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La prophétie des Anciens, chapitre 17

Jean-Louis Ermine

Jed examina la porte. C’était bien celle par laquelle il était ressorti en revenant d’Éden. Peu de gens semblaient connaître son existence. On en avait retrouvé la trace dans les mémoires de la Logisphère, qui s’étaient révélées bien utiles pour l’occasion. Malheureusement, il n’y avait pas de moyens de l’ouvrir de l’extérieur.

Jed jeta un coup d’œil aux soldats qui formaient une véritable muraille humaine à quelques dizaines de mètres de lui. Il eut un petit haussement d’épaules. Il plaça les charges d’explosifs, régulièrement espacées le long de la porte. Il recula de quelques dizaines de pas et actionna la télécommande de mise à feu. Il n’y eut pas d’explosion, juste une formidable gerbe d’étincelles. Sous l’effet des charges électrostatiques, la porte fondit littéralement. Jed adressa un petit salut ironique aux soldats et s’engouffra dans l’ouverture fumante. Les vapeurs le prirent à la gorge, et il s’étouffa. Des larmes lui vinrent aux yeux, et un malaise le saisit au cœur. Il se retrouva sur les genoux. Heureusement, il n’y avait personne au-delà de la porte. Où étaient donc ces damnés prêtres ?

Serrant son arme, il se releva et s’avança. Le couloir où il se trouvait était désert et silencieux.

Invraisemblable ! », pensa-t-il, « Tout le monde est devenu fou, personne n’est plus capable d’agir logiquement. Les Unis paralysés par une action terroriste bénigne, les prêtres incapables d’organiser correctement leur riposte… »

Il arriva près des postes de contrôle de la sortie, et là, le spectacle qui s’offrit à lui le laissa pantois. Une dizaine d’hommes, armés jusqu’aux dents, faisaient le guet, les yeux fixés d’une manière

étrange sur l’extérieur. Pas très loin d’eux, une autre vingtaine d’hommes, des prêtres, mélangés à des éléments des Brigades, priaient autour de vases où on brûlait un encens aux odeurs entêtantes. Les incantations régulières, scandées d’une voix profonde, semblaient comme une psalmodie diabolique qui conférait

la scène un côté démentiel. Jed s’enfonça encore plus dans son recoin.

« Des fous, voilà ce que nous avons fabriqués ! »

Il réfréna l’absurde envie qu’il avait de les abattre tous un par un. Il ne voyait pas le grand-prêtre. Tout le monde n’était visiblement pas ici à veiller sur l’entrée. Les autres devaient se trouver près des capsules, prêts à toute éventualité. Jed était certain qu’ils n’hésiteraient pas à tout faire sauter, à détruire cet unique lien qu’ils avaient avec Éden et les Anciens, et que personne ne serait capable de reconstruire.

Il lui était impossible de rejoindre le hall des capsules de dématérialisation sans passer devant les fanatiques qui se gorgeaient de prières devant lui. S’en débarrasser physiquement, en les attaquant directement, était impossible. Malgré leur hébétude religieuse, ils pouvaient réagir promptement, et alerter les autres, qui pourraient mettre leur menace de destruction à exécution. Il sortit son microémetteur, et chuchota à ceux de l’extérieur.

Je suis dans la place, près de l’entrée. Il y a une trentaine de personnes, considérablement armées, qui veillent près de la sortie. Dix autres sont aux aguets, les autres récitent des prières. Le grand-prêtre n’est pas là. Impossible d’aller dans la salle des capsules sans se faire repérer. Il faut pourtant que j’y aille. Interrogez la Logisphère, étudiez les plans qu’elle vous donnera. Il me faut un moyen pour passer, et vite !

Il coupa la communication avec une impatience qui le surprit. Les prières lancinantes des insurgés lui montaient à la tête, en même temps que les odeurs lourdes d’encens. Cela l’agaçait au plus haut point. Son microémetteur se mit à grésiller presqu’aussitôt. Il écouta le message.

D’après les plans de la Logisphère, il y aurait un passage entre la porte que vous avez empruntée et le point où vous vous trouvez. Il

s’agit d’un ancien monte-charge désaffecté qui descend directement vers la salle des machines. La porte n’a pas été condamnée a priori. Vous devez l’apercevoir de l’endroit où vous êtes. Voyez-vous quelque chose ?

Jed écarquilla les yeux, essayant de pénétrer la demi-obscurité ambiante. Il eut pourtant du mal à apercevoir le découpage d’une immense porte qui se dissimulait dans le mur métallique non loin de lui. Il eut un petit sourire.

La Logisphère au soutien de notre mémoire défaillante. Elle pourra encore nous servir longtemps ! »

Il envoya sa réponse.

- J’ai localisé l’endroit. Je vais essayer de l’utiliser. Je vous recontacte ultérieurement.

Il coupa le contact et s’approcha de la porte. Le système d’ouverture avait été déconnecté, impossible de faire glisser la porte. Jed connaissait ce système, un peu archaïque. C’était une simple clenche qui s’emboîtait dans une serrure métallique. Habituellement, une simple clé à tube spéciale permettait de débloquer le système. Il n’en avait pas, bien sûr, il fallait agir autrement. Il sortit son thermo-laser et régla le faisceau au minimum. Utilisant le laser comme un système de découpe, il visa la porte juste au niveau de la clenche, priant pour que ni le bruit, ni la lumière n’attire l’attention des autres. L’action fut brève. Le métal fondit avec une rapidité surprenante, sans bruit. Seule une odeur âcre et forte laissait une trace repérable. La clenche avait fondu aussi, libérant la serrure. Jed fit glisser la porte lentement, et pénétra dans le monte-charge. Il referma soigneusement, et se retrouve dans une petite pièce de quelques mètres carrés, plongée dans l’obscurité. Il alluma une petite lampe, et examina les lieux. Bien sûr, il était impossible d’actionner l’appareil, les commandes étaient déconnectées depuis bien longtemps. Une trappe de sécurité était visible au plafond. Il décida d’emprunter ce chemin. Coinçant sa lampe entre ses dents, il se hissa u plafond en s’appuyant sur la rampe d’appui qui courait sur tout le périmètre. Ouvrir la trappe ne fut pas facile, car son mécanisme était enrayé par des lustres d’inactivité. Il y parvint après de nombreux essais, et c’est couvert de sueur qu’il se retrouva sur le toit du monte-charge, près

des câbles de traction.

Sans hésiter, Jed se laissa lentement glisser le long des câbles. La descente ne fut pas longue, il atteignit le sol en quelques minutes. À la lueur de sa petite lampe, il examina la porte qui se trouvait devant lui. C’était le même modèle que celle d’au-dessus. Mais cette fois-ci, il pouvait atteindre aisément le système de fermeture. D’un coup, il débloqua la serrure et fit lentement glisser la porte. Une lumière violente le fit cligner des yeux. Il jeta un coup d’œil par la fente qu’il avait ouverte. Il était visiblement dans un coin reculé du hangar. Son horizon était limité par une rangée de caisses. Il ouvrit la porte complètement et sortit.

Il reconnut aussitôt l’immense hall qui abritait les capsules de dématérialisation. Un bruit étouffé de voix lui parvint d’un endroit qui lui semblait lointain. S’abritant derrière les caisses, il risqua un regard.

une centaine de mètres de lui, il y avait des prêtres, mêlés à quelques membres des Brigades du Destin, visiblement haut-placés (Jed les reconnut aux attributs ostensibles et ridicules dont ils aimaient s’affubler). Ils étaient disposés en rond autour du grand-prêtre qui, dans un calme étonnant, leur dispensait la bonne parole. Jed tendit l’oreille.

- … Le temps est maintenant venu. Nous sommes les seuls survivants du grand désastre. La barbarie va s’installer dans notre monde, qui bientôt ne sera plus notre monde. Nous sommes les détenteurs de la sagesse, et nous ne saurons nous laisser souiller. Notre rôle ici est maintenant terminé, nous ne pouvons plus rien faire pour cette humanité décadente. Il faut partir avec notre savoir, nos descendants reviendront dans des temps lointains, éventuellement, pour répandre la vérité. Maintenant, l’orage doit passer, et ne doit pas nous atteindre. Nous allons partir sans laisser à quiconque la possibilité de nous nuire. Notre départ sera sans retour avant longtemps…

Le sang de Jed ne fit qu’un tour. Ainsi, ils avaient déjà prévu de rejoindre Éden et de détruire la base ! Il arrivait juste à temps. Il évalua la situation. Ils étaient une dizaine autour du grand-prêtre, des femmes et des hommes armés des Brigades, et d’autres prêtres armés

aussi, mais sans doute moins expérimentés. Il chuchota dans son microémetteur.

J’y suis. Il y a une dizaine de personnes prêtes à rejoindre Éden, et faire sauter la base ensuite. C’est une véritable émigration, et je suppose qu’une première vague est déjà là-bas. Je suppose aussi que les gens du dessus ne sont pas prévenus, et qu’ils vont être sacrifiés. Je m’occupe de ceux-ci, et vous attaquez en force les autres. Il ne faut pas qu’un seul en réchappe. Allons-y et souhaitez-moi bonne chance !

Il se débarrassa de tout ce qui pouvait l’encombrer et prit quelque temps pour jauger la situation, puis il passa à l’action. Il se précipita sur le groupe en tirant comme un forcené. Grâce à l’effet de surprise, il abattit ceux qu’ils avaient repérés prioritairement. Mais les réactions des prêtres furent plus promptes qu’il ne l’avait escompté. Il fut assailli de tirs croisés et désordonnés en retour, par les autres qui se mettaient à l’abri en débandade. Jed ajusta ses tirs, et faucha quelques cibles. Il s’approcha, s’abritant derrière un atelier, tandis qu’un tir nourri le visait avec de plus en plus de précision. Il eut quelques secondes pour amorcer une grenade et la lancer dans le hall. L’explosion lui parut formidable, et il vit des corps s’effondrer. Puis le silence retomba, dans un nuage de fumée noircie. Jed était aux aguets. Il se déplaça lentement. Bien lui en prit, car un tir atteignit l’endroit qu’il venait juste de quitter. Il s’abattit à terre d’un geste réflexe. Jed ressentit soudain une douleur aigüe au bras gauche. Une immense brûlure le fit hurler. Il bascula, roula sur lui-même en tirant au jugé pour se couvrir. Dans une brume opaque, comme dans un rêve, il vit une silhouette mauve traverser le hall à toute vitesse. Sa réaction fut trop lente, et il n’arriva pas à l’atteindre. Il se releva en serrant les dents. Il entendit un sifflement suraigu.

Le grand-prêtre, il s’est enfui dans une capsule !

ce moment, un bruit furieux de bataille lui parvint. L’assaut avait été donné à l’extérieur, qui allait nettoyer l’astroport de tout ce qui pourrait le mettre en danger.

Jed réfléchit quelques secondes. Sa blessure n’était pas très profonde. Apparemment, il avait réussi à neutraliser tous les insurgés ici, mis à part le fuyard. La suite était évidente pour lui. Il traversa à

son tour le hall et rentra dans une capsule intacte. Quand il appuya sur le bouton de départ, il accueillit l’évanouissement presque comme un soulagement.

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