LA COURSE DANS LA PAMPA
Le chemin suivi par le professeur Cazenave et ses compagnons se dirigeait tout droit vers le Nord, entre le Rio Salado et le Rio Saladillo. En moins d’une heure, ils traversèrent, sur un pont en bois, le premier de ces deux fleuves et arrivèrent à la Colonie Espéranza. Ils ne s’y arrêtèrent pas, voulant rattraper le Père Jaguar le plus vite possible, et continuèrent leur route à toute vitesse vers Cordova.
« À toute vitesse » est une façon de parler. Le chirurgien, bon cavalier, marchait en tête, à assez bonne allure, mais qui était déjà trop rapide pour les deux autres. En Argentine, vingt-cinq kilomètres à l’heure n’est pas une vitesse exceptionnelle pour un cavalier. Le cheval, naturellement ne mène pas ce train bien longtemps. Le chirurgien avançait à la manière argentine. Il éperonnait son cheval de toutes ses forces, mais il chevauchait bien.
Olive ne faisait pas non plus un mauvais cavalier. Il avait eu l’occasion, pendant son séjour en Argentine de s’habituer à la selle. Ce n’était pas du tout le cas pour le professeur. Il faisait des efforts louables pour maintenir son équilibre et il y parvenait. Mais ses lèvres serrées montraient qu’il n’était pas à son aise. Au bout de la seconde heure il n’en pouvait plus et s’écria :
— Halte ! Arrêtez ! Mon pauvre cheval ne peut plus avancer. Il est épuisé. Il faut le laisser souffler un peu, tranquillitas, comme disaient les anciens Romains.
— D’accord, disait Olive. Arrêtons-nous un quart d’heure.
Le chirurgien protesta :
— Il faut que nous arrivions ce soir au fort Tio. Nous avons encore cent bons kilomètres. Autrement, nous ne serons pas demain soir à La Laguna-Prongos. Je continue ma route !
— Je ne vous en empêche pas, Señor, répondit Cazenave, mais votre cheval non plus ne soutiendra pas ce train longtemps. Où vous en procurerez-vous un autre ? Regardez-le, vous l’avez fourbu en deux heures. Il saigne des deux flancs. C’est de la cruauté – atrocitas ou crudelitas en latin, ou aussi duritas et saevitia.
— Cela ne vous regarde pas. C’est moi qui l’ai payé !
— Faites comme vous voulez. Quant à nous, nous allons nous reposer, dit Olive.
Il s’assit à côté de son maître. Le chirurgien, après avoir protesté un peu, s’assit également. Mais après une demi-heure il les pressa de repartir.
Devant eux, le campo largo s’étendait à perte de vue : immense plaine sans autre végétation que de l’herbe. Pas un arbre, pas un buisson ; ceux-ci ne poussent qu’autour des rares sources et des rivières. Après avoir chevauché encore une heure, ils entendirent du bruit derrière eux : c’était la diligence, reliant Santa-Fé à Cordova, qui les rattrapa et les dépassa bientôt. Elle était accompagnée de trois péons. L’un d’eux cria à nos voyageurs, sans ralentir :
— Où allez-vous, Señores ?
— Au fort Tio, Excellence, répondit le chirurgien.
— Nous y passons. Voulez-vous que je vous réserve des places pour la nuit ?
— Certainement, si vous voulez bien en avoir l’obligeance.
En quelques instants, la diligence disparut. Nos voyageurs continuèrent leur chemin, ce qui ne fut pas sans difficulté pour Cazenave. C’était beaucoup moins son cheval que lui qui avait eu besoin de se reposer tout à l’heure. Il fit de louables efforts pour cacher sa fatigue et ses souffrances à ses deux compagnons. Mais au courant de l’après-midi, il lui fallut tout de même proposer une nouvelle halte. Aussi, était-il presque nuit quand ils arrivèrent au fort, en se tenant aux traces de la diligence.
Il ne faut pas croire que le mot fort indique la même chose en Argentine que chez nous. Le fort Tio par exemple était un grand carré de terre, entouré d’un fossé et d’une haie de cactus. À l’intérieur de la haie, il y avait quelques ranchos, abritant une vingtaine de soldats, commandés par un lieutenant. C’est ce dernier qui les reçut.
— Soyez les bienvenus, Señores ! Nous sommes heureux de vous…
Il s’interrompit : reconnaissant le chirurgien, il s’exclama en riant :
— El carnicero ! Je vous salue, Señor ! Heureux de vous rencontrer à nouveau ! Vous avez certainement fait une série d’opérations chirurgicales depuis notre dernière rencontre à Rosario, n’est-ce pas ?
Don Parmezan répondit sur un ton un peu piqué :
— Quant à mes opérations, elles ne regardent que mes patients. Ne vous en occupez donc pas, Señor. Sauf, naturellement, si vous ou un de vos subordonnés devaient être amputés. Je suis tout disposé à vous couper une jambe, si vous le voulez…
— Merci, nous sommes tous en parfaite santé. Mais voudriez-vous me présenter vos compagnons ?
— Ce sont des explorateurs, hommes de science, tous deux Français. Leurs noms sont quelque peu difficiles à prononcer…
Cazenave se présenta lui-même ainsi qu’Olive. Ils furent conduits au rancho du lieutenant, tandis que Don Parmezan se mêlait à un groupe de soldats. On les attendait déjà au fort, car le péon avait tenu sa promesse et les avait annoncés.
Au cours de la conversation, l’officier ne tarda pas à s’apercevoir, à quels résidus bizarres d’humanité il avait affaire. Un homme qui vient dans les Pampas – ou même dans le Chaco – pour y rechercher de vieux ossements, doit nécessairement passer pour un demi-fou. Il renonça donc d’avance à discuter ce qu’il prit pour l’idée fixe du petit professeur, mais tint pour son devoir d’attirer l’attention de celui-ci sur les difficultés et dangers auxquels il allait s’exposer.
— J’espère que vous resterez encore quelque temps chez nous, Señor ? Vous y attendrez vos compagnons, qui doivent vous rejoindre, n’est-ce pas ?
— Non, Señor. Je n’attends personne. Notre expédition n’est composée que de nous trois, c’est-à-dire de moi, de mon serviteur Olive, et de Don Parmezan.
— Est-ce possible ? Vous n’attendez donc personne qui vous apporte les objets et outils indispensables pour une expédition au Chaco ?
— Personne. J’ai avec moi tout ce qu’il faut.
— Détrompez-vous, Señor ! De quoi, allez-vous vivre ? Avez-vous de la farine ?
— Non.
— De la viande séchée ? De la graisse ?
— Non.
— Du café ? du thé ? du chocolat ? du tabac ?
— Non.
— De la poudre, des allumettes ? Et tous ces innombrables objets dont un homme civilisé ne peut se passer ? Avez-vous des habits, des chaussures ? Et des ciseaux et des outils ?
— Je n’ai d’autres habits que ceux que je porte. Mais j’ai un sac plein de poudre.
— Cela ne vous suffira pas. Et il vous manque tout le reste ! Qu’allez-vous manger et boire ? Avez-vous au moins de la vaisselle, et quelques ustensiles de cuisine ?
— Je n’en aurai pas besoin. Nous boirons de l’eau et mangerons de la viande.
— Vous n’en trouverez pas partout !
— Mais si ! Il y a de l’eau partout et quant à la viande on se la procurera à la chasse.
— Êtes-vous bon chasseur ?
— Pas moi, mais Olive en est un excellent.
— Je vous répète que vous ne trouverez pas de l’eau partout. Au delà du Rio Salado, vous devrez passer par les Montes impenetrables sin agua – les monts impénétrables et sans eaux – où vous pouvez chercher pendant des mois sans trouver une goutte d’eau. Et il faut être excellent chasseur pour ne pas périr de faim !
— Mais j’ai lu que des milliers et des milliers de trappeurs et de chasseurs vivent, dans l’Amérique du Nord, uniquement de la chasse. Ce n’est donc pas la faim – fames en latin – qui nous menace.
— L’Amérique du Nord n’est pas l’Amérique du Sud. Vous vous en apercevrez, Señor ! Sans parler des indigènes !
— Ils ne me feront certainement pas de mal, puisque je n’ai aucune mauvaise intention !
— Vous êtes dans l’erreur ! Les Indiens sont très dangereux ! Ils ne relâchent leurs prisonniers que contre une rançon ! Et ils ont le toupet de venir ici carrément la demander ! Nous ne pouvons rien leur faire, autrement, ils tueraient leurs prisonniers.
— En tout cas, ils ne m’auront pas ! Je suis très prudent et rusé – astutus, calus ou prudens, comme disaient les anciens Romains.
— Je veux bien ! Mais vos vêtements, Señor ! Croyez-vous qu’ils dureront assez longtemps ? Quelques semaines dans les forêts et il ne vous restera que des haillons ! Et puis, vos chevaux peuvent périr !
— Nous avons des chevaux de réserve. Du reste, si je vous ai dit que nous ne sommes que trois, ce n’est pas tout à fait exact. Nous avons l’intention de rejoindre un groupe de nos amis. Il s’agit du Père Jaguar !
— Vous le connaissez ? C’est lui qui vous a invités à le rejoindre ?
— J’ai fait sa connaissance à Buenos-Ayres. Je lui ai demandé la permission de partir avec lui, mais il a refusé. Nous allons le rejoindre quand même, sans qu’il s’y attende, clandestinus ou furtivus en latin.
— Je crois, Señor, que vous êtes beaucoup plus sûr de votre latin que d’un accueil favorable de la part de cet homme si célèbre. Je vous donne un bon conseil en toute amitié : rebroussez chemin, avant qu’il ne soit trop tard ! Faites vos recherches dans les Pampas ! C’est beaucoup moins dangereux que le Cran Chaco ! Il n’y a pas d’indiens et de jaguars !
— Quant aux jaguars, ils ne me font pas peur. Ils sont en tout cas moins dangereux que certains officiers. Je songe à ce capitaine de Santa-Fé qui a voulu nous emprisonner.
Le lieutenant, intéressé, demanda :
— Un capitaine de Santa-Fé ? Quand cela ?
- Ici.
— Il n’y a qu’un seul capitaine à Santa-Fé, le capitaine Pellejo. Il vous a voulu arrêter ? Mais pourquoi ?
— À cause d’un malentendu. Voulez-vous que je vous raconte l’histoire ?
— Je vous en prie.
Le professeur sans se douter de son imprudence se mit alors à raconter sa désagréable aventure. L’officier l’écouta attentivement. Son visage se rembrunit. Quand Cazenave eut fini son histoire, il lui dit d’un ton maintenant dépourvu de toute amabilité :
— Je regrette, Señor, mais l’affaire m’est extrêmement désagréable. Le capitaine Pellejo est mon supérieur. Il se trouve aujourd’hui au fort Uchales et viendra demain ici en inspection. J’espère que vous serez déjà partis quand il arrivera.
Il se leva et sortit brusquement. Au bout d’un instant, le chirurgien vint leur dire que le lieutenant ne voulait plus les rencontrer. Il les conduisit à un autre rancho. Personne ne se souciait plus d’eux. Ils se couchèrent sur l’herbe sèche, mais très fatigués, dormirent, aussi bien que dans les meilleurs lits. À l’aube, ils partirent, sans dire adieu, car les soldats dormaient encore.
Olive et le chirurgien connaissaient bien le chemin vers La Laguna-Prongos, ils ne risquaient donc pas de s’égarer. Le professeur se tint beaucoup mieux en selle que le jour précédent. Ils chevauchèrent jusqu’à midi, et s’arrêtèrent alors, surtout à cause de leurs chevaux. Il n’y avait pas d’eau à proximité, mais l’herbe était tellement fraîche et verte que les chevaux n’eurent pas besoin d’être abreuvés. Leurs maîtres avaient surtout faim. Ils reconnurent que le lieutenant n’avait pas tellement exagéré car ils n’avaient rencontré depuis le matin aucun animal, sauf des vautours. Heureusement, le chirurgien avait encore un gros morceau de viande. Il voulut bien le partager mais demanda à ses compagnons de lui payer leur part, et sur-le-champ, procédé qui ne laissa pas de surprendre ces derniers.
On fit du feu pour rôtir la viande. Elle suffit tout juste à calmer leur faim. Ils repartirent aussitôt, regardant avec attention autour d’eux, car ils espéraient trouver du gibier, mais ne trouvèrent rien pendant tout l’après-midi. Ils se résignaient déjà à dîner par cœur, quand le chirurgien s’écria soudain :
— Là ! Je le vois ! Nous allons avoir de la viande !
— Qu’avez-vous vu ? demanda le professeur, en regardant dans la direction indiquée par Don Parmezan.
— Un vizcacha, un lapin de Pampa ! Nous allons le déterrer.
Le vizcacha, un peu plus grand que notre lapin, n’appartient pas à la famille des lièvres, bien que fort semblable, mais à celle des rongeurs. On ne le mange que faute de mieux. L’animal se cache dans un terrier, pareil à une taupinière, mais ayant plusieurs sorties. Nos amis durent en refermer quatre. Le professeur et le chirurgien se mirent à creuser la terre, tandis qu’Olive, fusil en main, attendait à la seule sortie qu’ils avaient laissée ouverte. Il ne dut pas attendre longtemps ; au bout d’un quart d’heure à peine, il tira deux fois et étendit raides morts deux vizcachas bien gras. On les attacha aux selles et on se remit en route, pour arriver à La Laguna-Prongos avant la nuit. Ce nom signifie à peu près : le lac des citronniers. L’herbe devint bientôt plus verte et le sol moins dur. Ils aperçurent enfin les premiers arbres, qui appartenaient en effet à la famille des citronniers. Quand ils arrivèrent au lac, le soleil disparaissait.
Le long de la berge, ils remarquèrent les traces d’une troupe de cavaliers qu’ils supposèrent être ceux commandés par le Père Jaguar. Ils auraient bien voulu se remettre en route immédiatement mais durent se rendre à l’évidence : il leur était impossible de suivre la piste dans la nuit. Ils s’arrêtèrent donc, attachèrent leurs chevaux avec des lassos et partagèrent la viande des deux vizcachas. Après quoi, ils se couvrirent de leurs ponchos et s’endormirent. Ils avaient encore parcouru ce jour-là plus de cent kilomètres.
Le lendemain matin, après avoir consommé ce qui restait de la viande des vizcachas, ils se remirent en route. Ils se trouvèrent bientôt sur le bord est du lac, à l’embouchure du Rio Dulce (Fleuve doux). Ce fleuve est ainsi nommé à cause de son eau qui est potable, tandis que l’eau de la plupart des fleuves après avoir traversé le désert, se trouve salée. Les empreintes qu’ils avaient remarquées la veille conduisaient en direction du nord-est. Le chirurgien s’arrêta et demanda à ses compagnons :
— Croyez-vous, Señores, que ce soient les traces de la troupe du Père Jaguar ?
— Oui, répondit Olive. Il est accompagné de vingt-quatre cavaliers et il y a là les traces d’à peu près autant de chevaux.
— C’est vrai ; mais le Père Jaguar se dirige vers le Gran Chaco, qui se trouve au nord et au nord-ouest, tandis que ces traces conduisent vers le nord-est.
— Il a pu avoir une raison quelconque de faire un détour.
— Vos Excellences proposent donc de suivre ces traces ?
— Oui. Je crois que c’est le plus sûr. Le Père Jaguar est allé à La Laguna-Prongos. Nous y sommes et nous voyons des traces. Ce doit être celles de sa troupe. Soyez tranquille, Señor, je m’y connais ; j’ai lu quelques histoires d’indiens où l’on parlait longuement des traces et des empreintes.
Ils chevauchèrent donc en direction nord-est. Ils traversèrent une plaine couverte d’herbe, où les traces étaient toujours très visibles. Vers midi, ils arrivèrent à une source, où la troupe qu’ils supposaient être celle du Père Jaguar avait fait halte. Ils s’y arrêtèrent à leur tour et se reposèrent pendant une heure.
Le professeur Cazenave possédait une boussole. Il la consulta et constata que les traces suivies se dirigeaient de plus en plus vers l’Est ; cette circonstance inquiéta vivement le chirurgien.
— Si nous continuons dans cette direction, nous n’arriverons jamais au Gran Chaco. Je crois que cette route mène au Rio Salado, à Paso-de-las-Canas et Paso-Quebracho. Croyez-vous toujours que nous suivons le Père Jaguar ? Pour ma part, je préférerais rebrousser chemin ou me diriger vers l’Ouest.
— Il faut suivre ces traces, répliqua Cazenave. Même si ce n’était pas le Père Jaguar, ce sont toujours des hommes. Or, où l’on trouve des hommes, on trouve de quoi manger.
Ce dernier argument parut convaincre Don Parmezan.
— Ce serait d’autant plus important que nous n’avons vu aujourd’hui aucun être vivant et si cela continue, nous allons devoir jeûner aujourd’hui.
Il se trompait. À peine une heure plus tard, ce fut lui qui s’écria :
— Un avestruz, un avestruz ! – Une autruche, une autruche !
Les deux autres regardèrent dans la direction indiquée par Don Parmezan et aperçurent en effet, à une assez grande distance une autruche qui leur tournait le dos.
— Voilà de la viande ! Nous allons manger ce soir ! cria Don Parmezan.
— Il faut l’avoir d’abord, observa Olive. J’ai entendu dire que la chasse à l’autruche est extrêmement difficile. Elle nous échappera. Mais j’ai une idée. Croyez-vous, Señor Parmezan…
— Don Parmezan, s’il vous plaît.
— Soit. Croyez-vous donc, Don Parmezan, que l’autruche s’enfuit devant un cheval ?
— Non. Il arrive au contraire de voir des autruches au milieu de bœufs ou de chevaux.
— En ce cas, je vais me coucher dans l’herbe et vous, Señores, vous ferez un grand détour, l’un à droite, l’autre à gauche, et vous essayerez ensuite de chasser l’autruche vers moi. Peut-être réussirais-je à l’atteindre.
Le plan d’Olive fut aussitôt exécuté, Cazenave alla à droite, le chirurgien à gauche.
Habituellement on chasse l’autruche américaine, le nandou, avec le bola. Cette arme consiste en trois lourdes balles de fer, attachées à une forte corde. On la jette autour des jambes de l’oiseau. Nos voyageurs n’avaient pas de bola, et durent s’en remettre à la réussite du plan d’Olive. D’abord l’oiseau ne bougea pas ; il paraissait très occupé.
— Je crois qu’elle se prépare à pondre, se dit Olive.
Quand les deux cavaliers ne furent plus qu’à quelque trois cent mètres, l’autruche se mit à courir dans la direction d’Olive. Elle ne se soucia guère de son cheval. Olive visa longuement et tira quand l’oiseau ne fut plus qu’à cent mètres de lui. Celui-ci fit un bond puis retomba, inerte.
Olive s’avança, tout heureux, et arriva près de l’oiseau en même temps que ses deux compagnons.
— Je vous félicite, dit Don Parmezan, enfin nous avons à manger.
Il se pencha sur l’oiseau pour le regarder de près. Mais celui-ci n’était pas encore mort. Quand le chirurgien fut à sa portée, il le frappa d’un violent coup de bec au bras, lui arrachant un morceau de chair à travers son poncho.
— Mon Dieu, mon Dieu, s’écria-t-il, en sautant en arrière, cet animal du diable n’est donc pas encore mort ! Il m’a frappé, et peut-être vais-je mourir de cette blessure.
— Vous ne pouvez faire de reproches qu’à vous-même. Avant de s’approcher d’une bête, il faut s’assurer qu’elle est morte ! dit Olive et il envoya la seconde balle de son fusil dans la tête du nandou. Après avoir constaté que la blessure de Don Parmezan n’était pas inquiétante du tout, il retira du bec de l’oiseau le morceau de chair grand comme une amande et le tendit au chirurgien.
— Voici, Don Parmezan, cela vous appartient. Un chirurgien comme vous peut certainement le remettre à sa place, ajouta-t-il.
En continuant leur route, ils s’aperçurent bientôt que les traces qu’ils avaient suivies, allaient vers le Nord-Est et puis vers le Nord.
— Votre Excellence est-elle contente maintenant ? demanda Olive. Nous nous dirigeons tout droit vers le Cran Chaco, n’est-ce pas ?
— Détrompez-vous ! répondit le chirurgien. En cette direction, nous arriverons au Monte de los Palos Negros. C’est une forêt dont on m’a souvent dit qu’elle était impénétrable. Nous aurions dû nous diriger vers l’Ouest, depuis longtemps. Ainsi nous aurions pu suivre le Rio Salado.
— Connaissez-vous vraiment bien cette région ?
— En doutez-vous ? répondit Don Parmezan, mais d’un ton si incertain qu’il équivalait à un « non ».
Bientôt les trois cavaliers fatigués et affamés aperçurent quelque chose qui les galvanisa aussitôt. C’était un petit chevreuil de la Pampa. Sans dire un mot, ils se lancèrent aussitôt à sa poursuite, bien qu’ils n’eussent aucune chance d’atteindre cet animal extrêmement agile. En effet le chevreuil fuyait, augmentant sans effort la distance entre lui et les chevaux. Il disparut bientôt dans la forêt, et avec lui l’espoir d’un bon souper. Le chirurgien soupira :
— Allons, il faut faire notre deuil d’un rôti de chevreuil ! Et cependant, c’est bien meilleur que la viande d’autruche, je vous assure !
— Pourquoi ? Celle-ci est-elle si mauvaise ?
— Mauvaise ? Oh non. Seulement, elle est dure comme du cuir. Il faut l’avaler sans mâcher !
— Est-il impossible de la rendre plus tendre, en la rôtissant au beurre ?
— Au beurre ? où voulez-vous prendre du beurre ?
— Alors, ma foi, disons, dans sa propre graisse ?
— Mais l’autruche n’a pas une goutte de graisse ! Nous allons manger de la viande, dure comme le talon de nos bottes. Mais puisque nous n’avons pas autre chose, il faudra s’en contenter. Le pire, c’est que nous avons quitté la trace que nous avions suivie jusqu’ici. Il faudrait retrouver la piste.
— Il est trop tard aujourd’hui, observa Olive. Je propose de rester ici pour la nuit. Nous avons de l’herbe fraîche pour les chevaux, et je vois une source à l’entrée de la forêt. Demain matin nous retrouverons bien la piste.
Le brave homme oubliait que la piste suivie se trouvait en grande partie sur l’herbe et que cette dernière se redressait pendant la nuit, effaçant toute trace. Ses compagnons acceptèrent sa proposition et se rapprochèrent de la forêt qui n’était pas trop dense à cet endroit. Ils s’assirent près de la source, firent du feu et commencèrent à apprêter leur dîner. Il était impossible de plumer l’autruche comme un autre oiseau, il fallut l’écorcher. Après quoi on l’éventra et on trouva dans son estomac des pierres, du sable, un canif, un fer à cheval et quelques clous. La viande paraissait assez appétissante. Ils trouvèrent encore dans le ventre de l’autruche des œufs qu’ils mangèrent aussitôt. Quant à la viande, après plusieurs tentatives, ils durent renoncer à la rendre comestible. Rôtie pendant plus de deux heures, elle restait toujours immangeable. Ils pensaient déjà se passer de dîner, quand Olive entendit un bruit derrière lui. Il se retourna et fit signe à ses compagnons de garder le silence. Il visa vers un but invisible pour les autres et tira.
— Qu’est-ce que c’est ? qu’est-ce que c’est ?
— C’était un iguane. Il a été attiré par le feu.
— Vraiment ? un iguane ? savez-vous que c’est un des mets les plus délicats du monde ? dit le chirurgien. L’avez-vous atteint ?
— Je ne sais pas. Nous allons voir.
— Faites attention ! C’est une bête méchante ! Sa morsure est redoutable !
L’animal gisait à quelques pas de l’endroit où il avait été atteint. On le porta au feu.
L’iguane, nommé aussi leguan, est un grand lézard sud-américain, très leste, nageant bien. Sa longueur peut atteindre plus de 150 centimètres, dont un mètre de queue. Il est très recherché à cause de sa viande savoureuse.
— C’est magnifique ! Nous aurons un dîner exquis ! dit Don Parmezan. Je vais m’en couper un morceau tout de suite.
— Un instant, s’il vous plaît ! arrêta Olive. Qui est-ce qui l’a atteint ?
— C’est vous, bien entendu.
— Donc il m’appartient. Si vous voulez en avoir un morceau, il faut que vous l’achetiez !
— Acheter ? Quelle drôle d’idée.
— Elle n’est certainement pas plus drôle que celle que vous avez eue hier, de nous faire payer la viande séchée. Et puisque l’iguane est beaucoup plus précieux que le bœuf, je fixe le prix de la livre à 50 thalers.
— Vous plaisantez, Señor !
— Pas du tout ! Celui qui cherche à faire des affaires entre camarades ne doit pas s’attendre à ce que ceux-ci le traitent d’une façon différente !
Il se coupa une belle tranche d’iguane et se mit à la rôtir. Le pauvre Don Parmezan sentit l’odeur appétissante, et ne put y tenir :
— Votre Excellence est vraiment décidée à ne pas m’en offrir un morceau ?
— Oui !
— Même pas un tout petit morceau ?
— Non !
— Vous voulez m’en vendre ?
— Si vous voulez.
— Combien coûte une belle portion ?
— Vous avez bon appétit, une portion vous coûtera donc cent thalers.
— Que carestia ! Que c’est cher ! Et une plus petite portion ?
— Cinquante thalers.
— Cuanto costa eso – mais c’est terriblement cher ! Vous n’avez pas pitié de moi qui suis gravement blessé…
— Un blessé ne doit pas manger de viande !
— Mais ce n’est pas possible quand on sent de l’iguane rôti ! On ne peut pas résister à cette odeur ! Señor, je regrette de vous avoir demandé de l’argent. Je vous le rendrai tout de suite.
— Laissez, Señor. Je n’accepte pas que l’on me rende quoi que ce soit. Mais vous reconnaîtrez maintenant qu’on ne fait pas d’affaires avec des camarades avec lesquels on est appelé à partager les dangers et toutes les difficultés d’une expédition comme la nôtre. Aussi, devons-nous tout mettre en commun. Donc, l’iguane est à nous trois : prenez-en votre part.
Don Parmezan ne se fit pas prier. Il se coupa un bon morceau. Le professeur lui-même finit par vaincre sa répulsion et trouva la viande excellente. Ils parurent apprécier la différence entre la viande dure de l’autruche et celle, si tendre, de l’iguane. Ils la consommèrent entièrement, sauf la queue, qu’ils mirent de côté pour le lendemain.
Quand les deux Français s’éveillèrent, Don Parmezan était déjà près du feu et s’occupait à accommoder le reste de l’iguane. Il les appela :
— Venez, Señores. Nous allons partager. Il faut être juste !
Maintenant qu’il faisait clair, ils purent voir qu’il y avait des poissons dans l’eau transparente de la rivière. Toute la question était de les capturer. Or, ils n’avaient ni filet, ni hameçon.
— Nous aurons quand même du poisson ! Voulez-vous m’aider, Don Parmezan ?
— Bien sûr.
Ils prirent un poncho, entrèrent dans l’eau et commencèrent à rabattre les poissons vers le bord. Après une heure de travail, ils en eurent capturé pour deux jours de repas plantureux. Pendant ce temps le professeur se promenait. Il aperçut dans l’herbe dense de la prairie, une place chauve, ronde, où le sol était de sable. Cette tache bien régulière était d’autant plus remarquable, qu’il n’y avait de sable qu’au bord de la source, éloignée d’une centaine de mètres. Il l’examina de plus près mais ne put s’expliquer ce phénomène.
— Comme c’est drôle, se dit-il, voici une plaque ronde régulière, recouverte de sable… et pas le moindre brin d’herbe dessus ! Peut-être y a-t-il des pierres dessous ce sable, qui ne laissent rien pousser. Nous allons voir…
Il essaya de sonder le sol avec son couteau. Celui-ci ne pénétra pas plus de quelques centimètres. Il renouvela l’expérience à un autre point. Même résultat. Cette tache circulaire recouvrait donc quelque chose de bien dur. Cazenave se mit à creuser avec ardeur. Ses deux compagnons, qui avaient entre-temps fini de préparer les poissons, vinrent le rejoindre.
— Qu’y a-t-il, Monsieur le Professeur ? Que cherchez-vous ?
— Regarde, Olive ! N’est-ce pas curieux, cet endroit rond et régulier, recouvert de sable ? Je voudrais bien savoir ce qui se cache là-dessous !
— Oui, c’est très curieux. Peut-être allons-nous découvrir un trésor. Je vous avoue, Monsieur le Professeur, que pour ma part je préférerais un trésor à n’importe quel ossement antédiluvien.
— Ossement antédiluvien ! s’écria Cazenave. Peut-être as-tu raison !
— Pour le trésor… ou l’ossement ? demanda Olive.
— Si nous découvrions un mastodonte, par exemple, ce serait un trésor pour moi et tu peux être sûr que je ne t’oublierai pas !
— Merci d’avance, Monsieur le Professeur, mais tout d’abord, écartons le sable pour voir ce qu’il y a là-dessous !
Don Parmezan n’était pas de cet avis. Il les pressa de partir, sinon on ne pourrait plus rejoindre le Père Jaguar. Mais quand le professeur lui eut promis mille thalers au cas où l’on réussirait à découvrir des ossements antédiluviens, il changea d’avis.
— Je suis prêt à vous aider. Je suis un caballero et je reste fidèle à mes amis. Même si cela durait une semaine !
Il prit une bêche et se mit au travail. Les mille thalers – à peu près autant de francs français – en valaient la peine. À eux trois, ils réussirent à écarter le sable en peu de temps ; ils aperçurent sous celui-ci une masse très dure, pareille à une carapace, qui sonna clair et creux au choc. Cazenave sursauta de joie :
— Eurêka, Eurêka ! je l’ai, je l’ai enfin ! c’est cela. Une masse dure comme un cuirassé !
— Qu’avez-vous, Monsieur le Professeur ?
— C’est un animal antédiluvien ! Je ne sais pas encore lequel, mais je crois que c’est un glyptodonte.
— Je ne comprends pas ! Comment appelleriez-vous votre animal en bon français ?
— Armadille géant ! Pense donc, un animal antédiluvien !
— Pauvre bête ! Elle a dû se noyer dans le déluge ! Est-elle grande ?
— Au moins dix mètres et demi de long.
— C’est déjà pas mal. Nous allons la déterrer !
— Bien sûr ! Et encore avec beaucoup de précaution, pour ne pas l’endommager.
Ils se remirent au travail ; le professeur les aidait de son mieux. Les yeux brillants, les mains tremblantes ; la joie et l’espoir lui donnaient la fièvre. Tout en bêchant, il fit une conférence à ses deux compagnons sur les époques préhistoriques, sur la faune antédiluvienne. Olive et Don Parmezan travaillaient déjà dans un fossé. Tout à coup le sol se déroba sous les pieds d’Olive qui disparut…
— Mon Dieu, qu’y a-t-il ? s’écria le professeur. Pourvu qu’aucun malheur, en latin infortunium, ne lui soit arrivé !
— Il a disparu tout d’un coup, répondit Don Parmezan. Le sol s’est affaissé sous lui.
Le professeur s’approcha du trou et cria :
— Olive, cher ami, vis-tu encore ?
— Mais bien sûr que je vis ! fut la réponse montant « de profundis ».
— Que s’est-il passé ?
— Rien d’extraordinaire : trouvant le vingtième siècle trop ennuyeux je suis retourné à l’époque diluvienne.
— Es-tu blessé ?
— Non ! Cette bête ne m’a fait aucun mal.
— Remonte vite alors !
— Au contraire, je vous attends ici ! Il y a de la place. Descendez donc !
Le professeur était trop curieux pour pouvoir résister à cette invitation. La grotte, assez grande, était un peu éclairée, à travers le trou.
— Qu’en pensez-vous, Monsieur le Professeur ?
— Je vois : nous nous trouvons à l’intérieur de la cuirasse du glyptodonte, de cet animal dont je te parlais tout à l’heure. Le corps et même les os de l’animal ont disparu depuis longtemps, et il n’en est resté que la cuirasse qui est très résistante.
— Mais, Monsieur le Professeur…
— Qu’y a-t-il ?
— Vous avez dit que le corps de cet animal était recouvert d’une cuirasse, sauf le ventre. Nous devrions donc trouver une caverne dont le toit et les côtés seraient durs, mais pas le sol ! Tandis qu’ici ce n’est pas le cas ! C’est en haut et en bas que nous avons cette matière dure, tandis que les côtés sont en argile. Comment expliquez-vous cela ?
— C’est certainement à cause de la pression des couches supérieures. Mais j’enverrai Don Parmezan pour qu’il t’aide à creuser de l’intérieur. Moi-même je remonte et je vais essayer de déterrer les ossements de l’extérieur. J’espère que nous aurons fini avant ce soir.
Ainsi firent-ils. Le petit professeur était radieux. Il travaillait de toutes ses forces. Il songeait à la gloire, à la reconnaissance du monde scientifique. Il était convaincu d’avoir découvert les ossements d’un glyptodonte. Mais vers midi, il dut reconnaître qu’il s’était trompé, car le chirurgien et Olive avaient écarté la terre d’un côté et on put voir que la couche dure était ronde, portée par des murs d’argile et ne correspondait aucunement aux formes et aux dimensions d’un glyptodonte.
— Voyez, c’est tout de même moi qui étais dans le vrai. Cet animal n’avait de cuirasse que sur le dos !
Cazenave paraissait déçu. Il réfléchit quelques minutes, puis son visage s’éclaira de nouveau.
— J’étais sur le point de désespérer. Je croyais déjà avoir travaillé pour rien. Mais il me semble maintenant que la solution du problème est très simple. Voici : ce ne doit pas être un glyptodonte, mais…
- Plus ?
— Une tortue ! une tortue géante ! Testudo en latin. Ce que nous avons découvert, c’était sa carapace ! Mais quelle chance (Une tortue antédiluvienne est encore beaucoup plus rare qu’un glyptodonte.
— Vous êtes sûr que c’est une tortue ?
— Oui. Je vais encore l’examiner de plus près, mais j’en suis sûr.
Il apporta de l’eau et lava une partie de ce qu’il prenait pour la carapace.
— Tu vois ! C’est bien cela. Aucun doute possible !
— Je veux bien. Mais les tortues ont deux cuirasses et nous n’en avons trouvé qu’une seule…
— Nous allons trouver l’autre aussi. Du reste, tu as pu remarquer que le sol de la cave où tu es tombé, était également très dur. La cave même était la place qu’occupait le corps de l’animal entre les deux cuirasses. Nous devons déterrer l’autre cuirasse aussi.
— Mais pas maintenant, Monsieur le Professeur, pas maintenant ! Il est midi, je veux déjeuner d’abord.
Le professeur ne prit aucune part aux préparatifs du repas. Pendant que ses deux compagnons faisaient frire les poissons, il resta à côté de sa carapace, l’examinant, tâtant, grattant. Il n’avait pas faim, et mangea à peine.
— Mangez donc, Monsieur le Professeur ! disait le brave Olive. Vous êtes heureux de votre découverte, n’est-ce pas ? Cela devrait vous donner de l’appétit. Quand je suis heureux, je mange deux fois plus.
— Oui, c’est une magnifique découverte. Je suis très content. Mais je suis préoccupé… ah ! quel souci je me fais !
— Quel souci peut-on se faire à cause d’une tortue ? et d’avant le déluge, encore !
— D’abord, il faut lui donner un nom…
— Si ce n’est que ça ! N’en a-t-elle pas déjà un ? Vous avez dit que c’était une tortue ?
— Il s’agit d’un nom scientifique, d’un nom latin.
— Là, je ne pourrais pas vous aider. Comment s’appelle-t-elle en latin, la tortue ?
- Texte . Mais il existe plusieurs espèces appelées Cistudo, Emys, Chelydra, Trionchyda, Sphargis et Chelonia . Chelonia Midas est le nom de la plus grande espèce.
— Alors, vous avez déjà le nom que vous cherchez !
— Mais il faut distinguer l’espèce antédiluvienne d’une espèce vivante !
— C’est vrai. Et puis c’est un géant et il…
— Attends ! J’ai trouvé ! Grâce à toi ! Tu es un type vraiment pas bête. Chelonia et géant ! Je vais l’appeler gigantochelonia ! Peut-être ajoutera-t-on mon nom – gigantochelonia Cazenavii – moi-même je suis trop modeste pour le faire. Je vais noter le nom et la date de notre découverte.
Il tira son agenda et y nota le jour et le nom.
— Mais vous avez fini de déjeuner ! Enfin ! Reprenons le travail. Vous deux, vous allez encore descendre dans le trou pour écarter la terre de la cuirasse inférieure. Moi-même je continuerai à m’occuper de la carapace.
Olive et le chirurgien disparurent tout de suite, tandis que le professeur reprit son travail à l’extérieur. Il consacrait toute son attention à sa découverte et ne remarquait rien d’autre.
Cependant, il était observé depuis un certain temps. Venant de l’Est, une troupe d’à peu près cinquante cavaliers se dirigeait vers la source. Et en même temps, du Sud, on pouvait voir à l’horizon cinq petits points noirs sur l’horizon, également des cavaliers, mais ceux-là beaucoup plus éloignés.
Le premier groupe était composé d’indiens, mais deux Blancs se trouvaient parmi eux. Les Peaux-Rouges étaient armés de flèches, d’arbalètes, de couteaux et de lances. Un seul d’entre eux avait un fusil ; c’était visiblement le chef. Les deux Blancs étaient vêtus comme des gauchos ; ils avaient des fusils, des revolvers et des couteaux. L’un d’eux n’était autre qu’Antonio Perillo, l’espada de Buenos-Ayres, l’autre homme, plus âgé, celui qui raccompagnait le soir où il observait le Père Jaguar à la porte de la maison du banquier Salido.
Ils aperçurent bientôt le professeur. Celui-ci, absorbé dans son travail ne les entendit pas approcher. Le compagnon de Perillo, qui était à la tête de la file indienne des cavaliers, leva la main, donnant le signal de faire halte. Il s’adressa, à mi-voix, au chef des Peaux-Rouges :
— Qu’est-ce que c’est ? Il y a quelqu’un à la source ! Il a découvert notre cachette ! J’y vais !
Mais l’autre le retint.
— Attends. Il ne pourra pas se sauver. Il est seul.
— Cela m’est bien égal. On me nomme El Brazo valiente (« le bras vaillant »), je suis le chef des Abipones et je n’ai peur de personne.
— Je le sais. Mais je voudrais l’observer d’abord. Qui est cet homme et comment, par quelle trahison a-t-il pu découvrir votre almacen de polvora (stock de poudre). Du reste, il n’est pas seul ; il doit avoir des compagnons, car je vois cinq chevaux au bord de l’eau.
— Tiens, s’écria Antonio Perillo, mais c’est lui ! Il est petit et vêtu de rouge. Est-ce possible ? Nous avons de la chance ! Sais-tu qui c’est ? C’est le colonel que j’ai rencontré à Buenos-Ayres et qui s’y faisait passer pour un savant français.
— Demonio ! Vraiment ?
— J’en suis presque certain. En tout cas, j’ai la preuve maintenant que je ne me suis pas trompé. Que viendrait faire un savant français ici et que chercherait-il dans notre magasin secret ? Tu sais que les munitions qu’il contient sont destinées à nos alliés rouges pour qu’ils soient bien équipés quand l’heure de la révolte sonnera. C’est lui, ce salaud, c’est bien le colonel Glotino, qui nous met toujours des bâtons dans les roues ! Je l’ai manqué à Buenos-Ayres, mais maintenant il ne peut m’échapper.
Il retira le revolver de sa ceinture.
— Attends ! Ne le tue pas encore, dit son compagnon. Il faut d’abord que nous sachions ce qu’il vient faire ici et comment il a pu découvrir notre entrepôt secret. En plus de cela, si nous le tuons, nous serons débarrassés de lui ; mais si nous le gardons vivant, nous aurons un otage de la plus haute valeur ! Mais regarde ! Encore d’autres cavaliers.
Il montra de la main le Sud, où les cinq points noirs étaient devenus plus grands et plus nets. Les autres regardèrent aussi dans cette direction. Antonio Perillo répondit :
— Ceux qui viennent là sont certainement le capitaine Pellejo et ses compagnons. Tout va très bien jusqu’ici. Nous lui avons fixé rendez-vous à la source. Il a pour mission l’inspection de la frontière. Tu vois qu’on ne le soupçonne pas. Avec lui, nous avons de notre côté tous les forts qui sont sur le fleuve et le long de la frontière. Les portes seront grandes ouvertes pour nos alliés indiens ! C’est très bien. Oui, c’est lui. Mais n’oublions pas cet oiseau, là-bas. Faisons vite, avant l’arrivée du capitaine. Tu vois ? Il descend dans le magasin. Allons-y et n’oublions pas leurs chevaux !
Et la troupe se dirigea à toute vitesse vers la source.
Entre temps, Olive et le chirurgien avaient percé le sol de la caverne ; à chaque coup, il résonnait prouvant qu’il y avait encore une autre caverne en-dessous de la première. Ils découvrirent à 50 centimètres du sol, une charpente de bois. À leur plus grande surprise ils virent, entre les poutres, une seconde caverne beaucoup plus vaste, contenant des tonneaux et des paquets soigneusement enveloppés. Olive réussit à retirer un des paquets, l’ouvrit et y vit des fusils.
— Quelle surprise ! des fusils ! Les tonneaux contiennent certainement de la poudre et des cartouches. Monsieur le Professeur ! Venez ! Descendez vite ! Nous avons découvert quelque chose de très intéressant !
— Je pense bien ! La cuirasse d’une gigantochelonia ne manque certes pas d’intérêt ! L’avez-vous ?
— Ce n’est pas une cuirasse, mais des armes plus modernes que nous avons trouvées !
Cazenave descendit. C’était bien le moment où Perillo disait à son compagnon :
— Tu vois ? il descend dans le magasin.
En bas, Olive montrait au professeur leur découverte. À cette vue, le savant, stupéfait, resta bouche bée un bon moment.
— Des fusils ? des fusils ? Oui, ce sont des fusils. Mais il est extrêmement improbable, même impossible qu’il y ait eu des fusils à l’époque silurienne ! S’il y a donc des fusils sous la carapace de ma gigantochelonia, ils y ont été déposés par des hommes de notre époque. Ils n’avaient aucune connaissance paléontologique et ne savaient pas qu’ils venaient constituer un dépôt d’armes postdiluviennes à un endroit antédiluvien, c’est-à-dire à un…
Il s’arrêta court : on entendait des trépignements de chevaux et des voix… Il remonta en hâte, pour voir quelques Indiens saisissant leurs chevaux ainsi que les armes qu’ils avaient déposées dans l’herbe pour ne pas être gênés en travaillant. Deux Blancs, revolvers à la main, lui crièrent :
— Approchez, Señor ! Appelez vos compagnons aussi ! Nous avons un mot à vous dire !
—Antonio Perillo !
— Oui, c’est moi. Mais venez vite, autrement nous serions obligés de vous y forcer.
- Inutile.
Il sortit de l’excavation, suivi de ses amis. Perillo s’écria, en voyant le chirurgien :
— El Carnicero ! Que faites-vous ici, Señor ? Et avec ces gens suspects ?
— Je les conduis dans le Gran Chaco.
— Pour quoi faire ?
— Pour chercher des ossements.
— Des ossements ? Quels ossements ?
— Des ossements d’animaux antédiluviens.
— Que vous êtes naïf d’avoir ajouté foi à ces fantaisies ! Señor Parmezan, je vous ai toujours considéré comme un homme ayant ses dadas, mais inoffensif, et qui surtout ne s’occupait pas de politique !
— En effet, la politique ne m’intéresse pas. Je suis chirurgien et vous connaissez ma réputation ; il n’y a pas d’opération qui soit trop difficile ou trop compliquée pour moi !
— Vous ne savez donc pas que vos compagnons ont fait preuve d’une activité politique très dangereuse ?
— Impossible ! Ce sont des savants français ; ils recherchent des ossements. Ils n’ont certainement rien à voir avec la politique !
— Si vous en êtes vraiment persuadé, cela prouve seulement qu’ils ont réussi à vous tromper. Mais nous les connaissons très bien. Surtout maintenant que nous les avons surpris pillant nos dépôts. Ce sont de vulgaires voleurs !
— Voleurs ? nous ? s’écria Olive. Nous ne sommes pas des voleurs. Mais vous, vous avez commis un crime beaucoup plus grave que le vol.
— Lequel ? demanda ironiquement Perillo.
— La tentative de meurtre. Vous avez essayé d’assassiner mon maître à Buenos-Ayres.
— Il vous serait assez difficile de prouver vos accusations ! Quant à nous, nous avons des preuves indiscutables de votre activité dangereuse. Vous vous êtes mêlés d’affaires qui ne vous regardaient nullement. Si votre vie est en danger, vous en êtes seuls responsables. Je vous déclare nos prisonniers !
— Vous n’en avez pas le droit ! Appartenez-vous à la police par hasard ?
— Cela ne vous regarde pas. Du reste, vous tombez sous la compétence du tribunal militaire. Voici l’officier qui vous jugera.
Il montra les cinq cavaliers qui venaient d’arriver du Sud, quatre soldats conduits par un capitaine bien connu de Cazenave. C’était celui qui après l’avoir invité, à Santa-Fé, avait voulu l’emprisonner. Il sauta de son cheval, salua les Peaux-Rouges, serra la main à Perillo, comme à un vieil ami, et se tournant vers son compagnon :
— C’est un honneur pour moi de revoir el gambusino maestro (gambusino : chercheur d’or). Vous voyez que j’ai tenu parole. Je suis exact au rendez-vous. Mais qui vois-je ? N’est-ce pas ce professeur français que j’ai pris pour le colonel Glotino, et après avoir constaté mon erreur…
— Vous ne vous êtes pas trompé, Señor. C’est bien le colonel. Vous l’avez déjà rencontré ? Quand cela ?
Le capitaine Pellejo raconta brièvement ce qui s’était passé à Santa-Fé. Sur quoi le gambusino lui dit :
— Vous avez maintenant toutes les preuves que c’est bel et bien le colonel Glotino. À Buenos-Ayres il était l’invité du banquier Salido, un des membres les plus en vue du parti du général Mitrè ; à Santa-Fé, il se rend tout de suite au Cuartel, pour contrôler la garnison ; de là il vient ici, pour enlever les armes de notre entrepôt secret. Il devra vous dire qui lui en a indiqué l’emplacement !
— Je ne vous comprends pas, – observa le professeur. Je m’appelle Cazenave, je suis Français. Je me dirigeais vers le Gran Chaco pour y découvrir des ossements antédiluviens. En faisant halte près de cette source, nous avons découvert, tout à fait par hasard, – fortuito comme on dit en latin – la carapace d’une tortue géante. C’est un animal préhistorique et je l’ai baptisé du nom de « gigantochelonia ».
— Vous avez découvert la carapace d’une tortue ? Où est-elle ?
— Ici même, Señor – et Cazenave désigna la toiture du magasin secret.
— Vous nous prenez pour des idiots, interrompit le gambusino furieux. Vous savez très bien comment on prépare ces cachettes. On les recouvre d’argile imbibée de résine pour protéger la poudre et les armes contre l’humidité ! Vous n’êtes tout de même pas bête au point de prendre cela pour la carapace d’une tortue !
— Mais c’est bien la carapace d’un gigantochelonia, insista le professeur. Je m’y connais assez bien pour pouvoir le constater. C’est vous qui vous trompez. Vous avez affaire à une découverte sensationnelle, sans égale dans le monde scientifique.
— Inutile de faire l’idiot ! Señor capitaine, arrêtez ces deux soi-disant Français ! Quant au carnicero, il n’est pas dangereux. Qu’il prenne son cheval et ses armes et aille où il veut. Si nous le gardions, il ne ferait que nous encombrer.
Le chirurgien ne se le fit pas dire deux fois. Il monta à cheval et s’en alla. Mais où aller au juste ?
Voilà une drôle d’histoire, se dit-il. Ils croient que ce professeur français est le colonel Glotino. Mais je sais bien qu’il ne l’est pas. Il a vraiment cru avoir découvert les ossements d’un animal antédiluvien. En tous cas, ces gaillards, qui nous ont surpris sont des individus bien dangereux. Ils veulent s’allier avec les Indiens pour se révolter contre le gouvernement ! Ils vont certainement tuer les deux Français. Je voudrais vraiment leur venir en aide… mais comment… Ah ! j’y suis : je vais essayer de retrouver le Père Jaguar !