvoyer à plus tard. L’impatience des limites, le refus de leur être double, le désespoir d’être homme les ont jetés enfin dans une démesure inhumaine. Niant la juste grandeur de la vie, il leur a fallu parier pour leur propre excellence. Faute de mieux, ils se sont divinisés et leur malheur a commencé : ces dieux ont les yeux crevés. Kaliayev, et ses frères du monde entier, refusent au contraire la divinité puisqu’ils rejettent le pouvoir illimité de donner la mort. Ils élisent, et nous donnent en exemple, la seule règle qui soit originale aujourd’hui : apprendre à vivre et à mourir, et, pour être homme, refuser d’être dieu.

Au midi de la pensée, le révolté refuse ainsi la divinité pour partager les luttes et le destin communs. Nous choisirons Ithaque, la terre fidèle, la pensée audacieuse et frugale, l’action lucide, la générosité de l’homme qui sait. Dans la lumière, le monde reste notre premier et notre dernier amour. Nos frères respirent sous le même ciel que nous, la justice est vivante. Alors naît la joie étrange qui aide à vivre et à mourir et que nous refuserons désormais de renvoyer à plus tard. Sur la terre douloureuse, elle est l’ivraie inlassable, l’amère nourriture, le vent dur venu des mers, l’ancienne et la nouvelle aurore. Avec elle, au long des combats, nous referons l’âme de ce temps et une Europe qui, elle, n’exclura rien. Ni ce fantôme, Nietzsche, que, pendant douze ans après son effondrement, l’Occident allait visiter comme l’image foudroyée de sa plus haute conscience et de son nihilisme ; ni ce prophète de la justice sans tendresse qui repose, par erreur, dans le carré des incroyants au cimetière de Highgate ; ni la momie déifiée de l’homme d’action dans son cercueil de verre ; ni rien de ce que l’intelligence et l’énergie de l’Europe ont fourni sans trêve à l’orgueil d’un temps misérable. Tous peuvent revivre, en effet, auprès des sacrifiés de 1905, mais à la condition de comprendre qu’ils se corrigent les uns les autres et qu’une limite, dans le soleil, les arrête tous. Chacun dit à l’autre qu’il n’est pas Dieu ; ici s’achève le romantisme. À cette heure où chacun d’entre nous doit tendre l’arc pour refaire ses preuves, conquérir, dans et contre l’histoire, ce qu’il possède déjà, la maigre moisson de ses champs, le bref amour de cette terre, à l’heure où naît enfin un homme, il faut laisser l’époque et ses fureurs adolescentes. L’arc se tord, le bois crie. Au sommet de là plus haute tension va jaillir l’élan d’une droite flèche, du trait le plus dur et le plus libre.

[1] Voir Le Mythe de Sisyphe, N.R.F.

[2] Lalande. Vocabulaire philosophique.

[3] La communauté des victimes est la même que celle qui unit la victime au bourreau. Mais le bourreau ne le sait pas.

[4] L’Homme du ressentiment. N.R.F.

[5] Bien entendu, il y a une révolte métaphysique au début du christianisme, mais la résurrection du Christ, l’annonce de la parousie et le royaume de Dieu interprété comme une promesse de vie éternelle, sont les réponses qui la rendent inutile.

[6] Les grands criminels de Sade s’excusent de leurs crimes sur ce qu’ils sont pourvus d’appétits sexuels démesurés contre lesquels ils ne peuvent rien.

[7] Sade, mon prochain. Éditions du Seuil.

[8] Maurice Blanchot. Lautréamont et Sade. Éditions de Minuit.

[9] Thème dominant chez William Blake, par exemple.

[10] « Le Satan de Milton est moralement très supérieur à son Dieu comme celui qui persévère en dépit de l’adversité et de la fortune est supérieur à celui qui, dans la froide sécurité d’un triomphe certain, exerce la plus horrible vengeance sur ses ennemis. » Hermann Melville.

[11] Notre littérature s’en ressent encore. « Il n’y a plus de poètes maudits », dit Malraux. Il y en a moins. Mais les autres ont mauvaise conscience.

[12] Les Petits Romantiques (Cahiers du Sud).

[13] Faut-il rappeler qu’Ivan est, d’une certaine manière Dostoïevski, plus à l’aise dans ce personnage que dans Aliocha.

[14] Ivan accepte de laisser tuer son père, précisément. il choisit l’attentat contre la nature et la procréation. Ce père d’ailleurs est infâme. Entre Ivan et le dieu d’Aliocha, la figure repoussante du père Karamazov se glisse constamment.

[15] Id. « Ces questions (Dieu et l’immortalité) sont les mêmes que les questions socialistes, mais envisagées sous un autre angle. »

[16] C’est évidemment la dernière philosophie de Nietzsche, de 1880 à l’effondrement, qui nous occupera ici. Ce chapitre peut être considéré comme un commentaire à la Volonté de Puissance.

[17] « Vous dites que c’est la décomposition spontanée de Dieu, niais ce n’est qu’une mue ; il se dépouille de son épiderme moral. Et vous le verrez reparaître, par delà le Bien et le Mal. »

[18] Elle fait la différence entre le chant I, publié à part, d’un byronisme assez banal, et les chants suivants où resplendit la rhétorique du monstre. Maurice Blanchot a bien vu l’importance de cette coupure.

[19] De même Fantasio veut être ce bourgeois qui passe.

[20] Il est juste de remarquer que le ton de ces lettres peut s’expliquer par leurs destinataires. Mais on n’y sent pas l’effort du mensonge. Pas un mot où l’ancien Rimbaud se trahisse.

[21] Jarry, un des maîtres du dadaïsme, est la dernière incarnation, mais plus singulière que géniale, du dandy métaphysique.

[22] On compterait sur les doigts de la main les communistes qui sont venus à la révolution par l’étude du marxisme. On se convertit d’abord et on lit ensuite les Écritures et les Pères.

[23] Philothée O’Neddy.

[24] La Tragédie de Spartacus. Cahiers Spartacus.

[25] La révolte de Spartacus reprend en réalité le programme des révoltes serviles qui l’ont précédée. Mais ce programme se résume au partage des terres et à l’abolition de l’esclavage. Il ne touche pas directement aux dieux de la cité.

[26] Cet essai ne s’intéressant pas à l’esprit de révolte à l’intérieur du christianisme, la Réforme n’y trouve pas sa place, non plus que les nombreuses révoltes contre l’autorité ecclésiastique qui l’ont précédée. Mais on peut dire au moins que la Réforme prépare un jacobinisme religieux et qu’elle commence en un sens ce que 1789 achèvera.

[27] Mais les rois y ont collaboré, imposant peu à peu la puissance politique à la puissance religieuse, et minant ainsi le principe même de leur légitimité.

[28] Charles 1er tenait à ce point au droit divin qu’il n’estimait pas nécessaire d’être juste et loyal envers ceux qui le niaient.

[29] Rousseau, bien entendu, ne l’aurait pas voulu. Il faut mettre au début de cette analyse, pour lui donner ses limites, ce que Rousseau a déclaré fermement : « Rien ici-bas ne mérite d’être acheté au prix du sang humain. »

[30] Cf. le Discours sur l’Inégalité. « Commençons donc par écarter tous les faits, car ils ne touchent point à la question. »

[31] Toute idéologie se constitue contre la psychologie.

[32] Même idylle en Russie, en 1905, où le Soviet de Saint-Pétersbourg défile avec des pancartes demandant l’abolition de la peine de mort, et en 1917.

[33] Vergniaud.

[34] Anacharsis Cloots.

[35] Ou du moins dont on a anticipé la signification. Quand Saint-Just prononce ce mot, il ne sait pas encore qu’il parle déjà pour lui-même.

[36] La Vendée, guerre religieuse, lui donne encore raison.

[37] Ce sera le dieu de Kant, Jacobi et Fichte.

[38] Mais la nature, telle qu’on la rencontre chez Bernardin de Saint-Pierre, est elle-même conforme à une vertu préétablie. La nature aussi est un principe abstrait.

[39] Sauf la monarchie espagnole. Mais l’empire allemand s’effondre dont Guillaume II disait qu’il était « la marque que nous autres, Hohenzollern, nous tenons notre couronne du ciel seul et que c’est au ciel seul que nous avons des comptes à rendre ».

[40] Hegel a bien vu que la philosophie des lumières a voulu délivrer l’homme de l’irrationnel. La raison rassemble les hommes que l’irrationnel divise.

[41] Et de la Réforme, « révolution des Allemands « selon Hegel.

[42] Qui ont trouvé des modèles moins philosophiques dans les polices prussienne, napoléonienne, tsariste ou dans les camps anglais d’Afrique du Sud.

[43] Le rapprochement de Hegel et de Rousseau a un sens. La fortune de la Phénoménologie a été de même sorte, dans ses conséquences, que celle du Contrat social. Elle a modelé la pensée politique de son temps. La théorie de la volonté générale de Rousseau se retrouve d’ailleurs dans le système hégélien.

[44] Ce qui suit est un exposé schématique de la dialectique maître-esclave. Seules les conséquences de cette analyse nous intéressent ici. C’est pourquoi un nouvel exposé, qui fasse ressortir certaines tendances plutôt que d’autres, nous a paru nécessaire. En même temps, cela excluait tout exposé critique. Il ne sera pas difficile, cependant, de voir que si le raisonnement se maintient en logique, au moyen de quelques artifices, il ne peut prétendre à instituer vraiment une phénoménologie, dans la mesure où il repose sur une psychologie tout à fait arbitraire. L’utilité et l’efficacité de la critique de Kierkegaard contre Hegel est qu’elle s’appuie souvent sur la psychologie. Ceci n’enlève rien, au demeurant, à la valeur de certaines analyses admirables de Hegel.

[45] À vrai dire, l’équivoque est profonde, car il ne s’agit pas de la même nature. L’avènement du monde technique supprime-t-il la mort, ou la peur de la mort, dans le monde naturel ? Voilà la vraie question que Hegel laisse en suspens.

[46] Jean Hyppolite. Genèse et structure de la Phénoménologie de l’esprit, p. 168.

[47] Alexandre Kojève.

[48] Ce nihilisme, malgré les apparences, est encore nihilisme au sens nietzschéen, dans la mesure où il est calomnie de la vie présente au profit d’un au-delà historique auquel on s’efforce de croire.

[49] De toute manière, la critique de Kierkegaard est valable. Fonder la divinité sur l’histoire est fonder paradoxalement une valeur absolue sur une connaissance approximative. Quelque chose « d’éternellement historique » est une contradiction dans les termes.

[50] Le même Pisarev note que la civilisation, dans son matériel idéologique, a toujours été, en Russie, importée. Voir Armand Coquart : Pisarev et l’idéologie du nihilisme russe.

[51] Dostoïevski.

[52] Le Capital est traduit en 1872.

[53] « Le monde est réglé par l’esprit de raison, cela me tranquillise sur tout le reste. »

[54] Cité par Hepner. Bakounine et le panslavisme révolutionnaire. Rivière.

[55] La Russie absente et présente. Gallimard.

[56] 1876.

[57] Confession, p. 102 et sq. Rieder.

[58] Claude Harmel et Alain Sergent. Histoire de l’anarchie, t. 1.

[59] Elle peut se faire aussi dans l’admiration où le mot « maître » prend alors un grand sens : celui qui forme, sans détruire.

[60] Deux races d’hommes. L’un tue une seule fois et paie de sa vie. L’autre justifie des milliers de crimes et accepte de se payer d’honneurs.

[61] Le premier groupe social démocrate, celui de Plekhanov, est de 83.

[62] « Il se représentait l’homme à sa façon et, ensuite, il ne démordait plus de son idée. »

[63] « La calomnie et l’assassinat dans les cas extrêmes, mais surtout l’égalité. »

[64] Voir l’excellent livre de Max Picard : L’homme du néant, Cahiers du Rhône.

[65] On sait que Goering recevait parfois en costume de Néron, et fardé.

[66] Il est frappant de noter que des atrocités qui peuvent rappeler ces excès ont été commises aux colonies (Indes, 1857 ; Algérie, 1945, etc.) par des nations européennes qui obéissaient en réalité au même préjugé irrationnel de supériorité raciale.

[67] E. Dermenghem. Joseph de Maistre mystique.

[68] Saint-Simon, qui influencera Marx, est d’ailleurs influencé lui même par Maistre et Bonald.

[69] Les Illusions du Progrès.

[70] Le dernier tome du Cours de philosophie positive paraît la même année que l’Essence du Christianisme de Feuerbach.

[71] « Tout ce qui se développe spontanément est nécessairement légitime, pendant un certain temps. »

[72] Selon Jdanov, le marxisme est « une philosophie qualitativement différente de tous les systèmes antérieurs ». Ce qui signifie ou que le marxisme, par exemple, n’est pas le cartésianisme, ce que personne ne songera à nier, ou que le marxisme ne doit essentiellement rien au cartésianisme, ce qui est absurde.

[73] Tous les dix ou onze ans, prévoit Marx. Mais la périodicité des cycles « se raccourcira graduellement ».

[74] Michel Collinet dans la Tragédie du Marxisme relève chez Marx trois formes de la prise du pouvoir par le prolétariat : république jacobine dans le Manifeste communiste, dictature autoritaire dans le 18 Brumaire, et gouvernement fédéral et libertaire dans la Guerre civile en France.

[75] Morelly, Babeuf, Godwin décrivent en réalité des sociétés d’inquisition.

[76] Maximilien Rubel. Pages choisies pour une éthique socialiste. Rivière.

[77] Sur l’imminence de cet événement, voir Marc, VIII-39, XIII-30, Matthieu, X-23, XII-27,28. XXIV-34 ; Luc, IX-26,27, XXI-22, etc.

[78] Préface à la traduction russe du Manifeste communiste.

[79] De 1920 à 1930, dans une période d’intense productivité, les U.S.A. ont vu le nombre de leurs ouvriers métallurgistes diminuer, dans le temps où le nombre des vendeurs, dépendant de la même industrie, doublait presque.

[80] « Allons-nous vers une révolution prolétarienne ? », Révolution prolétarienne, 25 avril 1933.

[81] La Condition ouvrière (Gallimard).

[82] Lénine, du reste, a enregistré le premier cette vérité, mais sans amertume apparente. Si sa phrase est terrible pour les espoirs révolutionnaires, elle l’est plus encore pour Lénine lui-même. Il a osé dire, en effet, que les masses accepteraient plus facilement son centralisme bureaucratique et dictatorial parce que « la discipline et l’organisation sont assimilées plus facilement par le prolétariat grâce précisément à cette école de la fabrique ».

[83] Précisons que la productivité n’est malfaisante que lorsqu’elle est prise comme une fin – non comme un moyen qui pourrait être libérateur.

[84] Bien qu’il l’ait été – jusqu’au XVIIIe siècle – pendant tout le temps où Marx a cru le découvrir. Exemples historiques où le conflit des formes de civilisation n’a pas abouti à un progrès dans l’ordre de la production : destruction de la société mycénienne, invasion de Rome par les Barbares, expulsion des Maures d’Espagne, extermination des Albigeois…, etc.

[85] Roger Caillois fait remarquer que le stalinisme objecte à la théorie des quanta, mais utilise la science atomique qui en dérive (Critique du Marxisme, Gallimard).

[86] Sur tout ceci, voir jean Grenier. Essai sur l’Esprit d’orthodoxie (Gallimard) qui reste, après quinze ans, un livre d’actualité.

[87] Voir l’excellente discussion de Jules Monnerot. Sociologie du communisme, IIIe partie.

[88] Ernestan. Le Socialisme et la Liberté.

[89] Que faire ?, 1902.

[90] L’État et la Révolution, 1917.

[91] De même Marx : « Ce que tel ou tel prolétaire ou même le prolétariat tout entier imagine être son but n’importe pas ! »

[92] On sait que son frère aîné, qui avait, lui, choisi le terrorisme, fut pendu.

[93] Heine appelait déjà les socialistes « les nouveaux puritains », Puritanisme et révolution vont, historiquement, de pair.

[94] « La ruse de la raison », dans l’univers historique, repose le problème du mal.

[95] L’existentialisme athée a, du moins, la volonté de créer une morale. Il faut attendre cette morale. Mais la vraie difficulté sera de la créer sans réintroduire dans l’existence historique une valeur étrangère à l’histoire.

[96] Stanislas Fumet.

[97] Si même le roman ne dit que la nostalgie, le désespoir, l’inachevé, il crée encore la forme et le salut. Nommer le désespoir, c’est le dépasser. La littérature désespérée est une contradiction dans les termes.

[98] Il s’agit naturellement du roman « dur », celui des années 30 et 40, et non de l’admirable floraison américaine du XIXe siècle.

[99] Même chez Faulkner, grand écrivain de cette génération, le monologue intérieur ne reproduit que l’écorce de la pensée.

[100] Bernardin de Saint-Pierre et le marquis de Sade, avec des indices différents, sont les créateurs du roman de propagande.

[101] Delacroix note, et cette observation va loin, qu’il faut corriger « cette inflexible perspective qui (dans la réalité) fausse la vue des objets à force de justesse ».

[102] Delacroix le montre encore avec profondeur : « Pour que le réalisme ne soit pas un mot vide de sens, il faudrait que tous les hommes eussent le même esprit, la même façon de concevoir les choses. »

[103] La correction diffère avec les sujets. Dans une œuvre fidèle à l’esthétique esquissée ci-dessus, le style varierait avec les sujets, le langage propre à l’auteur (son ton) restant le lieu commun qui fait éclater les différences de style.

[104] On remarquera que le langage propre aux doctrines totalitaires est toujours un langage scolastique ou administratif.

[105] Dans ses Entretiens sur le bon usage de la liberté, Jean Grenier fonde une démonstration qu’on peut résumer ainsi : la liberté absolue est la destruction de toute valeur ; la valeur absolue supprime toute liberté. De même, Palante : « S’il y a une vérité une et universelle, la liberté n’a pas de raison d’être. »

[106] On voit encore, on ne saurait trop y insister, que le rationalisme absolu n’est pas le rationalisme. Entre les deux, la différence est la même qu’entre cynisme et réalisme. Le premier pousse le second hors des limites qui lui donnent un sens et une légitimité. Plus brutal, il est finalement moins efficace. C’est la violence en face de la force.

[107] Voir sur ce point l’excellent et curieux article de Lazare Birkel La Physique confirme la philosophie. Empédocle, n° 7.

[108] La science d’aujourd’hui trahit ses origines et nie ses propres acquisitions en se laissant mettre au service du terrorisme d’État et de l’esprit de puissance. Sa punition et sa dégradation sont de ne produire alors, dans un monde abstrait que des moyens de destruction ou d’asservissement. Mais quand la limite sera atteinte, la science servira peut-être la révolte individuelle. Cette terrible nécessité maquera le tournant décisif.

[109] Tolain, futur communard : « Les êtres humains ne s’émancipent qu’au sein des groupes naturels. »

[110] Les sociétés scandinaves d’aujourd’hui, pour ne donner qu’un seul exemple, montrent ce qu’il y a d’artificiel et de meurtrier dans les oppositions purement politiques. Le syndicalisme le plus fécond s’y concilie avec la monarchie constitutionnelle et réalise l’approximation d’une société juste. Le premier soin de l’État historique et rationnel a été, au contraire, d’écraser à jamais la cellule professionnelle et l’autonomie communale.

[111] Cf. la lettre de Marx à Engels (20 juillet 1870) souhaitant la victoire de la Prusse sur la France : « La prépondérance du prolétariat allemand sur le prolétariat français serait en même temps la prépondérance de notre théorie sur celle de Proudhon. »

source : Ebooks gratuits

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