Quand Prad pénétra dans la salle du conseil, il fut agacé de voir que Desmone l’avait précédé. Elle contemplait le lac devant elle avec une sorte de recueillement religieux et ne l’avait pas entendu rentrer. Quelque peu gêné, il toussota bruyamment. Elle se retourna et lui sourit.
Oh bonjour Prad. Vous voyez, je vous ai volé votre instant de solitude habituel dans ce lieu. Mais moi aussi j’en vais besoin, surtout aujourd’hui.
Prad se sentit encore plus agacé de savoir qu’elle avait compris son désir irrationnel de s’isoler avant chaque séance du conseil. Il feignit d’ignorer le début de sa phrase, et appuya, comme en compensation, sur les derniers mots quelque peu sibyllins.
Surtout aujourd’hui ?… Questionna-t-il
Desmone ne répondit pas. Elle laissa un long silence, tout en regardant le lac, irisé par la lumière du jour. Elle sembla sauter du coq à l’âne :
Avez-vous entendu parler du spectacle d’Antodieff hier ? Prad eut un geste d’énervement.
Mais qu’est-ce que vous avez tous ? Ça fait je ne sais combien de fois que l’on m’en parle aujourd’hui !
J’y étais, vous savez !
Prad en eut le souffle coupé.
Quoi ! Vous, une Uni, au spectacle des classes quatre !
Rassurez-vous, j’y étais déguisée, incognito.
Mais vous vous rendez compte du risque que vous avez pris ! C’est tout à fait inconvenant !
Ça s’est très bien passé, et je ne regrette pas le moins du monde.
Vous êtes irresponsable Desmone ! Soit vous abusez de l’aloème, soit vous êtes dans une mauvaise période. Il vous faudrait un consultant-psy. Vous vous perdez dans des schémas irrationnels et vous oubliez votre condition d’Uni. Vous êtes sur une mauvaise pente, méfiez-vous. C’est en toute amitié que je vous donne ce conseil.
Vous ne m’impressionnez pas. Il s’est réellement passé quelque chose hier. Je le sens. C’est plus fort que moi. C’est au-delà de ce que je peux expliquer.
Prad sentit l’énervement monter en lui.
Ah oui ? Il s’est passé quelque chose ? Eh bien, vous ne croyez pas si bien dire. Mais c’est sûrement autre chose que toutes vos billevesées. Attendez un peu mon rapport dans quelques minutes. Ce n’est pas pour rien que j’ai convoqué ce conseil extraordinaire. Vous avez peut-être eu des émotions hier, vous allez en avoir aujourd’hui. Et ce ne sont pas des sensations éthérées et artistiques du style de votre Antodieff ! C’est quand même incroyable. Qu’on endorme les classes quatre, passe encore, mais que ça arrive aux Unis !
Desmone avait blêmi. Ses lèvres tremblaient, et elle n’arrivait pas
articuler une seule parole. La colère de Prad l’avait paralysée. Voyant cela, Prad se calma.
Excusez-moi, je n’aurais pas dû me laisser emporter comme ça. Nous ne sommes que des humains, et depuis hier, je suis sous tension. Je n’ai pas fermé l’œil de la nuit, et il a l’air de se passer des choses graves.
On dirait, en effet !
Dans quelques minutes, vous aurez l’explication.
Il alla directement s’asseoir à son siège, sans un regard au magnifique paysage dévoilé par la baie vitrée. Déjà, la salle commençait à se remplir. Une effervescence inhabituelle agitait l’assemblée pour cette réunion extraordinaire. Quand tout le monde fut à sa place, Prad prit la parole.
Je vous ai convoqués ici exceptionnellement, car des choses importantes sont sur le point de se produire. Il semblerait qu’une insurrection organisée soit prête à éclater parmi les classes quatre.
Un murmure parcourut la salle. Chacun se mit à parler avec ses voisins, voire à s’invectiver. Prad leva les bras pour les clamer. Un des Unis intervint.
Qu’est-ce qui a donc changé fondamentalement depuis notre réunion ?
Le dire exactement est du ressort de la Logisphère ; je vous joins ici son analyse. Cependant, on peut la deviner. Tout part d’une arrestation du dénommé Vidor dont nous avons parlé la dernière fois. En l’état des faits à ce moment-là, l’analyse situait le phénomène comme un incident isolé, peu susceptible d’être intégré dans un ensemble cohérent organisé. Or, depuis il s’est produit quelques événements qui ont étayé la thèse contraire.
Il fit une pause. L’audience attendait avec impatience.
Cette nuit, la police, grâce à nos espions, a arrêté le porteur d’un micro-message, ce qui laisse déjà deviner une forme d’organisation structurée.
Que disait ce message ?
L’homme l’a détruit dès son arrestation et il a mis aussitôt fin à ses jours. Nous n’avons pu en savoir plus.
Et alors, comment avez-vous pu faire le lien avec l’arrestation de Vidor ?
Ce n’est pas moi, c’est la Logisphère.
Vous devez pourtant savoir d’où vient sa déduction ?
Prad reconnut celui qui avait posé la question. C’était le jeune Uni qui l’avait déjà apostrophé plusieurs fois. Cette fois-ci, il avait encore visé juste. Mais Prad ne fut pas gêné pour lui répondre.
Écoutez, nous pouvons maintenant parler franchement. L’événement est de taille et il est inutile de nous voiler la face. Vidor avait lâché quelques noms, très vaguement, sans cohérence. Une action officielle n’était pas possible. Les Brigades du Destin s’en sont chargées.
Un souffle silencieux passa dans la salle. Effectivement, personne n’ignorait les liens que la police entretenait avec les Brigades. Il était seulement malséant, voire interdit, d’en parler officiellement. Le fait que le Président évoquait lui-même ce fait conférait donc une grande importance à l’événement.
Il s’est passé deux choses cette nuit, continua Prad. D’abord, l’homme arrêté était aussi sur la liste des Brigades fournie par Vidor, et de plus, une autre équipe des Brigades a disparu alors qu’elle était supposée interroger une des personnes de la liste. Je pense que tout cela a conduit la Logisphère à la conclusion suivante : forte probabilité d’une organisation structurée et active importante des classes quatre.
Vous avez parlé d’insurrection, s’enquit un des membres du conseil.
Exact. C’est là la première conclusion de la Logisphère, sur l’organisation des classes quatre. L’autre parle d’insurrection imminente. La démarche logique peut, ici aussi, se comprendre. D’abord, il y a le micro-message. Il a été distribué au concert d’Antodieff. Il y en sûrement d’autres, car toutes les cités étaient réunies, c’était un moment idéal. On peut aisément deviner que si les contacts ont eu lieu à une si large échelle, c’est qu’il se trame quelque chose d’envergure. D’autres données ont été sûrement été retenues aussi par la Logisphère.
Dans la salle, un des logiciens de service se pencha vers un Uni et discuta longuement avec lui. Ce dernier intervint ensuite.
Il y a aussi quelque chose qui peut nous aider à comprendre. Rappelons-nous cette loi qui veut qu’à un nœud « historique », dirons-nous, les paramètres interfèrent et se mêlent avec de plus en plus de rapidité, ce qui aboutit à des changements brusques. Ceci expliquerait le revirement d’analyse de la Logisphère.
Prad s’en voulut de n’avoir pas pensé à cela. Il balaya l’intervention d’un geste.
C’est juste. Quoi qu’il en soit, la conclusion est tombée ce matin. Elle justifie un état d’alerte, c’est pour cela que vous êtes là maintenant.
Ce fut Desmone qui prit la parole à la suite.
Mais que signifie une insurrection des classes quatre ? C’est de la folie de leur part. Toute tentative est vouée à l’échec, et ils doivent le savoir.
Historiquement, vous avez raison. Mais il y a des sursauts régulièrement. La dernière révolte est très loin, peut-être oubliée des
classes quatre. De plus, ils peuvent penser qu’avec une organisation suffisante, ils peuvent réussir.
C’est mal connaître la puissance de réponse de la Logisphère.
Je suis bien d’accord avec vous.
Le jeune Uni intervint encore une fois.
Mais quel est leur but en se faisant massacrer comme ça ?
J’ai bien mon idée là-dessus. Mais interrogeons donc la Logisphère.
Sur le champ, le terminal de la salle fut entouré des logiciens, qui obtinrent rapidement une réponse. L’un deux la présenta au conseil.
La Logisphère propose plusieurs interprétations, et pour une fois, ne se prononce pas en faveur de l’une ou l’autre, en donnant à peu près une probabilité égale.
La première est une solution dirais-je « politico-révolutionnaire ». Les classes quatre sont suffisamment ignorants des mécanismes du pouvoir pour vouloir s’en emparer. Bien sûr, il ne s’agit pas pour eux de remplacer les Universels, d’après la Logisphère. Ils attribuent aux Unis, dans tous les cas, une compétence certaine et irremplaçable. Il s’agirait pour eux de renverser l’appareil policier militaire ou répressif, et de donner une démonstration suffisante de puissance pour que le conseil soit obligé de gouverner dans leur sens. Ils ont à leur avantage, dans cette solution, leur nombre, bien sûr, et la fait, qu’en cas de réussite, même partielle, une majorité des classes deux et trois leur serait favorable.
Prad haussa les épaules.
Cela sous-entendrait aussi une victoire « militaire » de leur part. Et ceci est évidemment hors de question. Ils n’ont aucun moyen de contrecarrer nos dispositifs de riposte.
Cela, ils ne le savent sans doute pas ou peu, du moins pas encore.
Prad ne releva pas le cynisme de la réponse.
Continuons, dit-il.
La seconde interprétation est de type « réformiste ». Par une démonstration de force suffisante, fut-ce au prix de grands sacrifices, les classes quatre chercheraient à attirer l’attention sur eux et leur rôle important. Ils pourraient ainsi espérer avoir un poids politique
plus avantageux, et une amélioration de leur condition. Là encore, ils peuvent compter sur l’appui des classes deux et trois, ainsi que sur le fait qu’ils sont capables de désorganiser l’appareil productif de notre système, du moins pour quelque temps.
C’est effectivement plausible, admit Prad ? Ce pourrait être un moyen de résoudre la crise, en négociant ça avec eux. Mais on ne sait encore pas quelle tournure les événements vont prendre.
Puis il ajouta, comme s’il avait oublié quelque chose.
Sitôt après le conseil, chacun rejoindra sa zone de contrôle qui sera mise en état d’alerte. Toute tentative devra être immédiatement étouffée. Il faut limiter les bavures au maximum, éviter le plus possible la destruction de l’appareil productif. Vous avez carte blanche.
Il s’arrêta brusquement, et se tourna vers le logicien pour le prier de continuer. Celui-ci reprit.
La dernière interprétation est d’ordre théologique. Les classes quatre sont très imprégnés du culte des Anciens, et attendent leur retour comme une délivrance, ce que les prêtres eux-mêmes appellent la « parousie ». Cette attente crée chez eux un sentiment de frustration et il en résulte une certaine agressivité envers la classe des prêtres. Ils pourraient lors d’une révolte contester le pouvoir des prêtres et s’en prendre à eux.
« Voilà quelque chose qui me satisfait plus » pense Prad en son for intérieur. « Voir les prêtres contestés ne me déplairait pas trop, et nous pourrions nous servir de cet événement pour réduire leur influence ».
Il ne dit bien sûr pas un mot sur ces pensées, que d’autres Unis partageaient d’ailleurs certainement. Il se contenta d’ordonner.
Il faut renforcer les dispositifs de sécurité autour des institutions du culte et autour des prêtres.
La Logisphère y a déjà pensé.
La réponse avait une connotation méprisante. Prad voulut rabrouer le logicien, quand la lumière rouge du standard se mit à clignoter. Il appuya sur la touche correspondante, un informateur apparut sur l’écran de sa table, qui se mit aussitôt à parler.
- Monsieur le Président, la police m’a chargé de vous
communiquer ceci, car cela pourrait se révéler urgent : « En remontant la filière des Brigades du Destin, la police vient d’arrêter le chef de la confrérie des marchands, nommé Boursault. Il semblerait avoir à faire avec l’organisation des classes quatre, à travers une classe quatre même, du nom de Jiliane. Cette dernière a disparu. Elle devait être interrogée par les Brigades…
Ça va, je connais la suite. Où est Boursault ?
Il est actuellement en garde à vue. La police ne l’a pas encore interrogé.
Passez-le-nous sur le grand écran, nous allons lui poser quelques questions.
Il mit brièvement l’assemblée au courant. Puis la salle s’assombrit et l’immense baie vitrée s’opacifia pour se transformer en écran géant fluorescent. Quelques secondes après, le visage de Boursault apparut, démesurément agrandi en un gros plan à la limite du grotesque. Beaucoup d’Unis connaissaient Boursault, ses fonctions, et aussi ses actions plus ou moins licites, sur lesquelles tout le monde fermait les yeux. Il n’était pas très aimé dans le conseil.
Bonjour, Boursault.
La voix de Prad résonna lugubrement dans la salle où se trouvait l’interpellé. Ce dernier regarda autour de lui, avec une expression de surprise apeurée.
Inutile de nous chercher, tu ne peux pas nous voir, mais nous, nous t’entendons et te voyons. Tu es actuellement en présence du conseil des Unis, et nous avons quelques questions à te poser.
Une expression de panique passa sur le visage de Boursault. Il essaya de se maîtriser, mais pas un mouvement, pas une expression ne pouvait échapper aux spectateurs de l’immense grossissement de son portrait.
Nous irons droit au but. Tu connais bien une certaine Jiliane ? Boursault avala péniblement sa salive. Il essaya d’affermir sa
voix.
Oui, nous nous connaissons depuis très longtemps. Nous nous voyons d’ailleurs souvent. Pas plus tard qu’avant-hier, elle…
Nous la soupçonnons de faire partie d’une organisation subversive.
Boursault, qui récupérait à une vitesse phénoménale, feignit une expression de surprise. Mais l’image transmise révéla immédiatement la supercherie.
Ne nous dis pas que tu n’en savais rien. Boursault s’adapta très vite.
C’est-à-dire que nos rapports étaient… sont plutôt du genre affectif. C’est une fille passionnée. Elle m’a parfois parlé d’une organisation dont elle faisait partie dans les classes quatre.
Quels rapports as-tu avec cette organisation ?
Moi ? Aucun ! Son idéologie ne m’intéresse pas.
On le sentait visiblement mal à l’aise, de petites gouttes de sueur commençaient à perler sur son front.
Ne nous mens pas. La Logisphère parle d’une alliance entre la confrérie et cette organisation.
Mais c’est faux ! Tout au plus…
Il lui fallait jouer serré. Le conseil des Unis savait certaines choses, il ne fallait pas essayer d’obvier là-dessus. Cependant, il fallait montrer qu’il ne s’était impliqué que par faiblesse, d’une manière infime, sans conséquence. Il ne fallait rien dévoiler d’important. Sur ce point, il avait eu raison de se tenir à l’écart des projets, et de refuser d’en savoir trop. Encore une fois, son flair allait peut-être le tirer d’un mauvais pas. Il reprit.
D’après ce que m’a dit Jiliane, j’ai compris qu’il s’agissait d’une secte religieuse, voulant purifier le culte des Anciens.
Pourquoi n’en as-tu jamais fait mention à la police ?
Pour moi, il ne s’agit que d’une bande d’illuminés. Je leur ai juste prêté mon concours ponctuellement. Je ne savais pas…
Comment, tu ne savais pas ? Tu es l’homme le plus informé de toutes les classes réunies !
Vous me surestimez. C’est parfois vrai. Dans le cas de Jiliane, ce n’est pas le cas.
Cela tournait à la joute oratoire. Boursault semblait déjà plus à l’aise. Prad coupa court à ce jeu.
Comment les as-tu aidés ?
J’ai mis parfois mis les structures de la confrérie à leur disposition pour passer des messages, je leur ai donné quelques
informations.
- De quels types ?
On arrivait sur le terrain dangereux.
Ce n’est pas très précis. C’était au cours de nos conversations. Jiliane me posait des questions. C’était surtout sur la disposition des cités, des usines.
Que sais-tu de leurs intentions ?
Pas grand-chose. Leur but me semblait vaguement politico-religieux. Jiliane parlait des Anciens, de leur création détournée. Ils veulent remettre les choses dans le droit chemin. Tout ça dans un pathos qui me semblait des élucubrations de classes quatre parfaitement inoffensives.
Prad regardait le visage agrandi sur l’écran. Boursault était un homme remarquable, mais il n’arrivait pas très bien à dissimuler sa gêne. Il cachait certaines choses qu’il allait être difficile de lui faire dire. Il s’apprêtait à la questionner encore, quand un voyant clignota avec insistance sur son écran. Il brancha d’office la communication sur le système audio de la salle. Une voix précipitée se fit entendre.
Monsieur le Président, des nouvelles arrivent de partout. Une véritable insurrection est en train d’éclater de toutes parts. Dans toutes les cités, des points névralgiques sont touchés. Il semblerait qu’un sabotage des points critiques ait été programmé partout à la même heure. Il va y avoir des réactions, il faut…
Prad coupa net. Puis essayant de garder son calme, il s’adressa à Boursault, qui, ayant tout entendu affichait une expression d’incrédulité, cette fois-ci non feinte.
Alors Boursault, tu disais inoffensif !