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Angela de Manille à New York, chapitre 5

Olivier Muhleisen

La première fois qu’Angela vit un vrai podium, elle pensa sincèrement que quelqu’un avait renversé de la lumière sur le sol.

C’était à Makati, dans un hôtel si climatisé que ses orteils, habitués à la chaleur de Tondo, se demandèrent s’ils n’avaient pas été transférés en Alaska sans prévenir. Le sol brillait, les spots l’aveuglaient, et autour d’elle, des filles à la peau nacrée et aux pommettes taillées au scalpel répétaient leur démarche avec un sérieux de chirurgien en pleine opération.

Angela, elle, tenait encore une brochette de barbecue dans la main.

— Tu ne peux PAS manger ça en coulisses, gémit Julian en lui arrachant presque le bâton. C’est de la graisse. De la fumée. De l’odeur. Tu es dans un show haute couture, pas dans un stand de street food.

— Mais j’ai faim, Julian, protesta-t-elle, ses grands yeux noirs implorants. Et puis, si je tombe sur le podium parce que j’ai faim, ce sera quoi ? Haute couture ou haute catastrophe ?

Julian, en bermuda, chemise hawaïenne et foulard en soie noué comme s’il s’apprêtait à monter sur le pont d’un yacht, leva les yeux au ciel.

— Tu es un cauchemar, Angela. Un cauchemar sublime. Donne ça.

Il prit une bouchée de la brochette, pensive.

— Bon. C’est délicieux. Mais ils ne sont pas prêts pour ça. Eux, ils vivent de café noir et d’air conditionné.

Angela rit, ce rire qui commençait à devenir sa marque de fabrique : sonore, cristallin, un peu trop fort pour les oreilles délicates des mannequins blasées.

Les filles autour se retournèrent, fronçant les sourcils, comme si quelqu’un avait osé apporter de la joie dans une zone interdite.

Le show de ce soir-là n’était pas encore « le » grand défilé, celui qui la propulserait au firmament. C’était un show local, sponsorisé par une marque de shampoing qui promettait des cheveux « plus brillants que tes rêves ». Mais pour Angela, c’était un rêve déjà : un vrai maquilleur qui lui appliquait du rouge à lèvres avec une concentration quasi religieuse, une coiffeuse qui tentait de dompter ses cheveux noirs rebelles, et une styliste qui parlait en anglais rapide avec des mots qu’elle ne comprenait pas tous.

— Chin up… shoulders back… walk like you own the world, disait la styliste, une femme aux lunettes rondes, tailleur blanc immaculé.

Angela hocha la tête, même si elle avait compris seulement « world ». Le monde. Ça, elle connaissait. Le sien sentait le poisson, la pluie et le jasmin de sa mère.

Elle toucha machinalement le petit dé à coudre en métal qui pendait à son cou.

— Maman, murmura-t-elle en bisaya, regarde-moi. Je vais marcher sur un sol qui brille.

Julian l’entendit et se radoucit immédiatement. Derrière son tempérament volcanique, il avait développé une sorte de vénération silencieuse pour Elena et José, ces fantômes lumineux qui semblaient marcher à côté d’Angela à chaque pas.

— Hey, kid, dit-il plus doucement, en lui relevant le menton avec deux doigts. Souviens-toi de ce que je t’ai appris.

— Oui, oui, je sais, répondit Angela en prenant un air concentré. Regarde droit. Ne pense pas à la foule. Pose le talon, puis la pointe, comme si je caressais le sol. Et…

— Et ? fit Julian, patient.

Un sourire malicieux se dessina sur ses lèvres.

— Et fais comme si j’étais Beyoncé.

Julian porta une main dramatique à son cœur.

— Tu es infernale. Mais oui. Tu es Beyoncé. Tu es la reine. Tu es…

Il la regarda dans sa robe étincelante, un mélange improbable de satin bon marché et de perles en plastique. Ses joues encore rondes, ses yeux trop expressifs pour le monde glacial de la mode, ses épaules fines mais droites.

— Tu es Angela, corrigea-t-il finalement. Et ça, c’est mieux que Beyoncé.

Quand son nom fut appelé, ses jambes tremblèrent.

— Next, ANGELA… comment déjà ? demanda un assistant avec un micro, hésitant sur son nom.

— Just Angela, dit-elle, la voix un peu trop haute. Comme Madonna. Mais plus petite.

L’assistant cligna des yeux, puis haussa les épaules.

— Next, Angela!

La musique monta. Un battement électronique, un peu trop fort, un peu trop agressif. Angela avança jusqu’au bord du rideau noir. La lumière du podium découpait un rectangle éblouissant devant elle. Elle entendait le bruit diffus de la foule : des rires, des verres qui s’entrechoquent, des chuchotements.

Elle inspira profondément. L’odeur du maquillage, de la laque, de la climatisation. Et soudain, au milieu de tout ça, elle sentit autre chose.

Le jasmin.

Elle ferma les yeux une seconde. Dans ce parfum fantôme, elle entendit le ronronnement de la machine à coudre d’Elena, le chant de José qui inventait des poèmes sur les vagues.

« Ma petite Angela, marche comme si chaque pas cousait ta vie. »

Elle sourit.

— Okay, murmura-t-elle. Let’s go.

Elle entra.

Les premières secondes furent un flou. La lumière, les flashes, le sol qui semblait glisser sous ses talons de douze centimètres. Mais son corps se souvenait de Tondo, des ruelles étroites où elle défilait en portant des brochettes au-dessus de sa tête pour ne pas les faire tomber, des flaques d’eau à éviter, des chiens endormis au milieu du chemin, des enfants qui criaient son nom.

Elle marcha.

Talon, pointe. Hanche, épaule. Regard droit. Elle sentit le tissu de la robe frôler ses jambes maigres, comme les jupes improvisées qu’Elena lui faisait avec des chutes de tissus. Elle fit un léger pivot au bout du podium, comme Julian le lui avait appris dans leur “studio d’entraînement” improvisé – une allée entre deux baraques de tôle, avec des enfants comme public et des poules comme juges silencieuses.

Et puis, sans prévenir, elle éclata de rire.

Pas un rire nerveux. Un rire de joie pure. Parce qu’elle venait de se rendre compte que, là, sur ce podium brillant, elle faisait exactement la même chose qu’à Tondo. Marcher. Rêver. Jouer.

Le photographe officiel, un homme au visage sévère, eut un léger sursaut derrière son appareil. Les mannequins ne riaient pas. Elles faisaient la moue. Elles boudaient. Elles avaient l’air d’avoir perdu un empire dans la salle de bain.

Mais cette fille, cette Angela, riait.

Le flash cliqueta. Une fois. Deux fois. Trois fois.

— Tu as ri, constata Julian plus tard, en coulisses, les mains sur les hanches. Devant tout le monde. Sur le podium.

Angela, encore en robe, les pieds nus maintenant, massait ses orteils endoloris.

— Oui. Désolée. C’est sorti tout seul. Je pensais à… à la fois où j’ai glissé sur un poisson à Tondo et où tout le monde a cru que c’était un nouveau pas de danse.

Julian l’observa, partagé entre le désir de lui faire un discours sur le professionnalisme et l’envie irrépressible de rire à son tour.

— Tu sais que ce n’est pas comme ça qu’on fait, normalement, dit-il, mais sa voix manquait de conviction.

— Normalement, c’est ennuyeux, répliqua Angela. Je veux pas être ennuyeuse, Julian. Je veux être… moi.

Il poussa un long soupir, leva les yeux au ciel comme s’il demandait de l’aide à une divinité de la haute couture.

— Très bien. D’accord. On va dire que c’était… ton truc. Ta signature.

Il s’approcha d’elle, remit une mèche de cheveux derrière son oreille.

— Tu étais magnifique, kid.

Elle rougit, baissa les yeux.

— Tu crois que maman aurait aimé ?

— Elle aurait hurlé de fierté. Et ton père aurait écrit un poème sur la façon dont tes pas faisaient danser la lumière.

Elle serra plus fort son dé à coudre.

— Alors c’est bon.

Les jours suivants, une chose étrange se produisit.

Une photo d’Angela, prise pendant son rire sur le podium, commença à circuler sur les réseaux sociaux locaux. On l’y voyait, la bouche ouverte sur un éclat de rire, les yeux plissés, une main légèrement levée comme si elle saluait un ami invisible au fond de la salle. La légende disait :

« Quand tu te souviens que tu as laissé ton riz sur le feu, mais que tu dois quand même finir le défilé. »

Elle devint virale.

— Tu vois ? annonça fièrement Julian, tablette à la main, en lui montrant les partages et les commentaires. Tu es un mème. C’est la première étape vers la gloire.

Angela, assise sur une caisse en plastique dans la petite chambre qu’ils louaient près de Quiapo, le regarda, perplexe.

— C’est… bien, ça, d’être un mème ?

— Pour toi, oui. Tu es… comment disent-ils… relatable. Tu ne fais pas peur. Tu donnes envie de manger du riz avec toi.

— Les gens ont envie de manger du riz avec moi ? C’est bizarre comme compliment.

Julian éclata de rire.

— Crois-moi, dans ce milieu, c’est le plus beau compliment possible.

C’est cette photo qui attira l’attention de la première grande agence de Manille.

Le bureau était au dernier étage d’une tour en verre. Angela n’avait jamais mis les pieds si haut dans le ciel. L’ascenseur lui donna l’impression de quitter la Terre. Elle serra le bras de Julian.

— Et si on reste coincés ? Et si l’ascenseur tombe ? Et si…

— Si l’ascenseur tombe, on meurt dans une tour de la finance, kid. C’est une mort très chic. Respire.

Les portes s’ouvrirent sur un espace blanc, froid, où tout semblait trop propre. Une réceptionniste au chignon parfait les accueillit avec un sourire mécanique.

— Miss Angela…? demanda-t-elle, butant sur la terminaison.

— Just Angela, répéta cette dernière avec un sourire. Comme Madonna. Mais avec plus de riz.

La réceptionniste cligna des yeux, déconcertée, avant de les faire entrer dans un grand bureau où une femme était assise derrière un immense bureau en verre.

Elle s’appelait Madame Reyes, et tout en elle criait « pouvoir » : son tailleur noir impeccable, son rouge à lèvres rouge sombre, sa manière de tenir un stylo comme si elle signait des destins.

— Alors, c’est vous, la fille qui rit sur le podium, dit-elle, sans préambule.

Angela déglutit.

— Oui, madame. Désolée. J’étais…

— C’était bien, coupa Reyes. Différent. Les gens ont aimé. Ils disent que vous avez… comment déjà… Une joie contagieuse.

Angela sentit une chaleur monter dans sa poitrine.

— C’est parce que je pense à mon maman, répondit-elle, son accent roulant sur les mots.

Les yeux de Reyes glissèrent vers Julian.

— Et vous, vous êtes ?

— Julian Vance, dit-il en se redressant. Photographe de mode. Son… manager. Mentor. Gardien. Et parfois baby-sitter.

— Je ne suis pas un bébé, protesta Angela.

— Tu ne sais toujours pas programmer ton réveil, rétorqua Julian.

Reyes les observa un instant, amusée malgré elle par leur dynamique.

— Bien. Angela, nous voulons vous signer dans notre agence. Nous pensons que vous avez un potentiel intéressant. Mais…

Elle marqua une pause.

— Il faudra travailler certains aspects.

Angela se redressa instinctivement.

— Comme… quoi ?

— Votre démarche est bonne. Votre visage est très photogénique. Le sourire… à utiliser avec parcimonie. Mais surtout…

La directrice plissa légèrement les yeux.

— Votre accent.

Le silence tomba dans le bureau comme une nappe mouillée.

— Mon… accent ? répéta Angela, sans comprendre. Quel problème avec mon accent ?

— Il est… très marqué. Très… Tondo, disons. Pour les castings internationaux, il faudrait le lisser. Le neutraliser. Les clients aiment les filles qui peuvent parler anglais sans qu’on devine d’où elles viennent.

Angela sentit son estomac se nouer.

— Mais… moi, je viens de Tondo.

— Justement, dit Reyes avec un sourire poli. Vous ne voulez pas rester là-bas toute votre vie, si ?

Angela ouvrit la bouche, mais aucun son n’en sortit. Elle jeta un coup d’œil à Julian.

Il s’était figé. Ses yeux, d’ordinaire pétillants d’ironie, s’étaient durcis.

— Excusez-moi, intervint-il d’une voix glacée. Je croyais que vous la vouliez pour ce qu’elle est. Pas pour ce que vous pourriez lisser.

— Monsieur Vance, dit calmement Reyes, nous sommes dans une industrie où…

— Je sais parfaitement dans quelle industrie nous sommes, la coupa Julian. C’est celle qui a décidé qu’il fallait être maigre, blanche, silencieuse et interchangeable pour valoir quelque chose. Et c’est précisément pour ça que cette fille-là vous intéresse. Parce qu’elle n’est rien de tout ça.

Il posa sa main sur l’épaule d’Angela.

— Son accent, c’est sa vie. C’est sa mère qui lui apprend à dire « je t’aime » en cousant des robes. C’est son père qui lui récite des poèmes sur le port. C’est Tondo qui parle à travers elle. Vous voulez vraiment transformer ça en… soupe tiède ?

Reyes le fixa, un peu surprise par la véhémence.

— Nous voulons juste maximiser ses chances, dit-elle. Les clients…

— Les clients s’habitueront, répondit Julian. Ou ils iront acheter un autre modèle. Mais pas cette fille. Elle, elle gardera son accent. Son rire. Sa façon de dire « hamburger » comme si c’était un mot en tagalog.

Angela baissa les yeux sur ses mains. Elle sentit une colère étrange monter, mêlée de honte. Elle pensa à toutes les fois où, à l’école, on s’était moqué de sa façon de prononcer certains mots en anglais. À toutes les fois où elle s’était tue pour ne pas avoir à s’excuser de sa voix.

— Je peux apprendre à parler mieux, dit-elle doucement. À prononcer comme eux. Mais… je ne veux pas oublier comment je parle maintenant.

Reyes soupira.

— Personne ne vous demande d’oublier, mademoiselle. Juste… d’ajuster.

Julian se pencha vers Angela.

— Kid, écoute-moi bien, dit-il à voix basse. Ce monde va essayer de te polir jusqu’à ce que tu ne brilles plus. Tu vas devoir choisir quand tu acceptes de changer… et quand tu refuses.

Elle leva vers lui un regard sérieux.

— Et toi, Julian, tu veux que je change ?

Il la fixa. Dans ses yeux, il revit la petite fille de Tondo qui marchait dans la boue comme si c’était un tapis rouge. La jeune femme qui riait sur un podium bon marché comme si c’était Paris.

— Je veux que tu apprennes, que tu grandisses, répondit-il. Mais je ne veux pas qu’un seul de tes « r » roulés disparaisse contre ta volonté.

Il se tourna vers Reyes.

— Voilà le deal, dit-il. Vous signez Angela telle qu’elle est. Accent, rire, tout. Vous la vendez comme « The Pearl of Manila ». Vous jouez sur son authenticité. Ou je prends mes photos, mes contacts, et je vais voir ailleurs.

Reyes haussa un sourcil.

— Vous surestimez peut-être votre pouvoir, monsieur Vance.

Il eut un sourire glacé.

— Vous avez vu ses photos sur la toile ? demanda-t-il. Celles que j’ai prises. Celles qui font d’elle plus qu’une fille qui marche sur un sol brillant. Sans moi, vous avez juste une jolie fille de plus. Avec moi, vous avez une histoire. Un mythe. Une Perle au milieu des filets de pêche.

Reyes l’observa longuement, puis se tourna vers Angela.

— The Pearl of Manila, répéta-t-elle, comme pour goûter les mots. Ça sonne bien.

Angela, confuse, regarda tour à tour Julian et Reyes.

— C’est moi, ça ? demanda-t-elle. La Perle de Manille ?

Julian posa la main sur son cœur.

— Pour moi, tu as toujours été ça, kid.

Reyes finit par sourire.

— Très bien. La Perle de Manille, alors. Avec accent. Mais des cours de diction ne feraient pas de mal. Juste pour que les journalistes ne se perdent pas au milieu de vos phrases.

Angela réfléchit une seconde.

— D’accord, dit-elle. Mais je garde mon « balut ».

Julian éclata de rire.

— Son quoi ? demanda Reyes, interloquée.

— Mon œuf couvé, expliqua Angela avec un sérieux parfait. Si un jour je dois choisir entre mon accent et mon balut, je quitte la mode.

Reyes se laissa aller à un petit rire incrédule.

— Vous êtes… unique, mademoiselle.

— Thank you po, répondit Angela, mélangeant anglais et respect philippin.

Le contrat fut signé ce jour-là.

Tout s’enchaîna très vite après ça. Trop vite, parfois, pour qu’Angela ait le temps de tout comprendre.

Une campagne pour une marque de shampoing premium qui voulait « célébrer les beautés locales ». Un shooting sur une plage artificielle, où elle devait faire semblant de s’amuser dans l’eau alors que le sable lui brûlait les pieds.

— Souris ! criait le photographe. Pense à quelque chose qui te rend heureuse !

Elle pensa à Tondo, au bruit de l’huile qui crépite, au visage de sa mère concentrée sur une couture difficile. Elle sourit.

— Parfait, cria le photographe. C’est ça, ta signature ! On dirait que tu es amoureuse !

Angela rougit. Amoureuse de quoi ? De qui ? De la vie, peut-être.

Puis viennent les premiers défilés sérieux.

Pas dans des hôtels locaux, mais dans des centres de conventions gigantesques, où les coulisses ressemblaient à des fourmilières sous amphétamines. Des mannequins qui changeaient de tenue en quinze secondes, des stylistes qui hurlaient, des coiffeurs qui couraient armés de laques comme des soldats en guerre.

Angela, au milieu de ce chaos, gardait ce même air émerveillé.

— C’est comme Tondo, dit-elle un jour à Julian, en contemplant les portants de vêtements, les câbles qui traînaient par terre, les cris, les rires, les pleurs. Mais en plus propre. Et avec plus de paillettes.

— Et moins de poulets, ajouta Julian.

— Tu ne sais pas, il y a peut-être un poulet caché derrière ce rideau, répondit-elle avec sérieux. Le poulet de la haute couture.

Il secoua la tête, hilare.

— Tu es irrécupérable.

Les agences de mode, pourtant, n’étaient pas toutes séduites.

À chaque casting, c’était le même rituel. Angela entrait dans une salle blanche, marchait quelques pas, pivotait, se présentait.

— Name ? demandait l’agent, sans lever les yeux.

— Angela po. From Tondo, Philippines.

— Age ?

— Dix-neuf. Euh… nineteen.

— Speak English ?

— Yes po. I speak English. But with… euh… with feelings.

Certains souriaient, amusés. D’autres fronçaient les sourcils.

— Your accent is very strong, disaient-ils.

Elle sentait alors la honte revenir, prête à lui mordre le cœur. Mais avant qu’elle ne s’excuse, la voix de Julian résonnait derrière elle.

— Her accent is her music, lançait-il souvent depuis le fond de la salle. If you don’t like music, hire a mannequin en plastique.

Il s’était fait une réputation. Celle du photographe américain fou, qui hurlait sur les directeurs de casting et menaçait régulièrement de « brûler toutes ses pellicules » si on manquait de respect à sa muse.

Un jour, justement, dans un casting particulièrement tendu pour une grande marque internationale venue « sélectionner les meilleures perles locales », l’un des directeurs lâcha une phrase de trop.

— She’s beautiful, admit-il, un homme mince aux lunettes rondes, en consultant la fiche d’Angela. But this… way she talks. It’s… provincial.

Le mot claqua comme une gifle.

Provincial.

Comme si sa voix portait de la poussière, de la boue, quelque chose de pas assez poli pour leurs oreilles habituées aux accents copiés de la télévision américaine.

Angela serra les poings. Elle sentit ses yeux la brûler, mais elle se força à sourire.

— I can learn, sir, dit-elle doucement. I can…

— Non, coupa Julian.

Il s’avança, les mains dans les poches, l’air étrangement calme. Trop calme.

— Repeat what you just said, demanda-t-il au directeur.

— I said she’s provincial, répéta l’homme, un peu surpris.

— Provincial, okay, fit Julian en hochant la tête. You know what else is provincial ? Fresh air. Real food. People who still know how to say thank you without checking their schedule.

Il fit un pas de plus.

— You’re in Manila, my friend. In her country. In her city. You call her provincial here, but in New York, you’ll call her exotic and charge double for it.

Un silence pesant s’installa.

— Why are you so emotional ? soupira le directeur. It’s just business.

Julian éclata de rire. Un rire sans joie.

— Just business. Right. Listen carefully, because I won’t repeat it. This girl survived things you probably can’t even imagine. Floods, hunger, losing her parents, working since she was a child. And you want to erase the only thing that proves she made it out alive ? Her voice ?

Il sortit de son sac une liasse de photos. Angela, sur des toits de tôle, Angela riant avec des enfants, Angela marchant dans une ruelle inondée en robe de satin bon marché.

— See this ? demanda-t-il en les jetant sur la table. This is her story. I own the negatives. Every magazine wants them. Every brand wants her face. You disrespect her one more time, I burn all of it. Every single negative. I erase her from your little world. And I swear, I will rather show her only in galleries as art than let you use her as another silent, empty hanger.

Le directeur le regarda, incrédule.

— You’re crazy.

Julian sourit.

— Absolutely. And very serious.

Il se tourna vers Angela.

— Kid, on s’en va.

Elle resta figée, partagée entre la peur de perdre une opportunité et la fierté de se voir défendue avec une telle rage.

— Mais… le casting ? murmura-t-elle.

— Ils ne te méritent pas, répondit-il. Il y a des portes qu’on ne doit pas supplier pour qu’elles s’ouvrent.

Il posa une main dans son dos et la dirigea vers la sortie. Avant qu’ils ne franchissent le seuil, une voix retentit.

— Wait.

Une femme, assise un peu en retrait, qu’Angela n’avait pas remarquée, se leva. Elle portait un pantalon large, une chemise blanche, et ses cheveux gris étaient coupés court. Son badge indiquait : « Creative Director – Europe ».

— Come back, please, dit-elle calmement.

Julian hésita, puis fit demi-tour avec Angela.

— I like her, dit la femme en désignant Angela. I like the way she walks. I like the way she looks at the room like it’s a playground. And I like the way she talks. It’s… fresh.

Elle lança un regard froid au directeur aux lunettes rondes.

— Provincial ? Really ? That’s the best you can say ? We’re supposed to be creative, not boring.

Elle tendit la main vers Angela.

— I’m Sofia. If you agree, I want you for our show in Paris. Just as you are.

Angela sentit ses oreilles bourdonner.

Paris.

Elle tourna un regard abasourdi vers Julian, qui avait soudain l’air d’un enfant pris en flagrant délit d’avoir volé des bonbons, mais à qui on proposerait le magasin entier.

— Paris, baby, murmura-t-il. La ville où les croissants coûtent le prix d’un mois de loyer ici. Tu es prête ?

Angela, le cœur battant, serra la main de Sofia.

— I’m ready po, dit-elle. But… I don’t know if Paris is ready for me.

Sofia éclata de rire.

— That’s exactly why we need you.

Le soir même, de retour dans la petite chambre qu’ils occupaient encore, Angela s’assit sur le lit, les jambes croisées, le regard perdu.

— Paris, souffla-t-elle. Julian… tu te rends compte ? Paris.

Il s’assit à côté d’elle, lui tendit un bol de riz chaud.

— Mange. Tu ne peux pas affronter la Tour Eiffel l’estomac vide.

Elle prit une bouchée, puis se figea.

— Est-ce que je vais devoir parler français ? demanda-t-elle soudain, paniquée. Mon anglais est déjà… comment tu dis… disaster. Si je dois dire « bonjour » sans dire « bonjour » comme à Tondo, je vais mourir.

Julian éclata de rire.

— Tu diras « bonjour » comme Angela. Et ce sera très bien. Ils vont fondre. Et s’ils ne fondent pas, on leur jettera du riz.

Elle le regarda, les yeux brillants.

— Pourquoi tu fais tout ça pour moi, Julian ?

Il s’arrêta, surpris par la question.

— Parce que… tu le mérites, répondit-il, comme si c’était évident.

— Mais il y a beaucoup de filles comme moi, à Tondo. Pourquoi moi ?

Il prit une profonde inspiration.

— Parce que la première fois que je t’ai vue, avec ta brochette de poulet et tes talons trop grands, tu marchais comme si le monde te devait un tapis rouge. Et parce que tu as ce truc… ce mélange de naïveté et de courage. Tu ne sais pas à quel point ce monde est cruel, mais tu avances quand même. Je… je me suis dit que si quelqu’un devait t’expliquer la cruauté, autant que ce soit moi. Avec un peu de douceur. Et beaucoup de cris.

Elle rit.

— Tu cries beaucoup, oui.

— C’est mon langage de l’amour, répondit-il, faussement vexé.

Elle posa sa tête sur son épaule.

— Tu es comme… un papa bizarre, parfois.

Julian se figea, puis sourit doucement.

— Un papa bizarre. J’accepte le compliment.

Un silence confortable s’installa.

— Julian ?

— Oui, kid ?

— Si un jour… ils me disent que je dois arrêter de rire, tu feras quoi ?

Il releva la tête, les yeux vers le plafond.

— Je brûle tout, répéta-t-il. Mes pellicules, mes contrats, leurs podiums. Je mets le feu à la mode et on ouvre un stand de balut à Paris. Tu seras la reine du balut. « La Reine du Balut de la Tour Eiffel ». On fera fortune autrement.

Elle éclata d’un rire sonore, qui rebondit contre les murs décrépits de la chambre.

— Ça, je veux voir.

Les semaines qui suivirent furent un tourbillon de préparatifs. Le passeport, les visas, les vaccins, les cours express de « comment ne pas dire bonjour comme si tu allais vendre du poisson ».

L’agence avait engagé une coach de diction, une femme énergique au chignon serré qui s’appelait Miss Liza.

— Répète après moi, disait-elle. « Th… this… that… there. »

— Dis… dis… dat… der, répétait Angela, concentrée.

— Non, non, non. « Th », c’est comme si tu soufflais un secret.

— Comme si je soufflais… un secret ?

Angela sortit la langue légèrement, souffla.

— Th… this… that… there.

Miss Liza applaudit.

— Yes ! That’s it !

Julian, assis dans un coin, observait la scène avec un mélange de fierté et d’inquiétude. Chaque progrès d’Angela le réjouissait, mais une petite voix en lui murmurait : « Et si, à force de polir, tu lisses trop ? »

Un soir, alors qu’ils répétaient dans la chambre, Angela s’interrompit brusquement.

— Julian, tu crois que si je parle comme eux, je vais oublier comment parle ma maman ?

Il posa l’appareil photo qu’il avait dans les mains.

— Non, kid. Ta mère, elle est dans ta langue du cœur. Celle que tu utilises quand tu pries, quand tu as peur, quand tu te souviens. Tu peux apprendre toutes les langues du monde, tu ne perdras pas celle-là.

Elle hocha la tête, rassurée.

— Alors je vais apprendre juste assez pour qu’ils me comprennent. Mais pas assez pour qu’ils m’oublient.

— C’est le deal parfait.

Le jour où l’agence annonça officiellement sa participation au show de Paris, les journaux locaux s’en emparèrent.

« La Perle de Manille s’envole pour Paris. »

« De Tondo aux podiums internationaux : l’incroyable ascension d’Angela. »

« Elle vendait des brochettes, elle vendra bientôt du rêve. »

Angela regardait les articles avec un sentiment irréel. Ces mots, ces photos, parlaient d’elle… mais elle avait l’impression qu’il s’agissait d’une autre fille. Une fille qui savait marcher sur des sols brillants sans trembler.

— C’est toi, kid, dit Julian en lui montrant une double page dans un magazine. Regarde cette tête. C’est la même qui se penchait sur les casseroles de riz.

— Mais maintenant, j’ai plus de poudre sur le visage, répondit-elle. Maman serait choquée. Elle dirait : « Angela, on dirait un beignet au sucre. Va te laver. »

Julian éclata de rire.

— Ta mère serait fière. Et ton père écrirait un poème sur la façon dont les flashes sont des étoiles qui sont tombées juste pour te regarder.

Elle se tut un instant, émue.

— Parfois, j’ai peur qu’ils voient ce que je fais, là-haut, et qu’ils se disent : « Oh, notre fille joue encore à se déguiser. »

Julian secoua la tête.

— Non. Ils se disent : « Notre fille a pris la machine à coudre de sa mère, les chansons de son père, et elle en a fait une robe de lumière. »

Elle renifla, les yeux humides.

— Tu es sûr ?

— Absolument.

La veille de leur départ pour Paris, Angela retourna à Tondo.

Elle voulait dire au revoir. Pas à la ville – elle savait qu’elle reviendrait – mais à la fille qu’elle avait été. Celle qui courait pieds nus, qui vendait des brochettes, qui rêvait de robes qu’elle ne porterait jamais.

Les enfants du quartier se rassemblèrent autour d’elle.

— Ate Angela ! cria l’un d’eux. On t’a vue à la télé ! Tu étais comme… comme une princesse ! Mais avec notre visage !

Elle sourit, les yeux brillants.

— Je suis votre princesse du barbecue, répondit-elle en les ébouriffant.

Une vieille voisine, qui avait connu Elena et José, s’approcha.

— Ta mère serait… fière, dit-elle en posant une main ridée sur sa joue. Mais n’oublie pas, Angela : même si tu marches sur les nuages, ton pied vient d’ici.

Angela hocha la tête.

— Je n’oublie pas, Tita. Je promets.

Elle s’éloigna un peu, jusqu’au bord du petit canal où son père avait l’habitude de s’asseoir pour écrire ses poèmes. Elle s’accroupit, regarda l’eau trouble.

— Papa, maman, murmura-t-elle, je vais très loin. Là où le riz est sec et les gens mangent du pain le matin. Mais je prends vous avec moi, d’accord ?

Elle toucha son dé à coudre.

— Maman, tu vas voir, je vais porter des robes que même toi, tu n’aurais pas osé coudre. Et papa, je vais marcher comme si chaque pas écrivait un poème sur le sol.

Le vent se leva, apportant avec lui une odeur fugace de jasmin.

Angela sourit.

— Okay. Let’s go.

À l’aéroport, le lendemain, des journalistes attendaient. Des caméras, des micros, des questions.

— Angela, comment vous sentez-vous à l’idée de défiler à Paris ?

— Euh… hungry, répondit-elle avant de se reprendre. Excited ! Very excited po.

Les journalistes rirent.

— Que représente pour vous ce voyage ?

Elle réfléchit une seconde.

— C’est comme… quand tu es petite et que tu regardes la télé par la fenêtre du voisin, expliqua-t-elle. Et un jour, quelqu’un ouvre la porte et dit : « Viens t’asseoir sur le canapé. »

Elle haussa les épaules.

— Mais moi, j’emmène tout le quartier avec moi sur le canapé. Sinon, c’est trop grand.

Les flashes crépitèrent.

Julian, à côté d’elle, rayonnait. Il la regardait répondre avec ses mots à elle, son accent à elle, ce mélange de timidité et d’assurance qui déconcertait les journalistes habitués aux réponses formatées.

— Angela, demanda l’un d’eux, vous avez peur de ne pas être… à la hauteur, face aux mannequins internationales ?

Elle sourit.

— Je suis petite, dit-elle. Donc, techniquement, je ne suis jamais à la hauteur. Mais…

Elle posa une main sur son cœur.

— Ici, je suis très grande. Et mon rire aussi. Alors je pense que ça va.

Julian faillit applaudir.

Dans l’avion, assise près du hublot, Angela regarda les nuages avec des yeux d’enfant.

— On dirait du coton, murmura-t-elle. Tu crois qu’on peut les manger ?

— Tu as un problème obsessionnel avec la nourriture, constata Julian. C’est pour ça que je t’aime.

Elle posa sa tête contre la vitre.

— Tu crois que Paris sent quoi ? demanda-t-elle.

— Le croissant, la cigarette, et le parfum trop cher, répondit Julian. Et parfois, la pluie sur la pierre.

— Et Manille, ça sent quoi ?

Il sourit.

— Le poisson, le barbecue, le jasmin. Et maintenant… un peu de satin.

Elle ferma les yeux, laissant les mots danser dans sa tête.

— Je vais leur montrer, là-bas, dit-elle doucement. Je vais marcher pour maman, pour papa, pour Tondo, pour toi. Et je vais rire aussi. Même si on me dit de pas rire.

Julian se pencha vers elle.

— S’ils te disent de ne pas rire, chuchota-t-il, tu sais ce que je ferai ?

Elle sourit, sans ouvrir les yeux.

— Tu vas brûler tes pellicules.

— Exactement.

Un silence complice s’installa.

— Julian ?

— Oui ?

— Merci de ne pas avoir laissé mon accent à l’aéroport.

Il sentit sa gorge se serrer.

— Kid… ton accent, ton rire, ta façon de dire « po » au milieu de l’anglais… C’est ça qui va faire de toi plus qu’une jolie fille sur un podium. C’est ça qui va faire de toi une histoire.

Elle ouvrit les yeux, tourna la tête vers lui.

— Et toi, tu vas raconter mon histoire avec tes photos ?

— Jusqu’à mon dernier rouleau de pellicule.

Elle tendit sa main, petite, calleuse encore des années de travail. Il la prit dans la sienne.

À travers le hublot, les nuages s’écartèrent doucement, laissant apparaître en bas la courbe de la Terre. Tondo, Manille, les ports, les marchés, tout devenait minuscule. Mais dans le cœur d’Angela, rien ne rétrécissait.

Elle emportait tout avec elle.

La fille du marché aux poissons, la poupée de porcelaine perdue entre les étals, la vendeuse de brochettes qui défilait dans la boue, la fille qui riait sur un podium bon marché, la Perle de Manille qu’on envoyait maintenant briller au-dessus de l’Atlantique.

Elle serra son dé à coudre, ferma les yeux et sourit.

L’ascension fulgurante d’Angela venait à peine de commencer. Et déjà, quelque part, très loin en dessous, dans les ruelles de Tondo, des enfants levaient la tête vers le ciel, en se disant qu’un jour, eux aussi, ils marcheraient sur des sols de lumière… sans jamais oublier comment on rit quand on a les pieds dans la boue.

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