S’il s’en était tenu aux paroles de mademoiselle Pinto-Soulas, l’abbé Guillemittes ne serait retourné à Paris qu’après sept ou huit jours. Mais il ne put pas attendre jusque-là ; l’opération magique de Nedopeouskine ayant dû s’accomplir dans la nuit du 7 au 8, il partit de manière à se présenter à l’hôtel de la rue de Clichy le 8 dans la soirée. Il fallait commencer la lutte au moment où mademoiselle Isabelle serait encore sous la première impression de sa déception.
— Mademoiselle vient d’arriver de Fontainebleau, dit madame Françoise ; mais je ne sais pas si elle pourra vous recevoir, elle paraît morte de fatigue, et de plus elle n’est pas de bonne humeur.
— Alors annoncez-moi, ma bonne madame Françoise, et faites que je sois reçu ; le moment est favorable.
— Ah ! mon Dieu, est-ce que le Polonais ?
— Il a trompé mademoiselle, et je crois que nous le tenons.
— Je cours, monsieur le doyen ; vous me rendez mes vingt ans.
Deux minutes après on le faisait entrer dans la bibliothèque du rez-de-chaussée où mademoiselle Pinto-Soulas se tenait étendue sur une chaise longue : ses yeux étaient creusés, ses traits crispés, toute sa personne portait les traces d’une fatigue excessive, autant que d’une vive contrariété.
— Vous êtes pressé, M. le doyen, dit-elle.
— On le serait à moins ; et pour un million on a, je crois, le droit de montrer de l’empressement.
— Avouez que vous n’avez jamais cru à ce million.
— Le puis-je sans vous blesser ?
— Sans me blesser oui, sans me peiner non ; mais en ce moment il ne m’est pas permis de me peiner de ce que vous me direz à ce sujet, car j’avoue que nous n’avons pas trouvé le trésor que nous cherchions.
— Je n’avais donc pas tort l’autre jour de me tenir sur le doute.
— Si votre doute s’appliquait au trésor, vous aviez raison, puisque nous ne l’avons pas trouvé ; mais s’il s’appliquait à la puissance du comte Nedopeouskine, vous aviez tort, car à la place des millions que nous cherchions, nous avons rencontré un document qui prouve cette puissance tout aussi solidement que le trésor lui-même l’eût pu faire.
— Un document ?
— Oui, ceci.
Elle montra posée sur un bureau une chose sans forme précise, gaîne ou portefeuille de couleur noirâtre, à l’aspect dégoûtant et qu’un chiffonnier eût piqué de son crochet sans y mettre la main.
— C’est un portefeuille en cuir ; il était enfermé dans une petite cassette en bois de chêne, et voici ce qu’il contenait.
Elle ouvrit ce vieux morceau de cuir sans le moindre dégoût et en tira une feuille de papier plié en quatre qui, pour la vétusté, ne le cédait en rien au portefeuille. L’ayant dépliée avec soin elle la mit sous les yeux du doyen ; celui-ci resta un moment avant de pouvoir lire les caractères anciens qui s’y trouvaient tracés dans une grosse et solide écriture du XVIIe siècle.
« Estant à la Bastille le vingt-sixième août mil six cent soixante-trois, moy Nicolas Foucquet, vicomte de Melun et de Vaux, marquis de Belle-Isle, donne pouvoir à Paul Pellisson Fontanier de retirer le dépôt qu’il connaît, et de le mettre en sûreté où il jugera à propos pour le mieux de mes intérêts ; déclarant bien expressément que ce qui aura esté faict par luy, l’aura esté par mon ordre.
« Écrit et signé de ma main, audit lieu, au mois et jour que dessus.
« NICOLAS FOUCQUET,
marquis de BELLE-ISLE »
Puis, au-dessous de cette pièce, dans un caractère plus facile, on lisait :
« Ce pouvoir icy enfermé pour tenir lieu du dépôt, lequel a esté transporté en sûreté en l’endroit convenu le quatorzième du mois de mars mil six cent soixante-sept…
« PELLISSON »
— Et où se trouve l’endroit convenu ? demanda l’abbé Guillemittes en rendant le papier.
— Ah ! nous n’en savons rien, mais au fond cela importe peu.
— Comment, mais il s’agit de dix-huit millions.
— Il s’agissait de prouver que dans le triage de la mare aux Évées un trésor avait été caché, et ce papier, il me semble, fait cette preuve aussi complète que possible.
— Selon moi, les dix-huit millions la faisaient beaucoup mieux ; car les millions étaient un fait palpable, éblouissant comme le soleil, devant lequel il n’y avait qu’à s’incliner, tandis que ce papier n’est un fait qu’autant qu’il est démontré qu’il a été écrit par Fouquet lui-même et enfoui dans la forêt à la place du trésor, par Pellisson ; or, ces preuves-là, permettez-moi de le dire, restent à faire.
— Pour vous peut-être et à la rigueur je le comprends ; pour moi non, car je connais le comte Nedopeouskine et le sais incapable d’une pareille supercherie.
— S’il n’en est pas l’auteur, il peut en être la victime.
— Ni l’un ni l’autre ; je vais vous le prouver. Nous avons trop souvent agité durant mon séjour à la Haga les questions de la vie future et de l’immortalité de l’âme pour que vous ne connaissiez pas mes idées à ce sujet.
— Vos aspirations et vos craintes, oui ; mais vos idées, non ; car permettez-moi de vous dire que ce que vous croyez là-dessus est tellement vague qu’on ne peut pas donner à ces croyances, si croyances il y a, le nom d’idées.
— Je ne tiens pas au nom mais à la chose, et la chose que l’on peut constater en moi, n’est-ce pas ? c’est le vague de mes croyances. Ce vague, je l’avoue, il est la cause de ma maladie. Je n’ai pas la force des philosophes qui pensent que le monde futur est un monde scellé dont les mystères sont interdits à notre esprit comme à nos yeux, et que nous ne pouvons connaître qu’au moment même de notre mort. D’un autre côté, je ne peux pas m’enfermer dans la foi étroite des chrétiens.
— Ce qu’ont cru Fénelon, Bossuet, Bourdaloue, ne vous suffit pas ; ce qu’ont enseigné les pères de l’Église ne vous satisfait pas ; ce que les apôtres eux-mêmes nous ont révélé ne vous rassure pas ?
— Les apôtres avaient une lumière qui nous manque ; quant à Fénelon et à Bossuet ils avaient une intelligence supérieure qui leur permettait de se guider au milieu des contradictions qui m’écrasent, moi chétive, ou m’égarent.
— Où voyez-vous des contradictions dans notre sainte religion, où sont-elles ?
— Je ne dis pas qu’elles sont, je dis que je les vois ; peut-être n’existent-elles pour personne excepté pour moi, mais c’est de moi qu’il s’agit en ce moment. Ainsi, quelque ardeur que j’y apporte, je ne peux pas comprendre les croyances chrétiennes sur l’enfer et les peines éternelles.
— Cependant, rien n’est plus facile.
— Je sais ce que vous allez me dire, et vous savez aussi ce que je vais vous répondre ; n’engageons pas, je vous prie, une discussion qui pourrait devenir interminable. Ce qui importe entre nous en ce moment, c’est que vous connaissiez les incertitudes, les doutes, les souffrances de mon esprit au sujet de la vie future. Depuis que j’ai l’âge de raisonner, j’ai été obsédée par cette douloureuse recherche, que les malheurs qui sont venus me frapper ont rendue plus poignante encore. Vous savez combien j’ai aimé ma mère, vous savez aussi que plus tard j’ai fait une perte terrible pour mes affections. Atteinte jusque dans les sources vives de mon être par ces deux catastrophes, je ne voulus pas croire que ces séparations cruelles étaient des séparations définitives.
— Mais le christianisme vous enseigne qu’il est un lieu mystérieux et invisible où les âmes jouissent près de Dieu de l’infinie béatitude, réunies dans l’éternité aux âmes qu’elles ont aimées sur la terre.
— Oui mais il m’enseigne aussi qu’il est un autre lieu également invisible au centre de la terre où d’autres âmes restent éternellement enchaînées dans les ténèbres, tourmentées par les démons au milieu de tous les supplices : le feu, le froid, la faim, la soif. Si j’admets cela, si je crois qu’après leur mort les âmes vont soit dans le paradis soit dans l’enfer où je les rejoindrai quand je serai morte moi-même, il est un autre point que je ne peux pas admettre, c’est que, pendant tout le temps que je resterai sur la terre, je serai séparée de ceux que j’ai perdus et sans communication avec eux, car alors vivre serait la plus intolérable torture qu’on pourrait s’imposer. J’étais sous l’obsession de ces idées douloureuses, lorsque je quittai Hannebault, après la mort du marquis de Rosselange, pour aller m’enterrer en Italie dans la solitude. Là j’étudiai ces redoutables problèmes et ce que les philosophes, ce que les théologiens ont écrit sur ce sujet, je le lus, mais je n’arrivai qu’à une confusion d’idées qui rendait ma raison chancelante, quand je voyais que toutes les hypothèses mises en avant pour nous révéler ou nous expliquer ce qui nous attend au delà du tombeau, n’apportent avec elles rien de positif, rien de précis. Je passai ainsi plusieurs années extrêmement douloureuses et je serais probablement morte à la peine sans la musique qui me portait dans un autre monde, et aussi sans certaines visions de mon sommeil pendant lesquelles je voyais ceux que je regrettais et m’entretenais avec eux. Quand je revins à la Haga, j’eus le bonheur de trouver en vous un habile médecin qui, me jetant brusquement dans un autre ordre d’idées, sut me distraire de mon mal pour un moment. Par malheur, ce moment ne fut pas assez long pour me guérir tout à fait. Lorsque la nouveauté des occupations que vous aviez eu la sagesse de m’imposer commença à se passer, je retournai à mes inquiétudes, et j’y retournai d’autant plus vite que j’étais poussée par mon propre sentiment aussi bien que par une pression extérieure à laquelle je ne pouvais pas me soustraire. Souvent je me reprochais ces distractions que vous me donniez ou que je me donnais moi-même, mais les visions qui m’obsédaient pendant les nuits me les reprochaient plus vivement encore. Combien de fois m’ont-elles accusée de négliger leur souvenir et de les oublier ! Et, si vous m’aviez observée d’un peu près, vous auriez pu me voir partagée entre le plaisir que j’éprouvais à surveiller la maîtrise avec M. Hubert, et les remords qui m’en éloignaient.
— Si vous parliez de scrupules, interrompit le doyen en la fouillant avec son regard de confesseur, je pourrais vous comprendre jusqu’à un certain point, mais des remords ! des remords pour vous être vouée à une œuvre agréable à Dieu, des remords pour avoir fait chanter des enfants !
— Qu’ils fussent ou non légitimes, là n’est pas la question, ils étaient, cela suffit à expliquer l’état de souffrance morale dans lequel je me trouvais lorsque je quittai la Haga pour venir à Paris. Vous devez vous en souvenir, je croyais ne faire qu’une absence de quelques jours ; mais la veille de mon départ je rencontrai le comte Nedopeouskine, chez un vieil ami de ma famille, M. Manœl da Costa, un Portugais, qui occupe sa vieillesse dans l’étude des sciences occultes. La conversation tomba par hasard, il est plus juste de dire providentiellement, sur l’immortalité de l’âme et la vie future, et je racontai les tourments et les doutes qui m’oppressaient. Pendant que je parlais, le comte Nedopeouskine ne me quittait pas des yeux et son regard me troublait profondément. Je voulais l’éviter, et, malgré moi j’y revenais toujours, comme dans l’obscurité on va à la lumière. Lorsque j’eus achevé mon récit, il me demanda si je connaissais le spiritisme ; je lui dis que j’avais entendu parler des tables tournantes et des esprits frappeurs, mais que je n’avais jamais attaché d’importance à ces distractions que je considérais comme malsaines. – Permettez moi de croire que vous avez eu tort, ajouta-t-il les tables tournantes sont au spiritisme ce que la marmite de Héron d’Alexandrie est à la locomotive de Crampton, et vous auriez, j’en ai la conviction, trouvé là le remède souverain à votre souffrance. – Alors M. da Costa m’expliqua la doctrine du spiritisme. Vous la connaissez ?
Sans avoir étudié le spiritisme, l’abbé Guillemittes savait à peu près à quoi s’en tenir sur les idées que cette religion nouvelle a la prétention de révéler ; mais, comme il lui importait beaucoup de savoir quelles étaient au juste les croyances de Mademoiselle Pinto-Soulas à ce sujet, il la pria de continuer son récit sans rien omettre.
— Pour le spiritisme, l’âme est un esprit incarné ; avant qu’elle s’unît au corps, elle était un esprit, d’où il résulte que les âmes et les esprits sont identiquement la même chose. De là deux mondes dans la création, le monde matériel ou visible et le monde immatériel ou invisible, c’est-à-dire spirite. Le monde spirite est primitif et éternel, le monde matériel n’est que secondaire et transitoire ; quand les esprits abandonnent leur monde, ils revêtent une enveloppe matérielle dont la mort les débarrasse ; alors ils redeviennent ce qu’ils étaient avant leur séjour sur la terre. Il y a donc dans l’homme trois choses, le corps, l’âme ou esprit, et le lien qui unit l’âme et le corps, ce lien qu’on appelle périsprit, est une sorte d’enveloppe semi-matérielle qui constitue un corps éthéré invisible à l’homme, mais qu’il peut rendre accidentellement visible par l’évocation. Cette évocation se fait par l’entremise des médiums qui servent d’intermédiaires entre les esprits et les hommes. Ce qui me frappa dans ces explications que je vous résume ici, ce fut que les esprits n’étaient point des êtres d’une création particulière, mais les âmes de ceux qui ont vécu sur la terre ou dans les autres sphères et qui ont quitté leur enveloppe corporelle. Je demandai alors au comte Nedopeouskine s’il pouvait me mettre en communication avec les esprits de ceux que je pleurais. Il me répondit qu’il n’en savait rien, car il ignorait la nature de ces esprits, mais que cependant l’épreuve pouvait être tentée. M. da Costa joignit ses instances aux miennes, et le lendemain soir j’allai chez le comte Nedopeouskine où l’esprit de ma mère et celui du marquis de Rosselange se manifestèrent à moi.
— Qu’appelez-vous se manifester ?
— Non seulement je les vis tels que je vous vois en ce moment, sous la forme qui était la leur quand ils étaient incarnés à la vie corporelle, mais encore ils répondirent à mes questions.
— Par des coups frappés ?
— Par leur écriture directe, sans le secours de la main du médium ; c’est-à-dire par la pneumatographie qui consiste à mettre du papier blanc dans un tiroir de manière que les esprits écrivent eux-mêmes sur ce papier les communications qu’ils ont à nous transmettre.
Disant cela, elle ouvrit un secrétaire, et, tirant deux liasses :
— Voici, dit-elle, les lettres de ma mère et voici celles du marquis de Rosselange.
Au temps de sa jeunesse, l’abbé Guillemittes avait l’esprit tourné à la drôlerie et ses plaisanteries de séminaire étaient restées célèbres ; en écoutant ce récit fait avec une gravité presque solennelle, le jeune homme se réveilla en lui, et il dut se contraindre pour ne pas interrompre mademoiselle Isabelle en lui demandant comment les esprits qui conservaient des mains pour écrire ne portaient point du papier dans leur poche en prévision de ce qui peut arriver.
— Cette écriture directe n’est pas la seule manifestation de la puissance du comte Nedopeouskine, continua-t-elle ; en voici une autre qui est plus merveilleuse encore.
Elle lui tendit deux cartes photographiques ; toutes deux donnaient son portrait, mais à côté de sa figure nette et distincte s’en tenait une autre à demi effacée, dont cependant on pouvait reconnaître vaguement les traits ; l’une de ces figures représentait une femme jeune encore, à l’air triste et maladif, l’autre un jeune homme au type aristocratique plein de force et de santé.
— L’une de ces photographies donne le portrait de l’esprit de ma mère, dit-elle ; l’autre celui de M. de Rosselange. Comprendrez-vous, maintenant, que ma foi dans le comte Nedopeouskine ne peut pas être facilement ébranlée ? Vous le comprendrez encore mieux quand je vous aurai dit qu’il n’est pas doué seulement de la puissance médianimique, mais qu’il a encore retrouvé la tradition de la kabbale, cette science étrange, longtemps cultivée comme elle le méritait, et qui, en ces derniers temps, paraissait livrée à de vulgaires faiseurs. C’est à cette science de la kabbale que nous devons la découverte du trésor de Fouquet.
— Mademoiselle, dit l’abbé Guillemittes après un long intervalle de silence, vous me rendrez le témoignage que je vous ai écouté avec une scrupuleuse attention, car vos souffrances sont celles d’une âme généreuse qui mérite la sympathie même dans ses erreurs. Mais vous devez comprendre que je ne puis admettre que vous veniez me dire que vous avez trouvé le trésor de Fouquet, quand, en réalité, vous avez simplement trouvé un morceau de papier dans un morceau de cuir.
— Qu’importe, si ce papier est de Fouquet.
— C’est ce que je nie précisément. Lorsqu’il y a cinq jours j’ai voulu vous mettre en garde contre le jeu qu’on vous faisait jouer, vous m’avez fermé la bouche en me disant d’attendre. J’ai attendu. Aujourd’hui j’ai le droit de vous dire que vous êtes trompée ; j’en ai le droit comme ami, si vous me permettez ce titre, j’en ai le devoir comme prêtre. Vous m’avez demandé cinq jours pour convaincre mon incrédulité, moi je demande le même délai pour désabuser votre crédulité.
— Monsieur le doyen !
— Oui, mademoiselle, je sais qu’en parlant ainsi je blesse votre croyance et vos espérances, mais je serais criminel de me taire. Quoi qu’il puisse en arriver, je veux obéir à ma conscience. Donnez-moi ce portefeuille et l’écrit qu’il renferme, confiez-moi ces deux photographies et je prends l’engagement de vous prouver avant cinq jours que tout cela est faux.
— Que voulez-vous faire ?
— Je n’en sais rien, car je n’ai pas de parti pris ; mais la vérité se dévoile pour ceux qui la cherchent avec persévérance, et je chercherai. En ce moment, je n’ai que ma foi de chrétien et mon bon sens d’homme pour vous dire qu’on vous abuse ; dans cinq jours, si vous me confiez ces pièces à conviction, je vous apporterai des preuves. Car enfin vous devez comprendre…
Madame Françoise, en entrant dans la bibliothèque, arrêta son discours.
— M. le comte Nedopeouskine veut absolument voir mademoiselle, dit-elle ; il prétend que c’est pour une affaire de la plus grande importance.
Mademoiselle Pinto-Soulas lança au doyen un regard que celui-ci comprit.
— Ne craignez rien, dit-il, il ne peut y avoir de conflit entre nous, je lui cède la place, et je reviendrai.
Et, comme elle restait embarrassée, il prit le portefeuille et les deux photographies sans attendre un consentement ou un refus formel. Au moment où il les logeait dans la large poche de sa soutane, Nedopeouskine entrait.
Les deux adversaires s’examinèrent un moment en silence, puis le doyen s’approchant du médium :
— Je suis un curé de village, dit-il, curieux et ignorant comme un paysan : c’est en cette qualité, qui n’est pas une recommandation, j’en conviens, que je vous prie de me permettre une question : mademoiselle me dit que vous croyez aux esprits ; est-ce vrai, monsieur ?
— Mon Dieu, oui, monsieur le curé, j’y crois, comme vous, vous croyez à l’Immaculée Conception.
Ils se saluèrent, et, tandis que le curé sortait, Nedopeouskine s’assit dans le fauteuil que celui-ci venait de quitter.