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La prophétie des Anciens, chapitre 15

Jean-Louis Ermine

Antodieff était assis sur un immense fauteuil et regardait Jed avec une expression quelque peu moqueuse. Il déploya son immense silhouette en se levant. Débout, il paraissait géant, son maigre corps dominant Jed de deux bonnes têtes.

Bonjour, dit-il, bienvenue dans mon antre.

Antodieff ! C’était donc vous. J’aurais dû m’en douter. Qui aurait pu se servir du son comme arme ? C’est vous, bien sûr, l’orfèvre en la matière.

Vous ne croyez pas si bien dire. Je crois que nous devons avoir une longue conversation. Mais, si vous le permettez, je vous dirais que vous n’êtes pas très « présentable ». Vous avez traversé des endroits peu agréables, et ils ont laissé sur vous des traces, comment dirais-je, nauséabondes !

Excusez mon aspect, nous n’avons pas eu le choix.

Je m’en doute. Je suis impatient de vous parler, mais je pense qu’il vaut mieux attendre quelques instants. Je vais vous conduire à une salle de bains, dans un moment, vous vous sentirez plus à l’aise !

Affectivement, la salle de bains à rayonnement eut tôt fait de le débarrasser des toutes ses odeurs et impuretés, et de nettoyer ses vêtements. Il se représenta très vite devant Antodieff, qui lui offrit une boisson réconfortante.

C’est un cocktail de ma création. Vous voyez, je ne fais pas que de la musique.

J’aime beaucoup ce que vous faites, ça me touche énormément. Je suppose qu’on vous le dit souvent.

Peu importe. Vous savez, j’ai peu de contact avec les gens qui

m’écoutent.

Que faites-vous ici ?

C’est mon lieu de travail. J’ai obtenu cet endroit grâce à une autorisation spéciale des Unis. J’y ai monté mon laboratoire. C’est ici, depuis plusieurs années, que je compose mes œuvres. C’est un endroit retiré, connu de très peu de gens. J’y suis au calme et à l’abri. C’est d’autant plus appréciable par les temps qui courent.

Que se passe-t-il donc ? Depuis mon retour d’Éden, tout a été très vite, mais j’ai ressenti de grands bouleversements. Comme si un vent de panique soufflait sur l’humanité. Je n’y comprends rien.

Vous avez en fait déclenché une réaction en chaîne qui grandit d’heure en heure. Je m’y attendais depuis longtemps. J’ignorais seulement où et comment ça se ferait. Le monde traverse à toute vitesse un changement radical et soudain.

Mais la Logisphère ne le contrôle-t-elle pas ?

La Logisphère est dépassée. Vous avez été un des premiers à trouver la faille.

Comment est-ce possible ?

Nous sommes en train de passer à une autre ère de notre évolution. Le règne de la Logisphère et de ses sujets est terminé.

Mais vous êtes fou ! C’est impossible !

Justement non. Ou alors, c’est la fin du monde.

Allons, allons ! Vous dites ça, mais ce n’est qu’un réflexe conditionné. Je suis sûr que vous ne croyez pas vos paroles.

Mais est-ce que vous vous rendez compte de ce que vous dites ? Vous êtes en train de m’expliquer que toute la civilisation que nous connaissons de puis des siècles est en train de s’écrouler en quelques semaines. C’est impensable !

Bien sûr, si vous avez cette vision apocalyptique. Mais en réalité, ce n’est pas aussi brutal que ça. Seuls quelques blocages psychologiques innés vous font réagir ainsi. Votre inconscient ; lui, a agi bien au-delà depuis déjà bien longtemps !

Que voulez-vous dire ?

D’après vous, que représente – ou que représentait – votre organisation ?

Mais ça n’a rien à voir !

Bien sûr que si ! On ne conteste pas impunément le pouvoir des Unis et de la Logisphère. On ne bat pas en brèche innocemment la logique déterministe qui vous est inculquée depuis des siècles. Votre action a eu, et a toujours, une action déterminante dans le processus, et elle a une signification profonde. Le manque de recul vous empêche peut-être de l’appréhender, mais elle est bien là, que vous le vouliez ou non.

Nous voulions seulement restaurer la vérité des Anciens, combattre le contre-pouvoir obscurantiste des prêtres.

Ce sont vos raisons apparentes. Mais le contre-pouvoir dont vous parlez n’existe pas, ou plutôt, s’il existe, ce n’est pas le vrai problème. C’est une composante qui s’inscrit naturellement dans l’ordre des choses. N’est-ce pas ce que vous ont dit les Anciens ?

Jed se tut un moment. Un sentiment confus l’habitait.

C’est vrai que les Anciens ne m’ont pas fait comprendre que ma démarche était fondamentale. Cependant, j’ai eu l’impression que ma venue était nécessaire. Mais alors…

Il s’interrompit. Il commençait à comprendre. Il s’adressa de nouveau à Antodieff.

Vous savez que les prêtres ne parlent plus aux Anciens depuis longtemps ?

Ah non ! Ce sont les Anciens qui vous l’ont dit ?

Non. Mais je l’ai bien compris pendant mon arrestation. C’est pour cela que les prêtres voulaient me capturer et m’interroger.

Je ne savais pas ça, mais ça ne m’étonne pas outre-mesure. Les prêtres ont juste un peu dépassé leur rôle historique. Ils sont complètement perdus maintenant.

Ça serait donc ça l’évolution dont vous parlez ?

En partie. Mais c’est beaucoup plus global que ça.

Je persiste à mal comprendre !

En fait, vous comprenez très bien. C’est au niveau du langage que ça ne passe pas. Vous savez, rien n’est définitif. Le système déterministe, la logique binaire, nous ont été montrés comme des panacées, comme une référence universelle. Rien ne peut se faire en dehors, rien ne peut aller contre. Une sorte de vérité absolue, en quelque sorte. Mais en fait, l’absolu n’existe pas. Ce n’est pas une

notion humaine, et encore moins divine. L’homme est tout à fait capable de renier les principes qu’il a idolâtrés la veille. Ce n’est pas de l’inconstance, ce n’est pas de la faiblesse, c’est une évolution naturelle.

Ce qui veut dire que nous sommes en train de renier nos principes les plus fondamentaux, comme l’infaillibilité de la Logisphère, la logique déterministe, etc.

C’est ce qui se passe en effet actuellement.

Alors, ça ne m’étonne pas que ça aille si vite. Vous rendez-vous compte ? C’est l’écroulement à court terme, le retour à je ne sais quelle barbarie !

Non, pas du tout. C’est le retour à une autre forme de pensée, une autre société.

Jed se leva brusquement, énervé. Il ressentait confusément qu’Antodieff avait raison, mais ça le mettait en colère. Il arpenta la pièce en gesticulant et en parlant fort.

Mais tout va s’effondrer. On ne croira plus à rien, c’est la porte ouverte à toutes les inepties, à toutes les folies. Le monde va sombrer dans le chaos !

Il le pourrait, mais ça ne se passera pas comme ça. Il y a un certain nombre de moteurs de cette transformation qui sauront éviter le chaos. Vous êtes un de ces moteurs, j’en suis persuadé.

Vous êtes fou, vous dites n’importe quoi ! Ce n’était pas du tout mon but. Et d’abord, qu’est-ce qui vous fait dire ça ? Quel rôle jouez-vous dans cette histoire ? C’est la première question que j’aurais dû vous poser.

C’est exact. La réponse est simple : je suis aussi un de ces moteurs dont je vous parle.

Jed se pétrifia sur place. Il regarda Antodieff fixement. L’autre soutint son regard, avec un petit sourire narquois qui éclairait son visage en lame de couteau.

Eh oui ! Voyez-vous, je ne suis pas qu’un simple artiste. Mais rasseyez-vous et reprenez un verre.

Jed obtempéra. Il y eut un petit moment de silence tandis qu’il sirotait sa boisson. Bien sûr ! D’une manière évidente, Antodieff n’était pas neutre dans le cours des événements. Maintenant qu’ils

étaient réunis, les choses allaient se clarifier. Antodieff reprit.

Voyez-vous, l’esprit humain ne supporte pas qu’on lui impose des modèles tout faits. Il trouve toujours le moyen de le détourner, de contrer ce à quoi on l’oblige. Prenez votre propre exemple. Vous vous êtes engouffré dans une faille importante, mais dont la Logisphère avait bien compris la nécessité. Le sentiment religieux a un grand nombre de ramifications irrationnelles, qui font appel à un grand nombre de schémas qui ne peuvent se réduire à une logique déterministe. Irrémédiablement, il contient les germes de contestation du système, et cela devait arriver tôt ou tard. Vous en avez été le catalyseur.

Et votre rôle à vous, quel est-il ?

Moi, j’ai exploité une autre faille également, un mal nécessaire que la Logisphère ne pouvait pas étouffer. L’apport artistique est tout sauf une somme de raisonnements. L’art, et notamment la musique, s’insère dans des structures extrêmement complexes, et crée des connexions neuronales chez l’être humain qui n’ont rien à voir avec celles des ordinateurs. Analogie, action-réaction, spontanéité, etc., en sont les ingrédients, qui sont totalement irrationnels. Là encore, il contient en lui-même des défenses et des réactions indestructibles contre toute tentative de rationalisation absolue. Je n’ai fait que jouer sur ce facteur. Je n’en étais pas vraiment conscient, jusqu’à il y a peu de temps, mais je l’ai fait. En fait, chacune de mes œuvres insérait chez les gens des schémas directeurs différents de leur éducation. Leur inconscient se marquait à chaque fois d’une tâche indélébile qui allait fatalement les amener à se remettre en question. C’est une pierre que j’ai apportée à l’édifice, qui en comporte bien sûr beaucoup d’autres. Mais, sans faire preuve de beaucoup d’orgueil, je me sens en partie responsable des résultats qui apparaissent maintenant.

Vous avez hypnotisé les gens avec votre musique.

Le terme n’est pas vraiment exact. Dites aussi alors que leur ai bourré le crâne, que je leur ai imposé malgré eux des pensées dont ils n’avaient cure. Je crois, et c’est ce que j’ai voulu, que j’ai révélé aux gens un de leur côté ignoré. Tout comme vous d’ailleurs.

Je commence à comprendre. Ce sentiment indéfini mais très fort

qui nous habite en vous écoutant… Il fallait tout votre talent pour arriver à ça !

Je n’ai fait que traduire ce que je ressentais, peut-être avec plus de sensibilité que d’autres, c’est tout. Ce n’est qu’après que j’ai eu conscience du rôle que je jouais, et ma musique a évolué dans ce sens. J’ai alors beaucoup réfléchi à notre devenir, en essayant de m’affranchir du style de réflexion de la Logisphère. J’ai pu ainsi comprendre le sens commun de notre démarche, et je vous ai fait venir.

Qu’attendez-vous de moi ?

Vous avez parlé de chaos. Je crois que nous pouvons l’éviter. Nous sommes bien placés pour avoir une responsabilité dans la suite des événements. Ma musique devient un symbole, vous devenez une légende. Les gens vous connaissent, ils savent ce que vous avez tenté, et cela éveille en eux des sentiments enfouis. Vous pouvez encore intervenir, les gens vous suivront.

Jed se tut. Les choses étaient maintenant claires. Il comprenait parfaitement le sens des paroles des Anciens, quel était son rôle, et ce qu’il devait faire.

Vous savez ce que m’ont dit les Anciens ?

Non, bien sûr. Mais moi aussi, c’est la première question que j’aurais dû vous poser.

Je vois mieux maintenant. Je crois que les Anciens ont compris depuis longtemps ce que vous dites. Et ils ont laissé les événements évoluer dans ce sens, sans intervenir. Ils ont la mémoire des siècles, ce ne sont pas des dieux. Ils ne sont pas une référence mythique, comme nous l’avons tous cru. Ils sont simplement un repère fixe dans le temps, qu’il ne nous faut pas oublier, sous peine justement de sombrer dans le chaos. C’est sans doute pour cela qu’ils m’ont parlé. Ils ont reconnu que nous annoncions le virage définitif. Ils sont, ils seront les seuls à assumer la continuité parfaite.

Il y eut un petit temps de pause. Puis Jed s’adressa à Antodieff.

Qu’allez-vous faire maintenant ?

Nous représentons chacun un courant. Il faut nous unir. Je pense que nous avons maintenant un rôle politique à jouer. Il nous faut expliquer et expliquer encore vers quoi nous allons, pour que naisse

une nouvelle conscience.

Mais alors, vous voulez vous emparer du pouvoir ?

Le pouvoir en tant que tel ne m’intéresse pas. C’est la potentialité qu’il représente qui m’intéresse.

Mais il faudra lutter contre les Unis.

Pas nécessairement. Je suis déjà allé les voir.

Comment ! Mais c’est de la folie ! Ils vous ont laissé parler ?

J’ai pu expliquer un certain nombre de choses, mais je n’ai réussi qu’à les diviser. Un grand nombre d’Unis ne veut pas savoir.

Et les autres ?…

Je m’en suis fait des alliés, parmi les plus jeunes. Ceux-ci ont compris que leur règne touchait à sa fin, ils ne veulent pas être entraînés dans la chute.

Qu’allons-nous faire ?

Votre arrivée intéresse les Unis. Mes alliés ont obtenu qu’ils vous reçoivent.

Comment, aller chez ces tyrans ! Je n’ai rien à leur dire.

C’est le seul moyen de pénétrer chez eux.

Et après ?

Après, eh bien, je tenterai de nouveau l’expérience sonore que vous connaissez bien maintenant.

Vous êtes fou. Ça ne marchera jamais.

On fait le pari ?…

Jed haussa les épaules.

Après tout…

Prenez donc ces billes pour protéger vos tympans. Elles annuleront les effets de ce vibrateur.

Il exhiba de sa poche une petite boite.

Voilà ce qui va bientôt nous délivrer d’un joug immémorial ! Allons, venez, on y va.

Déjà ?

Oui, le conseil des Unis nous attend.

Et comme il voyait que Jed hésitait, il ajouta.

Allez, venez. Avant d’arriver, vous aurez le temps de vous faire à cette idée.

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