LÉGENDES ESPAGNOLES
Traduction de Achille Fouquier
(1885)
AVANT-PROPOS.
GUSTAVE-ADOLPHE BECQUER.
Les peines, les malheurs, les douloureuses épreuves qui l’ont assailli durant sa trop courte existence, sa résignation à supporter sans faiblesse la lutte dans laquelle il devait succomber, le rendent tellement sympathique qu’une rapide esquisse de sa vie nous a paru nécessaire, pour faire mieux apprécier et mieux comprendre les légendes choisies dont nous donnons la traduction.
La grâce de son esprit, la délicatesse de ses sentiments, la forme exquise dont il savait revêtir ses pensées éveillèrent, dès ses débuts, l’attention des amis des lettres ; ils devinèrent un écrivain distingué, fondèrent sur lui de brillantes espérances, qui furent justifiées, et regrettèrent vivement sa fin prématurée. Si courte qu’ait été sa vie, il fait partie désormais de la pléiade d’écrivains modernes dont l’Espagne est justement fière.
Gustave-Adolphe Becquer vécut trente-quatre ans seulement. Né à Séville, le 17 janvier 1836, il est mort à Madrid, le 22 décembre 1870.
Son père, Allemand d’origine peut-être, son nom semblerait l’indiquer, habitait Séville, où il peignait des scènes de la vie andalouse. La vente de ses tableaux, recherchés des amateurs, subvenait à ses besoins. Il se maria à une Espagnole dont il eut deux fils : Valériano l’aîné, dont nous dirons plus tard quelques mots, et Gustave-Adolphe qui nous occupe particulièrement. Ce dernier atteignait sa cinquième année quand il perdit son père. Quatre ans plus tard sa mère lui fut également enlevée, de sorte qu’à neuf ans, il resta orphelin et sans ressources.
Sa triste position émut sa marraine, qui jouissait d’une certaine aisance ; elle lui vint en aide, et n’ayant ni enfants ni parents, elle lui aurait sans doute légué ce qu’elle possédait, si, à dix-sept ans, il ne l’eût quittée pour se rendre à Madrid avec l’espoir d’y conquérir « gloire et fortune », selon l’expression de don Ramon Rodriguez Correa, l’ami dévoué qui a publié ses œuvres, après sa mort, et l’auteur d’une biographie qui nous a renseigné sur ce qu’avait été Becquer. Comment compléta-t-il son éducation ? On l’ignore. On sait seulement qu’il apprit à lire au collège de San Antonio Abad, et qu’à neuf ans il entra au collège de San Telmo, pour y étudier l’art de la navigation, mais qu’il en sortit peu de mois après, par suite de la fermeture de cet établissement. Les renseignements sur ce sujet s’arrêtent là. On sait encore, d’autre part, que sa marraine voulait en faire un commerçant, malgré son manque absolu d’aptitude pour l’addition.
Si Becquer se montrait rebelle à la science des chiffres, tout ce qui se rapportait à la littérature ou aux beaux-arts pénétrait dans son esprit, comme l’air dans ses poumons. Il s’assimilait même, sur d’incomplètes indications, les règles du langage, de la prosodie ou de la composition ; sans études sérieuses, guidé par son instinct, il exécutait des dessins d’un aspect agréable et d’une facture originale. La biographie de la plupart des hommes célèbres constate le précoce développement de leur qualité maîtresse, quelle que soit la nature de leur esprit.
Les premiers vers et les premiers dessins de Becquer excitèrent le facile enthousiasme des jeunes Andalous, ses amis ; encouragé par leurs éloges, il ne songea plus qu’à se rendre à Madrid, où il arriva, nous l’avons dit, à dix-sept ans, la poche vide, mais la tête pleine de trésors qui ne devaient pas l’enrichir.
Il eut alors à traverser une longue série de mauvais jours ; il végétait dans l’ombre, sans avoir l’occasion de mettre en lumière son talent. Il atteignit ainsi dix-neuf ans et tomba gravement malade. Sa misère l’empêchait de se procurer les remèdes les plus nécessaires ; il gisait misérablement sur son lit de douleur, sa fin semblait prochaine, quand son ami Ramon Rodriguez Correa, qui le veillait avec un dévouement fraternel, découvrit, en fouillant dans ses papiers, un manuscrit oublié, ou dont il n’avait pas eu le placement, portant ce titre : Le guerrier aux mains rouges, conte indien en prose.
Correa le lut avec empressement. Charmé par l’originalité de la forme, il y vit pour son ami un moyen de salut inespéré, et courut le porter au journal la Crónica, qui l’accepta et le publia.
La joie de ce premier succès, la possibilité de suivre un traitement convenable rétablirent sa santé, et, la crise passée, des personnes bienveillantes, s’intéressant au jeune écrivain, lui firent obtenir une place de copiste, avec 750 francs d’appointements par an, dans les bureaux de l’administration des biens nationaux.
Il entra sans enthousiasme dans ce modeste port de refuge, où il ne relâcha qu’un moment. Voici pourquoi il dut bientôt reprendre son pénible voyage ; les occupations de sa charge lui laissaient de grands loisirs qu’il employait à lire et à dessiner. Un jour, après avoir fermé un volume de Shakespeare, il se mit à esquisser à la plume une scène d’Hamlet ; son travail l’absorbait entièrement, quand une personne à laquelle il tournait le dos s’approche et lui dit : « Que faites-vous donc là ! – Bah ! répondit-il sans se déranger, c’est Ophélie effeuillant sa couronne de fleurs ; ce gaillard debout à son côté est un fossoyeur… et plus loin… »
Gustave, s’apercevant, alors, que tous les employés se tenaient debout et gardaient un profond silence, tourna la tête et reconnut, dans le curieux personnage, le directeur de l’administration des biens nationaux, qui le congédia immédiatement.
Il prit facilement son parti de cette mésaventure. Délivré de la vie de bureau, à laquelle il s’était résigné à contre-cœur, il composa de nouvelles légendes.
La littérature est peu lucrative en Espagne. « Nous n’achetons pas de maisons comme en France avec nos vers ou nos romans, » me disait Grillo, un aimable poète de Madrid. En effet, les Espagnols ne lisant guère, les livres sont peu recherchés ! Le théâtre est loin d’offrir aux auteurs dramatiques les mêmes avantages qu’à Paris. Il est suivi cependant, mais par un public trop peu nombreux pour permettre à une pièce, si remarquable qu’elle soit, de tenir longtemps l’affiche. La polémique, dont on remplit les colonnes des journaux, offre seule aux écrivains qui prennent part aux luttes ardentes de la politique, une existence facile. Becquer, n’ayant jamais voulu s’enrôler sous aucune bannière, renonça volontairement aux ressources qu’il eût trouvées de ce côté, suivant instinctivement en cela l’exemple du poète don José Zorilla, l’illustre auteur de don Juan Ténorio. Grand amateur des monuments, des arts et des coutumes du moyen âge, plein des souvenirs de la longue lutte des chrétiens contre les Maures, passionné pour la vie contemplative, il vivait plus par l’esprit dans les siècles passés que dans le temps présent. Si les travaux littéraires lui faisaient défaut, il recevait, avec une insouciance d’artiste, le salaire d’un simple journalier pour peindre à fresque des figures décoratives dans le palais, alors en construction, du marquis de Remisa. Il acceptait sans murmurer cette existence précaire, qui affligeait ses amis. Grâce aux efforts de l’un d’eux, il parvint à faire partie de la rédaction du journal le Contemporain, où il publia en 1864 des lettres de ma cellule (desde mi celda). Le mérite de ses divers articles, très appréciés dans les cercles littéraires de Madrid, attira sérieusement l’attention sur lui, et, sous le ministère de don Luis Gonzalès Bravo, ami des arts et fin connaisseur, il fut nommé fiscal de novelas, c’est-à-dire membre de la censure à la section des romans.
Sa position, sans être brillante, semblait du moins lui assurer un avenir plus tranquille. Malheureusement, à la chute de son protecteur, il perdit son emploi et se trouva de nouveau obligé de vivre au jour le jour, mais avec un surcroît de charges, car il s’était marié et eut successivement deux enfants. Toujours poursuivi par le malheur, cette union fut pour lui la source de nouveaux déboires.
Jusqu’en 1862 les deux frères vécurent séparés l’un de l’autre ; mais à cette époque Valériano, qui était resté à Séville, où il peignait, comme son père, de jolis tableaux de genre, vint retrouver Gustave à Madrid. Là, il eut à exécuter quelques tableaux pour le compte du gouvernement, disposé à lui continuer ses faveurs ; mais, en Espagne, comme ailleurs, les ministères ne durent qu’un temps. Don Luis Gonzalès Bravo dut se retirer, et les commandes furent supprimées en même temps que la charge de Gustave.
Les incertitudes du lendemain recommencèrent pour les deux frères, qui trouvaient un adoucissement aux rigueurs du sort dans leur mutuelle affection et dans les beaux rêves d’avenir enfantés par leur ardente imagination.
Tandis que le peintre faisait des gravures sur bois pour l’Illustration de Madrid, le poète se voyait réduit à traduire d’insipides romans, dont il se reposait en écrivant quelques articles originaux, comme les Feuilles sèches, délicate et fine fantaisie, dont la tristesse profonde indique le pressentiment d’une fin prochaine. À force de lutter contre la mauvaise fortune, Valériano et Gustave allaient enfin recueillir le fruit de leurs persévérants efforts ; on recherchait, en effet, avec le même empressement les productions du peintre et celles de l’écrivain, quand l’aîné mourut le 23 septembre 1870, et le second fut enlevé par une pulmonie, le 22 décembre de la même année.
Frêle de corps, délicat de santé, Gustave Becquer avait une chevelure noire et abondante qui faisait ressortir la blancheur mate de son teint. Ses yeux pleins de douceur et de bonté reflétaient fidèlement les sentiments de son cœur et la sérénité de son âme. Jamais il ne s’est révolté contre son sort, jamais il n’a formulé de plaintes contre personne. Les traits, qu’il décoche çà et là, visent les défauts ou les vices de l’humanité prise dans son ensemble. Tous, nous avons nos moments de poignantes tristesses : la nuit semble alors se faire dans notre âme. Quand venaient pour lui, poète, ces heures de sombre découragement, il soupirait ses douleurs en vers plutôt qu’en prose. Il a composé ainsi de véritables poèmes en quelques strophes. Homme essentiellement d’imagination, il oubliait le monde et les réalités de la vie, au milieu des scènes de la nature, dont il appréciait toutes les beautés et toutes les harmonies. Aussi ne laissait-il jamais échapper l’occasion de faire des excursions, non à l’étranger, mais dans son propre pays. Il parcourut successivement ainsi les provinces d’Avila et de Soria, séjourna dans le monastère de Veruela, près de Moncayo, dont il parle avec tant de charme dans le Gnome, et passa près d’une année à Tolède où il retourna plusieurs fois, et toujours avec le même amour. Inscriptions, coutumes locales, anciennes légendes, monuments arabes, cathédrales gothiques, châteaux du moyen âge, tout ce qui tenait aux mœurs, aux habitudes du temps passé, l’attirait invinciblement. Il rapportait de chacune de ses excursions des cartons pleins de notes et de croquis, où il puisait ensuite à loisir les détails merveilleux de précision et de vérité qui ornent ses légendes, et donnent à ses écrits une grande originalité. La première fois qu’il alla visiter Tolède, il s’y rendit avec son frère, et tous deux apprirent à leurs dépens qu’il faut se méfier en Espagne d’un trop grand amour de la belle nature.
Par une splendide nuit de pleine lune, tiède et parfumée, comme on en a en Castille, les deux jeunes gens erraient par la ville ; la cathédrale, l’église de Saint-Jean des Rois, l’Alcazar, la Porte du Soleil, les tours et les remparts crénelés offraient à leurs yeux des profils délicats ou grandioses ; la lune argentait de ses brillants reflets les eaux du Tage, encaissé dans des rochers granitiques d’un aspect formidable, et les rues étroites de la ville avaient d’impénétrables profondeurs ; ravis des étranges effets d’ombre et de lumière qu’ils contemplaient, du calme et du silence de la nature, interrompu seulement par les aboiements des chiens et la voix des serenos, tout entiers à leurs causeries artistiques, ils laissaient couler les heures sans en avoir conscience, quand ils furent brusquement rappelés aux réalités de la vie. Ils venaient en effet d’être arrêtés, non par des bandits, ce qui n’eût eu rien d’extraordinaire, mais par une ronde de police, qui, après avoir observé leurs allures étranges, les avait pris pour des malfaiteurs combinant un mauvais coup. Ils eurent beau protester, ils furent conduits en prison et y restèrent enfermés jusqu’au moment où, réclamés par toute la rédaction du Contemporain, on les rendit enfin à la liberté.
L’œuvre de Becquer forme deux volumes, publiés par les soins de Rodriguez Correa. Le premier contient dix-huit légendes, que nous avons traduites en partie. Il débute par la Création, poème indien, dit le titre, quoique de l’invention de l’auteur ; on y trouve de fines critiques, d’amusants tableaux et le résumé suivant : « L’amour est un chaos de lumière et de ténèbres ; la femme, un amalgame de parjures et de tendresses ; l’homme, un abîme de grandeur et de petitesse. La vie enfin peut se comparer à une longue chaîne avec des anneaux de fer et d’or. »
Le second volume se compose des lettres de ma Cellule, écrites, comme nous l’avons dit, du monastère de Veruela. Elles sont au nombre de neuf, constituant un ensemble qui ne nous a pas paru susceptible d’être scindé. Des articles variés suivent ces lettres ; c’est parmi eux que nous avons extrait : la Parure d’émeraudes, la Taverne des Chats, et les Feuilles sèches. Vient ensuite une série de soixante-seize pièces de vers, sans liaison entre elles et sans titre. Des lettres sur la littérature adressées à une dame, et un prologue pour une collection de chants andalous terminent le volume.
M. Correa aurait pu ajouter encore quelques articles de critique ; mais il s’est abstenu de le faire, par un sentiment d’extrême délicatesse pour la mémoire de son ami, si bon, si bienveillant qu’il lui était très pénible de signaler les défauts d’une œuvre littéraire. Si son amour de la vérité et son respect de l’art l’obligeaient à se montrer sévère, ou à formuler un blâme, il en éprouvait un véritable chagrin ; aussi ajoute M. Correa : « Du ciel où il est certainement, lui, qui dans l’autre vie n’a pas dû aller en enfer, l’ayant eu dans celle-ci, s’il jette les yeux sur ce livre, il y verra seulement ce qu’il a écrit, sans ressentir un remords au fond de son cœur. »
Arrivé à la maturité de son talent, il allait donner libre essor à sa riche imagination lorsqu’il est descendu au tombeau, laissant plusieurs ouvrages écrits en partie, ou dont il avait indiqué l’idée dans ses conversations avec ses intimes. Sa mort, très regrettable, ne lui a pas permis de donner toute sa mesure ; jugé et classé, comme écrivain, sur les œuvres qui restent de lui, il occupe encore une place très enviable.
Becquer a le grand mérite, selon nous, d’avoir un cachet d’originalité telle qu’il ne saurait être confondu avec personne. Il a une manière à lui d’entrer en matière, de présenter ses personnages ; de les faire agir et parler. Ses compositions sont courtes, mais il éveille l’intérêt dès les premières lignes, le soutient et l’augmente jusqu’au dénouement. Le court résumé par lequel il termine laisse pensif et contient habituellement un enseignement. Sans art apparent, il entraîne, charme et séduit. Tout ce qui sort de sa plume est ciselé, coloré, clair, lumineux ou sombre, et dans ce dernier cas, les ombres ont des transparences, à travers lesquelles on entrevoit encore mille détails.
Ayant observé la nature en peintre, la précision, la finesse, la fermeté de ses descriptions est incomparable ; rien d’inutile, tout porte et concourt à l’effet. Quelques paroles lui suffisent pour donner à un paysage son relief et sa couleur. Les personnes qu’il met en scène sont vivantes, on les voit, on fait connaissance avec elles et on ne les oublie plus. Seules ou groupées, elles font tableau. Sa riche palette, sa touche délicate rappellent son compatriote, le peintre Fortuny. Profond observateur des bruits de la nature, il en donne la sensation avec des mots, comme notre Félicien David, avec des notes.
De telles qualités sont celles d’un naturaliste ; mais d’un naturaliste de l’école de Virgile, de Michel Cervantes, de la Fontaine, ou de Shakespeare, et non de celle de certains auteurs contemporains, qui se plaisent uniquement à décrire les vices les plus répugnants de l’espèce humaine.
L’intervention du surnaturel, dans les événements de la vie, remonte à la plus haute antiquité, et appartient à la littérature de tous les pays ; Becquer, en suivant l’exemple de ses devanciers, a adapté le procédé aux exigences des idées modernes ; il prépare la transition avec tant d’art qu’on quitte le monde réel, pour passer dans celui des esprits, sans presque s’en apercevoir ; on s’y sent doucement bercé, comme dans un rêve enchanteur ; ou bien on y subit les angoisses d’un cauchemar, et même alors on n’arrive pas au réveil sans regret.
Le talent descriptif est un talent de second ordre. Si développé qu’il soit, il ne peut entrer en comparaison avec celui qui scrute, analyse et met en jeu les passions du cœur, les émotions de l’âme. Becquer serait très incomplet, si, au fond de chacune de ses légendes on ne trouvait, diversement exprimés, des sentiments communs à l’ensemble de l’humanité. Entre les défauts et les qualités des deux sexes, il tient une balance équitable ; la femme coquette attire sur elle le mépris ou un cruel châtiment ; le parjure est rappelé à l’accomplissement de sa parole. L’amour chaste, poussé jusqu’au sacrifice de la vie, est à jamais glorifié ; la récompense ou le châtiment suit le triomphe remporté sur une passion mal placée ou sur l’entraînement qui pousse à la satisfaire ; le désir d’atteindre l’impossible en amour on en art conduit à des conséquences désastreuses.
Inutile de nous étendre sur ce sujet ; l’esprit du lecteur, mis en éveil, reconnaîtra les légendes dont nous venons de résumer l’argument. Les idées simples, justes et par conséquent saines, qui s’y trouvent développées, se cachent sous une forme poétique d’une grâce merveilleuse.
La constante préoccupation de Becquer est d’unir l’inspiration à la raison ; il y réussit le plus souvent. Il a formulé cette pensée dans de très beaux vers qui se terminent ainsi : « C’est de l’union de ces qualités si rares que naît le génie. » Rien de plus vrai, ni de plus juste. Le poète qui ne sait pas maîtriser les emportements de son imagination effrénée n’est pas un génie complet ; nous en avons, en France, un grand exemple.
Becquer a formulé en vers les pensées intimes, les tendresses, les découragements, les ardeurs de son cœur et de son âme. Ses vers sont le résumé de sa propre existence ; il les gardait, à part, pour lui seul ; s’il en a été publié quelques-uns, avant sa mort, ils sont en petit nombre ; aussi cette portion de son œuvre a-t-elle un intérêt spécial.
On peut, à la rigueur, traduire un ouvrage en prose et donner une idée assez exacte de sa valeur ; mais des poésies, surtout des poésies fugitives, défient toute traduction. Ôtez aux vers leur musique particulière, résultant de la césure, de la rime et de l’éclat de certains mots ; ôtez-leur le charme d’expressions concises qui font tableau ou portent coup, sans qu’elles aient d’équivalent dans un autre idiome, il ne reste plus que le squelette de l’idée, habillée de vêtements qui n’ont pas été taillés pour elle. Ces réserves faites, nous avons choisi, dans le recueil des poésies, les moins rebelles à la traduction, afin surtout de permettre au lecteur d’arriver, pour ainsi dire, jusqu’à l’âme de l’auteur.
En résumé, bien des romans à sensation, bourrés d’incidents terribles, de scènes violentes, de sentiments exagérés, bien des vers sonores et creux écrits par les contemporains de Becquer, seront entièrement oubliés, qu’on lira encore avec plaisir ses légendes et ses poésies. Sans le mettre au nombre des écrivains de premier ordre, on peut dire qu’il occupera dans l’avenir une place distinguée, aussi longtemps que l’honnête, le vrai, le beau, inspireront l’amour qu’ils méritent.
ACHILLE FOUQUIER.
LA PROMESSE