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La prophétie des Anciens, chapitre 16

Jean-Louis Ermine

Jed était fasciné par la beauté de la salle du conseil. Il n’arrivait pas à détacher son regard du spectacle qui s’offrait à lui. Aussi loin qu’il puisait dans sa mémoire, il n’avait jamais rien vu d’aussi beau. Un sentiment d’admiration très fort naquit en lui pour les humains qui avaient créé cela.

Il détourna les yeux vers le conseil des Unis. Il sentait sur lui des regards hostiles. Les traits des conseillers étaient tirés, ils avaient visiblement été éprouvés par une longue fatigue. Jed avait reconnu les alliés d’Antodieff par les quelques signes discrets de connivences qu’ils avaient échangés. C’étaient en effet les plus jeunes, ceux avec lesquels il allait falloir négocier bientôt.

- Ainsi vous voilà, Jed.

L’homme qui l’avait interpellé était un vieillard à la stature altière qui le regardait avec un soupçon de dédain.

Pour la première fois dans la longue histoire de notre humanité, un homme a pu prendre de court la Logisphère, et c’est vous.

Je n’étais pas le seul. Nombreux sont ceux qui m’ont aidé, et qui ont payé parfois de leur vie.

C’est vrai. Mais ne parlons plus de cela. Vous nous avez révélé une grande faiblesse et désormais plus rien ne peut être comme avant.

Il baissa le ton, et en hochant la tête, il murmura.

D’ailleurs, rien n’est plus comme avant.

Que voulez-vous dire ? S’enquit Antodieff.

Peu de temps avant votre venue, nous nous sommes réunis et nous avons essayé d’y voir clair. Nous nous sommes concertés avec

nos vieux schémas de réflexion, mais rien ne collait plus. Nous avons interrogé la Logisphère et…

Il s’interrompit, comme s’il avait du mal à parler.

Et cela n’a servi à rien.

Mais qu’est-ce que ça veut dire ? Prad regarda Jed droit dans les yeux.

Ça veut dire que la Logisphère devient comme folle ! Son analyse n’a plus rien de cohérent. Elle comprend toujours aussi bien les événements élémentaires, mais elle n’arrive plus à les synchroniser. Quant à déterminer des lignes d’action, même quantifiées en termes de probabilités, un enfant verrait qu’elle ne profère plus que des absurdités ! L’humanité a changé, elle n’est plus

la portée de la Logisphère. Le sens de l’histoire a pris une autre direction !

Disons qu’il s’est inversé !

Ne ricanez pas, Antodieff. Nous sommes tous dans la même épreuve, et il faut en sortir tous ensemble.

Prad se tourna vers Jed.

Qu’avez-vous dit aux Anciens pour que les choses tournent ainsi. Jed éclata de rire.

Mais je n’ai rien dit. Vous ne comprenez pas. Ceci n’est pas l’apocalypse, mais vote apocalypse. Les Anciens n’y sont pour rien, pour eux, ce n’est qu’une ère de transition. C’est à nous de l’assumer seul. Les Anciens ne s’éveilleront pas pour ça ! Ils ne reviendront pas ici. La prophétie ne s’accomplira pas cette fois-ci.

Je vous trouve bien insolent. N’oubliez pas que vous parlez à des Unis et que vous n’êtes qu’un classe quatre.

Le ton s’envenimait. Jed lança un regard à Antodieff et celui-ci plongea la main dans sa poche. La douleur saisit Jed qui eut juste le temps d’ajuster les billes protectrices dans ses oreilles. Il vit quelques Unis et Antodieff faire le même geste prompt. Les autres Unis les regardèrent une fraction de seconde, puis la douleur les saisit, atroce et soudaine. Ils se prirent la tête à deux mains, essayant de s’enfuir, mais ils furent terrassés en quelques secondes. Une minute après, des dizaines de cadavres aux têtes sanguinolentes jonchaient la grande salle.

Les survivants retirèrent alors leurs billes protectrices. Antodieff murmura.

- Une page est tournée maintenant.

Un sifflement strident retentit, tandis qu’une lumière rouge clignotait sur le bureau du Président. Un des Unis se précipita et appuya sur un bouton. Un petit écran s’alluma devant lui, révélant le visage d’un officier, visiblement paniqué. Ce dernier se mit à parler d’un ton précipité.

- Monsieur le Président, que se passe-t-il ?…

Il s’interrompit en voyant que son interlocuteur n’était pas Prad.

Son interlocuteur l’interpella.

Ici Garel. Il n’y a plus de Président. Le conseil des Unis est dissous, et j’assure les fonctions de direction jusqu’à nouvel ordre.

L’autre devint livide.

Mais…

Il n’y a pas de mais. Considérez-vous désormais comme sous mes ordres.

Ce n’est pas ce que… Enfin, je ne sais pas. Je ne comprends pas. Je voulais dire qu’il se passe des choses terribles et je voulais en avertir le conseil.

Vous pouvez tout nous dire.

Eh bien…

Parlez que diable !

les prêtres… Ils se sont emparés de l’astroport. Ils ont tué tous les gardes avec l’aide des Brigades du Destin. Maintenant, ils sont retranchés dans l’astroport.

Le sursaut du condamné, murmura Antodieff.

Que veulent-ils ?

Nous n’en savons rien, ils ne veulent parler qu’à vous.

Branchez-les immédiatement sur mon circuit.

L’écran crépita. Des interférences voilèrent l’image quelques secondes qui parurent interminables. Puis le portrait du grand-prêtre apparut. Il n’était visiblement pas dans son état normal. Le visage rougi, déformé d’un rictus, il haletait. Quand il vit Garel sur son écran, il eut un sursaut de surprise.

- Où est le Président ?

- Désormais, c’est moi qui représente les Universels.

Au mot « universels », le grand-prêtre trembla et se lança dans une diatribe effrénée.

Messieurs et mesdames les universels, vous avez trahi. Vous êtes les grands responsables du désordre qui augmente maintenant chaque jour. Vous n’avez pas pu contrôler la situation. Votre laxisme a été catastrophique et nous a menés au bord du gouffre. Vous avez dilapidé l’héritage que nous ont laissé les Anciens, vous avez méprisé leur enseignement. Vous les avez tout bonnement ignorés, et c’est cela la cause vraie du mal. Nous avons décidé de reprendre les choses en main avant qu’il ne soit trop tard.

Ce fut Antodieff qui prit la parole :

Vous ne voulez rien reprendre en main. Votre pouvoir vous échappe, et vous vous raccrochez désespérément. Vous êtes finis, et vous n’avez plus rien à espérer. Vous avez trop exploité la prophétie des Anciens pour votre compte personnel, pour votre petit pouvoir séculier. Vous avez trompé le peuple, maintenant, c’est fini. Quoique vous fassiez, vous êtes perdus !

En voyant Antodieff, le grand-prêtre manqua de défaillir. Il explosa.

Vous vous acoquinez avec des… avec des voyous, des incroyants ! Vous êtes en dessous de tout. Les Anciens vous jugeront, et sauront vous condamner.

Vous n’avez pas le droit de parler au nom des Anciens, répliqua Garel, vous n’en êtes plus les dépositaires. Vous ne pourrez plus désormais nous narguer ainsi.

Arrêtez de blasphémer. Je vais vous dire ce que vous allez faire. Vous allez abdiquer, vous et votre conseil. Vous avez vingt-quatre heures. Vous n’êtes plus légitimes et plus capables de diriger. Il faut vous soumettre. Nous formerons un conseil provisoire qui vous remplacera et remettra notre peuple dans le droit chemin.

_- Vous êtes complètement fou, vous avez perdu la raison.

Certainement pas ! Il faut vous rendre à l’évidence, vous allez nous remettre le commandement de l’armée et de la police. Vous allez obtempérer ou sinon…

Sinon ?…

Nous couperons définitivement toute communication avec les Anciens, que vous ne reconnaissez plus. Nous vous empêcherons de leur nuire plus avant, nous nous devons de les protéger. Nous ferons sauter l’astroport et toutes ses installations après notre départ sur Éden. Il n’y aura plus jamais de retour des Anciens, la prophétie ne s’accomplira pas ici, la parousie n’adviendra jamais dans ce monde et vous en serez responsable. Nous ferons en sorte que la prophétie s’accomplisse autrement, nous réformerons le culte des Anciens et, en conformité avec eux, nous-mêmes, nous désintéresserons du sort de cette planète. Dépêchez-vous, ne tergiversez plus, vous avez vingt-quatre heures !

L’écran s’éteignit, plongeant l’assemblée et les trois hommes dans la sidération. Il y eut un intense moment de silence, où, abasourdis, ils n’osaient parler. Garel réagit le premier, il rappela l’officier de police.

Quelle est la situation à l’astroport ?

Ils se sont barricadés avec beaucoup d’armes et de munitions. Nous avons placé un très grand nombre d’hommes autour de l’astroport, mais nous ne pouvons donner l’assaut. C’est trop dangereux pour les installations.

Sont-ils vraiment nombreux ?

En fait, assez peu, d’après ce qu’on peut savoir. Durant les escarmouches, nos tireurs d’élite on pu en abattre un certain nombre. Mais maintenant, ils ne se montrent plus. Ils sont peut-être une cinquantaine, mais avec ce qu’ils détiennent en otage, ils sont plus dangereux qu’un bataillon. Ils peuvent tout détruire !

Merci. Tenez-vous prêts à toute éventualité.

Il coupa le contact, et se tourna vers Jed et Antodieff.

C’est la catastrophe. Ils sont fanatisés, et tout à fait capables de mettre leur menace à exécution. Et cela nous ne pouvons pas laisser faire. Nous ne pouvons pas risquer de nous couper des Anciens.

Le moment est trop important. Si jamais ils font ça, c’est la porte ouverte à l’anarchie la plus complète, et tous les beaux discours que nous venons de tenir ne serviront à rien.

Mais si j’obéis, c’est le désastre également. D’ailleurs, c’est complètement impensable ; On ne peut pas laisser le pouvoir à une

poignée de fous fanatisés. Ils sont en train de se suicider, et veulent nous entraîner dans leur chute. Il faut en sortir.

Donner l’assaut est impossible. Ils feront tout sauter avant que le premier soldat soit arrivé.

Il faudrait consulter la Logisphère.

C’est inutile !

Jed avait prononcé ces paroles d’un ton tranchant, voire méprisant, qui avait coupé net le dialogue. Il continua.

La Logisphère, tout comme vous, ne saura pas prendre d’initiative. Il faut faire un pari, et ça, elle ne sait pas faire.

Mais alors…

Je vais y aller moi-même.

Mais qu’allez-vous faire ?

Je vais pénétrer seul dans l’astroport, et les réduire au silence. Une armée n’a aucune efficacité dans ce cas, et personne, parmi vos hommes, n’a de compétence pour une action isolée sur une situation comme celle-ci. Il a longtemps que votre Logisphère a éliminé ce genre de possibilité, et il lui faudrait bien du temps pour que ceci fasse partie à nouveau de ses paramètres de calcul. J’irai donc moi-même. J’ai déjà pénétré dans l’astroport, dans des conditions pas très faciles, j’y arriverai bien une seconde fois !

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