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Angela de Manille à New York, chapitre 2

Olivier Muhleisen

À Tondo, il n’y avait pas vraiment de “premier jour d’école”.

Il y avait plutôt un premier jour où l’on comprenait que, si on ne se débrouillait pas un minimum, le monde entier allait vous marcher dessus, vous piétiner, vous oublier, et peut-être même vous voler vos chaussures… si, par malheur, vous en aviez.

Pour Angela, ce jour-là arriva sous un soleil qui brillait trop fort pour être honnête.

### 1. Le jour où le ciel s’est déchiré

Angela avait six ans.

Elle savait déjà faire trois choses importantes dans la vie :

1. Réciter les prières en un temps record (merci Elena).

2. Imiter le bruit de la machine à coudre (merci encore Elena).

3. Faire rire son père en marchant comme un mannequin sur les planches branlantes du bidonville (merci José… et les dieux du ridicule).

Mais ce jour-là, ni la prière, ni la machine à coudre, ni la marche de mannequin ne purent rien.

La nuit précédente, la pluie avait tombé comme si le ciel vidait toutes ses casseroles d’eau sale sur Tondo. Le matin, l’odeur de poisson, de diesel, de sueur et de riz brûlé formait un parfum si puissant qu’on aurait pu le vendre en bouteille à Paris sous le nom de “Eau de Réalité”.

Elena toussait depuis des semaines. Une toux sèche d’abord, irritante, puis plus lourde, comme si chaque quinte essayait de lui voler un morceau de poumon.

— Ma, tu veux de l’eau ? avait demandé Angela la veille.

— Non, anak, ça va, c’est juste la poussière, avait menti Elena avec ce sourire qui disait toujours “ne t’inquiète pas” même quand tout s’écroulait.

José, lui, avait commencé à rentrer de la mer plus tôt. Il parlait moins. Il regardait plus loin, derrière les vagues, comme si quelqu’un l’attendait là-bas.

Ce matin-là, Angela se réveilla avec le bruit inhabituel du silence.

Pas de machine à coudre.

Pas de voix de sa mère chantant faux sur une vieille chanson de riz qui colle toujours à la marmite.

Pas de poème improvisé de son père sur la couleur du ciel.

Juste un silence lourd, épais, qu’on aurait pu plier et ranger dans un coin.

— Ma ? appela Angela.

Rien.

Elle se leva du vieux matelas posé sur des planches. Ses pieds touchèrent le sol encore humide, collant. Elle traversa la minuscule pièce qui leur servait de maison. La bassine d’eau était renversée. La tasse de café de José, encore à moitié pleine, attendait sur la table, abandonnée.

Angela sortit.

Le passage de bois menant au reste du bidonville était déjà vivant : des enfants couraient, des vendeurs criaient, une radio crachotait une chanson d’amour dramatique. La vie, cette insolente, continuait, comme si tout allait bien.

— Tita Lorna ! appela Angela en apercevant la voisine, trapue, les cheveux attachés avec un élastique qui n’en pouvait plus.

— Oh, Angela…

Ce “Oh, Angela” n’était pas bon.

Ce n’était pas le “Oh, Angela, regarde tes cheveux, on dirait un nid d’oiseaux !”

Ni le “Oh, Angela, tu as encore mangé le dernier morceau de poisson, hein ?”

Non. C’était un “Oh, Angela” qui ressemblait à un mauvais présage.

— Où est Ma ? Où est Papa ?

Tita Lorna hésita. Puis elle posa une main lourde sur la petite épaule d’Angela.

— Anak… Ils… Ils sont partis.

Angela cligna des yeux.

— Partis où ? Aux docks ?

Lorna inspira profondément.

— Non, anak. Avec le Seigneur.

Angela fronça les sourcils.

— Quel Seigneur ? On ne le connaît même pas, lui. Pourquoi ils iraient chez lui ?

Les yeux de Lorna s’embuèrent.

— Un accident, murmura-t-elle. La barque, la nuit, la tempête… Ton papa n’a pas voulu laisser ta maman à l’hôpital toute seule. Ils ont pris la barque pour revenir… Ils…

Le reste se perdit dans un mélange de sanglots, de bruits de vagues et de cris lointains.

Dans le ventre d’Angela, quelque chose se déchira.

Comme si on avait pris toutes les couleurs de sa vie et qu’on les avait plongées dans de l’eau sale.

— Non, dit-elle simplement.

Elle se détourna, rentra dans la maison, et se coucha à côté de la machine à coudre. Elle posa sa joue contre le métal froid, comme si elle voulait y retrouver la chaleur de sa mère.

Le monde, à cet instant, devint trop grand pour elle. Trop bruyant, trop injuste, trop mouillé de larmes.

Ce fut le jour où Angela devint orpheline.

### 2. Trois jours de pluie à l’intérieur

Les jours qui suivirent, Angela ne sut plus trop ce qui se passa.

On lui donna du riz. On lui caressa la tête. On parla au-dessus d’elle, comme si elle était un meuble.

— Pauvre petite.

— Qui va s’en occuper maintenant ?

— On ne peut pas la laisser comme ça.

— Peut-être que la tante du côté de la mère…

— Elle a déjà sept enfants.

— On devrait appeler les services sociaux.

— Et qu’ils l’envoient où ?

Les phrases flottaient comme des moustiques au-dessus de sa tête. Elle n’attrapait que des bouts.

La nuit, elle serrait contre son cœur un petit dé à coudre en métal, celui de sa mère. Elena le portait toujours autour du cou avec une ficelle, comme une amulette.

Avant de partir à l’hôpital, elle l’avait retiré.

— Tiens, Angela. Tu le gardes pour moi, d’accord ? C’est mon cœur de couturière. Il te protégera.

Angela l’avait passé autour de son propre cou. Le dé tapait doucement contre son sternum chaque fois qu’elle respirait.

La première nuit, elle pleura jusqu’à ne plus sentir son visage.

La deuxième, elle n’eut plus de larmes.

La troisième, quelque chose en elle se figea.

Le lendemain matin, elle se réveilla avec une idée très claire :

Si elle ne faisait rien, elle allait disparaître. Comme ses parents. Comme la fumée du riz trop cuit.

Alors elle se leva.

### 3. L’école sans murs

À Tondo, la rue est une maîtresse sévère mais généreuse.

Elle ne donne pas de diplômes, mais elle enseigne vite, fort, et sans pitié.

Le quatrième jour après “le jour du Seigneur inconnu”, comme Angela l’appelait dans sa tête, elle sortit de la maison avec un plan.

Bon, d’accord, ce n’était pas vraiment un plan.

C’était plutôt une phrase : “Je dois manger.”

Elle s’approcha des stands de nourriture. L’odeur de poulet grillé, de poisson frit et de bananes caramélisées lui tordait l’estomac. Elle fouilla dans sa poche : quelques pièces, laissées là par José pour “au cas où”.

Mais “au cas où” avait déjà eu lieu.

Et il allait revenir tous les jours.

— Angela ! l’appela Tita Lorna. Viens ici, anak. Mange.

Lorna lui tendit une assiette de riz et un petit morceau de poisson. Angela hésita, puis accepta.

Mais pendant qu’elle mangeait, elle observait.

Des enfants, pas beaucoup plus grands qu’elle, vendaient des sachets d’eau, des cacahuètes, des cigarettes au détail. Des filles avec des tresses impeccables vendaient des colliers de fleurs de jasmin aux touristes qui s’aventuraient dans le coin pour “voir la vraie vie”, appareil photo en bandoulière, comme si la misère était un parc d’attractions.

Angela mâchait lentement.

Un collier de fleurs. Ça, elle savait faire.

Elena lui avait appris à tresser des guirlandes de sampaguita, ces petites fleurs blanches qui sentaient le paradis dans un monde qui ressemblait souvent à l’enfer.

— Les fleurs, c’est comme les rêves, lui disait Elena. Fragiles, mais capables de changer une journée entière.

Angela termina son assiette, remercia, et retourna chez elle. Elle fouilla la maison.

Dans un coin, elle trouva un vieux panier en osier, un peu cassé sur le côté.

Parfait.

Puis elle sortit, déterminée, et se dirigea vers la petite échoppe de Mang Turo, le vendeur de tout et de rien.

— Mang Turo, vous pouvez me donner un peu de fil ? demanda-t-elle.

— Du fil ? Tu vas coudre, toi maintenant ? fit-il en riant.

— Pas coudre. Attacher des fleurs. Je vais les vendre.

Il la regarda, surpris.

— Tu es encore petite, Angela.

— Mais j’ai déjà faim comme une grande, répondit-elle très sérieusement.

Il éclata de rire.

— Ah, tu parles comme ta mère. Tiens.

Il lui donna une petite bobine de fil.

— Tu me paieras plus tard. Quand tu seras riche et célèbre.

Angela hocha la tête avec un sérieux d’adulte.

— Promis. Quand je serai riche, je vous achèterai… un ventilateur qui marche.

Le ventilateur de Mang Turo était une légende à Tondo : il faisait plus de bruit que de vent.

— Marché conclu, dit-il en riant.

### 4. La première leçon : comment sourire avec le ventre vide

Les fleurs de jasmin, elle savait où les trouver.

À l’entrée d’une petite chapelle, pas loin du port, une femme vendait des fleurs en gros à ceux qui faisaient des colliers pour les églises ou pour les amoureux qui avaient besoin de renfort divin.

Avec ses quelques pièces, Angela acheta une petite poignée de fleurs.

Pas assez.

Mais c’était un début.

Elle s’assit sur une caisse renversée, au bord de la rue, et se mit au travail.

Ses doigts minuscules bougeaient vite, précis. Elle piquait la tige des fleurs une à une, les enfilant sur le fil, créant un collier d’un blanc pur qui contrastait avec la grisaille environnante.

Pendant qu’elle travaillait, elle entendit la voix de sa mère dans sa tête :

— Quand tu vends quelque chose, Angela, tu ne vends pas seulement l’objet. Tu vends aussi ton sourire.

Elle s’entraîna donc à sourire.

Un grand sourire, qui montrait toutes ses petites dents, légèrement écartées devant.

Elle vérifia son reflet dans une flaque d’eau.

— Hmmm… on dirait un poisson.

Elle recommença.

Sourire plus doux. Moins de dents.

— Là, on dirait une fille gentille. C’est mieux, commenta-t-elle pour elle-même.

Quand elle eut trois colliers, elle se leva.

Direction : les touristes.

Les touristes, à Tondo, étaient un peu comme les arcs-en-ciel : rares, colorés, et souvent suivis de gens qui essayaient d’en attraper un morceau.

Ce jour-là, un petit groupe, guidé par un local enthousiaste, arpentait les ruelles, l’air rempli de curiosité et de culpabilité.

Ils prenaient des photos de tout : les maisons sur pilotis, les enfants jouant pieds nus, les chiens maigres aux yeux trop grands.

Angela les observa, son panier au bras, ses colliers bien alignés.

Son cœur battait si fort qu’elle avait l’impression qu’il allait sortir de sa poitrine et tomber dans le panier.

— Allez, Angela, murmura-t-elle. Tu peux le faire.

Elle s’avança avec un air décidé.

— Hello, Sir, Ma’am ! Flowers ? Very, very nice ! Smell good, like… like… heaven with shampoo !

Une dame blonde se retourna, surprise.

— Oh my God, look at her, she’s so cute!

Ça, Angela comprenait. “Cute”, elle l’avait entendu dans les films et parfois chez les touristes. C’était bon signe.

Elle approcha un collier du visage de la dame.

— For you, Ma’am. Only twenty pesos. Very cheap. Almost free.

La dame rit.

— She speaks English!

Le monsieur à côté d’elle sortit un billet.

— How much is that in dollars? demanda-t-il au guide.

Le guide calcula à vue de nez, gonfla un peu le prix pour lui et pour la petite, puis traduisit.

Le monsieur tendit le billet à Angela.

— Keep the change.

Angela attrapa le billet en essayant de ne pas le froisser, comme si c’était de l’or.

— Thank you, Sir ! God bless you, God bless your… your… shoes ! improvisa-t-elle en voyant ses baskets toutes blanches, d’une propreté presque insultante.

Les touristes éclatèrent de rire.

Le guide aussi.

Angela, encouragée, continua avec les autres.

— Hello, Ma’am, you want to be more beautiful ? Flowers make you ten times more beautiful. If not, money back!

Elle ne savait pas ce que “money back” voulait dire exactement, mais elle l’avait entendu dans une pub à la télé d’un voisin. Ça sonnait professionnel.

Au bout d’une heure, elle avait vendu tous ses colliers.

Son panier était vide.

Son ventre aussi.

Mais sa main, elle, était pleine de pièces et d’un billet froissé.

Elle retourna voir la vendeuse de fleurs en gros.

— Ate, je peux avoir plus de fleurs ?

La femme la dévisagea.

— Tu as déjà tout vendu ?

— Oui, Ate. Les touristes, ils aiment bien sentir bon.

La femme sourit.

— Tu es la fille d’Elena, hein ?

— Oui.

Le regard de la femme se fit plus doux.

— Elle me manquait, ta mère. Elle me doit encore deux mètres de tissu, tu sais. Mais toi, tu me dois rien. Tiens.

Elle lui donna une poignée plus grosse de fleurs.

— Tu me paieras quand tu pourras.

Angela sentit une chaleur monter dans sa poitrine.

Le monde était dur. Mais pas entièrement.

Il restait des coins doux.

### 5. Deuxième leçon : le théâtre de trottoir

Les jours suivants, Angela perfectionna sa technique.

Elle apprit vite que pour attirer les touristes, il fallait :

1. Un sourire.

2. Un peu d’anglais.

3. Et surtout, une histoire.

— Flowers, Ma’am, Sir ! For good luck, for love, for picture-picture!

Elle avait remarqué que les touristes adoraient prendre des photos.

Alors elle proposa un package complet :

— You buy flowers, I take picture of you with my eyes. Free.

Ils riaient, ne comprenaient pas toujours, mais ils achetaient.

Parfois, Angela improvisait des personnages.

Un jour, elle se présenta comme :

— Angela, future Miss Universe of Tondo. Buy flowers now, before I become expensive.

Un autre jour :

— I am the Jasmin Princess. My castle is… là-bas, mais il est en réparation.

Elle pointait vaguement vers un tas de tôles ondulées.

Les touristes riaient. Certains lui donnaient plus que le prix demandé.

Les autres enfants du quartier l’observaient.

— Eh, Angela, tu parles anglais maintenant ? lança un garçon, Jun-Jun, qui vendait des cigarettes au détail.

— Un peu, répondit-elle en haussant les épaules.

— Dis un truc.

— “Promo ! Buy one, take one hug!”

Les enfants éclatèrent de rire.

— Ça veut dire quoi ?

— Je sais pas, mais ils aiment bien quand je dis ça.

Elle n’avait pas de manuel scolaire.

Mais son manuel à elle, c’était les réactions des gens.

Si ça riait, c’était bon.

Si ça fronçait les sourcils, fallait changer de phrase.

### 6. Troisième leçon : garder la tête haute (même quand on vous la baisse)

Bien sûr, tout n’était pas drôle.

L’école de la rue est généreuse en coups bas.

Un après-midi, alors que le soleil cognait si fort qu’on aurait pu faire frire un œuf sur le toit en tôle, Angela était postée près d’un carrefour où les jeepneys bariolés passaient en klaxonnant.

Un homme à l’air pressé, chemise froissée, mallette à la main, passa devant elle.

— Sir ! Flowers for good luck ?

Il la toisa.

— Tu devrais être à l’école, pas dans la rue.

Angela se redressa.

— Ça, c’est mon école, Sir.

Il secoua la tête, exaspéré.

— Tu crois que vendre des fleurs, ça va t’emmener où ?

Elle lui offrit son plus beau sourire.

— Peut-être à… Paris ?

Il éclata d’un rire sans joie.

— Paris ? Toi ? Tu ne quitteras jamais Tondo, petite.

Les mots la frappèrent plus fort que s’il lui avait lancé une pierre.

Elle sentit ses joues chauffer. Une partie d’elle avait envie de jeter son panier par terre, de courir se cacher sous son vieux matelas, de disparaître.

Mais une autre partie, celle qui avait la voix d’Elena, se redressa à l’intérieur.

— Quand quelqu’un essaie de te faire sentir petite, lui avait dit sa mère un jour, tu te tiens droite, tu regardes le ciel, et tu te dis : “Toi, tu ne vois pas encore qui je suis.”

Angela redressa les épaules.

— Sir, dit-elle calmement, si un jour vous allez à Paris, regardez bien les affiches. Peut-être que vous verrez mon visage dessus.

L’homme la fixa, déstabilisé par tant d’assurance dans un corps si minuscule.

— T’es une petite insolente.

Il partit en secouant la tête.

Angela resta plantée là un moment, le cœur serré.

Puis elle baissa les yeux vers son panier.

— C’est pas grave, leur murmura-t-elle à ses fleurs. On va lui prouver qu’il a tort, hein ?

Le soir, en rentrant, elle raconta l’épisode à Tita Lorna.

— Il a dit que je ne quitterai jamais Tondo.

Lorna, occupée à écailler un poisson, soupira.

— Les gens aiment bien donner des limites aux autres, anak. Ça les rassure.

Angela fronça les sourcils.

— Mais moi, je n’aime pas les limites.

— Alors, casse-les. Mais d’abord, mange. On casse mieux les limites avec le ventre plein.

### 7. Quatrième leçon : l’art de rire quand même

La vie se chargea d’ajouter d’autres épreuves au programme.

Un soir, un groupe de garçons plus âgés, qui traînaient souvent près des docks, l’intercepta.

— Eh, la Jasmin Princess ! lança l’un d’eux, un sourire mauvais aux lèvres. Tu gagnes bien, hein ? Donne un peu.

Angela serra son panier contre elle.

— C’est mon argent. Pour le riz.

Le garçon haussa les épaules.

— Et nous aussi, on mange du riz. Allez, partage.

Il lui arracha le panier des mains, fouilla dedans, sortit les pièces.

Angela sentit une rage froide monter en elle.

— Rendez-moi ça !

Elle se jeta sur lui, toutes griffes dehors.

Il éclata de rire.

— Calme-toi, petite tigresse !

Il la repoussa, pas très fort, mais assez pour la faire tomber sur les fesses. Les autres riaient.

Angela sentit les larmes lui monter aux yeux. Pas des larmes de tristesse. Des larmes de colère.

— Hé, laissez-la tranquille !

Une voix claqua derrière eux.

C’était Jun-Jun, le vendeur de cigarettes, accompagné de deux autres gamins.

— Sinon quoi ? ricana le plus grand.

— Sinon… sinon je dis à ma mère que tu as encore volé, et elle va te courir après avec la pantoufle ! lança Jun-Jun.

Les autres éclatèrent de rire.

— Ouuuh, j’ai peur de la pantoufle de ta mère !

Mais la mention de la mère de Jun-Jun n’était pas à prendre à la légère. Elle avait déjà poursuivi un voisin sur trois rues avec une simple tong, et la légende disait qu’elle ne ratait jamais sa cible.

Le grand soupira, agacé.

— Tss. Gardez vos pièces de misère.

Il jeta les pièces par terre, dispersées dans la poussière, et partit avec son clan.

Angela se précipita pour les ramasser, les mains tremblantes.

Jun-Jun s’accroupit à côté d’elle.

— Ça va ?

— Oui, répondit-elle en reniflant. Merci.

— Ils sont bêtes, ces grands, lâcha Jun-Jun. Ils croient qu’ils sont forts parce qu’ils sont plus grands. Mais toi, tu es plus maligne.

— Maligne ne paie pas le riz, répliqua Angela avec un demi-sourire.

Jun-Jun réfléchit.

— On devrait faire une équipe. Toi, tu vends les fleurs aux touristes. Moi, je leur vends des cigarettes… non, ça, c’est pas bon pour la santé. On devrait vendre autre chose. Des chewing-gums !

Angela éclata de rire, un rire qui la surpris elle-même.

— On va devenir riches avec des chewing-gums ?

— Oui ! Les touristes, ils aiment mâcher.

Elle le regarda, amusée.

— Et toi, tu aimes trop parler.

Il haussa les épaules.

— C’est ma spécialité.

Ce soir-là, en s’endormant, Angela se rendit compte de quelque chose :

Même quand tout semblait gris, il y avait encore des moments de lumière.

Un rire, une blague, un projet idiot de vente de chewing-gums.

Peut-être que c’était ça, survivre : trouver ces petites lumières et les garder bien au chaud.

### 8. Cinquième leçon : l’uniforme invisible

Les mois passèrent.

Les fleurs, le panier, les touristes, les “Hello, Ma’am, Sir !”, les “Promo, promo !” devinrent son quotidien.

Elle regardait, observait, imitait.

Un jour, elle vit à la télé, par la fenêtre ouverte d’un voisin, un défilé de mode.

Des femmes grandes comme des cocotiers, maigres comme des baguettes, défilaient sur une longue plateforme, habillées en satin, en plumes, en trucs brillants.

Angela resta scotchée.

— Wow…

Elles marchaient avec une assurance que même les coqs du quartier auraient enviée.

Tête haute.

Épaules en arrière.

Regard droit devant, comme si le monde entier leur appartenait et qu’elles prenaient juste des mesures pour y mettre des rideaux.

Angela imita, là, dans la ruelle.

Elle posa un pied devant l’autre, exagérant le mouvement des hanches.

Les enfants éclatèrent de rire.

— Regarde Angela ! On dirait qu’elle a avalé un balai !

Elle s’arrêta, vexée.

Puis elle se rappela ce que disait Elena : “Si tu as peur du ridicule, tu n’iras jamais bien loin.”

Alors elle recommença.

Mais cette fois, elle ajouta un sourire, un petit clin d’œil.

Les rires changèrent.

Ce n’était plus moqueur. C’était complice.

— Fais encore ! demanda une petite fille.

Angela se redressa, prit son panier comme si c’était un sac de luxe, et défila entre les stands de poisson séché et les tas de détritus.

— Ladies and gentlemen, annonça-t-elle avec un accent inventé, voici Angela de Tondo, portant la nouvelle collection “Poisson & Poussière”, très tendance cette saison !

Les adultes, d’abord surpris, finirent par rire aussi.

Même Mang Turo applaudit avec ses mains pleines de cambouis.

— Tu es folle, Angela, dit-il en riant.

— Pas folle, corrigea-t-elle. Créative.

Ce jour-là, elle décida que même si elle n’avait pas d’uniforme d’école, elle avait un autre uniforme :

Son sourire.

Sa démarche.

Son dé à coudre autour du cou.

C’était invisible pour beaucoup, mais pour elle, c’était aussi réel qu’une robe de princesse.

### 9. Sixième leçon : parler au ciel comme à un ami

Les nuits étaient les plus difficiles.

La journée, elle se laissait porter par l’agitation, les cris, les odeurs, les affaires.

Mais la nuit, le silence revenait, les souvenirs aussi.

Un soir, Angela monta sur le toit en tôle de la maison, là où José venait parfois regarder les étoiles quand il n’était pas en mer.

Elle s’assit, les genoux sous le menton, le dé à coudre dans sa main.

Le ciel de Manille était plein de trous de lumière, malgré la pollution. Des étoiles têtues qui refusaient de se laisser couvrir.

— Papa, Maman… vous êtes là-haut ? demanda-t-elle à voix basse.

Le vent lui répondit en lui envoyant une odeur de mer et de jasmin.

— Aujourd’hui, j’ai vendu dix colliers, annonça-t-elle. Une dame m’a dit que j’étais “so adorable”. Je crois que c’est bien.

Elle fit une pause.

— Mais… parfois, j’ai peur. Peur de rester ici pour toujours. Peur d’être… juste la fille qui vend des fleurs dans la rue.

Une larme roula sur sa joue. Elle la balaya du revers de la main.

— Vous aviez de grands rêves pour moi, hein ? Tu disais toujours, Papa, que je marcherai un jour sur un sol qui ne bouge pas, pas comme la barque. Et toi, Ma, tu disais que je porterai des robes que tu n’aurais même pas le temps de finir tellement je grandirai vite.

Elle serra le dé à coudre.

— Je vais essayer, d’accord ? Je vais apprendre tout ce que je peux ici. Même si mon école, c’est la rue, je vais être la meilleure élève de la rue.

Elle leva les yeux vers une étoile particulièrement brillante.

— Mais… vous pourriez peut-être demander au Seigneur inconnu de m’aider un peu ? Juste… un petit coup de pouce ?

Un avion passa, clignotant.

Angela sourit.

— D’accord, j’ai compris. Vous m’envoyez un avion. C’est un signe, ça, non ?

Elle se coucha sur la tôle tiède, regardant le ciel.

Ce soir-là, elle décida une chose :

Peu importe où elle irait, peu importe combien de diamants on mettrait un jour à son cou, elle garderait toujours ce dé à coudre.

Pour se rappeler d’où elle venait.

Et pour se rappeler qu’avant les projecteurs, son premier spot de lumière, c’était la lune au-dessus de Tondo.

### 10. Septième leçon : transformer la douleur en blague (presque)

Les années passèrent. Tondo grandit autour d’elle, ou peut-être était-ce elle qui grandissait dans Tondo.

À huit ans, elle connaissait déjà :

- les heures d’arrivée des touristes les plus généreux,

- les raccourcis pour éviter les zones “dangereuses”,

- et le nombre exact de colliers qu’elle pouvait faire avec un kilo de fleurs.

Elle avait aussi développé une arme secrète : l’humour.

Quand quelqu’un la plaignait, en lui disant :

— Oh, pauvre petite, orpheline si jeune…

Elle répondait avec un sourire :

— Oui, mais comme ça, j’ai deux anges gardiens rien que pour moi. C’est VIP, non ?

Quand un touriste lui demandait :

— Where are your parents?

Elle haussait les épaules.

— They are in the sky. They are checking if I work hard.

Le touriste avait souvent les yeux qui brillaient un peu plus après ça.

Et parfois, il achetait deux colliers au lieu d’un.

L’humour était devenu son bouclier.

Un bouclier brillant, pailleté, qui faisait rire les autres et tenait à distance leur pitié, ce truc lourd qui colle à la peau et qui empêche de respirer.

Un jour, un prêtre, qui avait remarqué cette petite fille qui vendait des fleurs près de la chapelle, l’appela.

— Angela, viens ici.

Elle s’approcha, méfiante mais polie.

— Oui, Father ?

— Tu sais que Jésus t’aime ? demanda-t-il avec un sourire bienveillant.

Elle hocha la tête.

— Oui, Father.

— Et tu sais que l’Église peut t’aider ?

Elle le regarda, intriguée.

— L’Église vend aussi des fleurs ?

Il éclata de rire malgré lui.

— Non, pas des fleurs. Mais… des conseils. Du soutien.

Angela pencha la tête.

— Father, si je vends bien aujourd’hui, j’aurai assez pour du riz et un peu de poisson. Ça, c’est du soutien, non ?

Le prêtre resta un instant muet.

Cette petite avait une logique implacable.

— Tu es très intelligente, Angela.

— C’est ma mère. Elle m’a laissé son cerveau et son dé à coudre, répondit-elle en touchant le petit objet autour de son cou.

— Tu veux que je prie pour toi ? proposa-t-il.

Elle réfléchit.

— Oui. Mais pas pour que je sois riche.

— Non ? fit-il, surpris.

— Non. Priez pour que je sois… comment elle disait, déjà…

Elle fouilla dans sa mémoire.

— Résiliente ? suggéra le prêtre.

— Oui ! Ça ! Résiliente. Comme le riz qui colle toujours un peu, même quand on le gratte.

Le prêtre sourit, touché.

— D’accord, Angela. Je prierai pour que tu sois résiliente.

Elle hocha la tête.

— Et moi, je prierai pour que vos homélies soient moins longues. Les gens s’endorment.

Il éclata d’un rire franc cette fois.

— Marché conclu.

### 11. Diplôme de l’école de la rue

À dix ans, Angela n’avait jamais mis les pieds dans une salle de classe.

Mais elle savait :

- compter la monnaie plus vite que certains vendeurs,

- reconnaître un touriste généreux d’un radin en deux secondes,

- négocier le prix des fleurs,

- et surtout, raconter des histoires.

Parce que les fleurs, au fond, ce n’était qu’un prétexte.

Ce qu’elle vendait vraiment, c’était des petits morceaux de sa lumière.

Un après-midi, alors que le soleil commençait à descendre et que l’air devenait respirable, elle s’assit sur un trottoir, épuisée.

Elle regarda ses mains, tachées de sève de fleurs, un peu noircies par la saleté de la rue.

Des mains d’enfant qui avaient déjà trop travaillé.

Elle pensa à ses parents.

À Elena, qui transformait des sacs de jute en robes de princesse pour elle, juste pour la voir tourner sur elle-même en riant.

À José, qui récitait des poèmes aux vagues, comme si elles allaient lui répondre.

— Vous seriez fiers de moi ? murmura-t-elle.

Une brise légère apporta une odeur de jasmin.

Elle sourit.

— D’accord. Je prends ça comme un “oui”.

Elle se releva, remit son panier en place, arrangea ses cheveux avec les doigts.

Puis, instinctivement, elle se redressa comme les mannequins à la télé.

Tête haute.

Épaules en arrière.

Regard droit devant.

Au loin, un homme étranger, grand, les cheveux en bataille, un appareil photo autour du cou, pestait contre l’humidité.

— This city is like a sauna with traffic!

Angela ne le savait pas encore, mais cet homme-là allait bouleverser sa vie.

Pour l’instant, elle n’était que la petite vendeuse de fleurs qui s’approchait de lui avec son plus beau sourire et son accent approximatif.

— Hello, Sir ! Flowers for good luck ? For… inspiration ?

L’école de la rue venait de lui donner son diplôme.

Et, sans qu’elle le sache, elle venait aussi de s’inscrire dans une autre école :

Celle de la mode, des projecteurs, des talons de douze centimètres et des avions pour New York.

Mais ça, c’est une autre histoire.

Pour l’instant, Angela n’avait que son panier, ses fleurs, son humour et son petit dé à coudre battant contre son cœur.

Et, quelque part entre les ruelles de Tondo et les étoiles du ciel, deux parents qui souriaient en la regardant survivre avec cette grâce obstinée qui, un jour, ferait d’elle bien plus qu’une vendeuse de jasmin.

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"Paris a une magie que seuls ceux qui savent regarder peuvent voir."

"Les étoiles te montreront toujours le chemin. Elles sont les gardiennes de ton passé et les éclaireuses de ton avenir."

"Une beauté silencieuse qui ne pouvait être comprise que par ceux qui avaient touché les cieux."

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