Lireunlivre

Le Trésor des Incas, chapitre 7

Karl May

UNE LIBÉRATION NOCTURNE

Le soleil disparaissait déjà à l’horizon, quand la troupe du Père Jaguar partit. Anciano et Hauka, les deux Indiens, n’avaient pas de chevaux ; ils durent donc monter chacun en croupe d’un autre cavalier. Antonio, le cousin du banquier Salido, éprouva tout de suite une vive sympathie à l’égard du jeune Inca. Il lui dit en espagnol, très courtoisement :

— Señor, vous allez être obligé de partager mon cheval avec moi. Puis-je vous offrir une place derrière moi ?

Un léger sourire éclaira une seconde le visage toujours sérieux et triste de Hauka. Il répondit avec la même politesse :

— Je suis bien forcé de vous causer ce dérangement. Je vous remercie de votre offre, Señor, j’espère qu’il me sera possible de vous être utile à mon tour. Je m’appelle Hauka. Comment puis-je vous nommer ?

— Appelez-moi Antonio. Mais vous ne me dérangerez aucunement. Au contraire, je suis heureux de pouvoir vous rendre service. Vous êtes certainement meilleur cavalier que moi. Je suis donc obligé de vous demander de vous mettre derrière moi, tandis que je garde la selle, dont j’ai beaucoup plus grand besoin que vous.

Anciano à son tour, monta derrière un autre cavalier et l’on partit, longeant l’extrême bord de la forêt, suivant exactement le chemin déjà parcouru par les deux Indiens. Le Père Jaguar et Anciano étaient en tête. Derrière eux, Antonio, le jeune Hauka et Geronimo. On avançait dans le plus grand silence. Le terrain était mou et couvert d’herbes, aussi n’entendait-on pas le trépignement des chevaux.

Au bout d’un certain temps, Antonio demanda à Hauka en espagnol, pour que les autres le comprennent aussi, mais à voix basse :

— Je crois que nous sommes tout près de la porte. Qu’en penses-tu !

— Je voulais justement te le dire. J’ai remarqué, en venant par ici, ce laurier à gauche. La porte n’est plus qu’à quelques centaines de mètres.

— Laissons ici nos chevaux, alors, car leurs hennissements pourraient nous trahir. Nous avancerons à pied.

Ainsi fit-on. Ils attachèrent les chevaux aux premiers arbres de la forêt. Hauka invita ses compagnons à observer le plus grand silence.

— J’entends du bruit. Ce sont des cavaliers qui s’approchent. Aux chevaux !

Chacun couvrit de sa paume la bouche de son cheval. En effet, des cavaliers arrivaient, du côté de la plaine. On entendit bientôt leurs voix.

— Est-ce que tu es sûr du chemin, Brazo Valiente ? Ce n’est pas facile de retrouver cette étroite porte de la forêt en pleine nuit !

— C’est la voix d’Antonio Perillo ! Je la reconnais, chuchota le Père Jaguar.

— Je connais cette région comme ma poche, répondit le chef des Peaux-Rouges en mauvais espagnol. Nous sommes tout près de la porte. Il doit y avoir un grand laurier. Quelques pas encore vers la droite et c’est la porte.

— Nous avons de la chance de ne pas être restés au laurier, chuchota Geronimo. Qu’allons-nous faire maintenant ?

— Attendre, répondit le Père Jaguar. Nous ne pouvons rien entreprendre avant que les deux troupes ne se soient rencontrées. Connais-tu la voix de l’interlocuteur de Perillo ?

— Il me semble l’avoir déjà entendue. Mais je ne me rappelle pas où.

— Je vais te le dire. J’ai une bonne mémoire des voix. C’était « el Brazo Valiente », le « Bras vaillant », le chef des Indiens Abipones.

— Caramba ! en effet ! je me rappelle maintenant. C’était bien lui. Il ne rendra la liberté aux deux Français que contraint et forcé.

— Oh ! oui. Il y a quelques temps, nous étions en bons termes. Mais maintenant, c’est fini, depuis que nous avons aidé les Cambas contre les Abipones. Nous allons devoir l’y contraindre !

— Attends ! Tu sais que je n’aime pas recourir à la violence. Je ne verse le sang que si c’est inévitable. Surtout quand il est beaucoup plus facile d’atteindre notre but par ruse, ce qui comporte en même temps beaucoup moins de risques.

— Penses-tu que nous pourrons les délivrer sans être aperçus ?

— C’est ce que nous allons essayer tout au moins. Tout dépend de la nature du terrain et de la manière dont ils campent.

— Et si le coup réussit ? Qu’allons-nous faire après ?

— Nous continuerons notre chemin.

— Tu oublies le pronunciamiento, qu’ils préparent !

— Cela ne nous regarde pas.

— Mais si ! Nous sommes les loyaux sujets de notre président et de son gouvernement. Veux-tu le laisser renverser, peut-être même tuer, sans intervenir ?

— Les révoltés n’iront pas loin. Je ne connais pas exactement les forces dont ils disposent, mais en tout cas Mitrè en viendra à bout facilement.

— C’est assez probable. Mais même au cas où la révolte serait vite étouffée, il y aura beaucoup d’innocentes victimes. Nous nous devons d’intervenir, et de tuer quelques-uns de ces bandits pour intimider les autres.

— Je ne tue personne, sauf en cas de défense légitime, si l’on m’attaque.

— C’est un des préjugés que tu as apportés de l’Amérique du Nord. Tu as pitié des Rouges des États-Unis, qui sont voués à disparaître. Je ne les connais pas, mais je ne doute pas que tu n’aies raison, en ce qui les concerne : il est triste de voir comment la « civilisation » extérieure a exterminé ces tribus valeureuses et fières, dont tu nous as souvent parlé. Seulement, les Indiens de l’Amérique du Sud sont d’un caractère bien différent ! Ils sont lâches, sournois et cruels. Ils vivent de vol et de pillage. Mais aussitôt qu’ils se heurtent à une résistance quelconque, ils s’enfuient comme des chiens battus. Non, des gens qui emploient des flèches empoisonnées ne méritent pas de ménagements !

— Tout d’abord, tâchons de délivrer les deux prisonniers. Après, nous verrons ce que nous aurons à faire.

— Combien de compagnons prends-tu avec toi ?

— Un seul. Toi. Les autres nous attendront ici. Moins nous serons, moins nous risquerons d’être aperçus.

Cette conversation était entendue par tous les cavaliers. Aucun d’eux n’éleva de protestation. Le groupe était, il est vrai, une association libre, sans chef officiel, où chacun jouissait des mêmes droits et de la même liberté. Mais ils reconnaissaient tous » loyalement, la supériorité physique, morale et intellectuelle du géant français. Leur silence les disait, cette fois encore, d’accord avec lui. Mais il y avait quelqu’un, qui ne l’était pas. C’était Anciano : il protesta doucement :

— Pourquoi voulez-vous aller seul, Señor ? Laissez-nous, moi et Hauka, vous accompagner ! Vous nous connaissez : vous savez que nous pouvons vous être utiles.

Le Père Jaguar réfléchit quelques instants avant de répondre :

— Oui, je vous connais. Vous captez l’aigle des montagnes dans son nid. Votre marche est silencieuse, vos yeux et vos oreilles sans pareils. Je suppose que vous êtes capables d’approcher de ces hommes eux-mêmes, sans risquer d’être aperçus par eux. D’ailleurs, il fait nuit, et ces Abipones sont loin d’avoir la vue ni l’ouïe aussi subtiles que les Indiens Sioux, Apaches ou Comanches de l’Amérique du Nord. Entendu, vous m’accompagnerez !

— Avec ou sans armes ? demanda Anciano.

— Laissez tout ici, sauf les couteaux. Le reste ne ferait que nous gêner. Mais vos cheveux longs ne vous permettront pas de vous glisser entre les arbres et les lianes !

Pour toute réponse, Anciano noua ses longs cheveux sous son menton ; Hauka fit de même. Après quoi, la petite patrouille partit, Anciano en tête, guide et éclaireur à la fin. Hauka, qui se tenait à côté du Père Jaguar, lui souffla :

— Croyez-vous Señor, que nous réussirons à les délivrer ?

— Je l’espère. Sinon, il nous faudra recourir à la force.

— Mais il nous faudra autre chose encore…

— Quoi donc ?

— Des chevaux.

— J’y ai pensé déjà, jeune héros. (Ces mots furent prononcés sans la moindre ironie et ils montrèrent combien le Père Jaguar appréciait les qualités du jeune Indien). Il nous faudra quatre chevaux.

— Oui. Deux pour vos deux compatriotes et deux pour Anciano et pour moi. Vous allez libérer les prisonniers avec Geronimo, et pendant ce temps, Anciano et moi nous prendrons les chevaux.

— Pas si vite, mon ami ! Nous ne pouvons prendre aucune décision avant d’avoir observé la situation.

Ils avançaient sans bruit, dépassèrent le laurier et tournèrent à gauche. La porte franchie, ils redoublèrent de précautions. Bientôt ils virent des feux.

Nous avons déjà dit que la porte de la forêt était assez étroite ; mais en montant vers les feux, ils virent que le passage s’élargissait vers la droite. Il y avait là une véritable clairière entourée du mur presque infranchissable que formaient arbres, fourrés et lianes de la forêt vierge. À gauche, des hommes étaient rassemblés autour d’un feu car il faisait assez froid. La différence entre la température de la journée et celle de la nuit est parfois de vingt degrés. De l’autre côté, au fond de la clairière, on pouvait voir les chevaux.

Les quatre libérateurs avançaient toujours, en rampant et s’efforçaient d’éviter le moindre bruit. C’était maintenant le Père Jaguar qui était en tête. Bientôt, ils ne furent plus qu’à six pas d’un des chevaux, qui broutait tranquillement. Mais alors il dut sentir la présence d’étrangers, car il remua la queue et les oreilles, sans cependant hennir.

— Ces bêtes sont stupides, chuchota le Père Jaguar. Si c’était un cheval d’indiens de l’Amérique du Nord, il aurait depuis longtemps averti les hommes. Mais ces gens ne se soucient guère des chevaux ; ils se sentent en parfaite sécurité. Nous ne rencontrerons pas de sérieuses difficultés, je crois.

— Je suis de ton avis, répondit Geronimo. Regarde donc leur campement.

— C’est ce que je fais.

Il y avait, sur la clairière, à peu près cent Indiens. Ils étaient tous armés de lances, d’arbalètes, de flèches et de tuyaux, quelques-uns avaient aussi des armes à feu. Ces dernières étaient celles retirées de la cachette, où le professeur Cazenave espérait trouver sa gigantochelonia. Il y avait six feux. Près de l’un d’eux se tenaient les Blancs avec le chef des Peaux-Rouges. Le Père Jaguar pouvait très bien observer le visage de l’Indien, celui d’Antonio Perillo, du capitaine Pellejo et ceux de deux des soldats qui accompagnaient ce dernier, mais non des deux autres soldats qu’il n’apercevait que de dos. Quant au gambusino, qui l’intéressait le plus, il était étendu, le visage couvert de son large chapeau de gaucho. Ceux qui étaient arrivés avec la seconde troupe étaient en train de manger.

Le feu auprès duquel les Blancs avaient pris place était le plus rapproché d’une des extrémités de la clairière, où la forêt reprenait. Cela avait une raison : là, Cazenave et Olive étaient attachés chacun à un grand arbre. Ils se tenaient debout, mais sans pouvoir remuer bras ni jambes.

Après avoir examiné la situation, le Père Jaguar fit signe à ses compagnons de se retirer entre les arbres. Là, il leur exposa son plan :

— Ça ira ! Ils n’ont pas le moindre soupçon de la présence d’étrangers. Deux hommes suffiront pour libérer les prisonniers. Cependant, il est très heureux qu’Anciano et Hauka soient venus avec nous. Avez-vous des allumettes sur vous ?

— Pas d’allumettes, mais des pierres à feu.

— C’est suffisant. Écoutez-moi ! Je veux troubler ces gens, jeter la panique parmi eux. Comme je vois, tu as également de la poudre sur toi. C’est très bien. Vous allez faire le tour pour approcher la clairière de l’autre côté. Voyez-vous, comme l’herbe est sèche ? Une étincelle suffira pour allumer un véritable incendie. Tu vas donc semer une mince bande de poudre le long de tout un côté de la clairière. Cela fait, tu y mets le feu, et rejoins Hauka à toute vitesse. Celui-ci se procurera entre temps les selles dont nous avons besoin. Fais attention de te tenir de l’autre côté du feu quand tu l’allumeras, pour qu’ils ne t’aperçoivent pas et…

— C’est entendu, Señor, interrompit le vieux, vous pouvez être tranquille. Quand la flamme atteindra la poudre, je serai déjà loin. Ils vont courir tous vers le feu pour l’éteindre. J’ai compris votre plan, Señor.

— Je vois. Pendant que tu prépares l’incendie et que Hauka se procure les selles. Geronimo va prendre les chevaux. Moi-même je m’approcherai des prisonniers et profiterai de la panique causée par l’incendie pour couper les cordes qui les attachent. Nous courrons vers vous. Chacun prendra une selle et…

— Et deux de nous devrons s’emparer de ces deux paquets-là, acheva le jeune Inca.

— Quels paquets ? Pourquoi ?

— L’homme que vous nommez el Carnicero a raconté que ses compagnons possédaient des livres et des outils. Je les vois là, à côté d’eux, deux paquets qui, je suppose, leur appartiennent. Si nous délivrons les prisonniers, nous devons également reprendre leurs bagages.

— À condition pourtant que nous ayons assez de temps, bien que je ne voie pas pourquoi traîner des livres dans le Gran Chaco ! Mais enfin, nous verrons. Chacun sait bien ce qu’il a à faire, n’est-ce pas ? Allons-y !

Il se dirigea vers les prisonniers. Ce n’était pas sans difficulté, car il devait se tenir le plus loin possible du feu pour passer inaperçu et de l’autre côté la forêt était si dense qu’il était presque impossible d’avancer. Enfin, il arriva derrière les arbres auxquels Cazenave et Olive étaient attachés. De là, il put entendre la conversation des Blancs assis au feu.

— C’était tout de même une faute de laisser courir ce carnicero, observa le capitaine Pellejo, il pourra plus tard tout raconter !

— Qu’importe ? répondit Antonio Perillo. D’abord personne ne le croira, et puis, cela ne nous fera pas de mal si l’on nous attribue la suppression de cette canaille de colonel Glotino !

— À condition que notre projet réussisse ! mais dans le cas contraire, nous serions dans de mauvais draps…

— Mais notre projet doit réussir ! Pensez donc, notre excellent ami, el Brazo Valiente, nous a promis de mettre à notre disposition plusieurs milliers de soldats Abipones !

— Oui, je l’ai promis et je tiendrai ma promesse, déclara le chef, si vous aussi, vous tenez les vôtres.

— Quant à cela, vous pouvez être absolument tranquille.

— Vous me montrerez donc toutes ces cachettes d’armes dont vous avez parlé ? Et vous nous donnerez tout ce qu’elles contiennent ?

— Oui.

— Et vous nous aiderez contre nos ennemis héréditaires, les Cambas, en amenant au lago (lac) vos soldats des stations de la frontière ?

— Je te le répète, ce que j’ai promis, je le tiens toujours. J’ai déjà envoyé des courriers au fort Brancho, pour rassembler toutes les ressources disponibles qui se trouvent dans la région.

— En ce cas, vous n’aurez pas à vous plaindre de nous ! Nous allons tout d’abord anéantir les Cambas. Ils sont les amis du gouverneur blanc, par conséquent, vos ennemis. Mais nous tirerons un autre avantage encore de la victoire sur les Cambas. Toutes les tribus indiennes, en deçà et au delà de la frontière, en apprenant cette victoire, accourront et seront nos alliés. Notre armée s’élèvera à plusieurs dizaines de mille excellents guerriers ! Les gouverneurs blancs trembleront et pâliront devant notre force !

Là, la conversation s’arrêta. Ce que le Père Jaguar avait appris était largement suffisant pour l’inquiéter. Il aurait voulu continuer à les écouter, mais il était impossible de savoir, à quel moment la conversation reprendrait. Il aurait été heureux aussi de pouvoir identifier le gambusino, couché devant le feu, le visage dans l’ombre de son sombrero. Tout le monde le connaissait, mais personne ne savait au juste qui il était. Mais le Père Jaguar ne pouvait plus attendre. Anciano pouvait allumer l’incendie de l’autre côté d’un instant à l’autre. Il fallait aussi prévenir les deux prisonniers pour qu’ils ne fassent pas de gaffe au moment décisif. Il chuchota donc en français :

— Ne bougez pas, Monsieur le Professeur. Il y a quelqu’un derrière vous qui veut vous sauver !

Celui-ci n’était pas assez habitué à de telles situations pour obéir. Il tourna la tête vers son interlocuteur inattendu, Olive esquissa le même mouvement mais se reprit tout de suite.

— Attention ! Ne bougez pas ! Je vais vous poser quelques questions. Vous répondrez par oui ou par non uniquement. Si vous voulez dire « oui », haussez l’épaule droite, pour « non » haussez la gauche. Je suis Charles Duval, le Père Jaguar, dont vous avez fait la connaissance à Buenos-Ayres, chez le banquier Salido. M’entendez-vous ?

Ils haussèrent tous les deux l’épaule droite.

— Êtes-vous attachés si étroitement que les cordes vous fassent mal ?

Haussement de l’épaule gauche : « non ».

— Donc votre circulation de sang n’est pas troublée, vous pourrez vous remuer et avancer dès que j’aurai coupé vos cordes ?

Haussement de l’épaule droite.

— C’est très bien. J’ai le couteau dans la main. Un de mes compagnons va allumer l’herbe de l’autre côté. Les gens courront par là pour éteindre le feu. Vous m’entendez toujours ?

Les deux hommes haussèrent l’épaule droite.

— Dans la panique générale je couperai vos cordes, et nous courrons vers les quatre chevaux » que vous voyez là. Un autre de mes amis les a rassemblés. Il faudra agir vite. À côté vous voyez quatre selles. Chacun de vous en prendra une et…

Il ne put pas terminer sa phrase, car il aperçut une petite flamme de l’autre côté de la clairière ; en quelques instants, le feu atteignit la poudre et une minute après sur toute la lisière opposée de la clairière s’élevait un mur de flammes hautes de plusieurs mètres.

Tous, Blancs et Rouges sursautèrent. En un moment, la contusion fut générale. Seul, le chef indien garda son sang-froid.

— Rabattez les flammes avec vos ponchos ! cria-t-il.

On exécuta le conseil qui était bon, cependant l’extinction du feu s’avéra très difficile car l’herbe sèche flambait comme une allumette ! Les chevaux devinrent inquiets. À cet instant, personne ne se souciait des prisonniers.

Le Père Jaguar avait déjà coupé leurs cordes et les entraînaient maintenant vers les chevaux, près desquels Geronimo les attendait ; il leur cria :

— J’ai attaché les chevaux les uns aux autres. Apportez les selles !

Il sauta sur un des chevaux et disparut. Le Père Jaguar prit deux selles, bien qu’elles fussent très lourdes.

— Et mes livres, demanda Cazenave.

— Et les outils, fit l’écho Olive.

Heureusement Anciano et Hauka accouraient.

Chacun d’eux prit une selle. Cazenave se chargea des livres et Olive des outils.

— Partons, il est temps, pressa le Père Jaguar.

Pour l’instant tous dans la clairière s’affairaient encore à maîtriser le feu. La petite troupe du Père Jaguar se dirigea, sans perdre une minute, vers la porte de la forêt. Ils n’étaient pas encore loin du camp, quand ils entendirent une voix puissante :

— Tormenta ! les prisonniers ont disparu !

Le Père Jaguar s’arrêta et prêta l’oreille.

— Cette voix ! Je la connais ! C’est lui !

On entendit la même voix.

— On a coupé les cordes ! Ils ne peuvent pas encore être loin ! Aux armes ! Ils se sont enfuis certainement par là ! À gauche, c’était le feu et à droite la forêt. Nous les aurons ! Vingt hommes restent aux chevaux ! Les autres viennent avec moi.

— Qu’attends-tu Carlos ! demanda Geronimo au Père Jaguar. Viens, viens vite.

— Cette voix, répondit celui-ci, je la connais…

— Que peut-elle te faire, cette voix ? Laisse-les crier et viens ! Autrement ils nous rattraperont.

— Mais il faut que je voie cet homme.

Le Père Jaguar, toujours si calme et se dominant à merveille, était en proie à une grande agitation. Il voulut jeter les deux selles et revenir sur ses pas, pour regarder en face celui dont il entendait la voix. Mais Geronimo le secoua et lui cria :

— Tu es fou ! Si tu veux risquer ta vie, fais-le quand tu es seul, et ne risque pas les nôtres avec !

— Tu as raison, répondit le Père Jaguar, qui eut l’air alors de se réveiller – je dois me tromper. Oui, certainement, je me trompe. Ce ne peut pas être lui ! Cependant, c’était la même voix. Il faudra que je tire cela au clair… mais oui plus tard… Allons !

Comme s’il voulait rattraper les précieuses minutes perdues, il courait maintenant de toutes ses forces et devançait les autres, qui avaient peine à le suivre, d’autant plus qu’ils ne voyaient rien dans la nuit, éblouis encore par le feu. Quant au Père Jaguar, il lui était bien égal de courir dans la nuit ; il se rappelait exactement le chemin parcouru. Mais Cazenave, qui n’était pas un athlète, ne pouvait pas soutenir la même allure. Il avait le paquet le plus pesant, celui qui contenait les livres. Au bout de quelques minutes, il jeta son paquet par terre et cria, essoufflé :

— Olive, je n’en peux plus ! Donne-moi les outils et prends les livres ! Ils sont trop lourds pour moi.

— Je veux bien. Voici les outils, précieux, car ils servent de clefs au monde antédiluvien. Mais qu’elle est lourde, votre sacrée science ! Maintenant, hâtons-nous, car j’entends déjà des voix derrière nous !

Ils coururent de toutes leurs forces, cependant pas assez vite encore pour échapper à leurs persécuteurs. À la tête de ceux-ci se trouvaient le gambusino, qui courait presque aussi vite que le Père Jaguar. Quand ils arrivèrent à la lisière de la forêt, un coup de fusil partit puis un autre. Ils virent encore Anciano et Hauka qui tournaient à gauche, et disparurent dans l’ombre, mais entendirent en même temps la voix du gambusino derrière eux, qui criait :

— Halte ! ou je tire !

— Le gambusino ! je suis perdu ! dit le professeur, qui était le dernier de la file.

— Pas encore, Monsieur le Professeur ! Ce chercheur d’or a compté sans Olive. Mais celui-ci va vous sauver ! Passez vite par là !

Il laissa son maître le devancer, attendit que le gambusino ne fut qu’à quelques pas de lui et lui jeta dans les jambes, le lourd paquet de livres. Le gambusino trébucha et tomba, ce qui laissa le temps au professeur et à Olive de gagner quelques mètres d’avance. Il se releva bien vite et s’apprêtait à continuer la poursuite, mais une voix retentissante l’arrêta :

— Halte ! C’est le Père Jaguar et sa troupe qui sont ici ! Celui qui avancera sans ma permission, recevra une balle dans les côtes !

Le gambusino fit halte. Voulait-on simplement le tromper et l’intimider avec le nom de l’homme célèbre ? Il fit encore quelques pas en avant, et vit un groupe d’hommes, vêtus de cuir, aux larges chapeaux, le fusil à la main. Il ne put reconnaître leur visage, à cause de l’obscurité, mais ce qu’il avait vu lui suffit.

— Cielo ! dit-il, c’est vraiment la troupe du Père Jaguar ! Ah ! l’animal ! Si je vais plus loin, je servirai de cible à ses balles ! Rien à faire pour aujourd’hui ! Mais il me payera cher le tour qu’il vient de me jouer !

Il revint donc sur ses pas, et rencontra, en bordure de la forêt, les premiers de ses hommes :

— Demi-tour ! commanda-t-il, rien à faire pour aujourd’hui.

— Pourquoi ? demanda le capitaine Pellejo, qui se trouvait dans le groupe de tête.

— Nos oiseaux nous échappent, au moins pour le moment.

— Comment cela ?

— Savez-vous qui est l’homme qui les a aidés à s’enfuir ? Ce salaud de Père Jaguar !

— Pas possible !

— C’est si bien possible que j’ai vu ses hommes et entendu sa voix ! Retournons vite à notre camp, cet homme est fort capable de nous attaquer tout de suite !

— Il ne fera pas cela ! Il a seulement voulu délivrer les deux prisonniers. S’il avait voulu nous attaquer, il l’aurait fait plus tôt, quand nous ignorions encore sa présence.

— C’est possible ; mais cet homme m’inquiète. Je le connais beaucoup mieux que vous et lui, il me connaît aussi… un peu… depuis longtemps. Il connaît tout au moins ma voix. S’il m’a reconnu tout à l’heure, il va certainement s’élancer à ma poursuite. Cela ne fait pas l’ombre d’un doute ! Il voudra me voir à tout prix !

— Avez-vous un compte à régler avec lui ?

— Oui. Et un compte pas ordinaire. Venez vite, nous n’avons pas une minute à perdre !

Ils retournèrent tous à la clairière. Là, le gambusino ordonna d’éteindre les feux et de se préparer immédiatement au départ.

— Nous allons partir ? Mais pourquoi ? demanda à son tour Antonio Perillo.

— C’est absolument nécessaire. Nous devons aller au moins assez loin pour ne pas redouter une attaque cette nuit. Il est capable de tout, ce Père Jaguar !

— Il n’oserait pas nous attaquer !

— Je vous dis qu’il en est bien capable !

Le chef des Peaux-Rouges, el Brazo Valiente, se mêla de la discussion :

— Le gambusino maestro a raison ! Si c’est vraiment le Père Jaguar, qui nous a enlevé nos prisonniers, et cela ne fait pas de doute, car vous voyez avec quelle habileté il a agi, en faisant allumer un incendie pour détourner notre attention des prisonniers, nous devons nous éloigner sur-le-champ. Je le connais ! Nous sommes ennemis ! Il nous attaquera et ici nous ne sommes pas en bonne position de défense.

Une fois les feux éteints, ils partirent en file indienne. Heureusement pour eux ils avaient des chevaux de réserve pour remplacer ceux que le Père Jaguar leur avait pris. Ils chevauchèrent pendant plus de deux heures, traversèrent la forêt, qui n’était pas très large à cet endroit, et avancèrent encore d’une vingtaine de kilomètres dans la Pampa libre.

— Ici, nous sommes en sécurité ! Il ne pourrait pas nous retrouver, même s’il nous avait suivis jusqu’à la lisière de la forêt, dit le chef des Abipones. Il fait nuit, il ne peut donc pas voir nos traces. Señores, vous avez voulu tenir conseil ; faites !…

Ils s’assirent en formant un cercle et le gambusino donna le premier son avis :

— Ce sacré type est bien capable de nous contrecarrer dans la réalisation de nos projets. Je ne serai pas tranquille tant que je le saurai à nos trousses.

— Croyez-vous qu’il va nous poursuivre ?

— J’en suis sûr, s’il m’a reconnu.

— Il a certainement dû vous reconnaître.

— Demonio ! Comment le sais-tu ?

— Il a dû vous voir, auprès du feu, quand il a coupé les cordes des prisonniers.

— Je ne crois pas que le bord de mon chapeau laissait mon visage dans l’ombre. Mais il a pu reconnaître ma voix, quand j’ai crié dans la forêt, en poursuivant les prisonniers.

— Du reste, même s’il ne vous a pas reconnu, il ne s’en lancera pas moins à notre poursuite, observa el Brazo Valiente. Il est notre ennemi, et il sait que nous le haïssons depuis qu’il a prêté main-forte aux Cambas pour nous vaincre ! C’est justement son aide qui a décidé du sort du combat ! Il n’y a pas d’homme au monde qui puisse lui résister !

— Nous sommes donc d’accord sur la nécessité de faire perdre nos traces à cet homme, de façon qu’il ne puisse nous suivre ? résuma le gambusino.

— D’accord. Mais comment faire ? Si vous croyez que c’est facile d’aiguiller sur une fausse piste un homme comme le Père Jaguar ! remarqua le capitaine Pellejo. D’après ce que j’ai entendu dire de lui, – car je ne l’ai pas encore rencontré, – c’est le meilleur connaisseur d’empreintes de notre pays. Il a dû apprendre à lire les empreintes aux États-Unis.

— Vous avez raison ! il n’existe pas beaucoup d’hommes capables de se mesurer avec lui, mais je suis un de ceux-là. Voici mon plan dit le gambusino. Nous retournons d’abord au fleuve.

— Mais c’est un détour énorme et nous sommes pressés !

— Pas du tout ! Partons tout de suite, et ne musardons pas en route. Donc : nous gagnerons le fleuve. Nous le traverserons à cheval, en nageant quelques centaines de mètres. Puis nous reprendrons pied sur l’autre rive, en amont. Là, nous nous reposerons un peu, après quoi nous reviendrons sur nos pas, jusqu’à l’endroit où nous nous trouvons actuellement. Cela va nous faire perdre deux jours ; mais le Père Jaguar ne pourra plus nous retrouver.

— Comment cela ?

— Parce qu’il ne peut pas commencer sa poursuite avant l’aube. Il n’arrivera au fleuve que demain soir. Là, il devra encore attendre le matin pour retrouver nos traces sur l’autre rive. Il n’arrivera qu’après-demain soir à l’endroit où nous aurons fait demi-tour, nous, demain soir déjà. En deux nuits, l’herbe se redresse complètement, et il lui sera impossible de retrouver nos traces.

— Magnifique ! C’est une idée de génie ! Il ne nous reste qu’à l’exécuter.

La troupe des Indiens se remit en marche et se dirigea vers le fleuve, conduite par le gambusino et le chef indien, par une autre porte de la forêt. Les chevaux étaient fatigués, mais les cavaliers étaient gais, espérant avoir trompé le Père Jaguar et lui avoir échappé définitivement. Mais ils avaient compté sans leur hôte !

Cet homme, dont le seul nom mettait en fuite une centaine d’indiens, cet homme si vénéré par ses amis et si redouté par ses ennemis, réfléchissait et pensait à tout autre chose qu’à attaquer l’autre troupe pendant la nuit. Il pensait toujours à cette voix, dont il cherchait depuis de longues années le propriétaire. Et voilà que le hasard le lui faisait rencontrer, ici, dans le Gran Chaco, où il n’aurait jamais eu l’idée de le chercher ! Tous ses compagnons dormaient déjà. Après les fatigues du jour et d’une nuit si mouvementée, ils avaient bien gagné ce repos. Mais leur chef ne trouvait pas le sommeil.

— Il faut que je le voie ! se disait-il. Et si c’est vraiment lui, l’un de nous deux ne survivra pas à cette rencontre ! Ah ! Je le retrouverai, je le jure !

source : Ebooks gratuits

À lire aussi

Tous les livres | Tous les auteurs

Tous nos livres
Malik et le tapis volant
Olivier Muhleisen

"Paris a une magie que seuls ceux qui savent regarder peuvent voir."

"Les étoiles te montreront toujours le chemin. Elles sont les gardiennes de ton passé et les éclaireuses de ton avenir."

"Une beauté silencieuse qui ne pouvait être comprise que par ceux qui avaient touché les cieux."

Informations sur les cookies | CGU | Contact | © lireunlivre.com | Onmyweb Production