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La prophétie des Anciens, chapitre 9

Jean-Louis Ermine

Jed plaça la charge explosive juste en dessous du système d’air conditionné de l’atelier. Il amorça la bombe. Il n’avait plus maintenant que deux minutes avant l’explosion.

Il se rua à perdre haleine dans les couloirs. Les quelques personnes qu’il croisa le regardaient ahuris. Un garde essaya de s’interposer, mais Jed le bouscula violemment, sans interrompre sa course.

L’explosion lui sembla gigantesque. Pourtant, le bruit fut très étouffé et le souffle ne le renversa même pas. Dans quelques minutes, l’air serait irrespirable dans l’usine, et les gens commenceraient à s’affoler. Il regagna son poste, qu’il avait délaissé à peine quelques instants.

Déjà, l’effervescence régnait. La maîtrise tenait des conciliabules sous le regard interloqué des classes quatre. Puis la nouvelle se répandit comme une traînée de poudre, la climatisation avait sauté, et il fallait évacuer immédiatement.

Un mouvement de panique commença à se créer. La maîtrise essaya en vain de clamer les classes quatre qui s’énervaient. Il y eut des bousculades, des invectives et même quelques coups. Les gardes voulurent intervenir, mais le mouvement était lancé et ils furent à leur tour bousculé, débordés par le nombre. Ils ne voulurent pas faire usage de leur arme, et tirèrent en l’air pour toute sommation. Ils furent à leur tour débordés par le nombre. L’affolement devint endémique. Jed essaya d’organiser ce mouvement spontané avec peu de succès. La chaleur commença à être étouffante, la panique était à son comble. Les gens commencèrent à se révolter violemment.

Sous la supervision de la Logisphère, la riposte s’enclencha sans tarder. Des cloisons indestructibles commencèrent à s’abaisser en divers endroits, isolant tous les groupes de révoltés, les enfermant dans l’attente des renforts. Les mutins, se voyant ainsi prisonniers, réduits à l’impuissance, furent pris d’une rage folle. Dans un instinct destructeur incontrôlé, ils se mirent à tout saccager, mettant en pièce tout ce qui leur tombait sous la main.

Jed avait suivi l’avant-garde des révoltés, et avait ainsi évité l’isolement. Ils arrivaient maintenant à la sortie de l’usine. Ses compagnons hésitèrent, ne sachant que faire après leur première colère.

- Allons à la cité, leur cria Jed, d’autres nous y attendent.

Un tir laser passa juste au-dessus de sa tête. Il se jeta au sol et répliqua au jugé avec le thermo-laser dont il s’était occupé, visant la sortie. Puis il jugea prudent de se mettre à l’abri, il avait encore un long chemin à parcourir. Il rampa vers une encoignure proche de la sortie. Au poste d’entrée, un homme essaya de fermer le sas, mais il fut aussitôt neutralisé par les insurgés. La résistance était maintenant quasiment nulle, et le petit groupe se rua au-dehors, rejetant les derniers opposants dans l’herbe édénienne qui bordait la piste. Les luttes sporadiques avaient déjà réduit leur groupe. Ils se mirent à courir sur la piste. Plusieurs fois, à des intersections, ils rencontrèrent d’autres fuyards, et durent aussi livrer quelques combats contre des gardes désemparés, qui s’enfuyaient souvent plutôt que de les affronter. Le plan d’insurrection semblait avoir bien fonctionné. Maintenant, l’alerte générale avait été déclenchée, et les renforts n’allaient pas tarder à arriver.

Jed se mit à hurler.

Vite, allons à la cité avant l’arrivée de l’armée, nous y serons plus en sécurité que sur ces pistes !

Ils coururent tous comme des dératés. Arrivés aux portes de la cité, des soldats les accueillirent par quelques rafales menaçantes, qui les obligèrent à se détourner et à chercher une autre entrée. Mais l’armée s’était très peu déployée aux alentours de la cité, et beaucoup de portes n’étaient pas gardées. Comme l’avait prévu Jed, le système de riposte concocté par la Logisphère s’était mis en route, et avait

désactivé les identificateurs biologiques pour permettre le passage rapide des troupes des Unis. Ce furent les classes quatre qui en profitèrent. Arrivé à l’intérieur, Jed leur cria :

Dispersons-nous, nous serons moins vulnérables ! Puis il pensa :

« Adieu camarades, et merci. Je ne sais plus maintenant ce que

vous allez faire, mais moi, j’ai une tâche à accomplir. »

Un tir meurtrier le frôla. Il eut la présence d’esprit de se plaquer contre un mur. Les renforts arrivaient en nombre, avec un équipement et des armes sophistiquées. Les mutins n’avaient guère de chances contre eux, mais Jed pouvait utiliser le chaos ainsi créé. Pour la Logisphère, il n’était qu’un fuyard comme les autres, une armée entière ne se mobiliserait pas contre lui seul pour l’instant.

Il s’engouffra dans une petite ruelle, en priant les Anciens que les soldats ne le poursuivent pas. Il parcourut tout un dédale de rues dans les quartiers qu’il connaissait bien, évitant les grandes artères où il entendait une effervescence qui sentait la mort. Il était seul. Les gens s’étaient barricadés chez eux.

C’était un mauvais signe pour Jed. L’armée allait utiliser ses détecteurs et détruirait tout ce qui était vivant dans les rues. Il se fit plus prudent. Bien lui en prit, car, au détour d’une rue, il aperçut une patrouille. Il s’engonça immédiatement dans un pas de porte assez profond pour se dissimuler. La patrouille ne semblait pas être pourvue de détecteurs, et passa sans l’apercevoir. Jed reprit sa route, il avait un rendez-vous précis avec Jiliane qui devait l’accompagner vers l’astroport. Il lui fallait faire vite.

Il avançait pourtant avec une précaution infinie. Il entendait de partout jaillir des ordres et des vociférations de soldats ou policiers, et parfois des bruits de combats sporadiques, et il avait fort à faire pour trouver des rues désertes.

une intersection, il aperçut un homme seul poursuivi par deux policiers. Jed le reconnut, c’était un des responsables de l’organisation pour la cité. Il semblait en mauvaise posture et n’avait pas d’arme. Un des policiers le mit en joue, mais Jed agit immédiatement, et l’abattit sur le champ avec son thermo-laser. L’autre policier prit peur, craignant d’affronter tout un groupe

d’insurgés, et il battit en retraite. Les deux compagnons se rejoignirent en se congratulant dans un grand éclat de rire, qui ressemblait plutôt à un jet de vapeur s’échappant d’une soupape sous pression.

Jed ! Par les Anciens, quelle chance. J’ai bien cru que j’allais y rester !

Heureux de te voir. Je me sentais bien seul. Nous allons pouvoir faire un tour ensemble. Quelles sont les nouvelles dans ton secteur ?

Une véritable insurrection ! On dirait que la vanne s’est ouverte tout d’un coup. Tout a explosé d’une manière incontrôlée.

Chez nous aussi, mais la répression s’est vite mise en place.

Les gens commencent à rentrer chez eux. La plupart vont y échapper.

Je ne sais pas, nous verrons. Je dois repartir tout de suite. Il faut que je rencontre quelqu’un, il me reste peu de temps.

Je viens avec toi.

Alors, dépêchons-nous.

Ils repartirent dans le dédale des rues. Le point de rendez-vous avec Jiliane n’était maintenant plus très loin. Pourtant, ils mirent longtemps à y arriver. L’effervescence était à son comble. La police et l’armée étaient omniprésentes. Chaque ruelle, chaque intersection était autant de guet-apens qu’il fallait éviter. Et ce fut assez difficilement qu’ils arrivèrent sans accrochage.

Jiliane était là, elle les attendait patiemment, comme si les bruits et la fureur autour d’elle n’existaient pas. Elle eut un petit sourire en apercevant ses compagnons.

Bonjour, ça s’est bien passé pour vous ?

Tout juste ! Mais on s’en est tiré. Ça devient de plus en plus difficile de circuler. Les classes supérieures contrôlent presque entièrement la situation.

Ça ne présage rien de bon pour la suite.

La suite ? Interrogea leur nouveau compagnon.

Jed le regarda. Bien sûr, peu de personnes étaient au courant.

Oui, nous allons à l’astroport.

L’astroport !

Jed apostropha son camarade, qui les regardait bouche-bée.

Oui, à l’astroport. Nous en avons assez de prier et de rêver au réveil des Anciens. Tu sais bien que les prêtres forment un écran entre nous et nos fondateurs. Nous allons crever cet écran, il est temps maintenant.

L’autre avala péniblement sa salive.

mais l’astroport est loin, ça va être difficile.

C’est bien ce qui nous préoccupe.

Je viens avec vous.

Non merci, mon ami. Tu as déjà beaucoup fait. Va te mettre à l’abri. Essaie de sauver ta peau. On aura encore besoin de toi, quoi qu’il arrive.

Dépêchons-nous, dit Jiliane, chaque minute compte.

Ils saluèrent leur camarade et se mirent en route.

Aussitôt, les difficultés commencèrent. Il fallait ressortir de la ville, qui était quadrillée par les forces de l’ordre. Quelques batailles de rue faisaient encore rage, mais on sentait la fin du soulèvement.

Jed et Jiliane couraient dans les ruelles, se faufilaient dans les passages, s’enfonçaient dans des caves pour échapper aux patrouilles. Le temps jouait contre eux, la confusion s’estompait.

Arrivés à la hauteur de la sortie qu’ils visaient, ils eurent une amère déception. Si les identificateurs biologiques avaient été certainement désactivés, une dizaine de soldats étaient là en faction, vigilants, interdisant tout mouvement de ce côté.

On ne pourra pas passer, soupira Jiliane.

On ne peut pas abandonner maintenant, il faut se débarrasser d’eux.

Tien voilà pour toi.

D’une petite sacoche, Jiliane sortit deux grenades à rayonnement.

Avec ça, on a une chance si on les prend des deux côtés à la fois. Je vais à gauche.

Jed prit les grenades des mains de Jiliane, qu’il garda un instant dans les siennes. Ils échangèrent un regard. Ils tremblaient de peur tous les deux.

On y va !

Ils se séparèrent. Jed s’approcha le plus possible avant de se trouver à découvert. Les autres étaient à peine à quelques dizaines de

mètres, ne se doutant de rien. L’effet de surprise allait jouer. Jed prit une grenade d’une main et son thermo-laser de l’autre. Il aspira une grande bouffée d’air, et se rua vers la sortie pour se trouver à portée des soldats.

Un soldat l’aperçut, et il tira d’un geste réflexe. Mais son tir était mal ajusté, et n’atteignit pas Jed qui riposta aussitôt. L’autre s’écroula avant d’avoir pu tirer de nouveau. Déjà, les autres tiraient au jugé. Jed lança sa grenade. Une formidable explosion retentit, et il sentit une brûlure lui labourer l’épaule, qui le plaqua au sol.

Presqu’au même moment, une autre explosion retentit plus en aval, tout aussi meurtrière. Jiliane passait à l’action. À travers la fumée qui retombait, Jed se mit à tirer comme un forcené sur les soldats rescapés qui arrosaient les alentours d’un tir nourri, mais au hasard, cherchant à masquer leur panique. Ce faisant, il se rapprocha de la sortie. Il lança sa seconde grenade, avant que les autres se mettent à couvert. En face Jiliane arrivait avec la même rage. Leurs tirs croisés prenaient leurs adversaires au dépourvu. L’avantage était de leur côté.

Puis soudain, tout bascula. Une grenade explosa près de Jiliane, assez loin pour ne pas l’atteindre, mais elle fut projetée conte un mur et resta à demi-assommée, incapable du moindre mouvement. Des soldats arrivèrent de l’extérieur, alertés par la bataille. Ils tiraient à l’aveuglette, croyant avoir à faire à un groupe organisé. Leur feu n’atteignit ni Jed ni Jiliane, mais pour eux, maintenant, toute progression était impossible. Jed vit Jiliane s’écrouler, et se précipita vers elle. Un tir faillit le cueillir au vol. Il s’étala de tout son long et roula sur lui-même, en tirant sans discontinuer pour se couvrir. Son arme lui brûlait les mains. Il rejoignit Jiliane, près du mur, où ils étaient un peu à l’abri. La jeune femme, à demi-hébétée, avait du mal à reprendre ses esprits. Il l’empoigna sans ménagement.

- Replions-nous, c’est foutu !

Quelques secondes après, le lieu où ils étaient était chauffé à blanc par les thermo-lasers ennemis. Jed courait en tirant Jiliane qui haletait derrière lui. Les tirs se précisaient, et toujours pas d’abri en vue. Jiliane hurla, une déchirure apparut en haut de sa cuisse. La blessure, cautérisée immédiatement, ne saigna pas. Elle trébucha, Jed

la prit par la taille.

- Vite, tirons d’ici, vite relève-toi !

Il aperçut un porche à dix mètres. Ils s’y engouffrèrent tous les deux momentanément à l’abri. Le cerveau de Jed fonctionnait à une rapidité incroyable. Il avisa une ruelle proche. Jiliane avait encore une grenade. Il s’en saisit, l’assura dans sa main. En une fraction de seconde, il plongea et la lança vers les soldats qui accouraient. Sas même attendre l’explosion, il se rua vers la ruelle entrevue, suivi péniblement par Jiliane. Le souffle faillit les renverser alors qu’ils obliquaient à l’intersection. Ils se mirent à courir pour mettre le plus de distance possible entre eux et leurs poursuivants. Dès qu’ils seraient éloignés, ils arriveraient à les semer dans ce labyrinthe qu’ils connaissaient comme leur poche.

Puis soudain, d’autres soldats apparurent en face d’eux. On aurait dit qu’il en arrivait de partout. Ils eurent tôt fait de reconnaître les fuyards et de déclencher un tir nourri vers eux. Jed et Jiliane eurent juste le temps de s’écraser contre un pas de porte pour éviter les premières rafales. Mais déjà de l’autre côté, il en arrivait encore.

C’est foutu ! » Pensa Jed, en échangeant un regard désespéré ave Jiliane. Il ne restait plus qu’à vendre chèrement leur peau !

Tout à coup, l’énorme porte contre laquelle ils se collaient bascula. Ils faillirent trébucher. Deux paires de bras les tirèrent à l’intérieur, puis la porte se referma, laissant retomber une obscurité totale. Ils entendirent une voix leur dire :

- Venez avec nous, laissez vous guider.

Les bras les emmenèrent fermement le long d’un couloir tortueux qui leur parut interminable. Au loin, on entendait le bruit des poursuivants qui s’acharnaient à défoncer la porte. Une porte s’ouvrit sur le plein jour, qui leur fit cligner des yeux. Ils se retrouvèrent dans une ruelle déserte. Ils n’eurent même pas le temps de regarder leurs guides qu’on les engouffra de nouveau dans un couloir très sombre. Puis une nouvelle ruelle, et un autre couloir, légèrement éclairé, celui-là. Il y eut encore de nombreuses portes, qui débouchaient sur des escaliers, qui débouchaient sur d’autres couloirs. Au bout d’un temps indéfini, ils s’arrêtèrent enfin.

- Voilà, on peut souffler un peu maintenant, on est hors de danger

maintenant.

Jed et Jiliane regardèrent leurs sauveurs, deux hommes replets et barbus qui les regardaient d’un air jovial.

Vous l’avez échappé belle, dit l’un d’entre eux.

Qui êtes-vous ? Demanda Jiliane

Vous ne savez pas qui nous sommes, mais nous savons qui vous êtes, Jiliane !

Comment savez-vous…

Rassurez-vous. Je vous ai vue l’autre jour au côté de Boursault au culte des Anciens. Lui-même nous a parlé de vous.

Vous êtes des marchands ?

Exactement.

Mais Boursault…

Boursault n’est qu’un arriviste. Il a su entraîner la confrérie derrière lui, mais pas tous les marchands. Son pouvoir lui est monté à la tête, il devenait trop dangereux, et déjà des factions dissidentes complotaient contre lui. Il vous a sous-estimés, méprisés. Son revirement de position à votre égard a déplu à certains. Maintenant, ses jours sont comptés. Il a été arrêté par la police des Unis, il ne pourra plus jamais revenir à notre tête. Nous sommes quelques-uns qui avons décidé de vous proposer notre aide. Advienne que pourra…

Jiliane sourit légèrement, elle voulut murmurer un remerciement, mais elle faillit s’évanouir. Jed voulut la soutenir, mais à son tour, il poussa un cri de douleur. Il s’aperçut que son épaule gauche saignait et lui faisait horriblement mal.

Venez, dit l’un des deux marchands, nous allons vous soigner. Après quelques dizaines de mètres de couloirs, ils pénétrèrent

dans une petite pièce avec une table et des chaises. Un des guides sortit une petite mallette et en extirpa tout le matériel nécessaire pour les soigner. Il arrêta immédiatement le saignement de Jed, dû à un éclat de métal qui lui avait déchiré l’épaule, sans gravité. La blessure de Jiliane était plus profonde, mais sans danger. Il lui appliqua un pansement régénérateur et leur fit à tous les deux une piqûre tonifiante.

Jed se redressa.

Quelles sont les nouvelles ?

Eh bien, votre insurrection est joliment réussie, mais la répression aussi. Les forces des classes supérieures se déploient sur toutes les cités. La riposte est violente. Dans une demi-journée, il ne restera plus un seul foyer de rébellion.

Alors, il faut faire vite, il nous faut aller à l’astroport.

C’est bien ce que vous comptiez faire, n’est-ce pas ? En surface, vous n’aviez aucune chance, vous êtes bien courageux d’avoir quand même essayé. Venez, nous allons vous guider. Nous passerons par les arrière-boutiques.

Nous ne risquons rien ?

Très peu de soldats s’y aventurent. Nous avons rencontré quelques membres des Brigades qui rôdent. L’insurrection les rend fous, mais ils ne sont pas difficiles à réduire. Vous vous êtes tirés de bien plus mauvais pas. Partons !

Harassés, se remettant à peine de leur peur, Jed et Jiliane se laissèrent entraîner, plus qu’ils ne les suivirent, par leurs deux guides.

Ce fut une longue marche incompréhensible à travers des couloirs, souvent encombrés de marchandises, des arrière-salles obscures, des ruelles traversées. Un véritable dédale sans indication aucune, qui aurait égaré un non-initié à très brève échéance. La progression se déroulait sans problème. Parfois, ils rencontraient quelques personnes armées qui veillaient là, pour la protection des marchandises durant l’insurrection. Mais les deux guides étaient partout reconnus et passaient sans anicroche.

Il leur fallut moins de deux heures pour arriver au bout de leur voyage. Le long d’un dernier couloir, un des marchands ouvrit une porte et Jed et Jiliane purent voir l’imposante entrée de l’astroport devant eux, à quelques centaines de mètres.

Voilà, dit leur aide, nous voici arrivés. Ils ont installé des cordons de sécurité autour de l’astroport, mais nous les avons contournés. De toute façon, il ne se passe pas grand-chose dans ce secteur, et la Logisphère l’a plutôt dégarni militairement. Devant vous, il y a le dernier poste de garde. Après, c’est le domaine exclusivement réservé aux prêtres. Je ne sais pas comment vous allez vous débrouiller, mais maintenant notre rôle est termine. Alors au

revoir, et bonne chance.

Ils leur remirent des armes neuves, et échangèrent des poignées de mains chaleureuses. Jed et Jiliane sortirent et la porte se referma sur eux.

- Il faut neutraliser ce poste de garde.

Ce fut la seule phrase qu’ils échangèrent. Ils se séparèrent et progressèrent vers l’entrée. Quelques bâtiments la bordaient, et ils purent s’y dissimuler. Il restait une centaine de mètres à découvert, sur une allée bordée d’herbe édénienne mortelle. Dans le poste de garde, deux personnes vaquaient, relativement insouciante.

Jed et Jiliane se firent un petit signe et se ruèrent vers la porte comme des diables, dans un sprint effréné.

L’effet de surprise joua à plein. Les gardes furent éliminés dans la salle de contrôle sans avoir eu le temps de réagir.

Que faire maintenant ? Ils ont laissé les détecteurs biologiques branchés. On ne peut rentrer sans être détruits. Et nous n’avons pas de code pour les désactiver.

Ils n’eurent pas le temps d’y réfléchir. Un prêtre s’approchait de l’autre côté du porche. Jed et Jiliane s’accroupirent pour ne pas être vus de la cabine. Tout près de leurs oreilles, une sonnerie retentit. Le prêtre devait appeler les gardes. Après quelques essais infructueux, le prêtre décida de passer seul. Il voulut se rendre compte de ce qui se passait dans le poste de garde, mais ce fut pour se retrouver nez à nez avec le thermo-laser de Jed.

Son visage se déforma en une expression de totale panique. Il resta cloué sur place.

Ne me tuez pas ! Arriva-t-il à balbutier, en jetant un regard de terreur aux deux cadavres sur le sol.

Nous n’en avons pas l’intention, dit Jed, si tu nous fais rentrer.

Co… Comment, mais c’est impossible !

Visiblement, le spectacle de la mort le terrifiait, et plus encore la menace qui pesait sur lui.

Comment ça, impossible ? Tu connais le code de désactivation, sinon tu ne pourrais pas rentrer toi-même.

Mais je…

Il s’étouffa. Des larmes lui montaient aux yeux. Jed le méprisa

pour sa couardise. Il lui plaça le canon de son arme sur la tempe.

Ça suffit maintenant. Tu vas nous faire rentrer, sinon dans une seconde, je te brûle la cervelle.

L’autre n’hésita pas. Il fit quelques manipulations, inscrivit un code.

Voilà, vous pouvez passer, dit-il.

Tu viens avec nous.

Jed le tira devant le porche d’entrée.

Je passe devant, si tu t’es trompé, ma compagne s’occupera de

toi.

Mais le prêtre semblait avoir bien trop peur pour avoir tenté une feinte. Ils passèrent la porte tous les trois sans encombre. Pourtant, ils eurent à peine le temps de faire quelques mètres qu’une sirène se déclencha. En proie à un brusque accès de colère, Jed et Jiliane se tournèrent vers le prêtre. Celui-ci les regarda avec un regard paniqué. Il essaya d’articuler.

Non, ce… Ce n’est pas moi, je vous jure, je n’y suis pour…

Il n’eut pas plus loin, deux jets fulgurants le transpercèrent. Jed et Jiliane prirent leurs jambes à leur cou et se dirigèrent vers le grand bâtiment en face d’eux, qu’ils supposaient être l’endroit d’envol.

Envol était une appellation impropre, mais qui était restée dans le langage. Les voyages sur Éden se faisaient par dématérialisation, un ancien système qu’on n’avait pas eu à améliorer, vu l’utilisation restreinte qui en était faite.

Selon les renseignements que possédait l’organisation, le voyage était d’une simplicité enfantine puisqu’il se faisait toujours entre les deux mêmes points. À peine plus compliqué que dans un ascenseur ! Jed n’attendait aucune difficulté de ce côté.

La sirène d’alarme sonnait de son cri strident quand ils pénétrèrent dans le bâtiment. Ils se retrouvèrent sur un balcon qui entourait un immense hall circulaire. Au-dessous d’eux, les capsules destinées aux voyages semblèrent ridiculement petites. On y accédait par un escalier qui était tout près d’eux. Ils l’empruntèrent, et se retrouvèrent rapidement devant une capsule. Ils virent un prêtre s’approcher d’eux en gesticulant, visiblement désorienté par cette visite inattendue. La menace des armes le fit battre en retraite

promptement.

Jed et Jiliane se regardèrent longuement. Ce fut Jiliane qui ouvrit la porte de la capsule.

- Voilà, en route pour le voyage, dit-elle.

L’intérieur était juste occupé par deux sièges et un tableau de commande réduit au minimum.

Ils s’installèrent sur les sièges. Jiliane posa la main sur la manette de départ.

- À tout à l’heure, sur Éden !

Elle abaissa le levier, et ils attendirent l’évanouissement inévitable qui allait se produire pendant la dématérialisation.

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