Jed était assommé par ce qu’il venait d’entendre. La suffocation due aux serres le reprit, comme s’il en avait été protégé quelques instants. Tout était brouillé dans son esprit. Mais une idée s’imposa à lui de manière évidente : retrouver le prêtre. Il se rua en dehors des serres. L’air frais conditionné lui fit du bien. Il remplit ses poumons, ce qui le revigora. Il avait en tête le plan de cette partie de la cité, il savait où se diriger. Avec une précipitation quelque peu douteuse, il se hâta vers la demeure des Anciens. Il ne voulait plus y penser. Son rôle dans ce processus ne lui importait plus. Avait-il été maître de son destin ou avait-il été un simple pion ? Cela ne l’intéressait plus. Toute son énergie se cristallisait sur sa dernière épreuve, retrouver le grand-prêtre et lui faire payer pour tout : les massacres, les Anciens, Jiliane…
Une douleur aigüe l’atteignit au flanc gauche. Dans sa rage, il avait oublié de s’assurer une sécurité minimum. Cet oubli faillit lui coûter la vie. Mais ses réflexes n’étaient pas usés pour autant. À peine le tir de thermo-laser l’avait-il atteint qu’il effectua un roulé-boulé rapide pour se mettre à l’abri, ce qui lui valut d’éviter les autres tirs qui le visaient. Dans le même mouvement, il sortit son arme qui ne l’avait jamais quitté et se mit à tirer au jugé. La seule efficacité fut de confiner son adversaire dans un recoin. Décidément, l’affrontement commençait rapidement. On était relativement loin de la demeure des Anciens. Jed comprit que le grand-prêtre recherchait la même chose que lui. Comme si toute la haine, tout le ressentiment de chacun d’eux s’incarnait dans ce duel qui, de toute façon, serait final. Une sortie en panache pour célébrer on ne savait quel fiasco de
l’un ou l’autre.
Des tirs rageurs s’écrasèrent sans discontinuer contre l’angle du mur qui dissimulait Jed. Le prêtre déployait une sorte de folie destructrice complètement inutile. C’était un point à l’avantage de Jed, qui conservait encore son sang-froid. Il ne répliqua pas et essaya d’évaluer la situation. Avancer dans le couloir était impossible, l’autre était posté à l’angle voisin et le tirerait comme un lapin. Il y avait possibilité de se replier et d’engager, dans l’immense toile d’araignée des corridors, une chasse où chacun essaierait de prendre l’autre à revers. Le jeu était dangereux, mais équitable. Jed sourit malgré lui. Penser à tout ça comme à un jeu ! Pourtant, il semblait bien que c’était le seul aspect qui restait, le jeu de la mort, conclusion définitive de tout acte. Cédant à son tour à la rage, il lança une salve de tirs continus qui n’eurent aucun effet, sinon de le calmer un peu. La situation allait-elle s’éterniser ainsi ?
Il entendit des bruits de course. Son adversaire s’enfuyait, le jeu du chat et de la souris débutait. Jed s’élança de toutes ses forces. Il aperçut la silhouette du prêtre. Impossible de tirer dans sa course. Il continua à courir à perdre haleine, essayant de ne pas se faire semer dans le dédale des couloirs. L’autre semblait savoir où aller. Jed ne comprenait pas très bien, il ne voyait que cet alignement de corridors qui passait à toute vitesse devant lui, tandis, qu’au-dehors, à travers les parois translucides, le paysage édénien défilait, grandiose et grotesque à la fois, tourmenté par les vents incessants qui faisaient virevolter les sables en spirales infinies. Jed fatiguait, son corps se ressentait de ses blessures. Les douleurs lancinantes n’arrêtaient pas. Sa haine était plus forte que sa douleur, mais il devait redoubler ses efforts. À une intersection, il vit le prêtre arrêté qui le visait, juste avant qu’il ne tire. Cette fraction de seconde le sauva. Les tirs se croisèrent, inutiles. Mais quel jeu jouait-il ?
Jed ne tarda pas à le savoir. Il eut à peine le temps de voir le prêtre disparaître dans une porte-sas qu’une bombe éclata dans le couloir. Jed fut secoué, le souffle le renversa, mais l’explosion avait eu lieu trop loin de lui pour l’atteindre. Il comprit alors. La grenade avait déchiré la paroi translucide, une brèche béante s’ouvrait directement sur Éden. Aussitôt, l’atmosphère commença à s’échapper, la chaleur
édénienne à rentrer. Les dispositifs de sécurité se mirent aussitôt en route. Jed vit deux panneaux commencer à coulisser devant et derrière lui, pour isoler la partie détériorée. Dans quelques secondes, Jed serait pris dans la nasse du compartiment étanche, et périrait dans l’atmosphère surchauffée d’Éden. En une fraction de seconde, tandis que la brèche s’agrandissait sous les assauts furieux du vent édénien, et que le sable commençait à tourbillonner à l’intérieur du corridor, Jed avisa d’un coup d’œil le système de commande du panneau coulissant. Il lui envoya un tir fatal. Le panneau s’arrêta net, tandis qu’un autre commença immédiatement à se refermer cinquante mètres plus loin. Suffocant à cause du vent de sable brûlant qui s’engouffrait, il essaya de se diriger vers la porte où avait disparu le prêtre. C’était un sas qu’il n’eut pas de mal à ouvrir. Cette portion de couloir était maintenant définitivement isolée. Il n’y avait plus que cette sortie possible.
La porte ouvrait sur une sorte de garage où étaient stationnées de petites voitures à chenille destinées à l’exploration directe sur Éden. Pour Jed, c’était encore un piège. Le prêtre était monté dans un véhicule et avait actionné le mécanisme d’ouverture du sas extérieur. Jed n’avait pas le choix et se décida sans hésiter. Il grimpa à son tour dans un véhicule et referma le cockpit étanche. Il brancha la mise en condition de la cabine. L’air arriva, conditionné et filtré. Il l’avait échappé belle. Il était pour l’instant à l’abri. Mais la poursuite allait se faire maintenant sur le sol édénien même.
Déjà, le grand-prêtre avait compris ça, et il s’enfuyait vers l’extérieur. Jed se mit en marche à sa suite. L’image d’Éden lui sauta au visage. Paysage écartelé, aux jaunes et rouges flamboyants. Des vents incessants, d’une force peu commune, faisaient rage, comme s’ils voulaient matérialiser la hargne et l’impuissance à la fois des deux hommes qui s’affrontaient. À travers les nuages de sable, Jed avait du mal à distinguer le véhicule de son adversaire qui s’éloignait de plus en plus.
La progression n’était pas facile, bien que les véhicules fussent étudiés spécialement pour ça. Les chenilles multiprises avaient du mal à accrocher sur les sables plus ou moins mouvants, et le seul moyen de prendre un peu de vitesse était de donner des petits coups à
droite et à gauche, ce qui donnait l’impression ridicule d’une marche désordonnée en zigzag. Il était de plus en plus difficile de s’orienter, car la visibilité était réduite du fait de la tempête.
Jed essaya de ne pas perdre de vue son adversaire. Mais il ne voyait pas comment il pourrait le rattraper, les finesses de conduite étaient très réduites dans ce cas, et l’optimum était vite trouvé sans qu’on puisse l’améliorer sensiblement.
Une poursuite ridicule » pensa-t-il « même pas moyen de tirer, il n’y a pas d’arme dans le véhicule. Tout ça en ferait rire plus d’un ! »
Il laissa échapper un éclat de rire nerveux. Maintenant, ils escaladaient une dune. Au sommet, les vents redoublaient. La cité édénienne apparaissait encore, comme une masse sombre, indistincte. Soudain, il sembla à Jed que son véhicule accrochait mieux au sol et prenait de la vitesse. De la roche ! Ils étaient sur de la roche ! La dune s’était créée en contrefort de ce rocher, et la pierre affleurait au sommet. Jed eut l’impression de mieux maîtriser la situation, mais il s’aperçut que l’autre avait disparu de son champ de vision. Il avança tout droit. Le paysage avait changé. Des amas de roche étaient éparpillés çà et là, découpés comme de la dentelle par les vents de sable. Ils atteignaient des hauteurs impressionnantes. Le prêtre avait dû se dissimuler derrière l’un d’eux.
Jed avança prudemment, scrutant chaque recoin. Son ennemi avait disparu. Tout à coup, il ressentit un choc violent à l’arrière. L’autre l’avait pris à revers ! Les véhicules étaient très solides, et le choc n’endommagea pratiquement pas celui de Jed. Mais après la collision, Jed se sentit poussé par l’autre véhicule, il dérapa et perdit le contrôle de sa direction. Le prêtre le traînait comme un vulgaire tas de ferraille dans la direction qu’il voulait.
Jed jeta un coup d’œil en avant et son sang se glaça dans ses veines. Á quelques dizaines de mètres, un immense précipice s’ouvrait devant lui, gigantesque bouche béante qui s’apprêtait à l’engloutir. Et l’autre le poussait vers le ravin. Il réagit immédiatement. Il poussa le moteur à fond en obliquant vers la gauche. Les chenilles dérapèrent, son véhicule fit une embardée et se mit en travers. Mais avant qu’il ait pu bouger, l’autre le percuta de nouveau sur le flanc, en continuant à le pousser. Jed put voir à travers
l’habitacle le visage congestionné du prêtre, marqué par une expression de haine farouche. Il semblait hurler en poussant Jed vers sa mort.
quelques mètres du précipice, Jed parvint à se dégager. Il entendit un craquement sinistre en effectuant un tête-à-queue qui lui fit tourner le dos au ravin. Un essieu avait dû s’arracher dans la manœuvre, mais la chenillette roulait encore. Un curieux ballet en rond s’effectua aux abords du gouffre, chaque véhicule essayant d’accrocher l’autre pour l’y précipiter. Tout à coup, la chenillette de Jed refusa de répondre à ses commandes, et se mit à effectuer des tours sur elle-même. Une chenille venait de lâcher. Jed n’avait plus le contrôle.
Voyant cela, le prêtre s’approcha de très près et se mettant côte à côte avec lui, l’accrocha latéralement par sa chenille. Il y eut un bruit horrible de métal déchiré, de fers qui s’entrecroisaient. Les deux véhicules s’arrêtèrent net. Pendant une seconde, il ne se passa plus rien. Jed regarda le prêtre, juste à côté de lui dans l’habitacle translucide. Ce dernier souriait d’un rictus diabolique, ses yeux brillaient. Il n’avait visiblement plus sa raison. Puis soudain, il éclata de rire. Un rire que Jed n’entendait pas, mais qu’il devinait, et qui semblait résonner dans sa tête.
Puis, avec une froide détermination, le prêtre poussa son moteur. Les deux véhicules, collés l’un à l’autre, dérapèrent lentement vers le précipice.
« Il est fou ! Il va nous tuer tous les deux, c’est ça qu’il veut ! » Jed tenta désespérément de contrôler la manœuvre, mais il était
accroché à son ennemi, et il ne pouvait s’en dépêtrer. Ils n’étaient plus qu’à quelques mètres du gouffre.
Avec l’énergie du désespoir, Jed donna de violents coups de direction, à droite, à gauche, tandis qu’ils glissaient doucement vers la mort. Il actionna la marche arrière et crut entendre le moteur rugir
se rompre. À la dernière seconde, son véhicule se détacha et stoppa net. Jed eut juste le temps de voir le prêtre rire à gorge déployée avec une expression démente sur le visage, avant qu’il ne sombre dans le précipice.
Jed s’affaissa sur le siège de son véhicule. Il tremblait de tous ses
membres. Des larmes arrivèrent convulsivement, sans lui apporter le réconfort voulu. Comme désespéré, il se mit à maudire les Anciens, les êtres humains et tout l’univers. L’inanité de tout ce qu’il avait fait semblait lui éclater au visage. Il n’était rien qu’un rouage sans importance dans un mécanisme complexe et global qui lui échappait. Comment avait-il pu croire modifier le sens de l’histoire ? Il s’étouffa de rage et de chagrin. Après avoir frôlé la mort dans une lutte sans merci, il se retrouvait les mains vides, face à un destin qu’il savait désormais ne plus contrôler.
Il essaya de redémarrer son véhicule, mais celui-ci refusa d’avancer. Les chenilles avaient éclaté. Tout allait-il s’arrêter ici ? La cité n’était pas loin, mais il était impossible de sortir de l’habitacle sans se faire brûler et étouffer par le climat édénien. Il repensa aux dernières paroles de Jiliane.
Les Anciens savaient. Ils savaient que j’aller leur demander de réaliser leur prophétie et de revenir mettre de l’ordre dans leur création. Ils savaient aussi que cette demande ne pouvait être acceptée. Que la prophétie allait au-delà, qu’elle n’était pas encore à la portée des humains, et qu’elle ne pouvait pas s’accomplir dans la vision que ces derniers en avaient. Elle se situait dans une autre logique, celle de la Loi Universelle, qui dépasse l’entendement humain. La parousie est une réalisation autre que le simple réveil des Anciens ! »
Jed se sentait maintenant rasséréné. Son combat n’avait pas été vain, seulement décalé. Il comprenait maintenant qu’il était devenu inutile, qu’on n’avait plus besoin de lui. Là-bas, sur la planète mère, le changement était en route et la prophétie serait réinterprétée bientôt, un nouveau culte apparaîtrait pour permettre aux humains de réfléchir et de conduire leur destinée. Il faisait désormais partie de l’ancien monde, celui des prophètes oubliés, des épopées héroïques du passé. L’amertume l’envahit. Il lutta contre la torpeur qui s’emparait peu à peu de lui.
Messieurs les Anciens, je n’ai pas dit mon dernier mot ! »
Il regarda autour de lui dans l’habitacle. Il repéra une combinaison de survie.
« Tout n’est pas encore fini ! »
Malgré l’exiguïté du lieu, il enfila prestement la combinaison. Elle était munie d’un filtre d’atmosphère, d’un revêtement anti-rayonnement, et d’un système de réfrigération. Son autonomie était inconnue de Jed.
Il souleva le cockpit et sortit du véhicule. Le vent faillit le renverser, et malgré l’air frais interne, une bouffée de chaleur l’envahit. Il commença à marcher, et comprit que la tâche ne serait pas aisée. Les vents tourbillonnaient sans cesse, et il était presque renversé à chaque pas. S’aidant des abris occasionnels formés par les rochers, il parvint jusqu’à la limite de la dune.
Éden était maintenant à ses pieds, en proie à une perpétuelle tempête. La cité lui paraissait étrangement loin et il comprit pourquoi dès qu’il se mit à avancer. Les sables étaient meubles et il s’enfonçait jusqu’aux cuisses, parfois jusqu’à la taille dès qu’il marchait dedans. Il essaya de les contourner en marchant le plus possible sur la roche, mais il se rendit bien compte qu’il lui faudrait traverser toute cette immensité de sable pour atteindre la cité.
C’était de l’ordre de l’impossible. Il se mit à hurler à l’intérieur de son casque. Tout ça pour en arriver là, bloqué par la mer de sable édénienne ! C’était ridicule !
Il sauta, plus qu’il n’avança, dans le sable. Au premier pas, il se retrouva enfoncé jusqu’à la taille. Il s’extirpa péniblement et essaya de rouler sur lui-même. Mais il n’y avait rien à faire, le sable semblait vouloir l’engloutir définitivement. Il comprit qu’il n’y arriverait pas, et que tout s’achevait maintenant ici.
Des larmes se remirent à couler sur son visage. Des larmes de dégoût. Il pleurait sur la folie, sa folie. Celle qui l’avait poussé à croire qu’il pouvait comprendre le destin des choses, qu’il pouvait le maîtriser. Il se sentait trompé dans ses croyances et sa pensée. Mais cela n’avait plus d’importance. Il n’y avait plus qu’un jeu, rien qu’un jeu. Peut-être même les Anciens en étaient-ils les proies, mais ça, personne ne pourrait le savoir, même eux. Oui, les Anciens s’éveilleront un jour, mais ceux qui assisteront à leur réveil auront sans doute d’énormes surprises ! Et ce ne sera pas le réveil auquel il avait pensé !
Il pensa que ni Antodieff, ni Garel ou un quelconque Uni, ni
personne, ne pourront avoir une compréhension pertinente de la prophétie des Anciens…
Ce fut sa dernière pensée cohérente avant que le sable ne le recouvre complètement.
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