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Un miracle, chapitre 8

Hector Malot

Sans en avoir l’air, l’abbé Guillemittes avait prêté une extrême attention à cette scène, surtout à l’attitude de mademoiselle Pinto-Soulas qui, devant Nedopeouskine, paraissait mal à l’aise et contrainte comme si elle en avait eu peur. Ce sentiment de peine chez elle fut rendu plus sensible encore par la liberté qu’elle montra aussitôt que le médium fut sorti.

— Comment avez-vous pu me découvrir ? dit-elle d’un air presque souriant.

— Madame Françoise m’a envoyé à l’Hôtel de France, et à l’Hôtel de France on m’a adressé ici ; je suis arrivé à Paris ce matin seulement.

— Vous avez quelque chose d’important à me dire ?

— De très important au moins pour moi ; et c’est là ce qui m’a décidé à vous poursuivre jusqu’à Fontainebleau. Vous avez été toujours si bonne pour moi, si généreuse pour notre église, que j’ai été soutenu par l’espérance que vous excuseriez une fois encore mon importunité, quand je vous aurais fait connaître les motifs impérieux qui la déterminent.

— Parlez, monsieur le doyen, et soyez convaincu d’avance que ce que je pourrai faire, je le ferai ; si j’ai paru vous négliger depuis quelque mois, c’est que j’avais de graves sujets de préoccupation, mais je n’ai pas cessé de penser à vous, et même si je suis ici en ce moment c’est pour vous.

Sans relever ces derniers mots, qui n’étaient pas très clairs, l’abbé Guillemittes raconta l’histoire des billets Suchard dans toute sa sincérité, en appuyant sur le rôle joué dans cette affaire par madame Prétavoine et Lobligeois.

— En me rappelant, dit-il, lorsqu’il fut arrivé à la fin de son long récit, que vous aviez bien voulu déjà mettre cette somme à ma disposition, j’ai espéré que vous auriez la même libéralité dans ces circonstances. Sans vous je suis perdu, mes ennemis accomplissent ma ruine, et dans quelques années notre église tombera avant d’avoir été achevée, tandis que j’expierai mes fautes dans une maison de refuge, si toutefois il s’en trouve une pour le malheureux qui, voulant servir notre sainte religion, l’a, au contraire compromise auprès des mauvais esprits.

— Chassez vite ces vilaines idées, monsieur le doyen, les billets Suchard ne seront pas protestés, pas plus que ne le seront ceux de monsieur l’abbé Lobligeois ; ce n’est pas vingt-cinq mille francs que je veux mettre à votre disposition, ce n’est pas cent mille francs, c’est un million, et si vous trouvez que ce million n’est pas suffisant pour l’achèvement de votre œuvre, c’est deux millions, c’est, en un mot, ce qui vous sera nécessaire.

L’abbé Guillemittes la regarda longuement, se demandant si elle n’était pas déjà folle à lier. Mais voyant sa surprise, elle reprit en riant :

— Vous n’avez donc pas entendu tout à l’heure que j’étais à Fontainebleau pour vous.

— Parfaitement, mais je n’ai pas alors compris vos paroles, pas plus d’ailleurs que je ne comprends celles que vous prononcez en ce moment.

Elle se mit à rire en le regardant, puis d’un geste gracieux lui faisant signe d’écouter, elle lui dit :

— Je ne devrais peut-être pas vous raconter ce que je vais vous dire, mais je vous vois tellement inquiet.

— Et justement.

— Oh ! Très justement, que je manque à la discrétion que j’aurais voulu garder.

— S’il en est ainsi, je ne dois pas entendre.

— Rassurez-vous, je n’ai pas fait de promesse, et en me taisant, je n’aurais obéi qu’à une règle de convenance. Votre intérêt, le désir aussi de vous rassurer, me font manquer à cette règle et seule j’en prends la responsabilité. Vous savez, n’est-ce pas, dans quelles circonstances se produisit la disgrâce de Nicolas Fouquet, le surintendant des finances de Louis XIV. L’histoire raconte que Fouquet fut arrêté à Nantes, trois semaines après la fête magnifique qu’il avait donnée au roi à son château de Vaux, et que cette arrestation le surprit comme un coup de foudre. Ainsi qu’il arrive souvent, ce récit n’est pas conforme à la vérité. En réalité, Fouquet avait été averti qu’il devait être arrêté par d’Artagnan à Nantes, le 16 septembre l661, et il avait pris ses précautions en conséquence.

L’abbé Guillemittes écoutait avec stupéfaction.

— Où veut-elle en venir ? se disait-il ; ou elle se moque de moi, ou elle est folle.

— Ce fut le 20 août au milieu de la fête et pendant que Molière jouait les Fâcheux, que Fouquet reçut cet avertissement d’un astrologue en qui il avait grande confiance, car c’était l’élève préféré de Jean Morin.

— Voulez-vous me permettre de vous demander ce qu’était ce Jean Morin ?

— Un astrologue célèbre que vous pourriez connaitre, car il a été l’oracle de deux princes de l’église, Richelieu et Mazarin. Si grande que fût la foi de Fouquet dans cet astrologue, il ne voulut pas croire à cet avertissement : le Roi le comblait de faveurs, le Roi le caressait ! L’astrologue insista, et lui ayant appris que le Roi obéissait à la jalousie de Colbert, il le décida à garnir d’artillerie et de munitions son château de Belle-Isle, et en même temps à enfouir ce qu’il avait d’argent et de pierreries. Sans perdre de temps, Fouquet envoya chercher à Paris et à sa maison de Saint-Mandé tout ce qu’il avait d’or et de bijoux, et le 24 août, entre minuit et trois heures du matin, ce trésor qui emplissait deux voitures, fut enfermé dans un caveau creusé depuis longtemps au milieu de la forêt de Fontainebleau, dans le triage de la mare aux Évées. Vous savez que Vaux n’est qu’à quelques lieues de Melun et que la mare aux Évées est à cinq ou six kilomètres seulement de Melun. Les voitures partirent de Vaux à dix heures et ce fut Fouquet qui présida lui-même a l’enfouissement de sa fortune ; ce fut pendant cette nuit qu’il gagna cette fièvre violente qui le força à s’embarquer sur la Loire pour éviter les fatigues du voyage. Cette fièvre survenant après l’avertissement qu’il avait reçu aurait dû le détourner de son voyage à Nantes ; mais il espérait se rapprocher de Belle-Isle, où il pourrait se réfugier. Vous savez comment il fut arrêté, vous savez aussi qu’après avoir été transféré à Vincennes, à Moret et à la Bastille, il fut enfermé à Pignerol où il mourut. C’est sur son trésor, resté jusqu’à ce jour dans le caveau de la mare aux Évées, que je compte prendre les millions qui vous sont ou vous seront nécessaires.

L’abbé Guillemittes ayant fait un geste, elle l’arrêta d’un mot :

— Ne craignez rien, ce trésor s’élève, en louis et en pierreries, à une valeur de dix-huit millions qui n’appartiennent à personne, car Fouquet n’a plus d’héritiers. L’État seul peut élever des prétentions et nous avons fait la part de l’État ; si nous n’avons pas convoqué ses agents à cette recherche, c’est qu’elle doit s’exécuter dans de certaines conditions et avec de certains rites, sans l’exécution desquels on ne réussirait pas.

— Pardonnez-moi, interrompit l’abbé Guillemittes, si je manque à des règles que je ne connais pas ; m’est-il permis de vous demander comment vous avez appris l’existence de ce trésor ?

— Par Fouquet lui-même qui s’est communiqué au comte Nedopeouskine.

— Ah ! c’est Fouquet lui-même qui…

— Vous n’ignorez pas que le comte Nedopeouskine est un médium tout-puissant.

— J’ai entendu parler de cela, et Hubert m’a dit que vous aviez dans ses facultés de médium une foi aveugle.

— Une foi absolue, et c’est cette foi qui m’a fait m’engager dans cette affaire de trésor ; vous comprenez qu’avec ma fortune, d’un côté, et de l’autre le peu de goût que j’ai pour l’argent, je ne me serais pas occupée de cette recherche, si elle ne devait pas affirmer aux yeux des plus incrédules le pouvoir du comte Nedopeouskine, ce que je crois très utile pour la propagation de nos croyances ; car il ne suffit pas que les idées nouvelles fassent lentement leur chemin auprès des esprits élevés, il faut encore qu’à un moment donné elles frappent d’un grand coup le vulgaire. J’attends beaucoup de cette découverte à laquelle le comte Nedopeouskine a voulu m’associer, parce que j’ai été l’instrument au moyen duquel il est arrivé à la révélation de ce fait.

— Encore une question, je vous prie : quand doit se réaliser cette découverte ?

— La nuit de la pleine lune, à onze heures trente-six minutes. Nous sommes à Fontainebleau depuis plusieurs jours ; mais nous voulions reconnaître la place, ce que nous avons fait en allant nous promener dans la forêt. Et puis, en plus de cette visite préalable, le comte doit accomplir des rites que lui seul connaît. Tout ce que j’en sais, c’est que depuis trois jours il ne mange pas.

— Ah ! il ne mange pas !

— Non, et il accomplit aussi des cérémonies de purifications auxquelles je ne dois pas être initiée.

— Et quelle est la date de la pleine lune, ce mois-ci ?

— Le 7.

— C’est à-dire dans cinq jours.

L’abbé Guillemittes avait posé toutes ces questions et écouté toutes les réponses si étranges qu’elles fussent pour lui, avec un calme impassible : avant de lancer une parole décisive, il voulait savoir sur quel terrain il allait marcher.

Maintenant il connaissait ce terrain, et ce qu’il venait d’apprendre lui-même ne confirmait que trop ce que son neveu et la nourrice lui avaient déjà dit : le pouvoir du médium sur la jeune femme était tout-puissant.

Comment prendrait-elle les attaques qu’il pourrait essayer contre ce pouvoir ? Au premier mot ne se fâcherait-elle pas ? Ah ! si elle le laissait parler et agir, il espérait bien arriver à dévoiler l’imposture ; mais il fallait qu’il pût parler librement, agir adroitement, c’est-à-dire qu’il fallait du temps. Et pendant que les jours s’écouleraient pour lui à Paris en approches habiles, ils s’écouleraient aussi à Hannebault pour l’abbé Lobligeois. Mademoiselle Pinto-Soulas serait-elle désabusée avant huit jours ? C’était dans cette limite étroite que se posait la question. Cela était possible, mais cela aussi pouvait ne pas arriver. Alors comment parler d’argent au milieu d’une lutte ? Ne serait-ce pas donner une arme au Polonais ?

Cette affaire d’argent il fallait donc la décider immédiatement ; puis après on livrerait bataille au médium. Si l’on était battu, on aurait toujours obtenu cet avantage d’être sorti des difficultés présentes, c’est à-dire des vingt-cinq mille francs trop lourds pour qu’on eût sa liberté d’allure quand on était menacé d’en être écrasé d’un moment à l’autre.

— Qu’avez-vous donc ? demanda-t-elle en le voyant silencieux et recueilli dans ses réflexions.

— Je pense que cinq jours c’est bien long.

— Sans doute, mais nous ne pouvons pas faire marcher la lune plus vite.

— J’aurais voulu me débarrasser de l’abbé Lobligeois avant les délais formels ; car son argent est un fardeau trop pesant pour mes épaules. Si je n’avais pas eu l’imprudence d’employer les vingt mille francs que vous avez eu la charité de me donner avant votre départ pour l’Angleterre, je ne serais pas aujourd’hui dans cette lamentable situation. Il est vrai que l’emploi que j’en ai fait était urgent. Ainsi j’ai trois mille cinq cent francs à…

— Ne vous tourmentez pas, monsieur le doyen, interrompit-elle vivement en le voyant s’engager dans un compte qui l’effrayait ; je ne veux pas vous laisser pendant cinq jours sous le coup des libéralités de monsieur l’abbé Lobligeois. Bien que je n’aie pas mon livre de chèque ici, je peux venir à votre secours, je l’espère : je vais vous faire une lettre avec laquelle vous pourrez toucher ces vingt-cinq mille francs qui vous inquiètent si fort. Ma fortune m’a valu bien souvent des contrariétés et bien des dégoûts, il n’est que juste qu’elle me donne quelquefois un plaisir.

Elle tira d’un élégant nécessaire de voyage ce qu’il fallait pour écrire et, en quelques mots, elle lui fit une lettre pour son banquier. À mesure qu’elle écrivait, le doyen se sentait revenir à la vie : l’encre qu’elle prenait dans l’encrier opérait sur lui comme un sang généreux qu’on eût transfusé dans ses veines.

— C’est un à-compte sur votre million, dit-elle en lui tendant la lettre. Retournez à Hannebault, débarrassez-vous de vos billets et dans sept ou huit jours revenez à Paris toucher la part que je destine à votre église.

— Vous êtes donc bien certaine de l’existence de ce trésor ? dit l’abbé Guillemittes après avoir soigneusement serré la lettre sur le banquier.

— Certaine comme de l’existence du soleil. Jamais le comte Nedopeouskine ne s’est trompé dans ses prédictions.

— Il peut avoir été trompé.

— Cela est impossible ; c’est comme si vous me disiez que les astronomes se sont trompés en fixant la pleine lune au sept ; le trésor existe ; il est dans le caveau de la mare aux Évées, et le sept, à onze heures trente-six minutes, nous le découvrirons.

— Et si contre toutes vos prévisions…

— Dites certitude.

— Si contre votre certitude, vous ne le trouviez pas, que diriez-vous ? que penseriez-vous ?

Elle secoua la tête en souriant avec incrédulité.

— Pourquoi ne me demandez-vous pas ce que je penserais si je voyais une étoile tomber là sur cette table, comme on les fait tomber dans les féeries ?

— Enfin, je suppose que vous ne trouviez pas ce trésor, votre foi en celui qui vous en a révélé l’existence ne serait-elle pas ébranlée ?

— Monsieur le doyen, dit-elle avec une dignité froide, on a déjà plusieurs fois tenté d’attaquer la confiance que j’ai dans monsieur le comte Nedopeouskine. Je comprends jusqu’à un certain point ces attaques, parce qu’on ne sait pas de quoi ma confiance est faite et sur quels fondements elle s’appuie. Mais je ne les souffre qu’une fois. Je crois parce que j’ai mes raisons pour croire, raisons personnelles qui, pour moi, sont toutes puissantes. Ne parlons donc pas de cela, je vous prie. Si nous n’avons pas trouvé ce trésor dans cinq jours, vous pourrez me demander ce que je pense de cette déception ; mais attendez au moins cette épreuve.

Sa parole était si ferme, sa conviction était si solide que c’eût été folie d’insister.

— Attendons, se dit l’abbé Guillemittes, quand les dix-huit millions de Fouquet seront réduits à zéro, il sera temps de reprendre l’entretien.

Il revint à Paris assez à temps pour prendre le train du soir après avoir touché les vingt-cinq mille francs, et le lendemain matin, à onze heures et demie, il se présenta à la banque Prétavoine. Comme l’avant-veille, monsieur et madame étaient au salon où ils prenaient leur café.

— Je regrette, dit le doyen d’un air contraint, de venir encore vous déranger, mais j’ai un nouveau service à vous demander.

— Au sujet des billets souscrits au profit de monsieur l’abbé Lobligeois ? interrompit madame Prétavoine.

— Précisément au sujet de ces billets.

— Est-ce que tu as fait connaître la position de monsieur le curé de Rougemare à monsieur le doyen ? demanda madame Prétavoine.

— Non, « toute bonne » ; je ne suis intervenu dans cette affaire que pour rédiger les pièces nécessaires à la garantie de notre cher curé.

— Alors, monsieur le doyen, il faut que je vous dise en deux mots quelle est cette position ; la somme que monsieur le curé de Rougemare a bien voulu vous prêter avec tant de générosité devait être employée en achat de valeurs industrielles déterminées ; en deux jours ces valeurs ont augmenté de dix pour cent, et nous avons des renseignements certains qui nous permettent d’affirmer qu’avant le quinze cette augmentation sera de vingt-cinq pour cent au moins. Une prolongation de délai serait donc tout à fait impossible ; elle ferait perdre à monsieur le curé de Rougemare plus de sept ou huit mille francs, et je vous avoue que pour mon compte je m’opposerais à ce qu’il accordât cette prolongation.

— Je suis vraiment heureux, dit le doyen avec douceur, de n’avoir pas à vous imposer cette dure nécessité qui vous forcerait à choisir entre vos sentiments de charité chrétienne et vos sentiments d’amitié ; je viens vous demander le service de faire prendre à la banque les engagements que j’ai souscrits avant-hier pour que je puisse les acquitter tout de suite.

— Eh quoi, déjà ! s’écrièrent en même temps la femme et le mari.

— Il s’agissait d’aller à Paris et d’en revenir ; aussi le service que m’a rendu monsieur l’abbé Lobligeois n’est-il pas si considérable que vous paraissiez le croire ; mais dites-lui bien, je vous prie, si vous le voyez avant moi, que je conserverai, pour son intention, les sentiments qu’elle mérite.

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