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La prophétie des Anciens, chapitre 3

Jean-Louis Ermine

Boursault n’avait pas refusé de devenir classe deux. Il avait même bataillé longtemps et durement pour ça. Maintenant, il était satisfait de lui.

Vautré dans son fauteuil vibrant et relaxant, tout en contemplant les images conditionnantes émanant des murs de sa villa dernier cri, il repensait, comme cela lui arrivait souvent, à son long cheminement de la classe quatre à la présidence de la confrérie des marchands, un des plus hauts postes de la classe deux. Il ne devait rien à personne, sinon aux Anciens, qui avaient, dès l’origine, créé des filières de passage entre les classes, filières étroitement contrôlées sous la supervision de la Logisphère, qui décidait toujours de la logique des choses.

Ces passages étaient possibles, mais rares. Il fallait donner des preuves très convaincantes d’intégration au système, et avoir une combativité exceptionnelle pendant très longtemps. Pour Boursault, ce dernier point n’avait pas été un gros problème. Il était né avec l’ambition au ventre, et n’avait jamais ménagé ses efforts. Il ne comptait d’ailleurs les compromissions dans lesquelles il avait délibérément trempé. Il avait commencé par être un « marchand de plaisirs », selon l’expression consacrée, dans le quartier spécialisé de la cité I, quartier qu’il avait fini, peu à peu, à contrôler dans sa totalité. Ce fut sa période relativement honnête. Puis les prêtres l’avaient contacté – officieusement. Ils voulaient qu’il devienne leur distributeur. Il avait fourni alors toute la cité en végétaux édéniens, dispensateurs d’évasion, en plantes orgasmiques, jusqu’aux feuilles d’aloème, officiellement réservées aux classes supérieures.

Ce fut le début de son immense richesse… Et aussi le moment où il commença à avoir du sang sur les mains. Mais puisqu’il semblait avoir la bénédiction des prêtres et des Unis ! Son influence s’étendit sur les autres cités, et il devint si important que les Unis ne purent que lui proposer son passage en classe deux, passage qui d’ailleurs s’intégrait au plan de la Logisphère. Bien sûr, Boursault accepta l’offre avec délectation, mais il ne s’arrêta pas là, son ambition n’avait pas encore trouvé sa limite.

Il avait une position clé. Directement lié au pouvoir central par sa fonction, il s’était rendu nécessaire, et on le ménageait. Par ailleurs, le commerce des végétaux édéniens était une affaire commerciale sans précédent. À l’intérieur de la confrérie des marchands, il s’imposa rapidement. Éliminant tous les gêneurs, il se haussa rapidement à la présidence. Maintenant, il traitait directement avec les représentants des Unis et des prêtres. Dans sa propre classe, il n’avait pour interlocuteurs que les plus hauts responsables de l’union syndicale. Il pouvait difficilement monter plus haut, et cela semblait le gêner. C’était peut-être, pensait-il, la raison de ces frictions qu’il avait eu dernièrement avec la confrérie des administrateurs.

Il chassa ces pensées de son esprit et s’adressa un satisfecit provisoire. Pour se changer les idées, il s’absorba dans la contemplation des images conditionnantes qui le plongèrent dans une rêverie neutre.

Une vibration le tira de sa léthargie. Quelqu’un s’annonçait à la porte. Avec un mouvement de mauvaise humeur, il se leva et s’approcha du vidéocran. Sa présence alluma l’image. Il eut un petit choc de surprise en reconnaissant Jiliane qui attendait devant la porte.

Il connaissait Jiliane depuis très longtemps, depuis ses débuts dans le quartier des plaisirs de la cité I. Jiliane ne semblait pas du tout s’être attachée à lui, ce qui n’était pas son cas. Cependant, devant sa passivité, il avait vite renoncé. Pourtant, une relation ambigüe bizarre s’était installée entre eux, et ils étaient restés constamment en relation. Lui, absorbé par sa volonté de gravir les échelons, aimait s’attacher cette fille mystérieuse et belle, comme si elle représentait un fétiche à ses yeux. Il l’avait littéralement achetée – pensait-il - en

lui procurant force cadeaux et privilèges, parmi lesquels le laissez-passer spécial pour venir lui rendre visite en classe deux. De son côté, Jiliane, malgré une indifférence teintée de mépris clairement exprimée, n’avait jamais rompu sa relation avec lui.

Bien sûr, leurs rencontres étaient intéressées. Elle venait le voir pour sa fonction de Président de la confrérie des marchands, afin d’obtenir des avantages ou des informations pour des personnes de son réseau, qui était visiblement important. Boursault sentait bien qu’elle maintenait, sans doute malgré elle, une ambiance trouble dans leur rapport. Cela n’était d’ailleurs pas pour lui déplaire. C’était pour lui un contact précieux avec les classes quatre. Jiliane lui avait parlé un peu de son réseau, « son organisation » disait-elle. Il avait accepté de les aider, mais ne partageait pas du tout les points de vue qu’elle défendait. Le mythe du réveil des Anciens le laissait complètement indifférent : il ne se sentait pas impliqué du tout dans cette lutte à la fois idéologique et théologique.

Selon lui, les classes quatre réagissaient comme prévu. Il ne tenait pas trop à se désolidariser. Non pas que sa conscience d’ancien classe quatre soit encore vivace chez lui, mais par pure opportunité. On ne sait jamais ! Par ailleurs, les informations qu’il pouvait glaner sur certaines affaires clandestines lui donnait du pouvoir, et éventuellement un moyen de pression ou d’action que bien d’autres lui envieraient.

Jiliane s’impatientait sur le pas de la porte. Il lui ouvrit. En entrant, elle posa sur lui un regard terne.

Bonjour, Boursault.

Bonjour Jiliane, c’est gentil de venir me voir.

J’ai un certain nombre de choses à te dire.

Assieds-toi, prends ton temps. Je vais te servir à boire.

Jiliane s’assit dans un fauteuil vibrant. Elle ne prononça pas une parole. Boursault la regardait du coin de l’œil. Il la trouvait vraiment très belle. Il lui tendit un verre.

Comment vas-tu ? Ça fait longtemps…

Un peu fatiguée…

Les plantes orgasmiques ?

Elle ne releva même pas la douteuse plaisanterie machiste et

trempa ses lèvres dans le liquide rafraichissant.

- Il faut que je te parle sérieusement.

Boursault s’assit à côté d’elle. Il avait repris son air sérieux, contacté.

- Moi aussi Jiliane.

Elle le regarda avec une expression de surprise. Elle voyait qu’il ne plaisantait plus.

J’ai appris l’arrestation de Vidor. Elle sursauta.

Mais comment l’as-tu su ?

Dans ma position, il vaut mieux tout savoir.

Alors ?…

Alors, je suis bien embêté. Les Unis se doutent de quelque chose, c’est sûr. Ça sent le roussi. Vous n’avez pas été prudents.

Ça n’a rien à voir. Ce sont des choses inévitables. Nous allons passer bientôt à l’action, et les choses deviennent plus dangereuses, nous sommes plus exposés. C’est logique, et donc ça a des conséquences. Nous essayons de réduire ces conséquences au minimum.

Vous êtes irresponsables, vous n’êtes pas prêts.

C’est faux. Et de plus, nous ne pouvons plus attendre, sinon nous allons rentrer dans leurs paramètres d’évaluation, et ils nous détruiront.

Jiliane, tu sais que mon estime pour votre organisation est tout à fait relative. Je vous ai fourni des contacts et des informations sans grande illusion, je ne vous l’ai jamais caché. Je pouvais le faire sans grand dommage pour mes intérêts.

On avait bien compris que tu faisais ça sans trop te mouiller. Ça te profite aussi.

Pas tellement. Ne crois pas ça.

Pour l’instant peut-être. Mais quand les Anciens s’éveilleront, tu seras au premier poste.

Boursault eut un mouvement d’humeur.

Je n’y crois pas. Ce sont des fadaises de classe quatre. Vous êtes manipulés, et vous marchez à fond.

Jiliane se leva en colère. Boursault était presque content de la voir

éprouver un sentiment.

Alors, selon toi, les Anciens n’existent pas ?

Je n’ai pas dit ça, tu blasphèmes. Je ne crois pas en la Prophétie, leur réveil est mythique. Ils ont créé notre société il y a bien longtemps. Ils nous ont laissé les moyens de leur rendre un culte. Mais maintenant notre monde suit sa juste destinée, ou du moins une évolution régulière. Nous n’y pouvons rien, les Anciens sont partis, leur rôle n’est plus d’intervenir.

C’est toi qui blasphèmes. Les Anciens n’ont pas voulu ce que nous vivons actuellement. Il faut qu’ils s’éveillent et qu’ils y mettent bon ordre.

Ce que tu dis tient du registre de la foi religieuse. Ça ne sauvera jamais rien ni personne.

On dirait que tu as oublié ta condition de classe quatre. Si tu en es sorti, les autres, eux, y restent et y souffrent. Et ils y mourront encore pendant des générations si on ne fait rien.

Oui, oui, je sais. Et vous vous comptez y faire quelque chose ! Jiliane se calma tout à coup. Elle se rassit.

Et même très bientôt…

C’est impossible, vous courez au suicide.

Penses ce que tu veux, la décision est prise.

Alors, ne comptez pas sur moi. Je ne marche pas dans un projet perdu d’avance.

Nous avons besoin de toi pour avoir le soutien des marchands.

Il n’en est pas question.

La réponse était tombée, nette et tranchante. Boursault avait élevé la voix, sans colère, mais avec une grande fermeté. Jiliane se taisait, trop calme, comme si elle n’avait pas compris. Elle le regarda longuement, et finit par articuler d’une voix blanche :

Mais tu es fou !

Non, je ne suis pas fou. Je suis responsable.

Mais comment peux-tu nous laisser tomber. Tu sais très bien que nous avons besoin du circuit des marchands pour arriver à l’astroport des prêtres. Sans ça nous sommes coincés.

Boursault sauta de son siège et leva les bras au ciel.

Par les Anciens ! Quel projet dément. Vous êtes complètement

fous.

Les rôles étaient inversés. C’est maintenant Boursault qui se mettait en colère. Jiliane, effondrée sur son fauteuil, avait du mal à réagir.

Mais tu nous avais promis…

C’est vrai, mais nous nous sommes réunis dans la confrérie. Je n’ai bien sûr pas dévoilé vos intentions, mais mes compagnons faisaient de très fortes réserves sur toute tentative d’action dans l’état actuel des choses. Nous vous demandons donc de différer vos projets

une date plus propice.

Jiliane se redressa.

C’est impossible, il est trop tard.

Dans ce cas, ce sera sans nous. Nous observerons tout de même une neutralité complète à votre égard et ne nous ne vous entraverons pas, quelles que soient vos actions.

C’est très aimable de votre part.

Jiliane avait repris sa morgue. Elle se leva brusquement.

Maintenant, nous n’avons plus rien à nous ire. Je m’en vais.

Il ne faut pas le prendre comme ça. Nous sommes impliqués dans des destins divergents qui nous dépassent. Ce n’est pas un problème personnel. Nous nous connaissons depuis longtemps. Ne gâchons pas tout.

Jiliane recommençait à trembler de colère.

Laisse-moi partir, je te dis.

Pour toute réponse, Boursault sortit quelques feuilles d’aloème d’une boîte finement dorée et ciselée et lui en proposa. Elle s’en détourna. Il haussa les épaules et commença à en mâcher une. Jiliane se mit à tourner en rond dans la salle. Avec rage, elle s’approcha de la boîte dorée et prit une feuille qu’elle se mit à mâcher. Elle se décontracta presque aussitôt.

Tu vois, sourit Boursault, tu peux bien attendre quelques instants

ici.

Tu es une ordure !

Tu sais bien que ces mots n’ont pas de prise sur moi. Finis donc ton verre.

Jiliane ne fit pas un mouvement. Boursault haussa les épaules une

nouvelle fois et se rassit dans son fauteuil vibrant.

Dans quelques instants, il faudra aller au culte. N’oublie pas que c’est le jour. Si tu veux, je t’emmène avec moi.

Jiliane ne desserra pas les lèvres. Mais Boursault savait bien qu’elle accepterait. C’était en général un privilège, même s’il n’était pas si rare que ça, pour une classe quatre d’assister au culte des Anciens dans les loges des classes supérieures. Sans doute, Jiliane n’était pas sensible à ça (« qui sait », se dit-il), mais elle accepterait par indifférence et parce que, de toute façon, elle se devait d’être présente à la cérémonie. Les absences étaient très mal vues.

Elle s’assit comme un automate. Sa brusque colère, et la décompression soudaine due aux feuilles d’aloème l’avait quelque peu assommée. Elle ne prononça pas une parole pendant de longues minutes, regardant fixement le mur, comme hypnotisée par les images conditionnantes qui s’y affichaient.

Boursault se sentit un peu gêné. Il essaya de rompre la tension.

Que comptiez-vous faire sur l’astroport ?

Jiliane tourna la tête vers lui et lui lança un regard glacé.

Pourquoi parles-tu au passé. Avec ou sans toi, avec ou sans les marchands, nous nous rendrons à l’astroport. Nous irons sur Éden, où les Anciens nous attendent.

Et la Logisphère ? Il lui faudra quelques millisecondes pour comprendre vos plans et vous massacrer.

Tu as raison. Tu raisonnes très logiquement.

Elle détourna le regard. Elle avait visiblement fini de parler.

Boursault n’insista pas. Il se leva.

Je vais au culte. Tu viens avec moi ? Comme il avait prévu, elle se leva et le suivit.

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