Lireunlivre

Le Trésor des Incas, chapitre 4

Karl May

UNE NOUVELLE RELATION

Quinze jours après les événements décrits plus haut un paquebot venant de Rosario accosta à Santa-Fé. On posa la passerelle de débarquement et les passagers descendirent à terre.

Les deux derniers furent deux individus en costume de gaucho et que leur mise identique, ainsi que leur petite taille, faisaient se ressembler comme deux gouttes d’eau. Ils étaient armés chacun d’un fusil, de deux revolvers et d’un couteau. Les officiers qui faisaient les cent pas sur le quai en les apercevant eurent un mouvement de surprise. L’un d’eux, un capitaine, s’adressa aux autres :

— Que vois-je ? Le colonel Glotino déguisé ! Quelle attitude prendre ? S’il voyage incognito il vaut mieux ne pas lui présenter les armes.

— Attendons, s’il fait semblant de ne pas nous voir c’est qu’il préfère ne pas être reconnu, dit un lieutenant.

Les deux hommes en rouge allèrent tout droit vers les officiers. Aussitôt, avec des gestes d’automate, ils se mirent au garde à vous.

— Bonjour, dit le petit savant – car c’était lui – en levant son index et son majeur vers son chapeau.

Son compagnon Olive imita son geste.

— Beau temps, Señores, n’est-ce pas ?

— Très beau temps, mon colonel, répondit le capitaine. Vos Excellences ont-elles fait un bon voyage ? Mon colonel compte-t-il passer la journée ici ?

— Peut-être, je cherche un logement.

— Permettez-moi de vous accompagner, mon colonel.

— Très volontiers bien que je ne sois pas colonel.

— À vos ordres, je comprends, mission diplomatique, à moins que ce ne soit une inspection militaire secrète ? Quel nom mon colonel désire-t-il adopter ?

— Je suis le professeur Cazenave d’Avignon.

— À vos ordres. Plus un nom est étranger plus l’incognito est sûr. Et le Señor qui accompagne Votre Excellence ?

— C’est Olive, mon domestique, originaire de Beaucaire.

— C’est encore plus compliqué ! Si Vos Excellences le permettent je vais les conduire au quartier général.

Le groupe se mit en route, le savant en avant suivi d’Olive, les officiers leur emboîtant le pas respectueusement à distance.

Le quartier général de Santa-Fé était un bâtiment de plusieurs étages orné d’une tourelle, dans l’ancien style espagnol. Les fenêtres et même les balcons étaient pourvus de grillages de fer. Devant la façade plusieurs canons se dressaient. Devant les portes les sentinelles montaient la garde et derrière les fenêtres grillagées on pouvait apercevoir les têtes des prisonniers.

— Saperlipopette, dit le savant, c’est une prison où je n’y comprends rien. Nous prendrait-on pour des voleurs, en latin expilator ou vulturius.

— Je ne pense pas, dit Olive. Après tous ces honneurs je suis plutôt enclin à penser que nous leur inspirons le plus grand respect. Prenons notre courage à deux mains et entrons.

Les sentinelles se mirent au garde à vous et le groupe pénétra à l’intérieur. Les deux Français furent conduits à travers une cour dans un escalier, puis dans deux pièces confortablement installées. Avant de prendre congé le capitaine dit :

— Je vais charger l’ordonnance de servir un petit repas à Vos Excellences. Je remplace aujourd’hui le commandant qui est parti à Panama. Mon colonel, pardon, je veux dire, M. Cazenave a-t-il des ordres à donner ?

— Pas spécialement dit le savant. Tout au plus je voudrais savoir si un certain yerbatero connu sous le nom de Père Jaguar, est arrivé à Santa-Fé. Dans l’affirmative je voudrais savoir où il est descendu.

— Est-il arrivé par bateau ?

— Oui, il vient de Buenos-Ayres.

— J’espère pouvoir vous présenter un rapport dans une demi-heure.

Il s’en fut, et au bout de quelques minutes un sous-officier affecté au service personnel des deux voyageurs apporta à ceux-ci de la viande, du pain, des fruits et du bordeaux, vin très goûté à La Plata.

Le savant et son domestique mangèrent de bon appétit, assis à la même table, ce dont l’officier conclut que Olive était un officier supérieur. Cependant Cazenave commençait à concevoir des inquiétudes.

— On me prend pour un colonel, or je suis un savant et j’ignore la première lettre des choses militaires. Ce n’est pas commode.

— Vous n’allez pas vous inquiéter pour cela, voyons. Moi, si on me nommait général je n’y verrais pas d’inconvénient.

— Mais réfléchis un peu, Olive, la confusion dont nous faisons l’objet pourrait avoir des conséquences très graves.

— Pour le moment les conséquences sont très agréables puisqu’on nous sert comme des princes.

— Ah, Olive, Olive, tu sembles être affligé de ce défaut que les Latins appelaient levitas, c’est-à-dire légèreté.

— Et quand bien même je serais un levitas comme vous dites, cela ne m’empêche pas de trouver leur vin excellent.

La discussion fut interrompue par le capitaine qui vint faire son rapport.

— Le Père Jaguar est arrivé hier avec vingt-trois compagnons et un jeune homme. Il est parti aussitôt pour La Laguna-Prongos.

— Est-il parti à cheval ?

— Oui, vingt de ses compagnons l’attendaient ici depuis plusieurs jours.

— Il faut que je le rejoigne. Pouvez-vous me procurer des chevaux ?

— À vos ordres. Combien ?

— Deux et deux de réserve, quatre en tout.

— Dans une heure ils seront là.

Le capitaine s’éloigna en saluant. Quelques minutes plus tard l’ordonnance vint apporter les cigarettes et débarrasser la table. Cazenave, tout à fait dans son rôle, se tourna vers le sous-officier :

— Pouvez-vous nous apporter nos bagages ? Nous les avons laissés à bord du bateau. Vous y trouverez un paquet – en latin sarcina – contenant des outils et un autre, enveloppé de cuir – en latin fascis – contenant des livres.

— À vos ordres, colonel, dit le sous-officier en s’éloignant.

Le capitaine ne tarda pas à annoncer à nos amis que les chevaux les attendaient.

— Combien vous dois-je ? demanda Cazenave.

— Rien.

— Comment ? Je tiens à vous payer.

— Jamais de la vie ! Ce n’est pas la coutume du pays.

— C’est merveilleux ! Je ne vois de coutume analogue dans aucune civilisation, mais à la première occasion j’étudierai de plus près la question. En tout cas l’Argentine a le mérite de posséder de fort belles lois. Ce n’est pas d’ailleurs le seul mérite que je lui connaisse. Elle conserve dans ses pampas des vestiges inestimables d’une vie disparue. Je veux parler des mastodontes et des mégathériums. À propos, Señor, en avez-vous rencontré déjà par ici ? et n’avez-vous pas relevé quelque part des traces de l’homme tertiaire ?

— L’homme tertiaire ? répéta le capitaine ébahi. Que dois-je comprendre ?

— Il est établi, jeune homme, qu’à l’époque tertiaire il existait déjà des êtres vivants dans cette contrée. On a même découvert trois squelettes humains. Il semble que l’homme tertiaire possédait treize vertèbres au lieu de douze. Il n’est pas impossible que dans quelques millénaires le nombre de nos vertèbres ne se réduise à onze, la chose ne serait point pour m’étonner.

— Pour ma part je ne serais pas étonné si dans quelques millénaires les hommes n’avaient plus du tout d’os, ajouta Olive.

— Cette éventualité n’est pas tout à fait improbable, acquiesça le savant. L’évolution du corps humain suit un cours dont l’aboutissement est imprévisible. Prenons par exemple la dent d’un ours antédiluvien. En avez-vous déjà vu, capitaine ?

— Non, s’écria le capitaine, de plus en plus abasourdi.

— Eh bien ! cette dent, plus précisément la molaire, possède une structure…

Il s’interrompit. Des soldats entraient portant les bagages qu’ils déposèrent à terre. L’un des paquets contenait des outils, notamment deux bêches, deux pics et deux pelles ; l’autre, s’étant défait laissa échapper quelques livres. Le capitaine, serviable, se baissa pour les ramasser. Il eut le temps d’entrevoir le titre d’un des livres, qui s’était ouvert. Il lut, étonné : « Nuestros predecesores de las Pampas ». Nos prédécesseurs dans les Pampas. – Et, en dessous, le nom du professeur Cazenave, d’Avignon. Il ouvrit hâtivement les autres et lut partout la même inscription.

Il demanda d’un ton beaucoup moins poli au professeur :

— Comment vous êtes-vous nommé tout à l’heure, Señor Zoolo… ?

— Zoologiste. Mais c’est ma profession. Je m’appelle Cazenave, et je suis d’Avignon.

— Est-ce votre vrai nom ?

— Mais certainement.

— Pouvez-vous le prouver ?

— Mais oui. Rien de plus facile.

— Et comment ?

— Avec mon passeport, par exemple.

— Faites voir !

L’officier prononça ces derniers mots d’un ton furieux et impératif. Cazenave tira le passeport de son portefeuille et le remit au capitaine. Celui-ci y jeta un coup d’œil et s’écria : « Que yerro y que desvergilenza ! Mas aun que semejenza ! Sois bribones, sois embusteros ! ». « Quelle erreur et quelle insolence ! Mais quand même quelle ressemblance ! Vous êtes des escrocs, des imposteurs ! ».

— Escrocs ? Imposteurs ? nous ? – demanda Cazenave. – Voudriez-vous nous dire, Señor, ce qui vous permet de nous qualifier ainsi, sans en avoir la moindre raison, inaniter, comme disaient les anciens Romains ?

— Fichez-moi la paix avec vos Romains ! Vous nous avez trompés ! Vous vous êtes fait passer pour le colonel Glotino, pour le beau-frère de notre général Mitrè !

— Moi ? Jamais ! Et comment osez-vous m’accuser d’escroquerie ? Je vous ferai remarquer que je suis sujet français ! Et je ne…

— Taisez-vous ! Savez-vous que je pourrais vous faire jeter en prison – et tout de suite ?

— Je n’en doute pas. Mais vous ne pourriez jamais justifier un tel procédé ! Et un Français ne supporte pas d’injustices sans en demander compte au responsable !

— On vous a rendu les honneurs ! Je vous ai considérés comme mes invités ! J’ai donné l’ordre à mes soldats de vous procurer des chevaux ! Et maintenant, je vois que vous n’êtes qu’un gringo (synonyme péjoratif d’étranger).

Cazenave répliqua avec beaucoup plus d’énergie que l’on n’aurait attendu de lui, à voir sa mine chétive. Olive, qui s’était tu jusque-là, se mêla soudain à la discussion :

— Vous ferez bien, Señor, de mesurer vos paroles. Sinon, vous verrez, qu’un savant français – que vous traitez de gringo – n’est pas homme à se laisser insulter. Nous ne vous avons pas induits en erreur, mais puisque ce n’est pas nous que vous vouliez inviter, ce que vous nous avez offert, nous allons vous le payer ! Quant aux honneurs, nous sommes quittes, car nous n’avons pas été moins polis envers vous que vous envers nous. Les chevaux, vous pouvez les rendre à leur propriétaire, nous nous en procurerons d’autres. Dites-nous combien coûte le repas et combien le vin ? Ce dernier, soit dit en passant, n’était pas du vrai bordeaux, mais une imitation fabriquée Dieu sait où !

Il chercha son porte-monnaie pour payer. Le capitaine, furieux, lui cria :

— Comment ! tu oses m’offrir de l’argent ! à moi ! Tu as un fier toupet, si tu n’es pas fou, sale gringo !

Olive s’approcha du capitaine et lui répliqua d’un ton menaçant :

— Je ne vous permettrai pas de m’insulter ! Je m’appelle Olive Bessard et je suis français ! Compris ? Et si tu me tutoies, je te tutoierai aussi !

— Quelle arrogance ! Attends, mon petit, je te ferai mettre à la raison. Si je te confie à mes soldats, ton langage changera avec la couleur de ton dos !

— Si tu essaies de me toucher d’un doigt, tu verras que la France sait protéger ses fils même dans les pays les plus lointains !

La patience de l’officier était à bout. Il courut à la porte, appela son ordonnance et quelques soldats et leur ordonna :

— Jetez-moi cet homme dehors, et sans ménagement !

Les soldats, heureux de pouvoir malmener un étranger, s’empressèrent d’exécuter l’ordre.

Olive saisit son fusil, mais il était trop intelligent pour s’en servir. Il le remit sur son épaule et cria :

— Ne me touchez pas, je m’en vais tout seul ! Gare à qui porterait la main sur moi ! Venez, monsieur le professeur !

Il saisit le paquet contenant les outils et se dirigea vers la porte. Son air résolu arrêta les soldats qui allaient se jeter sur lui, ils le laissèrent sortir. Mais le capitaine intervint alors :

— Je vous ai ordonné de le jeter dehors ! Est-ce que vous allez m’obéir, oui ou non ?

Les soldats bon gré, mal gré, exécutèrent l’ordre. Le capitaine s’adressa à Cazenave :

— Voyez-vous, Señor, ce qui arrive à ceux qui ne se comportent pas assez poliment à mon égard ? Qu’allez-vous faire si je vous arrête ?

— Je demanderai l’intervention immédiate de mon pays. Celui-ci s’adressera à votre président. Vous serez arrêté à votre tour et vous verrez que vous aviez tort de ne pas respecter mes droits.

— Je vous trouve bien arrogant ! Votre situation est assez désagréable.

— Pas plus que la vôtre. Vous vous êtes compromis en voulant arrêter quelqu’un que vous nommiez, quelques minutes avant : « Votre Excellence ! » Mais je crois que nous n’avons plus rien à nous dire. Adieu, Señor capitaine !

Il sortit, sans laisser le temps au capitaine de lui répondre. Quand, un instant plus tard l’officier sortit à son tour, il entendit des cris et tout un tumulte dans la cour. Olive s’y trouvait au milieu d’une vingtaine de soldats qui le menaçaient de leurs poings. Le petit Français avait son revolver à la main et déclarait fermement qu’il tirerait sur celui qui oserait le frapper. Les soldats le poussaient vers la porte. Avant d’y arriver, Olive laissa tomber le lourd paquet et trébucha. Les soldats profitèrent de l’occasion, lui arrachèrent son revolver et se ruèrent sur lui. Il se défendait de son mieux quand Cazenave accourut :

— Halte-là, vous autres ! cria-t-il. Avez-vous oublié que je suis votre officier ? Votre capitaine est devenu fou ! Allez chercher le medico militar ! Je lui ordonne d’examiner le pauvre capitaine. Il doit être fou furieux, sans quoi il n’oserait pas s’emporter contre un de ses supérieurs !

La petite ruse s’avéra efficace. Les soldats s’écartèrent aussitôt et quelques-uns allèrent avertir le médecin. Olive se releva et suivit son patron. Ils se dirigèrent vers la ville.

— Quels brigands ! s’indigna Olive. Et ça se croit des soldats ! Le beau courage ! Se mettre à vingt contre un !

— Es-tu blessé ? demanda Cazenave, inquiet.

— Je ne sais pas. Il faudra que je m’examine. Pour l’instant, je ne sens rien. Pourvu que ça ne vienne pas plus tard.

— L’affaire aurait pu se terminer beaucoup plus mal. Nous avons été bien imprudents de nous exposer à un tel danger, periculum en latin. Maintenant, allons chercher un hôtel !

Ils traversèrent quelques rues et arrivèrent à une maison portant l’écriteau : « Posada por pasajeros » (Auberge pour voyageurs). L’auberge ne payait guère de mine. C’était une petite maison basse, sale, avec une porte et deux étroites fenêtres ; dans la cour qu’un mur entourait, on entendait des chevaux hennir.

— Ici, demanda le professeur, hésitant.

— Mais oui.

— Mais c’est une sale taverne !

— Pourvu qu’on ne nous mette pas à la porte, ça ira. Il n’y a que de sales tavernes dans ce pays.

L’intérieur de l’auberge consistait en une seule pièce. Il n’y avait pas de tables, ni de chaises, mais seulement quelques hamacs et des tabourets. L’aubergiste, un espagnol maigre et sordide, était assis sur un de ces tabourets. En apercevant les nouveaux venus, il se leva, s’inclina à plusieurs reprises, et demanda ce que les Señores désiraient.

— Pouvez-vous nous procurer quatre chevaux, deux selles de cavaliers et deux selles pour bagages ?

— Vous voulez louer les chevaux ?

— Non. Nous voulons les acheter.

— Où allez-vous ?

— Dans le Gran Chaco, de là à Tucuman et plus loin encore.

— J’ai quelques chevaux à vendre. Veuillez me suivre, Excellences !

Il leur montra, dans la cour, une domaine de chevaux étiques et complètement épuisés. La détresse de ces animaux était tellement manifeste, que même Cazenave, qui pourtant n’était guère connaisseur en la matière, ne put s’empêcher de demander :

— Sont-ce vraiment des chevaux ? Si on ne me l’avait pas dit, je tiendrais ces animaux plutôt pour ce que les Romains nommaient caper ou aussi hircus.

— Qu’est-ce que cela signifie ? demanda le patron.

— Des boucs.

— Je ne traiterai pas avec vous ! Mes chevaux ne sont pas des boucs. Tenez-vous-le pour dit.

Il s’éloigna, indigné, et nos deux Français rentrèrent dans l’unique pièce de l’auberge. Ils virent alors qu’il y avait encore un hôte, qu’ils n’avaient pu apercevoir en entrant car il était couché dans le hamac à côté de la porte. Il venait de descendre et les regardait d’un air curieux. Il était vêtu de rouge, comme nos deux amis, mais portait des bottes très hautes, couvrant ses cuisses. Son visage était si barbu qu’on n’y pouvait distinguer que ses yeux et son nez. Malgré tout cela, il n’avait l’air ni dangereux, ni malveillant. Il s’inclina devant Cazenave et Olive :

— Señores, j’entends dire que vous voulez partir pour le Gran Chaco. Peut-être pourrai-je vous être utile… si je puis vous donner un conseil : demandez, je suis à votre disposition. D’où venez-vous ?

— De Buenos-Ayres.

— Vous habitez Buenos-Ayres ?

— Non. Nous sommes des étrangers.

— Des étrangers. De quelle nationalité, s’il vous plaît ?

— Nous sommes Français.

— Quelle est votre profession ? Excusez mon indiscrétion, je voudrais seulement vous être utile.

— Je suis naturaliste, zoologiste plus exactement. Je m’occupe de paléontologie et je voudrais découvrir, dans le Gran Chaco des animaux fossiles ou antédiluviens.

— Vous cherchez des mastodontes ?

— Mais oui !

— Ou un mégathérium ?

— Vous connaissez les noms de ces animaux antédiluviens ?

— Mais parfaitement. Nous sommes confrère.

— Vous êtes zoologiste ? demanda Cazenave, étonné, car rien dans l’extérieur de son interlocuteur n’annonçait le savant.

— Je suis zoologiste, entre autres. J’ai étudié toutes les sciences. Ma véritable profession est cirujano (chirurgien) si Votre Excellence le permet.

— Vous êtes donc médecin ?

— Mais oui. Permettez-moi de me présenter à Votre Excellence. Je suis très célèbre et si Votre Excellence ne me connaît pas, cela s’explique uniquement par le fait que vous êtes étrangers. Je suis le Docteur Parmezan Rui el Iberio de Saragunna y Castelguardiante.

— Merci, Señor. Je suis le professeur Cazenave. Voici mon compagnon, qui s’appelle Olive Bessard.

— Ce sont de jolis noms aussi, mais vous me permettrez de vous le dire, le mien est beaucoup plus beau et plus facile à prononcer. Ma famille est une des plus anciennes de l’aristocratie castillane. Que pensez-vous de l’amputation complète d’une jambe ?

— Je ne vous comprends pas très bien, Señor. S’agit-il d’un malade ? Et sa jambe doit-elle être sacrifiée ?

— Mais non. Il est tout à fait sain et sa jambe est intacte.

— Pourquoi voulez-vous alors la lui couper ?

— Pourquoi ? Cielo ! quelle question. Je n’ai pas parlé d’un cas concret, je posais simplement le problème. Vous me comprenez maintenant ? Je pose un problème scientifique. Auriez-vous confiance dans mon aptitude ?

— Certainement, Señor, certainement. Mais malgré cela je suis heureux d’apprendre qu’il ne s’agit que d’un cas imaginaire. Je croyais déjà que je devrais vous aider à opérer quelqu’un.

— Cela ne serait pas nécessaire. Je n’ai jamais besoin d’aide. J’ai une telle expérience et je suis si habile que je fais tout seul les opérations les plus compliquées. Le patient ne sent absolument rien. Il ne s’aperçoit qu’il a perdu une jambe, que lorsqu’il est guéri. Et ce n’est pas seulement vrai pour l’amputation d’une jambe, mais pour toutes les opérations chirurgicales. Je vous le dis, Señor, et vous pouvez me croire, je vous coupe tous vos membres.

Il accompagnait ses derniers mots de gestes si violents que le professeur s’écria, inquiet !

— Mais, mon Dieu ! je suis tout à fait sain ainsi que mon compagnon : nous n’avons besoin d’aucune opération !

— Quel dommage ! J’aurais voulu vous démontrer mes capacités sur vous-même. C’est un véritable plaisir d’être amputé par moi ! J’ai mes instruments toujours sur moi. Que pensez-vous par exemple de l’ablation de l’os du coude ? Avez-vous jamais assisté à cette magnifique opération ?

— Pas encore. Mais je vous assure que mes deux coudes sont en parfait état. Mais excusez-moi, je n’ai pas le temps de continuer cette conversation si intéressante. Je dois partir d’urgence et je cherche des chevaux à acheter…

— Ne vous en faites pas, Señor. Je suis à votre entière disposition.

— Savez-vous par hasard, où l’on peut se procurer quelques chevaux résistants et robustes ?

— Je le sais et vais moi-même en acheter un.

— Où cela ?

— Dans une petite estancia, à une demi-heure de la ville. Mais ce n’est pas pressé, nous ne pouvons pas conclure l’affaire avant demain matin car l’estanciero – le propriétaire – est absent et ne reviendra que ce soir.

— En ce cas, je devrais m’adresser ailleurs. Je n’ai plus de temps à perdre.

— Pourquoi êtes-vous si pressé ? Vos ossements antédiluviens peuvent encore attendre un jour !

— Je dois rattraper un groupe de voyageurs, qui se trouve actuellement à La Laguna-Prongos.

— De qui parlez-vous ? N’est-ce pas le Père Jaguar avec ses hommes ?

— Mais si, c’est lui. Le connaissez-vous ?

— Très bien. Moi-même, j’appartiens à sa suite. Nous devions nous rassembler ici ; seulement j’ai été retenu à Puerto-Antonio et quand je suis arrivé, le Père Jaguar était déjà parti. Je dois le rattraper moi aussi ; mais il est bien difficile de trouver un bon cheval dans cette sacrée ville ! Je préfère attendre jusqu’à demain matin et en avoir un bon, que de risquer de le perdre à moitié chemin.

Cazenave éprouvait, au début, une vive antipathie pour l’homme qui « coupait n’importe quel membre ». Mais maintenant il était heureux de l’avoir rencontré.

— Voudriez-vous nous permettre, Señor – concedere, comme l’on dit en latin – d’aller avec vous ?

— Volontiers, Señor. Nous sommes l’un et l’autre des hommes de science, et j’espère toujours avoir une occasion de vous montrer mes qualités de chirurgien. Peut-être rencontrerons-nous des Indiens blessés : vous verrez alors comment je leur couperai bras et jambes en quelques instants !

Cazenave commençait à comprendre qu’il avait affaire à un maniaque, mais comme le pauvre diable avait l’air, par ailleurs, assez inoffensif, le savant répondit, en souriant :

— Je veux bien rester ici avec vous jusqu’à demain. Mais qu’allons-nous faire en attendant ?

— Nous irons ce soir à l’estencia. Nous allons manger, boire, fumer et dormir.

— D’accord. C’est-à-dire je ne fumerai pas !

— Vous ne fumez pas ? Ici, tout le monde fume. Hommes, femmes et enfants à partir de dix ans. Avez-vous encore des affaires qui vous retiennent dans la ville ou bien pouvons-nous partir tout de suite ?

Cazenave lui raconta, en quelques mots, son aventure avec le capitaine et dit vouloir reprendre possession de ses livres. Après quoi il serait prêt à partir.

— Je vais vous les apporter, Señor, vos livres.

— Mais non, vous n’allez pas vous déranger pour moi !

— Pourquoi pas ? Vous me payerez deux thalers. Je connais très bien les soldats et les officiers. Vous pouvez être sûr que l’on me restituera tout.

L’homme au nom prétentieux, soi-disant médecin et rejeton d’une très ancienne famille castillane était donc disposé à faire, pour deux thalers, – moins de deux francs, – une besogne de porteur de bagages.

Dès que le « docteur » revint avec les livres de Cazenave, ils louèrent à l’aubergiste des chevaux pour aller à l’estancia. Quand ils sortirent de l’auberge, quelques passants s’arrêtèrent en voyant le chirurgien et se mirent à crier :

« El carnicero, el carnicero ! Huid, huid, de la contrario os amputa ! – Attention, le coupe-chair ! Sauvez-vous, sinon il vous coupera en morceaux ! ».

Le chirurgien paraissait flatté d’une telle popularité.

— Vous voyez, dit-il à Cazenave avec fierté, on me connaît et on connaît mes capacités dans tous les États autour de La Plata.

Il existe dans la Pampa ou sur le Campo (champs) trois sortes d’agglomérations humaines. La première est le rancho (prononcer rantcho), petite cabane au toit de chaume souvent enfoncée de plusieurs pieds dans le sol. À l’intérieur, pas de meubles ; même un hamac est ici un article de luxe. Le four, comme les murs de la cabane, est en terre glaise, car il n’y a pas de pierres dans la Pampa. Les fenêtres – d’étroites meurtrières plutôt – ont pour vitre un papier huilé.

Les habitants des ranchos sont les gauchos (gaucho : un mot indien, à prononcer : gaoutcheau) ouvriers des haciendas et des estancias. Ce sont de pauvres diables mais ils possèdent la fierté des Espagnols, bien qu’ils soient le plus souvent des mestices (enfants d’un père blanc et d’une mère indienne). Mais les plus pauvres, les mendiants eux-mêmes, se considèrent comme des caballeros et se comportent très courtoisement, à condition qu’on en use de même envers eux. Ils font assaut de politesse et se donnent du « Votre Excellence », avec le plus grand sérieux. Ils sont tous très honnêtes. S’ils trouvent un objet quelconque, ils font l’impossible pour le rendre à son propriétaire. On raconte qu’un gaucho, qui ne possédait même pas un escabeau et se servait d’un crâne de cheval pour chaise, trouva une fois, au milieu de la Pampa, une montre appartenant visiblement à un étranger. Il chevaucha trois jours entiers, d’un rancho à l’autre, pour le retrouver. Quand l’étranger voulut lui donner une récompense, il la jeta à terre, à ses pieds, et le quitta sans répondre.

Les gauchos, habitués au cheval depuis leur enfance, sont naturellement d’excellents cavaliers. Ils ne ménagent pas leurs chevaux ; ils leur font forcer l’allure, sans répit, jusqu’à ce que les pauvres bêtes tombent, fourbues. À cause des innombrables haras, le prix d’un cheval est ridiculement bas. C’est pourquoi on voit dans les Pampas, presque à chaque pas, des squelettes de chevaux.

La vie que mènent les gauchos explique bien leur caractère indomptable. Dans les plaines infinies, en lutte avec la nature, sans écoles ou autres institutions de la civilisation, ils sont très jaloux de leur liberté. En plus de cela, il y a la politique. Dans les États autour du fleuve La Plata, il est bien rare qu’une année s’écoule sans une révolution. Les gauchos sont presque toujours disposés à participer à un pronunciamiento.

La seconde sorte d’agglomération humaine de la Pampa est la hacienda. Son propriétaire, le haciendario, est agriculteur et éleveur et ne possède pas de grands troupeaux. La troisième sorte, c’est l’estancia. L’estanciero ne s’occupe que d’élevage. Il fournit aux abattoirs des quantités immenses de bétail. Il existe des estancieros qui possèdent plusieurs centaines de milliers de bêtes.

Le bétail vit dehors en été comme en hiver. Il est gardé par des gauchos à cheval ; mais il arrive quand même que des bêtes s’égarent et se joignent à d’autres troupeaux. Pour éviter des pertes, chacun des propriétaires marque ses bêtes d’une marque enregistrée par les autorités compétentes. La marque est brûlée au fer sur le dos des chevaux ou des bœufs.

Dans l’estancia vers laquelle nos amis se dirigeaient, on était en train de marquer ainsi quelques centaines de veaux. Les gauchos s’emparaient des veaux en les captant avec le lasso et les amenaient vers le corral entouré de trois côtés d’une haie de cactus. Le chef des gauchos vint recevoir les nouveaux venus.

— Cielo ! c’est le carnicero, le coupe-chair ! Soyez le bienvenu, Señor. Venez-vous pour nous amputer ? Je regrette de vous l’apprendre, mais mes hommes sont tous en parfaite santé ! Vous n’aurez donc pas l’occasion de vous servir de vos instruments.

Don Parmezan paraissait fâché de cet accueil.

— Trêve de plaisanterie, Señor ! N’oubliez pas que vous avez affaire à un caballero ! Comment osez-vous me nommer carnicero ! Mes ancêtres étaient de nobles espagnols, habitaient des citadelles et triomphaient déjà des Arabes, quand vos ancêtres n’existaient même pas encore. Pour vous, Señor, je m’appelle Don Parmezan Rui el Iberio de Saragunna y Castelguardiante. Ne l’oubliez pas !

— Bien, Don Parmezan. Je n’avais pas l’intention de vous offenser. Vous savez combien nous vous estimons tous. Vous m’excuserez donc si, dans la joie de vous revoir, je n’ai pas bien choisi mes mots.

— Entendu, Señor. Je vous pardonne d’autant plus volontiers que je sais que vous avez voulu exprimer votre admiration quant à ma science de chirurgien. Vous savez qu’une trépanation est une opération…

— Je m’excuse encore une fois, Señor. Nous en reparlerons plus tard. Mais il ne serait pas poli envers vos compagnons de les accueillir de la sorte. Puis-je vous demander leurs noms ?

— Les Señores sont mes amis et veulent partir pour le Gran Chaco. Ce sont des hommes de science, comme moi-même. Quant à leurs noms, ils sont assez difficiles à prononcer ; je les appelle simplement don professore.

— Mon nom est Cazenave et mon compagnon s’appelle Olive Bessard – interrompit le professeur. Nous venons vous voir pour vous acheter quelques chevaux. J’espère que vous pourrez nous en céder si vous en avez de disponibles… reliquus comme l’on dit en latin.

— Nos chevaux ne sont pas des reliques ; mais certainement notre estanciero voudra bien vous en vendre quelques-uns. Malheureusement, il est absent et ne rentrera que ce soir assez tard. Faites-nous l’honneur d’accepter notre invitation en l’attendant : Vous pourrez regarder comment on marque les veaux.

— Mais avec plaisir. Je n’ai encore jamais assisté à ce spectacle intéressant.

— Venez donc, Señores. Je vais vous montrer tout d’abord vos chambres.

Bien que l’estanciero, – à en juger d’après l’étendue de ses terres et le nombre de ses bêtes – devait être fort riche, l’intérieur de sa maison était bien au-dessous d’un logement d’ouvrier français. Les chambres mises à la disposition des trois invités étaient presque vides ; une vieille table et quelques escabeaux formaient tout le mobilier. L’hôte se rendit tout de suite à la cuisine pour leur faire servir du maté.

Le maté est le thé du Paraguay, préparé avec les feuilles séchées et moulues d’une certaine plante (ilex paraguyensis). On aspire cette boisson à l’aide de petits tuyaux, appelés bombillas, qui ne tardent pas à vous brûler les doigts, aussi faut-il une certaine dextérité pour les manier sans dommage.

Ce maté fut offert à nos trois amis. Le chirurgien l’aspirait avec prudence ; Olive aussi vivait depuis assez longtemps dans le pays pour faire attention. Mais le pauvre Cazenave, le buvant pour la première fois, fit l’expérience à ses dépens. La bombilla était très chaude et il aspira fortement pour en finir le plus vite possible. Le liquide lui brûla la bouche et la gorge ; il poussa un cri de douleur, et gémit :

— Oh, mes lèvres, ma langue et ma gorge ! En latin labia, lingua et glutus ! Mais c’est une boisson du diable !

— J’ai eu la même mésaventure, la première fois que j’ai bu du maté, lui dit Olive pour le consoler. Buvez plus lentement, monsieur le Professeur !

— Merci ! J’en ai assez !

Il se refusa à toucher à sa bombilla. Les autres burent leur thé jusqu’à la dernière goutte. Après quoi, ils suivirent le chef des gauchos qui les conduisit au corral. Don Parmezan déposa d’abord son poncho et sa chiripa rouges. Interrogé par le professeur, il lui répondit :

— Comment ? Votre Excellence ignorerait que la couleur rouge excite ces bœufs demi-sauvages ? Un homme vêtu de rouge doit bien se garder d’approcher un taureau !

— Vous croyez ? J’ai bien entendu dire que les taureaux deviennent furieux en voyant du rouge. Mais je ne le crois pas. Cela doit être un racontar. Du reste, je suis zoologiste et je vais profiter de l’occasion pour faire une expérience.

— Mais vous vous exposez à un grand danger, Señor !

— Un véritable homme de science brave tous les dangers quand il s’agit de résoudre un problème scientifique ! Je suis vêtu de rouge et je resterai comme je suis !

— Moi aussi, dit Olive. Je suis le valet d’un zoologiste, je suis donc obligé de m’exposer au même danger que mon maître !

Le rodeo – on désigne ainsi l’opération de conduire un troupeau dans un corral – était en plein cours quand ils arrivèrent. Les gauchos chassaient les veaux autour de la haie. L’un d’eux jetait son lasso sur la bête visée, ne la manquant jamais ; la corde se resserrait autour du cou de l’animal, celui-ci trébuchait et tombait. Quatre autres gauchos le saisissaient aussitôt, et lui liaient les pattes ; un cinquième gaucho accourait vers l’estampille incandescente et marquait l’animal. Celui-ci, libéré aussitôt après, rejoignait le troupeau et y disparaissait.

Le procédé n’était pas facile. Les bêtes se défendaient et les gauchos étaient parfois attaqués. Ils n’échappaient aux cornes des bœufs furieux que grâce à leur adresse acrobatique.

— Mais c’est magnifique, s’écria Olive. Je sais moi aussi, monter à cheval et j’ai déjà chevauché quelques centaines de kilomètres. Mais je n’ai encore jamais vu des cavaliers si habiles !

— Moi non plus, répondit Cazenave. Je voudrais cependant faire l’expérience.

— Laquelle ?

— Voir si la couleur rouge excite réellement ces animaux. Veux-tu m’aider ?

— Bien sûr, pourvu que je ne risque pas d’être écrasé par un taureau !

— Tu ne risqueras rien. Du reste, tu n’as qu’à t’approcher d’une vache ; moi je ferai le même essai avec un taureau. Ainsi, nous verrons comment les deux sexes réagissent à la couleur rouge. Es-tu prêt ?

— Oui. Je veux me sacrifier pour la zoologie.

— Cette question n’est pas de la zoologie générale, mais de la zoopsychologie.

— Vous savez, pour moi c’est la même chose. Que cette vache m’écrase zoologiquement ou zoopsychologiquement, cela m’est bien égal. Mais enfin… je vais essayer.

— Vas-y alors. Prends la vache qui vient d’être marquée !

Olive se dirigea vers l’animal qui venait d’être libéré. Les gauchos en le voyant, crièrent :

— Arredro ! arredro ! Que demencia ! que locura ! Arrière ! arrière ! Quelle démence ! quelle folie !

Olive, sans broncher, continua d’avancer. La vache qui s’apprêtait déjà à regagner le troupeau, aperçut soudain ce petit bonhomme vêtu de rouge. Elle baissa la tête, cornes en avant, parut vouloir foncer sur l’imprudent. Heureusement pour ce dernier, elle était encore étourdie et déconcertée : après avoir balancé un instant, elle fit demi-tour et courut vers le troupeau.

— Quelle veine ! crièrent les gauchos. Retournez à votre place, Señor. Restez près de la haie ! Ne savez-vous pas que le rouge met ces bêtes en fureur ?

— Je l’avais entendu dire, mais je n’en étais pas certain, et je voulais faire un essai.

— N’essayez pas une seconde fois ; vous ne pourriez sans doute pas vous en tirer si bien que cette fois-ci !

Olive, triomphant, revint auprès de son maître.

— Êtes-vous content de moi, Monsieur ? Je crois que l’essai vous a satisfait.

— Certainement. La vache voulait t’attaquer mais changea d’avis. On peut en conclure, que la couleur rouge l’excite, mais non pas jusqu’à provoquer une agression de sa part – aggressio en latin. Pour ce qui est du genus femineum, il s’agit donc d’une antipathie marquée mais pas excessive de la couleur rouge. Maintenant, je vais voir où nous en sommes avec le genus masculinum.

Ce disant, il se dirigea vers un puissant taureau. Celui-ci baissa la tête et passa immédiatement à l’attaque.

— Lugar ! lugar ! crièrent les gauchos, sautez de côté, sautez !

Cazenave, heureusement, fit un saut à gauche et évita ainsi les cornes du taureau. Mais celui-ci se retourna et s’élança de nouveau vers lui.

— Lugar ! lugar ! crièrent de nouveau les gauchos. Quelques-uns accoururent pour détourner l’attention de l’animal en fureur.

Cazenave sauta encore un fois et échappa de justesse. L’animal ne s’occupait pas des gauchos et semblait concentrer toute son attention sur lui. L’homme comprit alors à quel danger il s’était exposé, il se fatiguerait beaucoup plus vite que le taureau. Cette situation critique lui inspira une idée aussi grotesque qu’heureuse. Il lui fallait, sous peine de mort, éviter les redoutables cornes. Comment les éviter ? En se tenant derrière le taureau. À la prochaine attaque c’est ce qu’il fit. Quand le taureau se retourna, il fit volte-face en même temps que lui. Les gauchos ne pouvaient pas se servir de leurs lassos ou bolas sans risquer d’atteindre Cazenave. Celui-ci, épuisé, saisit de ses deux mains la queue de la bête et s’y cramponna de toutes ses forces. Il s’y sentit en sécurité relative.

C’était bien la première fois qu’une telle chose arrivait au taureau. Il en fut surpris et intimidé ; il essaya de secouer Cazenave, en se retournant plusieurs fois, en sautant en avant et en arrière. Mais le professeur tint bon. Le taureau renonça à poursuivre un ennemi si redoutable, émit un triste beuglement et s’élança vers le troupeau.

Les gauchos, d’abord inquiets, riaient aux éclats à présent. Le taureau, affolé, faisait des bonds comiques. Il était visible qu’il avait peur. Cazenave n’avait pas lâché prise. Il lui était impossible de courir assez vite, le sol fuyait sous ses pieds, mais il se cramponnait toujours à la queue du taureau qui le traînait par terre. Après une dernière secousse et une culbute, il se retrouva assis par terre, moulu, mais sain et sauf ; le taureau était loin. Il se mit debout, se tâta, puis revint vers les gauchos. Leur chef lui fit des reproches :

— Vous avez été bien imprudent, Señor. Vous semblez ignorer que vous avez risqué votre vie ! Comment avez-vous osé provoquer ce taureau.

— À cause d’un problème de zoopsychologie.

— Je ne sais pas ce que cela veut dire.

— Je voulais savoir si la couleur rouge excitait réellement les ruminants.

— Et c’est pour cela que vous vous êtes exposé à un tel danger ? Vous auriez pu me le demander. Cela aurait été beaucoup plus simple.

— Êtes-vous zoologiste ?

— Non, Señor. Je suis gaucho.

— Je regrette, mais votre témoignage ne m’aurait pas suffi. Je ne peux accepter que les renseignements émanant des autorités scientifiques !

— Écoutez, Señor, si je ne suis pas une autorité, je suis en tout cas un caballero ! Me prenez-vous pour un menteur ?

— Pas du tout. Seulement, vous ne pouvez attester que ce que vous croyez être la vérité. Or la vérité ne peut être constatée et confirmée que par des autorités !

— Je ne suis pas professeur, et j’espère que vous n’avez pas eu l’intention de m’offenser. Mais vous avez risqué, outre votre propre vie, la nôtre aussi. Savez-vous ce qu’est une estempeda ?

— Non.

— L’estempeda c’est un troupeau excité, enragé, qui se met à courir et écrase tout ce qui se trouve sur son passage. Votre imprudence aurait pu provoquer une estempeda et nous aurions été tous écrasés. Veuillez prendre des dispositions pour que votre présence et vos vêtements rouges ne nous dérangent plus.

Il s’éloigna, suivi des autres gauchos. Ils se sentaient offensés. Les deux Français le comprirent et quittèrent le corral. Ils rencontrèrent, quelques minutes après, le chirurgien.

— Señores, les gauchos sont furieux contre vous. Je vous avais cependant avertis. Malheureusement, le taureau s’est laissé intimider.

— Pourquoi malheureusement ?

— Parce que, s’il avait été plus courageux, j’aurais pu vous montrer mes capacités de chirurgien.

Ils allèrent voir ensemble les chevaux, qui étaient d’une tout autre qualité que ceux que l’aubergiste de Santa-Fé avait voulu leur vendre ! L’estanciero arriva quelques heures plus tard, et les trouva auprès du feu allumé par les gauchos. Il se déclara prêt à leur vendre cinq chevaux au prix habituel. Il était heureux d’avoir la visite d’Européens et de pouvoir causer avec eux.

Bientôt il découvrit le dada de Cazenave, tout en voyant qu’il s’agissait d’un brave type. En tout cas, ce brave Français n’est pas à sa place dans le Cran Chaco, pensa-t-il.

— Croyez-vous vraiment, mon cher Señor, pouvoir faire tout seul cette expédition ? Vous n’avez pas la moindre idée de ce que sont le Gran Chaco et les Cordilleras !

— Ne vous inquiétez pas, Señor. J’ai étudié la question et sa littérature. Par exemple, le livre d’Amédée Jacques : Excursion au Rio Salado et dans le Chaco. Le connaissez-vous ? Et puis je ne suis pas seul : voici Olive et Don Parmezan qui m’accompagnent.

— Je ne connais pas le livre dont vous parlez. Mais je doute fort que la lecture d’un livre suffise pour faire supporter les dures privations et braver les dangers qui vous attendent là-bas. Quant à Don Parmezan, ne vous y fiez pas trop.

— Pourquoi donc ? Il est intelligent et fort expérimenté !

— Il est surtout un peu fou.

— Mais il est médecin en tout cas.

— Pas du tout. La chirurgie est seulement son idée fixe. Il n’a encore jamais opéré personne.

— Ce n’est qu’une idée fixe ? Vraiment ? Je ne l’aurais jamais pensé.

— Pourquoi pas ? Il n’est pas le seul à se promener avec une idée fixe. J’ai fait la connaissance, il y a peu de temps, de quelqu’un qui avait l’idée fixe de chercher des squelettes d’animaux qui vivaient sur terre il y a plusieurs milliers d’années. Cela aussi, c’est une marotte, n’est-ce pas !

— Je vous demande pardon, Señor, ce n’est pas une manie. L’homme dont vous parlez doit être un de mes collègues, un paléontologue ! Où vit-il ?

— Il est là, actuellement.

— Puis-je faire sa connaissance ?

— Ce n’est pas nécessaire. Vous le connaissez très bien. Il s’agit de vous-même.

— Moi ? Ainsi, vous croyez que mon amour de la science est une marotte ?…

— Ne m’en veuillez pas, Señor, mais je le crois, quel intérêt pouvez-vous avoir à rechercher de vieux ossements, des lézards antédiluviens comme vous le faites ?

— Je deviendrais célèbre si je réussissais à découvrir un lézard – lacerta en latin – un lézard géant.

— Je veux bien. Mais qu’aurez-vous de votre célébrité, si vous périssez en route ? Vous n’êtes pas équipé du tout pour une expédition dans le Gran Chaco !

— Mais si, mais si ! J’ai des armes, des outils et des livres. Vous me vendez les chevaux dont j’ai besoin. Et puis, Don Parmezan connaît bien le Chaco. Il appartient à la suite du Père Jaguar !

— Je ne le crois pas. Le Père Jaguar ne choisit pas des maniaques pour compagnons !

La bonne volonté de l’estanciero était manifeste. Cazenave se tut, réfléchit quelques instants et dit :

— Je vous remercie sincèrement de vos bons conseils, Señor. Mais je suis Français et je n’ai pas peur. J’ai déjà été à Tucuman et je m’en tirerai cette fois aussi !

Le lendemain matin, le soleil n’était pas encore levé quand nos trois voyageurs se réveillèrent. Les gauchos étaient déjà tous debout, bien qu’ils eussent mangé, bu et chanté fort avant dans la nuit. L’estanciero choisit pour le professeur et son compagnon quatre de ses meilleurs chevaux, qu’il leur céda au prix de mille francs, selles comprises. Il fut beaucoup moins complaisant vis-à-vis du chirurgien. Celui-ci dut choisir lui-même son cheval et son choix était beaucoup moins bon. Il dut aussi le payer un peu plus cher.

Après quoi, nos voyageurs chargèrent deux des chevaux, l’un des livres, l’autre des outils, montèrent en selle et dirent adieu à l’estanciero. Celui-ci leur cria :

— La enhorabuena de la vuelta – je vous souhaite un bon et heureux voyage. Et surtout, prenez garde aux indigènes du Gran Chaco ! Ils sont bien dangereux ! Ils emploient des flèches empoisonnées beaucoup plus dangereuses que les balles !

Il avait raison. Encore aujourd’hui la plupart des clans indiens de l’Amérique du Sud emploient des flèches empoisonnées. Ils les lancent au loin en soufflant dans de longs tubes. Le poison dont ils se servent s’appelle curare, il est extrait de la sève de l’arbre strychnos et de différentes lianes. La plus petite blessure causée par une flèche empoisonnée entraîne instantanément la mort de l’homme ou de tout animal.

À lire aussi

Tous les livres | Tous les auteurs

Tous nos livres
Malik et le tapis volant
Olivier Muhleisen

"Paris a une magie que seuls ceux qui savent regarder peuvent voir."

"Les étoiles te montreront toujours le chemin. Elles sont les gardiennes de ton passé et les éclaireuses de ton avenir."

"Une beauté silencieuse qui ne pouvait être comprise que par ceux qui avaient touché les cieux."

Informations sur les cookies | CGU | Contact | © lireunlivre.com | Onmyweb Production