Julian avait prévenu.
« New York en janvier, Angela, c’est… comment vous dites déjà ? Ah oui. L’enfer, mais au congélateur. »
Elle avait ri au téléphone, coincée entre un stand de kwek-kwek et un vendeur de DVDs piratés à Divisoria.
— Sir, je viens de survivre à l’odeur du patis renversé sous 35 degrés… Je peux survivre à tout.
Elle n’avait pas compris qu’“enfer au congélateur” signifiait que l’air lui-même allait essayer de la tuer.
## 1. Le grand saut
L’avion atterrit dans un crissement de roues et un chœur de soupirs fatigués. Angela colla son nez contre le hublot.
Tout était… gris.
Pas le gris tendre du ciel de Manille avant l’orage. Un gris froid, agressif, comme si quelqu’un avait mis un filtre “hôpital” sur le monde. Le tarmac, les bâtiments, même le souffle des moteurs semblait gris.
Elle serra le dé à coudre de sa mère entre ses doigts.
Nanay, tu vois ça ? On est arrivées. Enfin… je suis arrivée. Mais tu comprends.
En sortant de l’avion, un mur d’air glacé lui frappa le visage.
— AYYYYY! — cria-t-elle, reculant d’un pas comme si quelqu’un lui avait donné une claque.
L’hôtesse devant elle retint un sourire.
— Welcome to New York, ma’am.
— This is not New York, this is freezer, — protesta Angela en frottant ses bras nus.
Elle portait un petit cardigan rose, son préféré, celui que Elena avait raccommodé vingt fois. C’était parfait pour l’air conditionné agressif des malls de Manille. Pour JFK en plein hiver… c’était une blague cruelle.
En dix secondes, ses dents claquaient.
Okay, Angela. Tu as survécu aux coupures de courant, aux inondations, au cousin de ton voisin qui essayait toujours de te vendre des sacs contrefaits. Tu peux survivre à ça.
Elle descendit la passerelle, tremblante, serrant son petit sac à bandoulière. Dans sa valise en soute, il n’y avait presque rien : deux jeans, trois T-shirts, une robe “pour la chance”, des chaussures trop grandes trouvées dans un ukay-ukay, et un sachet de riz glissé par sa marraine au dernier moment.
« Au cas où tu ne trouves pas de riz, ha ? Là-bas, ils mangent du pain tout le temps, c’est pas humain. »
Angela n’avait pas osé répondre que dans sa tête, New York, c’était déjà du riz et des gratte-ciel. La vérité, elle n’en savait rien. Elle n’avait vu la ville qu’en arrière-plan des photos de Julian.
Julian.
Elle serra son téléphone dans sa main. Pas de message. Il devait l’attendre à l’arrivée. Il avait promis, avec ce ton dramatique qui le rendait à la fois ridicule et rassurant :
« I will be there, Angela. Je serai le premier visage que tu verras. Après l’agent d’immigration. Et le contrôleur de passeport. Et le type désagréable de la sécurité. Mais après eux, ce sera moi. »
Elle sourit malgré le froid.
## 2. La première bataille : l’immigration
— Purpose of your visit?
L’agent d’immigration la regardait par-dessus ses lunettes, l’air d’un professeur qui n’aimait pas les blagues.
Angela se redressa.
— Modeling. I will be… — elle chercha le mot exact, puis lâcha, triomphante : — Top of the tops.
L’agent cligna des yeux.
— You mean… top model?
— Yes, that one. Top model. I will be that, sir.
Elle lui tendit la lettre d’invitation de l’agence, les mains légèrement tremblantes. L’homme parcourut les lignes, s’arrêta sur le logo, sur la signature de Julian Vance. Ses yeux se plissèrent.
— You know this man?
Le cœur d’Angela fit un bond bizarre.
— Yes. He is my… boss? Teacher? Fashion volcano?
L’agent la regarda comme si elle était un peu folle.
— Mentor, maybe? — suggéra-t-il.
— Yes! Mentor. That one. He found me in the… euh… — elle hésita, — fish market.
Les lèvres de l’agent tressaillirent.
— Fish market.
— Yes. Very… fishy. But he say, “You. You, with the chicken skewer and the broken slippers. Come. Walk.” And now… — elle ouvrit les mains, comme si tout JFK se transformait en podium — I am here.
Un silence.
Puis un souffle, qui ressemblait presque à un rire retenu.
Tampon.
— Welcome to the United States, Ms… — il regarda son passeport — Santos. Good luck with your… top of the tops.
Elle inspira profondément.
Welcome.
Le mot s’imprima en elle comme un tatouage.
## 3. Un volcan à l’aéroport
La porte automatique s’ouvrit sur la zone d’arrivée. Angela fut frappée par un mélange d’odeurs : café, désinfectant, parfums chers, sueur d’hiver enfermée sous des couches de manteaux. Elle chercha frénétiquement du regard.
Il était impossible à manquer.
Même de dos, Julian Vance était un spectacle. Manteau long couleur chameau, écharpe bordeaux jetée autour du cou comme si un styliste invisible lui avait crié “Drama, darling!”, et ce chignon haut perché qui lui donnait l’air d’un samouraï en pleine crise existentielle.
— ANGELAAAAA!
Il venait de la repérer. Sa voix traversa la salle comme un mégaphone dans une église.
Elle leva la main, un sourire immense lui mangeant le visage.
— Sir Julian!
Il se précipita vers elle, les bras ouverts, puis s’arrêta net à un mètre, la détaillant de haut en bas.
— You’re… freezing. Mon Dieu, mais qu’est-ce que tu portes? Ça, c’est pour un pique-nique en avril, pas pour New York en janvier!
Sans lui laisser protester, il arracha son écharpe de son propre cou et la lui enroula autour du visage et des oreilles jusqu’à ce qu’elle ressemble à un rouleau de printemps triste.
— There. Much better. My God, Angela, you look like… like a popsicle with eyelashes.
Elle éclata de rire, la buée sortant de sa bouche comme de la fumée de dragon.
— Sir, I cannot feel my nose.
— That’s normal. In this city, you don’t feel your nose six months per year. Come, come. Before you turn into a statue and I have to photograph you for a conceptual art project about immigration and hypothermia.
Il attrapa la poignée de sa valise.
— What is this? That’s all?
— Yes, sir.
— Oui, sir… — il secoua la tête — You Filipinas, you travel light and then you conquer the world. It’s very unsettling.
Elle marcha à côté de lui, les yeux écarquillés. Tout lui semblait trop grand : les panneaux, les escaliers, même les gens, emballés dans des couches de vêtements comme des oignons humains.
— Sir… — elle tira doucement sur son manteau — Where is the sun?
Julian leva les yeux vers le plafond gris-blanc de l’aéroport.
— En grève, probablement. Comme tout le monde à New York. Allez, ma star, on va te mettre au chaud.
## 4. Manhattan glacé, cœur en flammes
La première bouffée d’air extérieur fut pire que tout ce qu’elle avait imaginé.
Le vent s’engouffra sous le peu de tissu qu’elle portait et lui mordit les jambes comme une armée de crabes en colère. Elle laissa échapper un son aigu que même les mouettes de Tondo n’auraient pas compris.
— AYYYYY PUT—
— No, non, non, — Julian lui plaqua une main sur la bouche en la traînant vers le taxi — pas ces mots-là ici. Pas devant les taxis jaunes. Ils sont déjà assez agressifs comme ça.
Ils se glissèrent dans le taxi. À l’intérieur, il faisait à peine moins froid, mais au moins le vent n’essayait plus de la scalper.
Le chauffeur les regarda dans le rétroviseur.
— Where to?
— Manhattan. Lower East Side, — répondit Julian.
Angela colla son visage à la vitre. Les immeubles défilèrent, hauts, serrés, couverts de petites taches lumineuses. Les ponts semblaient des colliers de Noël géants. Partout, des lumières. Des fumées sortaient de bouches d’égout comme si la ville respirait.
— It’s like… — elle chercha — comme si Divisoria avait mangé Paris et Tokyo et tout mis dans une machine à laver.
Julian éclata de rire.
— That… is actually the best definition of New York I’ve ever heard.
Elle vit son reflet dans la vitre : ses joues rougies par le froid, ses yeux brillants, l’écharpe enroulée n’importe comment. Derrière elle, la ville.
Nanay, Tatay… vous voyez ça ?
Le dé à coudre contre sa peau était tiède, comme un petit cœur.
## 5. Le nid… ou presque
L’appartement de Julian n’était pas ce qu’elle avait imaginé.
Dans sa tête, “photographe de mode new-yorkais célèbre” équivalait à loft immense, murs blancs, œuvres d’art abstraites, cuisine où on ne cuisine jamais.
La réalité : un deux-pièces au quatrième sans ascenseur, plafonds hauts certes, mais envahi de piles de magazines, de boîtes de pellicules, de lampes de studio et de cintres chargés de vêtements.
— Welcome to my chaos, — annonça Julian en poussant la porte d’un coup de hanche.
Un chat surgit de nulle part, noir, avec un regard méprisant, et vint renifler les chaussures trop grandes d’Angela.
— This is Yves, — dit Julian. — Comme Yves Saint Laurent. Il juge tout le monde, ne le prends pas personnellement.
Yves la fixa, puis, contre toute attente, frotta sa tête contre son mollet.
— Oh! — Angela se pencha pour le caresser — Hello, fashion cat.
— Traître, — marmonna Julian en enlevant ses bottes.
Angela, elle, resta plantée au milieu du salon, les yeux tournant lentement sur 360 degrés.
Sur un mur, des photos immenses : des mannequins glacés dans des robes impossibles, des paysages urbains, des visages, des mains, des regards. Au milieu de ces beautés presque inhumaines, une photo attira son attention.
Une petite fille aux cheveux noirs, debout dans la boue, un bâton de brochettes de poulet à la main, le menton levé comme une reine. Derrière elle, des maisons de tôle. Dans ses yeux, un défi.
Angela sentit sa gorge se serrer.
— Sir… — elle s’approcha, les doigts tremblants — This is…
— Tondo, yes. The day I met you, — dit simplement Julian, debout derrière elle.
Elle toucha presque la photo, mais retira sa main au dernier moment, comme si elle allait se brûler.
— I look… — elle hésita — like I want to bite the world.
— You did bite the world. And it liked it, — répondit Julian.
Elle sourit, les yeux brillants.
— You kept the picture.
— Of course. It’s one of my best, — dit-il d’un ton léger, mais son regard à lui aussi brillait un peu. — Allez, je te montre ta chambre, avant que tu ne t’écroules sur mon tapis persan et que je doive t’expliquer aux pompiers.
La “chambre” était en réalité un renfoncement séparé du salon par un paravent japonais.
Un lit simple, une petite commode, un portant avec quelques cintres, et une fenêtre donnant sur un mur de briques.
Angela posa sa valise au sol.
— It’s… perfect, — dit-elle avec sincérité.
Par rapport à l’espace sur le toit de Tondo où elle avait dormi pendant des années, entre un seau de collecte d’eau de pluie et le vieux frigo qui ne fonctionnait plus, c’était un palais.
— Demain, — dit Julian en la pointant du doigt — on attaque le programme “Angela becomes a lady”. Ce soir, tu te reposes. Tu as faim?
Son estomac répondit pour elle avec un grondement sonore.
— Euh… yes?
— Of course. You Filipinos are always hungry. It’s a national sport. Je vais commander chinois.
Elle cligna des yeux.
— Chinese… rice?
— Yes, rice. Don’t worry. Je sais que sans riz, tu te déshydrates émotionnellement.
Elle rit.
— It’s true, sir.
## 6. L’affaire du riz et de la cafetière
Le lendemain matin, Angela se réveilla avec trois certitudes :
1. Le chauffage faisait un bruit de dragon asthmatique.
2. Elle ne sentait plus ses orteils.
3. Elle avait besoin de riz.
Le repas chinois de la veille avait été un choc : des quantités monstrueuses, certes, mais le riz était… bizarre. Sec. Granuleux. Comme si chaque grain avait une personnalité trop indépendante.
Elle se leva, enfilant un pull que Julian avait laissé sur une chaise, et sortit de “sa” chambre sur la pointe des pieds.
Julian dormait encore, affalé sur le canapé, la bouche entrouverte, son écharpe en guise de couverture, Yves roulé en boule sur son ventre. Il ressemblait à une rock star décédée, mais en plus bruyant.
Angela s’aventura dans la cuisine.
C’était un royaume étranger : une machine à café gigantesque, un grille-pain, des boîtes de céréales, des verres, des tasses… Mais pas de rice cooker.
— Hmmm, — murmura-t-elle, ouvrant tous les placards.
Des pâtes. Du café. Du thé. Du quinoa (elle ne savait pas ce que c’était mais le nom l’agaça). Des boîtes de conserve. Pas un seul grain de riz.
Elle posa les mains sur les hanches.
— Sir Julian, you are a monster, — chuchota-t-elle à l’intention de l’être endormi dans le salon.
Elle ouvrit sa valise et sortit le sachet de riz que sa marraine lui avait donné. Elle le posa sur le plan de travail. Le blanc des grains dans le plastique transparent la calma immédiatement. Home.
— Okay, Angela. You cooked rice with pot, with can, with old kettle. You can do it.
Son regard tomba sur la machine à café.
Elle s’en approcha, intriguée. Elle avait déjà vu ça dans les dramas, mais en vrai, c’était impressionnant. L’eau, le filtre, le bruit… La veille, Julian lui avait vaguement expliqué.
« Tu mets de l’eau, tu mets du café, tu appuies là, et ça fait de la magie. »
Elle plissa les yeux.
— If water and coffee make coffee… water and rice can make rice, right?
La logique lui paraissait imparable.
Elle remplit le réservoir d’eau, versa du riz dans le filtre en papier, en mit beaucoup, parce que more rice, more life, puis appuya sur le bouton.
La machine se mit à ronronner.
Angela croisa les bras, satisfaite.
— See, Nanay? New York cannot beat me. I can cook rice anywhere.
Le ronronnement se transforma en gargouillis, puis en un bruit inquiet.
Un filet d’eau blanchâtre commença à couler dans la cafetière. Puis, très vite, le filtre se gorgea, se déforma, et…
— Oh-oh.
Le papier céda. Le riz se déversa partout à l’intérieur de la machine, l’eau déborda, mélange de grains crus et d’une sorte de soupe trouble qui coulait sur le plan de travail, puis sur le sol.
— AYYYYY!
— Quoi encore?! — cria Julian depuis le salon, réveillé en sursaut.
Il débarqua dans la cuisine, les cheveux en pétard, un œil fermé, l’autre à moitié ouvert.
Il s’arrêta net.
Le spectacle était… apocalyptique.
La machine à café crachait une bouillie blanchâtre, des grains de riz gisaient sur le plan de travail comme des petits cadavres, et Angela, debout au milieu de tout ça, tenait un torchon dans une main et le sachet de riz dans l’autre, l’air d’une criminelle prise sur le fait.
— I… I can explain, — commença-t-elle.
Julian leva une main.
— Non. Non, je ne veux pas savoir. Je… — il prit une grande inspiration — actually, si. Je veux savoir. Parce que je suis maso. Angela. Qu’est-ce que tu as fait à ma machine à café italienne à 600 dollars?
Elle déglutit.
— I was… — elle secoua le sachet de riz — cooking.
Silence.
Le silence le plus bruyant de sa vie.
Julian cligna des yeux. Une fois. Deux fois.
— You. Tried to cook. Rice. In a coffee machine.
— It’s machine with water, — dit Angela, comme si c’était la preuve ultime — and heat. At home, we cook rice with pot, sometimes with broken rice cooker, sometimes with old kettle. Machine is machine, sir.
Il posa une main sur son cœur.
— Mon Dieu, donne-moi la force… — Il s’avança, inspecta les dégâts, puis la regarda. — Angela. Ma petite étoile. La logique de Tondo ne s’applique pas toujours ici. Ici, les gens achètent des machines pour tout. Une machine pour le café. Une machine pour le riz. Une machine pour faire des glaçons. Une machine pour écraser l’ail. C’est absurde, mais c’est comme ça.
Elle baissa les yeux.
— I just wanted… real rice.
Julian la fixa encore une seconde.
Puis, contre toute attente, il éclata de rire.
Pas un petit rire poli. Un fou rire explosif, incontrôlable, qui le plia en deux.
— Of course. Of course, la fille qui a défilé entre des rats dans les ruelles de Tondo va essayer de cuisiner du riz dans ma machine à espresso. Je… — il essuya une larme au coin de son œil — I should have known. I should have hidden it.
Angela le regarda, d’abord vexée, puis contaminée par son rire.
— Don’t laugh! I am genius. Experimental cooking.
— Oh yes. Très expérimental. Post-apocalyptique même.
— We can still eat it, maybe? — proposa-t-elle en désignant la bouillie.
— If we want to die, yes. Et puis, tu as inventé une nouvelle boisson : le latte de riz cru.
Ils rirent encore. Le froid dehors, la fatigue, le stress, tout se mélangeait dans ce moment absurde.
Julian finit par se redresser, prenant une grande inspiration.
— Bon. Leçon numéro un : on n’expérimente pas avec mes machines chères. Leçon numéro deux : on va t’acheter un rice cooker. Tout de suite. Avant que tu décides que le four est une bonne idée.
## 7. Leçons de “bonne manière”
L’après-midi même, après avoir ramené un petit rice cooker blanc comme un nouvel espoir dans la cuisine, Julian déclara :
— Maintenant, on passe aux choses sérieuses.
Angela, assise à la table, une tasse de thé fumant entre les mains, leva un sourcil.
— More serious than killing coffee machine?
— Beaucoup plus. Aujourd’hui commence le programme “Angela apprend les bonnes manières”. Si tu veux survivre aux castings, aux dîners, aux défilés, tu dois savoir te tenir. Marcher, parler, manger. Tu comprends?
Elle hocha la tête, un peu inquiète.
— Yes, sir.
— Première chose, — dit-il en se plaçant face à elle — arrête de m’appeler “sir”.
Elle cligna des yeux.
— But… you are my sir.
— Je suis ton mentor, ton ami, ton tyran bienveillant. Mais pas ton professeur de lycée militaire. Julian. Ou “Kuya Julian” si ça t’amuse.
Elle testa.
— Kuya Julian.
Il grimaça.
— On dirait un personnage secondaire d’une telenovela. Mais c’est mignon. Okay, garde-le pour quand tu veux quelque chose. Sinon, Julian, ça ira.
— Yes, Julian.
— Voilà. Progrès. Now. Posture.
Il attrapa un livre épais — une monographie sur Helmut Newton — et le posa sur sa tête.
— Stand.
Angela obéit, se levant avec précaution. Le livre menaça immédiatement de tomber.
— Balance, — ordonna Julian. — Imagine que tu as une couronne. Tu es une reine. Pas une vendeuse de brochettes qui court après le jeepney.
— Hey, — protesta-t-elle — I was very elegant brochette seller.
— Je n’en doute pas, mais le monde n’est pas prêt pour ça sur les podiums de Paris. Now, shoulders back. Chin up. Comme si le monde t’appartenait.
Elle redressa les épaules, leva le menton. Le livre se stabilisa.
— Good. Now, walk.
Elle fit un pas. Le livre tomba avec un bruit sourd sur le tapis.
— Ayyy.
Julian se pinça l’arête du nez.
— Encore.
Ils recommencèrent. Dix fois. Vingt fois. Angela marchait, tournait, le livre tombait, elle le ramassait, recommençait. Au bout d’un moment, sa concentration se fissura.
— In Tondo, if you walk like this, people think you are crazy, — grommela-t-elle.
— In New York, si tu marches comme tu marchais à Tondo, les gens ne te remarqueront même pas. Et toi, tu es née pour être remarquée.
Elle se tut, touchée malgré elle.
Elle reprit le livre, le posa sur sa tête, recommença. Petit à petit, ses pas se firent plus sûrs. Le balancement des hanches, qu’elle maîtrisait déjà en vendant des brochettes comme sur un podium improvisé, se mit au service de cette nouvelle discipline.
Au bout de plusieurs minutes, Julian leva une main.
— Stop. Now, turn.
Elle tourna. Le livre resta en place.
— Again.
Elle recommença. Toujours stable.
Julian sourit.
— Voilà. Là, je retrouve la petite tigresse du marché aux poissons.
Elle sourit, essoufflée.
— My neck is dying.
— Le prix de l’élégance, ma chérie.
Il la laissa souffler, puis reprit :
— Deuxième leçon : la fourchette.
Angela le regarda, incrédule.
— Fork?
— Oui, la fourchette. Et le couteau. Et la serviette. Et tous ces instruments de torture sociale que les gens riches utilisent pour se sentir supérieurs.
Il dressa la table comme s’ils attendaient la reine d’Angleterre : assiette, couteau, fourchette, une petite cuillère, un verre, une serviette pliée.
— In Tondo, we use spoon and fork. Or just hands. Faster, — dit Angela.
— Je sais. Et je préfère mille fois manger avec les mains sur un trottoir de Manille qu’un dîner guindé à Manhattan. Mais toi, tu devras faire les deux. Alors on s’entraîne.
Il s’assit en face d’elle.
— Quand tu t’assois, tu ne t’écrases pas sur la chaise comme un sac de riz.
— Hey, — protesta-t-elle. — Why always rice in your example?
— Parce que c’est ton obsession. Et je parle ton langage, mon amour.
Elle réprima un sourire.
Il lui montra comment tenir la fourchette, le couteau, comment ne pas pencher la tête trop près de l’assiette, comment utiliser la serviette.
Au bout de dix minutes, Angela fit une grimace.
— My hand is tired. Spoon is easier.
— La vie facile ne fait pas les grandes dames, — répondit-il.
— In Tondo, life is not easy but we still use spoon, — répliqua-t-elle du tac au tac.
Il la fixa, puis rit.
— Touché.
Ils continuèrent. Elle renversait parfois la fourchette, se trompait de côté pour le couteau, oubliait la serviette sur la table.
À un moment, alors qu’elle faisait glisser la fourchette un peu trop vite, celle-ci s’échappa de ses doigts et vola dans la pièce pour aller s’écraser à deux centimètres du chat Yves, qui bondit en arrière, outré.
— AYYY SORRY!
— Mon Dieu, tu as failli tuer Yves Saint Laurent, — s’exclama Julian en portant une main à sa poitrine. — Les fashion police vont nous arrêter.
Angela se précipita pour caresser le chat, qui la regarda avec un mépris renouvelé.
— I think he hates me now.
— Non. Il t’aimera quand tu sauras tenir une fourchette. Il a des standards.
## 8. Le volcan et la patience
Les jours suivants furent un mélange d’émerveillements et de frustrations.
Le matin, Angela découvrait New York : les trottoirs glacés, la vapeur qui sortait des bouches de métro, les vendeurs de hot-dogs qui grelottaient, les voix dans toutes les langues. Julian la traînait de casting en casting, lui répétant :
— Épaules en arrière. Regarde-les comme si tu les choisissais, pas comme s’ils te jugeaient.
L’après-midi, ils retournaient à l’appartement pour les “leçons de bonne manière”.
Julian pouvait être tendre, drôle, mais aussi… volcanique.
Le troisième jour, alors qu’elle essayait encore de maîtriser la façon “élégante” de s’asseoir et se lever d’une chaise, il explosa :
— Non, non, non! Angela! Quand tu te lèves, tu ne fais pas ce bruit de chaise qui crisse comme si tu annonçais une guerre! C’est… — il chercha le mot — agressif!
— But the chair is noisy! — protesta-t-elle.
— Oui, mais tu dois la dompter. Comme tu as dompté ces talons de 12 cm à Manille. Tu te souviens? Tu étais une gazelle! Là, tu es… — il fit un geste vague — un carabao fatigué.
Elle sentit la pique. Elle se renfrogna.
— In Tondo, no one cares if chair is noisy. People care if you have food. Or roof. Or if flood take your things.
Il s’arrêta net.
Le silence tomba entre eux, lourd.
Angela baissa les yeux, soudain consciente d’avoir laissé sortir quelque chose de plus profond que prévu.
Julian passa une main dans ses cheveux.
— You’re right, — dit-il, plus calmement. — Tu as raison. Je deviens… — il chercha le mot — obsédé avec des détails ridicules. Mais comprends-moi, ma belle. Ces détails ridicules, ici, ils ouvrent des portes. Ou ils les ferment.
Elle garda le silence, le regard fixé sur le sol.
Il soupira.
— Encore une fois, — dit-il, mais le ton avait changé. Moins dur. Plus… patient.
Elle se leva, se rassit, se leva à nouveau. Plus doucement. La chaise grinça à peine.
Julian hocha la tête.
— Voilà. Là, tu es une reine qui quitte son trône, pas une cliente fâchée dans un fast-food.
Elle eut un rire étouffé malgré elle.
— You are very dramatic, Julian.
— C’est pour ça qu’on me paie.
Pourtant, ce n’était pas la fin des tensions.
Un soir, après une journée particulièrement épuisante, Angela rata complètement une simulation de dîner chic — elle renversa son verre d’eau, confondit les couverts, oublia la serviette, parla la bouche pleine.
Julian tapa du poing sur la table, l’eau éclaboussant encore plus.
— Angela! Tu le fais exprès? Tu n’écoutes rien de ce que je dis depuis trois jours?
La colère dans sa voix la blessa comme une gifle.
— I am trying! — répliqua-t-elle, les larmes aux yeux. — My head is full. New city, new people, new cold, new rules. Always new, new, new. In my life, I learned how to sell, how to run, how to survive flood, how to feed myself. Now I have to learn how to sit, how to hold fork, how to not make noise, how to say “thank you” in fancy way. Maybe my brain is tired, okay?
Il resta figé.
Elle se leva brusquement, la chaise grincant, cette fois violemment, et s’enfuit derrière le paravent de sa “chambre”.
Julian resta seul à la table, le cœur battant. Yves sauta sur une chaise, le regardant comme s’il attendait la suite du drame.
— Don’t look at me like that, — grogna-t-il au chat. — I know. I’m an idiot.
Il respira profondément.
Tu l’as sortie de son monde, Vance. Tu l’as jetée dans le tien. Tu ne peux pas lui hurler dessus parce qu’elle ne sait pas immédiatement comment s’y déplacer.
Il laissa passer quelques minutes, le temps que sa propre volcanité se calme.
Puis il s’approcha du paravent et toqua doucement.
— Angela?
Silence.
— Angela, ouvre. Sinon je vais devoir commencer un monologue dramatique, et crois-moi, j’en suis capable.
Toujours rien.
Il poussa doucement le paravent.
Angela était assise sur le lit, les genoux ramenés contre sa poitrine, serrant le dé à coudre dans sa main. Ses joues étaient humides.
Il sentit quelque chose se serrer en lui.
— Hey, — dit-il doucement, très différent du Julian flamboyant de d’habitude — ma petite tigresse.
Elle ne leva pas la tête.
— I don’t know how to be… — elle chercha le mot — fancy.
— Je ne veux pas que tu sois fancy, — répondit-il en venant s’asseoir sur le bord du lit. — Je veux que tu sois… armée. Que tu aies toutes les armes pour que personne ne puisse te faire sentir petite. Tu comprends la différence?
Elle renifla.
— In Tondo, I already felt small. Here, I feel… microscopic.
Il sourit tristement.
— Moi aussi, au début. Tu crois que je suis sorti du ventre de ma mère avec une écharpe en soie et un appareil photo Leica? Non. J’étais un petit gars de Queens avec un accent pourri et des chemises trop grandes. J’ai appris. En me trompant. Beaucoup.
— People shouted at you too? — demanda-t-elle, enfin en relevant les yeux vers lui.
— Oh, beaucoup. Des photographes, des directeurs artistiques, des mannequins, des clients. Et… — il eut un petit sourire — ma mère. Elle hurlait très bien, ma mère. Elle me lançait des chaussures aussi. Tu vois, je suis traumatisé, c’est pour ça que je crie.
Elle eut un rire étouffé.
— No shoes here, please.
— Promis. Seulement des fourchettes volantes, — répondit-il en lui adressant un clin d’œil.
Il reprit, plus sérieux :
— Angela. Tu n’as pas à devenir quelqu’un d’autre. Tu es déjà… — il chercha le mot — spectaculaire. Mais le monde où tu entres a ses codes. Et je ne veux pas qu’ils t’humilient parce que tu ne les connais pas. Alors, oui, je deviens… impatient. Parce que j’ai peur pour toi.
Elle le regarda, surprise.
— You are… afraid?
— Terrifié. Tu crois que j’emmènerais n’importe qui dans cette jungle? Non. Je t’ai choisie. Alors maintenant, je dois faire en sorte que tu survives. Et que tu gagnes.
Un silence.
Puis Angela inspira profondément.
— You also have to learn something, Julian.
— Ah oui? — Il arqua un sourcil. — Et qu’est-ce que mademoiselle Tondo va m’apprendre?
— Patience.
Il éclata de rire.
— Patience? Moi?
— Yes. In Tondo, nothing happens fast. You wait for jeepney, you wait for rain to stop, you wait for water to go down in flood. You wait for food sometimes. If you shout all the time, you die tired.
Il la regarda, frappé.
— If you shout all the time, you die tired. C’est… très sage. Très dramatique aussi, j’aime beaucoup.
— You like drama, — dit-elle avec un petit sourire.
— J’adore. Mais pas quand ça te fait pleurer.
Il tendit la main, hésita une seconde, puis posa doucement ses doigts sur le dé à coudre qu’elle serrait.
— Ta mère… — dit-il doucement — elle serait fière de toi.
Les yeux d’Angela se remplirent à nouveau de larmes, mais cette fois, elles étaient différentes. Plus chaudes.
— She would laugh about coffee machine, — dit-elle.
— Elle m’aurait probablement insulté pour ne pas avoir acheté de rice cooker dès le premier jour, — répondit-il.
Ils rirent ensemble.
Julian se leva.
— Deal, alors. Tu apprends les bonnes manières. Et moi, j’apprends… la patience. Et, euh, peut-être aussi à acheter du riz avant que tu ne détournes mes appareils ménagers.
— Deal, — dit-elle en hochant la tête.
Il tendit la main. Elle la serra.
Un pacte silencieux fut scellé.
## 9. Riz, satin et petits miracles
Les semaines suivantes, quelque chose changea entre eux.
Julian criait encore parfois, bien sûr. C’était dans sa nature. Mais il se rattrapait plus vite, s’excusait plus souvent, expliquait mieux. Il apprenait à respirer avant de laisser le volcan éclater.
Angela, elle, progressait à vue d’œil.
Elle ne renversait presque plus son verre. Elle utilisait la serviette sans oublier. Elle savait se lever d’une chaise sans bruit, marcher avec un livre sur la tête tout en répondant à une question en anglais.
Un soir, alors qu’ils rentraient d’un casting épuisant, elle mit du riz dans le rice cooker avec une dextérité qui faisait plaisir à voir.
— Look, — dit-elle fièrement — no more coffee machine tragedy.
— Hallelujah, — répondit Julian en levant les yeux au ciel.
Ils mangèrent du riz chaud avec des œufs brouillés et des restes de légumes. Assis à la petite table, dans cet appartement encombré du Lower East Side, ils ressemblaient plus à une drôle de famille qu’à une star en devenir et à son mentor volcanique.
— Today, at casting, — dit Angela la bouche pleine (mais elle s’interrompit, avala, puis reprit en jetant un coup d’œil à Julian, qui approuva d’un signe de tête) — they made us walk in bikini. Outside. In the cold. For “winter swimwear”. Very crazy.
Julian leva les yeux au ciel.
— Bienvenue dans le monde de la mode. Où tout le monde veut être original et finit par être stupide.
— One girl cried, — continua Angela. — She said her toes are dead.
— Poor toes, — dit Julian d’un ton théâtral. — Condoléances à sa pédicure.
— But I thought about Tondo, — dit Angela. — About walking in flood water with trash and rats. I thought, “Okay, this is also water, but cold and clean.” So I smiled.
Julian la fixa.
— You smiled?
— Yes. I think they liked it. They looked surprised. Other girls were angry face. I was… — elle chercha — Balut face.
— Balut face?
— You know, when you eat something scary but you smile because you know it’s good.
Julian éclata de rire.
— Angela, tu es… — il posa sa fourchette — tu es un trésor.
Elle sentit ses joues chauffer.
— Treasure with cold toes.
— Je te promets qu’un jour, tu choisiras dans quels shootings tu veux avoir froid. Et lesquels tu refuses. Et tu diras, avec ton accent adorable : “No, thank you, I only do warm water now.”
Elle secoua la tête, incrédule.
— Me? Say no?
— Oui, toi. Un jour. Mais pour l’instant… — il leva son verre d’eau — à ta première “Balut face” en bikini dans la neige.
Elle leva son verre aussi.
— And to your patience.
Ils trinquèrent. L’eau n’avait jamais eu aussi bon goût.
Cette nuit-là, alors que Julian ronflait dans le salon et qu’Yves rêvait probablement d’un monde sans fourchettes volantes, Angela resta éveillée quelques minutes de plus.
Elle ouvrit la fenêtre de sa petite chambre de fortune. Un souffle glacé entra, lui mordant les joues. Dehors, la ville bruissait encore. Des sirènes au loin, des voix, des klaxons, le bourdonnement continu de quelque chose de plus grand qu’elle.
Elle serra le dé à coudre contre son cœur.
— Nanay, Tatay, — murmura-t-elle en tagalog — j’ai essayé de faire du riz dans une machine à café aujourd’hui. C’était un désastre. Mais… j’ai aussi appris à marcher avec un livre sur la tête, à ne pas tuer un chat avec une fourchette, et à faire rire un volcan.
Le vent emporta ses mots.
Elle sourit.
New York était rude. Froid. Absurde. Mais elle commençait à comprendre une chose : elle n’était pas venue ici pour devenir quelqu’un d’autre. Elle était venue pour devenir elle-même en plus grand. Plus lumineuse. Avec du riz, du satin, des souvenirs de jasmin et le bruit d’une vieille machine à coudre dans le cœur.
Et, quelque part entre un rice cooker flambant neuf et une machine à café traumatisée, entre les cris d’un photographe volcanique et ses excuses maladroites, entre la boue de Tondo et la neige sale de Manhattan, quelque chose de précieux était en train de naître.
Pas seulement une carrière.
Une famille choisie. Un amour étrange, pas encore nommé. Une patience partagée.
Le grand saut, se dit-elle en fermant la fenêtre, ce n’est pas seulement l’avion qui t’emmène d’un continent à l’autre.
C’est aussi apprendre à tenir une fourchette…
sans lâcher le goût du riz.