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Angela de Manille à New York, chapitre 1

Olivier Muhleisen

Dans le vacarme parfumé de fumée de poisson grillé, de lessive bon marché et de rêves tenaces, un cri aigu traversa l’air brûlant de Tondo.

— Ay nako! On dirait un cochon qu’on égorge ! s’exclama la sage-femme, les mains couvertes de sueur autant que de sang.

— C’est ma fille, répondit Elena, haletante mais fière, alors faites attention à ce que vous dites sur sa voix, hein. C’est peut-être une future chanteuse.

Le bébé, roulé dans une vieille serviette à l’effigie délavée d’un candidat politique disparu depuis longtemps, hurlait comme si on lui avait promis un monde et livré un bidonville. La baraque en tôle ondulée vibrait presque, chaque cri faisant trembler les casseroles suspendues et les assiettes en plastique ébréchées.

José, posté derrière le rideau qui séparait la « chambre » du « salon » (en réalité, vingt centimètres d’espace et une moustiquaire), serrait un petit bouquet de jasmin dans ses mains calleuses.

— C’est fini ? Elle est là ? C’est un… un quoi ? demanda-t-il, la voix tremblante.

La sage-femme, une voisine qui avait appris le métier en accouchant ses six enfants et trois nièces, écarta le rideau avec le bébé dans les bras.

— C’est une fille, dit-elle. Et, ay, José… c’est le bébé le plus beau que j’aie jamais vu à Tondo. On dirait une poupée de porcelaine égarée dans un marché aux poissons.

Le marché aux poissons n’était pas une image poétique. On en sentait presque l’odeur jusque dans la petite maison : mélange de marée, de sueur et de cris de vendeuses. José écarquilla les yeux. Il avait déjà imaginé son enfant des centaines de fois : les cheveux noirs d’Elena, son nez un peu plat, la peau brune comme la sienne, faite pour le soleil. Mais ce qu’il vit le laissa sans voix.

Le bébé était clair de peau, avec des joues rondes et lisses, et ces minuscules lèvres qui semblaient prêtes à prononcer des secrets. Ses cheveux, fins et noirs, étaient plaqués par la sueur, mais on pouvait déjà deviner des boucles. Et ses yeux… elle les ouvrit à ce moment précis, comme pour inspecter son nouveau monde. De grands yeux sombres, brillants, où se reflétait déjà la lumière des néons fatigués et des rêves trop grands.

— Aba, murmura José. C’est… c’est…

— Ne dis pas “c’est pas possible”, intervint Elena, encore couchée, le front luisant. Sinon elle va croire qu’elle n’a pas le droit d’exister.

Il s’approcha, déposa le jasmin sur le matelas trop mince, et prit le bébé dans ses bras, maladroitement, comme s’il tenait une torche sacrée dans un temple en carton.

— C’est un miracle, finit-il par dire. Mon petit miracle.

— Pas “petit”, protesta la sage-femme. Regarde ses joues ! Et ce menton ! Elle est faite pour manger beaucoup et parler encore plus. Tu vas voir.

Le bébé cessa de pleurer. Elle fixa son père avec une intensité presque insolente, comme pour dire : Alors, c’est toi le type qui m’a invitée ici ? Puis elle bâilla, révélant une bouche minuscule, et agrippa le doigt de José avec une fermeté surprenante.

— Angela, souffla Elena. Elle s’appellera Angela.

— Comme un ange ? demanda la sage-femme, sceptique, en observant le bébé qui commençait déjà à se tortiller avec une énergie suspecte.

— Oui, confirma Elena. Et si quelqu’un ose lui dire qu’elle n’est pas un ange, je lui coudrai la bouche, moi-même.

Elle accompagna sa menace d’un sourire fatigué mais radieux. José rit, le cœur gonflé.

— Bienvenue à Tondo, Angela, dit-il en déposant un baiser sur son front. C’est le plus beau bidonville du monde. Enfin… c’est le nôtre.

Dehors, un vendeur de taho passa en criant, les seaux de tofu sucré se balançant.

— TAHO-O-O !

Le premier son du monde extérieur qu’Angela entendit fut une offre de petit-déjeuner. On ne pouvait rêver meilleure entrée en matière.

Dans les semaines qui suivirent, la rumeur se répandit plus vite qu’une promotion sur le riz subventionné : il y avait à Tondo un bébé si beau qu’on aurait dit une erreur du destin ou un cadeau en avance.

— Uy, t’as vu le bébé d’Elena la couturière ? On dirait qu’elle vient d’une telenovela, chuchotait-on en remplissant les seaux d’eau à la borne commune.

— Non, sérieusement, faut la voir. Ses joues ! On dirait des puto bien cuits.

— Elle est métisse ?

— Métisse de quoi ? De riz et de soleil, oui.

Les voisins défilaient dans la petite maison en tôle, apportant des offrandes modestes : un paquet de biscuits, un savon parfumé, un vieux body de bébé ayant déjà connu trois propriétaires. Chacun voulait voir « la poupée de porcelaine de Tondo ».

Angela, elle, observait tout ce cirque avec un sérieux incongru. Quand quelqu’un se penchait trop près d’elle et déclarait :

— Ay susmaryosep, elle est vraiment trop belle !

Elle plissait le front, comme si elle évaluait la sincérité du compliment.

— Regarde-moi ce regard, riait José. On dirait qu’elle note tout dans un carnet imaginaire.

— Normal, disait Elena en berçant sa fille. Elle doit déjà se demander comment sortir d’ici en une seule pièce.

Le soir, quand la chaleur devenait enfin supportable, José sortait avec Angela dans les bras, s’asseyait sur un tabouret en plastique cassé, et chantait. Sa voix, douce et un peu rauque, dérivait au-dessus des toits en tôle comme un cerf-volant fatigué mais tenace.

— Pour toi, Angela, murmurait-il. Écoute bien, hein, ces chansons-là, c’est pour que tu saches que même ici, on a le droit à la poésie.

Il chantait des vieux airs Tagalog, des chansons d’amour que lui avait apprises sa propre mère, et parfois il en inventait. Les paroles parlaient de vagues qui dansent, de lune qui s’ennuie, de poissons philosophes qui se demandent pourquoi les humains jettent toujours leurs problèmes dans la mer.

— Papa, pourquoi tu chantes toujours la mer ? demanda un jour une voisine, une petite fille à la robe trouée.

— Parce que la mer, anak, c’est la seule chose plus pauvre que nous ici. On lui jette tout et elle continue de venir nous embrasser la plage.

Angela, contre son torse, tétait son pouce avec application, comme si chaque note passait par son cœur avant de remonter à ses oreilles.

Elena, elle, avait une autre forme de poésie : sa machine à coudre.

C’était une antique Singer, au métal écaillé, achetée d’occasion à une cousine d’une cousine qui jurait qu’elle avait appartenu à une riche madame de Makati. Quand on l’allumait, le ronronnement remplissait la maison, couvrant presque les disputes des voisins et les cris du marché.

— Écoute, Angela, disait Elena en posant parfois le bébé sur ses genoux pendant qu’elle cousait. Ça, c’est la musique de notre survie.

La petite main d’Angela, encore maladroite, attrapait le bord du tissu, le froissait, parfois tirait dessus au mauvais moment.

— Ay, ay, ay, doucement, ma princesse ! Tu veux qu’on vende des robes avec des trous ?

Angela répondait par un rire, ce fameux rire qui allait devenir sa signature : un éclat pur, sonore, qui faisait vibrer quelque chose chez ceux qui l’entendaient. Comme si, l’espace d’un instant, on oubliait les égouts à ciel ouvert et les factures d’électricité.

Elena fabriquait des miracles avec presque rien. Des sacs de jute, récupérés auprès des marchands de riz, devenaient des robes de princesse pour Angela.

— Regarde-toi, disait-elle à sa fille, en l’observant tournoyer tant bien que mal, les genoux encore instables. On dirait que tu t’es échappée d’un conte de fées, mais que le conte de fées s’est trompé d’adresse.

— Ay, Elena, moquait une voisine, tu la gâtes trop, ta fille. Elle va croire qu’on est riches.

— On est riches, répondait Elena sans lever les yeux de la machine. On a trois choses : l’amour, l’humour, et une machine à coudre qui tient encore debout. Tu veux quoi de plus ?

Angela ne comprenait pas encore les mots, mais elle sentait. Elle sentait que dans cette maison où tout manquait, il y avait une chose en abondance : une chaleur qui ne venait pas seulement de la météo.

À un an, Angela marchait déjà comme si le sol lui appartenait.

— Regarde-moi ça, disait José, partagé entre l’admiration et la panique. On dirait qu’elle défile déjà.

Elle s’aventurait sur le petit chemin boueux devant la maison, évitant instinctivement les flaques les plus profondes, glissant parfois mais se rattrapant toujours avec une grâce surprenante. Les voisins riaient.

— Uy, Angela, fais attention, le sol ici, ce n’est pas un tapis rouge, hein !

— Pour elle, tout est tapis rouge, répliquait Elena en ajustant une robe en jute sur le corps minuscule de sa fille. C’est juste qu’il est… un peu plus marron.

Un jour, alors que le soleil tapait si fort que même les chiens cherchaient l’ombre des tricycles, un groupe de touristes perdus s’aventura à Tondo. On voyait de loin leurs peaux claires, leurs sacs à dos, leurs appareils photo. Ils marchaient avec cette hésitation de ceux qui sentent qu’ils ne sont pas à leur place, mais qui n’osent pas rebrousser chemin.

Angela, elle, n’hésita pas. Elle marchait au milieu de la rue, tenant à la main une brochette de poulet grillé que José lui avait achetée en récompense pour avoir « presque » appris à dire le mot « poisson » sans postillonner sur tout le monde.

— Anak, viens ici, cria José, soudain inquiet.

Mais déjà, les touristes l’avaient repérée.

— Oh my God, look at her! s’exclama une femme en short, s’accroupissant pour la prendre en photo.

Angela s’arrêta net. Elle fixa l’appareil photo, inclina légèrement la tête, plissa les yeux comme si le soleil venait d’augmenter d’intensité juste pour elle, et leva la brochette de poulet à hauteur de visage, comme un accessoire de mode.

Le flash crépita.

Les voisins éclatèrent de rire.

— Tignan mo ‘yan, même les Américains viennent pour la voir !

— Angela ! cria Elena en sortant, un rouleau de mètre autour du cou. Qu’est-ce que tu fais encore au milieu de la route ? Tu crois que t’es dans un shooting ?

Angela, satisfaite, croqua dans le poulet comme si elle venait de conclure un contrat de mannequinat.

— Elle a posé, murmura José, stupéfait. Tu as vu ? Elle a posé ! Comme ces filles dans les magazines que tu récupères.

Elena soupira, mais un sourire se dessinait déjà sur son visage.

— Ay naku, celle-là… Si un jour elle ne finit pas sur un podium, moi je veux bien manger du riz sans sel pendant un mois.

Les voisins, qui savaient à quel point Elena aimait le sel, comprirent qu’elle était sérieuse.

Les années passèrent, ponctuées de riz bouilli, de rires et de coupures d’électricité.

La pauvreté, à Tondo, n’était pas une invitée : c’était une colocataire bruyante qui prenait trop de place, mais qu’on apprenait à ignorer pour continuer à respirer. Les murs en tôle laissaient passer la pluie, les rats considéraient les maisons comme des buffets ouverts 24h/24, et la fumée des feux de charbon donnait aux couchers de soleil une beauté toxique.

Mais dans la maison d’Elena et José, la pauvreté se heurtait à une résistance inattendue : l’humour.

— Regarde, Angela, disait José en montrant un seau placé sous une fuite du toit. C’est notre nouvelle fontaine intérieure. Très chic. Les riches paient pour entendre l’eau tomber, nous, on a ça gratuitement.

— Et l’odeur, ajoutait Elena en riant, tu la sens ? C’est l’odeur de notre parfum “Essence de Tondo”. Très exclusif. On ne le trouve nulle part ailleurs.

Angela, assise par terre avec une poupée faite d’un vieux chiffon et de boutons dépareillés, imitait ses parents.

— Moi, je suis princesse de Tondo, déclarait-elle, le menton haut. J’ai un château en tôle et des gardes… euh… des rats.

— Ay, Dios mio, disait une voisine, amusée. Tu vois ce que tu as fait, José ? Tu lui as appris à rêver trop grand.

— Si on n’apprend pas à rêver grand ici, répondait-il, on va finir par croire que nos vies tiennent sur la largeur d’une ruelle. Moi, je veux qu’elle voit plus loin que les fils électriques qui pendent.

Le soir, quand l’électricité sautait, Elena allumait une bougie, posait Angela sur ses genoux, et sortait son trésor : une boîte en fer blanc, cabossée, contenant des chutes de tissus colorés, des boutons brillants comme des petites planètes, et surtout… un dé à coudre en métal.

— C’était à ma mère, expliqua Elena à Angela la première fois qu’elle sortit le dé. Elle cousait aussi. Tu vois, c’est notre héritage, ça. Pas de maison, pas de terre, mais un dé qui a traversé trois générations.

Angela prit le dé avec des mains encore potelées, le tourna entre ses doigts.

— C’est petit, dit-elle.

— Oui, mais ça protège, répondit Elena. Quand tu couds, tu risques de te piquer. Le dé, c’est ce qui empêche l’aiguille d’entrer trop loin dans ta peau. Un jour, je te le donnerai. Comme ça, même si je ne suis pas là, quelque chose continuera de te protéger.

José, qui écoutait en silence, détourna les yeux pour cacher l’émotion qui montait. Il avait cette habitude de faire semblant de chercher quelque chose dans un coin de la pièce dès qu’une conversation devenait trop sérieuse.

— En attendant, dit-il en revenant avec un sourire, moi aussi j’ai un héritage à te léguer, Angela.

— C’est quoi ? demanda-t-elle, les yeux brillants.

Il posa la main sur sa poitrine.

— Mes chansons. Ma voix. Bon, d’accord, elle n’est pas toujours juste, mais elle vient d’ici.

Il tapota son cœur.

— Et de là, ajouta-t-il en pointant sa gorge. Mais surtout d’ici.

Angela éclata de rire.

— Moi aussi, je veux chanter ! cria-t-elle.

— On va commencer par t’apprendre à ne pas crier sur les voisins, intervint Elena. Après, on verra pour la carrière de chanteuse.

À cinq ans, Angela était devenue une petite tornade à la bouche bien pendue.

Elle courait partout, grimpait sur tout, posait des questions sur tout.

— Pourquoi le ciel est bleu ?

— Pourquoi la mer ne tombe pas hors de la Terre ?

— Pourquoi le riz colle parfois et parfois non ?

— Pourquoi les riches jettent de la nourriture et nous, on doit tout finir même quand c’est raté ?

José et Elena se regardaient souvent, pris de court.

— Parce que… commençait José.

— Parce que le monde est mal cousu, finissait Elena. Il y a des endroits où le tissu est trop serré, et d’autres où il y a des trous. Nous, on vit dans un trou, mais on sait recoudre.

Angela réfléchissait très sérieusement à cette explication.

— Alors moi, plus tard, je veux coudre le monde, disait-elle. Pour que personne ne tombe dedans.

— Très bien, répondait José. Mais avant, tu vas finir ton assiette.

Elle levait les yeux au ciel, comme si ses ambitions humanitaires ne devaient pas être ralenties par du riz et du poisson séché.

L’école primaire de Tondo était un bâtiment décrépit à la peinture écaillée, mais pour Angela, c’était un palais du savoir. Le jour de la rentrée, Elena lui avait cousu une robe à partir d’un vieux drap blanc, agrémentée d’un col en dentelle récupéré sur une nappe.

— Tu es la plus belle de toutes, murmura Elena en lissant le tissu sur sa fille. Rappelle-toi : les autres auront peut-être des chaussures neuves et des sacs de marque, mais toi, tu as une histoire cousue dans ta robe. Ça, ça ne se vend pas.

José arriva avec une paire de chaussures en plastique bleu, légèrement trop grandes.

— C’est tout ce que j’ai pu trouver, dit-il, un peu gêné. Le vendeur m’a dit que le bleu, ça allait avec tout.

Angela enfila les chaussures, fit quelques pas, puis se retourna vers eux.

— Je suis belle ? demanda-t-elle, soudain inquiète.

Elena et José se regardèrent. Il y avait, dans cette question, quelque chose de plus profond qu’un simple désir de compliment. Comme si, pour la première fois, Angela se rendait compte qu’elle allait se mesurer au regard des autres.

— Tu n’es pas belle, répondit Elena.

José la regarda, choqué.

— Elena !

Elle sourit, prit le visage de sa fille entre ses mains.

— Tu es plus que belle. Tu es Angela de Tondo. Ça veut dire que tu as appris à sourire même quand le riz brûle, à rire même quand il pleut dans la maison, et à marcher fièrement même quand tes chaussures sont trop grandes. Ça, c’est mieux que belle.

José hocha la tête, soulagé.

— Et si quelqu’un te dit le contraire, ajouta-t-il, tu lui réponds : “Regarde-toi d’abord dans un miroir, kuya.”

Angela éclata de rire.

— D’accord !

Et elle partit à l’école en trottinant, son sac en bandoulière (un sac en toile cousu par Elena, évidemment), ses chaussures bleues claquant sur le sol irrégulier.

Sur le chemin, les voisins la saluaient.

— Uy, Angela, tu vas à l’école ?

— Deviens présidente, hein !

— Ou actrice !

— Ou les deux ! cria quelqu’un.

Angela se retourna, marcha à reculons quelques pas, et lança :

— Je vais devenir… très riche ! Et je vais tout acheter pour tout le monde !

Les rires suivirent son écho jusqu’au portail de l’école.

L’école, ce fut le premier vrai choc.

Les autres enfants étaient un mélange de curiosité et de cruauté, comme tous les enfants du monde. Certains la regardaient avec admiration.

— Ang ganda mo naman, Angela. T’es sûre que t’es pas adoptée par des riches ?

D’autres, avec jalousie.

— Toi, tu crois que t’es plus que nous parce que t’es belle, hein ?

Angela fronçait les sourcils.

— Je crois que je suis plus que belle, oui, répondait-elle sérieusement. Ma maman l’a dit.

Ce genre de phrase ne l’aidait pas à se faire des amis.

Mais Angela avait une arme secrète : son humour.

Un jour, un garçon un peu plus grand, aux genoux toujours sales, lui dit avec méchanceté :

— Tu crois que t’es une princesse, mais t’habites dans une poubelle.

Angela le regarda, puis observa autour d’eux : les murs écaillés, la cour poussiéreuse, les sacs plastiques qui volaient comme des oiseaux en dépression.

— Oui, admit-elle. Je suis une princesse de poubelle. Mais toi, t’es quoi ? Un roi de rien du tout.

Les autres éclatèrent de rire, même certains qui n’aimaient pas spécialement Angela. Le garçon rougit, puis haussa les épaules.

— Toi, t’as une grande bouche, dit-il.

— C’est pour ça que je vais manger le monde, répondit-elle.

Le soir, elle raconta l’histoire à ses parents, mimant les dialogues, exagérant les expressions.

— Et là, j’ai dit : “Je suis une princesse de poubelle !” raconta-t-elle en riant.

Elena et José éclatèrent de rire aussi.

— C’est bien, répondit Elena. Tu as compris que même dans une poubelle, on peut trouver des trésors. Mais rappelle-toi : on ne humilie pas les autres juste parce qu’ils nous attaquent. On répond avec humour, pas avec méchanceté.

Angela hocha la tête, sérieuse.

— Mais il a commencé, hein !

— Oui, soupira José. Les gens commencent toujours. À toi de décider si tu finis.

Elle réfléchit longuement à cette phrase, puis déclara :

— Alors moi, je vais finir avec un rire. Comme ça, ils ne savent jamais si j’ai gagné ou perdu.

— Voilà, dit Elena. Ça, c’est ma fille.

Les années d’enfance d’Angela furent un patchwork de moments minuscules et immenses, cousus ensemble par la tendresse de ses parents.

Il y avait les soirées où ils n’avaient presque rien à manger, juste un peu de riz et de sel. Elena transformait alors le repas en banquet imaginaire.

— Attention, attention, annonçait-elle en posant le plat au centre de la table. Ce soir, mesdames et messieurs, nous avons du riz aux diamants invisibles, avec une sauce aux étoiles filantes.

Angela ouvrait de grands yeux.

— Où ça, les diamants ?

— Tu ne les vois pas ? C’est que tu n’as pas assez faim, taquinait Elena.

José ajoutait :

— Et en dessert, nous aurons…

Il fouillait dans sa poche, faisait mine de réfléchir, puis sortait un minuscule bonbon qu’il avait réussi à acheter.

— … une comète au sucre. Très rare.

Ils coupaient le bonbon en trois parts ridiculement petites, mais Angela le savourait comme si elle dégustait un gâteau de luxe dans un hôtel cinq étoiles.

Il y avait aussi les jours de fête, quand tout Tondo semblait vibrer un peu plus fort. Pendant les fêtes de quartier, les rues se décoraient de banderoles en plastique coloré, de lampions improvisés avec des bouteilles. La musique – un mélange improbable de ballades sirupeuses et de tubes pop – sortait des radios grésillantes.

Angela, dans une robe en jute rebrodée de petites perles en plastique, défilait entre les stands de nourriture.

— Balut! Isaw! Kwek-kwek! criaient les vendeurs.

Le balut, c’était son péché mignon. Un œuf couvé, avec son petit caneton à moitié formé. Rien que d’y penser, certains touristes auraient eu des haut-le-cœur, mais pour Angela, c’était le goût de la fête.

— Maman, on peut acheter du balut ? suppliait-elle, les yeux brillants.

— Si tu promets de ne pas faire peur aux autres enfants en leur montrant le petit canard à l’intérieur, disait Elena.

— Promis.

Promesse rarement tenue.

Elle adorait ce moment où on cassait la coquille, où l’odeur chaude et forte montait, où on versait un peu de sel, un peu de vinaigre, et où on croquait dedans en sentant le mélange de textures.

— Ay, disait José en la regardant manger. Toi, même avec des diamants au cou un jour, je suis sûre que tu mangeras encore du balut comme ça, les doigts sales et le sourire jusqu’aux oreilles.

Angela haussait les épaules, la bouche pleine.

— Pourquoi je changerais ? C’est bon, ça.

Elena souriait, mais dans son regard, il y avait comme une lueur de prémonition. Comme si, déjà, elle voyait plus loin que les ruelles de Tondo.

Puis, un jour, le rire dérapa.

Ce jour-là, il faisait une chaleur si étouffante que même les mouches semblaient paresseuses. Le ciel avait cette couleur blanche aveuglante qui n’annonçait rien de bon. L’air était lourd, chargé de quelque chose d’indéfinissable.

Elena était penchée sur sa machine à coudre, les yeux tirés, les doigts plus rapides que jamais. Elle avait reçu une grosse commande : des uniformes scolaires pour les enfants d’un quartier un peu plus riche. Chaque uniforme terminé, c’était quelques pesos de plus. Elle avait travaillé tard la veille, et tôt le matin.

José, lui, se préparait pour partir en mer. Il avait un mauvais pressentiment.

— La mer, aujourd’hui, elle est bizarre, dit-il en enfilant sa chemise. Les vagues ont chanté faux cette nuit.

Elena leva à peine la tête.

— La mer chante toujours faux, hoy. C’est toi qui l’écoutes trop.

Il rit, mais son sourire était crispé. Angela, assise par terre, dessinait sur un vieux carton avec un crayon à moitié consommé.

— Papa, dessine-moi un poisson, demanda-t-elle.

— Un poisson ? Tu en vois pas assez quand je rentre, toute la maison qui pue la sardine ?

— Mais là, je veux un poisson heureux, précisa-t-elle. Pas un poisson mort.

Il s’accroupit, prit le crayon, et dessina un poisson rond, avec un grand sourire et des bulles en forme de cœur.

— Voilà, dit-il. C’est toi, quand tu nages dans tes rêves.

Elena leva les yeux, l’observa, et sentit une boule dans sa gorge.

— Tu reviens ce soir, hein ? demanda-t-elle, d’une voix qu’elle voulait légère.

— Où veux-tu que j’aille ? À Paris ? répondit-il en riant. Bien sûr que je reviens.

Il embrassa Elena sur le front, puis se pencha vers Angela.

— Tu surveilles ta maman, hein ? fit-il en lui pincant le nez.

— Oui, promit-elle. Et toi, tu surveilles les poissons.

— Les poissons, je ne les surveille pas, je les charme, répondit-il avec une fausse arrogance.

Il sortit, referma la porte de tôle derrière lui. Le bruit métallique résonna un peu plus fort que d’habitude.

Ce fut la dernière fois qu’Angela le vit vivant.

La tempête arriva plus vite que prévu.

Dans l’après-midi, le ciel se couvrit de nuages noirs, épais comme du charbon mouillé. Le vent se leva, soulevant la poussière et les sacs plastiques, faisant claquer les tôles comme des cymbales hystériques.

— Ay, murmura Elena. Pas aujourd’hui…

Les radios commencèrent à grésiller des messages d’alerte. Les gens couraient, rentraient le linge, attachaient les toits, rentraient les enfants.

Angela, fascinée, regardait la pluie tomber en rideaux serrés, transformant les ruelles en torrents boueux.

— C’est beau, dit-elle.

— C’est dangereux, corrigea Elena en la tirant à l’intérieur. Loin de la fenêtre.

La nuit tomba prématurément, avalée par les nuages. La maison tremblait. Chaque rafale de vent semblait vouloir l’arracher du sol.

— Maman, papa, il est où ? cria Angela pour couvrir le vacarme.

Elena déglutit. Elle regarda l’horloge murale, dont l’aiguille battait au rythme de son angoisse.

— Il est… en route, mentit-elle. Il va arriver.

Mais au fond d’elle, elle savait. Les pêcheurs, ces hommes qui flirtaient chaque jour avec la mort, avaient leurs intuitions. Quand José avait dit que les vagues chantaient faux, elle aurait dû insister pour qu’il reste.

La tempête dura toute la nuit. Angela s’endormit, épuisée, la tête sur les genoux de sa mère, bercée par un mélange de chants de prière des voisins, de craquements inquiétants, et du ronronnement obstiné de la machine à coudre qu’Elena avait refusé d’éteindre, comme si le bruit familier pouvait tenir la tragédie à distance.

Au petit matin, le silence fut assourdissant.

Plus de vent. Plus de pluie. Juste des gouttes qui tombaient des toits, des flaques partout, et un ciel lavé, presque innocent.

— Maman, murmura Angela en se réveillant. C’est fini ?

Elena ne répondit pas tout de suite. Elle tenait dans sa main le dé à coudre de sa mère, qu’elle avait gardé serré toute la nuit.

— Reste ici, dit-elle finalement. Ne bouge pas.

Elle sortit. Angela entendit des bruits confus : des voix, des pas dans l’eau, des sanglots, des prières. Elle resta assise sur le matelas, les genoux contre la poitrine, le regard fixé sur la porte.

Quand Elena revint, elle était plus pâle que jamais. Ses yeux semblaient avoir pris dix ans en quelques heures. Elle s’agenouilla devant Angela.

— Anak, dit-elle d’une voix rauque. Il faut que je te dise quelque chose.

Angela sentit son cœur se serrer. Elle ne savait pas encore pourquoi, mais elle sentait.

— Papa ? demanda-t-elle.

Les larmes qu’Elena retenait depuis l’aube débordèrent.

— La mer… commença-t-elle. La mer a décidé de le garder un peu plus longtemps.

Angela, qui connaissait déjà la mer comme une amie capricieuse, secoua la tête.

— Non. Il a dit qu’il revenait.

— Je sais, répondit Elena. Mais parfois, les promesses…

Sa voix se brisa.

— On va aller le chercher, déclara Angela en se levant. On va crier très fort, et il va revenir.

Elena prit sa fille dans ses bras, la serra si fort qu’Angela eut du mal à respirer.

— Anak, murmura-t-elle. Il ne reviendra pas.

Les mots tombèrent entre elles comme des pierres. Angela les sentit la frapper, d’abord doucement, comme de petites vagues, puis plus fort.

— Pourquoi ? demanda-t-elle, la voix brisée.

Elena n’avait pas de réponse. Comment expliquer à une enfant que la mer, parfois, avale les gens qu’on aime et ne les recrache jamais ? Que le monde, ce tissu mal cousu, s’était déchiré encore une fois, juste là, dans leur maison ?

Elle se contenta de murmurer :

— Je suis là. Je suis là. Je suis là.

Angela pleura longtemps, jusqu’à ce que les larmes se tarissent, laissant derrière elles une fatigue lourde, collante. Elle se recroquevilla contre sa mère, comme un petit animal blessé.

Dehors, les voisins chuchotaient.

— Kawawa naman.

— C’était un bon homme.

— Et la petite ? Ay, la petite…

Les jours qui suivirent furent flous, comme si quelqu’un avait tiré un voile gris sur le monde. Les rires se firent rares, les chansons de José devinrent des échos douloureux.

Mais même dans le deuil, Tondo continuait de vivre. Les vendeurs reprenaient leurs cris, les enfants recommençaient à jouer dans les ruelles, les radios diffusaient des chansons d’amour. La vie, cette insolente, refusait de s’arrêter.

Elena, elle, s’accrochait à sa machine à coudre comme à une bouée.

— On doit continuer, Angela, disait-elle en enfilant un fil dans l’aiguille. Ton père n’aimait pas les drames. Il disait toujours : “Si tu pleures, fais-le en cousant, comme ça au moins tu produis quelque chose.”

Angela, qui ne comprenait pas comment on pouvait produire quoi que ce soit avec des larmes, s’asseyait à côté d’elle et la regardait travailler.

— Maman, murmura-t-elle un soir. Tu crois qu’il nous voit ?

Elena s’arrêta, posa ses mains sur le tissu.

— Oui, répondit-elle. Je crois qu’il est là, quelque part, sur une grande vague, en train de chanter pour la lune.

— Alors… je vais sourire, dit Angela en essuyant ses yeux. Comme ça, il ne sera pas triste.

Elena sentit son cœur se briser une deuxième fois. Mais elle sourit aussi.

— Voilà, dit-elle. Ça, c’est ma fille.

La vie reprit, bancale mais debout.

Angela continua d’aller à l’école, de jouer avec les autres enfants, de marcher dans les ruelles en faisant semblant que c’étaient des podiums. Mais quelque chose en elle avait changé. Son regard, autrefois rempli d’une insouciance totale, avait maintenant une petite ombre, une profondeur inattendue pour son âge.

Un jour, alors qu’elle rentrait de l’école, un garçon lui demanda :

— Pourquoi tu souris toujours ? Même quand il pleut, même quand les grands crient, même quand on se moque de toi ?

Angela haussa les épaules.

— Parce que si je ne souris pas, répondit-elle, c’est comme si mon père était mort deux fois.

Le garçon ne comprit pas vraiment, mais il sentit que c’était important. Il hocha la tête, sans poser d’autres questions.

À la maison, Elena cousait plus que jamais. Ses doigts dansaient sur les tissus, mais ses yeux semblaient ailleurs, comme si chaque point était une prière, chaque ourlet une tentative de recoudre un morceau de son cœur.

Un soir, alors qu’elles mangeaient du riz et du poisson séché, Elena sortit le dé à coudre de sa poche.

— Angela, dit-elle doucement. Viens.

La petite s’approcha. Elena prit une cordelette fine, passa le dé à coudre dedans, et le noua. Puis elle le passa autour du cou d’Angela.

— C’est pour toi, dit-elle. Comme je te l’avais promis.

Angela toucha le dé, le fit glisser entre ses doigts.

— Mais… tu en auras besoin, toi aussi, non ? demanda-t-elle.

Elena sourit tristement.

— Moi, je connais déjà toutes les piqûres possibles, répondit-elle. Toi, tu vas encore en découvrir. Ce dé, c’est comme… un bouclier. Quand la vie essaiera de te faire trop mal, tu le tiendras, d’accord ?

Angela acquiesça.

— Et si… si toi aussi tu pars ? demanda-t-elle, la peur perçant soudain.

Elena la prit dans ses bras.

— Je ne pars pas, mentit-elle avec douceur. Je suis ta maman. Les mamans, ça reste.

Puis, comme si elle se reprenait :

— Mais si un jour je dois partir… un jour, hein, pas maintenant… ce dé te rappellera que je suis là. Dans chaque point que tu feras. Dans chaque robe que tu porteras. D’accord ?

Angela serra le dé dans sa main.

— D’accord.

Ce fut cette nuit-là qu’elle fit son premier rêve conscient de fuite : elle se voyait marcher, plus tard, sur un long chemin brillant, sous des lumières aveuglantes. Les gens applaudissaient. Elle ne voyait pas leurs visages, seulement leurs mains. Autour de son cou, le dé à coudre brillait comme un diamant. Et, quelque part au fond de la salle, une silhouette lui faisait signe. Un homme avec une guitare. Une femme avec une machine à coudre. Ils souriaient.

Elle se réveilla avec le cœur battant.

— Maman, chuchota-t-elle dans l’obscurité. Je crois que je vais partir, un jour.

Elena, à moitié endormie, répondit :

— Alors promets-moi une chose.

— Quoi ?

— Où que tu ailles, n’oublie jamais d’où tu viens. Même si un jour tu portes du satin, n’oublie pas le riz. Même si un jour tu portes des diamants, n’oublie pas le balut qui pue. C’est ça, ton vrai luxe.

Angela sourit dans le noir.

— Promis.

Dans le silence de la nuit de Tondo, au milieu des ronflements des voisins, des chiens qui aboyaient sans raison, et des rats qui faisaient la course, une petite fille serrait contre son cœur un dé à coudre hérité d’une lignée de femmes qui savaient transformer les chiffons en rêves.

Elle ne le savait pas encore, mais ce dé serait un jour photographié dans des magazines de mode du monde entier. On l’appellerait « son porte-bonheur ». On parlerait de son histoire comme d’une fable moderne.

Pour l’instant, ce n’était qu’un petit morceau de métal froid, contre une peau chaude d’enfant, dans une maison en tôle qui sentait le jasmin, le poisson séché, et l’obstination.

Et dans le chaos de Tondo, le plus beau bébé du quartier, devenu petite fille, apprenait déjà la chose la plus importante : comment marcher au milieu des ruines, en faisant semblant que c’était un podium.

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