Dans un pauvre petit village situé sur le bord du chemin de Gomare, j’ai vu, il y a peu de temps, l’endroit où, m’a-t-on affirmé, avait été célébrée l’étrange cérémonie du mariage du comte.
Celui-ci, après s’être agenouillé sur l’humble fosse, a étreint dans ses mains la main de Marguerite, et un prêtre, avec l’autorisation du pape, a béni cette lugubre union. Il est certain que le prodige a cessé et que la main morte s’est enfoncée pour toujours dans la terre.
Au pied de quelques grands arbres centenaires, il est un petit pré qui, chaque année au retour du printemps, se couvre tout à coup de fleurs.
Les gens du pays disent que c’est là qu’a été enterrée Marguerite.
MAÎTRE PÉREZ, L’ORGANISTE.
J’attendais le commencement de la messe de minuit sur le parvis de Sainte-Inès, à Séville, et c’est là que j’ai entendu une servante attachée au couvent conter cette légende.
Après l’avoir écoutée, je fus naturellement impatient de voir commencer la cérémonie, et avide d’assister à un prodige.
Rien de moins prodigieux, cependant, que l’orgue de Sainte-Inès ; rien de plus vulgaire que les insipides motets dont l’organiste nous régala durant cette nuit.
À la sortie de la messe, je ne pus m’empêcher de dire d’un ton moqueur à la servante :
« Comment se fait-il que l’orgue de maître Pérez soit si mauvais maintenant ?
— Sachez, me répondit la vieille, que ce n’est plus le sien.
— Si ce n’est plus le sien, qu’est-il donc devenu ?
— Il s’est effondré de vieillesse, morceau à morceau, il y a déjà plusieurs années.
— Et l’âme de l’organiste ?
— Elle n’a plus reparu, depuis que l’orgue a été remplacé par celui-ci. »
Si parmi mes lecteurs il s’en trouvait de disposés à me faire les mêmes questions, ils sauront, après avoir lu l’histoire que je vais leur conter, pourquoi l’étrange prodige ne s’est pas continué jusqu’à nos jours.
« Voyez-vous ce personnage avec un manteau rouge, une plume blanche à son feutre, et qui semble porter sur son pourpoint, tout l’or des galions de l’Inde ; il est descendu de sa litière pour donner la main à cette autre dame, qui, en quittant la sienne, s’avance par ici précédée de quatre pages avec des torches ? eh bien, c’est le marquis de Moscoso, le galant de la comtesse veuve de Villapineda.
« … On dit qu’avant de jeter les yeux sur elle, il avait demandé en mariage la fille d’un puissant seigneur ; le père de la demoiselle, qui est un peu avare, paraît-il… Mais silence, en parlant du loup, on en voit les oreilles. Apercevez-vous celui qui vient par l’arceau de Saint-Philippe, à pied, drapé dans un manteau noir et précédé d’un seul serviteur avec une lanterne ? il passe à présent devant le retable.
« Au moment où il a dégagé un bras de son manteau, pour saluer le saint, avez-vous remarqué la décoration qui brille sur sa poitrine ?
« Sans cette noble distinction, tout le monde le prendrait pour un épicier de la rue des Couleuvres… eh bien, c’est le père en question. Voyez comme le peuple se range pour le laisser passer et le salue.
« Tout Séville le connaît, à cause de son immense fortune.
« À lui seul, il renferme dans ses coffres plus de ducats d’or que le roi don Philippe, notre maître, n’entretient de soldats, et ses galions formeraient une escadre capable de résister à celle du grand Turc.
« Regardez, regardez ces graves seigneurs ; c’est le groupe des vingt-quatre[1]. Eh ! mais voilà aussi le gros Flamand auquel, paraît-il, les seigneurs de la Croix verte n’ont pas encore jeté le gant, grâce à l’influence qu’il exerce sur les grands de Madrid… Celui-là ne vient à l’église que pour y entendre la musique…
« Non certes, si maître Pérez ne lui arrache pas des larmes grosses comme le poing, avec son orgue, on peut affirmer que son âme a quitté son corps et bout dans les chaudières de Satan. Ah, voisine ! ça va mal, ça va mal et nous aurons du tapage ; moi, je me réfugie dans l’église, car, à mon avis, il y aura plus de horions qu’on ne dira de Pater noster… Regardez, regardez, les gens du duc d’Alcalá apparaissent à l’angle de la place San Pedro ; et par la ruelle des Duègnes, je m’imagine entrevoir ceux du duc de Médina Sidonia. Ne vous l’avais-je pas dit ?
« Ils se reconnaissent, s’arrêtent les uns et les autres, sans rompre d’une semelle… les groupes se dispersent… les alguazils sur lesquels, en pareille occasion, frappent amis et ennemis, se retirent…
« Le corrégidor se réfugie sous le parvis, avec son bâton et son monde… Qu’on dise maintenant que la justice existe. Pour les pauvres…
« Allons, allons, les boucliers brillent déjà dans l’obscurité… Dieu tout-puissant, assistez-nous !… déjà on en est aux coups… Voisine ! voisine ! par ici… avant qu’on ne ferme les portes. Mais silence ! qu’arrive-t-il ? quoi ! sans avoir commencé, ils s’arrêtent. Quelles sont ces clartés ?… des torches allumées ! des litières ! c’est Monseigneur l’archevêque.
« La sainte Vierge de Bon-Secours, qu’en ce moment j’invoquais en moi-même, l’envoie à mon aide… oh ! personne ne sait ce que je dois à son intercession !… Qu’elle me paye avec usure les cierges que je lui allume tous les samedis !… Voyez donc ; qu’il est gentil avec sa soutane violette et sa barrette rouge !… que Dieu le conserve, dans sa juridiction, autant de siècles que je désire vivre moi-même. Sans lui, la moitié de Séville serait déjà en cendres, par suite des différends entre les ducs. Voyez-les, voyez-les, les hypocrites, comme ils s’approchent de la litière du prélat pour baiser son anneau… Comme ils le suivent et l’accompagnent en se mêlant à ses familiers !
« Croirait-on que si ces deux hommes, tant amis en apparence, venaient à se rencontrer, d’ici à une demi-heure, dans une rue obscure… c’est-à-dire ceux-là, ceux-là !… Dieu me préserve de les croire lâches ! ils ont fait leurs preuves en combattant, maintes fois, les ennemis de Notre-Seigneur… mais il est certain que s’ils se cherchaient, et se cherchaient avec l’intention de se rencontrer, ils se rencontreraient et mettraient fin, d’un coup, à ces continuels démêlés dans lesquels ceux qui croisent réellement le fer sont leurs parents, leurs amis et leurs serviteurs.
« Mais entrons, voisine, entrons dans l’église, avant qu’elle ne regorge de monde… D’ordinaire, par des nuits pareilles à celle-ci, elle se remplit au point qu’il n’y aurait plus place pour un grain de blé…
« Les nonnes ont de la chance avec leur organiste… A-t-on jamais vu le couvent aussi en faveur que maintenant ?… Les autres communautés ont fait, on peut le dire, des propositions magnifiques à maître Pérez ; cela n’a rien de surprenant, en vérité, puisque Monseigneur l’archevêque, lui-même, lui a offert des montagnes d’or, pour le faire venir à la cathédrale… mais bah !… il perdrait plutôt la vie que d’abandonner son orgue favori… Vous ne connaissez pas maître Pérez ? Vous êtes, il est vrai, depuis peu dans le quartier… C’est un saint homme ; pauvre, oui, mais charitable comme pas un… Il n’a d’autre parent que sa fille, ni d’autre ami que son orgue ; il passe sa vie entière à veiller sur l’innocence de l’une, et à réparer les registres de l’autre… Notez que l’orgue est vieux !… Qu’importe, il déploie tant d’adresse à le régler et à le soigner, qu’il vibre d’une façon merveilleuse… Il le connaît si bien qu’à tâtons… je ne sais si je vous l’ai dit, mais le pauvre homme est aveugle de naissance… et, avec quelle résignation il supporte son infortune !… Lui demande-t-on ce qu’il donnerait pour voir, il répond : « Beaucoup ; mais pas autant que vous le supposez, car j’ai l’espérance. – L’espérance de voir ? – Oui, et bientôt, ajoute-t-il avec un sourire d’ange ; j’ai déjà soixante-dix-sept ans ; si longue que puisse être ma vie, je ne tarderai pas à voir Dieu… »
« Le cher homme ! il le verra, oui… parce qu’il est aussi humble que les pierres de la rue, qui se laissent piétiner par tout le monde… Il répète toujours qu’il n’est qu’un pauvre organiste de couvent ; il pourrait cependant donner des leçons de musique au maître de chapelle du primat ; il a fait ses dents en s’occupant du métier. Son père suivait la même profession ; je ne l’ai pas connu, mais ma chère mère, qui est en paradis, me disait qu’il l’emmenait toujours à l’orgue avec lui et l’employait aux soufflets. L’enfant montra bientôt de telles dispositions, qu’à la mort de son père, il hérita naturellement de l’emploi…
« Quelles mains il a ! Dieu les bénisse ! Elles mériteraient d’être portées à la rue des Chicarreros, pour y être enchâssées d’or… Toujours il joue bien, oui, toujours ; mais, dans une nuit comme celle-ci, c’est un prodige… Il a une dévotion particulière pour les cérémonies de la messe de Noël, et, au moment de la consécration de l’hostie, à minuit sonnant, c’est-à-dire quand Notre-Seigneur Jésus-Christ vint au monde… les voix de son orgue sont des voix d’anges…
« Mais, qu’ai-je besoin d’insister sur ce qu’on entendra cette nuit ? il suffit de voir que la fine fleur de Séville, et jusqu’à Monseigneur l’archevêque, lui-même, vient à cet humble couvent pour l’écouter.
« Ne croyez pas que les gens instruits, les connaisseurs en musique, soient les seuls à apprécier son mérite, la populace y est également sensible. Tous ces groupes de gens, que vous voyez arriver, avec des torches allumées, entonnant avec des cris discordants des noëls qu’ils accompagnent du tambour de basque et autres instruments tapageurs, au lieu de mettre le désordre dans l’église, selon leur habitude, vont devenir muets, comme des morts, aussitôt que maître Pérez posera les mains sur son orgue, et lors de l’élévation… lors de l’élévation, on entendra voler une mouche… De tous les yeux, il tombera de grosses larmes et, à la fin, il s’élèvera comme un immense soupir produit par la respiration de l’assistance, qui est restée suspendue tant qu’a duré la musique… Mais, allons, déjà on a fini de sonner les cloches, la messe va commencer ; entrons…
« Cette nuit est pour tout le monde la Bonne Nuit, mais pour nous elle est meilleure que pour les autres. »
En parlant ainsi, la vieille, qui avait servi de cicérone à sa voisine, traversa le parvis de Sainte-Inès et coudoyant celui-ci, bousculant celui-là, elle entra dans le temple et se perdit au milieu de la foule qui se pressait à la porte.