Il partit le soir même pour Paris, en disant à tout le monde qu’il allait chercher 25,000 francs pour les rembourser au curé de Rougemare, qui avait eu la sainte générosité de les lui prêter et d’acquitter ainsi des billets dont les fonds étaient en retard.
— Sans M. l’abbé Lobligeois, disait-il, j’étais gravement compromis, car M. Prétavoine faisait protester mes billets. On ne trouve pas 25,000 francs du jour au lendemain et j’étais tellement sûr de recevoir mes fonds, que je n’avais pas mille francs chez moi.
Alors, ceux à qui il parlait ainsi, ne s’arrêtaient dans l’éloge du curé de Rougemare que pour se plaindre qu’on ne les eût pas mis à même de fournir ces 25,000 francs. Ils auraient été si heureux de venir en aide à leur cher doyen ; c’était un si beau monument que l’église.
Plus jeune ou plus naïf, le doyen eût peut-être accepté ces propositions qui pouvaient lui épargner un voyage à Paris, mais il savait le cas qu’on doit faire de ces protestations de dévouement arrivant après le danger. D’ailleurs, à refuser ce qu’il avait la certitude de ne pas obtenir, les avantages étaient nombreux ; du même coup il raffermissait son crédit en inspirant la croyance qu’il n’avait qu’à courir à Paris pour toucher à vue des sommes de 25,000 francs, et en même temps, il se faisait des amis ou tout au moins des partisans de ses prêteurs en paroles : offrir, c’est donner et pour beaucoup de gens les joies d’avoir donné sont d’autant plus grandes qu’elles n’amènent point, comme un arrière goût amer, les inquiétudes de la responsabilité : il est agréable de se trouver généreux sans avoir délié sa bourse et il faut que vous soyez le dernier des égoïstes si vous n’éprouvez pas une certaine tendresse pour celui qui vous a procuré cette satisfaction.
Lorsqu’il arriva à Paris, il était quatre heures du matin ; il se fit aussitôt conduire chez son neveu, rue Childebert ; c’est une heure favorable pour surprendre les jeunes gens et savoir comme ils se conduisent, sans que ceux-ci puissent jouer les scènes de comédie qui ont servi de tout temps à tromper les pères et les oncles. Hubert avait déménagé depuis deux jours, et il demeurait maintenant rue Blanche, au sixième étage, sous le toit.
La clef étant sur la porte, l’abbé Guillemittes entra sans frapper et il trouva son neveu qui, déjà levé, s’ébrouait dans sa cuvette comme un canard qui sent la pluie.
— Ah ! mon oncle !
— Tu as donc changé de logement ?
— Je dois être tous les matins à six heures, chez mon entrepreneur, à Batignolles, la rue Childebert était un peu trop éloignée, et puis elle n’est pas gaie, la rue Childebert, des toits, des cheminées et toujours des cheminées et des toits ; ici j’ai des arbres, des feuilles et des oiseaux qui chantent.
Par la fenêtre ouverte on voyait en effet des massifs de verdure et la vue s’étendait sur un assez grand espace qui n’était occupé que par des jardins ; dans la fraîcheur du matin montaient des parfums de fleurs et l’on entendait le clapotement d’un jet d’eau.
— À qui ces jardins ?
— Je ne sais pas.
— Ils doivent, il me semble, rejoindre ceux de l’hôtel Pinto-Soulas ?
Hubert, qui, à force de se frictionner la peau, était rouge comme une écrevisse, pâlit instantanément sous le regard interrogateur de son oncle.
— Oui, dit-il, le jardin de mademoiselle Isabelle est de l’autre côté en face, et ces combles pointus sont ceux de l’hôtel. Mais à propos de mademoiselle Isabelle, elle n’est pas en ce moment à Paris ; madame Françoise est seule à l’hôtel ; quant à Suchard il est rentré hier soir.
— Il n’est point question de Suchard en ce moment, mais de mademoiselle Isabelle. Pourquoi donc êtes-vous venu vous loger justement derrière son hôtel ?
Hubert resta un moment sans répondre ; un combat se livrait en lui et, à la crispation de son visage décoloré, il était facile de suivre les phases cruelles qu’il traversait : allait-il se taire obstinément, parler avec franchise, ou bien se laisser emporter par la colère que soulevait en lui cette interrogation qui l’outrageait ?
— Je suis venu me loger près de Batignolles, dit-il enfin, et non près de l’hôtel Pinto-Soulas.
— Vous me l’avez déjà dit ; seulement, je fais cette remarque qu’il y avait mille maisons à choisir qui eussent été plus rapprochées de Batignolles, tandis qu’il n’y en avait qu’une joignant ces jardins, et c’est celle-là que vous avez prise.
Hubert, blême et tremblant, regarda sont oncle en face sans répondre.
— Si cette remarque s’impose à mon esprit, continua celui-ci, c’est qu’elle a été précédée de plusieurs autres qui en prennent une signification de leur groupement même. Ainsi…
— Voici cinq heures et trois quarts qui sonnent à la Trinité, il faut que je sois à six heures précises aux Batignolles ; mon patron ne supporte pas les retards et je tiens d’autant plus à ne pas le mécontenter qu’il va m’accorder une augmentation ; j’aurai cent francs par mois au lieu de soixante et alors je pourrai renoncer à la pension que vous avez bien voulu me faire jusqu’à présent. Où puis-je vous voir ce soir ?
— Venez au Bon Lafontaine ; si je suis sorti, j’aurai laissé une lettre pour vous.
— À ce soir, mon oncle.
Et il dégringola l’escalier quatre à quatre, laissant son oncle surpris par cette brusque sortie. Comme Paris forme vite les jeunes gens à l’indépendance, et comme l’argent gagné donne de la fermeté ! Après tout, il avait dit ce qu’il voulait dire, donné l’avertissement qu’il désirait et peut-être en fin de compte valait-il mieux que l’entretien n’eût pas été plus loin. Hubert avait toujours été fier et paraissait être maintenant d’une susceptibilité fiévreuse pour certains sujets ; en poussant plus loin l’interrogatoire, on pouvait le fâcher, ce qui était inutile et même jusqu’à un certain point mauvais, car son rôle n’était pas fini et il pouvait encore rendre des services dans les scènes décisives qui allaient se jouer.
En attendant que madame Françoise fût visible, l’abbé Guillemittes alla déjeuner dans un restaurant de la gare Saint-Lazare ; puis à huit heures, il revint rue de Clichy, où il fut accueilli par la formule habituelle de madame Françoise :
— Pour sûr, c’est le bon Dieu qui vous envoie.
Car, désespérant de sa maîtresse, la nourrice n’attendait plus de secours que d’une intervention miraculeuse. Chaque nouveau venu lui paraissait un instrument de délivrance, et quand ce nouveau venu était le curé d’Hannebault, un habile homme selon son jugement, un malin qui connaissait son chemin, il ne pouvait arriver qu’amené par la main de la Providence elle-même.
— Monsieur le curé, dit-elle, il faut que vous sauviez mademoiselle ; sans vous elle est perdue. Monsieur Hubert a dû vous l’écrire, ça va de mal en pis. Elle ne mange plus, elle ne dort plus, elle ne s’habille plus. Tout ce qui lui reste de force est employé à lire des livres, des grimoires du diable, ou à courir à la suite du magicien, ce Polonais de l’enfer. Elle a consigné à la porte son oncle et son ami, le vieux monsieur Verdole, parce qu’ils ont voulu lui montrer que ce magicien n’était qu’un menteur et un filou. Car c’est un menteur et un filou, vous le savez, n’est-ce pas ?
— Assurément !
— Tout le monde le dit, tout le monde le sait, il n’y a que mademoiselle qui ne veut pas le croire, et si elle osait, elle se fâcherait contre moi, car je ne retiens pas ma langue, vous pensez bien. Voyons, est-ce naturel tout ça, je vous le demande ; est-ce naturel qu’une jeune femme comme mademoiselle, riche, belle, élevée mieux qu’une princesse, soit l’esclave d’un vieux sale vagabond qui lui montre la lune en plein midi et le soleil à minuit ? Ah ! il la tient bien, allez ; ma pauvre petite Isabelle, qu’est-ce qui m’aurait dit ça, elle qui toute petite se fâchait contre moi quand je lui parlais de loup-garou et me disait que j’étais une bête de nounou ?
— Mais comment la tient-il ? comment s’explique-t-on son pouvoir ?
— Il lui montre l’esprit de cette pauvre madame et l’esprit du marquis de Rosselange. Si ça ne fait pas pitié de voir une dame comme mademoiselle, qui a tout appris, croire à ces bêtises-là ! Qu’on croie qu’un homme peut vous jeter un sort, sur vous ou sur vos bestiaux, les faire mourir, vous dessécher comme une feuille de charme, c’est bon, n’est-ce pas ?
— Cependant…
— Oh ! je sais bien, les prêtres se fâchent de ça parce qu’ils ont des ordres là-dessus, mais on sait à quoi s’en tenir. Ma mère l’a cru, ma grand’mère l’a cru, et je peux bien le croire, puisque je l’ai vu comme elles. Mais qu’on s’imagine qu’un homme peut appeler les morts à sa volonté, vous les montrer, les faire parler ou bien écrire, je vous demande si ce n’est pas de la folie ; car enfin, quand on est mort, on est mort, n’est-il pas vrai, et si on ouvre une tombe on ne trouve pas ceux qui y étaient couchés avec leur figure de vivant.
— Notre âme seule est immortelle.
— C’est ce que mademoiselle appelle notre esprit ; elle voit aussi l’esprit de ceux qu’elle aimait, et c’est cet esprit qui lui écrit. Alors moi je lui dis quand elle me permet de lui parler de ça : avec quoi écrit-il ton esprit, il faut un bras, une main pour écrire, où prend-il ce bras et cette main ? Là-dessus elle répond un tas de choses auxquelles je ne comprends goutte, ni elle non plus, je crois bien. Ce que c’est que la maladie, comme ça vous change le monde ! Il faut vous dire encore que le Polonais la soigne pour sa maladie ; si ça ne fait pas pitié ! Soi-disant ce qui la rend malade, c’est des fluites.
— Des fluides.
— Ce n’est pas un mot chrétien, je ne connais pas ça ; enfin, pour la débarrasser de ces fluides comme vous dites, il faut qu’elle prenne un bain de pied jusqu’à la cheville dans une bassine en argent pleine de pièces de vingt francs neuves et mouillées avec une drogue de la composition du Polonais. Cette cérémonie se répète tous les trois jours, et aussitôt qu’elle est accomplie, le Polonais porte les pièces d’or là-haut dans une chambre dont il a seul la clef et où elles doivent rester exposées sur une toile neuve jusqu’à la nouvelle lune. Vous pensez bien que c’est une volerie et qu’à la nouvelle lune les pièces d’or seront envolées, et il y en a pour des mille et mille francs. Mais ça ce n’est rien. Mademoiselle est assez riche pour payer ses fantaisies, et ce serait de l’argent bien dépensé s’il pouvait lui ouvrir les yeux. L’autre jour, me doutant que le Polonais emporte les pièces d’or, j’ai fait exprès de le rencontrer dans l’escalier quand il redescendait de la chambre à la malice et comme si je tombais, je me suis retenue à lui ; il a sonné comme un rétameur de casseroles ; il avait fait sa provision là-haut, car vous pouvez penser qu’il ne vient pas ici les poches pleines. Si je vous racontais toutes ces manigances, j’en aurais pour jusqu’à demain ; mais en voilà bien assez pour vous faire comprendre le vrai des choses ; c’est-à-dire que si quelqu’un ne vient pas à notre secours, nous sommes perdues ; ma pauvre petite y laissera sa raison ; et ce quelqu’un il faut que ce soit vous, monsieur le curé.
— Son oncle, ses amis ont échoué.
— Son oncle, elle s’en défie parce qu’elle croit qu’il a beaucoup plus de tendresse pour sa fortune que pour elle-même. Mais vous, monsieur le curé, elle vous estime, elle vous respecte, et elle sait bien que vous n’avez pas d’autre intérêt que le sien. D’ailleurs il faut être prêtre pour chasser le diable, et je vous assure que ce Nedopeouskine, c’est Belzebut en personne.
L’abbé Guillemittes hésita, se fit prier, puis à la fin consentit à faire une démarche si mademoiselle Isabelle revenait bientôt, car il n’était que pour peu de temps à Paris.
— Ah ! voilà, dit la nourrice, c’est que je ne sais pas quand elle reviendra ; mais vous pourriez aller la trouver ; elle n’est pas loin, à Fontainebleau, où le Polonais l’a emmenée.
— Pourquoi ?
— Est-ce qu’on peut savoir ? pour quelque diablerie, c’est sûr ; tout ce que je peux vous dire, c’est qu’elle est à l’Hôtel de France ; elle ne voulait pas donner son adresse ; mais je lui ai fait croire que j’étais malade et que si je devais mourir, je voulais la faire venir près de moi. Voilà comme il faut la tromper. Si vous saviez comme je tremble quand je la vois partir comme ça avec lui !
L’abbé Guillemittes ne perdit pas de temps, et à midi il demandait au bureau de l’Hôtel de France le numéro de l’appartement occupé par mademoiselle Pinto-Soulas. On lui répondit qu’il n’y avait personne de ce nom à l’hôtel. Alors il demanda le comte Nedopeouskine et on lui fit la même réponse.
Mademoiselle Isabelle avait-elle indiqué une fausse adresse à la nourrice, ce n’était guère probable, et il était plus sensé de croire que Nedopeouskine avait donné un faux nom. Il insista donc, et comme un ecclésiastique vêtu de drap fin, coiffé d’un élégant chapeau, ganté de gants frais, chaussé de bas de soie et qui sait s’exprimer dans un langage poli, inspire une confiance et surtout une patience qu’on n’aurait pas pour le commun des mortels, il finit par apprendre que la personne qu’il cherchait était en effet descendue à l’hôtel avec un monsieur à grande barbe qui avait donné pour nom : M. Lecomte. Seulement cette personne et son compagnon étaient partis depuis deux jours.
L’abbé Guillemittes laissa paraître un désappointement qui frappa le maître d’hôtel.
— Monsieur l’abbé s’intéressait beaucoup à cette dame ? dit-il.
— Beaucoup, et j’ai le plus grand intérêt à savoir où elle est.
— Eh bien, monsieur l’abbé, veuillez entrer et je pourrai peut-être vous satisfaire.
Lorsqu’il l’eut introduit dans un petit salon dont il ferma soigneusement la porte, le maître d’hôtel s’exprima ainsi :
— Il y a quatre jours que la dame dont vous parlez est descendue chez moi avec ce monsieur Lecomte. Elle prit une chambre avec salon au premier étage et elle dit qu’elle mangerait dans son appartement. M. Lecomte, lui, prit une chambre dans un autre corps de bâtiment et il dit qu’il ne mangerait pas du tout. À peine installés ils envoyèrent chercher une calèche et ils partirent pour faire une course en forêt, d’où la dame revint seule le soir. Elle se fit servir dans sa chambre comme il avait été convenu. M. Lecomte, lui, rentra à deux heures du matin et dans un tel état qu’il battait les murs, dit le portier. Cependant il n’en avait pas encore assez, car il fit réveiller le sommelier et demanda en criant comme un sourd deux bouteilles de champagne qu’on eut la sottise de lui servir. Le lendemain matin, quand je demandai la raison du tapage que j’avais entendu, on me dit ce que je viens de vous raconter. J’attendis que M. Lecomte descendît et lui représentai qu’une conduite comme la sienne était criminelle dans un hôtel respectable, le meilleur de la ville, fréquenté par les Anglais et où descendent généralement les jeunes mariés du monde qui viennent passer leur lune de miel à Fontainebleau. Il me répondit qu’il regrettait d’avoir fait du bruit et que, pour empêcher pareil inconvénient, il me priait de faire monter immédiatement dans sa chambre six bouteilles de champagne et une bouteille de rhum avec du punch. Puis il partit avec la dame pour une excursion en forêt. Comme la veille, la dame rentra seule, et comme la veille encore, M. Lecomte se présenta à deux heures du matin. Mais cette fois il était accompagné de deux femmes, je devrais dire de deux filles, qu’il voulait introduire dans l’hôtel malgré le portier. Appelé par ce tapage, j’accourus. – « Ne touchez pas la femme même avec une fleur » criait-il. Sans l’écouter je poussai les femmes dehors et je refermai la porte. Le lendemain, je n’attendis pas qu’il fût levé pour lui signifier son congé. – C’est bien, dit-il, mais que la dame que j’accompagne ne soit pas souillée de vos sales rapports. – Je n’avais rien à dire à la dame, qui est une personne respectable, j’en suis certain. Ce que je voulais, c’était le départ de cet individu. Il partit en effet avec la dame.
— Ou sont-ils allés ?
— J’ai su qu’ils n’avaient pas quitté Fontainebleau, et le cocher qui est à leur service depuis leur arrivée ici m’a dit qu’ils étaient maintenant à l’auberge du Croissant d’Or ; une auberge de conducteurs de bestiaux qui se trouve sur la route de Paris, avant d’arriver à la Fourche.
L’abbé Guillemittes n’en demanda pas davantage, il savait où trouver mademoiselle Pinto-Soulas, et, ce qui était aussi important, il avait appris sur le médium des détails caractéristiques qui pourraient plus tard servir. Quand on connaissait le régime particulier du Polonais, on s’expliquait qu’il ne mangeât pas en public. Il était donc bien sûr de l’aveuglement de sa dupe qu’il ne prenait pas plus de précautions pour la tromper.
En passant devant l’auberge du Croissant d’Or, il aperçut à une fenêtre du premier étage une femme qui, adossée contre la barre d’appui, lisait avec attention, la tête enfoncée dans son livre. Bien qu’il ne pût pas voir le visage de cette femme, il n’eût pas de doute que ce fût mademoiselle Isabelle. Étudiant alors d’un coup d’œil rapide la distribution générale de la maison, de manière à se diriger sûrement, il monta l’escalier sans demander son chemin. Peut-être Nedopeouskine, qui avait caché son vrai nom à l’Hôtel de France, ne voulait-il pas qu’on pût parvenir jusqu’à elle.
Sa chambre, autant qu’il avait pu en conjecturer, devait se trouver à l’extrémité de la maison ; il suivit donc le corridor jusqu’au bout, et étant arrivé devant la porte ; il frappa deux coups assurés. Aussitôt la porte fut entrebâillée, et un homme à grande barbe montra le bout de son nez.
— Je désire voir mademoiselle Pinto-Soulas, dit le doyen.
Sans répondre l’homme recula et voulut refermer la porte, mais le doyen qui suivait ses mouvements, et se tenait sur ses gardes, poussa vivement du pied dans l’entrebâillement un paillasson en grosse paille qui, faisant matelas, empêcha la porte de se fermer.
— Je demande à voir mademoiselle Pinto-Soulas, répéta-t-il d’une voix ferme.
— Nous n’avons pas fait demander de prêtre, dit l’homme à la barbe ; vous vous trompez de chambre.
— Je ne me trompe pas.
— Monsieur, on n’entre pas ainsi de force chez les gens.
— Je demande mademoiselle Pinto-Soulas, je ne demande pas de leçons.
— Et moi j’en donne ; je suis Polonais et je ne souffrirais pas.
— De quelle Pologne ?
Mais la querelle n’alla pas plus loin, on entendit le bruit d’une porte qui s’ouvrit dans l’intérieur de l’appartement et mademoiselle Isabelle parut.
— Eh, quoi, c’est vous ! monsieur le curé ! dit-elle ; vous ici ; monsieur le comte, faites place, je vous prie.
Nedopeouskine toisa le doyen de haut en bas ; puis comme celui-ci ne paraissait pas faire attention à ses airs de matamore, il prit son chapeau, et l’enfonçant sur sa tête d’un coup de poing, avec le geste de tradition au théâtre pour dire : « vous ne me faites pas peur », il sortit fièrement.