En émergeant de la dématérialisation, Jed retrouva cette sensation de réveil qu’il avait éprouvée à l’aller. Il mit quelques secondes à recouvrer ses esprits, et prit conscience qu’il se trouvait de nouveau dans l’astroport des prêtres sur la planète mère. Avec Jiliane, ils avaient quelque peu prolongé leur séjour sur Éden, pour mieux s’acclimater à leur nouvel état et à mieux se préparer à leurs tâches futures. Et puis il avait fallu se dire adieu, ce qui ne fut pas le plus facile !
Plusieurs semaines s’étaient écoulées depuis leur départ. Jed se sentait à la fois calme et surexcité. Une connaissance nouvelle, infuse, l’habitait. Il savait qu’il était précurseur de changements profonds, mais il ne savait pas encore dans quelle mesure le processus était enclenché. Il choisit de se référer à ce qu’il avait connu avant son départ, c’était la décision la plus raisonnable. Les puissances dirigeantes devaient le tenir pour un renégat, et chercheraient sans soute à l’éliminer, ou du moins à le réduire au silence pour éviter qu’il ne propage les résultats de ses agissements sacrilèges.
La porte de la capsule coulissa lentement. Jed serra son arme contre lui, prêt à toute éventualité. À sa grande surprise, il n’y avait aucun soldat, aucun policier pour l’attendre. Pourtant, on devait bien être au courant de son retour ! Il vit seulement un prêtre qui avançait avec diligence vers lui. Il leva son arme, menaçant. L’autre le regarda sans s’arrêter, puis quand il fut à sa hauteur, il éclata de rire.
Ha, mon pauvre ami, mais baissez donc votre arme, vous voyez bien que moi-même, je n’en ai pas. Je ne vous veux aucun mal.
Jed ne savait quoi dire.
Mais… Que faites-vous ici ?
Ce que je fais ici ! Mais je vous attendais, voyons. Votre retour est attendu depuis longtemps.
Vous êtes seul ?
Et alors ! Vous attendiez-vous à une escorte, à une réception en votre honneur ?
Eh bien…
Allons, allons, sortez d’ici. Je vous emmène.
Je pensais qu’on allait m’arrêter.
L’autre repartit d’un rire franc et jovial.
Ah mon ami, vous ne pouvez pas savoir ce que les choses ont changé depuis un mois ! Les structures ne sont plus aussi rigides, elles ont pris du mou. Je suis responsable de cet astroport, je ne permettrais pas qu’on vienne y semer la zizanie.
Mais les Unis, la prêtrise…
Et alors, s’ils veulent vous arrêter, ils le feront en dehors d’ici, ça ne me regarde pas.
Jed comprenait de moins en moins.
Expliquez-moi, que se passe-t-il ?
Oh, laissez-moi tranquille, vous aurez tout le temps de comprendre. Tout ce que je vous demande, c’est de sortir d’ici. Venez !
Jed le suivit, éberlué. Ils sortirent du hall où se trouvaient les capsules de dématérialisation et pénétrèrent dans un large couloir. Une musique déroutante résonnait dans cet immense corridor. Jed reconnut le style d’Antodieff dans la composition, mais jamais il n’avait entendu une musique si nerveuse, si hachée. Il semblait se trouver dans un monde différent de celui qu’il avait connu il y a si peu de temps.
C’est une musique d’Antodieff ?
Bien sûr, merveilleux, n’est-ce pas ?
Son style a évolué très vite.
C’est vrai, mais maintenant, nous comprenons mieux ce qu’il essaie de nous dire.
La phrase parut quelque peu étrange à Jed, mais il ne posa pas de
question. Ils arrivaient à une sortie. Ce n’était pas celle que Jiliane et lui avaient utilisée à l’aller. Le prêtre ouvrit la porte.
Vous pouvez partir par là. Faites attention tout de même.
Mais enfin, voulez-vous m’expliquer ce qui a changé depuis mon départ ?
Allons, ne vous fâchez pas. Je ne peux pas vous expliquer. Si je vous dis que le monde est devenu fou, ça ne serait pas la vérité. Mais les choses ont changé, c’est vrai. D’autres idées passent dans les têtes maintenant, et elles passent vite, croyez-moi. Le doute est né chez certains, et s’est propagé comme un courant électrique.
Le doute ? Pour qui, pour quoi… Les Anciens ?
Oh non, surtout pas !
Les Unis, la Logisphère, alors ?
Non, non, pas vraiment. Rien de très précis comme ça. Mais vous savez, c’est difficile de rationaliser ce sentiment.
Jed le regarda, abasourdi.
Et c’est vous, un prêtre, qui dites ça !
Son interlocuteur se mit à rire à gorge déployée. Il eut du mal à s’interrompre.
Vous voyez, vous commencez à comprendre ! Et il referma la porte.
Jed se retrouva dehors avec l’impression d’être dans un monde
étranger. Que s’était-il passé pendant leur absence ? Les Anciens avaient parlé de bouleversement, mais dans quel sens ?
Jed regarda autour de lui. Il se trouvait dans un quartier de la cité qu’il ne connaissait pas, mais, encore une fois, aucun soldat, aucun policier ne l’attendait. Il trouvait ça bizarre. Peut-être le prêtre l’avait-il fait sortir par un endroit qu’il savait sûr. Un prêtre en dissidence, pourquoi pas ? Il haussa les épaules et emprunta la première rue en face de lui. Tout semblait normal, peut-être régnait-il une effervescence inhabituelle, mais cela tenait peut-être au quartier. Il hésitait sur la direction à prendre.
- Vous êtes perdu ? Puis-je vous aider ?
Il se retourna. Un marchand de la classe deux s’adressait à lui de son échoppe. Jed le regarda avec une expression de surprise. C’était la première fois qu’il voyait un classe deux s’adresser sans
préambule à un classe quatre. Sous le coup de l’étonnement, il essaya d’improviser une réponse.
Je… Je cherche le quartier des plaisirs.
Oh, ce n’est pas difficile. Vous suivez la première grande avenue que vous trouverez sur votre gauche, et c’est à environ un kilomètre.
Je vous remercie, mais… Dites-moi…
Oui, monsieur ?
Comment avez-vous su que j’étais perdu ?
Il m’a suffi de vous observer quelques instants, monsieur. Votre attitude n’était pas trompeuse, quelques recoupements ont suffi. N’oubliez pas que nous sommes très forts dans les déductions logiques, nous avons tous été élevés là-dedans.
Je vous remercie. Au revoir.
Jed repartit dans la direction indiquée. Un malaise prenait forme en lui. Un changement était en train de s’opérer chez les gens. Un changement rapide, mais il n’arrivait pas à comprendre pourquoi ni comment. À part l’épisode ahurissant du prêtre, tout semblait fonctionner comme il avait toujours connu. Mais sa nouvelle sensibilité lui révélait quelque chose d’indéfinissable. Un sentiment nouveau qui flottait dans l’air, qu’il ressentait en regardant les visages des gens dans la rue, en analysant leur comportement. Les Anciens l’avaient prévenu.
Il avait marché machinalement et se trouvait maintenant dans le quartier des plaisirs. Les bruits et les lumières commençaient à l’assaillir de partout. La foule se fit plus dense, il vit même un attroupement sur une place. Il s’y dirigea par curiosité. Sur une estrade de fortune, un homme haranguait les spectateurs. Il s’agissait visiblement d’un classe trois.
« Tiens, les classes trois sortent de leur tanière ! » Songea Jed.
Il est vrai que l’on voyait rarement des classes trois rechercher directement le contact avec la classe inférieure, ou même supérieure. Eux, dont la principale fonction était d’élaborer la pensée contemporaine, consignaient leurs réflexions dans les enregistrements qu’on pouvait stocker ou diffuser par la suite, sous les formes les plus diverses. Mais ils se risquaient rarement à venir s’expliquer en public, surtout devant les autres classes, à l’exception
des artistes dont le langage était purement symbolique, qu’il soit musical, littéraire, graphique, plastique, etc. Jed se souvenait de quelques interventions de classes trois qu’il avait entendues quand il était enfant et auxquelles il n’avait rien compris ! La foule s’amassait autour de l’orateur, Jed perçut quelques bribes de phrases.
La vie ne peut être que notre seul guide… Il est des choses malaisées à comprendre… Il n’y a pas de force régnant sur l’univers qui puisse nous prédestiner… »
Tout cela semblait fort décousu pour Jed, qui, intrigué, s’avança pour mieux écouter.
- Vous pouvez le comprendre, car vous pouvez le ressentir, continuait l’autre. Dans votre vie quotidienne, savez-vous toujours ce que vous faites ? Pensez-vous qu’il y a d’autres personnes qui le savent ? Demandez-vous si les choses sont vraiment ce qu’elles paraissent être. Si une pierre tombe lorsque vous la lâchez, est-ce uniquement à cause de l’attraction terrestre ? Il faut savoir réfléchir, et ça, vous le savez, nous le savons tous, et nous l’avons compris. C’est l’enseignement des Anciens. Mais les Anciens ne nous parlent pas dans le raisonnement. Nous n’avons appris le raisonnement que par le raisonnement. Il y a des choses impossibles. Le feu peut-il se brûler lui-même ?
Jed ne comprenait rien à tout ce pathos analogique. Il avait tendance à s’en désintéresser, par ennui. Il regarda autour de lui. Les gens écoutaient avec une attention soutenue, les yeux rivés sur l’orateur, quelque peu fascinés. La foule se faisait de plus en plus compacte autour du classe trois qui se mit à parler plus fort, à gesticuler, à la limite du ridicule. Jed s’éloigna un peu, pour ne pas se faire prendre dans la presse. Il interpella son voisin.
- Mais que dit-il ? Qui est ce personnage ?
- Il est déjà venu hier, mais il n’a pas pu finir. - Ce sont les gens qui l’ont chassé ?
- La police des Unis est intervenue.
- Tiens, c’est bizarre. D’habitude, ils laissent faire. Ce type doit débloquer, ils n’ont pas su de quel côté prendre la chose.
Son interlocuteur le regarda, légèrement surpris. - Vous trouvez que ce classe trois délire ?
Je ne comprends rien à ce qu’il raconte. Et vous ?
C’est vrai, mais on dirait qu’il y a un certain fond de vérité.
Mais quoi ? Ça n’a aucun sens !
Au fond, peut-être pas. Ne pensez-vous pas ?
Euh… Oui, vous avez peut-être raison !
Jed était plutôt décontenancé. Mais son voisin avait très bien répondu à son interrogation. Ce qui semblait passionner les auditeurs,
travers cette logorrhée, c’était une sorte de fil conducteur caché, apparaissant seulement en filigrane à travers les mots. Une manière bien bizarre de dire ce que l’on avait à dire, en tout cas, aux yeux de Jed, d’une inefficacité flagrante.
La foule commença à s’agiter autour de lui. Il se retourna et vit une escouade de la police des Unis qui arrivait. Son cœur fit un bond dans sa poitrine. Il ne fallait pas qu’il soit pris dans la rafle ! Il essaya d’abord de s’enfuir par l’arrière, mais les gens s’agitaient de plus en plus, empêchant toute progression à contre-courant, et les policiers s’approchaient vite. Il ne pourrait bientôt plus s’échapper devant eux sans être repéré. Il fit demi-tour et plongea dans la masse humaine devant lui. Mais celle-ci commençait à s’énerver et les gens se pressaient les uns contre les autres, en chuchotant d’abord, puis en criant.
L’orateur s’enfuit devant ces difficultés, ce qui fut le point de départ de la panique. Chacun se heurtait à son voisin en voulant partir dans une direction différente, et la centaine de personnes qui se trouvait là eut toutes les peines du monde à se disperser. La police chargea et se mit à frapper avec une violence et un illogisme inhabituels.
Jed ne comprenait pas cette sauvagerie devant des gens inoffensifs. Mais quand il reçut le premier coup, il se mit à courir avec les autres. Des policiers arrivèrent de partout, les encerclant presque. Jed avisa une petite auberge, il s’y engouffra. Les quelques badauds qui assistaient à l’échauffourée le laissèrent passer sans difficulté. Un des clients lui indiqua même une autre porte.
Vous pouvez ressortir par là, si vous voulez. De l’autre côté, il n’y pas personne.
Jed ne se le fit pas dire deux fois. Effectivement, dans l’autre rue,
il ne se passait rien. Les passants semblaient calmes. Il se décontracta, et reprit un air nonchalant. Soudain, un homme derrière lui se mit à crier.
- C’est lui, attrapez-le !
Il se retourna et vit un homme qui pointait un doigt accusateur vers lui. Il était accompagné de plusieurs policiers. Jed eut à peine le temps de réaliser qu’il se mit à courir comme un dératé, bousculant les gens et les étalages sur son passage. Les autres se mirent aussitôt à sa poursuite.
Il s’engagea dans la grande avenue, grouillante de monde. Dans sa course, il heurtait les passants, sa progression était difficile. Mais elle l’était aussi pour ses poursuivants. Ces derniers s’étaient mis à hurler, mais ça ne ressemblait pas à des sommations ou des ordres. On aurait dit des bêtes sauvages.
Quelque chose siffla à quelques centimètres de la joue de Jed. Il reconnut la chaleur d’un thermo-laser.
Mais ils sont devenus fous, pensa-t-il avec effroi. Tirer au thermo-laser dans la foule, c’est de la démence. Jamais les Unis ne laisseront passer ça !
Pourtant, les tirs se multiplièrent. La foule paniqua, se jeta à terre ou s’enfuit en hurlant. Jed s’abrita derrière une petite baraque. Il sortit son arme qu’il avait dissimulée jusque là.
Puis que c’est ainsi, dit-il.
Il jaillit de sa cachette comme un éclair. Ses poursuivants eurent à peine le temps de l’apercevoir que déjà d’eux d’entre gisaient à terre. Jed s’enfuit ventre à terre, et, avant que les autres aient répliqué, il obliqua sur la droite. La rue était longue, et les autres arrivèrent avant qu’il ait pu trouver une autre échappée. Les thermo-lasers recommencèrent, mais leurs tirs étaient éloignés et mal ajustés. Un passant fut touché sans que cela ralentisse le feu nourri qui arrosait la rue. Jed entrevit des escaliers sur sa droite, il s’y rua, grimpant les marches quatre à quatre. Il arriva sur une petite hauteur, qui surplombait les toits. Il se lança sur un des toits, se rattrapa de justesse, et refit le chemin à contre-courant. Les policiers ne l’avaient pas vu, et couraient dans la rue, juste en dessous de lui. Il les laissa passer et voulut regagner les escaliers, mais une fenêtre s’ouvrit
brusquement. Il brandit son arme, prêt à toute éventualité. Une jeune femme apparut, elle semblait un peu effrayée.
- Venez, par ici ! Dit-elle.
Méfiant, Jed s’approcha. Derrière elle, la pièce semblait vide. Il sauta. Effectivement, il n’y avait personne d’autre. Il détailla plus avant celle qui lui portait secours. Elle avait sans douté été prise au dépourvu, car elle était très légèrement vêtue. Elle avait visiblement peur. Mais c’est sur un ton coléreux qu’elle montra la porte à Jed.
Allez-vous en, sortez par ici, vous n’avez plus rien à craindre.
Pourquoi faites-vous ça ? demanda Jed
Je n’en sais rien, je n’ai pas réfléchi. Mais je vous en prie, partez. J’ai été folle de faire ça. Si jamais ça se sait !
Bon, eh bien merci quand même !
Il sortit. Au-dehors, la foule s’était massée et commentait l’événement avec véhémence. Jed s’y glissa, en essayant de se dissimuler. Mais personne ne semblait l’avoir reconnu. Il passa incognito dans la rue, et se dirigea sans trop savoir pourquoi vers le quartier des plaisirs, encore une fois. Quelle violence inutile ! Quelle mouche les avait donc piqués pour qu’ils s’acharnent sur lui ainsi ? Les ordres et les méthodes avaient-ils changés depuis la dernière révolte, ou bien les hommes s’étaient-ils laissé emporter à commettre ces bavures ? Il échafauda un plan dans sa tête.
Il devait essayer de contacter les membres restants de l’organisation, et faire le point de la situation. La révolte du mois dernier, si elle avait été un échec de fait, comme attendu, avait dû perturber les esprits, autant des classes quatre que des dirigeants. On pouvait sans doute élaborer une nouvelle stratégie à partir de là, et amener ainsi les grands changements dont avaient parlé les Anciens. Maintenant Jed savait, au plus profond de son être, que ces changements allient avoir lieu. Il avait pleinement intériorisé cette idée.
Tout s’expliquait maintenant. Depuis la révolte, les esprits avaient fait leur chemin. Le vent de la fronde soufflait. On avait enfin compris à quelle absurdité la logique de prêtres et des Unis avaient mené. Les Anciens n’avaient pas décidé, ils étaient au-dessus de tout ça. Ils étaient les spectateurs des conflits, pas les initiateurs. Les
prêtres s’étaient arrogé un pouvoir fictif en interprétant les discours des Anciens. Ils étaient tombés dans l’hypocrisie la plus complète.
Il fallait rénover la pensée encroûtée des gens.
- Eh bien Jed, on a fini par vous retrouver !
Jed se retourna brusquement. Quatre policiers étaient derrière lui. L’un d’eux pointa vers lui un tube rayonnant. Il eut juste le temps de reconnaître un haut dignitaire des prêtres qui le regardait en ricanant. Le rayon anesthésiant le frappa de plein fouet, et il sombra dans l’inconscience.