Le jour finissant baignait la salle du conseil d’une lumière douce. Un calme résolu, bizarre, régnait parmi les Unis. Ils siégeaient depuis le début de la journée, suivant, minute après minute, rapport après rapport, l’évolution de la révolte. Les traits tirés, soumis à une pression nerveuse intense, ils attendaient.
La Logisphère avait bien fait son travail. Irrémédiablement, tous les foyers de rébellion s’éteignaient. La riposte était froide, calculée et terriblement efficace. Chaque instant apportait la preuve de l’effroyable pouvoir des machines léguées par les Anciens. Rien n’était laissé au hasard, et toute action s’harmonisait à un plan d’ensemble implacable parfaitement conçu.
En cette fin de journée, tout semblait terminé.
C’est fini, dit Prad après avoir lu le dernier rapport, l’explosion de violence est terminée.
Peut-on évaluer les conséquences ?
Au niveau matériel, ce sont des dégâts assez importants, si j’en crois la liste que j’ai sous les yeux. Mais rien d’irrémédiable. Quelques mois de travail pour les réparations, mais il n’y paraîtra plus rien dans un futur proche.
Et au niveau humain ?
Il y eut un silence.
Le plan de riposte de la Logisphère a été efficace et implacable. L’émeute a été matée rapidement, mais avec un coup très fort pour les mutins. Il y a eu beaucoup d’insurgés éliminés.
Au moins, l’organisation qui a fomenté ce complot doit être décimée. Beaucoup de ses membres ont dû périr.
Un silence lourd s’installa de nouveau. La mort, sous tous ses aspects inspirait une crainte fondamentale. Elle se faisait pour ainsi dire « rare » dans la société. Maladies, accidents, avaient disparus. Les personnes en fin de vie s’isolaient avant de partir. Le spectacle de la mort était inhabituel. Il ne restait presque plus que la mort qu’on donnait volontairement, par condamnation ou exécution.
l’échelle de ce qui venait de se produire, personne n’avait déjà connu ça. Les précédents remontaient trop loin pour avoir laissé une trace rémanente. Ce jour avait été à la fois un colossal malaise et un immense malentendu. Les Unis avaient donné des ordres suivant les directives concoctées par la Logisphère, sans vraiment y réfléchir, sans penser nécessairement que sur le terrain, c’était la mort de centaines de personnes qu’ils décidaient. Ils commençaient seulement à comprendre à quelle débauche macabre ils s’étaient adonnés. Leur destin d’Unis maintenant leur pesait lourdement. L’un d’entre eux essaya de briser la torpeur.
- On pourrait essayer maintenant de comprendre. - Comprendre quoi ?
- Le pourquoi de la révolte.
- Vous avez bien entendu l’analyse de la Logisphère.
- Maintenant que c’est fini, elle doit analyser plus finement.
Prad poussa un soupir, et il fit un geste en direction des logiciens. Le même geste qu’il avait fait toute la journée et qui désormais se passait de toute parole. Les logiciens, exténués, qui avaient travaillé d’arrache-pied sans discontinuer jusque-là, se remirent à la tâche.
Après le vrombissement et les palabres habituels, les logiciens se retrouvèrent tout à coup dans un grand silence. L’un d’entre eux s’avança, il semblait mal à l’aise.
- C’est assez incroyable, commença-t-il en balbutiant presque, la Logisphère fournit une réponse assez bizarre. Son analyse est très différente des précédentes. On dirait qu’elle a fait…
Il s’arrêta, au comble de la gêne. Prad intervint. - Mais allez-y donc, qu’y a-t-il ?
- On dirait qu’elle a fait… Qu’elle a fait… Une sorte d’erreur ! Un tollé s’éleva aussitôt de la salle. Stupéfaction et colère
éclatèrent. C’était bien la chose la plus insensée – et quelque peu
blasphématoire – qu’on ait entendue depuis longtemps. L’autre chercha à apaiser son auditoire.
Ce n’est pas vraiment ce que j’ai voulu dire. C’est un mot malencontreux, mais qui m’est venu pour essayer d’expliquer le revirement d’analyse de la Logisphère.
Eh bien, expliquez-vous, que diable ! Plutôt que d’employer des circonlocutions stupides !
Voilà. Il s’est produit un épiphénomène lors de ce soulèvement qui maintenant prend une importance capitale pour la Logisphère. Deux classes quatre ont réussi à pénétrer dans l’astroport et à se rendre sur Éden.
Un murmure parcourut l’assemblée.
Je n’ai jamais entendu quelque chose d’aussi farfelu, prononça un des Unis.
Qu’est-ce que ça veut dire ? Interrogea le Président.
D’abord, selon la Logisphère, cela signifie que l’hypothèse théologique était la bonne. Le soulèvement des classes quatre était d’inspiration religieuse, ou du moins en grande partie. Le réveil des Anciens en est la base. C’est leur mot d’ordre et leur motivation. Ces deux personnes parties sur Éden en sont la preuve.
Mais ce n’est qu’une action isolée. Sans doute des fanatiques qui ont profité de la pagaille pour aller chercher là-bas je ne sais quoi ?
Eh bien il semble que non ! Et c’est là le plus étonnant. Toujours d’après la Logisphère, cette révolte n’aurait été fomentée que dans un seul but : faire parvenir ces gens sur Éden !
Un silence de mort accueillit ces paroles. Tout le monde se regarda, consterné.
Mais qu’est-ce que ça veut dire ? Demanda Desmone d’une voix blanche.
La Logisphère ne répond pas vraiment là-dessus. Ce dont elle est maintenant certaine, c’est que l’organisation qui a déclenché l’opération n’avait qu’un seul but : envoyer des émissaires sur Éden. La démesure de la révolte par rapport à ce point pouvait permettre la réussite de ce plan. La Logisphère a envisagé une riposte proportionnée à chaque mouvement, ce qui est, je dirais, « logique ». Tous ces gens ont été délibérément sacrifiés. La Logisphère ne
pouvait concentrer tous ses efforts sur ces escarmouches à l’astroport. Il ne lui était pas possible de le prévoir, personne n’aurait pu le faire. Elle ne s’en est rendu compte qu’a posteriori. Elle l’a fait d’ailleurs remarquablement et rapidement.
Personne ne releva le ridicule de cette dernière remarque.
Ils se sont donc joué de nous. J’avoue que c’est fort de leur part, murmura Prad.
L’assistance s’anima.
Mais la question reste entière : que cherchent-ils ?
Pour moi, ce sont des fanatiques religieux. Cette action est celle de gens qui n’ont pas toute leur raison. Faire massacrer ses frères pour parvenir sur Éden, quelle ineptie !
Mais que veulent-ils faire sur Éden ?
Eh bien, on parle toujours du réveil des Anciens. Ils sont partis voir si ceux-ci dorment encore pour longtemps !
Un murmure réprobateur accompagna cette remarque. La plaisanterie était plutôt mal placée.
Ils veulent parler aux Anciens, c’est pour cela qu’ils sont partis.
Mais pourquoi aux Anciens ? Pourquoi pas à nous ?
Pensez-vous que nous les aurions écoutés, que nous les aurions même reçus ?
Qu’espèrent-ils des Anciens ? Peuvent-ils seulement les contacter là-bas ?
Vous voyez, ils sont comme nous. Ils n’en savent rien. Personne, hormis les prêtres, ne sait ce qui se passe sur Éden. Eux, ils ont décidé d’y aller.
Voilà qui ne va pas faire plaisir aux prêtres !
C’était Prad qui avait lancé cette dernière phrase avec un brin d’ironie dans la voix. Désormais, les dés étaient jetés. Les classes quatre étaient sur Éden et personne ne savait ce qu’ils allaient pouvoir faire là-bas.
Jusqu’ici, les prêtres étaient les seuls intermédiaires entre les Anciens et les humains d’ici. Prad s’amusait à voir leur rôle d’interlocuteurs privilégiés bafoués. Il avait un sentiment étrange quant à cette aventure. En fait, que les classes inférieures puissent s’introduire sur Éden et puissent contacter les Anciens ne lui
paraissaient pas dangereux. Sa ferveur religieuse le convainquait que les Anciens seraient assez sages, et que, quelle que soit leur forme actuelle d’existence, ils ne bouleverseraient pas fondamentalement l’ordre des choses. Mais cela, il n’y avait aucun moyen de le vérifier. De toute façon, la vérité des Anciens était souveraine. Ce qui lui semblait bizarre aussi, c’était que les Anciens devenaient, tout d’un coup, étrangement présents. Le culte, la religion, en avaient fait des êtres qui parlaient à l’imaginaire, des êtres loin du réel. Toutes les prières, tous les discours alambiqués sur leur existence, sur leur retour, n’avaient en fait qu’un résultat : celui de les renvoyer dans les limbes, dans un monde éthéré, à mi-chemin entre rêve et réalité. Et il fallait que des classes quatre se décident à aller à leur rencontre pour que l’on s’aperçoive qu’ils sont en fait réellement là, tout proche, et qu’ils régissent – du moins le pensait-on – d’une manière concrète l’existence du monde.
C’était ce sentiment qui créait un malaise dans l’assemblée. Personne, au plus profond de sa croyance religieuse, n’avait réalisé que les Anciens étaient des êtres réels, leurs ancêtres, et qu’ils pouvaient être possible de rentrer en contact avec eux. Leur déification en avait fait des êtres impondérables, et il avait fallu le fanatisme d’une poignée de classes quatre pour rappeler cette réalité.
Prad chercha immédiatement à contacter le grand-prêtre ordonnateur, l’interlocuteur des Unis, qui supervisait toutes les affaires religieuses. Il le trouva dans son lieu de culte, et projeta aussitôt son image sur l’écran de la salle de conseil.
Grand-prêtre, nous vous saluons, et désirons vous entretenir d’un sujet épineux.
L’autre s’installa dans un fauteuil, et dit d’un air condescendant :
Je vous écoute.
Vous n’ignorez pas les graves troubles qui viennent de se produire.
Hélas, un hiatus terrible que les Anciens n’ont pu prévoir ni éviter. Mais je crois savoir que maintenant, tout est rentré dans l’ordre.
Effectivement, la révolte est matée. Cependant, il s’est passé quelque chose de bizarre durant cette période.
Et quoi donc ?
Deux classes quatre se sont introduits dans l’astroport, et sont partis sur Éden.
Le visage du grand-prêtre se décomposa à vue d’œil. L’image agrandie montra qu’un désarroi incontrôlé s’emparait de lui, bien au-delà de tout ce que les autres avaient pu ressentir à l’annonce de cette nouvelle.
Comment, vous ne saviez pas ?
Non, balbutia l’autre, vous me l’apprenez !
Avec un sentiment qui ressemblait à de la jubilation, Prad enfonça le clou.
Ce qui est d’autant plus bizarre, c’est que d’après la Logisphère, les troubles que nous venons de vivre avaient pour unique but de détourner notre attention pour permettre la réussite de cette entreprise.
Le grand-prêtre était maintenant blanc comme un linge. Il essaya de se reprendre.
Mais… C’est absurde.
Attention, vous insultez la Logisphère !
Excusez-moi, ça m’a échappé. Je voulais dire que c’est une opération démentielle !
Mais qu’en pensez-vous ? Comment l’interprétez-vous ?
Le grand-prêtre sembla comme plongé dans une méditation soudaine profonde. Il murmura :
La parousie…
Que dites-vous ?
La parousie, ils veulent précipiter la parousie…
Expliquez-vous.
Le réveil des Anciens. S’ils sont partis sur Éden, c’est pour essayer de faire revenir les Anciens, conformément à la prophétie. Mais ils veulent être acteurs dans ce retour !
Ils veulent précipiter le retour des Anciens ?
Je ne vois pas d’autres explications.
Mais pourquoi ?
C’est leur idéologie, sans doute. Ils doivent estimer que la création des Anciens tels que ceux-ci l’avaient envisagée a été
détournée et n’est plus conforme à leur dessein initial. Ils veulent qu’ils reviennent pour remettre de l’ordre. C’est assez classique dans la pensée religieuse, mais jamais je n’aurais pensé que cela puisse amener à ce type d’action !
Pourtant, les questions religieuses sont votre domaine. C’est vous qui entretenez les croyances religieuses des classes quatre… Et des autres aussi !
- Mais jamais nous n’avons fait quoi que ce soit qui puisse pousser à de tels sacrilèges.
Prad lui lança un commentaire acerbe. - Vous en êtes sûr ?
- Ah, ne blasphémez pas ! Les Anciens sont nos créateurs. Nous leur devons des remerciements infinis et un respect sans faille. Nous n’avons jamais cessé de prêcher pour cela. La profanation à laquelle nous assistons ne peut être que l’œuvre de fanatiques qui n’ont plus leur raison.
Le grand-prêtre retrouvait maintenant tous ses esprits. Et sa détresse du début laissait maintenant place à la colère. Prad questionna de nouveau.
- Pensez-vous que les conséquences de cet acte puissent être importantes ?
Le grand-prêtre se mit à vociférer.
- Importantes… Mais vous ne vous rendez pas compte ! Des profanateurs dans les plus hauts lieux sacrés, c’est le plus grand scandale qui soit ! C’est tout notre culte insulté, tous nos prêtres bafoués.
Prad se sentit agacé, il reprit sèchement. - Ce n’est pas ce que je vous demande…
L’autre s’arrêta, interloqué. Il sembla prendre la mouche.
- Vous croyez que ce n’est rien ! Nous sommes les dépositaires du culte des Anciens. Nous sommes reconnus comme tels par le peuple tout entier. Négliger nos prérogatives, c’est bafouer une des lois fondamentales de notre société. Rien que cela devrait vous faire mesurer l’ampleur de la faute de ces misérables.
Prad éclata.
- Écoutez, jamais nous n’avons mis en doute votre fonction. Il est
vrai que votre rôle est fondamental, nous ne le nions pas. Nous n’avons jamais transgressé vos enseignements, nous avons été fidèles au culte que vous nous enseignez, sans vous demander aucun compte. Mais maintenant, nous nous apercevons que nous ne savons pas comment vous communiquez avec les Anciens, nous ne savons pas ce qui se passe sur Éden, nous ne savons pas ce que peuvent faire des intrus sur cette planète. Alors, s’il vous plait, répondez-nous !
Le ton montait entre les deux hommes. Le grand-prêtre commençait à tiquer sous l’influence de la colère, et son portrait agrandi sur l’écran avait quelque chose de grotesque. Il ouvrit la bouche pour répliquer.
Vous vous mettez inutilement en colère. Cette journée vous a sans doute épuisé. Nous sommes les relais entre les Anciens et cette terre. Nous appliquons leur volonté avec un dévouement sans bornes, depuis des générations et des générations. Nous sommes aptes à les comprendre et compétents pour leur parler. Nous en rendons compte constamment à la société. D’autres intermédiaires non préparés ou avec des motivations idéologiques ne pourraient avoir que des conséquences néfastes.
Lesquelles, par exemple ?
Le fait de contacter les Anciens peut les auréoler d’un prestige incontrôlable. Ils peuvent dénaturer, voire dénigrer, la parole qui leur est donnée. Ils peuvent devenir de faux prophètes, avec tout ce que cela a de nuisible.
Mais nous pouvons les arrêter à leur retour et les mettre hors d’état de nuire, et ils doivent bien le savoir.
Il faudra absolument le faire, il ne faut pas qu’ils puissent tromper le monde et détruire tout notre enseignement.
« Nous y voilà », pensa Prad, et il attaqua de nouveau.
Avez-vous peur de leur blasphème éventuel ?
Peur ! Nous sommes les héritiers de la parole des Anciens. Notre légitimité repose sur notre foi, notre fidélité et celle que nous témoigne notre peuple tout entier. Qui peut nous mettre en doute ? Nous n’avons pas à avoir peur. Mais la calomnie peut jouer un rôle néfaste sur les esprits faibles, et c’est à nous d’y parer.
« Bien joué, constata Prad, je ne peux plus rien dire maintenant ».
Il changea de terrain.
Sur Éden, les mutins pourront-ils contacter les Anciens ?
Si c’est la volonté des Anciens, ils le pourront.
Que pourront-ils leur dire ?
Je l’ignore, mais j’ai confiance. Nos maîtres sauront faire au mieux.
Prad crut dénoter une nuance d’indécision, de gêne, dans les paroles du prêtre. Lui-même ressentait une impression bizarre, indéfinissable. Il lui posa la question qui lui brûlait les lèvres.
Et le réveil des Anciens, la parousie, comme vous dites ?
Quand les Anciens s’éveilleront, ce sera leur propre décision. Aucune intervention d’ici-bas n’y peut quelque chose.
Cette réponse dilatoire de le satisfit pas. Prad voulut répliquer vertement. Mais la lumière rouge se mit à clignoter sur son bureau. Il brancha machinalement la communication sur le système audio de la salle du conseil. Une voix quelque peu circonspecte se fit entendre.
Monsieur le Président, nous avons reçu un appel curieux vous concernant, nous avons pensé qu’il était important de vous faire savoir…
Il y eut une petite hésitation.
Eh bien parlez !
Voilà : il y a un homme qui sait que le conseil des Unis est réuni et qui demande audience.
Et alors ? Vous savez bien que ce n’est pas possible. Est-ce que c’est un Uni qui était absent jusqu’ici ?
Non, il s’agit d’un classe quatre et…
Il n’acheva pas sa phrase. Un tollé d’indignation s’éleva de toutes parts. Prad eut un instant de panique. La folie ambiante arriverait-elle jusqu’ici ? S’agissait-il d’un coup monté ?
Qu’est-ce que c’est que cette farce ? Que signifie votre intervention ?
Excusez-moi, mais il fallait que nous transmettions le message. Je crois que vous connaissez tous la personne.
Ah oui ?
Il s’agit d’Antodieff.