La première chose qui frappa Jed à son réveil fut une impression écrasante d’uniformité. La salle où il se trouvait était entièrement recouverte d’un mauve sombre, baignée dans un éclairage indirect qui gommait toutes les aspérités. Il se trouvait assis au centre d’un demi-cercle formé par une table où siégeaient une dizaine de personnes, revêtues d’une longue soutane d’étoffe mauve.
Cette mise en scène surannée n’eut pas l’air de l’impressionner. Il se savait prisonnier des prêtres, et s’apprêtait à les affronter sans faiblir. Il essaya de marquer le premier point en prenant la parole dès son réveil.
Comment m’avez-vous retrouvé ?
C’est nous qui posons les questions maintenant !
Cela commençait mal. Sur sa chaise, Jed n’était pas entravé, mais sur la table, il avait déjà remarqué plusieurs tubes rayonnants. Il savait bien que les prêtres ici présents n’hésiteraient pas une seconde
s’en servir au moindre geste suspect.
Que voulez-vous de moi ?
Nous sommes ici pour vous juger. Vous avez commis les pires crimes contre notre monde. Vous avez été l’instigateur d’une révolte destructrice. Vous avez défié le pouvoir des Unis. Vous avez bafoué les privilèges des prêtres. Vous avez commis le plus grand des sacrilèges !
Sacrilège ?… Interrogea ironiquement Jed, ce qui eut pour effet de décupler la rage de son interlocuteur.
Oui, un sacrilège ! Vous vous êtes rendu sur Éden en volant une de nos capsules de dématérialisation. Vous vous êtes arrogé le droit
de visite aux Anciens. Vous avez ouvertement violé nos lois. Vous vous êtes placés en dehors de nos règles. Vous voulez détruire notre société, et c’est pour cela que nous vous jugerons !
Jed haussa les épaules. Ce n’était évidemment pas pour ça qu’il était ici. Les classes supérieures n’avaient pas besoin de procès pour le condamner ou se débarrasser de lui.
Un procès ? Persifla-t-il, je ne vois ici que des prêtres. Où sont les Unis, où sont les autres classes ? Êtes-vous à rendre la justice ici ?
L’autre s’empourpra, mais un de ses compagnons le calma, et, soucieux de ne pas se laisser emporter sur un terrain glissant, il répliqua.
Nous instruisons en ce moment. Ce n’est pas à vous de nous faire la morale. Nous vous serions reconnaissants de bien vouloir perdre un peu de votre morgue, car sinon la suite va devenir très pénible pour nous, et surtout pour vous !
Jed sentit l’obstacle. Cela commençait à tourner à son désavantage.
Je n’ai rien à vous dire, lança-t-il.
Oh que si ! Il y a beaucoup de choses que nous aimerions vous entendre dire.
Quoi par exemple ?
-Eh bien, par exemple, comment avez-vous su pour vous rendre sur Éden ?
La question était bien innocente. Ce n’était sans doute qu’un appât.
Votre question est stupide, un enfant de six ans saurait faire fonctionner les capsules de dématérialisation.
Alors, posons notre question autrement. Que représentait Éden pour vous ?
Les choses se précisaient. Jed hésita.
Allons répondez. Nous vous demandons de vous expliquer. Nous désirons connaître vos motivations.
« Ça m’étonnerait, pensa Jed, ils connaissent nos buts depuis longtemps. Ils les ont toujours combattus. »
Vous savez très bien pourquoi nous combattons.
Nous aimerions vous l’entendre dire en tout cas. Vous
comprendriez mieux ainsi combien vaine a été votre mission.
Elle n’a pas été vaine !
Ah bon ? Mais alors, faites-nous le comprendre.
Il s’était fait piéger. Les joutes oratoires n’étaient pas son fort, il réagissait trop vite. Que fallait-il dire maintenant ? Il décida que, de toute façon, il n’avait rien à perdre.
Vos jours sont comptés. Votre règne tire à sa fin.
Voilà des paroles qui sont bien intéressantes dans la bouche d’un révolté exalté. Mais continuez donc, ça nous intéresse.
Le ton obséquieux de ses adversaires l’énervait. Il se mit à parler très vite.
Vous n’avez pas le rôle que vous prétendez avoir ici. Vous n’êtes qu’un incident dans l’histoire. Une nécessité malheureuse. Vous ne guidez pas notre peuple. Vous n’êtes que l’expression d’un courant qui va disparaître. Vous incarnez un passé révolu, dont la fixité est sa propre condamnation. Vous êtes incapables de comprendre ce qui se passe maintenant, et la vagua va vous dépasser, vous noyer.
Ce sont les Anciens qui vous ont dit ça ?
Non, mais ils…
Il s’interrompit aussitôt. Il s’était trop avancé, les prêtres l’avaient amené là où ils le désiraient. La question fut posée à nouveau.
Ce sont les Anciens qui vous ont dit ça ?
Les Anciens savent, c’est tout.
Que vous ont-ils dit ?
Le cerveau de Jed fonctionnait à toute vitesse. Les Anciens ne lui avaient pas dit tout ça, bien évidemment, mais il sentait, qu’au fond de lui-même qu’il commençait à comprendre de plus en plus de choses. Les prêtres, par contre, semblaient un peu désemparés. Il essaya de pousser cette constatation à son avantage.
Nous sommes à la fois des acteurs et des spectateurs de notre évolution. Nous sommes à la fois passifs et actifs. Si bien que nous ne comprenons que partiellement. Et nos actions, nos buts, sont entachés de cette ambiguïté essentielle.
Cela ne veut rien dire, on ne peut pas vous avoir dit ça.
Bien sûr, c’est évident. Mais vous savez très bien comment les Anciens communiquent leur…
Il s’arrêta net. Une pensée fulgurante traversa son esprit. Il commençait à comprendre. D’un air une peu sardonique, il questionna.
- Quand avez-vous parlé aux anciens pour la dernière fois ?
Le coup avait porté. Il sentit un flottement dans l’assistance. O, lui fit une réponse dilatoire.
Nous avons déjà dit que c’est nous qui posons les questions !
Je découvre des choses. Je comprends ! Murmura Jed, plus pour lui que pour ses interlocuteurs.
Vous n’avez rien à comprendre. Vous vous êtes adressé aux Anciens sans notre consentement, dans des formes qui ne sont pas rituelles, au mépris de tout l’enseignement que nous avons reçu depuis des temps immémoriaux. Vous avez reçu des informations pour lesquelles vous n’étiez pas préparé, que vous vous proposez de répandre sans les avoir comprises. Les Anciens…
Les Anciens ! Les Anciens !… Se mit à hurler Jed. Vous ne les connaissez plus, vous ne les comprenez plus vous-mêmes. Pour vous, ils n’ont qu’un rôle obscurantiste. Allez, dites-le moi donc, depuis combien de temps ils ne sont plus rentrés en contact avec vous ? Vous vous gardez bien de le dire. Eh bien moi, je vais vous expliquer. Il y a des choses qui vous dépassent. Vous ne comprenez pas qu’un vulgaire classe quatre puisse se rendre sur Éden, et surtout que les Anciens lui parlent, alors qu’ils ne vous parlent plus depuis longtemps. Vous ne comprenez pas les changements qui s’opèrent depuis des années, et qui vont en s’accélérant chaque jour. Vous ne comprenez pas que votre rôle est terminé, et que vous accrochez à votre pouvoir décadent. Vous ne comprenez pas que ce soit un classe quatre que les Anciens ont choisi pour…
Il sentit qu’il était allé trop loin. Sa colère l’emportait, et le poussait à révéler des faits que, de toute façon, les prêtres étaient incapables d’assimiler – il le savait maintenant.
Que voulez-vous dire par là ?
Rien, cet interrogatoire que vous me faites subir est un aveu. Vous n’êtes dépositaire d’aucune volonté, surtout pas celle des Anciens.
Arrêter de blasphémer ! Vous vous croyez émissaire des Anciens,
vous vous trompez cruellement.
Non, je ne suis pas leur émissaire. Ceci prouve que vous n’avez rien compris. Nuls autres que nous-mêmes ne dirigent notre destin. Les Anciens sont nos pères, ils ne sont pas notre conscience.
Vous divaguez et vous voulez nous entraîner sur de fausses pistes. Répondez à cette question : pourquoi votre compagne n’est pas revenue avec vous ?
C’est inutile de vous expliquer, cela ne servirait à rien.
Nous pouvons vous faire parler, vous le savez. Nous en avons les moyens.
Vous pouvez aussi me faire disparaître, cela ne change rien.
Votre attitude est inconstante.
Mais vous ne comprendrez donc jamais rien. Tout va devenir inconstant. Même la Logisphère n’y pourra plus rien.
Arrêtez vos insanités, et répondez à notre question : pourquoi votre compagne n’est-elle pas revenue avec vous ?
Jed se calma. Il dévisagea ses interlocuteurs un par un. Ils ne semblaient pas paniqués du tout, mais au contraire, beaucoup plus calmes que lui. Aucun vent de folie ne les avait touchés. Et ils gardant leur froide détermination, conscients de leur bon droit et de leur pouvoir. Pourtant, Jed savait que tout cela allait s’écrouler bientôt.
Vous n’obtiendrez rien de plus de moi, dit-il d’un ton ferme.
Oh que si ! Détrompez-vous.
Sur un geste des inquisiteurs, une porte s’ouvrit et deux hommes entrèrent. Ils portaient un appareillage que Jed reconnut immédiatement. Les hallucinateurs ! Ils allaient utiliser les hallucinateurs ! Jed se mit à vociférer.
Mais vous êtes fous. Ça ne sert à rien. Même avec vos machines, vous ne tirerez de moi que des renseignements que vous serez obligés d’ignorer.
Dites-nous ce que vous ont appris les Anciens.
je vais vous le dire encore une fois. Les Anciens nous regardent, ils ne nous dirigent pas. Nous n’agissons pas selon leur volonté. Nous avons notre libre-arbitre. Nous…
Ça suffit, vous l’aurez voulu. Mettez-lui les hallucinateurs.
Jed se débattit comme un lion. Il renversa les hommes qui s’approchaient de lui. Un des prêtres fut obligé d’employer un rayon anesthésiant pour en venir à bout. Pendant son inconscience, on l’attacha sur sa chaise, et on lui mit le casque sur les oreilles. Quand il revint à lui, il était à la merci des prêtres.
La première décharge lui sembla terrifiante. La salle devant lui se transforma en véritable enfer, empli d’un feu dévorant dont il sentait les flammes lui brûler la peau. Les tortionnaires se transformaient en des monstres hurlants, aux faciès grimaçants, aux mains griffues et aux dents acérées qui cherchaient à lui dévorer les entrailles. Il sentait leurs ongles lacérer ses chairs, et chaque blessure était comme un jet brûlant qui lui déchirait le corps et le faisait hurler de douleur.
La vision s’arrêta net, le laissant inondé de sueur, pantelant. Il lui sembla entendre dans le lointain une voix caverneuse qui lui parlait.
- Ce n’est qu’un début, mais vous l’aurez voulu !
Il se retrouva dans le noir le plus complet. Il avait l’impression de naviguer dans un néant sans fin, comme s’il tombait, tombait sans cesse dans un puits sans fond. Puis la terreur afflua de nouveau comme un ouragan dans sa tête. Toutes ses terreurs, depuis sa plus tendre enfance jusqu’à maintenant arrivaient d’un seul bloc, décuplées. Des monstres horribles, côtoyant des impressions atroces, informelles, s’entrechoquaient dans son cerveau. L’épouvante à l’état pur, pire que la mort, l’habitait. Il aurait voulu mille fois mourir, mais c’était impossible. On l’obligeait à regarder l’irrecevable, à écouter l’inaudible comme une torture sans fin. Contre ce déchaînement des forces obscures, on ne pouvait rien faire d’autre que hurler et hurler encore, jusqu’à ce que le sang afflue dans la bouche.
Il s’était évanoui. Quand il revint à lui, ses tortionnaires n’avaient pas bougé et le regardaient, impassibles. Jed avait un goût de sang dans la bouche. La transpiration avait trempé ses vêtements. Il grelottait de froid et de peur. Il était dans un état d’hébétude profond. Un des prêtres s’adressa à lui.
Maintenant, vous allez tout nous raconter, du début jusqu’à la
fin.
Jed essaya de se redresser sur son siège. Il balbutia.
Je vais… Les Anciens… Vous ne savez pas… Vous ne pouvez
plus… Il faut arrêter.
- Je crois qu’il faut reprendre un peu le traitement !
Les yeux écarquillés de terreur, Jed vit un des hommes s’apprêter
remettre les hallucinateurs en marche. Quand il eut le casque sur les oreilles, son corps se tendit à craquer dans l’attente des images qui n’allaient pas tarder à le rendre fou.
C’est alors qu’il commença à entendre un sifflement suraigu. Il crut d’abord que l’hallucinateur commençait son travail, mais il ne ressentit pas cette impression de descente aux enfers comme auparavant. Il se dit que ses tortionnaires le faisaient attendre avec un plaisir sadique.
Le sifflement augmenta graduellement. Jed ouvrit les yeux. Autour de lui, les prêtres semblaient perplexes. Ils tournaient la tête dans tous les sens, interloqués. Visiblement, ce bruit leur était inconnu, et ils cherchaient à en déterminer l’origine. L’un d’entre eux vérifia même les hallucinateurs pour voir si une interférence ou un disfonctionnement quelconque n’engendrait pas cette fréquence suraiguë. Le bruit s’amplifia très rapidement. Et quand les prêtres comprirent, il était trop tard. Ils se levèrent, les mains collées aux oreilles, se ruant vers la porte. Mais le bruit était devenu trop puissant. Leurs tympans éclatèrent, leurs cerveaux vibrèrent à se rompre. Jed ressentait un mal de tête intolérable, il crut que sa boite crânienne allait éclater. Il aurait voulu crier de douleur, mais le bruit l’enveloppait, et il s’évanouit avant de comprendre ce qui se passait.