Quand Jiliane quitta Boursault à la sortie du culte, elle eut à peine un geste d’adieu pour lui. Elle ne l’aimait pas, et leurs rapports déjà anciens se dégradaient de plus sen plus. Chacun maintenait un semblant de sympathie, pour des raisons très différentes, mais ça ne pouvait pas durer encore bien longtemps.
En se dirigeant vers la cité I, elle réfléchit à la nouvelle situation. Après le revirement de Boursault et de sa confrérie, la tâche se compliquait singulièrement. Pourtant, il n’était plus question d’ajournement, et encore moins d’abandon. Même si Jiliane le proposait, l’organisation refuserait immédiatement. Ce serait, à terme, leur fin à tous, car la Logisphère ne tarderait plus à les découvrir.
L’aide de la confrérie des marchands était un point central dans la stratégie de l’organisation. Les marchands étaient bien implantés dans les cités, et le plus souvent en des endroits clés. Ils en connaissaient très bien la topographie, et ils avaient installé tout un réseau d’arrière-boutiques communicantes extrêmement pratiques. Une sorte de voie quasi-continue de déplacement dans les villes, parallèles aux voies de communication habituelles, mais avec l’immense avantage de la discrétion.
Les marchands jouissaient habituellement d’une certaine réputation qui leur assurait le respect des autres. Et la police des Unis ne pénétraient que rarement dans ce réseau des arrière-boutiques, qu’elle connaissait au demeurant fort mal.
Seules les Brigades du Destin, qui méprisaient toute légalité, y faisaient des incursions de plus en plus fréquentes, causant de
nombreuses destructions, à tel point que beaucoup de marchands s’étaient secrètement armés. Si l’on en croyait Boursault, les Brigades devaient avoir maintenant une idée relativement précise du plan des arrière-boutiques et, en concluait-il, les Unis aussi.
Depuis peu, les marchands, soucieux de leurs privilèges et leur autonomie, instauraient un système variable de communications entre les diverses arrière-boutiques, qui déroutait tout non-initié. Maintenant, même parmi eux, seuls quelques guides étaient parfaitement au courant.
Ce système de communications parallèles avait été élaboré dans des temps anciens pour permettre le transport des marchandises précieuses, à l’abri des indiscrétions et des convoitises, mais aussi et surtout pour véhiculer rapidement des informations à toute la confrérie. Informations commerciales, au début, puis, petit à petit, de toutes sortes, si bien que les marchands avaient instauré une sorte de pouvoir parallèle et pouvaient contrôler, voire créer, un grand nombre d’événements. Tout cela entre eux, à l’abri des écoutes les plus sophistiquées des espions de toute sorte. C’était en partie ce qui leur conférait leur puissance.
Parfois, ils admettaient que ce réseau serve à des personnes n’appartenant pas à leur confrérie. Ils s’entouraient alors de multiples précautions, mais permettaient à certains d’y pénétrer. Ils l’avaient fait de nombreuses fois pour des personnes poursuivies par la police, ou par les Brigades du destin, pour véhiculer des marchandises dérobées dans les usines, ou des cargaisons d’aloème destinées clandestinement aux classes quatre. Depuis quelque temps, ils servaient régulièrement de liaison et transmission d’informations à l’organisation. Peu de gens en dehors de Boursault étaient au courant
– question de sécurité -, seules quelques personnes clés connaissaient l’organisation. Pour les autres, c’était une question de solidarité professionnelle.
Cette aide devait être primordiale dans la réalisation ultime du Grand Jour. Le volontaire qui avait à se rendre à l’astroport – Jed en l’occurrence – devait bénéficier du réseau des arrière-boutiques et de l’aide d’un guide. Car dans la confusion et le mouvement qui allait être déclenchés, il paraissait difficile de pouvoir se faufiler à
l’extérieur sans danger.
Jiliane serra les dents. Il faudrait pourtant bien y aller ! Jed devra se faire accompagner, voire doubler en cas d’échec. Jiliane se porterait volontaire. Elle connaissait le plan tout aussi bien que Jed, et était à même de passer à travers les mailles du filet jusqu’à Éden. Après, de toute façon, c’était l’inconnu le plus complet. Seule leur foi les guiderait.
Elle était arrivée aux portes de la cité I. L’identificateur biologique la laissa entrer sans problème. Elle se dirigea vers le quartier des plaisirs près duquel elle habitait.
Un bruit confus et insistant lui parvint aux oreilles. Sur l’immense esplanade qui dominait tout le quartier, une foire s’était installée, avec son cortège de bruits et de lumières.
La foire était une attraction très populaire chez les classes quatre. Elle prodiguait sans compter rêve et évasion, sensations et amusements dans des stands de plus en plus sophistiqués au fil des ans.
Jiliane l’ignora et s’en détourna pour se rendre chez elle. - Hé, où cours-tu comme ça ?
Elle s’arrêta interloquée, et se retourna. Deux jeunes hommes, l’air goguenard, la regardaient. Elle haussa les épaules et reprit son chemin. Les deux autres la rattrapèrent.
Allons, on peut t’accompagner, ce sera plus sympathique ! Elle leur jeta un regard furibond.
Je n’ai besoin de personne, laissez-moi tranquille.
Écoute, on s’ennuie un peu. Viens avec nous à la foire.
Laissez-moi, vous dis-je !
Mais c’est un péché de laisser une aussi jolie fille.
Elle s’arrêta, excédée.
Mais qu’est-ce que vous voulez ? Vous ne voyez pas que vous m’ennuyez, que je n’ai aucune envie d’être avec vous ?
Les deux jeunes la serrèrent de plus près.
Mais on veut juste un peu de compagnie.
Vous êtes dans le quartier des plaisirs, vous en trouverez sûrement.
Oui, mais moyennant finances.
Et moi, je ne suis ni à donner, ni à vendre. Laissez-moi passer. Jiliane commençait à trembler. Ce genre d’incident la mettait dans
un état de nervosité excessive. Elle voulut les bousculer pour continuer sa route. Les autres s’interposèrent. Sans réfléchir, elle réagit violemment et son genou atteignit l’un des deux au bas -ventre. Il eut un cri de douleur, en reculant d’un pas. Mais l’autre la saisit à bars le corps.
- Tu vas payer ça, petite garce !
Jiliane était paniquée. Déjà, l’autre récupérait et s’avançait. Mais ce fut pour dire :
- Laisse-la. Partons, on va s’attirer des ennuis.
Jiliane fut jetée à terre sans ménagement, et les deux hommes s’éloignèrent.
Elle se releva péniblement. Son souffle était court, son cœur battait à tout rompre. Elle était agitée de tremblements nerveux qu’elle avait du mal à contrôler. Elle marcha rapidement, comme pour se calmer. Arrivée devant chez elle, elle ouvrit fébrilement la porte et la referma derrière elle avec promptitude.
Le silence de son appartement la rassura. Elle se remettait déjà de l’incident. Elle verrouilla la porte, puis alla se servir un alcool. Le goût brûlant et sucré qui passa dans sa gorge lui fit du bien. Elle s’assit dans un fauteuil vibrant et programma sur sa platine de lecture un musi-relief d’Antodieff. Aussitôt, les sons sortirent de partout et l’entourèrent.
Elle se laissa aller à cette musique fantasque, dont elle ressentait chaque nuance, et chaque fois différemment. La brusque réaction physique qu’elle avait eue suite à cette désagréable mésaventure s’estompait petit à petit. Le calme revenait à travers les harmonies complexes, enchevêtrées comme un écheveau de laine, aux multiples ramifications.
Elle respira lentement, selon un rythme qu’on lui avait enseigné jadis, qui lui permettait de se relaxer. Elle ressentait maintenant physiquement la musique, avec une sensualité trouble. L’enregistrement se termina doucement, sans hâte, sans coupure. Jiliane était maintenant tout à fait bien. Elle resta quelques instants dans sa torpeur, puis s’éveilla lentement. Merveilleuse thérapie que la
musique d’Antodieff : cet homme-là semblait avoir percé les secrets les plus intimes de l’âme humaine.
Jiliane s’étonna de son emphase pour Antodieff. Elle se lava et se servit une nouvelle rasade d’alcool. En remplissant son verre, son regard se posa sur la plante orgasmique qui reposait de l’autre côté de la pièce.
Un frisson de désir la parcourut aussitôt. Le végétal édénien reposait là, dans une lumière bleue conditionnante, invitant, fascinant. Ses fins tentacules reposaient, lascifs, sur la corolle, qui ressemblait à un lit chatoyant aux reflets moirés. Une légère ondulation, chaleureuse et caressante, parcourait cette fleur d’amour, comme pleine d’une tendresse vivante, accueillante. C’était une plante de toute beauté, véritable œuvre d’art, chef-d’œuvre de sensualité et d’érotisme.
Les prêtres avaient bien travaillé. Leur créature était merveilleuse, fascinante ; Jiliane l’aimait comme un compagnon. Assouvissement de sa solitude, exutoire de sa sensualité, cette plante lui était tout un univers qu’elle s’était personnalisé. On aurait dit maintenant qu’ils s’étaient faits l’un à l’autre, qu’ils se connaissaient profondément - bien que ce fut impossible, les plantes orgasmiques n’agissaient que par tropisme et étaient incapables de toute activité consciente -.
Elle s’approcha, caressa l’immense corolle soyeuse. Les tentacules réagirent immédiatement, et entourèrent sa main en un léger attouchement. Elle frissonna de désir. Obéissant à son impulsion, elle fit glisser sa combinaison et se déshabilla. Elle resta ainsi quelques instants, à contempler la plante. Elle s’agenouilla et la caressa de manière plus insistante. L’autre répondit à son appel, et commença à dégager une douce chaleur. Les ondulations moirées se firent plus rapides, tandis que les tentacules s’écartaient, découvrant un lit velouté en signe d’invitation.
Jiliane se leva et s’étendit sur cette couche tiède et douce. La chaleur la pénétra agréablement, elle sentit les tentacules soyeux se refermer lentement sur son corps et commencer les caresses. Elle s’abandonna totalement à ce plaisir physique. Les caresses se firent plus insistantes, plus précises, elle commença à haleter…
Un bruit violent et sec la tira brusquement de sa léthargie
charnelle. Cette rupture soudaine lui fit l’effet d’un cauchemar. Elle eut à peine le temps de réaliser que la serrure de sa porte vola en éclats. En proie à des angoisses contradictoires, comme dans une brume mal dissimulée, elle se redressa, terrorisée, mue par un réflexe subit.
La porte fumante s’ouvrit violemment, et deux hommes apparurent. Elle reconnut les deux personnes qui l’avaient abordée tout à l’heure dans la rue.
Elle resta quelques instants pétrifiée, puis, instinctivement ramassa ses vêtements, qu’elle serra devant elle pour voiler sa nudité.
Les autres la regardaient en ricanant.
Voilà donc pourquoi elle ne voulait pas de nous, dit l’un d’entre eux. Décidément, ces prêtres font beaucoup de tort à la gent masculine avec leurs plantes !
Il s’approcha de Jiliane qui se mettait à trembler. Il lui arracha la combinaison qu’elle serrait contre elle. Jiliane recula d’un pas.
Pas mal, pas mal du tout. Quel dommage de laisser tout ça aux végétaux.
Il s’approcha encore.
Ça suffit, dit l’autre, on n’est pas là pour ça !
Un éclair traversa l’esprit de Jiliane, qui sortait de son brouillard.
Mais s’ils ne sont pas là pour ça, qui sont-ils ? Que veulent-ils ? »
- Allez, rhabille-toi.
L’autre avait ramassé ses vêtements et les lui tendait.
Jiliane se rhabilla machinalement. Son esprit fonctionnait maintenant à toute vitesse.
Les deux hommes prirent des chaises, et s’assirent en face d’elle. - Nous avons quelques questions à te poser.
Terrifiée, Jiliane comprit.
Les Brigades du Destin, ce sont eux. Ils ont remonté la filière jusqu’à moi ! »
Comme pour confirmer ses pensées, l’un d’entre eux lui dit : - Tu connais un certain Vidor ?
Jiliane se sentit défaillir. Bizarrement, sa panique du début était totalement envolée. Elle ne ressentait plus qu’une morne froideur,
face à ces hommes qui allaient bientôt devenir ses tortionnaires.
- Allons, tu devrais répondre.
Elle les regarda comme s’ils étaient très loin, comme s’ils existaient dans une autre dimension.
- Tu sais très bien que de toute façon, tu nous diras tout.
Ils avaient peut-être raison, mais ce n’était pas sûr. Il arrivait parfois que les esprits deviennent totalement réfractaires à un interrogatoire de quelque sorte que ce soit. Une sorte de blocage réflexe qui se produisait quelquefois et qui empêchait toute réponse, quel que soit le stimulus.
Jiliane fit un vœu pour que ce soit son cas. Pour l’organisation surtout, car en ce qui concernait son sort personnel, elle n’avait pas vraiment de doute, les Brigades du Destin étaient tristement célèbres pour ça.
- Allons, allons, je ne vais pas le répéter cent fois !
Jiliane tenta vainement un mouvement de fuite, aussitôt contré par un de ses deux interrogateurs. Elle fut violemment plaquée contre le mur.
- Inutile d’insister, parle ou nous te ferons parler.
Même si elle l’avait voulu, Jiliane était incapable de prononcer un seul mot.
- Très bien, tu l’auras voulu !
L’un des deux hommes sortit d’un sac un petit appareil qui ressemblait à une paire d’écouteurs, relié à une sorte de poste émetteur.
Les hallucinateurs ! Pensa Jiliane hébétée, ils vont me soumettre aux hallucinateurs ! Je n’ai aucune chance ! »
Elle se mit à pousser des cris de panique, elle voulut se battre, mais un coup violent l’assomma à moitié.
Quand elle reprit ses esprits, elle gisait à terre et le petit casque était posé sur sa tête. Un petit bourdonnement vibrait dans sa tête. Elle s’aperçut qu’elle était tétanisée et qu’elle était incapable du moindre mouvement.
Les deux hommes s’affairaient, comme à une tâche routinière, sans passion aucune.
Il faut que je me concentre, que je construise un mur mental, que
je fasse le vide… »
Mais quand le flot d’hallucinations cauchemardesques arriva à son cerveau, elle se mit à hurler…