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Un miracle, chapitre 6

Hector Malot

Que faire ?

Il était pris, et pris par sa faute pour s’être laissé duper. Les billets Suchard avaient été une mine disposée par ses ennemis, qui en avaient sans cesse renouvelé la mèche pour qu’elle n’éclatât que le jour et dans les conditions où elle pourrait faire le plus grand mal. Ce jour était venu, et il restait livré à son explosion sans abri et sans secours possibles. Les dispositions avaient été habilement calculées, il ne pouvait pas leur échapper.

Maintenant qu’allait-il arriver ? Il n’était que trop facile de le prévoir, et en ouvrant le code de commerce au titre de la lettre de change et du billet à ordre, on verrait, à mesure que les articles se dérouleraient, la marche régulière que suivrait l’action ; on en était au paragraphe 9, intitulé : Du payement, il n’y avait qu’à suivre et aller jusqu’au paragraphe 12 : des protêts ; puis, arrivé là, de sauter brusquement jusqu’au livre troisième qui porte pour titre : Des faillites et banqueroutes, et alors de bien étudier ce livre dans l’ensemble et le détail. Jour par jour, article par article, on verrait ainsi par quelles phases diverses on voulait le faire passer, car il n’y avait plus d’illusions possibles, ou voulait sa perte, et, après une longue attente, après de savantes préparations, on tenait enfin le moyen de l’accomplir.

Après avoir tourné autour de sa situation, il se dit qu’il devait franchement faire la part du feu et pour l’heure présente ne pas se défendre ; vouloir empêcher les protêts étant impossible, il fallait les subir en se réservant de les expliquer par un retard, une fatalité dans l’envoi des fonds. Un protêt, quand il s’agit d’une aussi forte somme n’est pas déshonorant, et les gens les plus riches peuvent être victimes de cette sorte de surprise. Mais, en même temps, il fallait prendre ses précautions pour arrêter, ou tout au moins pour retarder les actes qui suivent ce premier avertissement et empruntent aux délais légaux un caractère beaucoup plus grave.

Le code de commerce à la main et se promenant dans son jardin, il était en train d’étudier les ressources que la loi met à la disposition des débiteurs, lorsqu’il vit entrer l’abbé Lobligeois ; vivement il fourra le code dans la poche de sa soutane, et, se mettant sur ses gardes, il attendit son adversaire.

Que voulait-il ? Jouir de son humiliation, sans doute. Mais maintenant qu’il n’avait plus rien à demander, ni rien à ménager, il n’était pas en disposition d’endurer la raillerie ou la compassion hypocrite. Aussi, tandis que l’abbé Lobligeois s’avançait avec l’allure serpentine et oblique du renard, l’attendait-il ramassé sur lui-même, prêt à s’élancer d’un bond au premier contact.

— Monsieur le doyen, dit le curé de Rougemare, j’ai beaucoup souffert tout à l’heure, pendant votre visite chez M. et madame Prétavoine.

— Vous les dirigez, et je comprends…

— Justement, c’est parce que je suis leur directeur que mon chagrin a été si vif ; j’aurais voulu leur voir déployer dans une circonstance décisive cet esprit de charité chrétienne et de générosité qui est en eux, je vous l’assure.

— Je n’en doute pas ; il y est même si solidement établi, qu’il y reste sans se manifester au dehors.

— Tout ce que vous pourrez dire, je me le suis dit pendant cette discussion, qui m’a paru aussi longue que cruelle. Mais que voulez-vous ? il est des règles en affaires sur lesquelles les gens d’affaires ne sauraient transiger ; et, dans ce que vous leur demandiez, ils n’ont vu que l’affaire, sans savoir, sans pouvoir envisager les autres côtés de la question.

— Vous ont-ils chargé de venir à moi en conciliateur ? dit l’abbé Guillemittes, incapable d’écouter plus longtemps cette phraséologie, qui l’exaspérait comme l’eût fait un couteau ébréché qu’on serait venu tourner et retourner dans sa plaie saignante.

— Hélas, non, et c’est de mon propre mouvement que je viens, pour moi seul.

La situation devenait intéressante ; L’abbé Guillemittes regarda en face le curé de Rougemare, d’un coup d’œil vif et perçant, mais il ne put rien lire sur le visage éteint qu’il avait devant lui, et bien vite il baissa les yeux de peur de se trahir. Les deux prêtres étaient comme deux lutteurs dans l’arène et tous deux savaient qu’ils étaient assez forts pour profiter de la moindre faute qui serait commise. Aussi se tenaient-ils sur leurs gardes ; l’abbé Guillemittes surtout qui ne pouvait pas deviner où son adversaire voulait le pousser, et par quels moyens il comptait l’attaquer. La crainte de se livrer aussi le rendait circonspect ; il était homme d’action et son ennemi était homme de réflexion, incapable de se laisser emporter à une imprudence et maître de sa volonté tout aussi solidement que de ses nerfs ou de son sang. À le voir devant lui recueilli dans sa haine, calme dans son triomphe, comme si ce qui se passait lui était étranger, il comprenait pour la première fois combien est redoutable l’homme de calcul et de volonté qui n’a qu’un but étroit dans la vie. Pour l’éducation et pour l’intelligence, il se croyait au-dessus de Lobligeois, et pourtant il sentait que, dans les circonstances présentes celui-ci était son maître. Enfermé dans son presbytère de village, il avait, depuis plusieurs années, concentré toute son énergie sur une seule idée, combiné son plan, tendu ses filets comme le misérable braconnier qui, sans autres armes que l’adresse, l’astuce et la patience, tue plus de gibier dans ses courtes expéditions nocturnes que son riche voisin toujours en chasse avec un attirail de chiens, de chevaux, et de piqueurs, – et aujourd’hui, sortant de son trou d’affût, il venait servir la proie amenée sous sa main par ses traqueurs dociles. Mais c’est quand le sanglier est acculé et fait tête qu’il est le plus terrible ; l’abbé Guillemittes chez lui était décidé à une défense de pied ferme sans se laisser coiffer.

— M. le doyen, continua l’abbé Lobligeois, je crois que vous avez été trompé sur mes sentiments pour vous. Lorsque vous êtes arrivé à Hannebault, j’ai éprouvé, j’en conviens, une vive contrariété ; une déception pour mieux dire, car je croyais pouvoir compter, d’après les promesses qui m’avaient été données, sur ma nomination en remplacement de notre cher et vénéré doyen. Cette déception, j’en conviens encore, a persisté pendant quelques mois : vous savez combien est pénible l’écroulement des espérances et l’anéantissement des projets. Échouer quand on croit toucher le port est bien dur, n’est-il pas vrai ? Peut-être n’avez-vous jamais éprouvé cette douleur ; elle est cruelle, je vous assure.

— Depuis longtemps j’ai cessé de former des projets, et je ne sais pas ce que c’est que la chute par cette simple raison que sans désirs comme sans ambition en cette vie de passage, je ne m’expose pas à monter.

— Votre conduite, depuis votre séjour dans notre contrée, m’a appris à vous connaître ; mais tout le monde, hélas ! n’a pas reçu comme vous cette grâce de sagesse. J’avoue, pour ma part, que je ne l’avais point au moment de la démission de notre excellent abbé Pelfresne, et que je me flattais de le remplacer. J’aurais dû reconnaître la haute perspicacité de monseigneur, j’aurais dû me dire qu’il avait de bonnes raisons pour aller vous chercher en dehors de notre diocèse, j’aurais dû comprendre que ce choix était une sorte de conspiration divine, mais je fus troublé par mes regrets. L’esprit est faible quand il est infatué d’une idée aveugle, quand il poursuit un but. Ce fut alors que quelques personnes malveillantes, je le crains bien, vous trompèrent sur mes sentiments.

— Mais on ne m’a jamais trompé sur vous, M. le curé, et je vous dirai même que je ne me suis jamais inquiété de savoir quels sentiments vous pouviez nourrir à mon égard, ne supposant pas qu’ils fussent autres que ceux que nos positions respectives commandaient.

La riposte, si rude qu’elle fût, n’ébranla pas l’abbé Lobligeois, que l’élan de la victoire certaine rendait insensible aux coups ; il reprit :

— Ils furent, en effet, ce que vous supposez si justement, bien que j’eusse aussi la faiblesse de persister dans mes regrets. Mais un jour enfin la lumière se fit dans mon esprit troublé. Ce fut quand vous bâtîtes cette magnifique église. À mesure que ses merveilles s’élevèrent, les écailles me tombèrent des yeux, je vis mon erreur et la détestai. Alors je compris que vous aviez été véritablement l’élu du Seigneur et que c’était bien sous l’inspiration du Saint-Esprit que monseigneur avait été vous choisir. Et quel autre que vous, en effet, eût accompli ce prodige de construire une cathédrale à Hannebault ? Quel autre que vous eût pu susciter ces miracles de charité, et affirmer d’une façon si éloquente par ces pierres qui parlent et ces dorures qui éblouissent, la foi chrétienne de nos contrées ? Alors, me comparant à vous, moi chétif et simple, j’eus honte du détestable esprit d’orgueil qui m’avait pu persuader que je pouvais être doyen d’Hannebault. Ah ! combien de fois je voulus venir m’incliner devant vous et vous demander pardon de ma faute !

Ces paroles furent prononcées avec une onction si vive que le doyen crut un moment que le curé de Rougemare allait se prosterner à ses genoux au milieu du jardin, et au fond du cœur il commença à envier cette puissance de volonté et cette souplesse de caractère. C’était vraiment un adversaire par qui on pouvait être battu sans honte.

— Vous pouvez sentir, continua l’abbé Lobligeois combien ma douleur fut grande il y a quelques instants…

— Je l’ai vue.

— Le refus de madame Prétavoine venait vous arrêter brusquement dans votre œuvre, et au lieu de la juste récompense qui vous est due, de la reconnaissance, de l’admiration de tous les bons catholiques, vous vous trouvez en butte aux tourments de la chicane et des procès. J’ai fait ce que je pouvais pour empêcher cette catastrophe ; car ne fussiez-vous dans l’embarras qu’un seul jour, il me semble que c’est une catastrophe. Mais je n’ai pas réussi.

— Je ne vous suis pas moins reconnaissant de votre démarche que j’apprécie à sa valeur.

— Il m’était difficile en votre présence de peser sur monsieur et madame Prétavoine comme je l’aurais voulu, car je n’aurais pu le faire qu’en leur reprochant ce qu’il y avait de mauvais dans leur conduite ; c’est-à-dire de préférer leur argent à leur foi. Mais aussitôt que nous avons été seuls, j’ai parlé comme je le devais, comme leur ami, comme leur directeur, et j’ai la satisfaction de vous annoncer que l’affaire est arrangée selon vos désirs.

Pendant ces longues explications, l’abbé Guillemittes avait examiné toutes les hypothèses qui pouvaient raisonnablement se présenter, mais il n’avait point pensé à cette étrange conclusion : Lobligeois venant lui apporter la paix ; que voulait dire cela ? Pourquoi ? Dans quel but ? Que cachait cet arrangement inexplicable ? Se moquait-on de lui ? Depuis son arrivée, le curé de Rougemare n’avait pas prononcé une parole qui ne fût une ironie ou une raillerie, et il terminait cette scène de comédie par l’annonce la plus heureuse qui pût tomber du ciel. Il fallait maintenant plus que jamais se tenir sur une prudente défensive, car c’était maintenant sans doute qu’allait se dessiner la dernière attaque ; mais quoi qu’il arrivât, il fallait rendre cette justice à ce plan, qu’il était adroitement combiné, du premier au dernier, tous les effets avaient porté.

— Permettez, dit le doyen revenant bien vite de sa surprise, qu’entendez-vous par « l’affaire est arrangée selon mes désirs » ?

— C’est bien simple ; ce que vous demandiez, n’est-ce pas, c’était que les protêts ne se fissent pas aujourd’hui et qu’il vous fût accordé un certain délai, huit jours au plus.

— Parfaitement.

— Eh bien, ces billets ne seront pas protestés et ce délai vous est accordé.

Il n’y avait rien à répondre, si ce n’est un remerciement ; mais c’était là précisément le difficile, ou plutôt le pénible.

— Et c’est votre parole qui a fait ce prodige ?

L’abbé Lobligeois s’inclina en souriant.

— Votre parole seule ?

— Seule ou non, qu’importe ?

— Il importe, c’est-a-dire, il m’importe beaucoup, au contraire, de savoir à qui je dois cet important service.

— Et s’il a été rendu à l’œuvre sans considération de personne ; n’avez-vous pas reçu des offrandes anonymes pour la construction de votre église ?

— Les offrandes s’adressaient à l’église, c’est-à-dire à Dieu ; le service d’aujourd’hui s’adresse surtout à moi qui suis compromis par le protêt et non à l’église qui n’aurait guère à en souffrir.

L’abbé Lobligeois se fit longtemps prier, puis à la fin il céda, mais bien malgré lui et parce qu’on lui faisait violence.

Pour obtenir ce délai il avait fallu une garantie, et c’était lui, Lobligeois, qui l’avait donnée. Précisément et par une circonstance providentielle, il était en ce moment détenteur d’une somme de trente mille francs ; – comment, à quel titre et pour quel but ? C’était sur quoi il ne pouvait pas s’expliquer ; – mais enfin il avait cette somme en sa possession et, comme elle ne devait pas recevoir d’emploi avant dix jours, il avait cru qu’elle ne pouvait servir à un plus utile usage qu’à payer les billets Suchard. Tout ce que Prétavoine demandait maintenant, c’était que le doyen souscrivît de nouveaux billets à dix jours d’échéance en remplacement de ceux qui allaient être annulés.

C’était donc à cela qu’on avait voulu l’amener, à l’humiliation de devoir son salut à son ennemi mortel.

Son premier mouvement fut de refuser, mais comme depuis longtemps il avait perdu l’habitude d’obéir à ce premier mouvement, il se donna le temps de la réflexion. Sa fierté, sa dignité, sa haine lui disaient de refuser, mais la prudence et son intérêt lui disaient d’accepter, car en gagnant dix jours, il avait des chances de sauver l’avenir.

Il accepta donc et il se rendit avec le curé de Rougemare chez le banquier pour régulariser les instruments légaux.

Les gens qui virent les deux prêtres se séparer sur la place de la Mairie purent croire que la paix était jurée entre eux et que c’était deux amis qui se quittaient aussi contents l’un que l’autre de la bonne journée qu’ils venaient de passer ensemble.

Et de fait tous deux étaient heureux, et si la paix ne se trouvait pas dans leurs cœurs, la gaieté au moins y chantait une chanson moqueuse.

L’abbé Lobligeois avait le plaisir d’avoir réduit enfin celui qu’il haïssait à la dernière extrémité, et la joie plus grande encore de l’avoir forcé à accepter sa main au moment où il disparaissait dans l’abîme ; maintenant il le tenait au bout d’une corde qu’il serait maître de raidir ou de lâcher, de manière à lui tenir la tête au-dessus de l’eau ou au-dessous, à son gré ; car il n’aurait pas les vingt-cinq mille francs dans dix jours, et il n’aurait pas davantage les quinze mille dus à la fin du mois. Alors recommencerait la comédie des délais et des protêts qu’il changerait en drame, le drame de la faillite, le jour où il se serait amusé de la comédie.

L’abbé Guillemittes, lui, n’avait que la satisfaction d’avoir gagné dix jours au prix d’une cruelle humiliation : mais ce temps lui donnait l’espérance. Son tour viendrait.

— Cet homme est plus fort que je ne croyais, se disait-il en revenant au presbytère, mais dans cette fonte si solide, il y a cependant une paille, la vanité. Il me tenait, et au lieu de m’achever d’un seul coup, il n’a pas su résister à l’orgueil de jouer avec moi comme le chat avec la souris. Il a fait la même sottise que j’ai faite quand j’ai voulu abaisser les Prétavoine dans leur triomphe ; c’est en vérité un terrible vice que l’orgueil, comme c’est une terrible force que l’humilité. Il est vrai qu’il croit me tenir et que dans dix jours, il espère frapper le coup qu’il a suspendu aujourd’hui. Mais dix jours, c’est bien long, et je ne suis pas encore si bas qu’il croit.

Puis il continua en toute sincérité, car il était incapable de se tromper lui-même. Tout d’abord il avait commis la grande faute de ne pas l’estimer à sa juste valeur : parce qu’il allait terre à terre, pas à pas, lentement, il avait cru que c’était un homme borné, tandis que lui, Guillemittes, avec son ambition et ses hautes visées, s’était cru un homme supérieur. Mais aujourd’hui il fallait en rabattre et tenir la balance d’une main juste.

Sans doute, c’était un beau triomphe d’avoir élevé avec les seules ressources de son esprit une église comme celle qui se dressait là, fière et belle devant lui, mais c’était quelque chose aussi qui méritait l’estime d’avoir façonné une âme à son image.

Ah ! s’il avait su s’emparer de mademoiselle Pinto-Soulas comme Lobligeois s’était emparé de madame Prétavoine, que n’eût-il pas fait avec sa fortune !

Mais ce qu’il avait négligé alors que les circonstances le favorisaient, il fallait le tenter maintenant, si difficile que fût la tâche. Après tout, peut-être n’était-il pas trop tard encore. Il avait dix jours devant lui.

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