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La prophétie des Anciens, chapitre 4

Jean-Louis Ermine

Quand Jed pénétra dans le temple, il fut pris par l’odeur lourde des parfums que déversaient sans compter les encensoirs. Il était arrivé largement en avance et s’installa au premier rang des classes quatre. Bientôt, un flot ininterrompu de personnes pénétra par les nombreuses entrées du bâtiment, occupant méthodiquement toutes les places. Le temple était immense, de dimension surhumaine, mais pas un siège ne restait inoccupé. C’était ainsi tous les jours de culte et dans tous les temples de la cité.

Jed contempla avec un mélange de mépris et d’admiration ce gigantesque amphithéâtre, dédié au culte des Anciens. Le temple était conçu à la fois pour faciliter le recueillement personnel, avec son architecture douce, ses couleurs discrètes – une pour chaque classe -, ses odeurs enivrantes. Pour donner un sentiment d’unité dans la foule disparate, les gradins, les loges convergeaient vers l’autel des célébrations où, tous ensembles, les fidèles rendaient un seul et même culte à ceux qui étaient à l’origine de leur destinée.

L’existence des Anciens n’était pas mythique. Il s’agissait de femme et d’hommes qui avaient réellement existé, même si leur naissance se perdait dans la nuit des temps. Ils étaient originaires, disait-on, d’une planète originelle mystérieuse, qu’on dénommait par le nom simple de « Terre ». Ils étaient le point de départ, les fondateurs de la civilisation. Ils avaient mis fin à une très longue période de décadence et d’obscurantisme de la race humaine, qui se déchirait alors, disait-on, dans des conflits internes incessants et destructeurs, et se référait à des puissances spirituelles extérieures imaginaires. Les Anciens avaient conçu une autre voie. Ils avaient

élaboré la Logisphère, un monde virtuel qui allait devenir le nouvel ADN de leur peuple. Un cerveau global et numérique, universel, capable d’intégrer en temps réel toutes les données captées dans le monde et d’en déduire les meilleures configurations capables de résoudre les problèmes et d’éviter les conflits. C’était une intelligence intégrale, en constante évolution, comme en avaient souvent rêvé les anciennes civilisations, au service du monde, consultée en continu par tous les dirigeants et les acteurs importants.

La Logisphère avait permis de d’organiser et pacifier la planète, de répartir les rôles et les fonctions de chacun pour le bien commun. Bizarrement, loin d’aboutir à une complexification croissante de la société, cette dernière avait évolué vers un schéma simplificateur, résultant des analyses incontestables de la Logisphère, mises en œuvre par la classe dirigeante des Unis. Le système politique simplissime des classes avait été mis en place progressivement, comme se met en place un mode de vie que personne ne pense remettre en question, comme si c’était un comportement naturel, nécessaire et bénéfique. Il semblait optimiser le fonctionnement de la société, et ne pas avoir d’alternative, sinon celle de son évolution pour améliorer encore son fonctionnement.

Dans cette destinée continue, les Anciens jouaient cependant un rôle particulier. Ils avaient élaboré les prémisses de cette civilisation, et veillaient sur sa transformation continue. Après avoir initialisé leur œuvre, élaboré les valeurs et les principes, dispensé leur enseignement à une caste d’initiés, qui étaient devenus maintenant la classe des prêtres, ils s’étaient transformés, métamorphosés (« en esprit », disait-on), pour ainsi dire « dématérialisés », et s’étaient retirés sur la planète Éden dans une méditation profonde et continuelle, observant l’évolution du monde. Le nom même de la planète, selon la tradition, avait été donné pas les Anciens en référence à un mythe de la création datant de temps immémoriaux, qui s’était effacé depuis. La Prophétie stipule qu’ils s’éveilleront et reviendront à nouveau pour y continuer leur œuvre. C’était ce moment qu’attendait le peuple, depuis des générations. Le culte était là pour rappeler que, sur Éden, ils étaient là, et qu’un jour, ils reviendraient.

Les lumières du temple déclinèrent, tandis que l’autel s’illuminait. La cérémonie allait bientôt commencer. Une rangée de personnes, vêtues de longues capes brodées, au col montant et rigide, s’avança, d’un pas quelque peu solennel. C’étaient des Unis en costume d’apparat. Il y en avait toujours le même nombre dans chaque temple, à chaque cérémonie. Ils s’assirent en cercle autour de l’autel, sur une scène circulaire. Cette estrade s’illumina des quatre couleurs symboliques et les prêtres firent leur apparition, suivis d’une cohorte de servants qualifiés, tous de la classe un, comme le montrait leur tenue verte.

Jed serra les poings de colère et dépit. Pour lui, ces êtres corrompus s’étaient indûment approprié un pouvoir séculaire auquel ils n’avaient pas droit. Leur rôle de réceptacle de la parole des Anciens leur conférait un statut qu’ils avaient détourné pour en faire un pouvoir matériel, qui laissait les autres classes sous leur coupe, avec la bénédiction des Unis, et même de toutes les autres classes, maintenant les Anciens dans l’ignorance de la destinée de leur création.

« Quand les Anciens s’éveilleront… »

L’incantation, transmise avec force par l’extraordinaire acoustique du temple, lui fit l’effet d’une gifle. Machinalement, il récita la suite avec les autres, en pensant :

« Oui, ils s’éveilleront, et plus tôt que vous ne le croyez ! »

La première incantation rituelle terminée, les prêtres s’assirent devant l’autel. De ce dernier, s’éleva une immense plaque-écran où des images se mirent à défiler, fantasmagories sans formes aux couleurs chatoyantes, légèrement hypnotiques. La première méditation commençait. Partout, autour de Jed, des flammes crépitaient. Les gens allumaient des cigarettes d’herbe édéniennes. Une odeur douceâtre se répandit. Jed plongea la main dans sa poche pour en sortir une cigarette bleue, qu’il coupa en deux, pour en jeter la moitié et en allumer l’autre. Il n’aimait pas trop se laisser aller à ces substances hypnotiques.

La première bouffée lui alla droit au cerveau, et il se sentit dépossédé de ses moyens, affalé sur son siège. Il contempla la plaque-écran qui le fit plonger dans une légère méditation. Devant

lui, dans les loges rouges et bleues des classes supérieures, les gens mâchonnaient des feuilles d’aloème, aux propriétés beaucoup plus subtiles que les herbes, disait- on, et qu’un classe quatre ne pouvait se procurer que clandestinement à des prix prohibitifs.

Quand les images cessèrent et que la torpeur se dissipa, il ne semblait s’être écoulé que quelques secondes. Les prêtres se levèrent et récitèrent la deuxième incantation. Des voix, dépersonnalisées par les substances absorbées, leur répondirent à l’unisson. Puis un prêtre se mit à prodiguer un des enseignements des Anciens, tandis que des images conditionnantes défilaient sur la plaque-écran.

Jed n’écoutait pas. Il s’était mis à penser à Éden, cette planète desséchée, que les Anciens avaient réussi à rendre habitable par endroits. Il imaginait les serres colossales où les prêtres cultivaient leurs plantes, mais il n’imaginait pas la demeure des Anciens. C’était comme une crainte religieuse qui l’empêchait de la concevoir.

Curieux, se disait-il, ce sentiment mystique qui nous habite tous plus ou moins. C’est à l’opposé de toute notre rationalité supposée. Pourtant, la Logisphère le sait bien. Les Anciens ont voulu le culte, mais désiraient-ils la croyance ou la religion ? »

Quand les Anciens s’éveilleront… »

La clameur le tira de nouveau violemment de ses pensées. Il se leva brusquement avec les autres. L’incantation devenait de plus en plus forte, reprise en chœur par des centaines de voix. Le bruit s’enfla, tandis que les encensoirs augmentaient leur débit, répandant une atmosphère lourde et sirupeuse. Le bruit cessa soudainement, et les gens se rassirent. C’était le début de la seconde méditation. Jed avait mal à la tête. Il extirpa une cigarette de poche et l’alluma entière. À la première bouffée il se sentit mieux. Il ferma les yeux pour éviter de regarder la plaque-écran qui recommençait sa sarabande d’images infernales. Pour lui, les méditations n’étaient que des rêveries, sans rapport avec la parole des Anciens.

Depuis son plus jeune âge, Jed avait développé ainsi une sorte de résistance passive à l’enseignement des prêtres. Il avait toujours eu un certain plaisir à se retrouver dans cette ambiance équivoque, ritualisée, et à abandonner une espèce d’ivresse onirique. Il s’était ainsi inventé un monde imaginaire, reflet négatif de toutes ses

frustrations et de ses frayeurs. En grandissant, le côté du rêve fut tué par cette logique qu’on érigeait sans cesse devant lui comme la vertu fondamentale. Ses pensées devinrent réflexion. Chaque jour de culte était pour lui l’occasion de réfléchir sur lui-même, de faire le point, d’observer, comparer, essayer de comprendre le monde qui l’entourait, une occasion qu’il n’avait jamais ailleurs.

C’est paradoxalement ainsi qu’il en était arrivé à remettre se questionner sur la compétence et l’autorité des prêtres. Il n’était pas le seul, et, petit à petit, il rencontra d’autres personnes qui avaient évolué dans ce sens. Les échanges se firent d’abord très modestes et discrets (les Brigades du Destin frappaient alors aveuglément). Puis les petits groupes se structurèrent pour donner naissance à l’organisation. Jed y assuma vite une responsabilité importante. Il s’était bâti une conviction et une résignation inébranlables. Il n’avait pas hésité une seconde à se porter volontaire pour la mission du Grand Jour.

Les gens bougèrent autour de lui. La seconde méditation se terminait. Il ouvrit les yeux et se leva avec les autres pour réciter la dernière incantation.

Tout en ânonnant machinalement les paroles, son regard fut attiré par une tache rouge au milieu de la couleur bleue des classe deux. Dans la foule uniforme rassemblée sous cette couleur, cela détonait bizarrement. Ce fut comme s’il recevait une décharge électrique. Sans l’ombre d’un doute, il reconnut Jiliane, aux côtés de Boursault qu’il connaissait par ailleurs. Il serra les poings. Il savait qu’elle devait le voir pour l’organisation, mais il n’aimait pas leurs rapports ambigus. Il ne comprenait pas cette fille, aussi belle qu’étrange. Il semblait qu’aucune passion, aucun enthousiasme ne l’habitait. Et pourtant, elle était toujours là pour l’action, intelligente et efficace, déclenchant même l’admiration de tous, tout en témoignant une indifférence apparente.

Jed jeta encore un regard noir à Jiliane et son voisin. En proie à des sentiments qu’il n’arrivait pas à contrôler, il sortit avant la fin de l’incantation, indifférent aux regards réprobateurs qui le suivaient.

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