LE DERNIER DES INCAS
La Laguna-Tostado se trouve à une vingtaine de kilomètres, en direction du Nord, de l’endroit où les derniers événements s’étaient déroulés. Elle est située sur l’autre rive du Rio Salado. La Monte Impénétrable, – les Monts impénétrables – dont le chirurgien avait parlé à ses compagnons, commence au bord de la Lagune. La forêt est vraiment impénétrable, sauf en quelques rares endroits, où des sources qui la traversent constituent en quelque sorte des issues naturelles. C’est par ces « portes » – les Indiens les appellent ainsi – que les bandes de Peaux-Rouges du Chaco s’infiltrent dans les régions civilisées du pays.
L’après-midi de cette même journée, – qui avait si mal tourné pour les deux Français, – deux hommes s’avançaient au bord de la forêt, à proximité de La Laguna-Tostado. Ils avaient l’air de chercher quelque chose, un signe ou un chemin. L’un des deux était très vieux ; ses cheveux blancs touchaient presque sa ceinture. Son visage était raviné et son corps squelettique. Mais ses mouvements étaient vigoureux et sûrs et il paraissait beaucoup plus jeune d’allure que de visage. Il était vêtu d’un pantalon et d’une chemise de cuir.
Son compagnon portait exactement le même vêtement et les mêmes armes – un fusil et un couteau. Ses cheveux étaient également très longs mais tout noirs. C’était un jeune homme de dix-huit ans à peine. Tous les deux paraissaient être des Indiens, sans qu’on puisse voir exactement, à quelle tribu ils appartenaient. En tout cas, ils différaient beaucoup du type de l’Indien sud-américain.
Ils avançaient entre la lagune et la lisière de la forêt, en examinant attentivement cette dernière. Tout à coup, le jeune homme dit à son compagnon en langue ketchoua :
— Vois, Anciano, cet arbre… C’est là. Je me rappelle qu’il y avait un ombou à la porte.
L’ombou (phytolacca diœca) est un grand arbre des forêts de l’Argentine ; ses feuilles sont pareilles à celles de notre mûrier. Son tronc est d’une nature très curieuse, en bois très tendre et qui ne brûle pas.
— Seigneur, tu as raison. L’ombou sous lequel nous avons caché tous nos objets avant de nous rendre dans les villes des Espagnols doit être celui-ci. J’espère que personne n’a entre-temps découvert la cachette et que nous y retrouverons tout.
Il déposa son fusil et se mit à creuser la terre de son couteau aux pieds de l’arbre. Son compagnon voulut l’aider, mais le vieux s’y opposa :
— Non, Seigneur, ton rôle est de commander, et non de faire cette besogne de vassal.
— Je veux t’aider quand même, mon cher Anciano. Tu sais que je le fais volontiers. Et puis, tu es trop vieux pour te fatiguer seul.
— Je ne suis pas vieux. Je ne compte que cent un ans. Mes ancêtres ont vécu tous beaucoup plus longtemps. Mon père atteignit cent dix ans, mon grand-père cent onze et mon arrière-grand-père cent vingt. C’est le père de ce dernier qui sauva ton ancêtre en l’aidant à se cacher des Espagnols. Malheureusement, ils ont tué le grand Inca Atahualpa et ont voulu exterminer la race des Incas. Ton aïeul s’appelait Haukaropora comme toi. Il était le fils cadet d’Atahualpa, il réussit à fuir et à échapper aux assassins de Pizarro. Ils ont détruit notre glorieux empire, détruit par le fer et le feu, mais surtout à force de ruses, de mensonges, et de trahisons. Leurs successeurs croient la race des Incas éteinte. Ils ignorent que tu vis encore, mon cher Haukaropora, toi, dernier des fils du Soleil ! Mais le temps viendra où tu chasseras les Espagnols de la terre des Incas, et monteras sur le trône de tes ancêtres !
Haukaropora écoutait attentivement son vieux compagnon. Son visage avait une expression triste et mélancolique. Quand Anciano se tut, il poussa un soupir et dit :
— Tu m’en as parlé souvent, mais je n’y crois plus. Je crois tout ce que tu me dis, mais pas cela !
— Comment ? Tu ne crois pas que tu es un Inca, un des fils du Soleil ?
— Cela oui. Tu me l’as prouvé, et moi-même je le sens. Je sens que je suis différent des autres. Mais je n’espère plus ressusciter le grand empire de mes ancêtres.
Anciano se redressa et lui dit d’un ton passionné et pathétique :
— Tu dois le croire ! Il faut que tu le croies ! Il existe encore une justice, la Justice éternelle qui punit les coupables et restitue aux victimes innocentes ce dont on les a frustrées. Tu ressusciteras l’empire de tes glorieux ancêtres ; c’est moi qui te le dis, et tu sais que ma parole vaut un serment. Aujourd’hui, tout le monde ignore notre secret. On nous croit deux pauvres Indiens. Mais l’heure de la justice approche et le monde apprendra ton existence.
— Cet espoir m’a quitté, mon père. J’ai voulu connaître les pays, les villes et les mœurs des Espagnols. Tu m’as accompagné dans les régions lointaines de l’Est. J’ai vu les villes et les villages, les pampas et leurs habitants et je ne crois plus à notre victoire…
— Pourquoi !
— Parce qu’ils sont puissants et riches, tandis que nous…
— Ils sont puissants, mais ils ne sont pas unis. Ils s’entre-tuent. Les guerres ne cessent presque jamais dans leurs pays. Quant à la richesse, tu es riche, toi aussi.
— Moi ! riche ?
— Oui. Tu es le seul héritier des Incas.
Pendant ce temps, il avait fini son travail, et retira du trou assez profond qu’il avait creusé deux sacs de cuir. Ils contenaient deux lances, deux arbalètes artistiquement décorées et une massue, peinte en noir. Cette dernière paraissait fort lourde.
— Seigneur, reprit Anciano, garde bien ces armes. Elles ont toujours appartenu aux fils du Soleil. Tu as parlé de la richesse des Espagnols et tu as dit que nous sommes pauvres. Je veux donc te dire quelque chose que je t’ai caché jusqu’à ce jour. Dans l’armée des Incas, dans cette armée invincible en combat loyal, chacun des soldats avait une massue comme celle-ci ; la massue des simples soldats était en bronze : arme redoutable dans les mains robustes du peuple des Incas ! Celle des commandants était en argent. Le grand chef lui-même en avait une ; mais comme il ne touchait qu’à des objets en or, sa massue était également en or pur et massif. La massue que tu tiens dans tes mains, est une massue de grand chef !
— Celle-ci ? elle est en or ? mais elle est toute noire !
— Oui, elle est laquée. Une arme en or nous serait dangereuse maintenant. Mais lorsque tu commanderas ton armée invincible, la massue en or brillera devant tes soldats !
— Hélas, même si elle est vraiment en or, ce n’est plus l’arme redoutable d’autrefois. Les Espagnols ont bien d’autres armes aujourd’hui, plus puissantes encore. Depuis que nous avons acheté des fusils à Montevideo, je sais combien nos vieilles armes sont ridicules. Que peuvent mille massues contre cinquante fusils ou contre un seul canon ?
— Je crois que tu as tort, Seigneur. Le son du fusil trahit celui qui le manie ; mais la flèche est silencieuse.
Ils restèrent assis quelques instants, chacun plongé dans ses pensées. Puis, Anciano toucha respectueusement l’épaule du jeune Inca, dont le visage s’était rembruni et lui dit :
— Seigneur, il est temps de partir ; pour arriver à la source avant que la nuit soit tombée, nous devrons nous dépêcher car nous n’avons pas de chevaux !
Ils quittèrent la lagune et continuèrent leur route, longeant le bord de la forêt. Chacun d’eux portait des armes d’un poids considérable, surtout le jeune Inca, qui avait attaché la massue à sa ceinture, cependant ils avancèrent d’un pas rapide. Le vieil homme de cent un ans marchait comme s’il n’en avait eu que trente. Son compagnon le nommait Anciano, ce qui signifie l’ancien, en espagnol. Il est du reste bien connu qu’on rencontre souvent des Indiens dans les Andes de cent, cent dix et même cent vingt ans.
Les deux Indiens arrivèrent bientôt à une des portes naturelles de la forêt. Ils y entrèrent. Mais à peine avaient-ils fait cent ou deux cents pas que le jeune homme, qui avait tout de même l’ouïe plus fine que son compagnon, saisit le bras d’Anciano et l’attira vite derrière un grand arbre.
— Qu’y a-t-il ? demanda celui-ci.
— Attention ! Je crois avoir entendu des pas d’hommes et de chevaux dans la clairière toute proche. J’en ai même aperçu quelques-uns.
— Sont-ils nombreux ?
— Je ne sais pas. Je ne les ai qu’entrevus.
— C’est bien dangereux pour nous. Nous nous trouvons sur le territoire des Abipones. Ils sont nos ennemis et nous tueraient. Il faut que j’aille les espionner pour savoir ce qu’ils veulent faire.
— Laisse-moi aller, Anciano. Tu es plus vieux et ce n’est pas sans danger.
Ils discutèrent un peu, à mi-voix, mais finalement le vieux l’emporta. Il s’éloigna et revint au bout d’une demi-heure.
— Ce sont bien des Abipones. Ils ont cinquante chevaux. Ils les ont certainement volés, car ils ne sont pas riches. Ils sont armés de lances, d’arbalètes et de tuyaux de curare.
— Ils sont donc sur le sentier de la guerre ?… Comment faire pour les éviter ?
— Ce n’est pas facile. Le chemin n’est pas assez large pour y passer inaperçu, et les fourrés sont impénétrables. Il nous faudra revenir sur nos pas et chercher plus loin une autre porte dans la forêt. Viens !
Ils regagnèrent la lisière de la forêt, et poursuivirent leur chemin dans la même direction. Pour le raccourcir, ils traversèrent la Pampa, car la forêt faisait une courbe vers le Nord. À la fin de l’après-midi, au milieu de la Pampa ouverte, ils aperçurent un cavalier solitaire qui venait du Sud et se dirigeait tout droit vers eux. En même temps, ils virent dans l’herbe la piste de plusieurs cavaliers. Celui qui venait paraissait suivre cette piste assez récente. Les deux Indiens s’arrêtèrent.
— Que faire ? demanda Haukaropora. Pouvons-nous éviter cet homme ?
— Trop tard. Impossible de se cacher. Il a dû déjà nous voir. Si nous essayions de nous sauver, il nous rattraperait vite, car il est à cheval. Mais il est seul, nous ne devons pas le craindre.
— Mais c’est peut-être un Abipone.
— Je crois que c’est un Blanc.
Le cavalier solitaire venait vers eux et quelques minutes plus tard, il était à leur hauteur. Il les salua en espagnol et dit :
— Permettez-moi, Señores, de vous demander d’où vous venez ?
— Nous venons de Parana, lui répondit poliment Anciano.
— Et où allez-vous ?
— Nous allons dans le Chaco et de là vers les Grandes Montagnes.
— Qui êtes-vous. Señores ?
— Nous sommes des Indiens mais nous n’appartenons à aucune tribu.
— Je suis le docteur Parmezan Rui el Iberio de Saragunna et Castelguardiante.
— C’est un nom bien long et bien distingué, Señor.
— Oui. Ma famille est une des plus anciennes de l’Espagne, plus exactement de la Castille. Mais vous dites que vous allez dans le Gran Chaco et de là dans les Montagnes – appartiendriez-vous par hasard à la suite du Père Jaguar ?
— Du Père Jaguar ? Est-ce que cet homme si célèbre se trouve par ici ?
— Oui. C’est justement lui que je cherche. Je crois avoir retrouvé sa piste. Vous n’êtes donc pas ses compagnons ?
— Non ; mais nous serions heureux de le revoir. Nous permettez-vous de nous joindre à vous ?
— Volontiers, à condition que vous ne marchiez pas trop lentement. Je suis très pressé.
— Nous marchons vite.
— Venez donc !
Il se mit à galoper et les deux Indiens couraient à ses côtés. Il leur demanda un peu plus tard :
— Vous connaissez mon nom, Señores. Voudriez-vous me dire le vôtre ?
— Je m’appelle Anciano et le nom de mon petit-fils est Haukaropora. Si vous trouvez ce nom trop long, appelez-le simplement Hauka.
— C’est ce que je vais faire. Je vais amputer les trois dernières syllabes de son nom. Amputer, c’est mon métier. Je suis chirurgien. Que pensez-vous d’une opération pour écarter l’os de la cheville du pied ? Croyez-vous que le patient pourrait encore marcher par la suite ?
— Ce serait fort difficile.
— Mais pas du tout. Cela dépend uniquement de l’habileté du chirurgien.
Anciano regarda son interlocuteur avec inquiétude. Don Parmezan le remarqua et changea de sujet :
— Est-ce que votre Excellence connaît personnellement le Père Jaguar ?
— Oui, je l’ai rencontré plusieurs fois.
— Je suis heureux d’entendre cela. Croyez-vous qu’il sera disposé de venir en aide à deux Señores français ?
— Français ? Qu’est-ce que c’est ?
— Ils sont de la France.
— Je ne sais pas ce que ce mot signifie.
— Vous n’êtes pas très fort en géographie, me semble-t-il. Moi, je m’y connais bien. Je vais vous l’expliquer. La France c’est un pays d’outre-mer, à l’ouest de l’Espagne, au nord de la Russie et au sud de l’Italie. Vous voyez comme je suis fort en géographie ! Or, ces Français veulent à tout prix découvrir de vieux os. Nous étions en train de déterrer les ossements d’un animal quand les Abipones nous ont surpris.
— Les Abipones ? Où cela ?
— De l'autre côté du Rio Salado, vers La Laguna-Prongos.
— Y a-t-il des Abipones par là aussi ? C’est drôle. Combien y en avait-il ?
— Une cinquantaine.
— Comme ceux que nous avons vus ici, dans la forêt.
— Tout cela ne me plaît guère, ces Abipones préparent un mauvais coup. Pourvu que nous retrouvions le Père Jaguar et qu’il réussisse à sauver les deux Français !
Il raconta, dans le style qui lui était propre, toute l’aventure. Pendant ce temps, ils pénétrèrent dans la forêt par une autre porte. À un tournant, ils s’arrêtèrent brusquement. Ils virent à cinquante mètres, un groupe de vingt hommes et autant de chevaux, tous armés jusqu’aux dents et vêtus de cuir. L’un d’eux, un homme de stature géante, à la barbe blanche, se dirigea vers les nouveaux venus.
— C’est le Père Jaguar ! dit Anciano au chirurgien.
Celui-ci se présentait tout autrement qu’à Buenos-Ayres. Là-bas, il portait des vêtements européens très élégants ; ici, vêtu de cuir, il paraissait encore beaucoup plus fort. Il s’exclama, l’air tout heureux à la vue des deux Indiens :
— Anciano et Hauka ! Ici, dans le Gran Chaco ! quelle bonne surprise ! Pour quelle raison êtes-vous descendus de vos montagnes ?
— Nous en parlerons plus tard, Señor. Il y a quelque chose de plus pressé. Il faut sauver deux prisonniers.
— Deux prisonniers ? Qui sont-ils ?
— Don Parmezan vous le dira.
— Don Parmezan ? J’ai déjà entendu ce nom. Je crois même vous avoir rencontré déjà. Ne vous appelle-t-on pas El Carnicero aussi ?
— Mais oui, Señor, répondit celui-ci. Cependant, mon vrai nom est Docteur Parmezan Rui el Iberio de Saragunna y Castelguardiante.
— Merci, Señor. Voulez-vous me dire, qui sont ces deux prisonniers ?
— Il s’agit de deux Señores français.
— Des Français ? Est-ce possible ?
— Ils voulaient vous rejoindre pour se rendre au Chaco. Ils voudraient y rechercher des ossements.
— Des ossements antédiluviens peut-être ?
— Oui. Il s’agissait d’un gigantochelonia.
— Je n’avais pas encore entendu ce nom. Mais il me semble que cela signifie tortue géante !
— C’est exact, Señor ; nous étions en train de déterrer la carapace de cette tortue quand on nous a surpris.
— Comment s’appellent-ils, ces Français ?
— Je n’ai pas pu retenir leurs noms. L’un était professeur…
— Le professeur Cazenave ?
— Oui, c’est cela. Et son compagnon s’appelait Olive.
— Quels types ! Ils me suivent depuis Buenos-Ayres.
— Pas exactement, Señor. Ils sont venus en bateau à Santa-Fé et de là ils sont partis à cheval. Ce professeur est un brave homme, mais il a des idées fixes. Il ne s’occupe que de vieux os. Il ne s’intéresse pas du tout à la chirurgie, par exemple. Et pourtant, les opérations chirurgicales…
— Laissons les opérations, pour l’instant ! Racontez-moi plutôt ce qui est arrivé !
Le chirurgien obéit. Pendant qu’il parlait, les compagnons du Père Jaguar se groupèrent autour de lui. Tous étaient des hommes de haute stature, robustes, énergiques, trempés par mille aventures, qui n’avaient peur de rien ni de personne. Il y avait là aussi les trois hommes qui accompagnaient le Père Jaguar à Buenos-Ayres. Eux aussi, ils faisaient tout autre figure ici dans la forêt que dans le salon du banquier. Quand Don Parmezan eut terminé son récit, il y eut quelques minutes de silence. Ils attendaient que leur chef exprimât son opinion, mais ce dernier, se tournant vers Geronimo, lui demanda :
— Qu’en penses-tu ?
Geronimo était un véritable colosse : il avait le nez aquilin, la barbe noire et on l’aurait pris facilement pour un capitaine de brigands. En réalité, c’était un très brave homme et le favori du Père Jaguar. Il haussa les épaules et répondit :
— Il faudrait d’abord décider si tu veux sauver ou non ces deux imprudents !
— Je veux les sauver à tout prix. Ce sont mes compatriotes. J’ai dit cent fois à Cazenave de ne pas venir de ce côté et je ne pouvais pas deviner qu’il allait me suivre quand même. Il a mérité cette petite leçon ; mais il faut le libérer autrement sa ressemblance avec le colonel lui sera fatale !
— Je me demande si les Abipones se trouvent encore au même endroit. Si oui, allons-y tout de suite.
— Permettez-moi de remarquer, Señores, dit le vieil Anciano, qu’ils sont certainement partis. J’ai mes raisons pour le croire.
Et il leur raconta sa rencontre avec l’autre troupe d’indiens.
— Avaient-ils aussi des Blancs avec eux ? demanda le Père Jaguar.
— Non.
— Je suis néanmoins persuadé qu’ils poursuivent des buts communs. Il s’agit peut-être d’un pronunciamiento. Ces Blancs sont en train de soulever les Abipones. Ils ont constitué des dépôts d’armes secrets pour les armer. C’est un de ces dépôts que le professeur a pris pour la carapace d’un gigantochelonia. Même si les mutinés se convainquent qu’il n’est pas le colonel Glotino, on le supprimera parce qu’il en a trop appris, quant à leurs projets. Dans ce pays, et surtout dans ces régions lointaines, une vie humaine ne vaut pas grand-chose et celle d’un étranger encore moins. Mais vous dites qu’Antonio Perillo est aussi avec eux ? Je l’ai toujours tenu pour un bandit, et j’aurais quelques mots à lui dire. Quant au capitaine Pellejo, c’est tout simplement un traître. Et le troisième Blanc ? Savez-vous son nom ?
— Il n’a pas été prononcé tant que j’étais là, dit le chirurgien.
— Décrivez-le !
— Il est grand, fort, presque aussi fort que vous, Señor.
— Est-il jeune ?
— Plus âgé que les autres.
— Paraît-il obéir aux autres ? A-t-il l’air d’un subordonné ?
— Tout au contraire ! Il paraît être le chef de tous les autres.
— Et sa profession ? Est-il officier, estanciero ou gaucho ?
— Ni l’un ni l’autre. Il paraît plutôt quelqu’un qui vit toujours au grand air, un yerbatero (chercheur de maté) ou cascarillero (chercheur de quinquina) ou un gambu…
Il s’arrêta et réfléchit.
— Que vouliez-vous dire ? Gambusino peut-être ?
— Oui, c’est cela même. Le capitaine l’a nommé « le plus grand gambusino » (gambusino : chercheur d’or).
— Le plus grand gambusino ? C’est peut-être Benito Pajaro, que l’on appelle el gambusino maestro, – dit Geronimo.
— Probablement, acquiesça le Père jaguar. Je ne l’ai jamais rencontré, bien qu’on m’ait souvent parlé de lui. Nous allons apprendre à qui nous avons affaire. Car ma décision est prise : il faut délivrer les deux Français. En plus de cela, ces brigands préparent un coup de force contre le général Mitrè, que je connais et qui est mon ami. J’espère que vous êtes d’accord ?
— Oui, naturellement, cria-t-on à l’unanimité.
— Je vais vous dire mon idée. Je suppose que les deux troupes d’indiens vont se rencontrer et ceci probablement à l’endroit où le Señor Anciano a observé l’une de celles-ci. Nous devrons nous y rendre, mais tout de suite, car il est possible qu’ils n’y restent pas très longtemps. Nous trouverons la « porte » de la forêt sans difficulté même la nuit, car ils allumeront certainement des feux. Je ne sais pas encore comment nous allons agir quand nous y serons. Cela dépendra naturellement des circonstances. Maintenant, à cheval !