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La prophétie des Anciens, chapitre 6

Jean-Louis Ermine

Jed arracha brusquement le casque de sa tête.

Les appareils à rêverie de la foire étaient décidément trop perfectionnés.

Il ressentait encore dans son corps ce frisson de plaisir qui l’avait parcouru, et qu’il avait pris soudain en horreur, au point de vouloir s’en extirper à tout prix. C’était une rêverie frelatée, qu’offraient ces hallucinateurs d’un type spécial, moyennant quelques pièces. Rêverie facile et tentante, par laquelle Jed s’était encore fait séduire en traversant la foire.

Il lui avait suffi de s’installer dans la cabine confortable, de glisser un peu de monnaie dans le distributeur, d’ajuster le casque sur sa tête, et le rêve était arrivé en flots doucereux, répondant à ses demandes, assouvissant ses fantasmes. Les impulsions psychiques de l’appareil suivaient la ligne de plus grande pente de ses désirs, et lui façonnait des songes sur-mesure. En général, l’utilisateur en ressortait heureux, délassé par cette magie libératrice.

Pour Jed, il s’était passé quelque chose de bizarre. Glissant dans des méandres sirupeux où tout s’accomplissait selon sa volonté, Jiliane lui était apparue, souriante et aimante. Et puis soudain, un déclic inexplicable s’était produit. Il avait eu la conscience de l’inanité de tout ça, et le désir très fort de sortir de cette futilité s’était emparé de lui. Il s’était alors réveillé comme d’un rêve, avait brusquement ôté le casque de sa tête et était sorti en toute hâte.

l’extérieur, le bruit de la foire l’envahit de nouveau. Il retrouva la réalité bien tangible et cela lui fit du bien.

Que s’était-il passé ? Jiliane, encore elle ! Pourtant, cela ne devait

pas se produire avec ces machines. Il songea un moment à aller se plaindre, puis abandonna cette idée.

Il se mit à déambuler dans la foire. Les différents stands étaient littéralement pris d’assaut par une foule avide de sensations, aux rires francs et joyeux. Malgré tout ce qu’il pensait de ces artifices, il était heureux de voir tous ces gens s’amuser. Il acheta une friandise

tonique » à un distributeur. Son goût était si fort qu’il en eut les larmes aux yeux, mais en même temps, une sorte d’énergie nouvelle le secoua.

Très efficace » pensa-t-il.

Il s’installa dans une file pour un parcours en gravité zéro. Il aimait bien tous ces jeux stupides qui lui rappelaient son enfance, et dont il avait conservé une sorte d’émerveillement.

Quand il pénétra dans la chambre sans pesanteur, il fit bien sûr les gestes qu’il ne fallait pas faire, et se mit à tourbillonner dans tous les sens, pour aller ensuite s’aplatir au plafond. Avec un amusement contrôlé, il essaya de se rétablir par des manœuvres savantes qui eurent pour seul résultat de le faire repartir de manière anarchique. Il se cogna contre les autres personnes qui n’arrêtaient pas de rire et gesticuler, et ce n’est qu’au bout d’un temps assez long qu’il atteignit par hasard la sortie, et put s’extirper, exténué, de ce parcours.

Au-dehors, la nuit tombait. Jed repensa encore à son expérience ratée de tout à l’heure. Il fallait qu’il discute avec Jiliane, qu’il essaie de voir clair dans leur projet et leur relation. Jiliane n’habitait pas très loin, il décida d’aller la voir et il quitta la foire.

Quand il franchit le seuil de l’immeuble, il entendit aussitôt les hurlements de terreur que poussait Jiliane. Il bondit sans hésiter jusqu’à sa porte, mais s’arrêta net devant, à bout de souffle. Jiliane gémissait, visiblement en proie à ses tortionnaires. Jed fit l’effort de se calmer et réfléchit rapidement. Il fallait qu’il agisse vite.

Jiliane avait été dénoncée (peut-être par Vidor), et maintenant, on l’interrogeait. Jed ne reconnut que trop les méthodes tristement célèbres des Brigades du Destin. Il fallait donc faire quelque chose rapidement, car Jiliane ne résisterait plus longtemps.

Jed réfléchissait à toute vitesse. Il n’avait pas d’arme, contrairement sans doute aux hommes à l’intérieur (il en avait

dénombré deux, d’après les voix). Il ne pouvait compter que sur la surprise, mais il fallait faire vite. Il regarda autour de lui ce qu’il pouvait utiliser. Il n’y avait rien. Peut-être dans la cave ? Il accepta de perdre quelques précieuses minutes et se rua au sous-sol. Là il trouva heureusement une barre métallique qui avait dû servir de soutien à un échafaudage. Il remonta à toute vitesse. Jiliane se remettait à hurler. Il prit une grande inspiration, serra fort la barre entre ses mains. Il entrouvrit doucement la porte, puis donna un violent coup de pied et le battant s’ouvrit brusquement.

En une fraction de seconde, il photographia la scène. Jiliane gisait

terre, se tordant de douleur. Tout près d’elle, un homme maniait l’hallucinateur, et quelques mètres à côté un autre se tenait debout.

L’effet de surprise joua. Les autres étaient restés interloqués quelques secondes, sans régir. Jed en profita et visa celui qui était debout. Sa barre siffla et avec une force qu’il n’aurait jamais crue possible, il lui asséna un coup terrible sur la tête. Il y eut un choc violent, un bruit mou accompagné d’un craquement. Jed sentit la barre lui sauter des mains, tandis que l’autre semblait rester immobile, le regardant fixement avec la même expression de surprise. Puis il s’écroula. Jed, qui était resté près de lui, fut déséquilibré dans son élan et chuta avec sa victime.

L’autre homme s’était déjà repris. Il se leva brusquement, et se rua sur une sacoche où sans doute se trouvait son arme. Heureusement, Jed avait vu en entrant que l’homme qu’il avait abattu portait un thermo-laser à son ceinturon. Dans un état second, et avec une fébrilité qu’il ne pouvait pas contrôler, il retourna le corps et lui arracha son arme. L’autre avait déjà atteint son sac et sortait son arme. Jed tira sans pouvoir viser. Un jet brûlant atteignit l’autre au genou. La jambe fut sectionnée net. Hurlant de douleur, l’adversaire riposta au jugé. Il atteignit le corps de son camarade, derrière lequel Jed s’abritait. Ce dernier sentit l’odeur de chair brûlée monter à ses narines.

Jed tira de nouveau, touchant l’homme au bras, puis à la poitrine. Il vit l’homme tourbillonner sur lui-même puis s’écrouler.

Un silence bizarre retomba dans la pièce. Jed se relava. Il tremblait de tous ses membres et essayait de reprendre sa respiration.

L’odeur de brûlé lui donna un haut-le-cœur. Il dut s’appuyer contre le mur.

Jiliane gémissait, étendue sur le sol. Il s’approcha d’elle et lui enleva son casque de torture. Elle ouvrit les yeux et le regarda, hébétée. En le voyant, elle eut une expression de surprise, puis un sourire. Elle referma les yeux, comme pour un évanouissement passager.

Ça va, se dit Jed, il semble que je sois arrivé à temps, elle ne sembla pas avoir trop souffert »

Il la porta sur son lit, puis se dirigea vers le bar pour lui confectionner une boisson reconstituante. Il s’octroya d’abord une grande rasade d’alcool qui le secoua, puis revint près de Jiliane. Celle-ci commençait à reprendre ses esprits. Elle sirota lentement le breuvage que lui offrit Jed, puis s’assit sur le lit.

- Merci Jed. Sans toi, j’étais fichue, comme Vidor. - C’est une chance que je sois passée te voir.

Il y eut un silence. Jed eut un regard vers les deux cadavres. - J’ai eu de la chance aussi de m’en tirer comme ça.

- Ils sont venus ici. Ils ont remonté la filière de Vidor jusqu’à moi. C’est très mauvais pour nous !

- Oui. Ils sont plus avancés que nous le croyions. - Ça nous laisse peu de temps maintenant.

- Sinon plus du tout.

- C’est simple. De toi à moi, il y a peu de chemin. L’organisation joue maintenant quasiment à découvert.

- Cela signifie que nos chances rétrécissent d’heure en heure. - Peut-être même n’avons-nous plus aucune chance.

Il y eut encore un silence pesant. Jed chercha le regard de Jiliane. Dans ses yeux verts, il lut une sorte de détresse.

- Allons, calmons-nous, dit-elle, nous avons eu tellement peur que nous sommes prêts à tout laisser tomber.

- C’est vrai, mais on est passés bien prêts. - Qui sont ces hommes ?

- Les Brigades du Destin, ça ne fait aucun doute. - Alors, il nous reste un petit répit.

- Que veux-tu dire ?

Les Brigades du Destin sont des organismes parallèles, indépendantes de la police des Unis, et de toute organisation officielle.

Oui, mais tu sais bien que se sont elles qui font le sale boulot et renseignent les Unis. Elles sont très efficaces quand la police officielle ne peut pas intervenir.

Elles n’ont pas de rapport direct, de personne à personne, je veux dire, avec le conseil des Unis qui est le seul à prendre des décisions, tout passe nécessairement par un ou plusieurs intermédiaires. Ça prend nécessairement du temps.

Oui, mais si peu. Il faudrait déclencher le Grand Jour le plus vite possible, pour garder toutes nos chances.

Est-ce vraiment impossible d’avancer la date ?

Tu le sais bien. Mais…

Oui ?

Écoute, la nuit est déjà tombée. L’expédition des Brigades du Destin qui est venue ici… On ne s’inquiétera au plus tôt demain matin. Et il n’est même pas sûr qu’on s’aperçoive de son échec dans la journée.

Jed se rua sur les cadavres, il les fouilla grossièrement, puis déversa leurs affaires sur le sol.

C’est ça, ils n’ont pas d’émetteur, rien qui les relie à un quelconque quartier général. Ils agissent en franc-tireur, en commando. Cela nous laisse au moins la journée de demain, comme s’il ne s’était rien passé. Bien sûr, il faudra faire disparaître les corps, et toutes les traces, pour qu’une inspection ne puisse rien révéler.

Demain, c’est la journée du spectacle d’Antodieff.

Justement, nous pourrons y contacter tout le monde. Tout est prêt, nous le savons, Le Grand Jour est proche, quelques jours de plus ou de moins n’y changeront rien. L’action que nous avons envisagée a été décidée par l’organisation toute entière. Les modalités et la date sont beaucoup plus secondaires et relèvent de notre compétence.

Demain, nous avions prévu une réunion des chefs de section justement pour décider du moment propice.

Eh bien, nous accélérerons un peu le processus. Il me paraît

évident qu’ils se rallieront sans hésiter.

C’est sûr. Mais ça laisse deux jours de libre pour la Logisphère.

Tant pis. Comment veux-tu que les Unis organisent une réponse efficace ? Même s’ils se doutent qu’il va se passer quelque chose (et c’est de toute façon ce qui est en train de se passer), ils ne savent pas quoi exactement, et ne pourront déployer que des moyens de répression classiques (j’allais dire : logiques !). Et ça, nous l’avons prévu.

Il vaut même mieux qu’ils soient en alerte. Comme ça, quand nous déclencherons la panique générale, ils seront confortés par l’analyse logique de la Logisphère, et réagirons comme nous l’espérons.

Il y eut un moment de silence. Jiliane regardait devant elle, dans le vide. Elle secoua lentement la tête.

Tous ces gens sacrifiés…

Tu sais bien qu’il n’y a pas d’autres solutions.

Il faudra que je parte avec toi.

Jed eut un sursaut de surprise.

Mais pourquoi, ce n’est pas dans nos plans ?

Il faut les changer. J’ai vu Boursault. Lui et sa confrérie ont fait volte-face. Nous n’avons plus le soutien des marchands. Ils nous assurent seulement de leur neutralité, tu parles !

Jed se leva en serrant les poings.

Le scélérat ! Mais comment faire si je ne peux pas utiliser le réseau des arrière-boutiques pour arriver à l’astroport ?

Il faudra y aller par la voie normale. Ce qui est bien sûr plus dangereux. Voilà pourquoi il faut que je vienne avec toi.

Jed se rassit, et se prit la tête dans les mains.

Bon dieu ! J’ai du mal à rester calme. Ça m’a l’air mal parti, avec tout ça qui nous arrive d’un coup !

Tu devrais savoir que ça n’a rien d’étonnant ! Tu oublies la logique qu’on n’a pas arrêté de t’enseigner. Au moment clé, c’est l’intersection des données, les paramètres s’interconnectent et les changements deviennent plus rapides, avec une part croissante d’aléatoire. C’est ce que nous vivons maintenant. C’est peut-être difficile et désordonné, mais c’est logique.

Jed se mordit les lèvres. Il s’en voulut de s’être laissé dominer encore une fois par un embryon de panique. Il ne répondit pas directement à Jiliane.

Remarque, dit-il, je n’ai jamais cru en Boursault. Peut-être même est-ce lui qui t’a dénoncée.

Je ne crois pas.

Et pourquoi ? Cria Jed, avec une force qui le surprit lui-même.

Parce que je pense qu’il est incapable de faire ça, aussi traître et veule qu’il est.

De toute façon, là n’est pas le problème. Son aide nous aurait été bien utile, mais s’il ne veut pas, on se passera de lui. Nous réglerons les comptes après, quand les Anciens…

Il n’acheva pas sa phrase. La lassitude commençait à le gagner.

Il nous reste pas mal de choses à faire. Il faut se débarrasser de ces gens-là, dit-il en désignant les corps.

L’incinérateur domestique fera l’affaire…

Il faut composer les micro-messages pour demain, en expliquant tout de manière claire et structurée. Il ne s’agit pas de faire de faux pas maintenant.

Je m’en occupe.

Ensuite, il faudra s’échapper d’ici. Il ne faut plus que tu sois ici, Jiliane.

Je vais aller chez toi. On nous a peu vus ensemble. Ce devrait être suffisant comme cachette jusqu’après-demain. Qu’en penses-tu ?

Jed ne répondit pas. Il s’empara d’un thermo-laser, qu’il régla à la puissance minimum, pour découper les cadavres. Les sections étaient nettes et propres, immédiatement cautérisées. Et bientôt, un amas de débris humains jonchait le sol de l’appartement. Jiliane assistait au macabre spectacle avec une horreur contenue. Son visage était pâle.

Va te reposer Jiliane, je vais terminer ça.

Je… Je vais composer les micro-messages.

Elle s’éloigna, tandis que Jed détruisait dans l’incinérateur toutes les traces du passage des agents des Brigades. Il répara la porte défoncée en espérant qu’aucun voisin n’avait entendu quoi que ce soit, ce qui était probable, car l’immeuble semblait vide lors des événements.

Jiliane avait composé les messages et les avait dupliqués pour les distribuer le lendemain au spectacle. Ils se sentaient mieux maintenant.

Partons maintenant, dit Jed en glissant deux thermo-lasers dans sa tunique.

Jiliane sortit devant lui, et en la suivant, Jed remarqua pour la première fois la plante orgasmique qui trônait dans la pièce. Il ferma la porte sans rien dire.

Au-dehors, la nuit était fraîche. Jiliane se serra contre Jed et ils s’éloignèrent.

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