Que le portefeuille eût été fabriqué par Nedopeouskine et enfoui par lui dans la forêt de Fontainebleau, que l’écrit de Fouquet et celui de Pellisson fussent l’œuvre d’un faussaire ; que les deux photographies de madame Pinto-Soulas et du marquis de Rosselange à l’état d’ombres ou d’esprits fussent dues à un escamotage, l’abbé Guillemittes n’en doutait pas. Tout cela sentait la supercherie et la criait. Mais il s’était engagé à faite la preuve de ces différentes tromperies, et c’était là que commençait la difficulté, car il fallait que la lumière qu’il projetterait sur elles fût si vive qu’elle forçât Isabelle à ouvrir ses yeux quand précisément elle ferait tous ses efforts pour les tenir fermés.
Dans l’enquête qu’il allait entreprendre, la première chose à chercher, c’était l’authenticité de l’écriture de Fouquet et de Pellisson ; le lendemain matin il s’en alla donc à la bibliothèque. Sans être un savant ou un rat de livres, il savait que la bibliothèque a été en partie établie avec les fonds de Fouquet, et de plus il savait encore que les papiers du surintendant avaient été conservés et qu’ils devaient se trouver dans les pièces de Colbert. Dans tout cela on devait bien rencontrer des manuscrits de Fouquet.
Il monta à la salle des manuscrits et fit sa demande à un employé qui, le regardant en souriant sous ses lunettes bleues, l’interrogea pour savoir si c’était les papiers de la cassette qu’il désirait. Alors le doyen, se rappelant que cette cassette renfermait les nombreuses lettres des femmes de la cour qui avaient reçu les hommages et surtout les offrandes du galant ministre, fut un moment déconcerté ; mais il se remit bien vite, et il expliqua qu’il désirait simplement voir un autographe de Fouquet, afin de le comparer avec une pièce qu’on attribuait à celui-ci.
— Si votre pièce est authentique, monsieur l’abbé, vous seriez bien généreux de l’offrir à la bibliothèque, car nous n’avons rien de Fouquet.
— Allons, se dit le doyen, le Polonais est habile et il prend ses précautions pour qu’on ne puisse pas prouver qu’il est un faussaire. Et Pellisson ? dit-il en s’adressant à l’employé.
— Pellisson, c’est différent ; sous le n° 2282 du supplément français, nous avons en deux volumes le manuscrit des Mémoires de Louis XIV, écrit de sa main.
Il n’eut qu’à ouvrir le volume pour que la tromperie lui sautât aux yeux ; il était d’une belle écriture, grosse ronde droite et rapide, tandis que la pièce trouvée dans la forêt était d’une écriture longue, légèrement inclinée à l’anglaise avec les déliés fins et tremblés. Ce n’était même pas une imitation ; jamais Nedopeouskine n’avait vu l’écriture de Pellisson, et il s’était contenté d’une écriture du dix-septième siècle telle quelle.
— Je n’ose vous offrir mon autographe de Fouquet, dit le doyen en tendant le manuscrit, car il est de la même main que celui attribué à Pellisson, et celui-là est faux.
— Si les amateurs d’autographes venaient faire des comparaisons ici, dit l’employé, ils s’épargneraient bien des dépenses et les recueils particuliers seraient moins gros de moitié.
Il tenait donc une preuve : le faux était flagrant, et à la rigueur suffisant pour démasquer le Polonais ; mais plus on aurait de preuves contre lui plus on serait fort.
— Si je pouvais démontrer que ce portefeuille date d’hier, se dit le doyen, et non de Louis XIV !
Au premier abord la preuve était plus difficile à faire que pour l’autographe, car il n’y avait pas de terme de comparaison et un morceau de vieux cuir ressemble terriblement à un autre morceau de cuir vieux comme lui.
Pour sortir d’embarras, il ne trouva rien de mieux que de s’adresser à un maroquinier et de lui demander un portefeuille exactement pareil, pour la forme comme pour la matière, à celui qu’il lui donnait comme modèle.
Le fabricant tourna et retourna longtemps ce fameux modèle, le flaira, le palpa, le toucha du bout de sa langue, puis le rendant au doyen :
— Je suis habitué, dit-il, à comprendre toutes les fantaisies, et bien que ce que vous me présentez là ressemble plutôt à une tige de botte cousue par le haut et par le bas qu’à un portefeuille, je serais tout disposé à vous en faire un pareil si c’était possible ; mais, justement, cela ne se peut pas.
— Et pourquoi ?
— Bien entendu ce n’est pas pour la forme, mais pour la matière. Le cuir avec lequel ce portefeuille a été fait, a été tanné par un procédé qui a pour base l’acide sulfurique et ce procédé, qui n’a servi que pendant sept ou huit ans, n’est plus en usage aujourd’hui ; je vous donnerai quelque chose d’analogue à ça, mais comme ça me paraît une curiosité, ce sera autre chose.
— Et à quelle époque se servait-on de ce procédé à l’acide sulfurique ?
— Il y a une dizaine d’années.
— Avant on ne s’en servait pas ?
— Jamais, monsieur.
— Par exemple il y a cent ans ?
— Il y a cent ans, comme il y a deux cents ans, on travaillait les cuirs à la chaux ou à l’orge, mais pas à l’acide sulfurique ; c’est comme si vous me disiez qu’il y a cent ans on prenait le chemin de fer pour aller de Paris à Saint-Cloud.
— Alors je vous remercie ; puisqu’on ne peut faire quelque chose d’exactement pareil, j’y renonce.
Ce qu’il lui fallait maintenant pour battre complètement Nedopeouskine, c’était de découvrir le procédé au moyen duquel on avait obtenu les portraits de madame Pinto-Soulas et du marquis de Rosselange ; s’il arrivait à cette découverte, le Polonais serait vaincu sur toute la ligne.
Comme il ne connaissait pas de photographes auxquels il pût s’adresser franchement, il prit la route qui lui était habituelle lorsqu’il voulait quelque chose, c’est-à-dire la route détournée, et il demanda tout simplement qu’on lui fit des copies de ces deux portraits. Puis, tout en causant, il amena la question qui le préoccupait. Mais le premier photographe qu’il interrogea ne put rien lui répondre de précis ; les photo-portraits avaient été faits selon la méthode de tout le monde, mais qu’étaient les figures à demi effacées qui flottaient comme des ombres derrière le personnage principal ? Il n’en savait rien. Comment les avait-on posées ? il ne le savait pas davantage.
Un second, un troisième, un quatrième lui firent les mêmes réponses, et il commençait à désespérer d’obtenir un éclaircissement satisfaisant, lorsqu’un cinquième récompensa enfin sa persévérance.
— Ce que vous me montrez-là, dit-il, ce sont ce que les Américains appellent des photographies spirites.
— Et par quels procédés les obtient-on ?
— Par les procédés ordinaires, je crois.
— Mais les ombres, les esprits, comment peut-on les photographier ? Il faut d’abord les évoquer, les forcer à se manifester ; or, comme pour moi, ces manifestations sont fausses, je voudrais savoir comment on reproduit l’image de ce qui n’existe pas.
— Quant à cela je n’en sais rien ; tout ce que je sais, c’est que ce genre de portrait n’est pas nouveau comme vous paraissez le croire ; il a été inventé à New-York par un photographe nommé Mumler, et, autant que je me rappelle, il a donné lieu à un procès dans lequel on soutenait que les images des esprits étaient dues à un habile escamotage.
— Ce serait cet escamotage que je serais curieux de connaître.
— Je ne crois pas qu’à Paris vous trouviez un photographe pour vous l’expliquer, et, si vous tenez absolument à apprendre quelque chose là dessus, je vous engage à vous adresser à Robin.
L’abbé Guillemittes n’était pas de ces gens qui sourient d’un air entendu lorsqu’on leur parle d’une chose ou de quelqu’un qu’ils ne connaissent pas ; il n’avait jamais honte d’avouer son ignorance. Ayant posé ses questions, il apprit que ce M. Robin avait été directeur d’un théâtre de magie sur lequel, pendant dix ans, il avait donné des représentations extrêmement curieuses de physique amusante. Pour lui ce n’était pas là une recommandation bien rassurante cependant il voulut tenter l’aventure et se fit conduire à l’adresse qui lui avait été indiquée.
— Physique amusante, se disait-il pendant que sa voiture roulait vers la Bastille, qu’est-ce que cela peut bien être ? Des tours de cartes, de gobelets, des bouteilles inépuisables ; et il regrettait presque sa course en pensant qu’il allait trouver un physicien dans le genre de son Suisse qui, lui aussi, avait fait de la science amusante au temps où il parcourait les foires en vendant ses fioles électriques.
Il trouva un homme à barbe blanche, aux yeux jeunes et perçants, au parler doux, aux manières discrètes et polies, qui le reçut dans un vaste cabinet de travail qui ressemblait à un muséum d’histoire naturelle ; les murailles étaient couvertes de tableaux représentant des paysages et des animaux antédiluviens, un mastodonte, un megathérium, un plésiosaure, des marécages, des forêts de la période houillère ; dans des vitrines qui couraient autour de la pièce on voyait des minéraux et des fossiles.
L’abbé Guillemittes commença à croire que la physique amusante pourrait bien être autre chose que ce qu’il avait tout d’abord imaginé, et ce fut avec sa politesse des grandes circonstances qu’il répéta pour la sixième fois ses questions sur les photographies spirites.
— Pardonnez-moi, monsieur l’abbé, si avant de vous répondre, je me permets de vous adresser une question : croyez-vous au spiritisme ?
— Nullement, et c’est un moyen pour dévoiler ses fraudes que je viens vous demander : mon but est d’ouvrir les yeux d’une personne qui a été aveuglée par la puissance prétendue merveilleuse d’un médium.
— Alors nous pouvons causer librement et nous entendre, car moi non plus je ne crois pas au spiritisme, d’abord parce que ma raison s’y oppose, et aussi parce que je peux exécuter moi-même tout ce que font les médium.
— Vous pouvez évoquer les morts ?
— Pas plus que les médium, mais, comme eux, je peux donner l’illusion de cette évocation, comme eux je peux faire apparaître des spectres et des fantômes : rien n’est plus facile, et si, au lieu d’être un ecclésiastique habitant la province, vous étiez un Parisien, il est probable que vous auriez vu ces apparitions sur mon théâtre du boulevard du Temple.
— Au théâtre on fait ce qu’on veut, et l’on trouve dans les spectateurs des complices.
— Croyez-vous que ceux qui voient une apparition ne sont pas les complices de celui qui la provoque ? Cela est tellement vrai que les médium se refusent toujours à évoquer les esprits devant les incrédules, parce qu’alors, ou l’esprit ne vient pas, l’incrédule n’étant pas dans les dispositions nécessaires pour voir ce qui n’existe pas ; ou il vient, et l’incrédule, qui veut aller au fond des choses, découvre le truc par lequel il a été amené : il en est de notre vue comme de notre intelligence, l’une et l’autre sont susceptibles de tomber dans d’étranges aberrations, mais ces aberrations n’arrivent qu’autant qu’elles rencontrent pour se manifester des conditions particulières. Ainsi, je pourrais peut-être vous montrer des fantômes, qui, bien entendu, n’existeront que dans votre imagination ; mais ce ne sera pas en plein midi, ce sera la nuit ou dans une soirée d’octobre, au moment de la pleine lune, quand un léger brouillard flotte au-dessus des prairies et que votre âme subit les impressions troublantes de la saison qui finit : ce sera une illusion de votre sentiment. Ainsi je pourrais encore vous montrer dans une glace l’ombre d’une personne que vous regrettez, mais pour cela vous devrez vous contenter de ce que vous voyez et ne pas vous inquiéter des moyens que j’emploie, car il n’y aura dans cette apparition qu’une illusion d’optique.
— Ce serait précisément ces moyens que je voudrais connaître, dit l’abbé Guillemittes qui, ne se contentant plus de l’explication des photographies, voulait aller plus loin et désirait savoir par quels artifices on peut produire l’apparition d’une ombre.
— Les miens sont des plus simples, mais je dois vous prévenir que ce ne sont pas les seuls possibles, et il est très probable que le médium qui trompe la personne à laquelle vous vous intéressez en emploie d’autres.
— Oh peu importe ; je ne tiens pas à dire : « c’est ainsi que vous avez été trompée, » mais bien à affirmer qu’on est trompé, et la meilleure preuve à donner à l’appui de mon affirmation, c’est de faire ce que le médium a fait, ou plus justement d’arriver au même résultat, c’est-à-dire à l’apparition d’une personne morte.
— Je vais vous dire comment je procédais sur mon théâtre ; cela vous fera comprendre comment on peut procéder dans une chambre en allant du grand au petit : la scène, coupée transversalement, se trouve divisée en deux parties, un dessus et un dessous ; sur le dessus et à l’extrémité vers les spectateurs est posée une grande glace sans tain inclinée à 45°; dans le dessous se jouent les scènes qui doivent se réfléchir sur la glace. Pour produire l’apparition, il n’y a qu’à projeter la lumière d’une lanterne sourde sur le personnage qui se tient dans le dessous et aussitôt son image va se peindre sur la glace ; de sorte que le spectateur qui ne peut pas voir ce qui se passe dans le dessous et qui ne voit même pas qu’il y a un dessous, se trouve en présence d’une image vivante et impalpable. D’où vient-elle ? Comment est elle produite ? c’est ce qu’il est impossible de découvrir, si l’on n’a pas connaissance du procédé très simple qui la fait naître. Supposez donc qu’au lieu de nous trouver dans un théâtre, où nous savons que nous assistons à un trompe-l’œil plus ou moins habilement exécuté, nous nous trouvions dans une chambre et que nous voyions se peindre dans une glace ou simplement sur le verre d’une fenêtre, l’image d’un spectre, d’un personnage célèbre ou d’un ami que nous avons perdu, ne serons-nous pas disposés à croire au surnaturel, surtout si nous nous trouvons dans ces conditions morales dont je vous parlais tout à l’heure ? Si Brutus, qui était cependant un homme de cœur et de tête, vit un spectre peu de temps avant la bataille de Philippes, c’est qu’il était alors accablé de travail, privé de sommeil et sous le poids des idées les plus graves.
— Ce que je comprends sur la scène d’un théâtre machiné, me paraît beaucoup moins facile dans une chambre.
— Pourquoi cela ? Le tout est d’observer la loi des proportions. Mais tout d’abord la chambre a un avantage sur le théâtre. Dans un théâtre, les spectateurs, sachant d’avance qu’on va les tromper, se tiennent sur leurs gardes et cherchent à deviner le secret de l’opérateur ; dans une chambre, au contraire, on ne se trouve qu’avec des personnes disposées à accepter ce qu’on leur montre et que l’on peut d’ailleurs préparer. Quant aux proportions, il est bien entendu qu’elles défendent de faire dans une chambre ce qu’on fait au théâtre ; on ne peut naturellement avoir une scène et un dessous dans lequel joueront les acteurs. Mais pour cela l’apparition des spectres n’est pas impossible : ainsi, dans ce cabinet même, avec ce miroir, accroché à la muraille, je puis vous donner l’illusion d’une apparition ; pour cela je n’ai qu’à incliner mon miroir à 45°; à disposer en face de lui une boîte sous ce bureau, dans laquelle j’aurai placé le buste ou le médaillon de la personne que je voudrai vous montrer, et au moment où j’éclairerai ce buste, l’image ira se reproduire dans le miroir. Vous voyez qu’il faut bien peu de choses pour produire cet effet surnaturel et que c’est un tour des plus simples, qui ne demande ni des appareils compliqués, ni de l’habileté de main chez l’opérateur. Ce qui serait difficile, ce serait d’amener l’esprit au milieu de cette pièce, de l’asseoir là, sur ce fauteuil, de manière que nous l’ayons en face de nous comme je vous ai en ce moment en face de moi, mais cela jamais médium ou physicien ne l’a fait, parce que cela est surnaturel et que le surnaturel n’est pas de notre monde.
Pendant cette explication l’esprit de l’abbé Guillemittes avait travaillé ; ce n’était plus prouver à Isabelle que les portraits étaient une supercherie qu’il voulait, mais bien que les apparences elles-mêmes des esprits n’était qu’une illusion d’optique. Décidément il n’avait pas fait une course inutile.
Comme il se retirait après avoir mis dans ses remerciements tout l’art dont il était capable, ce qui n’est pas peu dire, car il était aussi habile dans les élans de sa reconnaissance que dans les timidités de ses demandes, le physicien l’arrêta :
— Puisque vous êtes curieux de ces illusions, dit-il, et des moyens qui les produisent, j’ai là, dans mon salon, un tableau qui peut-être vous intéresserait : c’est une Madone qui pleure, et, ce qui ne s’est jamais fait jusqu’à ce jour, change de bras pour porter son enfant.
L’abbé Guillemittes regarda son interlocuteur pour voir ce qui se cachait sous ces paroles, mais quel qu’en fût le sens railleur, elles avaient été dites si doucement et si finement qu’on ne pouvait s’en fâcher.
— Je vous remercie, dit-il ; à chaque jour sa leçon ; comme je suis pressé, celle du médium me suffit pour aujourd’hui.