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La prophétie des Anciens, chapitre 18

Jean-Louis Ermine

Quand il s’éveilla, Jed était déjà en alerte, comme s’il n’avait cessé de l’être durant toute son inconscience. Son bras gauche lui faisait mal, mais la douleur était supportable et ne l’handicapait pas outre mesure. Lentement, il fit coulisser la porte de la capsule.

Sous ses yeux effarés, un spectacle horrible se découvrit. Sur le sol, jonchaient des femmes, des enfants, des hommes, déchiquetés, comme fauchés soudainement par une mort inattendue, les visages crispés dans une ultime expression mélangeant la surprise et l’horreur.

Jed fit un pas en avant, comme s’il avait l’enfer à ses pieds. Une odeur de sang et de chairs calcinées le prit à la gorge. Le massacre venait juste d’avoir lieu. Les brumes d’une explosion, la chaleur de tirs thermo-lasers s’estompaient à peine.

Les migrants, » pensa Jed, « ceux que les prêtres avaient amenés sur Éden. Mais pourquoi cette boucherie atroce ? »

Il eut un haut-le-cœur et resta quelques minutes prostré, s’appuyant sur la capsule qu’il venait de quitter, la tête baissée, les yeux fermés, comme s’il avait voulu rayer de sa conscience la vision odieuse qu’il avait devant lui. Il restait choqué par cette violence inouïe, gratuite, ces corps mutilés offerts en sacrifice à un improbable démon sanguinaire. Qui avait pu faire ça ? Et pourquoi ?

Il se redressa, et osa regarder à nouveau les cadavres entassés devant lui. Parmi les hommes, il n’y avait que des prêtres en habit d’apparat et des membres des Brigades. Ces derniers étaient fortement armés, certains avaient les mains crispées sur leurs armes, mais n’avaient visiblement pas eux le temps de les utiliser. Certains

portaient des traces de tirs mortels, mais beaucoup avaient été déchiquetés par l’explosion d’une bombe très puissante qui avait aussi endommagé tous les appareils environnants. Cela avait dû se faire d’une manière très rapide.

Jed, enjambant les corps, se fraya un chemin. Après quelques pas, il vit une victime qui bougeait légèrement, émettant un râle à peine audible. Jed s’approcha et se pencha. L’homme portait une vilaine estafilade qui partait de l’oreille pour aboutir sur le milieu de la poitrine. Malgré la cautérisation, le sang coulait de l’énorme blessure. La victime était exsangue, son souffle s’affaiblissait à un rythme accéléré. Jed lui souleva lentement la tête. L’autre lui lança un regard où brillait une faible lueur.

Que s’est-il passé ? Demanda Jed

C’est le grand-prêtre ! Il est devenu complètement dément. Il est arrivé précipitamment. Nous étions tous heureux de le revoir. Il nous a rassemblés ici, et à commencer à nous parler. Son discours était grand et fort. Et puis soudain, sans nous avertir, il s’est mis à tirer sur nous sans discontinuer. Il riait, riait comme un diable et pour parachever son massacre, il a lancé une bombe sur les survivants avant de s’enfuir. Tout s’est passé très vite, nous avons été pris de court.

Ces quelques phrases avaient pris toute l’énergie qui restait au blessé. Son souffle était de plus en plus court, ses yeux s’exorbitaient. Il murmura encore, suppliant.

Est-ce qu’il y en a qui s’en sont sortis ?

Je ne sais pas. Attendez, restez tranquille, je vais vous amener à un bloc chirurgical automatique.

Ce n’est plus la peine. Rattrapez-le, détruisez-le, écrasez-le comme une vermine.

Taisez-vous, reposez-vous. J’en ai pour quelques minutes.

Jed se dirigea au jugé dans le hangar. D’habitude, chaque local de cette sorte avait un petit poste d’urgence. Il était reconnaissable par sa porte colorée, encastrée dans un mur. Jed n’eut pas de mal à le localiser. Il ouvrit la porte. C’était un petit placard qui contenait tout le matériel de secours d’urgence. Il y prit une petite civière à coussin d’air, ainsi qu’un plan lui indiquant les blocs opératoires

automatiques les plus proches. Puis il retourna vers le blessé. Celui-ci était d’une pâleur extrême. Il balbutiait des mots incohérents.

Jed plaça la civière à plat tout prêt de lui, et fit glisser l’homme dessus. Elle se gonfla en épousant les formes du corps qui reposait, et se souleva lentement sur ses coussins d’air. Jed n’eut plus qu’à la pousser devant lui pour la faire avancer sans difficulté. En quelques minutes, il fut près d’un bloc automatique.

Les blocs automatiques étaient des caissons stériles où une myriade de robots-médecins, scanners et autres sondeurs-lasers pouvaient donner un diagnostic rapidement avec une justesse optimum, et pratiquer à la suite des interventions chirurgicales, parfois d’une grande complexité. Leur disponibilité permanente, le fait qu’ils étaient nombreux et dispersés, avaient sauvé un très grand nombre de vies.

Jed manipula le système d’ouverture. Le bloc était un caisson encastré dans le mur. Une grande porte latérale, tenant toute la longueur du caisson s’ouvrit.

On dirait un cercueil ! » Pensa Jed, en ahanant pour engouffrer le blessé à l’intérieur.

La porte se referma automatiquement et le dispositif complexe du caisson se mit en branle. Mais au bout d’une dizaine de minutes, un panneau rouge se mit à clignoter, affichant avec une froideur impersonnelle :

Sujet décédé, intervention impossible ».

Jed poussa un cri de dépit et d’impuissance. De rage, il se mit à donner des coups de poing sur le caisson, jusqu’à ce que sa blessure se ravive et le fasse hurler. Il glissa à terre et se mit la tête entre les genoux, essayant d’étouffer la fureur qui montait en lui. Sa respiration était saccadée, son visage moite de sueur. Il crispa les poings. Il fallait faire quelque chose, retrouver ce prêtre diabolique, l’empêcher de nuire. Il se releva d’un bond et retourna à son point de départ. Il essaya de ne pas voir les morts qui semblaient lui demander quelque chose. Il ramassa son arme, récupéra quelques grenades sur les corps. Sa chasse à l’homme commençait…

Il n’avait pas de traces à suivre, et il n’avait pas non plus envie d’errer dans les immenses ramifications de la cité édénienne.

Qu’allait faire l’autre ? Savait-il seulement s’il était poursuivi ? Dans ce cas, chacun était chasseur et chacun était gibier !

Un léger bruit attira l’attention de Jed. Il était à découvert et n’avait aucun abri à proximité. Il fut pris de panique quelques secondes. Il était sûr que quelqu’un était là. Peut-être l’épiait-on depuis longtemps. Le grand-prêtre ? Qu’attendait-il alors ?

Il se laissa glisser à terre, se faisant un rempart bien précaire d’un des cadavres. Pendant une fraction de seconde, il aperçut une silhouette qui passait entre deux capsules. C’était plus qu’il ne lui fallait, avec ses réflexes prompts et aiguisés, il tira. Il entendit un hurlement. Il avait visé juste. Il se releva, seul un gémissement perçait le silence. Précautionneusement, il se dirigea vers sa victime, l’arme pointée, aux aguets.

Quand il vit sa méprise, il se mordit les lèvres jusqu’au sang pour ne pas hurler. Il avait tiré sur un vieillard ! Un vieillard qu’il connaissait, car c’était l’homme qui l’avait accueilli lors de son premier voyage. Il maudit son manque de sang-froid. De rage, il lança avec force son arme à terre, et se précipita vers le vieil homme, qui agonisait. Il se pencha vers lui, presque comme pour s’excuser.

Pourquoi vous ? Pourquoi ? Je cherchais le grand-prêtre. Pourquoi ?

L’autre le regarda d’un air plein de surprise et d’incompréhension. Il leva faiblement son bras, semblant pointer une direction. Il articula difficilement :

Là-bas… La salle de contrôle…

Je vais vous soigner.

Laissez-moi, allez-y, de toutes façons, c’est fini pour moi ! C’était presqu’un ordre, même dans un murmure. Jed hocha la

tête, et tout d’un coup une vague de dégoût s’empara de lui. Combien faudrait-il encore de morts absurdes avant que tout cela finisse ? Quelle était la justification ? Les Anciens lui avaient dit, mais…

Il restait prostré, essayant de faire le vide dans sa tête. Le vieil homme le regardait, attendant qu’il agisse. Il se remémora ce qu’il lui avait dit.

Une salle de contrôle ? Peut-être m’observe-t-il. Il faut que j’y aille ! »

Il récupéra son arme et se redressa. Il se dirigea précautionneusement dans la direction indiquée. Devant lui, un escalier montait vers une sorte de pièce en demi-sphère dont la façade s’ornait d’un immense panneau vitré. Il avança, et monta les marches prudemment. Il jeta un coup d’œil à l’intérieur. Il n’y avait personne. La salle était occupée par un immense dispositif de pupitres, d’écrans, de claviers. Jed entra et s’installa sur le fauteuil central. Il examina quelques instants les commandes à sa portée. Il identifia aisément la mise sous tension qu’il actionna. Les écrans s’allumèrent, mais demeurèrent vides d’image. Il trouva une commande « Recherches » qu’il utilisa. Un schéma s’afficha, d’un vert phosphorescent sur un fond noir. Jed reconnut le plan de la cité édénienne. Il put aisément le faire défiler devant ses yeux et en étudier la conformation. La cité s’étalait en toile d’araignée, avec quelques points centraux importants : l’astroport, le temple, demeure des Anciens, les serres. D’autres nœuds étaient reliés par d’innombrables couloirs et avaient de nombreuses fonctions. Jed pointa sur un point du plan et activa le pointeur. Un des écrans montra aussitôt un grand couloir vide.

On doit pouvoir visualiser toutes les parties de la cité. Ça va être long, avec tous ces couloirs et tous ces bâtiments. Il me faudra un peu de chance. »

Par curiosité, il commença par la demeure des Anciens, un immense temple aux dimensions et à l’aspect impressionnants. Mais il n’en vit que la porte, aucun système de vision ne semblait pénétrer

l’intérieur. Puis il scruta les serres. Elles étaient gigantesques. Les cultures s’étendaient à perte de vue, impression encore accentuée par les caméras de petite focale. Mais toutes les allées semblaient vides. Il décida d’explorer tout systématiquement, même si cela devait prendre du temps. C’était la seule manière de procéder.

Le premier être vivant qu’il vit fut un prêtre qui priait dans un temple annexe. Sans doute une des personnes qui assurait la maintenance de la cité. Pendant quelques instants, Jed se mit à imaginer la vie de celui qu’il voyait. Seul sur Éden, se dévouant corps et âme aux Anciens, coupé de la planète mère. Quel renoncement ! Il balaya ses pensées d’un trait et poursuivit son

exploration. Les couloirs et les salles défilèrent longuement, parfois habités de prêtres affairés ou en prière.

Il localisa enfin le grand-prêtre. Il se trouvait relativement proche de lui, dans une petite salle à la dénomination sibylline de « Salle de mémoire ». Jed ne ressentit ni jubilation ni haine quand la caméra se posa sur le grand-prêtre. Ce dernier avait d’ailleurs l’air curieusement détendu. Il était assis devant un terminal relié à un immense écran au fond de la salle. Jed se mit à l’épier.

L’autre manipulait le clavier avec dextérité. Il savait visiblement ce qu’il cherchait. L’écran dans la salle se colora, et après avoir passé par toutes les couleurs du spectre, un texte curieux s’inscrivit, fait de signes incompréhensibles. Une sorte d’écriture à laquelle Jed ne comprenait rien, mais qui, visiblement, intéressait le prêtre au plus haut point. Plusieurs écrans s’affichèrent ainsi, que le prêtre lisait attentivement. Puis une carte apparut, avec de nombreux curseurs qui se déplaçaient dans tous les sens. Jed reconnut le plan des cités, les curseurs indiquaient divers parcours, pointaient sur un certain nombre de points. Quel était donc ce manège ?

sa grande surprise, Jed vit apparaître une série de portraits, accompagnée d’un grand texte. Il reconnut l’holophotographie de Prad, Antodieff, Boursault, Jiliane, lui-même et bien d’autres personnes dont certaines lui étaient connues. Par recoupement, il en déduisit que le grand-prêtre consultait une sorte d’historique de la dernière révolte. Mais pourquoi ? Pendant quelques minutes, Jed resta perplexe sur l’attitude à adopter. Il savait qu’il fallait se débarrasser de lui. Il chercha un moyen de le piéger, et une idée lui traversa l’esprit. Il rechercha quelques instants, par l’intermédiaire d’un des écrans, les consignes de sécurité. C’est bien ce qu’il pensait : il était possible par une commande directe de la salle de contrôle, de condamner n’importe quelle salle définitivement. Il apprit aussi qu’il pouvait communiquer avec son adversaire via un micro incorporé au système de vision.

Avec une joie sardonique, il actionna la sécurité de la Salle de mémoire. Aussitôt, les portes de cette dernière se refermèrent hermétiquement, tandis qu’une sirène se mit à retentir dans la salle de contrôle.

Le prêtre fut un instant désorienté. Il regarda à droite, à gauche, se rua sur la porte comme s’il voulait l’ouvrir à mains nues. Il actionna en vain le dispositif d’ouverture. L’énervement le gagnait. Il se précipita de nouveau sur son terminal et pianota sur le clavier. Mais l’écran restait maintenant désespérément vide. Il se mit à courir aux quatre coins de la salle, en proie à un début de panique, essaya encore vainement d’actionner l’ouverture des portes. Décontenancé, il eut un moment de prostration. Une dernière tentative sur le terminal acheva de le décourager. C’est là que Jed décida d’intervenir. Il brancha l’intercom et dit :

C’est fini pour vous. Vous n’avez plus aucune possibilité de sortir. C’est là que se terminent vos exactions.

Une expression apeurée se dessina sur le visage du prêtre. Il essaya de localiser la voix.

Qui êtes-vous ?

Jed brancha la caméra intérieure et fit quelques manipulations.

Son image apparut sur l’écran de l’autre salle, devant le prêtre ébahi.

Vous ici ! Un classe quatre…

Eh oui, moi, un classe quatre ! Mais fier de l’être après avoir vu ce qu’un prêtre de la classe un est capable de faire !

Taisez-vous. Vous n’avez pas le droit… Ouvrez-moi, je vous l’ordonne.

Ordre reçu ! Malheureusement, ce n’est plus vous qui commandez.

L’autre essayait de reprendre ses esprits.

Je vous somme de m’ouvrir. Vous allez au-devant de graves ennuis si vous ne m’écoutez pas.

C’est sans doute ce que vous avez dit à ceux que vous avez massacrés ?

Le grand-prêtre pâlit.

Non, vous ne pouvez pas comprendre. Il fallait que je le fasse, aux yeux des Anciens. C’est la seule manière d’arrêter le processus de destruction que vous avez amorcé.

Voilà qui est intéressant ! Les Anciens, vous êtes venu les voir ici sans doute ? Pour voir s’ils existaient encore. Ça fait si longtemps !

Les dernières paroles de Jed eurent le don de le mettre en fureur. Il se mit à arpenter la pièce, rouge de colère, en gesticulant comme un diable. Son calme antérieur avait brusquement disparu.

- Vous n’avez rien compris, hurla-t-il, mais de quoi vous mêlez-vous ? Pourquoi faut-il que des ignares se mettent en travers de notre route ?

Jed se mit à crier à son tour.

Ce sont vous les ignorants ! Les Anciens vous méprisent, et vous ne connaissez plus rien d’eux. Votre règne est terminé, et ce ne sont pas vos sursauts de moribond qui y changeront quelque chose.

Ridicule ! Vous êtes ridicule ! Vous ne savez rien, et vous vous permettez de juger. Mais vous aussi vous n’êtes qu’un pion sur l’échiquier, qu’un ridicule petit pion. Vous êtes manipulé, et vous ne vous en rendez pas compte. Pas la moindre parcelle d’intelligence, et vous voulez donner des leçons !

Il éclata d’un rire diabolique qui résonna bizarrement aux oreilles de Jed. Maintenant, Jed prit peur de la folie de cet homme.

Taisez-vous, dit-il. Taisez-vous ou sinon…

Sinon quoi ? Vous allez me tuer ? Mais ça ne changera rien. Vous finirez par vous apercevoir de vos bévues. Moi, je sais.

Et il pointa un doigt rageur mais déterminé vers le terminal qu’il avait utilisé. Il répéta en criant :

Moi, je sais !

Et il repartit de son rire infernal. Il continua à arpenter la salle, toujours en riant, et son rire résonnait dans le micro, comme si l’enfer se déchaînait tout à coup à travers lui.

Jed ne put plus le supporter, il coupa net le son et l’image. Le silence lui parut bizarre après cette intrusion tonitruante. Il ressentait comme un malaise. Le grand-prêtre l’avait troublé. Qu’avait voulu-t-il dire dans son délire ? Et surtout, que lui avaient révélé les archives qu’il venait de consulter ? Il chassa ces pensées d’un trait. Il ne voulait plus y réfléchir, il en avait assez de toutes ces épreuves. Il avait hâte d’en finir. Que faire du prêtre ? Le laisser mourir à petit feu dans cette prison improvisée ? Aller le chercher et l’exécuter ? Cette tâche d’exécuteur des hautes œuvres ne lui plaisait pas outre-mesure. Qui plus est, il n’avait pas envie d’y penser. La gêne qui

s’était emparé de lui n’arrivait pas à se dissiper.

Un déclic attira son attention. L’image sur les écrans multiples venait de changer sans qu’il ait touché une seule commande. Ils affichaient tous une image unique, celle des serres. Interloqué, Jed trouva ça extrêmement bizarre. Puis une certitude se fit en lui : il s’agissait d’un appel. Cette certitude lui était venue soudainement, sans aucune réflexion préalable. Le phénomène était étrange, mais il n’arrivait pas à se défaire de cette idée. Une pulsion incontrôlée le poussait à aller là- bas. Il se leva d’un bond et se décida à y aller. Il repéra rapidement son chemin et se dirigea immédiatement vers les serres, comme si une force occulte le poussait. Il marcha sans même jeter un regard à travers les parois translucides sur le désert édénien, balayé par les vents de sable, dans un décor grandiose.

Dès que la porte des serres se referma sur lui, il se mit à suer à grosses gouttes. L’atmosphère était étouffante et lourde. Il eut du mal

adapter sa respiration. Il resta quelques instants sans bouger, suffoqué. Après quelques minutes, ça allait déjà mieux, son organisme s’adaptait très vite. Il se mit à déambuler dans les allées de cette plantation gigantesque. La curiosité le prit, et il examina les plantes qui s’étaient intégrées dans son quotidien sans qu’il se pose de questions sur leur origine. Il reconnut le gazon empoisonné qui s’étendait sur un immense tapis vert, fascinant et mortel. Par dérision, il se pencha et fit mine de le caresser, mais sa main resta prudemment à quelques centimètres de distance. Un peu plus loin, il reconnut l’herbe qu’il fumait de temps en temps, comme tous les classes quatre. C’étaient en fait de petites plantes aux feuilles et aux tiges très fines. Leur culture s’étendait sur une surface démesurée, à perte de vue. Jed n’en croyait pas ses yeux. Il marcha quelque temps, droit dans cette direction, sans en voir la fin, avant de décider d’obliquer. Il remarqua ce qu’il identifia comme les plantes d’aloème, sorte de grands arbustes dont les feuilles avaient des pouvoirs raffinés, réservés aux classes supérieures. En les approchant, Jed s’imprégnait de leur odeur forte et entêtante, il se sentit vaciller, légèrement cotonneux. La serre lui sembla soudain irréelle, comme s’il la regardait dans une holovision. Il décida de rebrousser chemin, mais l’impression ne se dissipa pas. L’air lui

sembla encore plus étouffant. Il essaya de se presser, pour échapper à il ne savait quelle emprise. Il croisa, à un carrefour, une plantation de plantes orgasmiques, champ aux reflets moirés de velours, lascif et attirant. Il stoppa net. Son cœur se serra, et irrémédiablement, il se mit à penser à Jiliane.

- J’attendais que tu penses à moi.

Jed se retourna d’un bond. Il reconnut aussitôt la silhouette familière de Jiliane. Comment était-ce possible ? Il voulut s’approcher.

Non, n’avance pas ! Il s’arrêta, désarçonné.

Je ne suis pas Jiliane, tu vois. Ce que tu aperçois n’est qu’une représentation de moi. C’est pour mieux te parler. Mais je n’existe plus comme tu m’as connue avant.

Jiliane, toi ici. Pourquoi ?

Si tu me vois ainsi aujourd’hui, c’est parce que mon intégration à l’entité des Anciens n’est pas entièrement achevée. Bientôt, toute dissociation en sera impossible. Je suis venue te parler, je savais que tu viendrais et je t’ai amené ici.

Que veux-tu me dire ?

Te dire ? Plutôt te faire comprendre.

Me faire comprendre quoi ?

Jed, les choses ne sont pas comme tu crois, du moins pas tout à

fait.

Jed fut estomaqué.

Qu’est-ce que tu entends par là ? Nous serions-nous trompés ?

Pas vraiment. La cause pour laquelle nous avons combattu est juste et surtout nécessaire. Il nous fallait le faire mais…

Elle s’interrompit un instant.

Les Anciens ne nous ont pas tout dit.

Quoi !… Ils nous auraient menti ?

Mentir n’est pas le mot exact, ni même cacher la vérité. Tu sais, c’est difficile d’exprimer ce que je sais avec des mots. Pour moi maintenant, tout est tellement différent. Je voudrais t’expliquer en trahissant au minimum l’essence même des Anciens.

Je t’écoute.

Bien avant la génération des Anciens, et bien avant encore des générations, les hommes croyaient que leur destinée était réglée par des dieux, qui jouaient entre eux comme une immense partie d’échecs dont l’échiquier était l’humanité elle-même. Il y avait des règles, et un respect absolu de l’être humain. Mais à part ça, le jeu – si jeu il y avait - était libre. Les dieux s’affrontaient à travers les humains, et c’est ce qui en créait la destinée.

Tu veux dire que les Anciens…

Les Anciens ne sont pas neutres, comme ils l’ont dit. Mais ils ne sont pas non plus les maîtres du jeu. Ils ne dirigent pas vraiment. C’est effectivement une sorte de jeu auquel ils s’adonnent, comme ces dieux jadis. Dans une osmose complète, chacun a ses pions, ses stratégies, à travers des règles implicites que tout le monde connaît, mais que personne n’exprime. Le tout qu’ils forment, et que je rejoins peu à peu, empêche tout hiatus et toute tricherie.

Un jeu ! Nous ne serions que les pions d’un jeu immense que joueraient les Anciens !

Ce n’est pas comme ça qu’il faut le dire. Imagine un joueur qui jouerait contre lui-même, mais avec deux stratégies qui s’ignoreraient mutuellement. C’est cette force qui nous fait avancer, et que j’ai peut-être comparée à tort à un jeu.

Pourquoi les Anciens ne nous ont-ils pas dit ça ?

Ils ne peuvent pas. C’est comme si ça faisait partie des règles.

Mais toi, tu m’en parles maintenant.

Je ne fais pas encore tout à fait partie du Tout.

Jed se prit la tête entre les mains. Il n’avait donc rien compris. Il s’était fait tromper sur toute la ligne. Il n’était qu’un simple pion dans un dispositif conçu depuis toujours par les Anciens !

Le grand-prêtre avait donc raison. Il avait raison !

Ne te laisse pas emporter, Jed. La colère est inutile. Il fallait que tu saches.

Mais pourquoi ?

C’est moi qui l’ai voulu. Les Anciens m’ont laissé faire.

Jed secoua la tête, comme pour sortir d’un mauvais rêve.

Nous sommes tous manipulés. Moi, Antodieff, tous… Nos belles théories sur la révolte, le réveil des Anciens, tout ça, c’est factice !

Arrête, tu ne comprends pas.

Si, je comprends. Je comprends même trop bien. Elle est là, la décadence. Tout s’éclaire maintenant. Si les pistes se brouillent, ce n’est pas de notre fait. C’est parce que les Anciens sont fatigués, voilà tout.

C’est faux. Il n’y a pas de prédestination. Même malgré ce que j’ai dit, tout le monde garde son libre-arbitre.

Oui, mais sous l’œil bienveillant des Anciens. Et si ça ne leur convient pas, ils donnent un petit coup de pouce !

Jiliane, ou du moins son image, ne répondit pas.

Et moi, là-dedans, qu’est-ce que je viens faire ?

Tu as suivi ton chemin suivant ton destin, rien de plus.

Et les Anciens ? Ai-je répondu à leurs attentes ?

Il faut que je te dise, Jed – et c’est pour ça qu’ils m’ont permis de m’adresser à toi. Tu as été – nous avons été – un moteur important dans le processus qui s’est développé dernièrement. Mais tu as commis quelques erreurs…

Des erreurs ?

Si on veut. Les Anciens considèrent les humains un peu comme leur création, plus que leurs descendants spirituels. Tout ce qui s’est passé dernièrement a été - comment dire ? – une rude épreuve pour eux. Ils ne tirent pas les ficelles, et les massacres qui ont eu lieu les a, en quelque sorte, profondément chagrinés, ils savent que tu en es la cause.

Mais c’était le seul moyen !

Ils le savent. Mais comme je te l’ai dit, il y a des règles, une Loi Universelle.

Que j’ai enfreint ?

Tu as, d’après eux, employé les moyens nécessaires. Mais, contradictoirement, ils ne sont pas acceptables.

Que va-t-il se passer alors ?

Je ne sais pas Jed. Tout ce que je sais, c’est qu’ils m’ont permis de te dire tout ça avant mon intégration.

Si je comprends bien, je me suis trompé dans mes croyances : l’injustice du monde, la prophétie des Anciens, leur réveil… ?

Il ne faut pas dire ça. Pour nous, ça n’a pas de sens. Les choses

ne sont pas telles que nous l’avons cru, tout simplement. Les Anciens ne sont pas acteurs, mais spectateurs de leur création.

Et que vais-je faire maintenant ?

Je ne sais pas, Jed. C’est à toi à continuer ton chemin.

Ne sois pas cynique, Jiliane. S’ils t’ont permis de me révéler tout ça, c’est qu’ils savent que je n’aurai pas la possibilité de retourner contrecarrer le culte que leur rendent les humains en attendant leur retour, qui n’est en fait qu’une prophétie fondatrice. La parousie est ce qui maintient l’humanité en cohésion, mais cette croyance ne vaut que parce que c’est une croyance.

Le retour des Anciens est une prophétie qu’ils ont faite, car ça fait partie de la Loi Universelle. La Loi Universelle est à l’origine de toutes les croyances. La croyance ne compte pas, elle est accessoire. Ce qui compte, c’est la Loi. Les prophéties ne sont là que pour rappeler son existence, elles sont multiples et s’adressent à des peuples très différents. La prophétie marque le début d’un chemin. Elle est opportuniste, et non universelle…

Sa phrase fut interrompue par le bruit d’une explosion, lointaine mais puissante.

Que se passe-t-il ? Demanda Jed

Attends un peu.

L’image de Jiliane parut se dissoudre dans l’air. Elle réapparut presqu’aussitôt.

C’est le grand-prêtre que tu avais enfermé dans la Salle de mémoire. Il avait des explosifs et s’en est servi pour faire sauter la porte et s’enfuir. Il se dirige vers le temple des Anciens.

Jed serra les poings.

Maintenant, je sais ce que j’ai à faire.

L’image de Jiliane se mit à briller fortement. Elle lui adressa un petit signe de la main, avec un sourire ineffable.

- Adieu Jed !

Elle disparut, et Jed se retrouva définitivement seul.

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