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Angela de Manille à New York, chapitre 3

Olivier Muhleisen

Si Manille avait une humeur ce jour-là, ce serait : « collant ».

Un mélange de chaleur, de pollution, de sueur, de prières murmurées dans les jeepneys, et d’espoirs qui tiennent dans une poche trouée.

Angela, dix-sept ans, portait sur la tête un sac de riz de vingt-cinq kilos.

« Special Jasmine Rice », c’était écrit dessus, avec une image de pagode dorée et de dragon souriant. Le dragon souriait, pas Angela. Elle, elle serrait les dents.

— Angelaaaa, doucement, anak, tu vas nous casser la marchandise ! criait Aling Bebang, la vendeuse de riz, depuis son échoppe.

Angela roula des yeux, mais avec classe, comme si c’était un mouvement chorégraphié.

— Tita, si ce sac tombe, ce n’est pas ma faute, c’est la faute de la gravité… Et de mon destin.

Elle parlait de destin comme d’un voisin bruyant qu’on ne peut pas ignorer. Elle n’avait pas de diplôme, pas de certificat, pas même de chaussures neuves, mais elle avait cette chose étrange dans le regard : une façon de regarder la vie comme un podium auquel on aurait oublié de lui envoyer l’invitation.

Elle avançait dans la ruelle boueuse, pieds nus, le sac parfaitement en équilibre sur sa tête. À chaque pas, elle posait le pied comme si elle descendait un escalier invisible de gala. Hanches souples, dos droit, menton levé. Les voisins riaient, habitués à ses extravagances.

— Oyy, Miss Universe! Tu vas où comme ça? lança un tricycle driver en mâchant du chewing-gum.

Angela pivota légèrement, sans ralentir, lui envoya un sourire digne d’un spot de dentifrice imaginaire.

— Paris. Mais je fais une escale à Tondo d’abord.

Les enfants éclatèrent de rire.

Un chien aboya, comme pour l’applaudir.

Une poule, vexée d’être ignorée, traversa théâtralement devant elle.

C’était un jour comme un autre.

Du moins, il aurait dû l’être.

De l’autre côté de la ville, dans un hôtel climatisé si froid qu’on aurait pu y conserver des surgelés, un homme se battait avec ses cheveux.

— This humidity is a crime against art. A CRIME! rugit-il, en regardant son reflet dans le miroir.

Julian Vance, quarante ans, photographe de mode international, portait une chemise en lin blanc qui collait déjà à son dos, comme si elle le suppliait de retourner à New York.

Son assistant, Trevor, un jeune Américain au visage de poupon paniqué, vérifiait une liste sur sa tablette.

— Okay, Julian, on a la styliste, les mannequins, l’équipe lumière, les permits… euh, enfin, presque tous les permits. On a la jeepney customisée, le coq dressé pour rester sur la rambarde, et…

— Et PAS d’inspiration, coupa Julian, dramatique. Trevor, do you know what happens when a genius has no inspiration?

Trevor hésita.

— He… takes a nap?

Julian l’ignora.

— He DIES. Intérieurement. My soul is drying like laundry in a typhoon.

Il fit quelques pas dans la chambre, arrachant la bouteille d’eau des mains de Trevor pour en boire une gorgée comme si c’était du whisky.

— J’ai déjà photographié toutes les top-modèles de la planète. J’ai fait pleurer des stylistes, j’ai fait s’évanouir des directrices de casting… Et là, on veut que je shoote « l’authenticité de Manille ». L’authenticité ! Tu entends ? Comme si c’était un jus detox à commander avec un supplément chia !

Trevor pianota sur son iPad, mal à l’aise.

— Le client a dit… « gritty but aspirational ». Genre pauvre, mais quand même instagrammable.

Julian ferma les yeux, leva les mains vers le plafond comme pour implorer un dieu de la mode invisible.

— Grity but aspirational. Ils veulent la misère, mais avec un filtre doré. Ils veulent la sueur, mais sans l’odeur. Ils veulent la vie, mais photoshopée.

Il se tourna brusquement vers la fenêtre.

— On sort.

Trevor sursauta.

— Maintenant ? Mais le planning…

— Le planning peut aller se faire refuser l’entrée au Met Gala. Je veux voir la ville. La vraie. Pas cette version pour touristes riches qui veulent prendre des selfies avec des enfants pauvres en arrière-plan. On sort. Pas d’équipe, pas de styliste, pas de mannequin. Juste moi, mon appareil… et cette humidité qui veut ma mort.

Trevor déglutit, mais commença déjà à rassembler les affaires de Julian. Il connaissait ce ton. C’était le ton « génie en éruption imminente ». Ça finissait soit en chef-d’œuvre, soit en crise de nerfs. Souvent les deux.

Une heure plus tard, un 4x4 noir, climatisation à fond, roulait tant bien que mal dans les embouteillages de Manille. Julian, collé à la vitre, observait.

Des câbles électriques s’enchevêtraient au-dessus des rues comme des spaghettis géants. Des vendeurs ambulants proposaient tout : des mangues, des chargeurs de téléphone, des balais, des jouets en plastique, des chapelets. Un homme portait trois cages à poulets sur l’épaule. Une femme berçait un bébé dans un hamac improvisé entre deux poteaux. Un prêtre traversa la rue avec un seau d’eau bénite. Deux adolescentes riaient en se prenant en selfie à côté d’un étal de poisson.

Julian shootait tout à travers la vitre, le visage sérieux, presque concentré à en oublier de se plaindre.

Trevor, lui, essuyait déjà la sueur sur son front, le regard anxieux.

— Julian, on sort où, au juste ?

Julian plissa les yeux.

— Là où c’est vivant.

Comme si la ville avait entendu l’appel, le 4x4 tenta de tourner dans une ruelle… et s’arrêta net. Embouteillage. Un camion de livraison, un tricycle, trois jeepneys coincés, des vendeurs criant, un chien dormant exactement au milieu du chaos, parfaitement paisible.

Le chauffeur soupira.

— Sir, we might be stuck here for a while.

Julian eut un sourire étrange.

— Parfait.

Il attrapa son appareil, ouvrit la portière avant que Trevor ne puisse protester, et descendit dans la chaleur.

La ville l’engloutit en une seconde.

Les odeurs. Les bruits. Les voix. La poussière. La fumée. La vie.

Il se sentit soudain très petit, lui, ses couvertures de Vogue, ses dîners au Plaza Athénée, ses soirées au Met. Ici, personne ne savait qui il était. Personne ne s’en souciait.

Un enfant passa devant lui en courant, portant un seau plus grand que lui. Une femme, assise sur un tabouret, épluchait des mangues. Un jeune homme réparait un ventilateur éventré à même le trottoir.

Julian leva son appareil.

Clic.

Clic.

Clic.

Les visages se succédaient, chaque regard un monde entier.

Et puis, au bout de la ruelle, il la vit.

Angela avait presque fini sa livraison.

Sur sa tête, le sac de riz.

Sur son visage, la détermination.

Sur sa peau, des gouttes de sueur qui brillaient comme des perles bon marché.

Elle s’était amusée, parce que s’amuser était sa manière de survivre. À chaque pas, elle imaginait une musique. Pas celles des karaokés, non. Une musique étrange, sophistiquée, comme dans les publicités de parfums qu’elle voyait parfois sur les écrans des malls, quand elle y entrait pour profiter de la climatisation et des échantillons de parfum gratuits.

Dans sa tête, elle entendait une voix grave :

« Jasmine… The essence of destiny. »

Et elle imaginait qu’elle était cette femme mystérieuse, drapée de soie, marchant au ralenti dans une ville en noir et blanc, elle seule en couleur.

Sauf que, dans la vraie vie, un gamin passa en courant et faillit la bousculer.

— Oyy, dahan-dahan! cria-t-elle, rétablissant l’équilibre du sac sur sa tête.

Elle le rattrapa d’un geste net, gracieux, comme si le sac faisait partie d’elle. Des voisins applaudirent en riant. L’un d’eux lança :

— O, Angela, tu devrais aller à la télé ! « Pilipinas Got Talent: Edition Riz » !

Elle fit une révérence, sac sur la tête, comme une reine.

— Merci, merci. Je voudrais remercier le Seigneur, le riz, et ma nuque musclée.

Rires.

Un coup de klaxon.

Une moto passa trop près.

Et, quelque part dans le brouhaha, un clic différent des autres.

Julian, figé à quelques mètres, venait de déclencher.

Le temps se suspendit pour lui.

À travers son objectif, il ne voyait plus la ruelle boueuse. Il ne voyait plus les tôles, les fils électriques, les affiches déchirées. Il ne voyait qu’elle.

Cette gamine pieds nus, un sac de riz sur la tête comme une couronne d’un royaume oublié.

Cette démarche, ce port de tête.

Ce menton qui refusait de se baisser.

Ces yeux qui riaient même quand la bouche se taisait.

Clic.

Encore.

Clic.

Trevor, essoufflé, le rattrapa enfin.

— Julian! You can’t just disappear like that, I thought you were—

Il s’interrompit en voyant ce que Julian photographiait.

— Oh.

Angela, elle, avait remarqué le grand blanc bizarre avec l’appareil depuis déjà quelques secondes. Elle avait l’œil pour ça. Un étranger, ça se repère tout de suite. Surtout un étranger qui a l’air à la fois perdu, agacé par la chaleur, et fasciné par un sac de riz ambulant.

Elle s’arrêta à quelques pas, sac toujours en parfait équilibre, et le fixa franchement.

— Kuya, tu prends des photos, mais tu ne payes pas ? lança-t-elle en tagalog, puis, en anglais approximatif mais assuré : You buy picture? Or you buy rice?

Julian baissa doucement son appareil. Il ne comprenait pas chaque mot, mais le ton, lui, traversa la barrière de la langue. Ce n’était pas une supplique. C’était une boutade. Un défi.

Il sourit, d’un sourire qui, sur les plateaux de moda, terrifiait les stylistes. Ici, il était simplement… charmé.

— I’ll buy… inspiration, répondit-il en anglais, un peu théâtral. Do you sell that too?

Angela plissa les yeux, puis éclata de rire.

— Ah, nosebleed, dit-elle pour elle-même. L’anglais lui montait parfois à la tête comme l’altitude.

Elle s’avança encore d’un pas. Le sac ne bougea pas d’un millimètre.

— Mister, what you doing here? This is not tourist place. There is no mall. No Starbucks.

Elle prononça « Starbucks » avec un respect religieux. Pour elle, c’était un temple de climatisation et de gâteaux trop chers.

Julian rangea son appareil autour de son cou et posa une main sur sa poitrine, comme un acteur de théâtre.

— I am lost. Tragically lost. And then… I saw you.

Trevor leva les yeux au ciel.

Ah. Voilà. Le mode « grand discours » était activé.

Angela haussa un sourcil.

— You saw… me?

Elle désigna son sac de riz.

— This is not my best look, you know.

Julian éclata d’un rire bref.

— Your best look? Darling, if this is not your best look, the world is not ready.

Il se tourna vers Trevor.

— Look at her. Look. The posture. The balance. The neck. The eyes. She’s walking in mud like it’s the Met Gala red carpet. She has more elegance with a rice bag than half of the models I shoot with couture gowns.

Trevor fronça les sourcils.

— You mean… like, you want her as an extra? For the background maybe?

Julian se retourna vers lui avec un air indigné.

— Background? BACKGROUND? Trevor, wash your mouth with holy water. She is not background. She is the story.

Angela ne comprenait pas tout, mais elle comprenait assez.

Elle était « something ».

Et ce « something » brillait dans les yeux du grand blanc comme un feu d’artifice.

Elle sentit une vieille émotion se réveiller dans sa poitrine. Une émotion qui sentait le jasmin et le bruit de la machine à coudre.

Angela, ma petite étoile, disait la voix d’Elena dans sa mémoire.

Marche toujours comme si le monde était en train de te regarder… même s’il t’ignore.

Elle avait obéi. Par jeu. Par bravade.

Et voilà que, pour la première fois, quelqu’un regardait vraiment.

— Mister, you are… photographer? demanda-t-elle en montrant son appareil.

Julian s’inclina légèrement.

— Yes. I am a fashion photographer.

Elle répéta le mot, avec soin.

— Fa-chan… fo… tog… ra… per.

Ça sonnait presque comme « magicien » dans sa bouche.

— I take pictures for magazines. Clothes. Big brands. Paris. New York. Milan.

Angela cligna des yeux.

Elle connaissait ces mots. Pas pour y être allée, bien sûr. Mais parce qu’elle lisait parfois les vieux magazines abandonnés par les riches dans les cafés.

Paris. New York. Milan.

Pour elle, c’était comme Narnia, Poudlard, et le paradis des buffets à volonté réunis.

— You… from New York? demanda-t-elle, la voix un peu plus douce.

Julian hocha la tête.

— Yes. From New York.

Elle prit un air faussement blasé.

— Ah. Okay. I also went to New York.

Il faillit s’étrangler.

— You… what?

— In my dreams, ajouta-t-elle aussitôt, un sourire malicieux aux lèvres. Very cheap flight. No visa.

Trevor eut un petit rire surpris.

Julian, lui, sentit quelque chose se fissurer dans sa poitrine. Une sorte de mur cynique qu’il avait construit au fil des années.

Il regarda à nouveau Angela, intensément.

Les cicatrices discrètes sur ses jambes.

Les ongles des pieds un peu sales.

Le t-shirt trop grand, délavé, avec un logo de marque contrefaite.

Et, autour de son cou, un dé à coudre en métal, passé à une chaîne fine.

Il pointa le dé du doigt.

— That’s… interesting. What is it?

Angela porta la main à son cou, comme toujours quand on mentionnait ce petit bout de métal.

— This… my Mama’s. She… sewed. Sewing machine all night. Takatakataka… Vous savez?

Elle imita le bruit de la machine à coudre avec son incroyable talent pour le théâtre.

— She made dress from… old sack. Like this one.

Elle tapota le sac de riz sur sa tête.

— For me. Princess dress. I was very… ugly, ajouta-t-elle avec un sérieux comique.

Julian faillit lâcher son appareil.

— Ugly? You?

Elle haussa les épaules.

— I was baby, always dirty. But Mama say, « Angela, you are my beautiful girl. You walk like queen even in trash. » So… I walk.

Elle fit un petit pas, comme pour démontrer.

Le sac ne broncha pas.

Julian sentit un frisson lui parcourir l’échine.

Muse.

Le mot s’imposa dans son esprit comme une évidence brutale.

Il avait photographié des centaines de mannequins. Des corps parfaits, des visages sculptés, des bouches prêtes à vendre n’importe quoi. Mais une muse, une vraie, il en avait eu une seule, autrefois, au début de sa carrière. Une danseuse, à Paris. Elle était partie avec un saxophoniste. Sa carrière avait explosé. Son cœur aussi, un peu.

Depuis, il ne cherchait plus de muse. Trop dangereux. Trop intime.

Jusqu’à ce sac de riz.

— What’s your name? demanda-t-il doucement.

— Angela, répondit-elle. Comme « angel ». But I am not… very angel.

Elle accompagna cette confession d’un clin d’œil.

— Angela, répéta Julian, comme on goûte un mot rare. My name is Julian.

— Jul… yan.

Elle prononça « Djouli-yahn », avec un accent chantant.

— You look like…

Elle chercha dans sa mémoire.

— Like… angry Santa Claus. Because…

Elle fit un geste vague vers ses cheveux humides, sa chemise chiffonnée, son air contrarié.

Trevor se retint de rire. Julian éclata d’un rire sincère.

— Angry Santa Claus. I’ll take it.

Il se reprit, soudain sérieux.

— Angela, I want to take your picture. For real. Not just… like this.

Il montra la ruelle.

— I want you in my shoot. For a big brand. Big magazine. Here. In Manille. And maybe… later… in New York.

Le mot « New York » flotta dans l’air comme un ballon rempli d’hélium.

Angela le regarda, yeux plissés.

Elle avait l’habitude des promesses. Surtout celles qui s’évaporaient plus vite que la pluie sur le bitume brûlant.

Mais ce type-là… il avait quelque chose de différent.

Peut-être sa manière de la regarder, comme si elle n’était pas juste une fille avec un sac de riz, mais un miracle d’équilibre cosmique.

— You… you joke? demanda-t-elle, méfiante.

Julian secoua la tête.

— I never joke about beauty.

Trevor leva timidement la main.

— Actually, Julian, you joke about beauty all the time.

— Trevor, not now, fit Julian entre ses dents.

Il remit une mèche de cheveux en place, inutilement.

— Listen, Angela. Tomorrow, I have a photoshoot. Big production. We have models, clothes, lights. But they are… bored. Perfect, but boring. I want YOU. With them. In front. Like… the heart of the story.

Angela éclata de rire.

— Me? With… models?

Elle prit aussitôt la pose, une main sur la hanche, lèvres en cul de poule, imitation parfaite des publicités qu’elle avait vues.

— I can do also model, you know.

Julian cligna des yeux.

Elle n’avait jamais pris un seul cours de pose. Et pourtant, elle se plaçait naturellement dans la lumière. Son profil se dessinait comme une sculpture. Son menton, son cou, ses épaules… tout criait : « photographie-moi ».

— I know, répondit-il avec gravité. That’s why I’m asking.

Elle s’arrêta de rire.

Pour la première fois, elle sentit une gravité dans sa voix. Un truc qui faisait battre son cœur un peu plus vite.

— But… I have work, dit-elle en désignant le sac. I must bring this.

Comme pour le rappeler à la réalité, la voix d’Aling Bebang retentit depuis le fond de la ruelle.

— Angelaaa! Le client attend ! Arrête de flirter avec les touristes et viens livrer le riz !

Trevor sursauta. Angela leva les yeux au ciel.

— Tita! I’m not flirting! He is too… old!

Elle se tourna vers Julian, le détailla, fronça le nez.

— Maybe fifty?

Julian hurla presque.

— FIFTY? I’m forty!

— Same same, répondit-elle en haussant les épaules. Old.

Trevor éclata de rire cette fois, incapable de se retenir.

Julian leva les yeux au ciel.

— You see? She is brutal. Perfect for fashion.

Il s’approcha d’elle, mais s’arrêta à une distance respectueuse.

— Angela. I will talk to your… family. Your boss. Whoever. I will pay. For your time. For the rice. For everything. But I want you tomorrow. At my shoot.

Angela hésita.

Dans sa tête, deux voix se battaient.

La voix de la survie :

Ne fais pas confiance. Les gens promettent, puis disparaissent. Tu as besoin d’argent, pas de rêves en papier glacé.

La voix du jasmin et de la machine à coudre :

Marche, ma fille. Le monde ne sait pas encore qu’il a besoin de toi. Mais il le saura si tu oses.

Elle prit une profonde inspiration.

— How much? demanda-t-elle finalement, pragmatique. If you want me, you pay. I am not… free sample.

Julian eut un sourire carnassier.

Enfin, un langage universel.

— How much do you make… in one day? With the rice?

Angela calcula mentalement.

— If good day… maybe 200 pesos.

Julian se tourna vers Trevor.

— Trevor. Combien c’est 200 pesos en dollars?

Trevor pianota sur son téléphone.

— Environ… 3,50 dollars, boss.

Julian se figea. Ses yeux se remplirent d’une colère froide.

— Three. Fifty. For carrying this? For walking all day in this heat?

Il fixa à nouveau Angela.

— I’ll pay you… 200 dollars.

Angela eut l’impression que le sol se dérobait sous ses pieds.

— Two… hundred… pesos?

— Dollars, répéta Julian.

Il traça dans l’air un signe invisible de dollar, comme un magicien.

Angela eut un rire incrédule.

— You are crazy, Mister.

— Often, yes, admit Julian. But not about this. You are worth much more. But we start with 200.

Trevor se pencha vers lui.

— Julian, tu sais qu’on a déjà un budget mannequin, hein. Si l’agence apprend que…

— L’agence peut aller se faire recaler du front row, coupa Julian. This is MY shoot. MY vision.

Il plongea sa main dans sa poche, sortit une carte.

— Angela. This is my hotel. My name. My room number. Tomorrow, 7 a.m. I’ll send a car to pick you up here. We’ll give you clothes. Makeup. Food. Money. You come, we shoot, you go. Simple.

Il marqua une pause.

— Or… you don’t come. And nothing changes.

Il lui tendit la carte.

Angela regarda le rectangle blanc comme s’il s’agissait d’un ticket pour la lune.

Elle hésita à le prendre. Si elle le prenait, c’était comme dire oui à cette petite voix en elle qui refusait de se taire depuis l’enfance.

Finalement, elle posa une main sur le sac de riz, l’autre prit la carte avec une précaution presque religieuse.

— Okay, dit-elle. I will think.

Julian hocha la tête, respectueux.

— Think. But don’t take too long. Sometimes, destiny doesn’t like to wait.

Il la fixa encore un instant, comme pour graver son visage dans sa mémoire, puis se tourna vers Trevor.

— Let’s go. I have a shoot to destroy and rebuild tomorrow.

Ils s’éloignèrent, se frayant un chemin dans la ruelle.

Angela les suivit du regard jusqu’à ce qu’ils disparaissent au coin de la rue.

Puis elle baissa les yeux vers la carte.

« JULIAN VANCE

Fashion Photographer

New York – Paris – London »

New York.

Paris.

London.

Elle caressa du pouce les lettres imprimées.

La voix d’Aling Bebang la ramena sur terre.

— Angela! Le riz!

— Oo na, Tita! J’arrive!

Elle se remit en marche, sac sur la tête, mais quelque chose avait changé.

Sa démarche était la même, mais dans son cœur, une porte s’était entrebâillée.

La nuit, Tondo se couvrit d’ombres et de bruits étouffés.

Des rires.

Des disputes.

Des radios jouant des ballades trop sentimentales.

Des bébés pleurant.

Des chiens aboyant à des motos invisibles.

Angela, allongée sur son matelas mince, regardait le plafond troué. Au-dessus, on voyait parfois un bout de ciel. Ce soir, une étoile obstinée brillait à travers.

Dans sa main, la carte de Julian.

Elle l’avait lue dix, vingt fois. Elle avait demandé à un voisin de lui traduire ce qui n’était pas évident. « Fashion photographer ». « New York ». « Paris ». « London ».

Elle savait déjà que ça sentait la folie.

À côté d’elle, sur un petit autel improvisé, une vieille photo : Elena, souriante, avec son ruban dans les cheveux, un mètre ruban autour du cou. José, riant, tenant un poisson presque plus grand que lui. Et une petite Angela, quatre ans, entre eux, les yeux déjà trop grands pour son visage.

Elle prit le dé à coudre entre ses doigts.

— Ma, Pa… whispered-elle en tagalog. Si vous êtes là-haut, en train de regarder, vous voyez ce qui se passe? Un… gringo fou m’a dit que je peux être modèle.

Elle eut un petit rire étouffé.

— Moi, modèle. Avec mes pieds sales. Vous imaginez?

Elle ferma les yeux.

Dans sa mémoire, la voix de José.

Un jour, ma petite, tu voyageras plus loin que le bateau de ton papa. Tu verras des villes où les vagues sont en verre et en béton. Mais n’oublie jamais le goût du sel.

Et celle d’Elena.

Si un jour quelqu’un voit ta lumière, ne te cache pas. Mais assure-toi qu’il respecte aussi ton ombre.

Angela soupira.

— C’est quoi, New York, hein? Peut-être qu’ils n’ont même pas de balut là-bas.

L’idée la fit sourire.

Un monde entier sans balut? Tragique.

Elle se redressa brusquement.

— Attends. Il a dit… vingt mille pesos… ou plus.

Elle fit rapidement le calcul en chiffonnant un vieux ticket de loto comme bloc-notes mental.

Avec cet argent, elle pouvait payer :

- Les dettes d’Aling Bebang au prêteur du coin.

- Les frais de scolarité en retard de deux enfants du voisinage qu’elle aidait parfois.

- Un nouveau toit en tôle pour la maison de la famille qui vivait sous la pluie depuis deux semaines.

Son cœur se serra.

Ce n’était pas seulement une aventure.

C’était des factures, des ventres pleins, des cahiers pour l’école.

Elle serra la carte contre sa poitrine.

— Okay, Mister Angry Santa, murmura-t-elle. On va voir si tu tiens parole.

Julian, lui, ne dormait pas non plus.

Étendu sur le lit trop moelleux de son hôtel cinq étoiles, il fixait le plafond, climatisation ronronnant, draps frais, minibar plein.

Il avait tout.

Tout ce qu’il croyait vouloir, en tout cas.

Et pourtant, il se sentait vide, ces derniers temps.

Les shootings se ressemblaient. Les mannequins posaient avec une perfection mécanique. Les clients demandaient toujours plus de retouches, moins de réalité.

« Plus mince.

Plus lisse.

Plus jeune.

Plus… irréel. »

Il avait commencé à se demander si la beauté n’était pas en train de mourir, étouffée sous des couches de maquillage et de filtres.

Puis il avait vu une fille porter un sac de riz dans la boue comme une reine en Dior.

Il se tourna sur le côté, attrapa son carnet de notes.

Une vieille habitude, héritée de ses débuts fauchés à Paris, quand il écrivait des idées de shoots dans des carnets achetés au supermarché.

Il griffonna :

« Campagne X – Manille

Concept :

- Fille de Tondo, vraie, brute, magnifique.

- Sac de riz, symbole de survie → couronne.

- Contraste : mannequins pro vs. elle.

- Histoire : elle n’essaie pas d’être belle. Elle l’est.

Angela.

Muse? »

Il s’arrêta sur ce dernier mot.

Muse.

Le mot faisait un peu mal, comme une cicatrice qu’on touche du doigt.

Il referma le carnet.

— Don’t be stupid, Julian, se dit-il à voix haute. It’s just a shoot. Just a girl. Just a story.

Mais au fond de lui, il savait déjà que ce n’était pas « juste » quoi que ce soit.

Il sentait ce petit tremblement, ce frisson créatif qu’il croyait perdu.

— Angela, murmura-t-il, testant le nom dans l’obscurité. Let’s see if you show up.

Le lendemain matin, à 6h45, la ruelle de Tondo était encore fraîche.

Enfin, aussi fraîche qu’elle pouvait l’être.

Un van noir, vitres teintées, se glissa malhabilement dans l’étroite artère, faisant aboyer tous les chiens dans un rayon de cent mètres.

Les voisins sortirent, curieux.

— O, look! Maybe celebrity inside!

— Maybe politician!

— Maybe… kidnapper?

La porte coulissante s’ouvrit. Trevor en sortit, déjà en nage dans sa chemise.

— Uhm… Excuse me… I’m looking for… Angela?

Un chœur de voix répondit en tagalog :

— Which Angela?

— Angela from the corner?

— Angela with seven brothers?

— Angela who sells fish?

Aling Bebang, les mains encore pleines de grains de riz, intervint.

— Angela de Tondo! La belle avec la tête dure! Celle qui marche comme Miss Universe même pour aller aux toilettes!

Trevor cligna des yeux. Il n’avait aucune idée de ce qui se disait, mais il entendit « Miss Universe » et supposa que c’était bon signe.

Puis il la vit.

Angela, cheveux attachés en un chignon approximatif, t-shirt un peu moins troué que d’habitude, short propre, le dé à coudre brillant à son cou.

Pas de sac de riz cette fois.

Mais la démarche… ah, la démarche.

Elle s’avança vers le van comme si c’était une limousine de tapis rouge. Les voisins la suivaient du regard, mi-inquiets, mi-excités.

— You came, dit Trevor, soulagé.

— Of course, répondit Angela, comme si c’était la chose la plus naturelle du monde. You said 200 dollars. I am not stupid.

Elle grimpa dans le van avec une aisance déconcertante, se retourna pour faire un signe de la main à tout le monde.

— Oyy, je reviens! Ne vendez pas mon lit!

Des rires éclatèrent.

Le van démarra, emportant Angela loin de sa ruelle pour la première fois.

Elle colla son nez à la vitre, regardant la ville défiler, plus vite que jamais.

Dans sa poitrine, son cœur battait comme la machine à coudre de sa mère.

Takatakataka.

Takatakataka.

Le plateau photo était installé dans une ancienne usine transformée en studio. Ventilateurs géants, projecteurs, portants de vêtements, coiffeurs, maquilleurs, stylistes, assistants courant dans tous les sens.

Julian, au centre, donnait des instructions en anglais, en français, parfois dans un dialecte inventé quand il était trop agacé.

— No, no, no! I said deconstructed glamour, not « just rolled out of bed after a bad breakup »! Fix the hair! Where is the light? I want sun, not interrogation room!

Les mannequins, grandes silhouettes élancées, attendaient en vérifiant leurs téléphones, légèrement ennuyées.

Quand Angela entra dans le studio, accompagnée de Trevor, un silence surpris tomba sur une partie de l’équipe.

Elle, elle s’arrêta net.

Tout brillait.

Les lampes.

Les tissus.

Les bijoux.

Les yeux de certaines personnes qui la regardaient comme si elle venait d’un autre monde.

Elle serra son dé à coudre, instinctivement.

Julian se retourna, comme s’il avait senti une variation dans l’air.

Leurs regards se croisèrent.

Une fraction de seconde.

Et soudain, il sourit.

— She came.

Il s’avança vers elle, bras ouverts.

— Angela. Welcome to… chaos.

Elle balaya le plateau du regard.

— Wow, souffla-t-elle. This is like…

Elle chercha une comparaison.

— Like Divisoria, but with aircon.

Julian éclata de rire.

— Exactly. Divisoria with aircon. And attitude.

Il claqua des doigts. Une maquilleuse s’approcha.

— This is Angela. She’s our star today. Treat her like a queen.

Angela leva les mains, paniquée.

— Wait, wait! I am just… extra, right? Background?

Julian la fixa, sérieux.

— No, Angela. You are foreground.

Elle ne savait pas exactement ce que ça voulait dire.

Mais ça sonnait… important.

Une styliste, lunettes sur le bout du nez, s’approcha avec un air sceptique.

— Julian, darling, c’est elle, la fameuse « fille au sac de riz » dont tu nous parles depuis hier? Tu es sérieux? Elle est…

Elle chercha un mot poli.

— Brute.

Angela comprit le ton, sinon les mots. Elle planta son regard dans celui de la styliste.

— Yes. I am brute. But I can be also…

Elle chercha le mot en anglais.

— Fancy.

Julian battit des mains, ravi.

— I love her. I LOVE her.

Il se tourna vers la styliste.

— Tu vas me la sublimer. Pas la transformer. Je veux qu’on voie Tondo dans ses yeux, pas Beverly Hills.

La styliste soupira, mais hocha la tête.

Le challenge la titillait.

Elle attrapa Angela par les épaules.

— Viens, ma chérie. On va s’amuser.

Quelques heures plus tard, le plateau était en effervescence.

Les mannequins, perchées sur leurs talons, posaient devant un fond coloré représentant une rue stylisée de Manille. Des lampions, des affiches vintage, un faux jeepney reconstitué.

Et, au centre, en sandales empruntées et robe simple mais coupée à la perfection, Angela.

Elle avait les cheveux relevés en un chignon flou, quelques mèches encadrant son visage. Un maquillage léger, laissant ses taches de soleil visibles. Autour de son cou, le dé à coudre. La styliste avait voulu l’enlever. Julian avait presque hurlé.

— On ne touche pas au dé. C’est son talisman.

Angela, elle, essayait de se tenir droite.

Elle n’avait jamais marché avec des talons, même modestes.

Mais elle avait la mémoire de son corps. La mémoire des sacs de riz.

Julian prit sa place derrière l’appareil. Il inspira profondément.

— Angela. Remember how you walked yesterday? With the rice?

Elle hocha la tête.

— Yes.

— Forget the lights. Forget the cameras. Imagine you’re in your street. But this time, the rice is invisible. It’s just your crown.

Elle ferma un instant les yeux.

La chaleur de Tondo remonta.

Les rires des enfants.

Les cris des vendeurs.

L’appel d’Aling Bebang.

Le souvenir de sa mère, qui lui disait : « Marche, ma fille. Le monde doit te voir. »

Elle ouvrit les yeux.

Un éclat nouveau les habitait.

Julian murmura, presque pour lui-même :

— There she is.

— Action! cria quelqu’un.

Angela fit un pas.

Puis un autre.

Le sac de riz n’était plus là, mais son poids restait dans sa posture. Elle avançait, tête haute, regard frontal, un sourire à peine esquissé, comme si elle partageait une blague secrète avec le monde.

Clic.

Clic.

Clic.

Julian shootait sans s’arrêter.

Les mannequins autour d’elle semblaient soudain fades, comme des décors.

Elle, la fille de Tondo, pieds autrefois nus, dominait l’image.

— Yes, Angela! Put your hand here. Look at me. Think about… your dreams. New York. The sky. The rice. Your mother.

Le mot « mother » la fit vaciller un instant.

Ses yeux brillèrent.

Pas de larmes, non. Juste une intensité plus sombre.

Clic.

Julian sut, à ce moment précis, qu’il tenait LA photo.

Une image qui ne serait pas juste belle.

Une image qui raconterait quelque chose.

La séance continua.

On lui fit porter une veste de créateur sur son vieux t-shirt. Un pantalon large avec des tongs. Un foulard de soie dans les cheveux. On lui donna un faux sac de riz en tissu chic, clin d’œil à la réalité.

À chaque tenue, elle jouait un rôle différent, mais restait elle-même.

La gamine qui riait.

La jeune femme qui défiait.

L’orpheline qui se souvenait.

La reine du riz et du satin.

À un moment, on lui demanda de s’asseoir sur le rebord du faux jeepney, jambes dans le vide. Une mannequin à côté d’elle, robe haute couture, regard ennuyé.

Angela se pencha vers la mannequin et chuchota :

— You know, in my place, jeepney is not clean like this. If you sit like that, your dress… finish.

La mannequin eut un léger sourire, le premier de la journée.

— Maybe I should come to your place, dit-elle en anglais. It sounds… more real.

Angela hocha la tête.

— Yes. More real. And more smell.

Elles rirent toutes les deux.

Clic.

Julian immortalisait aussi ces instants-là. Les interstices entre les poses, où la vérité surgissait.

À la fin de la journée, exténuée mais vibrante, Angela s’assit sur une caisse, en coulisses, un gobelet de jus de mangue à la main.

Trevor s’approcha avec une enveloppe.

— Here. Your payment.

Il la lui tendit avec un sourire sincère.

— You were amazing, by the way.

Elle prit l’enveloppe, l’ouvrit avec précaution.

Des billets. Beaucoup de billets.

Ses mains tremblèrent un peu.

— This is… all for me?

— Yes. Julian insisted.

Elle serra l’enveloppe contre elle.

— Thank you, Trevor. You are… good elf of Angry Santa.

Trevor éclata de rire.

— I’ll put that on my LinkedIn.

Julian arriva, essuyant la sueur de son front avec une serviette.

— Angela.

Elle se leva aussitôt, presque au garde-à-vous.

— Mister Julian.

Il leva un sourcil.

— Mister Julian? After today? Call me Julian. Or… Angry Santa, if you must.

Elle sourit.

— Okay… Julian.

Il respira profondément.

— I have to tell you something. The pictures… they’re…

Il chercha ses mots.

— They’re the best I’ve taken in years. You changed the story. You changed everything.

Elle baissa les yeux, gênée.

— I just… walked.

— Exactly, répondit-il doucement. You just walked.

Il marqua une pause, puis se lança.

— Angela. This shoot… it’s only the beginning. When the magazine comes out, people will see you. Brands will see you. Agencies. You could… you could model. For real. In New York. Paris. Everywhere.

Le mot « New York » résonna à nouveau.

Mais cette fois, il n’était plus un rêve lointain.

Il avait le goût de la possibilité.

— You mean… I can go to New York? Vraiment?

— Yes. If you want. I can help. I can be… your mentor. We can arrange papers, portfolio, castings. But it won’t be easy. It’s a tough world. Cruel, sometimes. Full of sharks and idiots.

Il la fixa droit dans les yeux.

— You will need to be strong. Stronger than now. And never forget where you come from. Never forget this.

Il désigna le dé à son cou.

— And this.

Il traça un cercle imaginaire autour d’elle, désignant son attitude, sa lumière.

Angela le regarda, les yeux brillants.

— You… you really think I can do?

Julian sourit, un sourire qui, pour une fois, n’avait rien de cynique.

— I don’t think. I know.

Elle inspira profondément.

Dans sa tête, les voix se mirent à danser.

La peur.

L’excitation.

Le doute.

L’espoir.

Elle pensa à Aling Bebang, aux voisins, aux enfants pieds nus courant dans la ruelle.

Elle pensa au toit qui fuyait.

Aux dettes.

Aux rêves qu’elle avait enterrés sous des couches de « pas pour toi ».

Puis elle pensa à une chose très simple.

Et si, pour une fois, c’était pour moi aussi?

Elle leva le menton.

La même façon qu’elle avait, petite, quand elle défiait les vagues imaginaires avec son père.

— Okay, dit-elle. I go.

Julian cligna des yeux.

— You… go?

— To New York. With you.

Elle désigna l’enveloppe.

— I use this for… passport, visa, everything. I help my Tita. I help my neighbors. Then… I go.

Elle ajouta, avec un sourire:

— Someone must teach you how to walk with rice properly.

Julian éclata de rire, un rire qui chassa d’un coup le poids de toutes ses dernières années.

— Deal, dit-il en tendant la main.

Elle la regarda, hésita une seconde, puis la serra.

Sa main était petite, calleuse, chaude.

À ce moment précis, quelque chose se scella.

Un pacte.

Un pont entre Tondo et New York.

Entre le riz et le satin.

Au fond du studio, une styliste murmura à une maquilleuse :

— Tu crois qu’elle sait dans quoi elle s’embarque?

La maquilleuse haussa les épaules, un sourire aux lèvres.

— Peut-être pas. Mais regarde-la.

Angela riait, la tête renversée en arrière, le dé à coudre brillant sous les projecteurs encore allumés.

— Elle, elle va faire danser le monde entier avec ses sacs de riz.

Et quelque part, dans une minuscule ruelle de Tondo, l’odeur du jasmin se fit un peu plus forte, comme si Elena passait, invisible, en murmurant :

Marche, ma fille. Tu es prête.

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